André Couteaux n’a plus la cote, même s’il fut en son temps un écrivain à succès. Mais il est tombé dans l’oubli. Ses livres sont à peu près introuvables. Sauf un qu’on vient tout juste de rééditer chez Bartillat. Un homme de compagnie, c’est une fable, passablement autobiographique, qui raconte la vie d’un homme ayant pris très jeune une résolution: ne pas travailler, vivre en s’accrochant aux autres, à la manière d’un oisif de talent. Cultiver l’art de la paresse, en quelque sorte. L’entreprise a de quoi choquer la conscience contemporaine, pénétrée de part en part par la morale petite bourgeoise. La paresse n’est-elle pas le pire des vices? Mais pour peu qu’on donne sa chance au livre, on sera charmé à la fois par le récit et par les réflexions aussi drôles que piquantes qui sont semées un peu partout.

C’est donc l’histoire du jeune Antoine à qui son grand-père donne un conseil inconsciemment situationniste: «Crois-moi, ne travaille jamais». Le jeune homme est bien d’accord. Il ne veut pas travailler mais il veut bien vivre, et pourquoi pas, parmi les gens bien nés et bien nantis. Il n’est pas fourbe mais il est prêt à bien des ruses pour y parvenir. Il faudra pleurer la mort d’un homme tout juste rencontré en disant à ses proches qu’il était le meilleur des amis  – on gagnera ainsi son ticket d’entrée dans «la société des gens qui invitent à diner» . Il faudra s’acheter une garde-robe de premier prix et manigancer pour refiler la facture à un inconnu qui a les moyens de la payer! La vie sociale est une comédie: que le paresseux en quête aristocratique y joue bien son rôle et il gagnera peut-être le gros lot! Il faut surtout, mais surtout, savoir jouer avec ses dettes de telle manière qu’on s’enrichit en empruntant de l’argent à un peu tout le monde sans jamais se sentir obligé de tout remettre à qui que ce soit! À force de taxer gracieusement son prochain, paraîtrait-il qu’on devient millionnaire !

«La vraie paresse est d’abord une attitude devant la vie». Il y a un art d’être paresseux : comment être heureux si on est toujours soumis aux corvées les plus aliénantes? Antoine refusera de se laisser coincer par une conjointe ou une famille: «je ne pouvais laisser personne vivre à mes dépens sans compromettre le but même de mon existence, qui était de vivre aux dépens des autres ». Évidemment, la belle vie du dandy est réservée à quelques hommes. Une amie d’Antoine qui le côtoie et le comprend dira en riant qu’il faut bien que des gens travaillent pour que d’autres puissent ne pas travailler! Mais on n’arrive à rien sans charme et ce dernier  n’est pas distribué à même dose à tous, car la nature se moque bien de nos caprices égalitaristes. Le génie du paresseux, c’est de se dérober à la nécessité. Il ne doit jamais rien faire parce qu’il y est contraint. Probablement qu’un jour, la musique cessera et qu’il connaitra la déchéance. Mais quelle vie! Voilà pourquoi Antoine a un souci: ne jamais troubler son sommeil. C’est lui qui commande sa vie. Le bon dormeur est un homme paisible à qui la vie sourira.

On devine la réaction du lecteur de 2015 comme de celui de l’époque: saleté de parasite mondain! Détestable personnage ! Petite canaille! Minable gredin! Et pourtant non. Antoine emporte notre sympathie parce que ce paresseux de choix est absolument libre et cultive avec sa fantaisie une vie délivrée des embarras quotidiens. C’est un esthète, c’est un dandy, c’est un homme qui flâne dans l’existence davantage qu’il ne cherche à s’y faire valoir. On cherchait sa compagnie. Ceux chez qui il s’incruste pour quelques semaines ou quelques mois lui sont reconnaissants d’être-là. C’est qu’ils ont enfin quelqu’un avec qui parler d’autre chose que des tracasseries ordinaires qui polluent la vie et que certains ont le culot de faire passer pour l’essentiel de l’existence! «La paresse est la seule aventure que nous puissions encore courir en ces temps contrôlés» . Pensons un instant à notre contemporain et à sa manière de meubler sa vie: métro, boulot, dodo! C’est l’esclavage sur lequel on passe la pommade du divertissement. On se demandera à bon droit si nous existons vraiment pour cela.

Pour tout dire, il s’agit d’un livre très amusant, très drôle, qui n’ennuiera pas son lecteur. Il ne s’agit certainement pas d’en tirer une leçon de vie, mais pourquoi ne pas quand même ici et là en retenir quelques suggestions agréables pour apprendre à alléger son existence? Soyons honnêtes : l’ouvrage s’essouffle un peu dans les cinquante dernières pages. André Couteaux s’est laissé gagner par ce vilain virus français: il a voulu dégager une théorie générale de l’ordre social de son propos. Le livre tirait son charme de la légèreté. À la fin, il devient un peu lourd et s’enfonce. Mais on n’en tiendra pas exagérément rigueur à l’auteur: réussir 200 pages sur 255 dans un roman, c’est déjà remarquable. Et c’est assez pour pousser le lecteur à chercher les autres livres de cet écrivain qui n’est pas passé à l’histoire mais qui pourrait vite devenir une raison de passer quelques heures à dégoter les trésors oubliés des bouquinistes.

André Couteaux, Un monsieur de compagnie, Paris, Bartillat, 2015.

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Mathieu Bock-Côté
est sociologue.
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