Chercheuse spécialiste de l’Irak et du Moyen-Orient, associée au CERI-Sciences Po, à l’IREMAM et à la FRS, Myriam Benraad est notamment l’auteur d’Irak, la revanche de l’Histoire. De l’occupation étrangère à l’État islamique (Paris, Vendémiaire, 2015) et Irak : de Babylone à l’Etat islamique (Paris, Cavalier Bleu, 2015). Son décryptage de la décomposition de l’Irak après l’opération militaire américaine de 2003 apporte un éclairage nouveau sur la genèse et le développement de l’Etat islamique. Né sur les décombres de la nation irakienne, Daech ne pourra être défait que par la coalition de ses opposants sunnites et chiites, avec le concours de l’ensemble de la communauté internationale, de l’Arabie Saoudite à l’Iran. Une équation qui reste à construire.

Daoud Boughezala. Sous l’égide de la France, la conférence de Paris a récemment réuni plusieurs pays de la coalition contre l’État islamique (EI), dont des représentants du gouvernement irakien. En l’absence de l’Iran, dont l’armée et les milices combattent Daech en Irak, est-il possible de développer une stratégie militaire et politique crédible contre l’EI ?

Myriam Benraad. En septembre 2014, lors d’une première conférence qui s’était tenue à Paris pour faire le point sur la lutte contre l’État islamique, Washington avait déjà jugé la présence de l’Iran à la table des discussions non souhaitable. Il existe plusieurs raisons à cette absence, pour ne pas dire à cette exclusion délibérée. Tout d’abord, la vive opposition en coulisses des régimes sunnites du Golfe, à commencer par le royaume saoudien, à toute présence diplomatique de Téhéran, État ayant multiplié les ingérences au Moyen-Orient ces dernières années. Depuis 2003, l’Iran a indiscutablement étendu son influence en Irak en tirant profit, au premier plan, de l’invasion militaire américaine et des dissensions politiques et communautaires déchaînées sur les ruines du parti Baath. Ensuite, le rôle iranien jugé néfaste car ayant « vassalisé » le gouvernement de Bagdad, chiite, au détriment des sunnites réduits au rang de minorité et exclus des décisions. Dans ces circonstances, une réconciliation nationale n’a jamais pu voir le jour. L’Iran, enfin, a apporté un soutien indéfectible aux milices chiites (dont certaines qui concurrencent l’exécutif irakien, voire le menacent, et affaiblissent les forces régulières). Ces milices qui combattent aujourd’hui Daech et prétendent « libérer » les territoires du joug djihadiste poursuivent, pour certaines, une logique clairement confessionnelle, ce qui rend leur implication extrêmement problématique car elle alimente le cycle des représailles, tout en relégitimant le discours des djihadistes auprès des populations. Daech continue, en effet, de se présenter comme le dernier rempart contre un « déferlement » des miliciens chiites et la « désunnification » de l’Irak, ce qui éclaire en large part sa résilience idéologique, politique mais aussi tactique.

Le rétablissement de l’armée irakienne, sa reprofessionnalisation face à tous les maux qui la gangrènent (corruption, népotisme, clientélisme et communautarisme), sont donc essentiels pour éviter une « milicisation » encore plus grave de l’appareil d’État et surtout faire en sorte d’amener les hommes armés de tous bords, miliciens chiites comme combattants repentis ou tribus sunnites, à intégrer un nouvel appareil militaire et sécuritaire, doté d’un véritable esprit de corps et dont dépendra l’avenir de l’Irak comme nation – c’est d’ailleurs autour de l’armée que s’est construit le pays au cours du XXème siècle. Concernant l’Iran ainsi que les puissances sunnites de la région, il ne faut pas entretenir une vision naïve de leurs stratégies respectives. Qu’il s’agisse de l’Iran, non convié à Paris, ou des régimes sunnites dont nous avons fait nos alliés, tous ces acteurs jouent leur carte dans le présent maelstrom, selon des logiques d’États froides et cyniques, se livrant des guerres par procuration en Irak et en Syrie sans vraiment se préoccuper des conséquences tant qu’elles ne les touchent pas de plein fouet. Par ailleurs, on touche ici aux limites mêmes de l’intervention occidentale, dont la marge de manœuvre est en réalité très faible, au double plan militaire et politique du fait de ses lourdes erreurs passées.

En y envoyant ses Gardiens de la Révolution et en appuyant des milices chiites en Irak, la République islamique vise-t-elle vraiment à éradiquer Daech ?

Les milices chiites en Irak ne constituent pas un bloc monolithique et certaines sont beaucoup plus radicales que d’autres. Actuellement, on recense entre 60 000 et 120 000 hommes armés qui se trouveraient dans les rangs des « unités de mobilisation populaire » (Hachd al-cha‘abi en arabe), lesquelles sont en partie contrôlées par le gouvernement du Premier ministre Haïdar al-Abadi, qui les a appelées à la rescousse au moment de la chute de Ramadi au mois de mai, et en partie à la solde de l’Iran. Certains de ces miliciens chiites luttent sur le terrain aux côtés de tribus sunnites, comme dans la province de Salahaddin, et ne se sont pas rendues coupables d’exactions comparables à celles de Daech. Cette frange doit être normalisée et éloignée des influences extérieures afin de recomposer la future armée irakienne et, ce faisant, reconstruire l’État irakien. Ce qui est bien plus problématique dans le contexte actuel, c’est la présence de milices chiites appuyées directement par l’Iran et qui répondent de ses instructions, en marge du gouvernement irakien. Celles-ci sont étroitement coordonnées par le corps des Gardiens de la Révolution, notamment le général Qassem Soleimani, vétéran de la guerre Iran-Irak. Parmi elles, on peut citer l’Organisation Badr, établie en Iran en 1982 et visant l’instauration d’une République islamique chiite irakienne, la Ligue des Justes (‘Asa’ib Ahl al-Haq, aux mains de l’Iran et entretenant des liens étroits avec l’ancien Premier ministre chiite Nouri al-Maliki) et les Brigades du Hezbollah irakien.

Si beaucoup seraient tentés de les présenter comme « libératrices », en particulier en Occident où décideurs politiques et opinions publiques pris de panique cherchent coûte que coûte des solutions (lesquelles n’en sont pas une fois confrontées à la réalité de terrain…), ces milices chiites sont souvent aussi brutales que les djihadistes et ont commis des crimes graves contre les populations civiles sunnites (enlèvements et exécutions arbitraires) relevés par plusieurs ONG. Amnesty International, par exemple, considère que le gouvernement irakien a donné carte blanche à certaines milices chiites pour se venger des sunnites, naguère décrits comme la « colonne vertébrale » du régime de Saddam Hussein et désormais collectivement assimilés à Daech alors qu’ils en ont souvent été les premières victimes dans les territoires sous l’emprise du groupe djihadiste.

À la perspective d’un État irakien fort et pluriel, Téhéran préfère-t-il l’hypothèse d’une partition du pays ? 

De toute évidence, pour des questions d’hégémonie, l’Iran n’a aucun intérêt au rétablissement d’un Irak fort, qui retrouve son ancien poids régional. N’oublions pas non plus que l’Irak était l’ennemi juré de la République islamique iranienne, dont les dirigeants ont exulté en 2003 lors du renversement du régime baathiste par les troupes américaines. Depuis, l’Iran n’a cessé de multiplier ses ingérences et de renforcer ses canaux d’influence, au point que les nominations au sein du gouvernement irakien ne se font jamais sans son aval. C’est cette situation qui, en large part, a aliéné les sunnites au processus de transition, perçu comme illégitime car produit d’une occupation étrangère et entièrement dominé par les chiites et leur parrain iranien. Daech a bâti toute sa popularité sur son opposition à la « Perse » et aux « mécréants safavides », pour reprendre le langage médiéval des salafistes-djihadistes, convaincus qu’ils rejouent en Irak la grande Histoire de l’islam. Nombre de sunnites, qui n’étaient pourtant pas hostiles à leurs concitoyens chiites, ont développé des discours de plus en plus caricaturaux et revanchards à mesure que Bagdad était perçue comme une capitale chiite. Leur guerre de sécession actuelle et l’offensive de Daech ne peuvent, par conséquent, être dissociées du rôle joué depuis 2003 par l’Iran.

À terme,  le radicalisme de Daech ne lui aliénera-t-il pas la rue sunnite irakienne ?

Les baathistes ont endossé, depuis l’invasion militaire des États-Unis, un rôle central dans la formation et le développement de l’insurrection armée sunnite en Irak. Ceci a principalement résulté de la « débaasification » – purge de l’ancien régime, inspirée de la dénazification de l’Allemagne par les Alliés en 1945 et ayant conduit à l’effondrement de l’État irakien, déjà ravagé par des années de guerres et de sanctions – et des opérations singulièrement brutales lancées contre eux par l’armée américaine dans le « Triangle sunnite ». Est-il aussi besoin de mentionner ici le démantèlement dévastateur de l’armée irakienne par l’administrateur civil américain Paul Bremer en mai 2003 ? « Encerclés et traqués », pour reprendre la formule de la coalition, les baathistes ont donc constitué les première cellules du soulèvement et se sont parfois très tôt rapprochés de la mouvance salafiste, en particulier des combattants d’Al-Qaïda, puis de l’État islamique d’Irak proclamé pour la première fois en octobre 2006. Pour autant, s’ils partagent globalement avec les djihadistes un souci de revanche des sunnites, les baathistes et insurgés se sont opposés de nombreux sujets, qu’il s’agisse des modalités de la lutte armée ou de ses objectifs finaux.

Le dernier discours attribué à l’ancien vice-président de Saddam Hussein Izzat Al-Douri révèle-t-il des failles dans l’alliance de circonstance entre anciens baathistes et djihadistes ?

Le discours d’Izzat Ibrahim al-Douri en date du 15 mai, dans lequel il dément sa mort et s’en prend à Daech, est révélateur de ces clivages. Il illustre combien les baathistes, dans l’après-2003, sont restés divisés face à la succession des événements. Cet enregistrement permet de surcroît de nuancer la thèse selon laquelle les baathistes auraient incarné les têtes pensantes de Daech. Cette thèse est en partie fondée, surtout en ce qui concerne les membres des anciennes forces paramilitaires du régime et des mukhabarat (services de renseignement), mais tous les baathistes ne se sont pas rangés sous la bannière des djihadistes et ont même fait les frais de leur ultraviolence au cours de règlements de compte particulièrement sanglants dans le camp sunnite. Ce qui est frappant, en revanche, c’est l’obsession alimentée par la classe politique au sujet de ces anciens personnels du régime et la trace omniprésente laissée par le parti Baath dans le débat politique, synonyme de toutes les paranoïas et de toutes les craintes. Al-Douri a ainsi été présenté comme le « cerveau » de l’État islamique par le gouverneur de Salahaddin ; avant cela, Washington avait longtemps nourri l’idée d’une insurrection sunnite orchestrée de longue date par Saddam Hussein.

Tentant de rompre avec la politique sectaire et confessionnelle de son prédécesseur Al-Maliki, le Premier ministre irakien Al-Abadi a engagé des bataillons majoritairement sunnites dans la bataille de Ramadi. Or, malgré leur surnombre, ces derniers n’ont pas montré plus de bravoure que l’armée irakienne, majoritairement chiite, qui avait piteusement déserté Mossoul l’été dernier. Comment expliquez-vous ces échecs à répétition ?

Les contingents dépêchés à Ramadi, issus de l’armée régulière à majorité chiite comme des forces tribales sunnites locales, n’étaient en réalité pas aussi nombreux sur le terrain. Ils n’étaient surtout pas suffisamment entraînés, sous-équipés et sous-armés face à un groupe djihadiste dont les combattants sont connus pour leur détermination à mourir en martyrs. Ces bataillons se sont révélés incapables de faire face à l’assaut (qui couvait depuis des mois) et aux méthodes redoutables de l’État islamique, entre guérilla urbaine et attentats-suicides. Il n’y a aucune surprise dans ce constat et il était à prévoir que la contre-offensive ne serait pas aisée, en dépit des annonces initialement optimistes faites par Washington et Bagdad. Il y a encore quelques mois, n’annonçait-on pas une reprise rapide de Mossoul avant l’été 2015 ?

Outre les dysfonctionnements de l’armée, manque irrémédiablement dans l’équation militaire présente une variable décisive : les sunnites, qui vivent depuis de longs mois sous le joug de Daech et doivent impérativement intégrer la campagne contre l’EI. Or ces derniers ne se mobiliseront pas si un après-État islamique signifie un retour au statu quo ante, qui leur était insupportable. Dès la fin de l’été 2014, les États-Unis ont engagé des pourparlers avec les tribus sunnites pour qu’elles coopèrent de nouveau avec eux. L’idée était de parvenir, en un an seulement, à mettre sur pied une force tribale s’inspirant du premier « Réveil » des tribus (Sahwa en arabe) et apte à combattre efficacement Daech. Le général à la retraite John Allen, ancien adjoint du commandant en chef des forces américaines David Petraeus dans la province d’Al-Anbar et nommé en septembre 2014 au poste d’émissaire de la Maison Blanche contre les djihadistes, entendait s’appuyer sur ses contacts noués avec les tribus d’Al-Anbar pour mettre en branle cette « Sahwa 2.0. » et en faire un pilier de la stratégie de la coalition. Il s’agissait de remobiliser les tribus dans un cadre plus institutionnel, en l’espèce une garde nationale qui appuierait les frappes aériennes, serait encadrée par les conseillers militaires américains et les forces spéciales, et coopèrerait avec l’armée irakienne, les peshmergas kurdes et d’autres groupes d’auto-défense.

Prometteuse, cette politique ne s’est néanmoins pas concrétisée. La Sahwa a tout d’abord laissé un héritage bien plus amer qu’il n’y paraît de prime abord, tissé de rivalités entre tribus, de soupçons de corruption et de dépendance financière à l’égard des États-Unis et du gouvernement irakien. Ensuite, les tribus se sont divisées entre une adhésion au « califat » des djihadistes et son rejet, certains cheikhs ayant « perdu » les membres de leur clan. Cette dialectique rend très complexe la création d’une force militaire cohérente. L’État islamique a d’ailleurs anticipé l’éventualité d’un nouveau retournement tribal et assassiné des centaines de membres de tribus qui avaient annoncé prendre les armes. Alors que beaucoup était attendu du cabinet d’Al-Abadi, choisi en partie pour améliorer les relations avec les sunnites et leur fournir des armes, les tribus n’ont reçu aucun équipement sérieux à ce jour.

Aux États-Unis, certains Républicains estiment que la situation en Irak début 2009 était plutôt stable mais que la décision d’Obama de retirer les forces américaines en décembre 2011 a provoqué le chaos actuel. Le maintien d’une présence américaine musclée aurait-il pu empêcher l’écroulement de l’armée et de l’État irakiens ?    

Pareilles réactions ne sont guère étonnantes, compte tenu des critiques acerbes adressées à  Barack Obama sur la question de sa politique étrangère au Moyen-Orient depuis 2008 et sa première investiture, et ce jusque dans son propre camp. Le président américain avait axé sa campagne électorale autour du retrait militaire définitif des troupes américaines d’Irak ; à ce sujet, il aura eu le mérite d’être cohérent. Les critiques sont déjà plus valables lorsqu’il s’agit de revenir sur les déclarations qu’il avait faites, en décembre 2011, concernant la situation de l’État irakien, qu’il jugeait rétabli, souverain et représentatif de son peuple. Bien entendu, il n’en était rien et la crise couvait depuis de longs mois entre le gouvernement d’Al-Maliki et les populations sunnites des provinces qui réclamaient déjà leur autonomie sur le modèle des Kurdes. La situation a certes implosé au lendemain du retrait des États-Unis lorsqu’Al-Maliki, tout entier tourné vers une restauration autoritaire à son avantage, a fait prononcer un mandat d’arrêt contre le vice-président et Frère musulman Tareq al-Hachémi ; il est peu probable, en revanche, que le maintien d’une force militaire étrangère aurait, à ce stade de pourrissement, permis d’inverser le cours des événements.

Rappelons aussi que les États-Unis ont, au premier plan, pavé la voie au chaos actuel du fait de leur intervention aussi idéologique qu’improvisée en 2003. L’idée que le prolongement de leur présence aurait permis d’éviter un bain de sang est donc sans fondement, notamment au regard d’une décennie d’occupation catastrophique qui n’a fait, au contraire, que polariser la société irakienne. L’armée irakienne ne s’est pas effondrée d’elle-même : elle a été dissoute par la coalition. L’État et ce qu’il restait d’institutions à Bagdad et au sein des provinces ont été détruits dès la fin du régime baasiste. Mais l’exercice qui consiste à réécrire l’Histoire en permanence pour culpabiliser les uns ou absoudre les autres n’a, en fait, que peu d’intérêt car les responsabilités dans ce désastre sont amplement partagées. Et l’Occident, à nouveau, n’a que peu de prise sur les bouleversements qui déchirent l’Irak, le Moyen-Orient, et renvoient de manière plus profonde au legs postcolonial et à sa remise en cause, ainsi qu’aux séquelles effroyables de l’autoritarisme dans cette région.

*Photo : Gregorio Borgia/AP/SIPA. AP21203110_000002.

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Daoud Boughezala
est rédacteur en chef de Causeur.