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Grèce: l’émigration ne connaît pas la crise

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Dimanche, le peuple grec devra décider de son avenir. Par référendum, il va avoir la chance de choisir à quelle sauce il sera sauvé. L’ensemble des hommes politiques et des journalistes sérieux font semblant de croire que tout va changer. Dans tous les cas, les Grecs savent qu’ils sont face à un mur. Le pays s’étant enfoncé dans la crise depuis cinq ans, pour reconstruire, toutes les forces vives du pays seront nécessaires.

Le problème est que la Grèce se vide de ses talents. Le New York Times du 1er juillet nous informe que 300 000 grecs ont quitté le pays depuis 2010, soit 3% de la  population, mais aussi 10% de ceux ayant suivi des études  supérieures. Des médecins, des ingénieurs, des intellectuels s’en vont, en quête d’un climat économique plus clément.

En Grèce, le taux de chômage des jeunes est de 50%, et le salaire minimum de 683 euros. En comparaison l’Allemagne, notamment, avec ses 93% de jeunes disposant d’un emploi, fait figure d’eldorado. Certains, apeurés par l’atmosphère de fin du monde qui règne au terme de ces cinq années de crise, considèrent qu’ils n’ont pas d’autre choix que de s’en aller. Spyridon Kotsaris, un chirurgien orthopédique d’Athènes cité par le New York Times projette donc de partir en Allemagne ou en Suisse : « Je ne me sens pas en sécurité ici, ni confiant en l’avenir de ma famille. Nous voulons une vie meilleure : être en sécurité et ensemble ».

Comme M. Kotsaris, 3500 des 5000 médecins ayant quitté le pays depuis 2010 ont choisi l’Allemagne. À tel point que la Grèce est devenue le premier pourvoyeur de médecins pour nos voisins d’outre-Rhin. Face à cette situation, le gouvernement grec ne peut que constater son impuissance. Natassa Romanou, représentante de Syriza et enseignante à l’université américaine de Columbia, commente cette situation sur le site Express.be : « L’ironie ne nous quitte pas. Alors que l’Allemagne contrarie les négociations pour le plan de sauvetage grec, d’une certaine manière, elle profite des bénéfices du capital humain qui est en train de fuir le pays ».

Les coûts de cette émigration expliquent cette amertume. 60% des émigrés disposent d’un master et emportent donc les capacités nécessaires au développement d’un pays. L’éducation supérieure étant partiellement gratuite en Grèce, ces exils représentent des investissements perdus pour le pays. De plus, c’est aussi l’excellence du pays qui est en danger : la pénurie de cadres grève la qualité des services et des instances publiques.

L’Australie accueille aussi un grand nombre de Grecs. Ces dernières années, Melbourne est devenue la ville qui compte la plus large population grecque après Athènes. Les émigrés se déplacent en fonction de leurs liens personnels à l’étranger et certaines villes voient naître un début de diaspora grecque. Dans un article du Brisbane Times, Antony Kondoleon, un photographe grec de 29 ans vivant à Brisbane, raconte qu’il a choisi l’Australie pour sa mère, elle-même australienne, et ses nombreux amis ayant déjà rejoint le pays.

Ceux qui abandonnent le pays ressentent cependant une certaine culpabilité. Dans le New-York Times, Alexios Theodorou, un chirurgien grec travaillant en Allemagne, déclare : « Nous, les personnes qui partons, ne sommes pas à blâmer pour la situation mais nous sentons parfois coupables de laisser les autres régler les problèmes ». Certains tentent cependant d’aider leur pays avec l’argent qu’ils gagnent une fois parti. Ainsi, l’Union des étudiants grecs en Australie a réuni plusieurs milliers de dollars. Ce n’est peut-être pas grand-chose mais cela nourrit l’espoir que l’émigration puisse aussi servir à la Grèce.

La présence de nombreux Grecs en Allemagne, en France, en Australie changera l’image du pays et de sa population. D’autant plus que ce sont les meilleurs éléments qui sont partis briller dans les grands pays post-industrialisés.

Dans le passé, d’autres pays en crise ont connu de longues périodes d’émigration et ont su en faire leur force. L’Irlande, pays d’émigration jusqu’aux années 1950, a aujourd’hui 100 millions de ses petits-enfants qui défendent son image et sa culture à travers le monde. C’est cette émigration qui avait permis au pays de survivre pendant les périodes de crise grave au XXe siècle et de se relever dans les années 60. Le gouvernement irlandais n’avait d’ailleurs pas fait grand-chose pour empêcher cette émigration. Mieux vaut laisser partir les gens critiques envers le pouvoir plutôt que de laisser s’accumuler les frustrations. Enfin, ces départs avaient désencombré le marché du travail en laissant des postes vacants (même si un émigré est aussi un potentiel créateur d’emploi).

D’ailleurs, malgré tous ces fuyards, certains ont choisi de rester et de se faire leur place au soleil athénien. Christopher Asche, un journaliste allemand qui se promène en Grèce, raconte au Huffington Post,  l’histoire d’une athénienne trentenaire ayant monté une troupe de théâtre. Dans un secteur connu pour être fermé, elle et ses amis ont réussi à dégager des profits dès leur première pièce. Ce n’est pas grand-chose mais c’est toujours ça de pris.

Car, quoi qu’il arrive dimanche, la Grèce ne va pas se relever du jour au lendemain. Ni s’écrouler d’ailleurs. Dans cette situation mieux vaut dire, sans rancune, au revoir à ceux qui ne se sentent pas la force (ou la folie) nécessaire pour redresser le pays.

*Photo : Mr Tindc.

Gaston Criel: colère intacte

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Avez-vous lu Gaston Criel (1913-1990)? Il y a peu de chances et on ne peut pas vous en vouloir. D’abord parce que Gaston Criel fut un poète et qu’on ne lit pas les poètes, même les grands officiels de la République reconnaissante que sont René Char et Francis Ponge, par exemple. On s’interrogera d’ailleurs au passage sur tous ces déclinistes de comptoir qui gémissent sur l’inculture du temps mais n’ont pas de bibliothèque ou, s’ils en ont une, intercalent rarement Amen de Jacques Réda ou Le Cahier de verdure de Jaccottet entre un document sur l’emprise des francs-maçons et un autre sur l’invasion de nos banlieues par des allogènes. La seconde raison pour laquelle il est peu probable que vous ayez entendu parler de Gaston Criel, c’est qu’il  appartient à cette histoire littéraire parallèle, presque clandestine où des écrivains sauvages et méconnus se croisent dans les parages des célébrités du temps. Qui se souvient par exemple de François Augiéras, de Louis Calaferte, de Jean-Paul Clébert, de Maurice Raphaël qui sont tout de même un peu plus que des « petits-maîtres »?

Pour Gaston Criel, ces célébrités qui sont toujours à la fois tutélaires et étouffantes s’appelèrent Sartre -la légende raconte que le pape de l’existentialisme avait fixé à un paquet de Gauloises par mois le loyer qu’il demandait au poète désargenté pour la chambre qu’il lui louait rue Bonaparte- mais aussi Prévert et  Eluard qui découvrit la poésie de ce Lillois anar aux mille métiers, prisonnier en Allemagne pendant cinq ans comme tant d’autres de sa génération. Ou encore Gide dont Criel fut le secrétaire, en tout bien tout honneur : oui, à cette époque, les grands écrivains avaient des secrétaires, pas des ordinateurs. Ça permettait tout de même des échanges plus riches et aux jeunes rimailleurs de croûter un peu.

Criel va oublier un temps sa colère dans le Saint-Germain-des-Prés des années 50, celui où l’on cessa de dormir, pas le Saint-Germain d’aujourd’hui avec ses vitrines de fringues de luxe et ses oeufs mayo servis trop froids à dix euros.  Les caves de jazz ont sans aucun doute imprimé leur rythmique be-bop aux vers de Gaston Criel qui continue sa vie d’errant aux fortunes diverses en Tunisie où il travaille à la radio, aux USA où il suit une riche américaine car rien n’est plus vrai que les clichés dans la  vraie vie: les riches américaines aiment les poètes pauvres même si ça finit mal en général. On peut aussi voir en Criel un père putatif et involontaire de la beat generation: errance, lyrisme brutal, critique sociale au lance-flammes, allergie rigoureuse à tous les embrigadements.

Les Editions du Chemin de Fer rééditent à quelques centaines d’exemplaires Popoème. N’hésitez pas : si vous avez envie d’alcool fort et de vous rappeler, si besoin était, que la poésie ne se résume pas à la représentation de belles choses, avec des rimes au bout,  qu’on récite devant la maitresse d’une voix balbutiante, c’est l’occasion. Popoème réunit des textes entre 76 et 88 et Criel y parle de son temps. Ça s’ouvre par « Je me hais » une énumération télégraphique aux flashs qui électrocutent et renvoient sans concession à tout ce que la société du spectacle nous a concocté en matière de soumission veule: «  Sacrilège! Effacez-moi-ça! Mais non-mais non-pas question- on a besoin d’air neuf -d’écriture blanche-OMO donnez nous des lettres lavées à basse température! Ah oui, mais si c’est pas saignant c’est ramollo- on voudrait de la bave entre les lèvres-du tableau au goût du jour-du sperme rock-de la vulve look qui ne repassera plus-triste nouveauté ancienne à remplacer tous les ans-Remplacer quoi? La connerie qui se lève chaque jour-limonade-menthe à l’eau et vaseline. »

Criel est dans cette violence permanente, scatologique, ironique, précieuse, obscène. Mais il sera toujours moins obscène que l’obscénité du bel aujourd’hui qui se masque dans l’hypocrisie chochotte. Qu’aurait-il dit Criel de notre époque capable à la fois de diffuser un film sur un jeune homme qu’on refuse de laisser mourir dans la dignité et de s’offusquer parce qu’un sculpteur représente le vagin de la reine dans les jardins de Versailles ? Sans doute la même chose que dans Popoème où il mitraille la famille et le féminisme, le racisme et l’antiracisme, la pub envahissante et les grandes postures morales. Il dirait encore, sans doute:

C’est le temps du pognon

c’est le temps des vrais cons

c’est le temps d’oublier

D’oublier que l’on aime

d’oublier les ennuis

et d’oublier soi-même. 

Quand on sait que Popoème, qui est un joli petit volume aux pages bleues et à la typo soignée, vaut seulement neuf euros, on se dit que ce n’est pas cher pour ce livre de holster comme il y a des livres de poche. On peut vite le dégainer et partager ce rire « hénaurme » qui console de tout, y compris des modernes Prud’homme qui nous pourrissent la vie:

Ce n’est pas avec des poèmes qu’on luttera contre la dévaluation,

qu’on relèvera Marianne.

Elle t’emmerde Marianne

et tous les Mariannais de la 1ère à la 5e génération.

 

 

Popoème, Gaston Criel (Les Editions du Chemin de Fer)

Popoème

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*Photo : Guy Moll.

Les Guignols sauvés… par leurs marionnettes

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guignols info canal hollande

Un soir que j’avais le malheur de déambuler aux abords de la tour TF1, deux petites péronnelles de LCI m’ont abordé : « Vous connaissez Les Guignols de l’Info ? Que pensez-vous de leur disparition ? » Outre que je goûte peu le mélange des genres – un journaliste répondant anonymement aux questions d’autres journalistes, et la déontologie bordel ?! – mon aversion pour ma propre image m’a fait déguerpir aussi sec.

Mais je ne m’en tirerai pas comme ça. Certes, les progrès des peshmergas aux dépens de l’Etat islamique, les avancées des négociations sur le nucléaire iranien, la tragédie du tourisme tunisien, ou l’interminable crise politique libanaise me passionnent infiniment plus que le devenir de ces marionnettes. Mais le système médiatique a ses diktats. Puisqu’il faut réagir à « l’affaire », je m’y colle de mauvaise grâce.

Résumons les faits. Agacé par quelques sketchs irrévérencieux des Guignols (qu’il me les signale, je m’ennuierai moins devant mon écran), Vincent Bolloré annonce au conseil d’administration de Vivendi qu’il compte supprimer les Guignols de la grille de rentrée de Canal+. L’info filtre dans la presse, et c’est la mobilisation générale. La nouvelle patronne de France Ttélévisions se dit prête à leur offrir le gîte et le couvert sur le service public. Tout le monde crie à la censure, sinon au pur et simple crime, puisque ledit grand patron a eu l’indélicatesse d’annoncer la nouvelle au lendemain de la mort d’Alain de Greef, légendaire directeur des programmes de la chaîne cryptée dont la diction heurtée inspira quelques trouvailles drolatiques aux Guignols. Mais je vous parle d’un temps  – les années 1990 – que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Paris en ce temps-là ne bruissait pas encore des tweets indignés d’une classe politique qui n’aime rien tant que le ricanement facile et inoffensif des bouffons de Panurge.

Pour s’en convaincre, il suffit d’admirer les mines réjouies de nos politiques scatos jouissant de se voir déverser des tombereaux d’injures dès potron-minet par les amuseurs radios[1. Les Deux minutes de la haine se font en ricanant, hormis pour les vaches sacrées que sont Christiane Taubira, Najat Vallaud-Belkacem ou Jean-Luc Romero, bénéficiant de l’impunité due aux minorités opprimées qui pensent bien. Dire que ce deux poids deux mesures se fait appeler antiracisme…]. Ou d’écouter les éloges auxquels ont eu droit les Guignols de la part de leurs prétendues victimes, du FN au PS en passant par l’UMP, notre ricaneur de Président invoquant même une pièce du « patrimoine de la télévision ». Nous sommes au moins d’accord sur un point : l’humour et la subversion des Guignols appartiennent au passé, au même titre que Cinq colonnes à la une ou Les dossiers de l’écran. D’ailleurs, n’est-ce pas furieusement réac de vouloir conserver le patrimoine en l’état ? À ce compte-là, il faudrait cryogéniser Guy Bedos – histoire de lui rendre son talent des années Giscard – ou bien exposer la dépouille de Jacques Chancel dans le hall de France Télé, façon mausolée de Lénine…

Plus sérieusement, je n’ai aucune envie de prendre la défense d’un grand patron. Vincent Bolloré a la politique de ses intérêts, aujourd’hui comme hier. Ni plus ni moins que Martin Bouygues ou Nicolas de Tavernost – rares sont les philanthropes dans la jungle du marché. Et j’ai assez raillé l’envie de pénal murayenne du camp d’en face pour ne pas réclamer l’autodafé de rieurs qui ne font plus rire personne. À quoi bon tirer sur un cadavre ? Les Guignols manquent à leur double mission : rendre nos politicards plus caricaturaux qu’ils ne le sont et tirer le parti d’en rire avec la grâce des Jacques Martin, Jean Yanne et autres glorieux disparus. Allez, s’il faut parler bien franc, ils m’ont arraché mon dernier fou rire en 2001, lorsqu’ils couvraient la calamiteuse campagne parisienne de Philippe Séguin grimé en fétichiste SM pour l’occasion – rétrospectivement, le fait d’avoir ouvert le tapis rouge à Delanoë les situe clairement du côté du manche, mais passons. Il y a belle lurette que les épigones de Bruno Gaccio se sont fait hara-kiri tant leur outrecuidance se résume à attaquer Eric Zemmour, Frigide Barjot, le Vatican, la « World company » ou la famille Le Pen – de quoi leur assurer une popularité intacte dans les dîners en ville.

Mon baromètre d’indignation restant désespérément à zéro, je me contente de glousser devant ce spectacle affligeant : le grand manitou de Vivendi reculant face à la levée de boucliers du personnel politique, mettant en prime le boxon dans l’organigramme de Canal. L’UMP-PS-FN a eu la peau de la censure : grâce à la pression de nos élites, les Guignols et l’indépendance des médias sont saufs[2. Le même scénario se répètera-t-il avec Le Grand journal, que l’on dit sur la sellette ? Vous le saurez en regardant le prochain épisode de « Ma télé privée va craquer ».]. Ouf, le Prince a statué en son conseil, la liberté triomphe !

Bref, les Guignols m’ont enfin fait rire. Moi qui n’ai pas la trentaine, me voilà rajeuni de quinze ans…

*Photo : NO CREDIT. 00658337_000036.

De l’islamophobie comme paravent

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islamophobie salafisme isere daech

Vendredi dernier, en cinq points de la planète et en l’espace de quelques heures, la peste verte du djihadisme salafiste a frappé, faisant plusieurs centaines de morts. Sur une plage tunisienne, dans une mosquée du Koweït, dans une base de la mission de l’Union africaine en Somalie, dans une zone industrielle de l’Isère. Total : une centaines de victimes, sans compter la dernière offensive de l’EI sur Kobané qui s’est achevée par plus de 200 morts et, heureusement, une défaite des djihadistes.

Mais, par un mécanisme d’auto-défense psychologique, probablement pour se rassurer, certains commentateurs expliquent que cette vague d’attentats serait due à l’anniversaire de la déclaration du califat par Aboubaker Al-Bagdadi le 29 juin 2014. Peut-être. Qu’importe. Ce qu’il faut surtout expliquer, encore et toujours, c’est que les djihadistes de l’EI et consorts ont un objectif : la conquête du monde et l’application de la charia.

Pour ce faire, les salafistes appliquent avec un succès inquiétant deux stratégies :

  • la colonisation de territoires dont ils asservissent et convertissent de force les populations ou à défaut, les exterminent, et dont ils pillent les richesses.
  • l’implantation de cellules dormantes là où ils ne peuvent pas encore faire la guerre et qu’ils réveillent selon leur propre agenda pour des opérations terroristes.

En France, les gouvernements successifs ont abandonné les banlieues aux mains de ces derniers en échange de la paix sociale. Moins de drogue et moins de criminalité en contrepartie d’un blanc-seing sur leurs activités. Et de peur d’un ostracisme teinté d’islamophobie, dans l’espoir de sécuriser un vote local, régional mais aussi national, ces mêmes gouvernements ont fermé les yeux sur la montée du fondamentalisme musulman dans le monde et ont minimisé ses ravages en France.

Il est en effet difficile de lutter efficacement contre l’idéologie salafiste de certains pays qui ont financé l’EI – et peut-être le font-il encore – et les autoriser parallèlement à acquérir des hôtels de luxe, des clubs de foot ou de handball, à prendre des participations dans des groupes côtés au CAC 40, devenir le sponsor de grands prix hippiques…

La dernière action terroriste en France s’est donc produite le 26 juin dernier. Un homme de 35 ans a lancé sa voiture contre un entrepôt de bouteilles de gaz et d’acétone après avoir pris soins, tout de même, d’égorger et décapiter son employeur et d’accrocher la tête de ce dernier au grillage de l’usine entre deux drapeaux de l’EI, un noir et un blanc sur lesquels on pouvait lire la profession de foi musulmane. Il aurait enfin crié « Allahou Akbar » lors de son interpellation.

C’est ce que l’on appelle en droit des indices graves et concordants. Cela n’a pas empêché un journaliste d’une chaine d’information continue de se demander si, à tout hasard, il ne s’agirait pas d’un règlement de comptes…

À quand la thèse du déséquilibré mental? Pour bientôt manifestement car il semblerait que le suspect ait déclaré pendant sa garde à vue qu’il avait en réalité tenté de se suicider et de maquiller son geste en attentat terroriste en raison de tensions avec son employeur. Embauché au mois de mars 2015 seulement, on peine à imaginer le type de « tensions » susceptibles, en trois mois, de pousser un employé à décapiter son patron et accrocher sa tête au grillage d’une usine. Sauf s’il est fou, bien sûr…

Afin de ne pas affoler la population ou par un exercice stupéfiant d’auto-conviction, les journalistes et les experts qui se relayent sur les plateaux des journaux télévisés évoquent le loup solitaire.

Un bref rappel s’impose. Repéré à 24 ans pour ses fréquentations salafistes, fiché « S » (pour Sûreté de l’Etat) de 2006 à 2008, sorti du radar jusqu’en 2011 puis à nouveau surveillé ponctuellement jusqu’en 2014 pour des signes de radicalisation, Yassin S. se serait photographié avec la tête coupée de sa victime avant de l’envoyer à un correspondant se trouvant actuellement dans des zones de combat en Syrie. Voilà pour la solitude du loup. Espérons qu’ils ne chassent pas en meute.

Suite à ce drame atroce, et soucieux de préserver la cohésion nationale, le Président de la République a appelé à « ne pas créer de divisions inutiles, de suspicions qui seraient intolérables ». En d’autres termes, « Pas d’amalgame ».

Pas d’amalgame, bien sûr. Mais pourquoi ne pas dire la vérité tout simplement. Qu’il existe aujourd’hui un fléau islamiste qu’il faut combattre sans relâche. Que cet islamisme n’est pas la conséquence d’une islamophobie rampante mais bien un phénomène autonome, une politique de colonisation expansionniste fondée sur une application rigoureuse de l’Islam du VIIème siècle. Les chiites, les sectes pré-islamiques et autres apostats, que l’EI et Al-Nosra décapitent à l’envi en Syrie et en Irak, sont-ils de dangereux islamophobes? Que ce n’est pas être islamophobe que d’observer que les politiques migratoires française et européenne nécessitent d’être repensées, que les prêches des mosquées et des salles de prières musulmanes doivent être faits en français, que les imams doivent être formés en France, que dans une république laïque comme la nôtre, le fait religieux n’a pas à être imposé aux autres.

Les Français ne sont ni ontologiquement racistes ni idiots. Ils ne seront pas plus nombreux à faire des amalgames avant qu’après la commission d’actes abjects comme celui de Yassin S. Ils désespéreront vite, en revanche, si les gouvernants s’obstinent à vouloir ne pas voir. Quant à ceux qui font des amalgames, ils sont de la même trempe que ceux qui amalgament Juifs, sionistes, Israël et complots…

Il est grand temps d’enlever les œillères et de regarder les choses comme elles sont et non comme on voudrait qu’elles soient. La lâcheté ne paye pas. Elle humilie et laisse des tâches indélébiles dans la mémoire collective. Depuis le temps, les autorités françaises devraient le savoir.

*Photo: SIMON ISABELLE/SIPA.00489031_000005.

Le Bac Najat

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Il y avait eu le Bac 1968, que l’on avait, paraît-il, un peu distribué, pour cause de contestation permanente et d’émeute rampante. Les lycées étaient tous fermés ou occupés depuis le début mai, la mansuétude pouvait se comprendre. L’année d’après, on reprenait les bonnes habitudes et des exigences réelles…
Il y eut, malgré lui, le Bac Chevènement — 80% de réussite, alors que le « Che » avait suggéré « 80% au niveau Bac », ce qui n’était pas du tout la même chose. Mais les pédagos qui avaient déjà mis la main sur la rue de Grenelle étaient plus savants — et lui extorquèrent, en sus, la reconnaissance d’un Bac Professionnel doué des mêmes avantages que le Bac général, c’est-à-dire ouvrant automatiquement sur le Supérieur. Ce qui permit dès lors à 97% de bacheliers professionnels d’aller se fracasser en fac (et plus de 50% du Bac général, répétons sans cesse cette preuve du génie grenellien).

Et il y aura le Bac Najat : « Cache-misère du système éducatif », dit dans le Figaro du 2 juillet Jean-Rémy Girard, qui est vice-président du SNALC. Un Bac où l’on « trafique les résultats pour qu’ils correspondent aux objectifs affichés en amont ». On se souvient que l’année dernière (2014), l’épreuve de mathématiques avait été notée 24/20 — un concept que bien des matheux seraient en peine de nous expliquer. Cette année, on a modifié le barème de l’épreuve de physique-chimie en cours de correction, au grand dam des spécialistes de la matière, qui ne furent jamais des foudres de guerre ni de contestation, mais qui cette fois sont montés sur leurs grands chevaux. On nous prend pour des crétins ! Ben oui.
En physique comme en Français, où l’on a vite appelé Laurent Gaudé à la rescousse pour expliquer que le Tigre bleu pouvait bien, après tout, être un animal mythique et pas un fleuve voisin de l’Euphrate, on a supprimé des dizaines d’heures (combien de fois devrons-nous répéter que la réforme du collège de Vallaud-Belkacem n’a pas d’autre objectif que de supprimer des postes en supprimant des heures, exactement comme la réforme Chatel du lycée avait eu pour objectif de supprimer des heures en supprimant des postes). De sorte que jamais l’écart n’a été aussi grand entre les attentes des programmes (et pourtant, pauvres programmes !) et le niveau effectif des bacheliers. N’empêche : pour cacher ce que tout le monde sait, les notes sont surgonflées, les moyennes artificielles, les résultats truqués. Et à l’arrivée (c’est-à-dire dès septembre), les néo-bacheliers échoueront en fac ou en prépas comme les baleines échouent sur la plage, ou ne s’en sortiront qu’avec des cours particuliers : depuis quinze ans, ces cours parallèles ont prospéré grâce aux manœuvres libertaro-libérales des pédagos. Peu après la loi Jospin s’est créé Acadomia. Aujourd’hui, cette pompe à fric roule sur l’or et a été brillamment introduite en Bourse. Merci, Meirieu !

Contre cette dégradation du Bac, une seule solution, que je préconise depuis longtemps et à laquelle Jacques Julliard s’est rallié dans le dernier numéro de Marianne : supprimer le Bac. En faire un Diplôme de fin d’études, et autoriser la totalité du Supérieur à recruter sur dossier, en tenant compte des deux dernières années de lycée. On économisera ainsi plus d’un milliard d’euros (le prix du Bac, près de 70 millions d’euros, augmenté du prix du redoublement des 12% qui échouent contre toute attente), on reconquerra définitivement le mois de juin, et on forcera les élèves à travailler vraiment. Après tout, près de 50% des formations supérieures recrutent déjà ainsi — des prépas aux BTS en passant par les IUT et les cursus dérogatoires des universités — il s’en crée chaque année, pour juguler la misère.

Oui, supprimons le Bac, donnons à chaque élève un certificat de bonne vie et mœurs scolaires, et passons à autre chose. Ils ont tué le Bac à force de tricheries, de combines, de statistiques foireuses, d’ambitions ministérielles répugnantes, et de mensonges accumulés. Supprimons le Bac : les Inspecteurs qui s’y échinent pour rien s’en réjouiront, et les chefs d’établissement, qui en suent d’angoisse, y gagneront en sérénité — sans parler des profs, dégagés d’obligations stupides (surveiller) ou esclavagistes (corriger en s’asseyant sur leurs convictions), ni des élèves, enfin déstressés pour de bon — et obligés de se mettre un peu au travail.

Également en version numérique avec notre application :

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00714253_000007.

Non M. Tsipras, n’est pas Zeus qui veut!

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On connaît l’adage : Zeus rend fou ceux qu’il veut perdre. Et c’est ce qui est arrivé à de nombreux Grecs qui avaient déplu au Dieu des dieux. Or le premier d’entre eux, un certain Alexis Tsipras, soucieux de marquer sa différence avec le bas peuple qui l’avait élu, devint un peu plus fou que les autres. N’écoutant que son orgueil, qui était grand, il décida d’être Zeus à la place de Zeus.

Conscient de la difficulté de la tâche, il avait tout d’abord hésité. Dans un premier temps, il avait pensé se couler dans la belle personnalité de Prométhée. Celui qui avait gravi l’Olympe pour y dérober le feu sacré. Mais ses conseillers lui rappelèrent l’atroce châtiment que Zeus avait infligé à Prométhée pour son forfait. Attaché à un rocher du Caucase où un aigle venait lui dévorer le foie. Tsipras se ravisa.

Antée lui plaisait bien aussi. Invincible, immortel tant qu’il touchait la terre grecque. Pourquoi pas ? Mais la fin d’Antée n’était guère plus clémente que celle de Prométhée. Etouffé dans les bras d’Hercule qui l’avait arraché du sol. Et Tsipras envisagea avec effroi la perspective de connaître le même sort et de mourir étouffé à Bruxelles dans les bras d’un Hercule local, une méchante brute nommé Juncker.

Restait donc Zeus. « Eurêka » s’écria Tsipras. Et il se lança à la conquête de la déesse Europe. Il la voulait nue et soumise. Mais quand même pas très confiant dans ses capacités de séduction, il se transforma en taureau blanc pour avoir la belle. Guilleret, une fleur dans son mufle, il s’approcha d’elle, sûr de son coup. Et là il s’aperçut que la déesse Europe n’était pas aussi séduisante qu’il l’avait imaginée.

Elle se présentait sous l’aspect d’une très robuste personne. Harnachée de cuir et portant casque à pointe. Assez terrifiante dans le genre barbare germanique. Elle le toisa d’un air méprisant : « Allez dégage, et va conter fleurette à tes copines les vaches ». Humilié, vaincu, le taureau baissa la tête.

Sa fin fut tragique. Hercule s’étant aperçu qu’un imposteur se faisait passer pour Zeus rejoignit dare-dare l’Olympe. « Papa, y’a un type qui se fait passer pour toi ! ». La colère de Zeus fut terrible. Il tonna, gronda. Et décida d’infliger au blasphémateur le plus cruel des châtiments qui soit. Tsipras fut attaché à un des piliers du Parthénon et condamné à bouffer perpétuellement des drachmes…

Grèce : devenir Alexis Tsipras

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C’est comme le paludisme, une drôle de maladie. On peut l’attraper jeune, la soigner et penser que l’on est guéri. Plus tard constater qu’il y a des rechutes. George Bernard Shaw nous a expliqué que si on ne l’avait pas à vingt ans c’est qu’on n’avait pas de cœur, mais toujours à quarante c’est qu’on n’avait pas de tête. Il est gentil Shaw mais le virus, lorsque la tête a pris le dessus, que la fièvre est tombée, il peut sommeiller longtemps dans les tripes. Et se réveiller quand on ne s’y attend pas.

On peut avoir partagé en son temps ce qui fut la grande passion du vingtième siècle. Assisté au dévoilement du mensonge, à l’obscurcissement de l’horizon, et à la disparition de l’espérance. Voir passer l’ennemi d’hier avec une tête de vainqueur. Se résigner au verdict de l’Histoire. En bon juriste, respecter l’autorité de la chose jugée. En devenant raisonnable, en renonçant à la fraternité de l’action et en s’attendrissant sur les grandes émotions qu’on a connues. Parce qu’il faut accepter « la fin de l’Homme Rouge ». En se disant pour se consoler, parfois sans trop y croire, que le panache a permis de réussir ses échecs.

Et c’est comme cela que la vie se déroule. Qu’on assiste en spectateur à la crise financière, à celle de l’euro, constatant l’inanité des promesses et des prévisions de tous ceux qui nous avaient juré « le bonheur dans vingt ans ». En évitant les emportements inutiles lorsque l’on entend le mainstream nier l’évidence de cette Europe en crise. Voir en 2012, désabusé, dans son propre pays, un ectoplasme politique succéder à un parvenu excité pour dire la même chose et surtout faire la même chose, peut-être en pire. Il n’y aurait pas d’alternative ?

Petit coup de tonnerre dans le ciel grec de février, avec l’arrivée, surprenante, de Syriza au pouvoir.  Tsipras, Varoufakis, tiens, qui sont ces gens? Un salut amusé et retournons à notre routine.

Et un beau jour, la petite bestiole dans les tripes qui se réveille. Il y a la Grèce d’abord. » La Grèce que l’UE martyrise pour que les Italiens entendent ses cris. »[1. Formule d’un grand patron allemand rapportée par Charles Gave.] Or la Grèce, c’est ma mère. Mon père c’est Rome. Cet empire gréco-romain où la Grèce inventait la culture et Rome le politique et dont nous sommes tous issus. On dit des gens qui comme moi ont étudié le latin et le grec ancien, qu’ils ont fait « leurs humanités ». Ce n’est pas par hasard.

Le déferlement de la haine ensuite. Celle de tous ces gens qu’on déteste. Les imposteurs, et les petits valets. De BHL à Apathie, de Colombani aux Gracques en passant par les économistes appointés, ceux qui expliquent tout et ne prévoient rien. Affichant cette haine de caste avec sa gueule de raie.

Et puis enfin il y a aussi le surgissement du peuple grec sur la scène. Et voilà qui change tout. Brusquement, on n’a plus envie d’être raisonnable. On veut chanter avec lui dans la nuit tiède de Pláka, s’arsouiller au Retsina pour fêter le retour de la fraternité. En levant la tête pour contempler le Parthénon illuminé qui veille sur nous. Parce qu’il semble bien que l’on assiste aux prémices d’un tremblement de l’Histoire. Lorsque que des événements que l’on pouvait penser secondaires expriment soudain la totalité de la contradiction. Celle qui travaille et mine notre Europe. Cela s’appelle une situation révolutionnaire. Avec désormais un débat simple entre deux camps. Et avec cette nouveauté : les raisonnables honnêtes ont rejoint le camp de ceux qui veulent aider le peuple grec et refusent de le jeter dans le précipice.

Comprenons-nous bien, je ne sais absolument pas ce qui va en sortir. Du bon ou du mauvais. Peut-être la crise va-t-elle se poursuivre encore longtemps. L’histoire est un système imprévisible et on peut penser avec Hegel que c’est un procès sans finalité. Mais avec des sujets comme l’esprit, le peuple, les grands hommes.

Et sur ce dernier point il est peut-être en train de se passer quelque chose. Et si Alexis Tsipras était l’homme du Dieu Kairos, l’homme de la circonstance?

Voilà un jeune bellâtre au poil noir. Né cinq jours après l’effondrement du régime des colonels dans son pays qui surgit à 30 ans dans un champ politique aussi usé médiocre et corrompu que celui de la France. Dont on ne sait pas grand-chose, mais qui présente déjà une qualité. Être la cible d’un déferlement d’injures des petits Marquis, dont la vulgarité fébrile témoigne de la crainte qu’il inspire. Il vient ensuite de mener pendant cinq mois une négociation très difficile montrant une capacité politique étonnante. Pour maintenant demander à son peuple de revalider son mandat, en indiquant que s’il est désavoué, il quittera le pouvoir. Cela me rappelle de vieux souvenirs. Certains ont parlé de « moment gaullien ». Bien évidemment pas pour comparer, mais comme exemple.

Et justement, je voudrais me permettre de m’adresser à lui à partir de ce précédent. Charles de Gaulle disait « qu’un destin c’est la rencontre des circonstances et d’un grand caractère ». Il en savait quelque chose. « À quarante-neuf ans, j’entrais dans l’aventure, comme un homme que le destin jetait hors de toutes les séries » écrivit-il plus tard à propos du 18 juin, avant d’ajouter « j’étais comme un homme seul devant un océan qu’il prétendait traverser à la nage ».

Sans la connaître, il avait probablement fait sienne la phrase de l’aveugle de Buenos Aires, Jorge Luis Borges : « le destin d’un homme aussi long et compliqué soit-il, se résume en fait au jour où il apprend définitivement qui il est ». Le 18 juin 1940, le général de brigade sut définitivement qu’il devait devenir de Gaulle. Le chemin jusqu’à la descente des Champs-Élysées du 24 août 1944 fut difficile. Il le qualifia lui-même « d’épouvantable ».

Le tien sera lui aussi très ardu, le combat exténuant, et les adversaires sans merci. La situation qui vient de se créer peut déboucher sur tant de choses. Combien serait compréhensible l’envie de reculer, de céder, voire de se retirer. Ce n’est probablement plus possible. À défaut du bonheur, l’espoir peut redevenir une idée neuve d’abord en Grèce, ensuite en Europe. Et parce que cela marche comme ça, cela repose désormais sur tes épaules.

Charles Péguy ne te laisse pas trop le choix : «Celui qui est désigné doit marcher. Celui qui est appelé doit répondre. C’est la loi, c’est la règle, c’est le niveau des vies héroïques, c’est le niveau des vies de sainteté. »

Je crois que c’est ton tour mon garçon. Va fils, on te regarde. Il te faut maintenant devenir Alexis Tsipras. Et rappelle-toi que la cause que l’on défend vaut moins que l’honneur qu’on met à le faire.

Et ne t’inquiète pas pour moi. Si je perds encore cette fois, ce n’est pas grave, j’ai l’habitude.

 *Photo : wikicommons.

Terrorisme islamiste: Hervé Cornara, le soldat inconnu

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D’Hervé Cornara, il ne restera peut-être que la symbolique de décapitation. La première en France. Pour l’âme, le meurtre, la victime, repassez demain. Pour les douleurs, l’émotion, le choc, prière d’aller vers sa famille et les quelque 200 âmes de sa bourgade qui l’ont pleuré. Dans la logistique du deuil cette fois, l’Etat a fait dans le minimalisme : marches, cierges, bougies, trop coûteux en retombées, mémoire du 11 janvier oblige. Le peuple a suivi. Peu d’affiches. De spontanéité. Sidération à peine audible. Le flux médiatique tendu, ses scénarios changeants, ont ruiné l’espoir d’une communion et d’un hommage. De plus, Charlie, vous savez, ça fatigue. Et puis les flots de sang, les amas de têtes fraîchement tranchées qui peuplent les recoins, ça connaît le monde : c’est son décor. Alors à quoi bon s’émouvoir pour un mort, un seul,  quand le terrorisme pêche lui des tonnes dans les grandes eaux ? Hervé Cornara inaugure un nouveau genre, un nouveau martyre à vocation potentiellement paradigmatique : l’indifférence sur fond de déchirures. Après le relativisme, voire l’atténuation de la responsabilité des bourreaux, un pas de plus vers la culpabilisation des victimes peut-être pour vérifier qu’ils sont bien morts ?

L’histoire est une garce. Elle aime hoqueter, ré-arpenter les mêmes sillons. Hervé Cornara meurt donc dans le sillage de Charb et des autres. Souvenir : à peine le duo Kouachi s’évanouissait dans la nature, ivre de sang et repu de vengeance, que l’Islamophobie prenait, avec un aplomb irréel, la place de Cabu à la morgue. Elle devenait ainsi la victime, le problème. Le vrai. Celui de la France. De livres en débats, en passant par des campagnes rigoureusement menées, le postulat a aggloméré une insoupçonnable France dont les ressources contestataires et les relais en termes d’influence, ont été d’une redoutable efficacité. Des cendres de la marche du 11 janvier, il ne devait rester que l’islamophobie de Charlie et des fantômes catholiques, l’épouvantable laïcisme, l’amalgame, tout compte fait, raciste. Le salafisme, l’Etat islamique, le terrorisme dans le monde, la montée de l’intégrisme qui rogne la laïcité sur l’autel du differentialisme identitaire ? Une vue de l’esprit, un fantasme réactionnaire. Aucun lien avec l’islam. L’habile anesthésie des responsabilités a œuvré ! Des bourreaux donc, il ne faut retenir que des profils du ratage social français. Aussi la frustration d’une jeunesse oubliée par un Etat providence « ghettoïseur » aux relents colonialistes malodorants. A renfort de scientificité sociologique – infaillible – la leçon est sue, digérée. A la prochaine victime, au suivant

Ce devait donc être ce pauvre patron. Inconnu et victime au début de l’enquête, il a cessé de l’être une fois son identité de patron du bourreau révélée. Les journalistes experts du djihad, vizirs de Twitter, ont dès lors, forts de leurs sources solides, sommé de changer la lecture de l’affaire en dégageant l’EI du périmètre des possibles commanditaires. Exit terrorisme, entre ici différend avec patron. Les inscriptions, la profession de foi au cœur des drapeaux qui ornait la mise en scène de la tête coupée : des caprices d’une démence potentielle. Le scénario prémâché sera régurgité par le suspect lui-même quand il daignera ouvrir la bouche. « Je voulais maquiller mon acte » lâchera-t-il. Fragile émotionnellement, en conflit avec femme et patron, il a ciblé un site sous protection (Seveso), précipité sa voiture sur des bouteilles de gaz, préalablement tué son patron ; remontons encore : un passé salafiste, des fréquentations douteuses dans la mouvance intégriste. Que dit l’adage, « les fous ça ose tout et c’est… » Sauf qu’il n’était pas fou Goebbels, qui disait «  plus le mensonge est gros, plus ça passe ! » Mais que Nenni, l’acte déséquilibré refait surface, il a ses propagateurs ; mouture nouvelle dans la bouche de Claude Askolovitch : mariage entre folie et radicalisme islamiste. Pour info, L’EI ce sont donc 50 000 dégénérés mais qui tiennent un Etat, infligent des pertes, gouvernent et séduisent, mais ce sont des dégénérés… Allons ! L’enjeu de toutes ces démonstrations est évident : Il faut éloigner l’islam, le laver comme un enfant, de tout soupçons. La devise est connue. En quinze jour, on a milité pour la nature terroriste de la tuerie de Dylan Roof et pointé les mystères de Yassin Salhi. Il faut pouvoir suivre…

Quand bien même le procureur de Paris a remis un peu d’ordre dans cette abjecte foire aux hypothèses en retenant le caractère terroriste, solidement enraciné dans les preuves irréfutables qui commencent à être ébruitées, Hervé Cornara n’en retrouve pas pourtant son statut d’entière victime. Il aura été, un temps, le patron qui a crié sur son employé causant son courroux. Ça suffit à sa peine. Disparu des radars, trop peu nombreux pour être pleuré, mort à l’ombre et décapité, un temps confondu avec le supposé compagnon d’équipée du tueur, il ne jouit que de ce macabre privilège d’être le premier décapité hexagonal. Inconnu vivant, inconnu mort. Une tête. Pas d’âme. Pas l’histoire d’un père de famille sordidement assassiné. De Yassin Salhi, on saura tout, d’Hervé Cornara rien : la tête mais pas le symbole de la victime d’un terrorisme qui élit domicile en France. Une gerbe sans doute plus tard sur la flamme du soldat inconnu…

Le terrorisme ne se combat pas militairement mais idéologiquement, politiquement et socialement. Il faut sans doute d’autres morts, décapités, pour hâter la prise de conscience.

*Photo : William Abenhaim/SIPA. 00716931_000004.

De la sexualité en Amérique

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Etats-Unis viol

La sexualité est devenue étrange. On se vante un peu partout de l’avoir décomplexée, libérée, révolutionnée. Sur le site des Inrocks, on trouve des articles titrés « Ode à la branlette » ou d’inénarrables discussions sur ce qui détermine la beauté d’un vagin. Mais cette liberté, acquise de haute lutte, contraste avec certains élans puritains qui prétendent régir notre vie quotidienne. Ainsi, aux Etats-Unis, pays libre s’il en est, a été mis en place – au nom de la lutte contre le viol – un nouvel arsenal juridique qui pourrait bien mettre fin à tout désir non-contrôlé.

Mme Judith Shulevitz, journaliste au New-York Times, nous décrit l’étrange tour que prend la justice de son pays. Un quart des Etats américains ont déclaré que le sexe n’était pas légal sans consentement. Autrement dit, vous devez demander la permission à votre partenaire avant de commencer à le toucher. S’assurer du consentement de son partenaire avant de le déshabiller peut sembler logique. Les rapports entre un homme et une femme sont ambigus, teintés de séduction et une clarification peut être la bienvenue.  Le problème, c’est que les bonnes intentions des législateurs finissent trop souvent par se transformer en bouffées délirantes. Et la protection par virer à la répression.

L’American Law Institute, un organe composé de quatre mille juristes dont les discussions donnent parfois lieu à l’adoption de lois par le Congrès, s’est récemment réuni pour discuter de la législation sur le viol. Dans leurs documents de travail, on peut lire que les deux éléments constitutifs d’une agression sont l’absence de consentement et l’entrée en contact avec une partie du corps de l’autre, qu’elle soit vêtue ou non. Ça peut paraître flou mais, pour illustrer, on nous fournit une petite étude de cas : « Une personne A et une personne B, à l’occasion d’un rendez-vous galant, marchent dans la rue. A, se sentant d’humeur romantique et excité sexuellement, tend timidement sa main pour serrer celle de B. Il ressent un frisson au moment où leurs mains se touchent. B ne fait rien mais, six mois plus tard, porte plainte. A est coupable de « contact sexuel criminel ». »

Plus généralement, tout rapport qui n’aura pas été clairement consenti pourra être considéré comme un viol. Cette idée n’est d’ailleurs pas nouvelle. Avec le développement des études de genre, une nouvelle conception des rapports hommes-femmes est apparue. Selon celle-ci, le viol n’est pas une situation criminelle clairement différente du rapport sexuel ni un rapport amoureux qui aurait dérapé. C’est le rapport amoureux qui est un viol plus ou moins bien maquillé. Catharine Mackinnon, professeure américaine de droit à l’université du Michigan, déclare dans un de ses textes : « Le viol et le rapport sexuel ne peuvent pas être arbitrairement distingués sur la base du contenu de l’acte physique, ou du degré de contrainte en jeu, mais seulement sur le plan légal, par une norme qui est fonction de l’interprétation masculine de la relation ». Madame Mackinnon nous explique que tout rapport sexuel est entaché d’un rapport de domination.

Dans ces conditions, seule la contractualisation du rapport peut permettre de dépasser ce rapport de domination. C’est ainsi qu’apparaissent aux Etats-Unis des contrats d’un nouveau type. En Californie, une loi adoptée l’année dernière crée des contrats de consentement. Chacun des signataires y écrit qu’il a sciemment consenti à avoir un rapport sexuel. Pour plus de commodité, on peut signer le contrat avant ou après l’acte. La loi dispose entre autres que « l’existence de relations amoureuses entre les personnes concernées, où le fait qu’elles aient déjà eu des rapports sexuels ne peut pas être en soi un indicateur de consentement ». Pourquoi pas. Mais pourquoi imposer la transparence en toutes circonstances ?

Au fond, nous dit-on, l’erreur de notre ami A c’est qu’il aurait dû faire signer un papier à son amie B avant de lui toucher la main. Et tous les hommes devraient se comporter de cette manière sous peine d’être accusé de viol. Avec ce type de comportement, on aura peut-être la chance de voir disparaître la violence sexuelle. Mais il se pourrait aussi que disparaissent bêtement, au passage, les relations hommes-femmes non entièrement quadrillées par la loi. L’ambigüité, tant dénoncée par les défenseurs de la nouvelle sexualité, n’aurait-elle plus rien à faire dans les relations hommes-femmes ? Dans ce cas, on perdrait en plaisir ce qu’on gagne en sécurité. Si aujourd’hui la liberté est reine et le plaisir sexuel un droit, le frottement, l’électricité sont quant à eux proscrits. Chic, on n’est plus en danger. Mais qu’est-ce qu’on s’ennuie…

*Photo : Flickr.com

Europe: reprise ou méprise?

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investissement Europe

Raymond Barre avait l’habitude d’infliger à ses auditoires cette sentence répétitive : « Les faits sont têtus. » Vu la réaction des dirigeants et des médias européens à l’échec de l’euro, il serait plus juste de dire que « l’idéologie est plus têtue que les faits ». Face à cette logique suicidaire qu’Éric Zemmour a diagnostiquée pour la France et qui semble aussi à l’œuvre dans l’espace européen, nous nous conterons de dire : « Les chiffres sont têtus. » Les dernières données des économies européennes, publiées le 13 mai, indiquent en effet deux tendances : une amélioration marginale de la situation d’ensemble en premier lieu et, en second lieu, une panne de l’investissement à peu près générale.[access capability= »lire_inedits »]

Pour une fois, les médias mainstream n’ont pas cherché à dissimuler la médiocrité de la situation française masquée par le chiffre favorable de 0,6 % de croissance trimestrielle. Ils avaient raison : la décomposition du résultat est éclairante. Décomposons donc la croissance française du trimestre écoulé :

–        0,5 % de stocks supplémentaires dans l’industrie et la distribution ;

–        0,8 % de contribution de la consommation ;

–        moins 0,2 % pour l’ensemble des investissements (sous la rubrique « Formation brute de capital fixe ») ;

–        moins 0,4 % pour l’impact du commerce extérieur : baisse des exportations, hausse des importations.

En même temps, le secteur privé aurait encore détruit 13 400 emplois durant le trimestre écoulé. Ce dernier chiffre, le plus éloquent, confirme la stagnation de l’économie, avec, une fois déduits les stocks supplémentaires, une croissance de 0,1 %…

Donnons encore deux précisions nécessaires à mes lecteurs qui ne se baignent pas chaque jour dans le fleuve de l’analyse économique. Premièrement : l’acte de vendre ou de transporter est pris en compte par la comptabilité nationale. Ainsi, lorsque la France importe plus pour sa consommation, la vente et le transport des produits concernés entrent dans le décompte de la consommation. Paradoxalement, ces importations supplémentaires contribuent à la croissance comptable. Deuxièmement, la consommation du premier trimestre n’a pas été gagée par la distribution de revenus issus de nouveaux emplois productifs. Or, tant que les entreprises ne créeront pas de nouveaux postes de travail, la croissance, aussi faible soit-elle, sera vouée à s’éteindre.

Le plus surprenant est que la baisse de l’euro et celle des carburants n’aient pas dynamisé les exportations et l’investissement. Sur les neuf derniers trimestres écoulés (c’est-à-dire depuis la chute du prix de l’énergie et l’affaiblissement de l’euro), la France a affiché huit baisses et une seule hausse des variables concernées. Quel est alors le mot juste ? Asthénie, langueur, ou plutôt nécrose ? Le choix est difficile…

Il n’y pas là de quoi arrêter l’exercice d’autosatisfaction du président normal et de son équipe. Nul doute qu’ils « maintiendront le cap » vers un futur de plus en plus improbable. Mais les données publiées par nos voisins laissent perplexe.

La zone euro s’inscrit à 0,4 % contre 0,3 % le trimestre précédent, grâce au chiffre français, dont on a vu la fragilité, au chiffre italien, positif (0,3 %) pour la première fois depuis trois ans, et au chiffre espagnol[1. Ces trois pays représentent plus de la moitié du PIB de la zone euro.] (0,9 %), qui témoigne d’une reprise forte mais à partir d’une situation de dépression tout aussi forte. Cependant, l’Angleterre a ralenti[2. David Cameron, largement réélu, a peut-être bénéficié des derniers feux de la reprise anglaise.] (0,3 % seulement) et la surpuissante Allemagne a déçu (un malheureux 0,3 %).

La déception allemande vient de la faiblesse de ses exportations industrielles vers les États-Unis et l’Asie[3. Qui préfigure peut-être des ralentissements en cours dans ces grandes régions du monde.], mais aussi de la médiocrité de l’investissement. Dans ce domaine, l’Angleterre est aussi à la traîne, avec un taux d’investissement de ses entreprises parmi les plus bas des grands pays d’Europe. Enfin, l’Italie, qui affiche une baisse de 30 % de l’investissement par rapport au niveau d’avant la grande récession, s’attend à une nouvelle baisse en 2015, annoncée par les enquêtes effectuées auprès des chefs d’entreprise de la péninsule.

Pour finir, n’oublions pas la Grèce. Sans doute, avec une production à peine supérieure au quarantième de la zone euro, on aurait pu oublier le cas hellène. Mais la magie diabolique de l’euro fait que ce confetti économique compte bien autant qu’une économie majeure. Alors que les négociations pour le refinancement grec piétinent et que le FMI prend des dispositions préalables pour agir dans l’hypothèse d’un défaut de paiement d’ici à juillet prochain, on apprend que l’économie locale a rechuté (deux trimestres négatifs consécutifs). Nos amis grecs sont promis à un été chaud, au propre comme au figuré.[/access]

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*Photo : Wikipédia.org

Grèce: l’émigration ne connaît pas la crise

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grece crise diaspora emigration

grece crise diaspora emigration

Dimanche, le peuple grec devra décider de son avenir. Par référendum, il va avoir la chance de choisir à quelle sauce il sera sauvé. L’ensemble des hommes politiques et des journalistes sérieux font semblant de croire que tout va changer. Dans tous les cas, les Grecs savent qu’ils sont face à un mur. Le pays s’étant enfoncé dans la crise depuis cinq ans, pour reconstruire, toutes les forces vives du pays seront nécessaires.

Le problème est que la Grèce se vide de ses talents. Le New York Times du 1er juillet nous informe que 300 000 grecs ont quitté le pays depuis 2010, soit 3% de la  population, mais aussi 10% de ceux ayant suivi des études  supérieures. Des médecins, des ingénieurs, des intellectuels s’en vont, en quête d’un climat économique plus clément.

En Grèce, le taux de chômage des jeunes est de 50%, et le salaire minimum de 683 euros. En comparaison l’Allemagne, notamment, avec ses 93% de jeunes disposant d’un emploi, fait figure d’eldorado. Certains, apeurés par l’atmosphère de fin du monde qui règne au terme de ces cinq années de crise, considèrent qu’ils n’ont pas d’autre choix que de s’en aller. Spyridon Kotsaris, un chirurgien orthopédique d’Athènes cité par le New York Times projette donc de partir en Allemagne ou en Suisse : « Je ne me sens pas en sécurité ici, ni confiant en l’avenir de ma famille. Nous voulons une vie meilleure : être en sécurité et ensemble ».

Comme M. Kotsaris, 3500 des 5000 médecins ayant quitté le pays depuis 2010 ont choisi l’Allemagne. À tel point que la Grèce est devenue le premier pourvoyeur de médecins pour nos voisins d’outre-Rhin. Face à cette situation, le gouvernement grec ne peut que constater son impuissance. Natassa Romanou, représentante de Syriza et enseignante à l’université américaine de Columbia, commente cette situation sur le site Express.be : « L’ironie ne nous quitte pas. Alors que l’Allemagne contrarie les négociations pour le plan de sauvetage grec, d’une certaine manière, elle profite des bénéfices du capital humain qui est en train de fuir le pays ».

Les coûts de cette émigration expliquent cette amertume. 60% des émigrés disposent d’un master et emportent donc les capacités nécessaires au développement d’un pays. L’éducation supérieure étant partiellement gratuite en Grèce, ces exils représentent des investissements perdus pour le pays. De plus, c’est aussi l’excellence du pays qui est en danger : la pénurie de cadres grève la qualité des services et des instances publiques.

L’Australie accueille aussi un grand nombre de Grecs. Ces dernières années, Melbourne est devenue la ville qui compte la plus large population grecque après Athènes. Les émigrés se déplacent en fonction de leurs liens personnels à l’étranger et certaines villes voient naître un début de diaspora grecque. Dans un article du Brisbane Times, Antony Kondoleon, un photographe grec de 29 ans vivant à Brisbane, raconte qu’il a choisi l’Australie pour sa mère, elle-même australienne, et ses nombreux amis ayant déjà rejoint le pays.

Ceux qui abandonnent le pays ressentent cependant une certaine culpabilité. Dans le New-York Times, Alexios Theodorou, un chirurgien grec travaillant en Allemagne, déclare : « Nous, les personnes qui partons, ne sommes pas à blâmer pour la situation mais nous sentons parfois coupables de laisser les autres régler les problèmes ». Certains tentent cependant d’aider leur pays avec l’argent qu’ils gagnent une fois parti. Ainsi, l’Union des étudiants grecs en Australie a réuni plusieurs milliers de dollars. Ce n’est peut-être pas grand-chose mais cela nourrit l’espoir que l’émigration puisse aussi servir à la Grèce.

La présence de nombreux Grecs en Allemagne, en France, en Australie changera l’image du pays et de sa population. D’autant plus que ce sont les meilleurs éléments qui sont partis briller dans les grands pays post-industrialisés.

Dans le passé, d’autres pays en crise ont connu de longues périodes d’émigration et ont su en faire leur force. L’Irlande, pays d’émigration jusqu’aux années 1950, a aujourd’hui 100 millions de ses petits-enfants qui défendent son image et sa culture à travers le monde. C’est cette émigration qui avait permis au pays de survivre pendant les périodes de crise grave au XXe siècle et de se relever dans les années 60. Le gouvernement irlandais n’avait d’ailleurs pas fait grand-chose pour empêcher cette émigration. Mieux vaut laisser partir les gens critiques envers le pouvoir plutôt que de laisser s’accumuler les frustrations. Enfin, ces départs avaient désencombré le marché du travail en laissant des postes vacants (même si un émigré est aussi un potentiel créateur d’emploi).

D’ailleurs, malgré tous ces fuyards, certains ont choisi de rester et de se faire leur place au soleil athénien. Christopher Asche, un journaliste allemand qui se promène en Grèce, raconte au Huffington Post,  l’histoire d’une athénienne trentenaire ayant monté une troupe de théâtre. Dans un secteur connu pour être fermé, elle et ses amis ont réussi à dégager des profits dès leur première pièce. Ce n’est pas grand-chose mais c’est toujours ça de pris.

Car, quoi qu’il arrive dimanche, la Grèce ne va pas se relever du jour au lendemain. Ni s’écrouler d’ailleurs. Dans cette situation mieux vaut dire, sans rancune, au revoir à ceux qui ne se sentent pas la force (ou la folie) nécessaire pour redresser le pays.

*Photo : Mr Tindc.

Gaston Criel: colère intacte

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Avez-vous lu Gaston Criel (1913-1990)? Il y a peu de chances et on ne peut pas vous en vouloir. D’abord parce que Gaston Criel fut un poète et qu’on ne lit pas les poètes, même les grands officiels de la République reconnaissante que sont René Char et Francis Ponge, par exemple. On s’interrogera d’ailleurs au passage sur tous ces déclinistes de comptoir qui gémissent sur l’inculture du temps mais n’ont pas de bibliothèque ou, s’ils en ont une, intercalent rarement Amen de Jacques Réda ou Le Cahier de verdure de Jaccottet entre un document sur l’emprise des francs-maçons et un autre sur l’invasion de nos banlieues par des allogènes. La seconde raison pour laquelle il est peu probable que vous ayez entendu parler de Gaston Criel, c’est qu’il  appartient à cette histoire littéraire parallèle, presque clandestine où des écrivains sauvages et méconnus se croisent dans les parages des célébrités du temps. Qui se souvient par exemple de François Augiéras, de Louis Calaferte, de Jean-Paul Clébert, de Maurice Raphaël qui sont tout de même un peu plus que des « petits-maîtres »?

Pour Gaston Criel, ces célébrités qui sont toujours à la fois tutélaires et étouffantes s’appelèrent Sartre -la légende raconte que le pape de l’existentialisme avait fixé à un paquet de Gauloises par mois le loyer qu’il demandait au poète désargenté pour la chambre qu’il lui louait rue Bonaparte- mais aussi Prévert et  Eluard qui découvrit la poésie de ce Lillois anar aux mille métiers, prisonnier en Allemagne pendant cinq ans comme tant d’autres de sa génération. Ou encore Gide dont Criel fut le secrétaire, en tout bien tout honneur : oui, à cette époque, les grands écrivains avaient des secrétaires, pas des ordinateurs. Ça permettait tout de même des échanges plus riches et aux jeunes rimailleurs de croûter un peu.

Criel va oublier un temps sa colère dans le Saint-Germain-des-Prés des années 50, celui où l’on cessa de dormir, pas le Saint-Germain d’aujourd’hui avec ses vitrines de fringues de luxe et ses oeufs mayo servis trop froids à dix euros.  Les caves de jazz ont sans aucun doute imprimé leur rythmique be-bop aux vers de Gaston Criel qui continue sa vie d’errant aux fortunes diverses en Tunisie où il travaille à la radio, aux USA où il suit une riche américaine car rien n’est plus vrai que les clichés dans la  vraie vie: les riches américaines aiment les poètes pauvres même si ça finit mal en général. On peut aussi voir en Criel un père putatif et involontaire de la beat generation: errance, lyrisme brutal, critique sociale au lance-flammes, allergie rigoureuse à tous les embrigadements.

Les Editions du Chemin de Fer rééditent à quelques centaines d’exemplaires Popoème. N’hésitez pas : si vous avez envie d’alcool fort et de vous rappeler, si besoin était, que la poésie ne se résume pas à la représentation de belles choses, avec des rimes au bout,  qu’on récite devant la maitresse d’une voix balbutiante, c’est l’occasion. Popoème réunit des textes entre 76 et 88 et Criel y parle de son temps. Ça s’ouvre par « Je me hais » une énumération télégraphique aux flashs qui électrocutent et renvoient sans concession à tout ce que la société du spectacle nous a concocté en matière de soumission veule: «  Sacrilège! Effacez-moi-ça! Mais non-mais non-pas question- on a besoin d’air neuf -d’écriture blanche-OMO donnez nous des lettres lavées à basse température! Ah oui, mais si c’est pas saignant c’est ramollo- on voudrait de la bave entre les lèvres-du tableau au goût du jour-du sperme rock-de la vulve look qui ne repassera plus-triste nouveauté ancienne à remplacer tous les ans-Remplacer quoi? La connerie qui se lève chaque jour-limonade-menthe à l’eau et vaseline. »

Criel est dans cette violence permanente, scatologique, ironique, précieuse, obscène. Mais il sera toujours moins obscène que l’obscénité du bel aujourd’hui qui se masque dans l’hypocrisie chochotte. Qu’aurait-il dit Criel de notre époque capable à la fois de diffuser un film sur un jeune homme qu’on refuse de laisser mourir dans la dignité et de s’offusquer parce qu’un sculpteur représente le vagin de la reine dans les jardins de Versailles ? Sans doute la même chose que dans Popoème où il mitraille la famille et le féminisme, le racisme et l’antiracisme, la pub envahissante et les grandes postures morales. Il dirait encore, sans doute:

C’est le temps du pognon

c’est le temps des vrais cons

c’est le temps d’oublier

D’oublier que l’on aime

d’oublier les ennuis

et d’oublier soi-même. 

Quand on sait que Popoème, qui est un joli petit volume aux pages bleues et à la typo soignée, vaut seulement neuf euros, on se dit que ce n’est pas cher pour ce livre de holster comme il y a des livres de poche. On peut vite le dégainer et partager ce rire « hénaurme » qui console de tout, y compris des modernes Prud’homme qui nous pourrissent la vie:

Ce n’est pas avec des poèmes qu’on luttera contre la dévaluation,

qu’on relèvera Marianne.

Elle t’emmerde Marianne

et tous les Mariannais de la 1ère à la 5e génération.

 

 

Popoème, Gaston Criel (Les Editions du Chemin de Fer)

Popoème

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*Photo : Guy Moll.

Les Guignols sauvés… par leurs marionnettes

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guignols info canal hollande

guignols info canal hollande

Un soir que j’avais le malheur de déambuler aux abords de la tour TF1, deux petites péronnelles de LCI m’ont abordé : « Vous connaissez Les Guignols de l’Info ? Que pensez-vous de leur disparition ? » Outre que je goûte peu le mélange des genres – un journaliste répondant anonymement aux questions d’autres journalistes, et la déontologie bordel ?! – mon aversion pour ma propre image m’a fait déguerpir aussi sec.

Mais je ne m’en tirerai pas comme ça. Certes, les progrès des peshmergas aux dépens de l’Etat islamique, les avancées des négociations sur le nucléaire iranien, la tragédie du tourisme tunisien, ou l’interminable crise politique libanaise me passionnent infiniment plus que le devenir de ces marionnettes. Mais le système médiatique a ses diktats. Puisqu’il faut réagir à « l’affaire », je m’y colle de mauvaise grâce.

Résumons les faits. Agacé par quelques sketchs irrévérencieux des Guignols (qu’il me les signale, je m’ennuierai moins devant mon écran), Vincent Bolloré annonce au conseil d’administration de Vivendi qu’il compte supprimer les Guignols de la grille de rentrée de Canal+. L’info filtre dans la presse, et c’est la mobilisation générale. La nouvelle patronne de France Ttélévisions se dit prête à leur offrir le gîte et le couvert sur le service public. Tout le monde crie à la censure, sinon au pur et simple crime, puisque ledit grand patron a eu l’indélicatesse d’annoncer la nouvelle au lendemain de la mort d’Alain de Greef, légendaire directeur des programmes de la chaîne cryptée dont la diction heurtée inspira quelques trouvailles drolatiques aux Guignols. Mais je vous parle d’un temps  – les années 1990 – que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Paris en ce temps-là ne bruissait pas encore des tweets indignés d’une classe politique qui n’aime rien tant que le ricanement facile et inoffensif des bouffons de Panurge.

Pour s’en convaincre, il suffit d’admirer les mines réjouies de nos politiques scatos jouissant de se voir déverser des tombereaux d’injures dès potron-minet par les amuseurs radios[1. Les Deux minutes de la haine se font en ricanant, hormis pour les vaches sacrées que sont Christiane Taubira, Najat Vallaud-Belkacem ou Jean-Luc Romero, bénéficiant de l’impunité due aux minorités opprimées qui pensent bien. Dire que ce deux poids deux mesures se fait appeler antiracisme…]. Ou d’écouter les éloges auxquels ont eu droit les Guignols de la part de leurs prétendues victimes, du FN au PS en passant par l’UMP, notre ricaneur de Président invoquant même une pièce du « patrimoine de la télévision ». Nous sommes au moins d’accord sur un point : l’humour et la subversion des Guignols appartiennent au passé, au même titre que Cinq colonnes à la une ou Les dossiers de l’écran. D’ailleurs, n’est-ce pas furieusement réac de vouloir conserver le patrimoine en l’état ? À ce compte-là, il faudrait cryogéniser Guy Bedos – histoire de lui rendre son talent des années Giscard – ou bien exposer la dépouille de Jacques Chancel dans le hall de France Télé, façon mausolée de Lénine…

Plus sérieusement, je n’ai aucune envie de prendre la défense d’un grand patron. Vincent Bolloré a la politique de ses intérêts, aujourd’hui comme hier. Ni plus ni moins que Martin Bouygues ou Nicolas de Tavernost – rares sont les philanthropes dans la jungle du marché. Et j’ai assez raillé l’envie de pénal murayenne du camp d’en face pour ne pas réclamer l’autodafé de rieurs qui ne font plus rire personne. À quoi bon tirer sur un cadavre ? Les Guignols manquent à leur double mission : rendre nos politicards plus caricaturaux qu’ils ne le sont et tirer le parti d’en rire avec la grâce des Jacques Martin, Jean Yanne et autres glorieux disparus. Allez, s’il faut parler bien franc, ils m’ont arraché mon dernier fou rire en 2001, lorsqu’ils couvraient la calamiteuse campagne parisienne de Philippe Séguin grimé en fétichiste SM pour l’occasion – rétrospectivement, le fait d’avoir ouvert le tapis rouge à Delanoë les situe clairement du côté du manche, mais passons. Il y a belle lurette que les épigones de Bruno Gaccio se sont fait hara-kiri tant leur outrecuidance se résume à attaquer Eric Zemmour, Frigide Barjot, le Vatican, la « World company » ou la famille Le Pen – de quoi leur assurer une popularité intacte dans les dîners en ville.

Mon baromètre d’indignation restant désespérément à zéro, je me contente de glousser devant ce spectacle affligeant : le grand manitou de Vivendi reculant face à la levée de boucliers du personnel politique, mettant en prime le boxon dans l’organigramme de Canal. L’UMP-PS-FN a eu la peau de la censure : grâce à la pression de nos élites, les Guignols et l’indépendance des médias sont saufs[2. Le même scénario se répètera-t-il avec Le Grand journal, que l’on dit sur la sellette ? Vous le saurez en regardant le prochain épisode de « Ma télé privée va craquer ».]. Ouf, le Prince a statué en son conseil, la liberté triomphe !

Bref, les Guignols m’ont enfin fait rire. Moi qui n’ai pas la trentaine, me voilà rajeuni de quinze ans…

*Photo : NO CREDIT. 00658337_000036.

De l’islamophobie comme paravent

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islamophobie salafisme isere daech

islamophobie salafisme isere daech

Vendredi dernier, en cinq points de la planète et en l’espace de quelques heures, la peste verte du djihadisme salafiste a frappé, faisant plusieurs centaines de morts. Sur une plage tunisienne, dans une mosquée du Koweït, dans une base de la mission de l’Union africaine en Somalie, dans une zone industrielle de l’Isère. Total : une centaines de victimes, sans compter la dernière offensive de l’EI sur Kobané qui s’est achevée par plus de 200 morts et, heureusement, une défaite des djihadistes.

Mais, par un mécanisme d’auto-défense psychologique, probablement pour se rassurer, certains commentateurs expliquent que cette vague d’attentats serait due à l’anniversaire de la déclaration du califat par Aboubaker Al-Bagdadi le 29 juin 2014. Peut-être. Qu’importe. Ce qu’il faut surtout expliquer, encore et toujours, c’est que les djihadistes de l’EI et consorts ont un objectif : la conquête du monde et l’application de la charia.

Pour ce faire, les salafistes appliquent avec un succès inquiétant deux stratégies :

  • la colonisation de territoires dont ils asservissent et convertissent de force les populations ou à défaut, les exterminent, et dont ils pillent les richesses.
  • l’implantation de cellules dormantes là où ils ne peuvent pas encore faire la guerre et qu’ils réveillent selon leur propre agenda pour des opérations terroristes.

En France, les gouvernements successifs ont abandonné les banlieues aux mains de ces derniers en échange de la paix sociale. Moins de drogue et moins de criminalité en contrepartie d’un blanc-seing sur leurs activités. Et de peur d’un ostracisme teinté d’islamophobie, dans l’espoir de sécuriser un vote local, régional mais aussi national, ces mêmes gouvernements ont fermé les yeux sur la montée du fondamentalisme musulman dans le monde et ont minimisé ses ravages en France.

Il est en effet difficile de lutter efficacement contre l’idéologie salafiste de certains pays qui ont financé l’EI – et peut-être le font-il encore – et les autoriser parallèlement à acquérir des hôtels de luxe, des clubs de foot ou de handball, à prendre des participations dans des groupes côtés au CAC 40, devenir le sponsor de grands prix hippiques…

La dernière action terroriste en France s’est donc produite le 26 juin dernier. Un homme de 35 ans a lancé sa voiture contre un entrepôt de bouteilles de gaz et d’acétone après avoir pris soins, tout de même, d’égorger et décapiter son employeur et d’accrocher la tête de ce dernier au grillage de l’usine entre deux drapeaux de l’EI, un noir et un blanc sur lesquels on pouvait lire la profession de foi musulmane. Il aurait enfin crié « Allahou Akbar » lors de son interpellation.

C’est ce que l’on appelle en droit des indices graves et concordants. Cela n’a pas empêché un journaliste d’une chaine d’information continue de se demander si, à tout hasard, il ne s’agirait pas d’un règlement de comptes…

À quand la thèse du déséquilibré mental? Pour bientôt manifestement car il semblerait que le suspect ait déclaré pendant sa garde à vue qu’il avait en réalité tenté de se suicider et de maquiller son geste en attentat terroriste en raison de tensions avec son employeur. Embauché au mois de mars 2015 seulement, on peine à imaginer le type de « tensions » susceptibles, en trois mois, de pousser un employé à décapiter son patron et accrocher sa tête au grillage d’une usine. Sauf s’il est fou, bien sûr…

Afin de ne pas affoler la population ou par un exercice stupéfiant d’auto-conviction, les journalistes et les experts qui se relayent sur les plateaux des journaux télévisés évoquent le loup solitaire.

Un bref rappel s’impose. Repéré à 24 ans pour ses fréquentations salafistes, fiché « S » (pour Sûreté de l’Etat) de 2006 à 2008, sorti du radar jusqu’en 2011 puis à nouveau surveillé ponctuellement jusqu’en 2014 pour des signes de radicalisation, Yassin S. se serait photographié avec la tête coupée de sa victime avant de l’envoyer à un correspondant se trouvant actuellement dans des zones de combat en Syrie. Voilà pour la solitude du loup. Espérons qu’ils ne chassent pas en meute.

Suite à ce drame atroce, et soucieux de préserver la cohésion nationale, le Président de la République a appelé à « ne pas créer de divisions inutiles, de suspicions qui seraient intolérables ». En d’autres termes, « Pas d’amalgame ».

Pas d’amalgame, bien sûr. Mais pourquoi ne pas dire la vérité tout simplement. Qu’il existe aujourd’hui un fléau islamiste qu’il faut combattre sans relâche. Que cet islamisme n’est pas la conséquence d’une islamophobie rampante mais bien un phénomène autonome, une politique de colonisation expansionniste fondée sur une application rigoureuse de l’Islam du VIIème siècle. Les chiites, les sectes pré-islamiques et autres apostats, que l’EI et Al-Nosra décapitent à l’envi en Syrie et en Irak, sont-ils de dangereux islamophobes? Que ce n’est pas être islamophobe que d’observer que les politiques migratoires française et européenne nécessitent d’être repensées, que les prêches des mosquées et des salles de prières musulmanes doivent être faits en français, que les imams doivent être formés en France, que dans une république laïque comme la nôtre, le fait religieux n’a pas à être imposé aux autres.

Les Français ne sont ni ontologiquement racistes ni idiots. Ils ne seront pas plus nombreux à faire des amalgames avant qu’après la commission d’actes abjects comme celui de Yassin S. Ils désespéreront vite, en revanche, si les gouvernants s’obstinent à vouloir ne pas voir. Quant à ceux qui font des amalgames, ils sont de la même trempe que ceux qui amalgament Juifs, sionistes, Israël et complots…

Il est grand temps d’enlever les œillères et de regarder les choses comme elles sont et non comme on voudrait qu’elles soient. La lâcheté ne paye pas. Elle humilie et laisse des tâches indélébiles dans la mémoire collective. Depuis le temps, les autorités françaises devraient le savoir.

*Photo: SIMON ISABELLE/SIPA.00489031_000005.

Le Bac Najat

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bac najat vallaud belkacem

bac najat vallaud belkacem

Il y avait eu le Bac 1968, que l’on avait, paraît-il, un peu distribué, pour cause de contestation permanente et d’émeute rampante. Les lycées étaient tous fermés ou occupés depuis le début mai, la mansuétude pouvait se comprendre. L’année d’après, on reprenait les bonnes habitudes et des exigences réelles…
Il y eut, malgré lui, le Bac Chevènement — 80% de réussite, alors que le « Che » avait suggéré « 80% au niveau Bac », ce qui n’était pas du tout la même chose. Mais les pédagos qui avaient déjà mis la main sur la rue de Grenelle étaient plus savants — et lui extorquèrent, en sus, la reconnaissance d’un Bac Professionnel doué des mêmes avantages que le Bac général, c’est-à-dire ouvrant automatiquement sur le Supérieur. Ce qui permit dès lors à 97% de bacheliers professionnels d’aller se fracasser en fac (et plus de 50% du Bac général, répétons sans cesse cette preuve du génie grenellien).

Et il y aura le Bac Najat : « Cache-misère du système éducatif », dit dans le Figaro du 2 juillet Jean-Rémy Girard, qui est vice-président du SNALC. Un Bac où l’on « trafique les résultats pour qu’ils correspondent aux objectifs affichés en amont ». On se souvient que l’année dernière (2014), l’épreuve de mathématiques avait été notée 24/20 — un concept que bien des matheux seraient en peine de nous expliquer. Cette année, on a modifié le barème de l’épreuve de physique-chimie en cours de correction, au grand dam des spécialistes de la matière, qui ne furent jamais des foudres de guerre ni de contestation, mais qui cette fois sont montés sur leurs grands chevaux. On nous prend pour des crétins ! Ben oui.
En physique comme en Français, où l’on a vite appelé Laurent Gaudé à la rescousse pour expliquer que le Tigre bleu pouvait bien, après tout, être un animal mythique et pas un fleuve voisin de l’Euphrate, on a supprimé des dizaines d’heures (combien de fois devrons-nous répéter que la réforme du collège de Vallaud-Belkacem n’a pas d’autre objectif que de supprimer des postes en supprimant des heures, exactement comme la réforme Chatel du lycée avait eu pour objectif de supprimer des heures en supprimant des postes). De sorte que jamais l’écart n’a été aussi grand entre les attentes des programmes (et pourtant, pauvres programmes !) et le niveau effectif des bacheliers. N’empêche : pour cacher ce que tout le monde sait, les notes sont surgonflées, les moyennes artificielles, les résultats truqués. Et à l’arrivée (c’est-à-dire dès septembre), les néo-bacheliers échoueront en fac ou en prépas comme les baleines échouent sur la plage, ou ne s’en sortiront qu’avec des cours particuliers : depuis quinze ans, ces cours parallèles ont prospéré grâce aux manœuvres libertaro-libérales des pédagos. Peu après la loi Jospin s’est créé Acadomia. Aujourd’hui, cette pompe à fric roule sur l’or et a été brillamment introduite en Bourse. Merci, Meirieu !

Contre cette dégradation du Bac, une seule solution, que je préconise depuis longtemps et à laquelle Jacques Julliard s’est rallié dans le dernier numéro de Marianne : supprimer le Bac. En faire un Diplôme de fin d’études, et autoriser la totalité du Supérieur à recruter sur dossier, en tenant compte des deux dernières années de lycée. On économisera ainsi plus d’un milliard d’euros (le prix du Bac, près de 70 millions d’euros, augmenté du prix du redoublement des 12% qui échouent contre toute attente), on reconquerra définitivement le mois de juin, et on forcera les élèves à travailler vraiment. Après tout, près de 50% des formations supérieures recrutent déjà ainsi — des prépas aux BTS en passant par les IUT et les cursus dérogatoires des universités — il s’en crée chaque année, pour juguler la misère.

Oui, supprimons le Bac, donnons à chaque élève un certificat de bonne vie et mœurs scolaires, et passons à autre chose. Ils ont tué le Bac à force de tricheries, de combines, de statistiques foireuses, d’ambitions ministérielles répugnantes, et de mensonges accumulés. Supprimons le Bac : les Inspecteurs qui s’y échinent pour rien s’en réjouiront, et les chefs d’établissement, qui en suent d’angoisse, y gagneront en sérénité — sans parler des profs, dégagés d’obligations stupides (surveiller) ou esclavagistes (corriger en s’asseyant sur leurs convictions), ni des élèves, enfin déstressés pour de bon — et obligés de se mettre un peu au travail.

Également en version numérique avec notre application :

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00714253_000007.

Non M. Tsipras, n’est pas Zeus qui veut!

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On connaît l’adage : Zeus rend fou ceux qu’il veut perdre. Et c’est ce qui est arrivé à de nombreux Grecs qui avaient déplu au Dieu des dieux. Or le premier d’entre eux, un certain Alexis Tsipras, soucieux de marquer sa différence avec le bas peuple qui l’avait élu, devint un peu plus fou que les autres. N’écoutant que son orgueil, qui était grand, il décida d’être Zeus à la place de Zeus.

Conscient de la difficulté de la tâche, il avait tout d’abord hésité. Dans un premier temps, il avait pensé se couler dans la belle personnalité de Prométhée. Celui qui avait gravi l’Olympe pour y dérober le feu sacré. Mais ses conseillers lui rappelèrent l’atroce châtiment que Zeus avait infligé à Prométhée pour son forfait. Attaché à un rocher du Caucase où un aigle venait lui dévorer le foie. Tsipras se ravisa.

Antée lui plaisait bien aussi. Invincible, immortel tant qu’il touchait la terre grecque. Pourquoi pas ? Mais la fin d’Antée n’était guère plus clémente que celle de Prométhée. Etouffé dans les bras d’Hercule qui l’avait arraché du sol. Et Tsipras envisagea avec effroi la perspective de connaître le même sort et de mourir étouffé à Bruxelles dans les bras d’un Hercule local, une méchante brute nommé Juncker.

Restait donc Zeus. « Eurêka » s’écria Tsipras. Et il se lança à la conquête de la déesse Europe. Il la voulait nue et soumise. Mais quand même pas très confiant dans ses capacités de séduction, il se transforma en taureau blanc pour avoir la belle. Guilleret, une fleur dans son mufle, il s’approcha d’elle, sûr de son coup. Et là il s’aperçut que la déesse Europe n’était pas aussi séduisante qu’il l’avait imaginée.

Elle se présentait sous l’aspect d’une très robuste personne. Harnachée de cuir et portant casque à pointe. Assez terrifiante dans le genre barbare germanique. Elle le toisa d’un air méprisant : « Allez dégage, et va conter fleurette à tes copines les vaches ». Humilié, vaincu, le taureau baissa la tête.

Sa fin fut tragique. Hercule s’étant aperçu qu’un imposteur se faisait passer pour Zeus rejoignit dare-dare l’Olympe. « Papa, y’a un type qui se fait passer pour toi ! ». La colère de Zeus fut terrible. Il tonna, gronda. Et décida d’infliger au blasphémateur le plus cruel des châtiments qui soit. Tsipras fut attaché à un des piliers du Parthénon et condamné à bouffer perpétuellement des drachmes…

Grèce : devenir Alexis Tsipras

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tsipras grece degaulle

tsipras grece degaulle

C’est comme le paludisme, une drôle de maladie. On peut l’attraper jeune, la soigner et penser que l’on est guéri. Plus tard constater qu’il y a des rechutes. George Bernard Shaw nous a expliqué que si on ne l’avait pas à vingt ans c’est qu’on n’avait pas de cœur, mais toujours à quarante c’est qu’on n’avait pas de tête. Il est gentil Shaw mais le virus, lorsque la tête a pris le dessus, que la fièvre est tombée, il peut sommeiller longtemps dans les tripes. Et se réveiller quand on ne s’y attend pas.

On peut avoir partagé en son temps ce qui fut la grande passion du vingtième siècle. Assisté au dévoilement du mensonge, à l’obscurcissement de l’horizon, et à la disparition de l’espérance. Voir passer l’ennemi d’hier avec une tête de vainqueur. Se résigner au verdict de l’Histoire. En bon juriste, respecter l’autorité de la chose jugée. En devenant raisonnable, en renonçant à la fraternité de l’action et en s’attendrissant sur les grandes émotions qu’on a connues. Parce qu’il faut accepter « la fin de l’Homme Rouge ». En se disant pour se consoler, parfois sans trop y croire, que le panache a permis de réussir ses échecs.

Et c’est comme cela que la vie se déroule. Qu’on assiste en spectateur à la crise financière, à celle de l’euro, constatant l’inanité des promesses et des prévisions de tous ceux qui nous avaient juré « le bonheur dans vingt ans ». En évitant les emportements inutiles lorsque l’on entend le mainstream nier l’évidence de cette Europe en crise. Voir en 2012, désabusé, dans son propre pays, un ectoplasme politique succéder à un parvenu excité pour dire la même chose et surtout faire la même chose, peut-être en pire. Il n’y aurait pas d’alternative ?

Petit coup de tonnerre dans le ciel grec de février, avec l’arrivée, surprenante, de Syriza au pouvoir.  Tsipras, Varoufakis, tiens, qui sont ces gens? Un salut amusé et retournons à notre routine.

Et un beau jour, la petite bestiole dans les tripes qui se réveille. Il y a la Grèce d’abord. » La Grèce que l’UE martyrise pour que les Italiens entendent ses cris. »[1. Formule d’un grand patron allemand rapportée par Charles Gave.] Or la Grèce, c’est ma mère. Mon père c’est Rome. Cet empire gréco-romain où la Grèce inventait la culture et Rome le politique et dont nous sommes tous issus. On dit des gens qui comme moi ont étudié le latin et le grec ancien, qu’ils ont fait « leurs humanités ». Ce n’est pas par hasard.

Le déferlement de la haine ensuite. Celle de tous ces gens qu’on déteste. Les imposteurs, et les petits valets. De BHL à Apathie, de Colombani aux Gracques en passant par les économistes appointés, ceux qui expliquent tout et ne prévoient rien. Affichant cette haine de caste avec sa gueule de raie.

Et puis enfin il y a aussi le surgissement du peuple grec sur la scène. Et voilà qui change tout. Brusquement, on n’a plus envie d’être raisonnable. On veut chanter avec lui dans la nuit tiède de Pláka, s’arsouiller au Retsina pour fêter le retour de la fraternité. En levant la tête pour contempler le Parthénon illuminé qui veille sur nous. Parce qu’il semble bien que l’on assiste aux prémices d’un tremblement de l’Histoire. Lorsque que des événements que l’on pouvait penser secondaires expriment soudain la totalité de la contradiction. Celle qui travaille et mine notre Europe. Cela s’appelle une situation révolutionnaire. Avec désormais un débat simple entre deux camps. Et avec cette nouveauté : les raisonnables honnêtes ont rejoint le camp de ceux qui veulent aider le peuple grec et refusent de le jeter dans le précipice.

Comprenons-nous bien, je ne sais absolument pas ce qui va en sortir. Du bon ou du mauvais. Peut-être la crise va-t-elle se poursuivre encore longtemps. L’histoire est un système imprévisible et on peut penser avec Hegel que c’est un procès sans finalité. Mais avec des sujets comme l’esprit, le peuple, les grands hommes.

Et sur ce dernier point il est peut-être en train de se passer quelque chose. Et si Alexis Tsipras était l’homme du Dieu Kairos, l’homme de la circonstance?

Voilà un jeune bellâtre au poil noir. Né cinq jours après l’effondrement du régime des colonels dans son pays qui surgit à 30 ans dans un champ politique aussi usé médiocre et corrompu que celui de la France. Dont on ne sait pas grand-chose, mais qui présente déjà une qualité. Être la cible d’un déferlement d’injures des petits Marquis, dont la vulgarité fébrile témoigne de la crainte qu’il inspire. Il vient ensuite de mener pendant cinq mois une négociation très difficile montrant une capacité politique étonnante. Pour maintenant demander à son peuple de revalider son mandat, en indiquant que s’il est désavoué, il quittera le pouvoir. Cela me rappelle de vieux souvenirs. Certains ont parlé de « moment gaullien ». Bien évidemment pas pour comparer, mais comme exemple.

Et justement, je voudrais me permettre de m’adresser à lui à partir de ce précédent. Charles de Gaulle disait « qu’un destin c’est la rencontre des circonstances et d’un grand caractère ». Il en savait quelque chose. « À quarante-neuf ans, j’entrais dans l’aventure, comme un homme que le destin jetait hors de toutes les séries » écrivit-il plus tard à propos du 18 juin, avant d’ajouter « j’étais comme un homme seul devant un océan qu’il prétendait traverser à la nage ».

Sans la connaître, il avait probablement fait sienne la phrase de l’aveugle de Buenos Aires, Jorge Luis Borges : « le destin d’un homme aussi long et compliqué soit-il, se résume en fait au jour où il apprend définitivement qui il est ». Le 18 juin 1940, le général de brigade sut définitivement qu’il devait devenir de Gaulle. Le chemin jusqu’à la descente des Champs-Élysées du 24 août 1944 fut difficile. Il le qualifia lui-même « d’épouvantable ».

Le tien sera lui aussi très ardu, le combat exténuant, et les adversaires sans merci. La situation qui vient de se créer peut déboucher sur tant de choses. Combien serait compréhensible l’envie de reculer, de céder, voire de se retirer. Ce n’est probablement plus possible. À défaut du bonheur, l’espoir peut redevenir une idée neuve d’abord en Grèce, ensuite en Europe. Et parce que cela marche comme ça, cela repose désormais sur tes épaules.

Charles Péguy ne te laisse pas trop le choix : «Celui qui est désigné doit marcher. Celui qui est appelé doit répondre. C’est la loi, c’est la règle, c’est le niveau des vies héroïques, c’est le niveau des vies de sainteté. »

Je crois que c’est ton tour mon garçon. Va fils, on te regarde. Il te faut maintenant devenir Alexis Tsipras. Et rappelle-toi que la cause que l’on défend vaut moins que l’honneur qu’on met à le faire.

Et ne t’inquiète pas pour moi. Si je perds encore cette fois, ce n’est pas grave, j’ai l’habitude.

 *Photo : wikicommons.

Terrorisme islamiste: Hervé Cornara, le soldat inconnu

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terrorisme attentat isere

terrorisme attentat isere

D’Hervé Cornara, il ne restera peut-être que la symbolique de décapitation. La première en France. Pour l’âme, le meurtre, la victime, repassez demain. Pour les douleurs, l’émotion, le choc, prière d’aller vers sa famille et les quelque 200 âmes de sa bourgade qui l’ont pleuré. Dans la logistique du deuil cette fois, l’Etat a fait dans le minimalisme : marches, cierges, bougies, trop coûteux en retombées, mémoire du 11 janvier oblige. Le peuple a suivi. Peu d’affiches. De spontanéité. Sidération à peine audible. Le flux médiatique tendu, ses scénarios changeants, ont ruiné l’espoir d’une communion et d’un hommage. De plus, Charlie, vous savez, ça fatigue. Et puis les flots de sang, les amas de têtes fraîchement tranchées qui peuplent les recoins, ça connaît le monde : c’est son décor. Alors à quoi bon s’émouvoir pour un mort, un seul,  quand le terrorisme pêche lui des tonnes dans les grandes eaux ? Hervé Cornara inaugure un nouveau genre, un nouveau martyre à vocation potentiellement paradigmatique : l’indifférence sur fond de déchirures. Après le relativisme, voire l’atténuation de la responsabilité des bourreaux, un pas de plus vers la culpabilisation des victimes peut-être pour vérifier qu’ils sont bien morts ?

L’histoire est une garce. Elle aime hoqueter, ré-arpenter les mêmes sillons. Hervé Cornara meurt donc dans le sillage de Charb et des autres. Souvenir : à peine le duo Kouachi s’évanouissait dans la nature, ivre de sang et repu de vengeance, que l’Islamophobie prenait, avec un aplomb irréel, la place de Cabu à la morgue. Elle devenait ainsi la victime, le problème. Le vrai. Celui de la France. De livres en débats, en passant par des campagnes rigoureusement menées, le postulat a aggloméré une insoupçonnable France dont les ressources contestataires et les relais en termes d’influence, ont été d’une redoutable efficacité. Des cendres de la marche du 11 janvier, il ne devait rester que l’islamophobie de Charlie et des fantômes catholiques, l’épouvantable laïcisme, l’amalgame, tout compte fait, raciste. Le salafisme, l’Etat islamique, le terrorisme dans le monde, la montée de l’intégrisme qui rogne la laïcité sur l’autel du differentialisme identitaire ? Une vue de l’esprit, un fantasme réactionnaire. Aucun lien avec l’islam. L’habile anesthésie des responsabilités a œuvré ! Des bourreaux donc, il ne faut retenir que des profils du ratage social français. Aussi la frustration d’une jeunesse oubliée par un Etat providence « ghettoïseur » aux relents colonialistes malodorants. A renfort de scientificité sociologique – infaillible – la leçon est sue, digérée. A la prochaine victime, au suivant

Ce devait donc être ce pauvre patron. Inconnu et victime au début de l’enquête, il a cessé de l’être une fois son identité de patron du bourreau révélée. Les journalistes experts du djihad, vizirs de Twitter, ont dès lors, forts de leurs sources solides, sommé de changer la lecture de l’affaire en dégageant l’EI du périmètre des possibles commanditaires. Exit terrorisme, entre ici différend avec patron. Les inscriptions, la profession de foi au cœur des drapeaux qui ornait la mise en scène de la tête coupée : des caprices d’une démence potentielle. Le scénario prémâché sera régurgité par le suspect lui-même quand il daignera ouvrir la bouche. « Je voulais maquiller mon acte » lâchera-t-il. Fragile émotionnellement, en conflit avec femme et patron, il a ciblé un site sous protection (Seveso), précipité sa voiture sur des bouteilles de gaz, préalablement tué son patron ; remontons encore : un passé salafiste, des fréquentations douteuses dans la mouvance intégriste. Que dit l’adage, « les fous ça ose tout et c’est… » Sauf qu’il n’était pas fou Goebbels, qui disait «  plus le mensonge est gros, plus ça passe ! » Mais que Nenni, l’acte déséquilibré refait surface, il a ses propagateurs ; mouture nouvelle dans la bouche de Claude Askolovitch : mariage entre folie et radicalisme islamiste. Pour info, L’EI ce sont donc 50 000 dégénérés mais qui tiennent un Etat, infligent des pertes, gouvernent et séduisent, mais ce sont des dégénérés… Allons ! L’enjeu de toutes ces démonstrations est évident : Il faut éloigner l’islam, le laver comme un enfant, de tout soupçons. La devise est connue. En quinze jour, on a milité pour la nature terroriste de la tuerie de Dylan Roof et pointé les mystères de Yassin Salhi. Il faut pouvoir suivre…

Quand bien même le procureur de Paris a remis un peu d’ordre dans cette abjecte foire aux hypothèses en retenant le caractère terroriste, solidement enraciné dans les preuves irréfutables qui commencent à être ébruitées, Hervé Cornara n’en retrouve pas pourtant son statut d’entière victime. Il aura été, un temps, le patron qui a crié sur son employé causant son courroux. Ça suffit à sa peine. Disparu des radars, trop peu nombreux pour être pleuré, mort à l’ombre et décapité, un temps confondu avec le supposé compagnon d’équipée du tueur, il ne jouit que de ce macabre privilège d’être le premier décapité hexagonal. Inconnu vivant, inconnu mort. Une tête. Pas d’âme. Pas l’histoire d’un père de famille sordidement assassiné. De Yassin Salhi, on saura tout, d’Hervé Cornara rien : la tête mais pas le symbole de la victime d’un terrorisme qui élit domicile en France. Une gerbe sans doute plus tard sur la flamme du soldat inconnu…

Le terrorisme ne se combat pas militairement mais idéologiquement, politiquement et socialement. Il faut sans doute d’autres morts, décapités, pour hâter la prise de conscience.

*Photo : William Abenhaim/SIPA. 00716931_000004.

De la sexualité en Amérique

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Etats-Unis viol

Etats-Unis viol

La sexualité est devenue étrange. On se vante un peu partout de l’avoir décomplexée, libérée, révolutionnée. Sur le site des Inrocks, on trouve des articles titrés « Ode à la branlette » ou d’inénarrables discussions sur ce qui détermine la beauté d’un vagin. Mais cette liberté, acquise de haute lutte, contraste avec certains élans puritains qui prétendent régir notre vie quotidienne. Ainsi, aux Etats-Unis, pays libre s’il en est, a été mis en place – au nom de la lutte contre le viol – un nouvel arsenal juridique qui pourrait bien mettre fin à tout désir non-contrôlé.

Mme Judith Shulevitz, journaliste au New-York Times, nous décrit l’étrange tour que prend la justice de son pays. Un quart des Etats américains ont déclaré que le sexe n’était pas légal sans consentement. Autrement dit, vous devez demander la permission à votre partenaire avant de commencer à le toucher. S’assurer du consentement de son partenaire avant de le déshabiller peut sembler logique. Les rapports entre un homme et une femme sont ambigus, teintés de séduction et une clarification peut être la bienvenue.  Le problème, c’est que les bonnes intentions des législateurs finissent trop souvent par se transformer en bouffées délirantes. Et la protection par virer à la répression.

L’American Law Institute, un organe composé de quatre mille juristes dont les discussions donnent parfois lieu à l’adoption de lois par le Congrès, s’est récemment réuni pour discuter de la législation sur le viol. Dans leurs documents de travail, on peut lire que les deux éléments constitutifs d’une agression sont l’absence de consentement et l’entrée en contact avec une partie du corps de l’autre, qu’elle soit vêtue ou non. Ça peut paraître flou mais, pour illustrer, on nous fournit une petite étude de cas : « Une personne A et une personne B, à l’occasion d’un rendez-vous galant, marchent dans la rue. A, se sentant d’humeur romantique et excité sexuellement, tend timidement sa main pour serrer celle de B. Il ressent un frisson au moment où leurs mains se touchent. B ne fait rien mais, six mois plus tard, porte plainte. A est coupable de « contact sexuel criminel ». »

Plus généralement, tout rapport qui n’aura pas été clairement consenti pourra être considéré comme un viol. Cette idée n’est d’ailleurs pas nouvelle. Avec le développement des études de genre, une nouvelle conception des rapports hommes-femmes est apparue. Selon celle-ci, le viol n’est pas une situation criminelle clairement différente du rapport sexuel ni un rapport amoureux qui aurait dérapé. C’est le rapport amoureux qui est un viol plus ou moins bien maquillé. Catharine Mackinnon, professeure américaine de droit à l’université du Michigan, déclare dans un de ses textes : « Le viol et le rapport sexuel ne peuvent pas être arbitrairement distingués sur la base du contenu de l’acte physique, ou du degré de contrainte en jeu, mais seulement sur le plan légal, par une norme qui est fonction de l’interprétation masculine de la relation ». Madame Mackinnon nous explique que tout rapport sexuel est entaché d’un rapport de domination.

Dans ces conditions, seule la contractualisation du rapport peut permettre de dépasser ce rapport de domination. C’est ainsi qu’apparaissent aux Etats-Unis des contrats d’un nouveau type. En Californie, une loi adoptée l’année dernière crée des contrats de consentement. Chacun des signataires y écrit qu’il a sciemment consenti à avoir un rapport sexuel. Pour plus de commodité, on peut signer le contrat avant ou après l’acte. La loi dispose entre autres que « l’existence de relations amoureuses entre les personnes concernées, où le fait qu’elles aient déjà eu des rapports sexuels ne peut pas être en soi un indicateur de consentement ». Pourquoi pas. Mais pourquoi imposer la transparence en toutes circonstances ?

Au fond, nous dit-on, l’erreur de notre ami A c’est qu’il aurait dû faire signer un papier à son amie B avant de lui toucher la main. Et tous les hommes devraient se comporter de cette manière sous peine d’être accusé de viol. Avec ce type de comportement, on aura peut-être la chance de voir disparaître la violence sexuelle. Mais il se pourrait aussi que disparaissent bêtement, au passage, les relations hommes-femmes non entièrement quadrillées par la loi. L’ambigüité, tant dénoncée par les défenseurs de la nouvelle sexualité, n’aurait-elle plus rien à faire dans les relations hommes-femmes ? Dans ce cas, on perdrait en plaisir ce qu’on gagne en sécurité. Si aujourd’hui la liberté est reine et le plaisir sexuel un droit, le frottement, l’électricité sont quant à eux proscrits. Chic, on n’est plus en danger. Mais qu’est-ce qu’on s’ennuie…

*Photo : Flickr.com

Europe: reprise ou méprise?

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investissement Europe

investissement Europe

Raymond Barre avait l’habitude d’infliger à ses auditoires cette sentence répétitive : « Les faits sont têtus. » Vu la réaction des dirigeants et des médias européens à l’échec de l’euro, il serait plus juste de dire que « l’idéologie est plus têtue que les faits ». Face à cette logique suicidaire qu’Éric Zemmour a diagnostiquée pour la France et qui semble aussi à l’œuvre dans l’espace européen, nous nous conterons de dire : « Les chiffres sont têtus. » Les dernières données des économies européennes, publiées le 13 mai, indiquent en effet deux tendances : une amélioration marginale de la situation d’ensemble en premier lieu et, en second lieu, une panne de l’investissement à peu près générale.[access capability= »lire_inedits »]

Pour une fois, les médias mainstream n’ont pas cherché à dissimuler la médiocrité de la situation française masquée par le chiffre favorable de 0,6 % de croissance trimestrielle. Ils avaient raison : la décomposition du résultat est éclairante. Décomposons donc la croissance française du trimestre écoulé :

–        0,5 % de stocks supplémentaires dans l’industrie et la distribution ;

–        0,8 % de contribution de la consommation ;

–        moins 0,2 % pour l’ensemble des investissements (sous la rubrique « Formation brute de capital fixe ») ;

–        moins 0,4 % pour l’impact du commerce extérieur : baisse des exportations, hausse des importations.

En même temps, le secteur privé aurait encore détruit 13 400 emplois durant le trimestre écoulé. Ce dernier chiffre, le plus éloquent, confirme la stagnation de l’économie, avec, une fois déduits les stocks supplémentaires, une croissance de 0,1 %…

Donnons encore deux précisions nécessaires à mes lecteurs qui ne se baignent pas chaque jour dans le fleuve de l’analyse économique. Premièrement : l’acte de vendre ou de transporter est pris en compte par la comptabilité nationale. Ainsi, lorsque la France importe plus pour sa consommation, la vente et le transport des produits concernés entrent dans le décompte de la consommation. Paradoxalement, ces importations supplémentaires contribuent à la croissance comptable. Deuxièmement, la consommation du premier trimestre n’a pas été gagée par la distribution de revenus issus de nouveaux emplois productifs. Or, tant que les entreprises ne créeront pas de nouveaux postes de travail, la croissance, aussi faible soit-elle, sera vouée à s’éteindre.

Le plus surprenant est que la baisse de l’euro et celle des carburants n’aient pas dynamisé les exportations et l’investissement. Sur les neuf derniers trimestres écoulés (c’est-à-dire depuis la chute du prix de l’énergie et l’affaiblissement de l’euro), la France a affiché huit baisses et une seule hausse des variables concernées. Quel est alors le mot juste ? Asthénie, langueur, ou plutôt nécrose ? Le choix est difficile…

Il n’y pas là de quoi arrêter l’exercice d’autosatisfaction du président normal et de son équipe. Nul doute qu’ils « maintiendront le cap » vers un futur de plus en plus improbable. Mais les données publiées par nos voisins laissent perplexe.

La zone euro s’inscrit à 0,4 % contre 0,3 % le trimestre précédent, grâce au chiffre français, dont on a vu la fragilité, au chiffre italien, positif (0,3 %) pour la première fois depuis trois ans, et au chiffre espagnol[1. Ces trois pays représentent plus de la moitié du PIB de la zone euro.] (0,9 %), qui témoigne d’une reprise forte mais à partir d’une situation de dépression tout aussi forte. Cependant, l’Angleterre a ralenti[2. David Cameron, largement réélu, a peut-être bénéficié des derniers feux de la reprise anglaise.] (0,3 % seulement) et la surpuissante Allemagne a déçu (un malheureux 0,3 %).

La déception allemande vient de la faiblesse de ses exportations industrielles vers les États-Unis et l’Asie[3. Qui préfigure peut-être des ralentissements en cours dans ces grandes régions du monde.], mais aussi de la médiocrité de l’investissement. Dans ce domaine, l’Angleterre est aussi à la traîne, avec un taux d’investissement de ses entreprises parmi les plus bas des grands pays d’Europe. Enfin, l’Italie, qui affiche une baisse de 30 % de l’investissement par rapport au niveau d’avant la grande récession, s’attend à une nouvelle baisse en 2015, annoncée par les enquêtes effectuées auprès des chefs d’entreprise de la péninsule.

Pour finir, n’oublions pas la Grèce. Sans doute, avec une production à peine supérieure au quarantième de la zone euro, on aurait pu oublier le cas hellène. Mais la magie diabolique de l’euro fait que ce confetti économique compte bien autant qu’une économie majeure. Alors que les négociations pour le refinancement grec piétinent et que le FMI prend des dispositions préalables pour agir dans l’hypothèse d’un défaut de paiement d’ici à juillet prochain, on apprend que l’économie locale a rechuté (deux trimestres négatifs consécutifs). Nos amis grecs sont promis à un été chaud, au propre comme au figuré.[/access]

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*Photo : Wikipédia.org