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Fête de la musique : Quand c’est trop, c’est Estrosi!

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Ceux qui, toute honte bue, regardaient, samedi soir 20 juin, la retransmission,  en direct, sur France 2 du show niçois animé par Patrick Sébastien à l’occasion de la Fête de la musique, n’ont pas été déçus. Ils ont pu voir quelques dizaines de milliers de côtedazuréens siffler copieusement le maire de Nice, Christian Estrosi. Celui-ci  avait été invité par son « copain » Sébastien à monter sur scène pour saluer la foule, tel l’imperator s’offrant aux acclamations de la plèbe en remerciement des ces « circenses » modernes.

Ce peuple, dont pourtant une partie non négligeable devait avoir voté en faveur du « motodidacte » lors des dernières municipales, n’a pas du tout apprécié qu’un politicien vienne s’immiscer dans un spectacle où les héros étaient Michel Fugain, Daniel Guichard, la Compagnie créole et même un Gérard Lenorman, ressorti, pour l’occasion, de sa naphtaline giscardienne. On peut comprendre l’amertume d’Estrosi, qui s’était décarcassé pour attirer sur la Promenade des Anglais le barnum musical de Patrick Sébastien, et sa brochette de chevaux de retour de la variétoche antédiluvienne. Le peuple est, par nature, ingrat, on lui donne à manger et il vous mord la main!

Estrosi n’a rien compris : s’il avait bossé un duo chanté avec Fugain ou Chimène Badi (même en playback, on peut bidouiller tellement de nos jours !), il aurait fait un triomphe, comme Giscard massacrant un air d’accordéon sous l’œil énamouré de Danièle Gilbert. Quitte à en faire trop, fallait y aller à fond!

Bac 2015 : une bonne correction

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ecole bac correction notes brighelli

Les enseignants de classes préparatoires ne sont jamais convoqués pour corriger le Bac, malgré les défections, les mouvements d’humeur, les menaces de grève. L’administration sait bien qu’ils sont incontrôlables : ils voient en aval les résultats du laxisme, ils ont l’habitude de noter en valeur réelle — pas de tromperie sur la marchandise, on a en prépas les notes que l’on mérite —, ils auraient sans doute une légère tendance à ne rien laisser passer.
Or, la correction du Bac est l’art de laisser passer des énormités. La seule considération de la correction de la langue suffirait à disqualifier les trois-quarts des candidats — et on demande d’enlever deux points au maximum, quel que soit l’état de l’expression. Tout ce qui n’est pas expressément demandé par l’administration n’est pas requis : on demande par exemple une introduction en devoir d’Histoire, mais on ne demande ni problématique, ni plan — on se contente de requérir plusieurs paragraphes.

Le plus beau, c’est que des IPR menacent : « Lorsqu’un professeur corrige des copies d’examen, il réalise cette mission dans le cadre strict des règlements d’épreuve qui régissent cet examen. Ils sont impératifs et ne sont pas soumis à l’appréciation personnelle du correcteur. Un fonctionnaire qui se soustrairait de son propre chef à ces obligations romprait l’égalité entre les candidats et engagerait sa responsabilité personnelle, encourant recours et sanctions. » Ce joli texte a été diffusé brièvement sur le site de l’Académie de Versailles, avant d’être retiré — l’énormité de la menace a dû finalement choquer quelques usagers.
Soyons clair : l’administration rectorale ne peut rien contre un correcteur qui déciderait d’appliquer un barème un peu exigeant. Surtout s’il se couvre en photographiant, par exemple, les énormités qu’on lui a données à corriger. J’en ai fait l’expérience moi-même, il y a une quinzaine d’années.
C’était au lendemain de la réforme de l’EAF — l’Epreuve Anticipée de Français, comme on dit dans le jargon plein de sigles de l’Education Nationale. C’était au lendemain de la réforme patronnée par Luc Ferry (2000), qui entre-temps s’était retrouvé ministre. On venait d’inventer le « sujet d’invention » — ce qui en soi serait une bonne idée, sauf que je l’imagine davantage à Bac + 5, si l’on conçoit l’épreuve comme un « à la manière de ».

Et ce fut le cas cette année-là. Un texte de Pierre Loti extrait de Fantôme d’Orient, racontant comment, des années plus tard, il était retourné en vain à Istanbul pour y retrouver Aziyadé. On proposait alors à l’élève d’écrire le journal de bord de Loti dans son voyage de retour, avec sa déception, sa mélancolie, au milieu des nécessaires observations techniques propres à ce genre si particulier. Le tout en imitation de la langue quelque peu maniérée de l’écrivain rochefortais.
La probabilité pour que des élèves (et ceux de 2003 étaient pourtant meilleurs que ceux d’aujourd’hui) captent le style un peu ampoulé de Loti, maîtrisent les code du log-book, parviennent à mixer l’émotion plus ou moins feinte, le parfum du souvenir, et le clapotis des vagues était nulle, et les copies étaient nulles, et j’ai noté en conséquence. Autant faire assumer à l’administration le poids de ses (mauvaises) décisions.
Je ne prenais pas les élèves en otages : je savais bien qu’un administratif quelconque rajouterait dix points dans mon dos.

Le résultat fut que je ne fus plus jamais convoqué au Bac. Le premier qui dit la vérité, il doit être assassiné…

J’adjure mes collègues qui vont toucher leurs copies de Bac de faire preuve, cette année, de la même rigueur. Vous n’êtes pas satisfaits de la réforme du collège ? Vous êtes choqués que le Ministère occulte l’évaluation de la réforme du lycée ? Vous trouvez que l’on vous prend pour des nouilles ? Alors, notez en votre âme, conscience et capacité. Notez les copies pour ce qu’elles valent. J’ai argumenté sur LePoint.fr en ce sens, et je voudrais vraiment me faire entendre. Les menaces des inspecteurs sont sans objet, surtout si vous vous y mettez de concert. Photographiez avec vos portables tout ce que vous trouverez d’aberrant dans les copies qui vous sont proposées, dans toutes les matières. Je me ferai un plaisir de diffuser ces documents ici-même.
Et c’est le dernier et meilleur service que vous pouvez rendre aux élèves. Leur faire comprendre qu’ils sont victimes d’une escroquerie, qui va les envoyer se fracasser sur le mur du Supérieur. Leur faire appréhender leur niveau réel — et je ne doute pas qu’il y en ait de bons, mais si rares…
On requiert de vous, enseignants, une moyenne qui permette, par projection, de conserver les fatidiques 88 ou 90% de réussite dont le ministère se targue pour affirmer que le niveau monte. Ne soyez as complices de ce maquillage : le niveau s’effondre, nous le savons tous. Et si nous continuons à noter comme le désirent les petits chefs obéissants qui dirigent les centres d’examen, nous nous faisons objectivement complices de la plus grande entreprise de désinformation scolaire des temps modernes.
De toute façon, les notes seront modifiées dans votre dos. Alors, défoulez-vous — dites la vérité des prix. Sinon, la barre descendra encore, l’année prochaine, et encore, et encore. Partout. Jusqu’en dessous du niveau de la mer.

ecole bac dessin

PS. Merci à J-PH. C. pour le joli dessin…

*Photo : Pixabay.

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Affaire Chaouat: la légèreté de Cambadélis

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yacine chaouat ps cambadelis

Un peu avant 20h30 dimanche soir, le secrétaire national du PS chargé de l’intégration républicaine a démissionné. Vingt-quatre heures après sa nomination dans la liste du nouvel exécutif du PS. Rappelons que Yacine Chaouat avait été condamné il y a quelques années en première instance puis en appel à six mois de prison avec sursis pour violences conjugales aggravées. L’ancien ministre Thierry Mariani, s’appuyant sur un article du Parisien, tweetait : « L’intégration à coup de ceinturon ? Depuis hier, Yacine Chaouat est « secrétaire national à l’intégration »du PS. »

Je ne sais pas ce qui se passe exactement dans la tête de Jean-Christophe Cambadélis. Pensait-il que dans la France de 2015, le CV de son secrétaire national, élu du XIXe arrondissement comme lui, ne serait pas dévoilé ? A-t-il tenté le coup pour voir si ça passait ? On s’amuse à imaginer Camba et Borgel tirer au sort pour savoir à quel poste serait nommé l’ancien adjoint au maire d’arrondissement : « à l’intégration républicaine ou à la condition féminine ? ».  Trêve de plaisanterie. Car le communiqué de démission de Yacine Chaouat est évocateur. Qu’on en juge : « «A la suite de ma nomination en qualité de secrétaire national adjoint chargé de l’intégration républicaine, lors du Conseil national d’hier soir, et face aux attaques sur les réseaux sociaux dont je fais l’objet et qui rejaillissent sur tout le Parti socialiste, j’ai présenté ma démission de cette fonction. J’ai commis une erreur il y a 6 ans, et la justice est passée. Après avoir payé ma dette, je regrette que l’on veuille m’appliquer une double peine. C’est avec tristesse que je constate que dans la france (sic) d’aujourd’hui on n’a pas droit à une deuxième chance quand on est musulman. »

Voilà ! Tout ça n’était qu’islamophobie et racisme. On peut comprendre son amertume. Après tout, impliqué dans l’affaire de la MNEF, celui qui l’a nommé un jour plus tôt  a bénéficié non seulement d’une deuxième chance mais aussi d’une troisième après condamnations. Mais parlons de Thomas Thévenoud.  Il est musulman, lui ? Chassé du Parti socialiste grâce au zèle du Premier secrétaire du PS pour avoir payé ses impôts à la bourre (ainsi que les majorations qui vont avec) ? Lui n’a pas frappé son épouse. Au contraire, cette dernière a même perdu son travail, à la suite de cette affaire. S’il y a une double peine quelque part, il faut plutôt aller la chercher de ce côté-là.

Voilà un parti où, comme le faisait remarquer un excellent connaisseur des arcanes solfériniennes, il devient impossible de ne pas mettre  de -e-s dans ses communiqués et où on est très vite qualifié d’irrécupérable machiste si on oublie de féminiser un titre. En revanche, nommer un bon pote même condamné pour violences conjugales, aucun problème ! Pendant ce dimanche après-midi, j’ai attendu en vain le tweet de Sandrine Mazetier, qui avait sanctionné le député Julien Aubert, coupable de l’avoir appelée « madame le Président », le privant, sans aucune base juridique pour le faire, d’un quart de son indemnité parlementaire. Nada ! On a le sens des priorités au Parti socialiste.

On récapitule : payer ses impôts en retard et ne pas dire « madame la Présidente », c’est plus grave que de corriger sa femme à coup de ceinturon ou, par exemple, détourner l’argent des étudiants qui cotisent à une mutuelle. Qu’on imagine les cris d’orfraie si la nouvelle équipe des Républicains avait compté un élu condamné pour des faits analogues. La démission de Yacine Chaouat ne change rien. Le seul fait que Jean-Christophe Cambadélis l’ait nommé suffit à discréditer par avance son parti en matière de féminisme. Si cette affaire peut servir à quelque chose, c’est sans doute à cela : voilà au moins un sujet sur lequel le PS ne pourra plus faire la leçon de morale sans déclencher un rire nerveux.

*Photo : wikicommons.

Un jeune homme nommé Jean-Paul

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jean paul gaultier cardin

Jean-Paul Gaultier au Grand Palais ? Après Niki de Saint Phalle, en même temps que Vélasquez ! Lui, le funambule de la couture qui n’a jamais pris la mode pour un art et qui, dès ses premiers défilés, l’a désacralisée, désembourgeoisée, en imposant le style punk dans un éclat de rire iconoclaste et talentueux ! Lui, qui n’a jamais renié ses origines, et a su, a voulu, rester populaire !

Né à Bagneux, le gamin d’Arcueil jouait à habiller son ours en peluche dans le salon de coiffure de sa mémé, pendant qu’elle frisottait ses clientes. Il a fait son chemin, depuis ce jour des années 1970, où, arrivé de Londres, il débarqua chez moi, son carton à dessins sous le bras, pour me soumettre ses premières créations, des bijoux, dont d’étonnants bracelets découpés en rondelles, placés dans des boîtes de conserve : « Est-ce que j’ai une chance à Paris ? »[access capability= »lire_inedits »]

Il avait vingt ans et quelques et déjà ce rire en cascade, qu’il accompagnait de grands gestes, ces yeux de gamin ébloui. Il était venu chercher l’assurance qu’il ne faisait pas fausse route en se lançant dans la création. Pas un penny en poche mais une ambition à vous ouvrir toutes les portes.

Bide et boum !

Il faut croire que je ne fus pas la seule à l’encourager. Après un passage chez Pierre Cardin, où il ramassait les épingles sans perdre une miette du spectacle, et deux arrêts « couture » chez Jacques Esterel et Jean Patou (il y assistait Michel Goma), il me fit parvenir une invitation, en 1976. J’étais conviée au planétarium du Palais de la découverte à sa première collection, réalisée, il l’avouera plus tard, avec des tissus de quatre sous achetés au marché Saint-Pierre. Ce jour-là, déconvenue totale, le bide ! Salle vide, 15 personnes en tout (ses copains, sa famille) au lieu des 200 journalistes espérés. À la même heure, un ténor incontournable, Issey Miyake ou Castelbajac peut-être, attendait la presse à l’autre bout de Paris : pour les journalistes, il n’y avait alors pas à hésiter.

Deux ans plus tard, salle Wagram, Jean-Paul faisait salle comble, et nous laissait bouche bée devant son podium, où défilaient des corsets de grand-mère – satin rose, baleinage et laçages 1900 – mutés en robes sexy, avec des seins surpiqués en obus : du Feydeau à sa façon. Mais pour qui, pour où ? Pour Madonna, diva de tous les fantasmes, dont il devait créer plus tard les costumes de scène avec un sens hollywoodien qui s’explique : Cinémonde a été son premier livre d’images…

Anti-mannequins

La presse le baptisera sans grande imagination « l’Enfant terrible de la mode ». À 62 ans, il l’est encore. Ses coups d’éclat lui ont valu d’être considéré, avec Thierry Mugler et Claude Montana, comme l’un des trois mousquetaires de la création, invités, à partir des années 1980, à défiler sur les mêmes podiums que ceux des grands couturiers.

De ce jour, on commença à s’amuser aux collections. JPG, c’était Galliano avant John : une pochette-surprise permanente, un érotisme bon enfant, un brassage d’inspirations punk ! Séduire est facile, durer est une autre histoire. Or, cela fait quarante ans que ses coups de canif dans l’élégance discrète de la bourgeoisie, ses équipées sauvages, son humour dévastateur, et sa technique de plus en plus au point nous fascinent.

Rien ne l’arrêtait : aux mannequins stars – Inès de la Fressange, Carla Bruni, Linda Evangelista, Naomi Campbell, que les couturiers s’arrachaient – il osa substituer sa concierge, son épicière, sa comptable, sa secrétaire, ses copines, ses voisines, grandes, petites, rondelettes, rigolotes : on jubila !

Une fantaisie insolente

Chaque show Gaultier était un happening permanent où l’on accourait, coincée entre Lauren Bacall et Kim Basinger, au coude-à-coude avec Catherine Deneuve, dans les lieux les plus insolites, sur les toits de Paris, dans le garage de la RATP… Chaque défilé était une surprise, du jamais-vu, telle sa fameuse collection masculine où, pour la première fois, il fit défiler des hommes en jupes longues, ou encore dans la galerie Vivienne réquisitionnée pour un soir, la collection Rabbi Jacob, toute en lévites et papillotes, sous les grands chapeaux des hassidim. Sa fantaisie insolente ne connaissait pas de limite : Jean Paul posait une manche sur deux sur un tailleur, brodait de jais les pointes des seins sur des robes de mousseline chair, terminait en tutu de tulle les jambes d’un blue-jean. Tout cela forge son identité, au point qu’il est sollicité par Hermès, au début des années 2000, pour assurer le style faubourg Saint-Honoré : le jour de la conférence de presse qui officialisait le contrat, on vit Jean-Louis Dumas Hermès sortir du cercle Interallié une marinière nouée sur son veston gris ! Le premier show Hermès de Gaultier a lieu dans un manège : pur-sang et concours d’élégance ! La reprise durera dix ans – reprise tous terrains, puisqu’Hermès acquerra la moitié de la société Gaultier, avant de la revendre à Puig.

Après avoir époustouflé 1 500 000 visiteurs à Montréal, Dallas, San Francisco, Madrid, Rotterdam, Stockholm, New York, Londres, Melbourne, l’enfant terrible de la mode Après avoir époustouflé un million cinq cent mille visiteurs à Montréal, Dallas, San Francisco, Madrid, Rotterdam, Stockholm, New York, Londres, Melbourne, l’enfant terrible de la mode est au Grand Palais. Paris offre à son enfant terrible un lieu à sa démesure.[/access]

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La petite musique de la radio

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radio france musique pleyel

C’était moins bien, avant. Il y avait un auditorium, des studios, plein de trucs. Mais que c’était moche ! Que c’était sans âme ! Personne ne voulait y aller, même les orchestres maison préféraient jouer ailleurs, le National au Théâtre des Champs-Élysées, le Philharmonique salle Pleyel.

Et puis un jour, ras-le-bol. La plus grande radio de l’univers, avec ses deux chœurs et ses deux orchestres, a droit à sa salle de concert, non mais ! Pour la première fois de son histoire, on lui en construit une. Un cirque de bois trop petit pour les typhons de Mahler mais parfait pour les ondes de Mozart, pour la musique de chambre, le piano, la chanson, le jazz, le fado du soir et le raga du matin. L’auditorium le plus chaleureux de Paris où les gens viennent par plaisir, si si, plaisir, à Radio France, on n’a jamais vu ça.

Hélas, hélas ! C’était trop beau. Déjà le 14 novembre, l’auditorium, on l’a inauguré en catimini : pas de vagues qu’ils disaient. Surtout pas d’ombre à la Philharmonie de La Villette ! L’État met toutes ses plaques sur la case Philharmonie. Quai Kennedy, on veut pas vous entendre. Les musiciens tiraient une gueule ! Et voilà qu’à peine l’extase entraperçue, les vieux démons rappliquent. Il paraît que la direction veut fermer un des orchestres, et même France Musique. Grève.

Normal, la grève. Il reste quelques bonnes voix sur France Musique et les orchestres sont remplis de musiciens formidables. Qui veut du mal aux gens bien ? Défendons-les, défendons-nous.

Mais bon, vous avez deviné. C’est pas le problème. Le problème, c’est qu’il est tard. Il y a dix ans, tout le monde savait que la radio ne pourrait plus se payer deux gros orchestres d’un rapport notoriété-qualité-prix couci-couça. On savait que depuis les années 1980 National et Philharmonique n’étaient plus complémentaires mais rivaux, que la guerre était déclarée, qu’elle ne donnait rien de fameux. On savait que la radio hertzienne n’était pas un rêve d’avenir, qu’il était loin le temps où la symphonie incarnait l’élan collectif, que l’antenne se foutait de ses orchestres comme les orchestres de l’antenne. On savait tout ça, mais on avait encore le temps de trouver des solutions. Par exemple libérer l’Orchestre national, l’aider à prendre son vol, à trouver un nid qui le mettrait en valeur et l’obligerait à briller au lieu de tristement faire ses heures (qu’il ne fait même pas).

Maintenant, il y a le feu. Le gouvernement coupe les vivres. La bête à 2 500 dos qui ne connaissait pas la crise doit payer 20 millions d’euros à ses créanciers et raboter 50 millions avant 2019. Malédiction, voilà que la Cour des comptes s’en mêle : deux orchestres jumeaux sous un seul toit, c’est un de trop. Et d’indiquer quatre sorties, dont « la plus cohérente » serait la fusion. Horreur ! crient les musiciens, on préfère garder deux noms et tailler dedans. Très, très bizarre. Ce que proposait la Cour c’était pas Byzance, mais ça se tenait. Alors que la chasse aux effectifs, comment ça marche ? On jouera des symphonies sans trompettes ?

Moi, pour sauver mes potes, je ne vois qu’une défense : l’attaque. C’est les congés, pas Beethoven, qui ruinent la radio. Allez voir ailleurs ! Vous voulez faire faire des économies à la Maison ronde ? On va vous en trouver. Le Chœur de Radio France, voilà. Ça, c’est vraiment mauvais…

Oops. Pardon. Mauvais mais sympas aussi, les collègues du chœur. Sauvons notre mauvais chœur. Tiens, et si au lieu de la radio on commençait par France Télévisions?

*Photo : wikicommons.

André Fraigneau, clandestin capital

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andre fraigneau galimard

« Je suis l’exemple vivant que la bataille du singulier contre le pluriel n’a pas été gagnée par ce dernier » : c’est en ces termes qu’André Fraigneau concluait un entretien peu de temps avant sa mort. Clandestin capital, André Fraigneau (1905-1991) l’aura été toute sa vie durant, lui qui incarna la figure du dandy littéraire. Très tôt, il avait défini son credo esthétique et éthique : « ne rien devoir à son époque, ne rien solliciter d’elle, parier contre ses goûts et ses fanatismes ». A la lecture de ce programme, comment s’étonner que cet homme secret, qui cessa d’écrire à 55 ans, ait, génération après génération, fasciné nombre d’impétrants en littérature, devenus ses aficionados ?

S’il ne fut jamais le chef d’une école, Fraigneau exerça néanmoins une influence secrète sur une cohorte de cadets, séduits par sa double quête esthétique et mystique, entre jansénisme et dandysme. Voilà ce que le lecteur attentif retient de ses livres : une leçon à la fois de style et de vie. Quiconque lit le Journal profane d’un solitaire, méditation sur Port-Royal ou Le Songe de l’Empereur, portrait de Julien l’Apostat, rejoint ipso facto la conjuration des esprits libres qui font leur ces leitmotive d’André Fraigneau (et de son double littéraire, Guillaume Francoeur) : la chasse au bonheur et la tentation de la grandeur.

Cette amicale conspiration se trouve synthétisée par l’essai que publient les éditions Séguier : André Fraigneau ou l’élégance du phénix témoigne en effet de la présence de cet écrivain pour happy few, qui incarna à la perfection « le gardien d’une ambition raffinée », pour citer Bertrand Galimard Flavigny, le maître d’œuvre du volume. Dans sa préface, Michel Déon évoque ce « coup de foudre de l’amitié » qui les lia à jamais, son aîné Fraigneau et lui-même, et leur commune passion pour l’Italie, qu’ils illustrèrent jadis par un beau livre, Venise que j’aime.

Bertrand Galimard Flavigny cède vite la parole à André Fraigneau lui-même, qui répond à ses questions et ressuscite cinquante ans de vie artistique et littéraire. Avant de choisir la plume, le touche-à-tout Fraigneau hésita entre le crayon et le pinceau. Mélomane averti, cet ami des Six évoque ainsi sa jeunesse parisienne, quand Les Deux Magots étaient la tranquillité même. Saint-Germain-des-Prés un village ». Le jeune homme était alors conseiller littéraire chez Grasset, ou, pour citer ses propres mots, « incitateur ». Recommandé par Cocteau, Fraigneau avait pour mission de rédiger des résumés de moins de deux pages, les seuls que Grasset daignât lire… Il découvrit ainsi Yourcenar, qui tomba amoureuse de lui – un comble : l’amateur de garçons poursuivi par une amatrice de femmes. Par la force des choses, il fréquenta les auteurs de la maison, les fameux 4M, Mauriac, Malraux, Morand et Maurois. Et Carco, Cendrars et Bernanos… et même un certain Maurice Sachs. Il publia ses premiers écrits chez Gallimard, sans douter un seul instant de son avenir littéraire : « Je croyais, je crois à la nuit profonde et aux chemins obscurs de la Providence ». Au fil des pages, apparaissent Barrès et Cocteau, Auric et Salvat, Nimier et Boutang – la fine fleur de l’esprit français.

En octobre 1941, avec la même naïveté d’un Jouhandeau (et pour les mêmes raisons, plus sexuelles que politiques), il commit l’erreur de se rendre à Weimar à l’invitation du fringant lieutenant Heller. Fraigneau paya cette faute par un purgatoire auquel mirent fin, dans les années cinquante, quelques cadets, dont Roger Nimier. Selon le joli mot de l’un de ses résurrecteurs, André Fraigneau a inventé un nouveau temps, « le présent du subjectif », à merveille illustré dans le délicieux recueil publié par Le Dilettante, En bonne compagnie, celle de Cocteau, « mainteneur et novateur » ; Radiguet, « prince de la jeunesse » ; Anna de Noailles et Louise de Vilmorin ; bref, un feu d’artifice et un moment de haute civilisation.

Rien d’académique dans ce tableau d’un monde évanoui ; au contraire, la primauté du cœur, mais un cœur dompté par la raison classique. D’où ces perles de lucidité qui valent toutes les bibliothèques : « La littérature française est une longue suite de préciosités, souvent contradictoires, que coupe à intervalles fixes un cri, le plus nu et le plus humain qui puisse être. C’est un cri de foi, de révolte, d’amour ou de mort. » Ou « L’esprit classique diffère de l’esprit romantique en ceci qu’il s’offre le luxe d’innover dans la tradition ; il ne croit pas utile de feindre l’ignorance ou le mépris pour ce qui a précédé son épanouissement. L’égoïsme ingrat lui paraît une faiblesse, et l’amitié fidèle, le secret de la force et du bonheur. » Qui dit mieux pour définir une posture minoritaire de nos jours où prédominent le soupçon et la déconstruction ?

 

Bertrand Galimard Flavigny, André Fraigneau ou l’élégance du phénix, Séguier.

ANDRE FRAIGNEAU OU L'ELEGANCE DU PHENIX

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André Fraigneau, En bonne compagnie, Le Dilettante.

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Mon grand-père ce héros

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hollande gayet resistance mont valerien

Regarder distraitement en cette soirée du 18 juin le journal télévisé et se rappeler soudain qu’il n’y a pas que Waterloo à commémorer ce jour-là. L’appel d’un Général aussi. Voir sur l’écran le Président de la République au Mont-Valérien passer en revue quelques troupes et entendre tout à coup, émergeant du ronron d’un commentaire, le nom de Julie Gayet. La voir sur l’écran, toujours aussi jolie, élégante et souriante. Laisser échapper une première réflexion : « tiens, qu’est-ce qu’elle fait là celle-là » ? On a entendu vaguement parler d’une opération de communication qui serait en cours pour progressivement introniser l’actrice dans un statut de « première dame ». Selon la formule heureuse d’un journaliste inspiré, dans la perspective des élections présidentielles l’Élysée aurait lancé « la compagne officielle » avant la « campagne officielle ». Le Hollande bashing est devenu une seconde nature pour beaucoup. Stimulé par quelques splendides et hispaniques catastrophes protocolaires récentes, et une consternante capacité à être systématiquement à côté de la plaque. On va donc, par réflexe désormais, ricaner et dégoiser. « Sa starlette au Mont Valérien maintenant ! » Mais voilà que la dame aide un vieillard chenu tout sourire, à sortir d’une voiture pour l’installer sur une chaise roulante qu’elle va se mettre à pousser. Le commentateur nous dit qu’il s’agit de son grand-père, ancien résistant de 93 ans. La presse du lendemain, un peu goguenarde, qualifiera la séquence d’alibi pour justifier la présence de Madame Gayet à la cérémonie.

Le problème c’est qu’il a une sacrée gueule l’alibi. Alain Gayet, encore écolier, a rejoint Londres pour s’engager dans la France Libre le 1er juillet 1940, il avait 17 ans. Il fera absolument toutes les campagnes de la France Libre de Dakar à Berchtesgaden. Compagnon de la Libération par décret du 17 novembre 1945. Ils étaient 1038 Compagnons comme lui. Il en reste 9 aujourd’hui, le dernier d’entre eux à quitter ce monde reposera dans la crypte du Mont-Valérien. Alain Gayet est de cet ultime carré. Revenu à la vie civile à la fin de la guerre, il entreprendra des études de médecine, devenant chirurgien. Comme l’aurait voulu son camarade François Jacob, empêché par ses graves blessures. Qui se tournera vers la recherche, histoire d’obtenir un prix Nobel. Destins extraordinaires qui continuent de fasciner aujourd’hui provoquant admiration et tendresse. Et soudain, on est content que sa petite fille, dont il doit être fier, conduise son grand-père ce héros. Dont le sourire heureux montre qu’il ne doit pas être dupe de l’opération de communication qui se joue. Mais n’a-t-il pas mérité ce cadeau ?

Alors ravalant ricanements et quolibets, on rectifie la position et on salue. Normal.

Laissant quand même le dernier mot à cet ami jamais en retard d’une méchanceté : « Bien sûr, la présence de Julie Gayet était légitime, mais François Hollande qu’est-ce qu’il foutait là ? »

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21584651_000009.

Tombeau pour Papaïoannou

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C’est un petit livre orange à rabats que les éditions La Bibliothèque publient en ce printemps. Dans Kostas Papaïoannou- Les idées contre le néant, le chercheur et poète François Bordes présente avec une grande épure de style l’un des penseurs majeurs de l’antitotalitarisme. Injustement méconnu, Papaïoannou est l’auteur d’une œuvre dispersée en une multitude d’articles, dont certains ont été regroupés dans L’idéologie froide (1967), portant aussi bien sur la critique du marxisme, la pensée de Hegel ou l’histoire de l’art grec. Éternel procrastinateur, cet ami de Raymond Aron bénéficia de la complicité du célèbre penseur pour toucher des subsides du CNRS sans jamais achever sa thèse de philosophie politique. François Bordes  lui,  compte bien mener son doctorat à terme.  Sa thèse sur Kostas Papaïoannou exhume la vie et l’œuvre de son glorieux aîné disparu dans la fleur de l’âge voilà plus de trente ans.

Daoud Boughezala. Kostas Papaïoannou (1925-1981) est surtout connu pour son essai L’idéologie froide. Dans cette charge contre le marxisme-léninisme sortie en 1967, le philosophe grec démontait la pétrification théorique à l’œuvre dans les « démocraties populaires ». En quoi a-t-il rénové la critique du socialisme scientifique?

François Bordes. En montrant que ce prétendu socialisme n’avait rien de « scientifique » et qu’il n’était même pas « socialiste ». Le philosophe grec est en cela proche de George Orwell mais plus encore de Czeslaw Milosz, de Milovan Djilas, ou de ce penseur toujours sous-estimé en France, Leszek Kolakowski (L’Idéologie froide s’achève par une citation d’un texte essentiel du philosophe polonais paru dans Les Temps modernes). Avec les armes de la critique et une érudition brillante, Kostas Papaïoannou a contribué à désensorceler Marx en l’arrachant à la rhétorique mortifère de la langue de bois stalinienne. Son « retour à Marx » est avant tout un retour aux textes, une contextualisation et une critique de l’idole. Mais c’est aussi un retour à l’esprit critique implacable de Marx, ce pourfendeur acharné des rhéteurs et des brille-babils de tout poil. L’analyse que fait Papaïoannou de la critique de l’idéologie chez Marx est particulièrement éclairante.

L’Idéologie froide est le titre qui « fit mouche » chez les intellectuels mais l’influence réelle de Papaïoannou est plus profonde et plus discrète. En 1965, il publie une anthologie de textes sur Marx et le marxisme (republiée sous le titre Les Marxistes, Gallimard, 2001) qui offrait au public français, pour la première fois, un outil complet pour comprendre Marx, connaître le marxisme dans ses développements théoriques et son destin historique. Publié en livre de poche dans une collection pour le « grand public cultivé », les étudiants, les professeurs, les citoyens, ce livre a permis à de nombreux lecteurs de se faire une idée d’ensemble de la théorie et de l’histoire du marxisme. En cela, le philosophe grec était un parfait héritier des Lumières !

Comme Kostas Axelos et Cornelius Castoriadis, Papaïoannou est arrivé en France en 1945 après avoir quitté la Grèce en embarquant sur le navire Mataroa. Rétrospectivement, en quoi cette traversée revêt une importance quasi-mythique pour la diaspora grecque ?

Le voyage du Mataroa est un lieu de mémoire franco-grec. En décembre 1945, à bord de ce paquebot, près de 200 jeunes Grecs partirent vers la France grâce à l’action décisive du directeur de l’Institut français d’Athènes, Octave Merlier. Il s’agit d’un événement kaléidoscopique, conflictuel, contradictoire, qui a laissé une empreinte profonde dans la mémoire. D’un côté, il existe une mythification, une sorte de récit fondateur, l’épopée d’une diaspora – et de l’autre, la réalité de l’exil de « l’élite de la jeunesse » fuyant son pays broyé entre deux guerres : la Guerre mondiale et la guerre civile. Bien peu revinrent au pays natal. Avec les trois philosophes, des artistes, des architectes, des musiciens, des scientifiques, des ingénieurs, des médecins, des vétérinaires étaient partis suivre des études en France. Cette traversée sert d’imago  qui exprime tellement d’espoirs et de rêves…

En 1979, cinq ans après le retour de la démocratie, en plein « moment antitotalitaire », Guillaume Malaurie a réalisé une émission radiophonique extraordinaire recueillant les témoignages des boursiers du Mataroa. C’était alors, comme le dit Castoriadis, un « mythe fondateur de la Grèce moderne ». L’épisode rappelait ce que l’Europe devait à ce petit groupe d’exilés qui fécondèrent la vie culturelle et intellectuelle européenne. L’air de liberté que la France a pu respirer pendant les trente Glorieuses, elle le doit en grande partie à tous ces « immigrés ». Le récent Dictionnaire des étrangers qui ont fait la France leur a rendu justice. Aujourd’hui, le mythe du Mataroa est en train de changer, comme si le sens de ce voyage était brouillé avec la crise, l’exil massif des jeunes et les naufrages quotidiens en Méditerranée. C’est peut-être pour cela qu’il suscite un regain d’intérêt : en témoigne la pièce Mataroa la Mémoire trouée qui joua à guichets fermés à la cartoucherie cet hiver.

Avec ses compatriotes Castoriadis et Kostas Axelos, Papaïoannou a profondément marqué le champ intellectuel des dissidents du marxisme. Peut-on parler d’une matrice grecque de la critique du marxisme bureaucratique ?

Absolument ! C’est l’un des grands apports de la Grèce à la philosophie politique du XXe siècle – et singulièrement de cette génération née dans les années 1920. En 1945, la plupart des philosophes français ignoraient Marx et n’avaient qu’une connaissance vague de Hegel. Les jeunes Grecs débarquent à Paris avec plusieurs longueurs d’avance. Ils connaissaient cinq langues : grec ancien et moderne, latin, anglais, allemand, français… Ils avaient commencé à lire dans le texte Hegel, Holderlin, Marx et Nietszche. Une telle ouverture intellectuelle et linguistique favorise la critique ! A cela s’ajoute leur expérience directe, dans la Résistance, du communisme bureaucratique. Ils accueillent par exemple l’année 1956 comme une libération tandis que nombre d’intellectuels français ont vécu le rapport « attribué au camarade Khrouchtchev » comme un traumatisme. L’événement confirmait leurs analyses, là où pour les autres, il signifiait la ruine des illusions. Mais ce n’est qu’après mai 1968, la répression du Printemps de Prague et la parution de L’Archipel du Goulag, que leur critique fut véritablement reconnue. Encore fut-elle en partie oblitérée par le phénomène des nouveaux philosophes.

Papaïoannou se défiait donc des « nouveaux philosophes » apparus dans les années 1970. Pourquoi éprouvait-il tant de méfiance envers ses cadets ?

Il ne faut pas exagérer cette méfiance. Comme Aron, il y a au début plutôt de la sympathie pour ces nouveaux venus dans la petite troupe des « antitotalitaires ». Jean-Marie Benoist, André Gluscksmann et Bernard-Henri Lévy reprennent certaines de leurs analyses en les utilisant dans une perspective et avec un style radicalement différents. La brouille ne se fait pas sur la question du totalitarisme mais sur celle de la philosophie, avec la parution du Testament de Dieu puis celle de L’Idéologie française de Bernard-Henri Lévy. Papaïoannou trouvait insupportable le style des nouveaux philosophes, leur façon rock’n roll de poser des questions complexes en quelques formules bien frappées. Ce sont deux mondes très différents. Papaïoannou est étranger à l’avènement de l’âge médiatique des intellectuels.

Héritier de la tradition socialiste démocratique grecque telle qu’elle s’était incarnée dans la Résistance, une fois exilé à Paris, Kostas Papaïoannou a rejoint des cercles libéraux autour de Raymond Aron et de la revue Commentaire. Leur antitotalitarisme commun a-t-il érodé les convictions socialistes de Papaïoannou ?

Pour bien comprendre, il est nécessaire de remonter plus en amont. Commentaire est fondé en 1978. Kostas Papaïoannou comme Jean-François Revel et d’autres intellectuels marqués à gauche s’y retrouvent. Malade, le philosophe grec collabora peu à la revue libérale. Celle-ci se voulait l’héritière de deux grandes revues des années 1950-1960 : Preuves de François Bondy et Le Contrat social de Boris Souvarine. C’est à cet univers-là que Papaïoannou appartient : la plus grande partie de son œuvre paraît dans ces deux revues, authentiques lieux d’élaboration de la critique antitotalitaire. La colonne vertébrale de ce milieu est composée de la gauche antistalinienne, d’anciens trotskistes, de socialistes alliés aux libéraux (au sens politique) et de fédéralistes européens. Il s’agit d’un milieu très original, fertile, dynamique, ouvert. Il gagnerait à être redécouvert aujourd’hui. En 1967, les révélations du financement indirect de la CIA ont disqualifié toutes les publications liées au Congrès pour la liberté de la culture. Une revue comme Preuves constitue pourtant une véritable mine d’or pour la réflexion politique mais aussi pour la littérature et les arts des années 1950-1960. Papaïoannou appartient pleinement à ce milieu cosmopolite où l’on croise Arendt et Aron, Calet et Simenon, Duvignaud et Rougemont. En 1978, il retrouve des anciens de Preuves dans Commentaire et ses amis aroniens comme Alain Besançon ou Jean-Claude Casanova.

Dans votre bel essai, vous évoquez l’attitude ambivalente de Papaïoannou pendant mai 68. Sympathisant avec une partie du mouvement, il a néanmoins participé à la grande manifestation gaulliste du 30 mai, aux côtés de Raymond Aron. Le même malentendu s’est-il reproduit en 1981 lorsque le philosophe grec a soutenu Mitterrand, à la différence de ses amis libéraux ?

Ambivalence, peut-être. Malentendu, je ne pense pas. Sur son attitude en Mai 68, la contradiction n’est qu’apparente. Enthousiasmé par la dimension libertaire du mouvement, il prend la défense d’Aron lorsque celui-ci est violemment attaqué par Sartre. Il se rend à la Sorbonne occupée : cela ne fait pas de lui un insurgé ; il se rend à la manifestation de soutien à de Gaulle : cela ne fait pas de lui un gaulliste. Comme Revel, il déteste le « style du Général » et accueille favorablement mai 68 car le mouvement secoue une société bloquée par le poids des hiérarchies et des conservatismes. Il s’oppose dans le même mouvement au retour de flamme du marxisme-léninisme et il brocardera l’aveuglement maoïste.

Papaïoannou ne votait pas en France, c’est un point important. Est-ce si paradoxal d’avoir soutenu Mitterrand ? Comme tous ses amis, il était opposé à l’Union de la gauche avec le PC. À bien y réfléchir cependant, il semble logique de souhaiter la victoire d’un responsable politiquement profondément anticommuniste, comme l’avenir le montrera. Et puis, avec André Philip et quelques autres, François Mitterrand fut l’un des rares hommes politiques à publier dans Preuves

N’ayant jamais achevé sa thèse, Papaïoannou a laissé une grande quantité d’articles épars recueillis dans quelques volumes. Mais ses travaux politiques ont occulté ses écrits savants sur l’art grec. Pouvez-vous nous en dire plus sur cet aspect occulté de son œuvre ?

L’Art grec publié chez Mazenod est, avec La Consécration de l’histoire (Ivréa, 1995), le cœur vivant de son œuvre – le plus vif. Il n’a pu malheureusement la développer, puisque les urgences de l’heure le menèrent à « griller » une grande partie de ses forces dans l’étude de Lénine… Croire que le philosophe ne fut qu’un « spécialiste » serait une erreur complète. Sa connaissance profonde de l’Antiquité et sa réflexion sur la condition humaine s’inscrivent dans une véritable « critique de la raison historique » dont Serge Audier a parfaitement montré l’actualité. Cette critique « non réactionnaire de la modernité » peut offrir de nouvelles perspectives pour penser et repenser ce qui advient.

Au fil des pages les plus lyriques de votre livre, vous revenez sur la grande amitié que Papaïoannou avait nouée avec le poète mexicain Octavio Paz. Comment s’est développée leur complicité ?

Leur amitié est fascinante, il s’agit d’une fraternité intellectuelle hors du commun. L’Arc et la lyre, le classique de Paz, est imprégné de leur dialogue. L’Idéologie froide est dédiée à Octavio Paz qui, en retour lui dédiera L’Ogre philanthropique. Dans sa biographie de Paz parue récemment, Christopher Domìnguez Michael montre le rôle-clef de Papaïoannou. Le poète l’évoque d’ailleurs largement dans son Itinéraire où son ami Kostas est mis sur le même plan qu’André Breton, Albert Camus et Victor Serge. Le poète mexicain et le philosophe grec se rencontrent au Café de Flore en 1946 et restent amis jusqu’à la mort de Papaïoannou en 1981.

À l’abbaye d’Ardenne, dans le fonds Kostas Papaïoannou conservé à l’IMEC (Institut mémoires de l’édition contemporaine), se trouve un magnifique album photographique du voyage du philosophe en Inde, chez le poète-diplomate. Celui-ci lui consacre l’un de ses plus beaux poèmes dans lequel il évoque leur amitié, l’expérience de l’histoire et la quête de la réconciliation. Voici sans doute ce que le philosophe et le poète nous apportent de plus précieux. La consécration de l’instant comme antidote à la consécration de l’histoire : la politique n’est pas l’ultime et seule demeure de l’homme.

Kostas Papaïoannou (1925-1981): Les idées contre le néant

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N.B : Une soirée littéraire est organisée le mercredi 24 juin à 19 h à la Librairie des Éditions du Bruit du temps (66, rue du Cardinal-Lemoine, Paris 5e) au cours de laquelle François Bordes présentera sa biographie de Kostas Papaïoannou. Michéa Jacobi y lira son ouvrage Xénophiles (La Bibliothèque, 2015).

Gaultier, corsaire du corset

jean paul gaultier corset

Elle fut à Montréal, elle était à Londres, elle sera à Berlin, elle est à Paris. L’exposition Jean-Paul Gaultier est un enchantement. On peut certes penser qu’elle réalise un moment de la société du spectacle, qu’elle est le miroir d’une époque tout entière consacrée à la volupté d’être, qu’elle sanctuarise l’ère du vide et du « genre », mais on n’aura rien dit de la « révélation » qu’elle est pour le visiteur qui trouvera au Grand Palais l’aliment dune durable allégresse.

Peu importe même qu’on se soucie comme d’une guigne de la mode et de Jean-Paul « Ier », la très imaginative muséographie de cette exposition unique enchante par elle-même. Se jouant des volumes et du lieu, elle nous entraîne ici dans un boudoir, là au pied d’un plateau tournant qui reproduit la fantaisie d’un défilé fellinien, le ballet des modèles saisis dans leurs poses furtives : cambrés, extatiques, arrogants, pressés…[access capability= »lire_inedits »] Les visages des mannequins à taille réelle, placés en embuscade, s’animent de diverses physionomies, grâce à un savant procédé audiovisuel qui reproduit aussi la voix humaine. L’effet est fascinant.

Parigot-parisienne

Dans ce temple de la culture tranquille, « dominante », on consacre le dandy à la marinière, qui brouilla les signes et le sexe des vêtements : il imagina des hommes désirables, des mâles larges d’épaules en décolleté plongeant, mais « corseta » les femmes en dominatrices excédées. On célèbre le théoricien amusé de la punkitude chic, qui emprunta à la rue londonienne, vers la fin des années 1970, ses parures d’Indiens suburbains et toute son extravagance anglaise survoltée, son énergie furibonde. Frankenstein bienveillant, il élabora dans son laboratoire à fanfreluches une personnalité moins trouble que double, un personnage mi-parigot mi-parisienne, rock and kitch, en skaï et nylon, en cuir et soie, une créature divisée, en équilibre stable, féminine et virile. On admire les coupes, les détails, en particulier tout ce qui est relatif à la broderie, aux corsets, aux dentelles, aux lanières… On le croyait flibustier, c’était un couturier.

Yvette et Catherine

Jean-Paul Gaultier pensait, à ses débuts, dynamiter le beau, le bon goût, la bienséance, bref, effaroucher le bourgeois : il a surtout épaté la bourgeoisie, qui n’aime rien tant qu’être bousculée. Ses premiers clients furent un peu, aux années 1980, ce que les « incoyables » et les « meveilleuses » (on s’interdisait alors de prononcer le r de révolution) furent au Directoire : un même sens de la représentation de soi outrée, de la dérision théâtrale, un goût semblable des folles parures, des perruques bleues ou vertes. Au temps de Mitterrand, sur un stand de la grande foire aux vanités socialisantes, il aura réconcilié Yvette Horner et Catherine Deneuve.

L’oubli et les métamorphoses

JPG abandonne le prêt-à-porter, pour ne se consacrer désormais qu’à la haute couture. Dans la ronde des apparences qui nous aident à vivre, la mode, sa splendide illusion, et même ses ricanements hypercritiques et ses grimaces, ont toute leur place. Qu’en sera-t-il demain, qu’en est-il aujourd’hui ? Lors de l’inauguration, Gaultier était attentif, charmant sans ostentation, démontrant une vraie simplicité. Il a conservé la fraîcheur du jeune homme qui pleurait à la vision du film Falbalas (Jacques Becker, 1945). Il se réjouit d’être encore là, d’apporter sa pierre à un édifice qui s’effondre et se reconstruit sans cesse, entraîné par le mouvement hélicoïdal du cycle de l’oubli et des métamorphoses.[/access]

Également en version numérique avec notre application :

Exposition Jean-Paul Gaultier, Grand Palais, Galeries nationales, jusqu’au 3 août 2015.

*Photo : LaurentVu/SIPA. 00703176_000049.

Fête de la musique : Quand c’est trop, c’est Estrosi!

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Ceux qui, toute honte bue, regardaient, samedi soir 20 juin, la retransmission,  en direct, sur France 2 du show niçois animé par Patrick Sébastien à l’occasion de la Fête de la musique, n’ont pas été déçus. Ils ont pu voir quelques dizaines de milliers de côtedazuréens siffler copieusement le maire de Nice, Christian Estrosi. Celui-ci  avait été invité par son « copain » Sébastien à monter sur scène pour saluer la foule, tel l’imperator s’offrant aux acclamations de la plèbe en remerciement des ces « circenses » modernes.

Ce peuple, dont pourtant une partie non négligeable devait avoir voté en faveur du « motodidacte » lors des dernières municipales, n’a pas du tout apprécié qu’un politicien vienne s’immiscer dans un spectacle où les héros étaient Michel Fugain, Daniel Guichard, la Compagnie créole et même un Gérard Lenorman, ressorti, pour l’occasion, de sa naphtaline giscardienne. On peut comprendre l’amertume d’Estrosi, qui s’était décarcassé pour attirer sur la Promenade des Anglais le barnum musical de Patrick Sébastien, et sa brochette de chevaux de retour de la variétoche antédiluvienne. Le peuple est, par nature, ingrat, on lui donne à manger et il vous mord la main!

Estrosi n’a rien compris : s’il avait bossé un duo chanté avec Fugain ou Chimène Badi (même en playback, on peut bidouiller tellement de nos jours !), il aurait fait un triomphe, comme Giscard massacrant un air d’accordéon sous l’œil énamouré de Danièle Gilbert. Quitte à en faire trop, fallait y aller à fond!

Bac 2015 : une bonne correction

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Education nationale rentrée 2015

ecole bac correction notes brighelli

Les enseignants de classes préparatoires ne sont jamais convoqués pour corriger le Bac, malgré les défections, les mouvements d’humeur, les menaces de grève. L’administration sait bien qu’ils sont incontrôlables : ils voient en aval les résultats du laxisme, ils ont l’habitude de noter en valeur réelle — pas de tromperie sur la marchandise, on a en prépas les notes que l’on mérite —, ils auraient sans doute une légère tendance à ne rien laisser passer.
Or, la correction du Bac est l’art de laisser passer des énormités. La seule considération de la correction de la langue suffirait à disqualifier les trois-quarts des candidats — et on demande d’enlever deux points au maximum, quel que soit l’état de l’expression. Tout ce qui n’est pas expressément demandé par l’administration n’est pas requis : on demande par exemple une introduction en devoir d’Histoire, mais on ne demande ni problématique, ni plan — on se contente de requérir plusieurs paragraphes.

Le plus beau, c’est que des IPR menacent : « Lorsqu’un professeur corrige des copies d’examen, il réalise cette mission dans le cadre strict des règlements d’épreuve qui régissent cet examen. Ils sont impératifs et ne sont pas soumis à l’appréciation personnelle du correcteur. Un fonctionnaire qui se soustrairait de son propre chef à ces obligations romprait l’égalité entre les candidats et engagerait sa responsabilité personnelle, encourant recours et sanctions. » Ce joli texte a été diffusé brièvement sur le site de l’Académie de Versailles, avant d’être retiré — l’énormité de la menace a dû finalement choquer quelques usagers.
Soyons clair : l’administration rectorale ne peut rien contre un correcteur qui déciderait d’appliquer un barème un peu exigeant. Surtout s’il se couvre en photographiant, par exemple, les énormités qu’on lui a données à corriger. J’en ai fait l’expérience moi-même, il y a une quinzaine d’années.
C’était au lendemain de la réforme de l’EAF — l’Epreuve Anticipée de Français, comme on dit dans le jargon plein de sigles de l’Education Nationale. C’était au lendemain de la réforme patronnée par Luc Ferry (2000), qui entre-temps s’était retrouvé ministre. On venait d’inventer le « sujet d’invention » — ce qui en soi serait une bonne idée, sauf que je l’imagine davantage à Bac + 5, si l’on conçoit l’épreuve comme un « à la manière de ».

Et ce fut le cas cette année-là. Un texte de Pierre Loti extrait de Fantôme d’Orient, racontant comment, des années plus tard, il était retourné en vain à Istanbul pour y retrouver Aziyadé. On proposait alors à l’élève d’écrire le journal de bord de Loti dans son voyage de retour, avec sa déception, sa mélancolie, au milieu des nécessaires observations techniques propres à ce genre si particulier. Le tout en imitation de la langue quelque peu maniérée de l’écrivain rochefortais.
La probabilité pour que des élèves (et ceux de 2003 étaient pourtant meilleurs que ceux d’aujourd’hui) captent le style un peu ampoulé de Loti, maîtrisent les code du log-book, parviennent à mixer l’émotion plus ou moins feinte, le parfum du souvenir, et le clapotis des vagues était nulle, et les copies étaient nulles, et j’ai noté en conséquence. Autant faire assumer à l’administration le poids de ses (mauvaises) décisions.
Je ne prenais pas les élèves en otages : je savais bien qu’un administratif quelconque rajouterait dix points dans mon dos.

Le résultat fut que je ne fus plus jamais convoqué au Bac. Le premier qui dit la vérité, il doit être assassiné…

J’adjure mes collègues qui vont toucher leurs copies de Bac de faire preuve, cette année, de la même rigueur. Vous n’êtes pas satisfaits de la réforme du collège ? Vous êtes choqués que le Ministère occulte l’évaluation de la réforme du lycée ? Vous trouvez que l’on vous prend pour des nouilles ? Alors, notez en votre âme, conscience et capacité. Notez les copies pour ce qu’elles valent. J’ai argumenté sur LePoint.fr en ce sens, et je voudrais vraiment me faire entendre. Les menaces des inspecteurs sont sans objet, surtout si vous vous y mettez de concert. Photographiez avec vos portables tout ce que vous trouverez d’aberrant dans les copies qui vous sont proposées, dans toutes les matières. Je me ferai un plaisir de diffuser ces documents ici-même.
Et c’est le dernier et meilleur service que vous pouvez rendre aux élèves. Leur faire comprendre qu’ils sont victimes d’une escroquerie, qui va les envoyer se fracasser sur le mur du Supérieur. Leur faire appréhender leur niveau réel — et je ne doute pas qu’il y en ait de bons, mais si rares…
On requiert de vous, enseignants, une moyenne qui permette, par projection, de conserver les fatidiques 88 ou 90% de réussite dont le ministère se targue pour affirmer que le niveau monte. Ne soyez as complices de ce maquillage : le niveau s’effondre, nous le savons tous. Et si nous continuons à noter comme le désirent les petits chefs obéissants qui dirigent les centres d’examen, nous nous faisons objectivement complices de la plus grande entreprise de désinformation scolaire des temps modernes.
De toute façon, les notes seront modifiées dans votre dos. Alors, défoulez-vous — dites la vérité des prix. Sinon, la barre descendra encore, l’année prochaine, et encore, et encore. Partout. Jusqu’en dessous du niveau de la mer.

ecole bac dessin

PS. Merci à J-PH. C. pour le joli dessin…

*Photo : Pixabay.

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Affaire Chaouat: la légèreté de Cambadélis

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yacine chaouat ps cambadelis

yacine chaouat ps cambadelis

Un peu avant 20h30 dimanche soir, le secrétaire national du PS chargé de l’intégration républicaine a démissionné. Vingt-quatre heures après sa nomination dans la liste du nouvel exécutif du PS. Rappelons que Yacine Chaouat avait été condamné il y a quelques années en première instance puis en appel à six mois de prison avec sursis pour violences conjugales aggravées. L’ancien ministre Thierry Mariani, s’appuyant sur un article du Parisien, tweetait : « L’intégration à coup de ceinturon ? Depuis hier, Yacine Chaouat est « secrétaire national à l’intégration »du PS. »

Je ne sais pas ce qui se passe exactement dans la tête de Jean-Christophe Cambadélis. Pensait-il que dans la France de 2015, le CV de son secrétaire national, élu du XIXe arrondissement comme lui, ne serait pas dévoilé ? A-t-il tenté le coup pour voir si ça passait ? On s’amuse à imaginer Camba et Borgel tirer au sort pour savoir à quel poste serait nommé l’ancien adjoint au maire d’arrondissement : « à l’intégration républicaine ou à la condition féminine ? ».  Trêve de plaisanterie. Car le communiqué de démission de Yacine Chaouat est évocateur. Qu’on en juge : « «A la suite de ma nomination en qualité de secrétaire national adjoint chargé de l’intégration républicaine, lors du Conseil national d’hier soir, et face aux attaques sur les réseaux sociaux dont je fais l’objet et qui rejaillissent sur tout le Parti socialiste, j’ai présenté ma démission de cette fonction. J’ai commis une erreur il y a 6 ans, et la justice est passée. Après avoir payé ma dette, je regrette que l’on veuille m’appliquer une double peine. C’est avec tristesse que je constate que dans la france (sic) d’aujourd’hui on n’a pas droit à une deuxième chance quand on est musulman. »

Voilà ! Tout ça n’était qu’islamophobie et racisme. On peut comprendre son amertume. Après tout, impliqué dans l’affaire de la MNEF, celui qui l’a nommé un jour plus tôt  a bénéficié non seulement d’une deuxième chance mais aussi d’une troisième après condamnations. Mais parlons de Thomas Thévenoud.  Il est musulman, lui ? Chassé du Parti socialiste grâce au zèle du Premier secrétaire du PS pour avoir payé ses impôts à la bourre (ainsi que les majorations qui vont avec) ? Lui n’a pas frappé son épouse. Au contraire, cette dernière a même perdu son travail, à la suite de cette affaire. S’il y a une double peine quelque part, il faut plutôt aller la chercher de ce côté-là.

Voilà un parti où, comme le faisait remarquer un excellent connaisseur des arcanes solfériniennes, il devient impossible de ne pas mettre  de -e-s dans ses communiqués et où on est très vite qualifié d’irrécupérable machiste si on oublie de féminiser un titre. En revanche, nommer un bon pote même condamné pour violences conjugales, aucun problème ! Pendant ce dimanche après-midi, j’ai attendu en vain le tweet de Sandrine Mazetier, qui avait sanctionné le député Julien Aubert, coupable de l’avoir appelée « madame le Président », le privant, sans aucune base juridique pour le faire, d’un quart de son indemnité parlementaire. Nada ! On a le sens des priorités au Parti socialiste.

On récapitule : payer ses impôts en retard et ne pas dire « madame la Présidente », c’est plus grave que de corriger sa femme à coup de ceinturon ou, par exemple, détourner l’argent des étudiants qui cotisent à une mutuelle. Qu’on imagine les cris d’orfraie si la nouvelle équipe des Républicains avait compté un élu condamné pour des faits analogues. La démission de Yacine Chaouat ne change rien. Le seul fait que Jean-Christophe Cambadélis l’ait nommé suffit à discréditer par avance son parti en matière de féminisme. Si cette affaire peut servir à quelque chose, c’est sans doute à cela : voilà au moins un sujet sur lequel le PS ne pourra plus faire la leçon de morale sans déclencher un rire nerveux.

*Photo : wikicommons.

Un jeune homme nommé Jean-Paul

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jean paul gaultier cardin

jean paul gaultier cardin

Jean-Paul Gaultier au Grand Palais ? Après Niki de Saint Phalle, en même temps que Vélasquez ! Lui, le funambule de la couture qui n’a jamais pris la mode pour un art et qui, dès ses premiers défilés, l’a désacralisée, désembourgeoisée, en imposant le style punk dans un éclat de rire iconoclaste et talentueux ! Lui, qui n’a jamais renié ses origines, et a su, a voulu, rester populaire !

Né à Bagneux, le gamin d’Arcueil jouait à habiller son ours en peluche dans le salon de coiffure de sa mémé, pendant qu’elle frisottait ses clientes. Il a fait son chemin, depuis ce jour des années 1970, où, arrivé de Londres, il débarqua chez moi, son carton à dessins sous le bras, pour me soumettre ses premières créations, des bijoux, dont d’étonnants bracelets découpés en rondelles, placés dans des boîtes de conserve : « Est-ce que j’ai une chance à Paris ? »[access capability= »lire_inedits »]

Il avait vingt ans et quelques et déjà ce rire en cascade, qu’il accompagnait de grands gestes, ces yeux de gamin ébloui. Il était venu chercher l’assurance qu’il ne faisait pas fausse route en se lançant dans la création. Pas un penny en poche mais une ambition à vous ouvrir toutes les portes.

Bide et boum !

Il faut croire que je ne fus pas la seule à l’encourager. Après un passage chez Pierre Cardin, où il ramassait les épingles sans perdre une miette du spectacle, et deux arrêts « couture » chez Jacques Esterel et Jean Patou (il y assistait Michel Goma), il me fit parvenir une invitation, en 1976. J’étais conviée au planétarium du Palais de la découverte à sa première collection, réalisée, il l’avouera plus tard, avec des tissus de quatre sous achetés au marché Saint-Pierre. Ce jour-là, déconvenue totale, le bide ! Salle vide, 15 personnes en tout (ses copains, sa famille) au lieu des 200 journalistes espérés. À la même heure, un ténor incontournable, Issey Miyake ou Castelbajac peut-être, attendait la presse à l’autre bout de Paris : pour les journalistes, il n’y avait alors pas à hésiter.

Deux ans plus tard, salle Wagram, Jean-Paul faisait salle comble, et nous laissait bouche bée devant son podium, où défilaient des corsets de grand-mère – satin rose, baleinage et laçages 1900 – mutés en robes sexy, avec des seins surpiqués en obus : du Feydeau à sa façon. Mais pour qui, pour où ? Pour Madonna, diva de tous les fantasmes, dont il devait créer plus tard les costumes de scène avec un sens hollywoodien qui s’explique : Cinémonde a été son premier livre d’images…

Anti-mannequins

La presse le baptisera sans grande imagination « l’Enfant terrible de la mode ». À 62 ans, il l’est encore. Ses coups d’éclat lui ont valu d’être considéré, avec Thierry Mugler et Claude Montana, comme l’un des trois mousquetaires de la création, invités, à partir des années 1980, à défiler sur les mêmes podiums que ceux des grands couturiers.

De ce jour, on commença à s’amuser aux collections. JPG, c’était Galliano avant John : une pochette-surprise permanente, un érotisme bon enfant, un brassage d’inspirations punk ! Séduire est facile, durer est une autre histoire. Or, cela fait quarante ans que ses coups de canif dans l’élégance discrète de la bourgeoisie, ses équipées sauvages, son humour dévastateur, et sa technique de plus en plus au point nous fascinent.

Rien ne l’arrêtait : aux mannequins stars – Inès de la Fressange, Carla Bruni, Linda Evangelista, Naomi Campbell, que les couturiers s’arrachaient – il osa substituer sa concierge, son épicière, sa comptable, sa secrétaire, ses copines, ses voisines, grandes, petites, rondelettes, rigolotes : on jubila !

Une fantaisie insolente

Chaque show Gaultier était un happening permanent où l’on accourait, coincée entre Lauren Bacall et Kim Basinger, au coude-à-coude avec Catherine Deneuve, dans les lieux les plus insolites, sur les toits de Paris, dans le garage de la RATP… Chaque défilé était une surprise, du jamais-vu, telle sa fameuse collection masculine où, pour la première fois, il fit défiler des hommes en jupes longues, ou encore dans la galerie Vivienne réquisitionnée pour un soir, la collection Rabbi Jacob, toute en lévites et papillotes, sous les grands chapeaux des hassidim. Sa fantaisie insolente ne connaissait pas de limite : Jean Paul posait une manche sur deux sur un tailleur, brodait de jais les pointes des seins sur des robes de mousseline chair, terminait en tutu de tulle les jambes d’un blue-jean. Tout cela forge son identité, au point qu’il est sollicité par Hermès, au début des années 2000, pour assurer le style faubourg Saint-Honoré : le jour de la conférence de presse qui officialisait le contrat, on vit Jean-Louis Dumas Hermès sortir du cercle Interallié une marinière nouée sur son veston gris ! Le premier show Hermès de Gaultier a lieu dans un manège : pur-sang et concours d’élégance ! La reprise durera dix ans – reprise tous terrains, puisqu’Hermès acquerra la moitié de la société Gaultier, avant de la revendre à Puig.

Après avoir époustouflé 1 500 000 visiteurs à Montréal, Dallas, San Francisco, Madrid, Rotterdam, Stockholm, New York, Londres, Melbourne, l’enfant terrible de la mode Après avoir époustouflé un million cinq cent mille visiteurs à Montréal, Dallas, San Francisco, Madrid, Rotterdam, Stockholm, New York, Londres, Melbourne, l’enfant terrible de la mode est au Grand Palais. Paris offre à son enfant terrible un lieu à sa démesure.[/access]

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La petite musique de la radio

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radio france musique pleyel

radio france musique pleyel

C’était moins bien, avant. Il y avait un auditorium, des studios, plein de trucs. Mais que c’était moche ! Que c’était sans âme ! Personne ne voulait y aller, même les orchestres maison préféraient jouer ailleurs, le National au Théâtre des Champs-Élysées, le Philharmonique salle Pleyel.

Et puis un jour, ras-le-bol. La plus grande radio de l’univers, avec ses deux chœurs et ses deux orchestres, a droit à sa salle de concert, non mais ! Pour la première fois de son histoire, on lui en construit une. Un cirque de bois trop petit pour les typhons de Mahler mais parfait pour les ondes de Mozart, pour la musique de chambre, le piano, la chanson, le jazz, le fado du soir et le raga du matin. L’auditorium le plus chaleureux de Paris où les gens viennent par plaisir, si si, plaisir, à Radio France, on n’a jamais vu ça.

Hélas, hélas ! C’était trop beau. Déjà le 14 novembre, l’auditorium, on l’a inauguré en catimini : pas de vagues qu’ils disaient. Surtout pas d’ombre à la Philharmonie de La Villette ! L’État met toutes ses plaques sur la case Philharmonie. Quai Kennedy, on veut pas vous entendre. Les musiciens tiraient une gueule ! Et voilà qu’à peine l’extase entraperçue, les vieux démons rappliquent. Il paraît que la direction veut fermer un des orchestres, et même France Musique. Grève.

Normal, la grève. Il reste quelques bonnes voix sur France Musique et les orchestres sont remplis de musiciens formidables. Qui veut du mal aux gens bien ? Défendons-les, défendons-nous.

Mais bon, vous avez deviné. C’est pas le problème. Le problème, c’est qu’il est tard. Il y a dix ans, tout le monde savait que la radio ne pourrait plus se payer deux gros orchestres d’un rapport notoriété-qualité-prix couci-couça. On savait que depuis les années 1980 National et Philharmonique n’étaient plus complémentaires mais rivaux, que la guerre était déclarée, qu’elle ne donnait rien de fameux. On savait que la radio hertzienne n’était pas un rêve d’avenir, qu’il était loin le temps où la symphonie incarnait l’élan collectif, que l’antenne se foutait de ses orchestres comme les orchestres de l’antenne. On savait tout ça, mais on avait encore le temps de trouver des solutions. Par exemple libérer l’Orchestre national, l’aider à prendre son vol, à trouver un nid qui le mettrait en valeur et l’obligerait à briller au lieu de tristement faire ses heures (qu’il ne fait même pas).

Maintenant, il y a le feu. Le gouvernement coupe les vivres. La bête à 2 500 dos qui ne connaissait pas la crise doit payer 20 millions d’euros à ses créanciers et raboter 50 millions avant 2019. Malédiction, voilà que la Cour des comptes s’en mêle : deux orchestres jumeaux sous un seul toit, c’est un de trop. Et d’indiquer quatre sorties, dont « la plus cohérente » serait la fusion. Horreur ! crient les musiciens, on préfère garder deux noms et tailler dedans. Très, très bizarre. Ce que proposait la Cour c’était pas Byzance, mais ça se tenait. Alors que la chasse aux effectifs, comment ça marche ? On jouera des symphonies sans trompettes ?

Moi, pour sauver mes potes, je ne vois qu’une défense : l’attaque. C’est les congés, pas Beethoven, qui ruinent la radio. Allez voir ailleurs ! Vous voulez faire faire des économies à la Maison ronde ? On va vous en trouver. Le Chœur de Radio France, voilà. Ça, c’est vraiment mauvais…

Oops. Pardon. Mauvais mais sympas aussi, les collègues du chœur. Sauvons notre mauvais chœur. Tiens, et si au lieu de la radio on commençait par France Télévisions?

*Photo : wikicommons.

André Fraigneau, clandestin capital

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andre fraigneau galimard

andre fraigneau galimard

« Je suis l’exemple vivant que la bataille du singulier contre le pluriel n’a pas été gagnée par ce dernier » : c’est en ces termes qu’André Fraigneau concluait un entretien peu de temps avant sa mort. Clandestin capital, André Fraigneau (1905-1991) l’aura été toute sa vie durant, lui qui incarna la figure du dandy littéraire. Très tôt, il avait défini son credo esthétique et éthique : « ne rien devoir à son époque, ne rien solliciter d’elle, parier contre ses goûts et ses fanatismes ». A la lecture de ce programme, comment s’étonner que cet homme secret, qui cessa d’écrire à 55 ans, ait, génération après génération, fasciné nombre d’impétrants en littérature, devenus ses aficionados ?

S’il ne fut jamais le chef d’une école, Fraigneau exerça néanmoins une influence secrète sur une cohorte de cadets, séduits par sa double quête esthétique et mystique, entre jansénisme et dandysme. Voilà ce que le lecteur attentif retient de ses livres : une leçon à la fois de style et de vie. Quiconque lit le Journal profane d’un solitaire, méditation sur Port-Royal ou Le Songe de l’Empereur, portrait de Julien l’Apostat, rejoint ipso facto la conjuration des esprits libres qui font leur ces leitmotive d’André Fraigneau (et de son double littéraire, Guillaume Francoeur) : la chasse au bonheur et la tentation de la grandeur.

Cette amicale conspiration se trouve synthétisée par l’essai que publient les éditions Séguier : André Fraigneau ou l’élégance du phénix témoigne en effet de la présence de cet écrivain pour happy few, qui incarna à la perfection « le gardien d’une ambition raffinée », pour citer Bertrand Galimard Flavigny, le maître d’œuvre du volume. Dans sa préface, Michel Déon évoque ce « coup de foudre de l’amitié » qui les lia à jamais, son aîné Fraigneau et lui-même, et leur commune passion pour l’Italie, qu’ils illustrèrent jadis par un beau livre, Venise que j’aime.

Bertrand Galimard Flavigny cède vite la parole à André Fraigneau lui-même, qui répond à ses questions et ressuscite cinquante ans de vie artistique et littéraire. Avant de choisir la plume, le touche-à-tout Fraigneau hésita entre le crayon et le pinceau. Mélomane averti, cet ami des Six évoque ainsi sa jeunesse parisienne, quand Les Deux Magots étaient la tranquillité même. Saint-Germain-des-Prés un village ». Le jeune homme était alors conseiller littéraire chez Grasset, ou, pour citer ses propres mots, « incitateur ». Recommandé par Cocteau, Fraigneau avait pour mission de rédiger des résumés de moins de deux pages, les seuls que Grasset daignât lire… Il découvrit ainsi Yourcenar, qui tomba amoureuse de lui – un comble : l’amateur de garçons poursuivi par une amatrice de femmes. Par la force des choses, il fréquenta les auteurs de la maison, les fameux 4M, Mauriac, Malraux, Morand et Maurois. Et Carco, Cendrars et Bernanos… et même un certain Maurice Sachs. Il publia ses premiers écrits chez Gallimard, sans douter un seul instant de son avenir littéraire : « Je croyais, je crois à la nuit profonde et aux chemins obscurs de la Providence ». Au fil des pages, apparaissent Barrès et Cocteau, Auric et Salvat, Nimier et Boutang – la fine fleur de l’esprit français.

En octobre 1941, avec la même naïveté d’un Jouhandeau (et pour les mêmes raisons, plus sexuelles que politiques), il commit l’erreur de se rendre à Weimar à l’invitation du fringant lieutenant Heller. Fraigneau paya cette faute par un purgatoire auquel mirent fin, dans les années cinquante, quelques cadets, dont Roger Nimier. Selon le joli mot de l’un de ses résurrecteurs, André Fraigneau a inventé un nouveau temps, « le présent du subjectif », à merveille illustré dans le délicieux recueil publié par Le Dilettante, En bonne compagnie, celle de Cocteau, « mainteneur et novateur » ; Radiguet, « prince de la jeunesse » ; Anna de Noailles et Louise de Vilmorin ; bref, un feu d’artifice et un moment de haute civilisation.

Rien d’académique dans ce tableau d’un monde évanoui ; au contraire, la primauté du cœur, mais un cœur dompté par la raison classique. D’où ces perles de lucidité qui valent toutes les bibliothèques : « La littérature française est une longue suite de préciosités, souvent contradictoires, que coupe à intervalles fixes un cri, le plus nu et le plus humain qui puisse être. C’est un cri de foi, de révolte, d’amour ou de mort. » Ou « L’esprit classique diffère de l’esprit romantique en ceci qu’il s’offre le luxe d’innover dans la tradition ; il ne croit pas utile de feindre l’ignorance ou le mépris pour ce qui a précédé son épanouissement. L’égoïsme ingrat lui paraît une faiblesse, et l’amitié fidèle, le secret de la force et du bonheur. » Qui dit mieux pour définir une posture minoritaire de nos jours où prédominent le soupçon et la déconstruction ?

 

Bertrand Galimard Flavigny, André Fraigneau ou l’élégance du phénix, Séguier.

ANDRE FRAIGNEAU OU L'ELEGANCE DU PHENIX

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André Fraigneau, En bonne compagnie, Le Dilettante.

En bonne compagnie

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Mon grand-père ce héros

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hollande gayet resistance mont valerien

hollande gayet resistance mont valerien

Regarder distraitement en cette soirée du 18 juin le journal télévisé et se rappeler soudain qu’il n’y a pas que Waterloo à commémorer ce jour-là. L’appel d’un Général aussi. Voir sur l’écran le Président de la République au Mont-Valérien passer en revue quelques troupes et entendre tout à coup, émergeant du ronron d’un commentaire, le nom de Julie Gayet. La voir sur l’écran, toujours aussi jolie, élégante et souriante. Laisser échapper une première réflexion : « tiens, qu’est-ce qu’elle fait là celle-là » ? On a entendu vaguement parler d’une opération de communication qui serait en cours pour progressivement introniser l’actrice dans un statut de « première dame ». Selon la formule heureuse d’un journaliste inspiré, dans la perspective des élections présidentielles l’Élysée aurait lancé « la compagne officielle » avant la « campagne officielle ». Le Hollande bashing est devenu une seconde nature pour beaucoup. Stimulé par quelques splendides et hispaniques catastrophes protocolaires récentes, et une consternante capacité à être systématiquement à côté de la plaque. On va donc, par réflexe désormais, ricaner et dégoiser. « Sa starlette au Mont Valérien maintenant ! » Mais voilà que la dame aide un vieillard chenu tout sourire, à sortir d’une voiture pour l’installer sur une chaise roulante qu’elle va se mettre à pousser. Le commentateur nous dit qu’il s’agit de son grand-père, ancien résistant de 93 ans. La presse du lendemain, un peu goguenarde, qualifiera la séquence d’alibi pour justifier la présence de Madame Gayet à la cérémonie.

Le problème c’est qu’il a une sacrée gueule l’alibi. Alain Gayet, encore écolier, a rejoint Londres pour s’engager dans la France Libre le 1er juillet 1940, il avait 17 ans. Il fera absolument toutes les campagnes de la France Libre de Dakar à Berchtesgaden. Compagnon de la Libération par décret du 17 novembre 1945. Ils étaient 1038 Compagnons comme lui. Il en reste 9 aujourd’hui, le dernier d’entre eux à quitter ce monde reposera dans la crypte du Mont-Valérien. Alain Gayet est de cet ultime carré. Revenu à la vie civile à la fin de la guerre, il entreprendra des études de médecine, devenant chirurgien. Comme l’aurait voulu son camarade François Jacob, empêché par ses graves blessures. Qui se tournera vers la recherche, histoire d’obtenir un prix Nobel. Destins extraordinaires qui continuent de fasciner aujourd’hui provoquant admiration et tendresse. Et soudain, on est content que sa petite fille, dont il doit être fier, conduise son grand-père ce héros. Dont le sourire heureux montre qu’il ne doit pas être dupe de l’opération de communication qui se joue. Mais n’a-t-il pas mérité ce cadeau ?

Alors ravalant ricanements et quolibets, on rectifie la position et on salue. Normal.

Laissant quand même le dernier mot à cet ami jamais en retard d’une méchanceté : « Bien sûr, la présence de Julie Gayet était légitime, mais François Hollande qu’est-ce qu’il foutait là ? »

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21584651_000009.

Tombeau pour Papaïoannou

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kostas papaioannou francois bordes

kostas papaioannou francois bordes

C’est un petit livre orange à rabats que les éditions La Bibliothèque publient en ce printemps. Dans Kostas Papaïoannou- Les idées contre le néant, le chercheur et poète François Bordes présente avec une grande épure de style l’un des penseurs majeurs de l’antitotalitarisme. Injustement méconnu, Papaïoannou est l’auteur d’une œuvre dispersée en une multitude d’articles, dont certains ont été regroupés dans L’idéologie froide (1967), portant aussi bien sur la critique du marxisme, la pensée de Hegel ou l’histoire de l’art grec. Éternel procrastinateur, cet ami de Raymond Aron bénéficia de la complicité du célèbre penseur pour toucher des subsides du CNRS sans jamais achever sa thèse de philosophie politique. François Bordes  lui,  compte bien mener son doctorat à terme.  Sa thèse sur Kostas Papaïoannou exhume la vie et l’œuvre de son glorieux aîné disparu dans la fleur de l’âge voilà plus de trente ans.

Daoud Boughezala. Kostas Papaïoannou (1925-1981) est surtout connu pour son essai L’idéologie froide. Dans cette charge contre le marxisme-léninisme sortie en 1967, le philosophe grec démontait la pétrification théorique à l’œuvre dans les « démocraties populaires ». En quoi a-t-il rénové la critique du socialisme scientifique?

François Bordes. En montrant que ce prétendu socialisme n’avait rien de « scientifique » et qu’il n’était même pas « socialiste ». Le philosophe grec est en cela proche de George Orwell mais plus encore de Czeslaw Milosz, de Milovan Djilas, ou de ce penseur toujours sous-estimé en France, Leszek Kolakowski (L’Idéologie froide s’achève par une citation d’un texte essentiel du philosophe polonais paru dans Les Temps modernes). Avec les armes de la critique et une érudition brillante, Kostas Papaïoannou a contribué à désensorceler Marx en l’arrachant à la rhétorique mortifère de la langue de bois stalinienne. Son « retour à Marx » est avant tout un retour aux textes, une contextualisation et une critique de l’idole. Mais c’est aussi un retour à l’esprit critique implacable de Marx, ce pourfendeur acharné des rhéteurs et des brille-babils de tout poil. L’analyse que fait Papaïoannou de la critique de l’idéologie chez Marx est particulièrement éclairante.

L’Idéologie froide est le titre qui « fit mouche » chez les intellectuels mais l’influence réelle de Papaïoannou est plus profonde et plus discrète. En 1965, il publie une anthologie de textes sur Marx et le marxisme (republiée sous le titre Les Marxistes, Gallimard, 2001) qui offrait au public français, pour la première fois, un outil complet pour comprendre Marx, connaître le marxisme dans ses développements théoriques et son destin historique. Publié en livre de poche dans une collection pour le « grand public cultivé », les étudiants, les professeurs, les citoyens, ce livre a permis à de nombreux lecteurs de se faire une idée d’ensemble de la théorie et de l’histoire du marxisme. En cela, le philosophe grec était un parfait héritier des Lumières !

Comme Kostas Axelos et Cornelius Castoriadis, Papaïoannou est arrivé en France en 1945 après avoir quitté la Grèce en embarquant sur le navire Mataroa. Rétrospectivement, en quoi cette traversée revêt une importance quasi-mythique pour la diaspora grecque ?

Le voyage du Mataroa est un lieu de mémoire franco-grec. En décembre 1945, à bord de ce paquebot, près de 200 jeunes Grecs partirent vers la France grâce à l’action décisive du directeur de l’Institut français d’Athènes, Octave Merlier. Il s’agit d’un événement kaléidoscopique, conflictuel, contradictoire, qui a laissé une empreinte profonde dans la mémoire. D’un côté, il existe une mythification, une sorte de récit fondateur, l’épopée d’une diaspora – et de l’autre, la réalité de l’exil de « l’élite de la jeunesse » fuyant son pays broyé entre deux guerres : la Guerre mondiale et la guerre civile. Bien peu revinrent au pays natal. Avec les trois philosophes, des artistes, des architectes, des musiciens, des scientifiques, des ingénieurs, des médecins, des vétérinaires étaient partis suivre des études en France. Cette traversée sert d’imago  qui exprime tellement d’espoirs et de rêves…

En 1979, cinq ans après le retour de la démocratie, en plein « moment antitotalitaire », Guillaume Malaurie a réalisé une émission radiophonique extraordinaire recueillant les témoignages des boursiers du Mataroa. C’était alors, comme le dit Castoriadis, un « mythe fondateur de la Grèce moderne ». L’épisode rappelait ce que l’Europe devait à ce petit groupe d’exilés qui fécondèrent la vie culturelle et intellectuelle européenne. L’air de liberté que la France a pu respirer pendant les trente Glorieuses, elle le doit en grande partie à tous ces « immigrés ». Le récent Dictionnaire des étrangers qui ont fait la France leur a rendu justice. Aujourd’hui, le mythe du Mataroa est en train de changer, comme si le sens de ce voyage était brouillé avec la crise, l’exil massif des jeunes et les naufrages quotidiens en Méditerranée. C’est peut-être pour cela qu’il suscite un regain d’intérêt : en témoigne la pièce Mataroa la Mémoire trouée qui joua à guichets fermés à la cartoucherie cet hiver.

Avec ses compatriotes Castoriadis et Kostas Axelos, Papaïoannou a profondément marqué le champ intellectuel des dissidents du marxisme. Peut-on parler d’une matrice grecque de la critique du marxisme bureaucratique ?

Absolument ! C’est l’un des grands apports de la Grèce à la philosophie politique du XXe siècle – et singulièrement de cette génération née dans les années 1920. En 1945, la plupart des philosophes français ignoraient Marx et n’avaient qu’une connaissance vague de Hegel. Les jeunes Grecs débarquent à Paris avec plusieurs longueurs d’avance. Ils connaissaient cinq langues : grec ancien et moderne, latin, anglais, allemand, français… Ils avaient commencé à lire dans le texte Hegel, Holderlin, Marx et Nietszche. Une telle ouverture intellectuelle et linguistique favorise la critique ! A cela s’ajoute leur expérience directe, dans la Résistance, du communisme bureaucratique. Ils accueillent par exemple l’année 1956 comme une libération tandis que nombre d’intellectuels français ont vécu le rapport « attribué au camarade Khrouchtchev » comme un traumatisme. L’événement confirmait leurs analyses, là où pour les autres, il signifiait la ruine des illusions. Mais ce n’est qu’après mai 1968, la répression du Printemps de Prague et la parution de L’Archipel du Goulag, que leur critique fut véritablement reconnue. Encore fut-elle en partie oblitérée par le phénomène des nouveaux philosophes.

Papaïoannou se défiait donc des « nouveaux philosophes » apparus dans les années 1970. Pourquoi éprouvait-il tant de méfiance envers ses cadets ?

Il ne faut pas exagérer cette méfiance. Comme Aron, il y a au début plutôt de la sympathie pour ces nouveaux venus dans la petite troupe des « antitotalitaires ». Jean-Marie Benoist, André Gluscksmann et Bernard-Henri Lévy reprennent certaines de leurs analyses en les utilisant dans une perspective et avec un style radicalement différents. La brouille ne se fait pas sur la question du totalitarisme mais sur celle de la philosophie, avec la parution du Testament de Dieu puis celle de L’Idéologie française de Bernard-Henri Lévy. Papaïoannou trouvait insupportable le style des nouveaux philosophes, leur façon rock’n roll de poser des questions complexes en quelques formules bien frappées. Ce sont deux mondes très différents. Papaïoannou est étranger à l’avènement de l’âge médiatique des intellectuels.

Héritier de la tradition socialiste démocratique grecque telle qu’elle s’était incarnée dans la Résistance, une fois exilé à Paris, Kostas Papaïoannou a rejoint des cercles libéraux autour de Raymond Aron et de la revue Commentaire. Leur antitotalitarisme commun a-t-il érodé les convictions socialistes de Papaïoannou ?

Pour bien comprendre, il est nécessaire de remonter plus en amont. Commentaire est fondé en 1978. Kostas Papaïoannou comme Jean-François Revel et d’autres intellectuels marqués à gauche s’y retrouvent. Malade, le philosophe grec collabora peu à la revue libérale. Celle-ci se voulait l’héritière de deux grandes revues des années 1950-1960 : Preuves de François Bondy et Le Contrat social de Boris Souvarine. C’est à cet univers-là que Papaïoannou appartient : la plus grande partie de son œuvre paraît dans ces deux revues, authentiques lieux d’élaboration de la critique antitotalitaire. La colonne vertébrale de ce milieu est composée de la gauche antistalinienne, d’anciens trotskistes, de socialistes alliés aux libéraux (au sens politique) et de fédéralistes européens. Il s’agit d’un milieu très original, fertile, dynamique, ouvert. Il gagnerait à être redécouvert aujourd’hui. En 1967, les révélations du financement indirect de la CIA ont disqualifié toutes les publications liées au Congrès pour la liberté de la culture. Une revue comme Preuves constitue pourtant une véritable mine d’or pour la réflexion politique mais aussi pour la littérature et les arts des années 1950-1960. Papaïoannou appartient pleinement à ce milieu cosmopolite où l’on croise Arendt et Aron, Calet et Simenon, Duvignaud et Rougemont. En 1978, il retrouve des anciens de Preuves dans Commentaire et ses amis aroniens comme Alain Besançon ou Jean-Claude Casanova.

Dans votre bel essai, vous évoquez l’attitude ambivalente de Papaïoannou pendant mai 68. Sympathisant avec une partie du mouvement, il a néanmoins participé à la grande manifestation gaulliste du 30 mai, aux côtés de Raymond Aron. Le même malentendu s’est-il reproduit en 1981 lorsque le philosophe grec a soutenu Mitterrand, à la différence de ses amis libéraux ?

Ambivalence, peut-être. Malentendu, je ne pense pas. Sur son attitude en Mai 68, la contradiction n’est qu’apparente. Enthousiasmé par la dimension libertaire du mouvement, il prend la défense d’Aron lorsque celui-ci est violemment attaqué par Sartre. Il se rend à la Sorbonne occupée : cela ne fait pas de lui un insurgé ; il se rend à la manifestation de soutien à de Gaulle : cela ne fait pas de lui un gaulliste. Comme Revel, il déteste le « style du Général » et accueille favorablement mai 68 car le mouvement secoue une société bloquée par le poids des hiérarchies et des conservatismes. Il s’oppose dans le même mouvement au retour de flamme du marxisme-léninisme et il brocardera l’aveuglement maoïste.

Papaïoannou ne votait pas en France, c’est un point important. Est-ce si paradoxal d’avoir soutenu Mitterrand ? Comme tous ses amis, il était opposé à l’Union de la gauche avec le PC. À bien y réfléchir cependant, il semble logique de souhaiter la victoire d’un responsable politiquement profondément anticommuniste, comme l’avenir le montrera. Et puis, avec André Philip et quelques autres, François Mitterrand fut l’un des rares hommes politiques à publier dans Preuves

N’ayant jamais achevé sa thèse, Papaïoannou a laissé une grande quantité d’articles épars recueillis dans quelques volumes. Mais ses travaux politiques ont occulté ses écrits savants sur l’art grec. Pouvez-vous nous en dire plus sur cet aspect occulté de son œuvre ?

L’Art grec publié chez Mazenod est, avec La Consécration de l’histoire (Ivréa, 1995), le cœur vivant de son œuvre – le plus vif. Il n’a pu malheureusement la développer, puisque les urgences de l’heure le menèrent à « griller » une grande partie de ses forces dans l’étude de Lénine… Croire que le philosophe ne fut qu’un « spécialiste » serait une erreur complète. Sa connaissance profonde de l’Antiquité et sa réflexion sur la condition humaine s’inscrivent dans une véritable « critique de la raison historique » dont Serge Audier a parfaitement montré l’actualité. Cette critique « non réactionnaire de la modernité » peut offrir de nouvelles perspectives pour penser et repenser ce qui advient.

Au fil des pages les plus lyriques de votre livre, vous revenez sur la grande amitié que Papaïoannou avait nouée avec le poète mexicain Octavio Paz. Comment s’est développée leur complicité ?

Leur amitié est fascinante, il s’agit d’une fraternité intellectuelle hors du commun. L’Arc et la lyre, le classique de Paz, est imprégné de leur dialogue. L’Idéologie froide est dédiée à Octavio Paz qui, en retour lui dédiera L’Ogre philanthropique. Dans sa biographie de Paz parue récemment, Christopher Domìnguez Michael montre le rôle-clef de Papaïoannou. Le poète l’évoque d’ailleurs largement dans son Itinéraire où son ami Kostas est mis sur le même plan qu’André Breton, Albert Camus et Victor Serge. Le poète mexicain et le philosophe grec se rencontrent au Café de Flore en 1946 et restent amis jusqu’à la mort de Papaïoannou en 1981.

À l’abbaye d’Ardenne, dans le fonds Kostas Papaïoannou conservé à l’IMEC (Institut mémoires de l’édition contemporaine), se trouve un magnifique album photographique du voyage du philosophe en Inde, chez le poète-diplomate. Celui-ci lui consacre l’un de ses plus beaux poèmes dans lequel il évoque leur amitié, l’expérience de l’histoire et la quête de la réconciliation. Voici sans doute ce que le philosophe et le poète nous apportent de plus précieux. La consécration de l’instant comme antidote à la consécration de l’histoire : la politique n’est pas l’ultime et seule demeure de l’homme.

Kostas Papaïoannou (1925-1981): Les idées contre le néant

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N.B : Une soirée littéraire est organisée le mercredi 24 juin à 19 h à la Librairie des Éditions du Bruit du temps (66, rue du Cardinal-Lemoine, Paris 5e) au cours de laquelle François Bordes présentera sa biographie de Kostas Papaïoannou. Michéa Jacobi y lira son ouvrage Xénophiles (La Bibliothèque, 2015).

Gaultier, corsaire du corset

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jean paul gaultier corset

jean paul gaultier corset

Elle fut à Montréal, elle était à Londres, elle sera à Berlin, elle est à Paris. L’exposition Jean-Paul Gaultier est un enchantement. On peut certes penser qu’elle réalise un moment de la société du spectacle, qu’elle est le miroir d’une époque tout entière consacrée à la volupté d’être, qu’elle sanctuarise l’ère du vide et du « genre », mais on n’aura rien dit de la « révélation » qu’elle est pour le visiteur qui trouvera au Grand Palais l’aliment dune durable allégresse.

Peu importe même qu’on se soucie comme d’une guigne de la mode et de Jean-Paul « Ier », la très imaginative muséographie de cette exposition unique enchante par elle-même. Se jouant des volumes et du lieu, elle nous entraîne ici dans un boudoir, là au pied d’un plateau tournant qui reproduit la fantaisie d’un défilé fellinien, le ballet des modèles saisis dans leurs poses furtives : cambrés, extatiques, arrogants, pressés…[access capability= »lire_inedits »] Les visages des mannequins à taille réelle, placés en embuscade, s’animent de diverses physionomies, grâce à un savant procédé audiovisuel qui reproduit aussi la voix humaine. L’effet est fascinant.

Parigot-parisienne

Dans ce temple de la culture tranquille, « dominante », on consacre le dandy à la marinière, qui brouilla les signes et le sexe des vêtements : il imagina des hommes désirables, des mâles larges d’épaules en décolleté plongeant, mais « corseta » les femmes en dominatrices excédées. On célèbre le théoricien amusé de la punkitude chic, qui emprunta à la rue londonienne, vers la fin des années 1970, ses parures d’Indiens suburbains et toute son extravagance anglaise survoltée, son énergie furibonde. Frankenstein bienveillant, il élabora dans son laboratoire à fanfreluches une personnalité moins trouble que double, un personnage mi-parigot mi-parisienne, rock and kitch, en skaï et nylon, en cuir et soie, une créature divisée, en équilibre stable, féminine et virile. On admire les coupes, les détails, en particulier tout ce qui est relatif à la broderie, aux corsets, aux dentelles, aux lanières… On le croyait flibustier, c’était un couturier.

Yvette et Catherine

Jean-Paul Gaultier pensait, à ses débuts, dynamiter le beau, le bon goût, la bienséance, bref, effaroucher le bourgeois : il a surtout épaté la bourgeoisie, qui n’aime rien tant qu’être bousculée. Ses premiers clients furent un peu, aux années 1980, ce que les « incoyables » et les « meveilleuses » (on s’interdisait alors de prononcer le r de révolution) furent au Directoire : un même sens de la représentation de soi outrée, de la dérision théâtrale, un goût semblable des folles parures, des perruques bleues ou vertes. Au temps de Mitterrand, sur un stand de la grande foire aux vanités socialisantes, il aura réconcilié Yvette Horner et Catherine Deneuve.

L’oubli et les métamorphoses

JPG abandonne le prêt-à-porter, pour ne se consacrer désormais qu’à la haute couture. Dans la ronde des apparences qui nous aident à vivre, la mode, sa splendide illusion, et même ses ricanements hypercritiques et ses grimaces, ont toute leur place. Qu’en sera-t-il demain, qu’en est-il aujourd’hui ? Lors de l’inauguration, Gaultier était attentif, charmant sans ostentation, démontrant une vraie simplicité. Il a conservé la fraîcheur du jeune homme qui pleurait à la vision du film Falbalas (Jacques Becker, 1945). Il se réjouit d’être encore là, d’apporter sa pierre à un édifice qui s’effondre et se reconstruit sans cesse, entraîné par le mouvement hélicoïdal du cycle de l’oubli et des métamorphoses.[/access]

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Exposition Jean-Paul Gaultier, Grand Palais, Galeries nationales, jusqu’au 3 août 2015.

*Photo : LaurentVu/SIPA. 00703176_000049.