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Crise du porc: et l’euro dans tout ça?

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La crise que connait la filière de l’élevage en France n’est que l’un des aspects d’une crise plus générale qui touche non seulement une partie de l’agriculture mais aussi les entreprises de taille moyenne qui leurs sont liées. Si cette crise a des dimensions spécifiquement « agricoles », elle traduit aussi les problèmes que provoque l’Euro et l’Union européenne dans l’économie française.

Cette crise est en passe de devenir emblématique car elle rassemble à la fois des éléments très spécifiques de la culture rurale française et des éléments de compétition internationale (essentiellement avec l’Allemagne, l’Espagne et le Danemark). Les causes immédiates de cette crise sont en réalité multiples : il y a les « contre-sanctions » prises par la Russie en réponse aux sanctions prises contre des entreprises russes par les pays de l’Union européenne, une stagnation de la consommation de la viande de porc en France, mais aussi des problèmes spécifiques de compétitivité des fermes françaises. Ces problèmes méritent que l’on s’y arrête.

Les exploitations françaises ne sont pas rentables aux prix pratiqués par l‘Allemagne, le Danemark et l’Espagne pour plusieurs raisons. Il y a tout d’abord un problème général de la filière porcine, qui provient en partie de la taille des exploitations mais aussi (et surtout) du recours systématique dans la filière allemande aux « travailleurs détachés » qui sont payés (en salaires directs comme indirects) bien au-dessous des standards français. Vient ensuit, justement, le problème de la taille des fermes, mais cette dernière est en partie contrainte par la législation, législation qui a été prise en raison de la pollution que provoquent les exploitation porcines. Le lisier de porc est l’une des causes majeures de la pollution aux nitrates et de ses conséquences (le développement des algues vertes sur les côtes bretonnes). La législation contraint donc l’exploitant à aligner le nombre de bêtes de son exploitation à une superficie sur laquelle il peut épandre le lisier. La législation française n’est cependant pas la plus contraignante. La législation danoise est elle aussi très stricte. Une autre raison de la taille « modérée » des exploitations française est l’argument de la « qualité de vie » des animaux. Mais ici, si dans certaines exploitations les animaux sont bien élevés en plein air, dans d’autres, les conditions ne semblent pas très différentes de celles des « fermes-usines » qui existent en Allemagne et en Espagne.

Nous considèrerons le cas du Danemark comme spécifique. L’agriculture danoise s’est spécialisée dans la filière porcine depuis la fin du XIXème siècle, et elle exporte massivement sa production (vers la Grande-Bretagne mais aussi de nombreux autres pays). Les conditions d’efficacité de cette agriculture sont reconnues et les normes au moins aussi sévère qu’en France. Il est certain que les agriculteurs français auraient à apprendre de leurs confrères danois. Mais, ce n’est pas le Danemark qui est la cause de la crise en France. La concurrence allemande et espagnole est beaucoup plus sensible. Elle se concentre sur une question de coût.

La crise de la filière française a pris une dimension nouvelle quand deux des principaux transformateurs français, la société Bigard-Socopa et la société Cooperl ont décidé de boycotter le marché de Plérin, dont les cours servent de référence. Le gouvernement français, qui est confronté à cette crise larvée de la filière depuis de nombreux mois avait décidé, en accord avec els autres intervenants, de faire remonter les prix de 1,25 euro le kg vers 1,40 le kg. Or, les deux sociétés qui ont rompu cet accord prétendent qu’elles ne peuvent être compétitives à ce prix, quand le porc allemand se vend entre 1,18 euros et 1,23 euros le kg. Le retrait de ces deux sociétés du marché a provoqué sa fermeture et mis en péril de nombreuses exploitations. La réouverture de ce marché qui s’est faite ce mardi 18 août s’est traduite par une chute des cours et une part importante de la production qui est invendue.

On notera ici une contradiction dans la politique gouvernementale. Le Ministre de l’agriculture appelle à une « concertation » pour faire monter les prix. Techniquement, c’est un accord de cartel, qui est interdit par la législation européenne. Cet accord implique que les principaux acteurs soient d’accord. Si deux acteurs, représentant 30% du marché font défaut, il ne pourra être tenu. Mais, les moyens du gouvernement de contraindre les acteurs d’acheter du porc à 1,40 euros le kg, quand ils peuvent se fournir en Allemagne à 1,23 euros le kg en moyenne, sont très limités. D’où les tergiversations de Le Foll, qui sait bien que s’il utilise des moyens contraignants il se fera censurer par Bruxelles. La différence de prix de 14% (ce qui économiquement est une différence importante) s’explique largement non seulement par la taille des exploitations allemandes (et espagnoles) mais aussi par l’utilisation d’une main d’œuvre à très bon marché, ce qui équivaut à un dumping social déguisé. A ce niveau, il n’y a pas de solutions. Si le gouvernement prend des mesures coercitives, il se met en contradiction avec les règles de l’Union européenne. S’il laisse la « loi du marché » jouer, cette « loi » va nécessairement avantager des systèmes productifs qui ne sont pas nécessairement plus performant que le système français, mais qui bénéficient soit de l’accès à une main d’œuvre à bas coût, soit de normes moins contraignantes, soit parfois des deux.

Imaginons maintenant que les pays de la zone Euro aient conservés leurs monnaies nationales. L’écart entre le Deutschemark et le Franc serait d’environ 20% à 25%. Cela signifie que si le porc était acheté en France à 1,40 francs le porc allemand vaudrait 1,48 francs toutes choses étant égales par ailleurs. Même en admettant que le prix des aliments soit plus important, il y aurait une quasi-parité du fait du décalage des taux de changes entre le porc allemand et le porc français.

On pourrait aussi imaginer que, dans le cadre de l’Euro, on applique exactement les mêmes règles, tant sociales qu’environnementales, en France et en Allemagne. C’est ce qui se passerait si nous ne formions qu’un seul pays. Mais, on sait bien que l’Allemagne n’est pas prête à transiger sur sa législation sociale ni même sur un certain nombre de normes environnementales. Dans ces conditions, la « loi du marché » ne peut que produire les désordres auxquels on assiste. Car soit la concurrence est dite « libre » et elle est faussée par des distorsions de réglementation mais aussi de situations entre les pays, soit elle est dite « non faussée » et dans ce cas elle n’est pas libre et inclut des mécanismes compensatoires pour corriger justement ces distorsions. Mais, l’idée d’une « concurrence libre et non faussée » est une contradiction dans les termes. Or, c’est bien sur cette notion que repose largement le « marché unique » européen.

Ce que l’on a démontré avec le porc vaut aussi pour la viande de bœuf, la volaille, et pour le lait. Dans la mesure ou une activité agricole est de plus en plus intégrée dans une filière de transformation les différences de réglementation, de situation aussi, vont avoir un effet de plus en plus important sur le coût final du produit. On dira que c’est ce qui s’est produit en France même quand les marchés régionaux ont été mis en concurrence les uns avec les autres avec le chemin de fer. C’est indiscutablement vrai. Mais, des mécanismes de compensation ont été mis au point, qu’il s’agisse de subventions à la transformation des exploitations (et il est vrai que l’on ne cultive plus de blé en montagne alors que c’était encore le cas au XIXème siècle) ou de mécanismes de soutien au cours des matières premières, comme l’Office Interprofessionnel des Céréales (ex-Office National Interprofessionnel du blé) mis en place sous le gouvernement du Front Populaire.

En attendant, il est clair que le gouvernement tient un discours profondément contradictoire. D’un côté, il appelle à « consommer français », ce qui est très exactement le discours du Front National sur ce point. De l’autre, il ne se donne pas les moyens, en particulier en matière de réglementation quant à l’étiquetage des produits pour que les français puissent connaître de matière sure et sans risque la provenance réelle des produits qu’ils consomment. Il ne le fait pas car il est engagé dans une logique de négociations, que ce soit dans le cadre de l’UE ou dans le cadre de traités hors-UE (comme le fameux TAFTA avec les Etats-Unis), qui impliquent au contraire qu’i y ait une banalisation de l’origine réelle des produits.

Ce discours contradictoire ne pourra plus être tenu très longtemps. Entre la logique du « grand marché », qui implique une standardisation des produits au détriment des conditions de production de ces derniers et une logique plus maîtrisée des activités agro-alimentaires, il faudra choisir. On peut penser que le choix du gouvernement est fait en réalité, et ce choix va à l’opposé tant des intérêts des producteurs que de ceux des consommateurs. De ce point de vue, le rôle de l’Euro est indiscutable car il organise une fausse homogénéité (par le prix) et permet la mise en concurrence de produits qui sont en réalité issu de conditions de production très largement différentes. Derrière, et dessous, la crise de l’agriculture et des filières animales, nous retrouvons bien le rôle très pervers de l’Euro.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00720799_000015.

Retrouvez la version initiale de cet article sur le blog de Jacques Sapir.

FN : du parricide considéré comme l’un des beaux-arts

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La nouvelle est tombée hier : « dans un souci d’impartialité totale » (sic) ni Marine Le Pen ni Florian Philippot ne siègeront au sein du bureau exécutif du Front national chargé de décider du sort de Jean-Marie Le Pen. S’il fallait apporter une preuve supplémentaire de la professionnalisation du FN, la voici.

« Le Vieux », comme le surnomme la jeune garde frontiste, ne pourra prétendre avoir été écarté du parti par sa fille et son ombre maléfique. Nicolas Bay, Louis Aliot, Steeve Briois, Wallerand de Saint-Just, et Marie-Christine Arnautu se chargeront de cette basse besogne, ce qui laisse peu de doute sur l’issue de la réunion. Malgré leur extrême fidélité à Marine Le Pen, ces vieux de la vieille membres du PolitBuro – un mégrétiste repenti, monsieur gendre, le maire d’Hénin-Beaumont, l’avocat et trésorier du parti flanqué d’une autre ancienne commensale de Jean-Marie – n’ont pas attendu Philippot pour exister en politique.

On n’est jamais trahi que par les siens, pourra cependant faire valoir le Menhir qui ne se privera certainement pas du plaisir d’écorner sa fille, par exemple en rappelant la jurisprudence qui a longtemps prévalu chez les marinistes : minimiser les petites phrases du paternel, sinon feindre de les ignorer. Jusqu’à l’affaire de la « fournée » l’été dernier, Marine Le Pen accusait les médias de monter en épingle ce genre de sorties et faisait contre mauvaise fortune bon cœur en se résignant à placardiser son provocateur de père au poste de président d’honneur.

L’entretien à Rivarol a été la goutte d’eau en trop : désormais, le maintien de l’octogénaire au sein du parti est unanimement jugé préjudiciable à l’ascension du mouvement. Maintenant que la clarification attendue depuis des années a lieu, les pires adversaires du FN, de Mélenchon à Sarkozy, admettent que la fâcherie entre les deux générations des Le Pen n’est pas pure comédie. Cela enlève un argument de poids à tous les malentendants qui prétendent que le Front d’aujourd’hui équivaut à celui d’hier. Les voilà prévenus.

Elles voient des machos partout

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feminisme julien aubert macholand

Il y a un peu moins de trois ans, Pierre Salviac était l’un des journalistes sportifs les plus populaires du pays. Mais ça, c’était avant. Avant que cet habitué du « tweet » potache ne se fende d’un 140 signes sur Valérie Trierweiler, trois jours après l’élection de François Hollande : « À toutes mes consœurs je dis : “Baisez utile, vous avez une chance de vous retrouver première dame de France.” » Une blague franchement navrante, qui ne mérite certainement pas le premier prix d’élégance, mais qui a valu à son auteur… d’être viré de RTL au bout d’une heure et demie. Dans la foulée, Salviac s’excusait piteusement, comme un stagiaire désolé d’avoir préparé un café trop chaud. Le successeur de Roger Couderc a depuis perdu la voix et s’occupe… d’un site de voyages sur Internet.

Il paraît que c’est le sens de l’histoire. Et malheur à qui s’y opposerait. La chasse à l’homme des féministes, on n’y résiste pas. On y cède de peur d’être sa prochaine victime.[access capability= »lire_inedits »] Julien Aubert en sait quelque chose. Il n’est autre que le député UMP qui, en octobre dernier, avait refusé de saluer « madame LA présidente » de l’Assemblée. Résultat : une retenue sur indemnité limite illégale et des insultes à volonté. « J’ai eu droit à tout, soupire l’élu du Vaucluse, on m’a même mis dans le même panier que ce député [NDLR : Philippe Le Ray] qui avait fait des bruits de poule ! Ce qui montre leur manque de discernement total. Tout devient une attaque contre les femmes. » Depuis, Julien Aubert avoue se montrer beaucoup plus prudent. « Cette affaire m’a fait réfléchir. Pas question de baisser pavillon, mais si je continue à utiliser cette expression, on va me traiter d’horrible machiste. Alors je ne nomme plus, je parle sans désigner le titre… »

Comme le chantait Léo Ferré, dans notre beau pays, toutes les muselières ne sont pas faites pour les chiens. À l’origine de ce bâillonnement, un site Internet : Macholand. Cette plateforme de cyber-harcèlement est la créature de trois personnes, parmi lesquelles un geek doué, le militant Vert Elliott Lepers, et Caroline de Haas, fondatrice de l’association Osez le féminisme !, qui conseilla un temps Najat Vallaud-Belkacem au ministère des Droits des femmes. Lancé au moment de l’affaire Aubert, le site a exhorté ses adeptes à inonder les boîtes mail des soutiens du député. Imaginez le supplice chinois : recevoir 1 200 fois le même courrier, ça c’est du spam de progrès ! Les signataires du Manifeste des 343 salauds lancé par Causeur ont eu droit au même traitement de faveur…

Autre spécialité maison, la dénonciation du « sexisme » des pubs des grandes entreprises. Epson, par exemple, a eu le malheur de diffuser un spot pour les montres connectées où les hommes font de la course et où les femmes font des courses. Inutile de vous dire que cette pub pas très fute-fute n’a pas plu à Macholand. Lequel a commandé à 500 de ses « activistes » de bombarder la page Facebook d’Epson de leurs récriminations. 125 messages suffiront à provoquer le retrait de la réclame. Strike ! Penaud, l’animateur de la page Epson explique avoir « créé une cellule de crise dans les heures qui ont suivi la prise de connaissance du problème. On en a discuté ensemble au niveau français, puis on a fait remonter ça au niveau européen. » Une réunion de crise internationale pour… 125 messages. Rassurez-vous, depuis ce fâcheux incident, Epson assure avoir « établi un nouveau processus de création et diffusion de ses contenus ». Bref, Macholand peut dormir tranquille.

« Les féministes font peur aux grandes entreprises, confirme Valérie Planchez, vice-présidente du groupe Havas, premier publicitaire du pays. Le coût d’une polémique peut être terrible, c’est leur plus grande crainte. Peu de gens peuvent faire beaucoup de bruit et donc beaucoup de mal à une marque. »

La menace se fait omniprésente, si l’on en croit l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP), dont le jury de déontologie examine chaque semaine les doléances de la société civile. « Depuis toujours, c’est le premier motif de plainte », assure Stéphane Martin, directeur général de l’ARPP. Et leur nombre explose : 3 171 – « dont l’essentiel concernait des problématiques sexistes » – pour l’année 2014, soit sept fois plus qu’en 2013.

Ces chiffres n’ont rien d’étonnant, sachant que certaines associations féministes squattent littéralement les locaux de l’institution : « Elles poussent depuis une quinzaine d’années, constate Stéphane Martin. On croise régulièrement des représentantes des Chiennes de garde. » Pressions relayées par des représentants d’associations pro-féministes, comme le Conseil national des familles laïques (Cnafal), qui siège, lui, dans une autre instance associée à l’ARPP.

L’ARPP porte d’ailleurs une responsabilité directe dans la diffusion de cette peur puisque cette structure fixe, depuis 1935, les normes auxquelles les pubards doivent s’astreindre. « Ces règles, précise son directeur général, sont le reflet de la société civile. ». À tel point qu’aujourd’hui, « il n’y a presque plus de publicités sexistes ». Au moins aux yeux de l’Autorité, qui n’a relevé, l’an dernier, que 47 plaintes « fondées ». Stigmatisé en 2000, le phénomène du porno-chic a ainsi disparu dès 2008. C’est dire si la technostructure peut façonner le réel à sa guise, et le transformer lorsque les fils de pub renient leurs exigences idéologiques, pardon éthiques.

Les annonceurs sont d’autant plus malléables qu’une publicité coûte cher. Très cher même. « Il arrive que des parfumeurs dépensent 200 % de ce qu’ils vont gagner sur une année, explique Valérie Planchez. C’est beaucoup, beaucoup d’argent. L’audace, ça marche en matière de publicité, mais pour prendre des risques, il faut quand même avoir des couilles… »

Hélas, tout le monde n’est pas sévèrement burné. À l’Assemblée, 161 députés UMP ont remis leur courage à demain lorsqu’il s’est agi de voter la loi « pour l’égalité entre les femmes et les hommes », le 28 janvier 2014. « Beaucoup voulaient voter contre », reconnaît l’un d’entre eux, mais 161 se sont tout bonnement abstenus. De peur de se voir reprocher de s’être opposés au volet de ce projet de loi qui prévoyait de faire disparaître la notion de « détresse » attachée à l’IVG ? « Ce n’est pas glorieux, c’est une solution de repli dont je ne suis pas satisfait, continue cet élu de l’Est, visiblement affecté. Et je sais que je ne suis pas le seul à avoir des états d’âme, mais c’est une réalité, il y a des choses qu’il n’est pas de bon ton de dire. » Son collègue Rémi Delatte évoque pudiquement « l’importance des lobbies à l’Assemblée ».

Dans l’avenir radieux que nous préparent les gardes roses, on n’aura même plus besoin d’un rappel à l’ordre pour penser bien. Instruit par le scandale de la pub sexiste, le communicant d’Epson a ainsi adopté la cause de ses harceleuses, jusqu’à répéter ad nauseam : « Nous sommes contents que Macholand existe. » Et Orwell de conclure : « La lutte était terminée. Il avait remporté la victoire sur lui-même. Il aimait Big Brother. »[/access]

feminisme fourest lahaie

Également en version numérique avec notre application :

*Photo: Jonathan McIntosh.

Bienvenue dans l’espace pique-nique

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bnf espace pique nique

Improbable conjonction géométrique, fantaisie extraterrestre, palais lovecraftien de la connaissance, la BNF est une fascinante énigme architecturale plantée en bord de Seine sur une base de pyramide tronquée encadrée par quatre hautes tours coiffant comme les arêtes d’un sarcophage monstrueux l’atrium de verdure qui perce en son cœur l’incroyable monument. Mais le monstre d’acier abrite un lieu plus énigmatique encore, dont l’existence fut rappelée à l’auteur de cette chronique il y a quelque temps par un lecteur avisé. C’est l’une de ces antichambres du secret qui semblent, à seule fin de défier la raison, s’être glissées dans les interstices de l’espace et du temps pour y piéger le visiteur inconscient qui saura confusément qu’il avance tel un funambule sur le fil de l’invisible frontière séparant deux dimensions. Le moindre faux pas le précipitera à tout jamais au travers des éons de l’oubli, dans l’univers de l’inconcevable, sans le moindre espoir de revoir un jour la race des hommes. Ce lieu étrange et effrayant c’est :

L’ESPACE PIQUE-NIQUE

À gauche de l’entrée est, juste avant les vestiaires de la bibliothèque, dissimulée derrière quatre rangées de lourdes portes de métal et un pont d’acier orwellien, se niche cette étrange aberration dont le concepteur doit, c’est certain, avoir connu une fin tragique ou mystérieuse. La littérature fantastique et le cinéma nous ont laissé quelques beaux exemples d’endroits maudits : la Chambre tapissée de Walter Scott, la terrifiante maison de The Haunting of Hill House de Robert Wise, La Maison de la sorcière de Lovecraft ou La Maison Usher de Poe et même la terrible salle de bain des Envoûtés de Gombrowicz avec sa serviette hantée. A cette litanie des territoires de l’étrange, il convient aujourd’hui d’ajouter l’espace pique-nique.

Soit que les concepteurs de la BNF aient été des admirateurs de Dario Argento, soit que la bibliothèque ait été réellement construite au-dessus des ruines d’un ancien temple sataniste, il y a quelque chose dans l’espace pique-nique qui refuse de laisser l’âme du visiteur en repos. D’ailleurs, avant de s’appeler « espace pique-nique », cette sinistre antichambre sans fenêtre, entièrement tapissée de bois sombre et presque toujours déserte, se nommait « espace détente » mais la direction de la BNF dut s’aviser qu’il était impossible de se détendre dans ce décor digne de la Black Lodge de Twin Peaks, à moins d’avoir déjà accompli un bout de chemin en direction de la psychose. Le lieu fut donc discrètement rebaptisé mais pas plus cependant qu’il n’évoquait auparavant le farniente et la détente, l’espace pique-nique ne parvient aujourd’hui à inspirer au visiteur la moindre image d’abandon bucolique dans l’herbe verte ou de sieste heureuse sous les marronniers. En réalité, le hall d’entrée de l’Overlook Hotel de Shining pourrait passer pour plus chaleureux que cette vaste pièce quadrangulaire, meublée d’une dizaine de tables vides, de quatre poubelles et d’une machine à café, censée conférer à l’endroit sa raison sociale. Le plafond qui doit s’élever à près d’une dizaine de mètres du sol, supporte une forêt de lampes suspendues qui évoquent l’ambiance d’une église orthodoxe ou celle du Saint-Sépulcre de Jérusalem tandis qu’un coup d’œil sur la décoration des murs nous entraîne déjà vers des dimensions plus ésotériques encore.

Comment expliquer exactement le sens et la présence des œuvres qui ornent les murs aveugles de l’espace pique-nique et font trembler le visiteur à s’en brûler les doigts et renverser la moitié de sa tasse de café sur ses chaussures ? A gauche en entrant, se trouve un immense tableau d’Hervé Télémaque, artiste haïtien inspiré par le surréalisme, le pop art et l’art vaudou, intitulé La Cache. Sur le même mur, en progressant vers le fond de la pièce, se trouve une grande représentation en relief, par Jean-Paul Réti, du site de Khibert-Qûmran, où furent retrouvés les manuscrits de la mer morte, dans une caverne cachée pendant des siècles aux yeux des hommes. Sur le mur de droite, une autre grande toile est exposée en vis-à-vis du diorama biblique. Le Mot disparu n°1 de Gérald Thupinier. Deux larges dégoulinades grisâtres encadrent une sorte de béance plus sombre évoquant à la fois la forme menaçante de L’Ile aux Morts et une silhouette encapuchonnée levant un voile maléfique sur l’expression peinte au milieu de la toile en lettres grises : « Mot disparu ». A ce stade, la fonction ésotérique de l’endroit ne fait en effet plus aucun doute. Il y a bien un sens caché à tout cela, la solution d’une énigme susurrée à l’oreille du visiteur par l’inquiétant ronronnement d’une soufflerie dissimulée quelque part derrière les hauts panneaux de bois. La clef de la terrible énigme se trouve peut-être dans la dernière œuvre, qui occupe la portion du mur situé à droite de l’entrée, en faisant face au fond de la salle. Il s’agit de La Porte Ouverte, de Bernard Rancillac, vaste tableau d’inspiration Pop Art représentant, sur fond jaune canari, une sorte de divinité guerrière brandissant une lance en direction de deux petits chevaux à bascule, non pas figurés mais bien réels et fixés au tableau dans une position qui évoque un accouplement. A l’extrémité droite du tableau, une femme en peignoir, se penche, l’air hagard, au seuil d’un appartement dont nous distinguons le mobilier, représenté par un jeu de trompe-l’œil derrière la femme et la porte qu’elle tient ouverte.

A ce stade déjà, une angoisse sourde a saisi le visiteur. La porte peinte paraît s’ouvrir sur un univers infernal dont tentent de s’échapper la femme en peignoir et les deux petits chevaux à bascule accouplés, tandis que la divinité terrible au masque de Kali s’efforce de ramener à coups de piques ces figures grotesques de damnés dans la dimension maléfique de l’appartement en trompe-l’oeil. Abandonnant son café, son pique-nique et sa santé mentale, le visiteur tente alors de sauver son âme de la damnation picturale éternelle en fuyant l’espace pique-nique et ces évocations démoniaques financées par la DRAC Ile-de-France et le ministère de la culture. Mais si, dans sa panique, il commet l’erreur de se diriger vers le fond des salles de recherche pour y trouver l’abri du silence et de l’étude, alors il saura en levant les yeux qu’il n’était parvenu qu’au seuil de l’horreur. Au fond de la salle W, couvrant tout le mur, s’étale une représentation vivante du pandémonium, signée Martial Raysse. Dans un décor faussement naïf aux motifs vaguement orientalisants se tiennent des personnages aux visages torves et obscènes, tournés les uns vers les autres ou vers le spectateur dans une sorte de conciliabule muet et insane. « Martial Raysse, énonce la petite plaquette de présentation, propose une véritable allégorie de la parole, de la richesse du langage et de la lecture à travers son Mais dites seulement une parole. Les personnages et les symboles semblent se passer le mot, échanger des gestes qui les transforment en figures vivantes du dessein spirituel et artistique du peintre. » Même Godot prendrait sans plus attendre ses jambes à son coup et, pour ne rien savoir de plus du « dessein spirituel et artistique du peintre », le visiteur traumatisé s’enfuit également, le souffle court, s’accrochant aux rayonnages et renversant quelques piles d’ouvrages, vers l’autre extrémité du bâtiment, vers la salle de philosophie, la salle K, où son destin sera peut-être scellé à jamais. Sa fuite éperdue le mènera en effet au pied de l’œuvre de Jean-Pierre Bertrand, Partitions métalliques aux tâches de lumières : 14 lignes de 2m50 à 3m de long et 85 points de métal jaune laqué d’une dizaine de centimètres de diamètre fixés à intervalles réguliers sur le mur en béton, une « commande de l’établissement public de la Bibliothèque Nationale de France au titre du 1% artistique. »

L’an dernier, l’un des points jaunes s’est décroché sans crier gare, manquant de tomber sur la tête d’un des lecteurs, plongé dans la lecture de Kierkegaard ou Nelson Goodman. La direction de la BNF prit immédiatement des mesures d’urgence pour circonscrire la menace, déployant des barricades de contreplaqué destinées à retenir la chute d’un autre point en suspension ou celle, plus fatale encore, d’une ligne droite risquant de devenir tragiquement sécante avec le crâne d’un lecteur. Il n’y eut pas de victimes à déplorer cette fois-là mais qui sait si un malheureux, rendu fou d’angoisse par un passage de trop à l’espace pique-nique ne risque pas un jour, dans sa fuite, de se jeter la tête la première sur une « Partition métallique » qu’une force obscure et malveillante aura détachée du mur à ce moment précis. À moins que, par un juste retour des choses, une tâche de lumière en métal laqué ne se décroche à bon escient pour rencontrer, avec toute la vélocité autorisée par une chute de plusieurs mètres, la tête d’un créateur contemporain, venu travailler à quelque nouveau projet ce jour-là, et mettre à sa carrière un point final.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00710677_000024.

Deux expositions de photos de Formose et de la Chine

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chine photo formose

Plusieurs lecteurs m’ont demandé pourquoi je signe “Vera Su, photographe taiwanaise” , alors que je ne parle guère de photos de Formose, ni de celles de la Chine, ni d’ailleurs des miennes à Paris.

Je veux corriger ce déficit sans tarder en annonçant deux expositions importantes (que j’ai contribué à organiser et cataloguer), des “premières” à Paris, pendant le “Mois de la photo” 2015, et même un peu avant pour la première, dès mi-septembre.

Dans cette première tranche de blog sur ces sujets, je donne les dates, et quelques images,  pour une simple mise en bouche.

Dans une deuxième tranche, le dimanche 23 août, je donnerai plus de détails sur la première expo, et dans deux semaines, le 30 août, sur la seconde.

Enfin, ensuite, en septembre, je parlerai peut-être – plus modestement – de ma propre exposition pendant ce “Mois de la photo” 2015 à Paris.

Et comme je veux corriger ma lacune avec un certain panache, j’invite ceux de mes lecteurs qui en auront le loisir à me rejoindre pour les vernissages. Je ne sais pas encore ce qu’il y aura comme petits fours, mais le vin sera bon, et abondant.

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Les premières photographies de Formose,

par John Thomson

en avril  1871

à la Maison de la Chine

76, rue Bonaparte

75006 Paris

Métro st-Sulpice.

du lundi 14 septembre au samedi 28 novembre 2015,

du lundi au samedi, de 10 h. à 19 h. 

Entrée libre

Vernissage le jeudi 24 septembre 2015, à 18 h 30

 

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les 220 vues des 96 planches originales de

Illustrations of China & its People

de John Thomson

à la Fondation Taylor

1, rue La Bruyère

75009 Paris

Métro st-Georges

du jeudi 29 octobre au samedi 21 novembre 2015, 

du mardi au samedi de 14 h. à 20 h. 

Entrée libre

Vernissage le jeudi 29 octobre 2015, à 18 h.

Ne bronzez pas athée!

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Ce Cahier de vacances donnera aux cathos le sourire, à l’inculte la science, au tiède la foi et bien entendu aux affligés la joie. En ces temps estivaux de laxisme généralisé, comme diraient Mgr Lefebvre et les jeunes filles du parc de Reims, rien de tel qu’un profond plongeon dans le sillage de ce Pape François superhéros qui orne la couverture, plongeon vers les abysses de la première religion de France.

Servis par les délicieux dessins de Luc Tesson et une mise en page digne d’Okapi, le délogé Basile de Koch et son complice Richard de Sèze distribuent, sous l’égide de Chesterton, saint patron de l’humour catholique (si, ça existe), les leçons comme autrefois les jésuites les coups de règle sur les doigts : avec cet amour joyeux du prochain qui fait comprendre plus récalcitrant la différence entre la virginité de Marie et son Immaculée Conception. De quizz en QCM, en passant par « ces inventions catholiques qui ont changé le monde », tel le prie-dieu, la théologie la plus ardue devient un jeu d’enfant pour le lecteur qui saura, s’il a bien suivi, enfin distinguer la custode du calice, la croix potencée du chrisme ; apprendra le sens des mots embolismique et antélapsaire ; et n’oubliera pas, surtout, que jamais l’ornithorynque n’a servi à représenter le Christ.

Les auteurs n’ayant pas cru bon de réclamer le Nihil Obstat, on a pris sur nous de vérifier en bon Torquemada : elle est parfaitement orthodoxe, vous pouvez y aller. Et si peu vous chaut l’Eglise de Rome, vous pourrez au moins remettre désormais Gérard Mordillat à sa place lors des dîners en ville.

Même si l’été est bien avancé, ne vous souciez pas du lendemain : ce Cahier marche aussi pour les vacances de l’année prochaine. D’ailleurs, selon moi et quelqu’un d’autre, il est certainement valable jusqu’à la fin du monde.

Le Cahier de vacances catho, de Basile de Koch et Richard de Sèze, Le Cerf.

Caucase : Al-Qaïda contre l’Etat islamique

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Le 11 août 2015, une dépêche AFP annonçait la mort du chef de l’organisation islamiste Émirat du Caucase, Magomed Suleïmanov, insistant sur sa prétendue allégeance à l’État islamique. Or, ledit « émir » n’a jamais rallié l’organisation qu’Abou Bakr Al-Baghdadi dirige des confins de la Syrie et de l’Irak. Loin d’être anodine, une telle erreur témoigne d’une méconnaissance des conflits internes qui minent la rébellion islamiste caucasienne.

Depuis 2007, l’Émirat du Caucase revendique la souveraineté sur la partie russe du Caucase et mène une guerre de basse intensité contre la Russie, marquée notamment par deux attentats retentissants à Moscou dans le métro en 2010 et à l’aéroport de Domodedovo en 2011. Après la mort de son dirigeant historique, le Tchétchène Dokou Oumarov en septembre 2013 (date donnée par ses partisans), son successeur, le Daguestanais Aliaskhab Kebekov, a connu des difficultés pour maintenir l’unité apparente de cette structure transrégionale. Il s’est officiellement rapproché d’Al-Qaïda à partir de juillet 2014 en soutenant Al-Zawahiri dans sa querelle avec le « calife » Al-Baghdadi en Syrie. À l’instar des théologiens proches d’Al-Qaïda (Al-Maqdisi, Abou Qatada,…), Kebekov a considéré Al-Baghdadi comme un imposteur. D’après ces théoriciens, seul le premier émirat islamique – celui des Talibans- aurait eu la légitimité de fonder un califat.

Le conflit souterrain entre Al-Qaïda et l’Etat islamique a poussé les groupes de la mouvance takfiriste à se positionner. L’Émirat du Caucase, sous la domination du Tchétchène Dokou Oumarov (2007-2013) avait su rester ambigu sur ses rapports avec l’ancienne organisation de Ben Laden. Ainsi, les deux plus grands spécialistes de cette organisation divergeaient : l’Étasunien Gordon Hahn considérait l’émirat lié à Al-Qaïda tandis que le Tchétchène Maïrbek Vatchagaev voyait dans cette lecture des choses une entreprise de désinformation russe.  Avec son successeur Kebekov, l’alliance entre la multinationale de Ben Laden et l’émirat caucasien n’a plus fait aucun doute. Et c’est ainsi que, des plaines syriennes, le conflit entre Al-Qaïda et l’Etat islamique s’est déplacé dans le Caucase du Nord.

Dès décembre 2014, l’Organisation de l’Etat islamique a réussi à s’implanter au Daguestan, après la défection de dirigeants locaux de l’Emirat du Caucase. Tant et si bien qu’à la mort de Kebekov en avril 2015, l’Emirat s’est retrouvé dans une situation assez délicate : aucun leader ne s’affirmant, les émirs régionaux ont menacé de prêter serment au Califat. En juin 2015, une grande partie des leaders a ainsi prêté allégeance à Al-Baghdadi et crée la wilayat (région) du Caucase du Nord au sein du Califat. Une organisation islamiste concurrente de l’Émirat du Caucase est née.

À Kebekov a succédé Magomed Suleïmanov, connu pour ses positions virulentes à l’égard des ralliés à Al-Baghdadi quand il exerçait la fonction de qadi (juge suprême) de l’Émirat du Caucase. On ne peut donc pas décemment le dire proche de l’Etat islamique, comme l’ont fait une bonne partie des médias après sa mort la semaine dernière. Dans la mouvance jihadiste comme ailleurs, la realpolitik et les querelles d’ego prennent une place prépondérante. Terroristes, les organisations Al-Qaïda et Etat islamique n’en sont pas moins des groupes politiques avec chacune leurs intérêts…

*Image : wikipedia.

Turquie: un coup d’Etat en douce?

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erdogan turquie coup etat

Sans chars devant les sièges de la radio et de la télévision nationales ni proclamation de l’état d’urgence, la Turquie vient de subir un coup d’Etat. Et c’est peut-être parce que le scénario traditionnel d’un putsch n’a pas été respecté que les réactions tardent à venir. Mais à écouter le président turc Recep Tayyip Erdogan, un changement de régime s’est bien produit : « que vous soyez d’accord ou non, le régime turc a changé ». Ce que le locataire de la Ak Saray (littéralement « le palais blanc » c’est-à-dire la très très grande Maison blanche…) a voulu rappeler, c’est que, contrairement à son prédécesseur Abdullah Gül élu par les députés, lui, Erdogan a été plébiscité le 10 décembre 2014 par le peuple au suffrage universel direct. Il en déduit que le régime a changé : de démocratie parlementaire, la Turquie s’est muée en régime présidentiel.

Les faits remontent à fin août 2014 mais le moment est arrivé d’entériner la situation et de lui « donner un cadre légal ». Si Erdogan était un professeur de sciences politiques ou un journaliste, cette déclaration aurait été pleine de bon sens : effectivement, tout comme la Deuxième république française entre l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte à sa présidence et le coup d’Etat du 2 décembre 1851, le régime turc est coincé entre deux légitimités égales et concurrentes. Or, Erdogan n’est pas un commentateur ni un simple acteur de la politique de son pays, il est le prince-président jouant en même temps sur tous les tableaux possibles.

Au départ, le plan était tout autre. L’élection d’août 2014 devait effectivement mettre un pied dans la porte constitutionnelle. Après sa victoire l’été dernier, Erdogan avait clairement affiché son intention de changer la constitution turque à fin de renforcer et d’étendre les pouvoirs du président. Dans un meeting à Istanbul quelques semaines avant le scrutin, il avait déclaré que s’il était élu président « Une nouvelle Constitution pour une nouvelle Turquie sera(it) l’une de nos priorités ». Or, pour changer la constitution, il faut passer soit par referendum soit par une majorité qualifiée de deux tiers des députés du parlement. Erdogan ayant choisi la voie parlementaire, l’échéance a été repoussée au 7 juin 2015, date des élections législatives. Si tout allait bien, l’AKP d’Erdogan devait remporter le scrutin haut la main et ensuite mener l’opération d’amendement constitutionnel. En lieu et place de ce plan parfaitement conçu, Erdogan a eu un petit « accident » de parcours : l’AKP est bel bien sorti en tête des formations politiques mais le parti islamo-conservateur a perdu neuf points (de 49.83% en 2011 à 40.87% en 2011), 69 sièges et la majorité absolue (entre 2011 et 2015, l’AKP occupait 327 sièges sur les 550 du parlement turc). Au vu de tels résultats venus s’ajouter à sa relativement courte victoire au premier tour de la présidentielle d’août 2014 (51.79%), on peut comprendre pourquoi il n’a pas risqué la voie référendaire.

Dans ce contexte, la déclaration d’Erdogan apparaît à la fois comme un ultimatum et la première salve de la prochaine campagne législative. Car depuis les élections de juin, l’AKP n’arrive pas à former une coalition. Malgré les manœuvres dilatoires, le temps passe et le piège constitutionnel se renferme sur l’AKP : impossible de continuer « à la belge ». Erdogan n’a de cesse de déclarer que la Turquie a besoin d’une nouvelle constitution car elle aspire à  un nouvel avenir. Mais il est paradoxalement l’exemple parfait de ce qu’on peut faire dans le cadre d’une démocratie parlementaire : entre 2002 et 2014, sans pouvoir exécutifs étendus ni palais de 1500 pièces, Recep Tayyip Erdogan a joui d’un champ de manœuvre politique inédit, grâce bien sûr à ses talents, son charisme et son énergie mais aussi aux actuelles règles du jeu politique turc. Plus que la nature de son régime, il semblerait que le véritable problème de la Turquie soit l’extraordinaire ambition d’un homme pour lequel tout est devenu trop petit.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21767958_000013.

Hongrie: cachez ce migrant…

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hongrie orban immigration

Voilà un  thème qui fait la une de nos journaux: les migrants. Mot qui, pour beaucoup d’Européens, rime avec  migraine. Y compris en Hongrie.

Alors que 43 000 migrants étaient enregistrés sur toute l’année 2014, les autorités hongroises en ont dénombré près de 100 000 fin juillet. Au rythme d’un millier par jour, le seuil des 200 000 immigrés illégaux sera très vraisemblablement dépassé fin 2015. Pour un pays d’à peine 10 millions d’habitants. Des migrants venus pour leur immense majorité de Syrie et d’Afghanistan, dont une forte proportion d’enfants, arrivés par la frontière serbe. Le problème donne d’autant plus de fil à retordre au gouvernement hongrois que, malgré les allégations du gouvernement, le pays et ses habitants sont loin de rouler sur l’or.

Alors que cette question épineuse mériterait d’être abordée en concertation avec, sinon l’ensemble des partenaires européens (jusqu’à présent divisés et peu efficaces), du moins avec les pays voisins, le Premier ministre hongrois Viktor Orban a une fois de plus décidé de faire cavalier seul.

Tout d’abord en décidant d’ériger une double clôture le long de la frontière serbe, soit sur une longueur de 175 kilomètres : double rangée de grillages (1,50 mètre et 3 mètres) hérissés de barbelés et de lames de rasoir. Soit. Sauf que, dans le prolongement de cette ligne, les frontières roumaine et croate, ouvertes à tous vents, sont au moins deux à trois fois plus longues. Ces grillages aisés à contourner se révèlent également faciles à cisailler. À moins de placer un garde ou une caméra tous les 100 mètres, de faire des rondes incessantes ou d’édifier des miradors, comme au bon vieux temps du rideau de fer.  Passons. Malgré le coût astronomique de l’opération, on trouvera toujours des personnes de bonne foi pour applaudir.

Mais, pour enfoncer le clou, Viktor Orban a également lancé dans tout le pays une campagne d’affichage censée refroidir ces indésirables. Avec des messages tels que Si tu viens en Hongrie, sache que tu ne pourras pas nous prendre notre travail placardés en hongrois sur d’ immenses placards. Le hic, c’est que le pauvre Syrien ou Afghan qui tombera sur une telle affiche n’en comprendra pas un mot. De toute façon, il n’a nullement  l’intention de rester en Hongrie, mais compte surtout rejoindre l’Europe de l’Ouest. Bref, le seul intérêt de cette campagne coûteuse, davantage destinée à la population hongroise qu’aux étrangers, aura été d’inspirer des des contre-affiches parodiques aux humoristes magyars.

Un temps, le gouvernement a pensé distribuer sa propagande au coeur des pays d’émigration, c’est-à-dire dans les grands centres urbains de Syrie et d’Afghanistan, et ce dans la langue des autochtones. Mais, imaginez le pauvre Syrien qui, perdu avec femme et enfants au milieu des ruines d’Alep, tombera sur une telle affiche – pour peu qu’il reste un pan de mur pour la supporter…- lui tenant le langage suivant: Mon ami, sois donc gentil, reste sagement chez toi et ne viens pas nous embêter, car tu trouveras porte close! On a connu méthode de dissuasion plus efficace. Conscient des limites d’une telle démarche, au lieu d’y renoncer, le cabinet Orban a décidé de l’appliquer non plus en Syrie ou Afghanistan, mais dans les pays de transit: Grèce, Macédoine et Serbie. Il faut vraiment être naïf pour croire qu’un réfugié, fuyant son pays en guerre, qui aura parcouru des centaines, voire des milliers de kilomètres, rebroussera chemin au vu d’une telle affiche.

Et le projet consistant à considérer l’entrée illégale en Hongrie comme un délit passible de prison ne risque pas d’améliorer l’image d’une Hongrie hospitalière.

Si certaines couches de la population se félicitent de ce raidissement, tels ces extrémistes qui relancent l’idée d’un Hongrie rempart de la chrétienté contre l’infidèle, un récent sondage relativise le soutien de la population au camp des xénophobes. En témoignent également les nombreux élans de générosité et manifestations de soutien aux réfugiés exprimés ici ou là. Quant au fameux questionnaire que Viktor Orban a expédié aux 8 millions d’électeurs, il n’a été renvoyé que dans 15% des cas, signe que sa politique est loin de faire l’unanimité…

*Photo: Sipa. N° de reportage : 00719274_000024.

La plage blanche

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Mais oui, Tel Aviv sur Seine a été une fête pour les juifs amoureux d’Israël, et je l’espère pour quelques autres. Une fête où la haine était bannie et les pavés oubliés sous la plage.

Ce n’était pas tout à fait le cas concernant l’improvisation de Gaza plage où, pour ne pas être en reste, les pavés étaient sur la berge vigoureusement astiquée de slogans aussi haineux qu’injustes.

Et c’est bien la raison — chère Elisabeth Levy, cher Pascal Bories, que j’ai si souvent tant plaisir à lire — pour laquelle « Gaza plage représenterait une menace plus importante pour Tel Aviv que l’inverse ». En effet, même au bord de la Seine festive, on ne saurait ne tenir aucun compte de la violence et des débordements des groupuscules pro palestiniens comme le prouvent leurs nombreux passages à l’acte antisémites. Que ces groupes soient réellement sensibles au sort des personnes soumises aux différents pouvoirs locaux — que cela soit à Gaza ou en Cisjordanie — est une autre affaire. De toute évidence, pour ces nostalgiques au masque compassionnel inconscients du totalitarisme, l’idéologie l’emporte sur la raison, l’identification sur l’identité et l’icône sur la réalité.

À ceux-là, nous pouvons rappeler que leurs chers Palestiniens — non les martyrs de la propagande mortifère, mais les gens ordinaires—, furent invités à rompre le ramadan sur la plage de Tel Aviv et que l’OCDE — bien connue pour son sionisme militant — vient de saluer les efforts d’Israël pour intégrer les populations arabes au marché du travail. Ils ignorent aussi, ou feignent d’ignorer les soins régulièrement donnés dans les hôpitaux d’Israël aux Palestiniens de tous bords, notamment aux enfants. Et mille autres choses concernant l’approvisionnement de la « prison à ciel ouvert » malgré le réarmement de cette dernière.

Pourtant, dans nombre de villes et de villages, les Israéliens de toutes confessions n’oublient pas ce qu’ils doivent à la protection du Dôme de fer et à leurs abris dès avant la contre attaque ravageuse contre Gaza d’où provenaient ces tirs en juillet 2014. Aussi sont-ils nombreux à penser ce truisme, même à gauche : Gaza représente une plus grande menace pour la paix que Tel Aviv.

Crise du porc: et l’euro dans tout ça?

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crise porc euro lefoll

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La crise que connait la filière de l’élevage en France n’est que l’un des aspects d’une crise plus générale qui touche non seulement une partie de l’agriculture mais aussi les entreprises de taille moyenne qui leurs sont liées. Si cette crise a des dimensions spécifiquement « agricoles », elle traduit aussi les problèmes que provoque l’Euro et l’Union européenne dans l’économie française.

Cette crise est en passe de devenir emblématique car elle rassemble à la fois des éléments très spécifiques de la culture rurale française et des éléments de compétition internationale (essentiellement avec l’Allemagne, l’Espagne et le Danemark). Les causes immédiates de cette crise sont en réalité multiples : il y a les « contre-sanctions » prises par la Russie en réponse aux sanctions prises contre des entreprises russes par les pays de l’Union européenne, une stagnation de la consommation de la viande de porc en France, mais aussi des problèmes spécifiques de compétitivité des fermes françaises. Ces problèmes méritent que l’on s’y arrête.

Les exploitations françaises ne sont pas rentables aux prix pratiqués par l‘Allemagne, le Danemark et l’Espagne pour plusieurs raisons. Il y a tout d’abord un problème général de la filière porcine, qui provient en partie de la taille des exploitations mais aussi (et surtout) du recours systématique dans la filière allemande aux « travailleurs détachés » qui sont payés (en salaires directs comme indirects) bien au-dessous des standards français. Vient ensuit, justement, le problème de la taille des fermes, mais cette dernière est en partie contrainte par la législation, législation qui a été prise en raison de la pollution que provoquent les exploitation porcines. Le lisier de porc est l’une des causes majeures de la pollution aux nitrates et de ses conséquences (le développement des algues vertes sur les côtes bretonnes). La législation contraint donc l’exploitant à aligner le nombre de bêtes de son exploitation à une superficie sur laquelle il peut épandre le lisier. La législation française n’est cependant pas la plus contraignante. La législation danoise est elle aussi très stricte. Une autre raison de la taille « modérée » des exploitations française est l’argument de la « qualité de vie » des animaux. Mais ici, si dans certaines exploitations les animaux sont bien élevés en plein air, dans d’autres, les conditions ne semblent pas très différentes de celles des « fermes-usines » qui existent en Allemagne et en Espagne.

Nous considèrerons le cas du Danemark comme spécifique. L’agriculture danoise s’est spécialisée dans la filière porcine depuis la fin du XIXème siècle, et elle exporte massivement sa production (vers la Grande-Bretagne mais aussi de nombreux autres pays). Les conditions d’efficacité de cette agriculture sont reconnues et les normes au moins aussi sévère qu’en France. Il est certain que les agriculteurs français auraient à apprendre de leurs confrères danois. Mais, ce n’est pas le Danemark qui est la cause de la crise en France. La concurrence allemande et espagnole est beaucoup plus sensible. Elle se concentre sur une question de coût.

La crise de la filière française a pris une dimension nouvelle quand deux des principaux transformateurs français, la société Bigard-Socopa et la société Cooperl ont décidé de boycotter le marché de Plérin, dont les cours servent de référence. Le gouvernement français, qui est confronté à cette crise larvée de la filière depuis de nombreux mois avait décidé, en accord avec els autres intervenants, de faire remonter les prix de 1,25 euro le kg vers 1,40 le kg. Or, les deux sociétés qui ont rompu cet accord prétendent qu’elles ne peuvent être compétitives à ce prix, quand le porc allemand se vend entre 1,18 euros et 1,23 euros le kg. Le retrait de ces deux sociétés du marché a provoqué sa fermeture et mis en péril de nombreuses exploitations. La réouverture de ce marché qui s’est faite ce mardi 18 août s’est traduite par une chute des cours et une part importante de la production qui est invendue.

On notera ici une contradiction dans la politique gouvernementale. Le Ministre de l’agriculture appelle à une « concertation » pour faire monter les prix. Techniquement, c’est un accord de cartel, qui est interdit par la législation européenne. Cet accord implique que les principaux acteurs soient d’accord. Si deux acteurs, représentant 30% du marché font défaut, il ne pourra être tenu. Mais, les moyens du gouvernement de contraindre les acteurs d’acheter du porc à 1,40 euros le kg, quand ils peuvent se fournir en Allemagne à 1,23 euros le kg en moyenne, sont très limités. D’où les tergiversations de Le Foll, qui sait bien que s’il utilise des moyens contraignants il se fera censurer par Bruxelles. La différence de prix de 14% (ce qui économiquement est une différence importante) s’explique largement non seulement par la taille des exploitations allemandes (et espagnoles) mais aussi par l’utilisation d’une main d’œuvre à très bon marché, ce qui équivaut à un dumping social déguisé. A ce niveau, il n’y a pas de solutions. Si le gouvernement prend des mesures coercitives, il se met en contradiction avec les règles de l’Union européenne. S’il laisse la « loi du marché » jouer, cette « loi » va nécessairement avantager des systèmes productifs qui ne sont pas nécessairement plus performant que le système français, mais qui bénéficient soit de l’accès à une main d’œuvre à bas coût, soit de normes moins contraignantes, soit parfois des deux.

Imaginons maintenant que les pays de la zone Euro aient conservés leurs monnaies nationales. L’écart entre le Deutschemark et le Franc serait d’environ 20% à 25%. Cela signifie que si le porc était acheté en France à 1,40 francs le porc allemand vaudrait 1,48 francs toutes choses étant égales par ailleurs. Même en admettant que le prix des aliments soit plus important, il y aurait une quasi-parité du fait du décalage des taux de changes entre le porc allemand et le porc français.

On pourrait aussi imaginer que, dans le cadre de l’Euro, on applique exactement les mêmes règles, tant sociales qu’environnementales, en France et en Allemagne. C’est ce qui se passerait si nous ne formions qu’un seul pays. Mais, on sait bien que l’Allemagne n’est pas prête à transiger sur sa législation sociale ni même sur un certain nombre de normes environnementales. Dans ces conditions, la « loi du marché » ne peut que produire les désordres auxquels on assiste. Car soit la concurrence est dite « libre » et elle est faussée par des distorsions de réglementation mais aussi de situations entre les pays, soit elle est dite « non faussée » et dans ce cas elle n’est pas libre et inclut des mécanismes compensatoires pour corriger justement ces distorsions. Mais, l’idée d’une « concurrence libre et non faussée » est une contradiction dans les termes. Or, c’est bien sur cette notion que repose largement le « marché unique » européen.

Ce que l’on a démontré avec le porc vaut aussi pour la viande de bœuf, la volaille, et pour le lait. Dans la mesure ou une activité agricole est de plus en plus intégrée dans une filière de transformation les différences de réglementation, de situation aussi, vont avoir un effet de plus en plus important sur le coût final du produit. On dira que c’est ce qui s’est produit en France même quand les marchés régionaux ont été mis en concurrence les uns avec les autres avec le chemin de fer. C’est indiscutablement vrai. Mais, des mécanismes de compensation ont été mis au point, qu’il s’agisse de subventions à la transformation des exploitations (et il est vrai que l’on ne cultive plus de blé en montagne alors que c’était encore le cas au XIXème siècle) ou de mécanismes de soutien au cours des matières premières, comme l’Office Interprofessionnel des Céréales (ex-Office National Interprofessionnel du blé) mis en place sous le gouvernement du Front Populaire.

En attendant, il est clair que le gouvernement tient un discours profondément contradictoire. D’un côté, il appelle à « consommer français », ce qui est très exactement le discours du Front National sur ce point. De l’autre, il ne se donne pas les moyens, en particulier en matière de réglementation quant à l’étiquetage des produits pour que les français puissent connaître de matière sure et sans risque la provenance réelle des produits qu’ils consomment. Il ne le fait pas car il est engagé dans une logique de négociations, que ce soit dans le cadre de l’UE ou dans le cadre de traités hors-UE (comme le fameux TAFTA avec les Etats-Unis), qui impliquent au contraire qu’i y ait une banalisation de l’origine réelle des produits.

Ce discours contradictoire ne pourra plus être tenu très longtemps. Entre la logique du « grand marché », qui implique une standardisation des produits au détriment des conditions de production de ces derniers et une logique plus maîtrisée des activités agro-alimentaires, il faudra choisir. On peut penser que le choix du gouvernement est fait en réalité, et ce choix va à l’opposé tant des intérêts des producteurs que de ceux des consommateurs. De ce point de vue, le rôle de l’Euro est indiscutable car il organise une fausse homogénéité (par le prix) et permet la mise en concurrence de produits qui sont en réalité issu de conditions de production très largement différentes. Derrière, et dessous, la crise de l’agriculture et des filières animales, nous retrouvons bien le rôle très pervers de l’Euro.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00720799_000015.

Retrouvez la version initiale de cet article sur le blog de Jacques Sapir.

FN : du parricide considéré comme l’un des beaux-arts

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La nouvelle est tombée hier : « dans un souci d’impartialité totale » (sic) ni Marine Le Pen ni Florian Philippot ne siègeront au sein du bureau exécutif du Front national chargé de décider du sort de Jean-Marie Le Pen. S’il fallait apporter une preuve supplémentaire de la professionnalisation du FN, la voici.

« Le Vieux », comme le surnomme la jeune garde frontiste, ne pourra prétendre avoir été écarté du parti par sa fille et son ombre maléfique. Nicolas Bay, Louis Aliot, Steeve Briois, Wallerand de Saint-Just, et Marie-Christine Arnautu se chargeront de cette basse besogne, ce qui laisse peu de doute sur l’issue de la réunion. Malgré leur extrême fidélité à Marine Le Pen, ces vieux de la vieille membres du PolitBuro – un mégrétiste repenti, monsieur gendre, le maire d’Hénin-Beaumont, l’avocat et trésorier du parti flanqué d’une autre ancienne commensale de Jean-Marie – n’ont pas attendu Philippot pour exister en politique.

On n’est jamais trahi que par les siens, pourra cependant faire valoir le Menhir qui ne se privera certainement pas du plaisir d’écorner sa fille, par exemple en rappelant la jurisprudence qui a longtemps prévalu chez les marinistes : minimiser les petites phrases du paternel, sinon feindre de les ignorer. Jusqu’à l’affaire de la « fournée » l’été dernier, Marine Le Pen accusait les médias de monter en épingle ce genre de sorties et faisait contre mauvaise fortune bon cœur en se résignant à placardiser son provocateur de père au poste de président d’honneur.

L’entretien à Rivarol a été la goutte d’eau en trop : désormais, le maintien de l’octogénaire au sein du parti est unanimement jugé préjudiciable à l’ascension du mouvement. Maintenant que la clarification attendue depuis des années a lieu, les pires adversaires du FN, de Mélenchon à Sarkozy, admettent que la fâcherie entre les deux générations des Le Pen n’est pas pure comédie. Cela enlève un argument de poids à tous les malentendants qui prétendent que le Front d’aujourd’hui équivaut à celui d’hier. Les voilà prévenus.

Elles voient des machos partout

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feminisme julien aubert macholand

feminisme julien aubert macholand

Il y a un peu moins de trois ans, Pierre Salviac était l’un des journalistes sportifs les plus populaires du pays. Mais ça, c’était avant. Avant que cet habitué du « tweet » potache ne se fende d’un 140 signes sur Valérie Trierweiler, trois jours après l’élection de François Hollande : « À toutes mes consœurs je dis : “Baisez utile, vous avez une chance de vous retrouver première dame de France.” » Une blague franchement navrante, qui ne mérite certainement pas le premier prix d’élégance, mais qui a valu à son auteur… d’être viré de RTL au bout d’une heure et demie. Dans la foulée, Salviac s’excusait piteusement, comme un stagiaire désolé d’avoir préparé un café trop chaud. Le successeur de Roger Couderc a depuis perdu la voix et s’occupe… d’un site de voyages sur Internet.

Il paraît que c’est le sens de l’histoire. Et malheur à qui s’y opposerait. La chasse à l’homme des féministes, on n’y résiste pas. On y cède de peur d’être sa prochaine victime.[access capability= »lire_inedits »] Julien Aubert en sait quelque chose. Il n’est autre que le député UMP qui, en octobre dernier, avait refusé de saluer « madame LA présidente » de l’Assemblée. Résultat : une retenue sur indemnité limite illégale et des insultes à volonté. « J’ai eu droit à tout, soupire l’élu du Vaucluse, on m’a même mis dans le même panier que ce député [NDLR : Philippe Le Ray] qui avait fait des bruits de poule ! Ce qui montre leur manque de discernement total. Tout devient une attaque contre les femmes. » Depuis, Julien Aubert avoue se montrer beaucoup plus prudent. « Cette affaire m’a fait réfléchir. Pas question de baisser pavillon, mais si je continue à utiliser cette expression, on va me traiter d’horrible machiste. Alors je ne nomme plus, je parle sans désigner le titre… »

Comme le chantait Léo Ferré, dans notre beau pays, toutes les muselières ne sont pas faites pour les chiens. À l’origine de ce bâillonnement, un site Internet : Macholand. Cette plateforme de cyber-harcèlement est la créature de trois personnes, parmi lesquelles un geek doué, le militant Vert Elliott Lepers, et Caroline de Haas, fondatrice de l’association Osez le féminisme !, qui conseilla un temps Najat Vallaud-Belkacem au ministère des Droits des femmes. Lancé au moment de l’affaire Aubert, le site a exhorté ses adeptes à inonder les boîtes mail des soutiens du député. Imaginez le supplice chinois : recevoir 1 200 fois le même courrier, ça c’est du spam de progrès ! Les signataires du Manifeste des 343 salauds lancé par Causeur ont eu droit au même traitement de faveur…

Autre spécialité maison, la dénonciation du « sexisme » des pubs des grandes entreprises. Epson, par exemple, a eu le malheur de diffuser un spot pour les montres connectées où les hommes font de la course et où les femmes font des courses. Inutile de vous dire que cette pub pas très fute-fute n’a pas plu à Macholand. Lequel a commandé à 500 de ses « activistes » de bombarder la page Facebook d’Epson de leurs récriminations. 125 messages suffiront à provoquer le retrait de la réclame. Strike ! Penaud, l’animateur de la page Epson explique avoir « créé une cellule de crise dans les heures qui ont suivi la prise de connaissance du problème. On en a discuté ensemble au niveau français, puis on a fait remonter ça au niveau européen. » Une réunion de crise internationale pour… 125 messages. Rassurez-vous, depuis ce fâcheux incident, Epson assure avoir « établi un nouveau processus de création et diffusion de ses contenus ». Bref, Macholand peut dormir tranquille.

« Les féministes font peur aux grandes entreprises, confirme Valérie Planchez, vice-présidente du groupe Havas, premier publicitaire du pays. Le coût d’une polémique peut être terrible, c’est leur plus grande crainte. Peu de gens peuvent faire beaucoup de bruit et donc beaucoup de mal à une marque. »

La menace se fait omniprésente, si l’on en croit l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP), dont le jury de déontologie examine chaque semaine les doléances de la société civile. « Depuis toujours, c’est le premier motif de plainte », assure Stéphane Martin, directeur général de l’ARPP. Et leur nombre explose : 3 171 – « dont l’essentiel concernait des problématiques sexistes » – pour l’année 2014, soit sept fois plus qu’en 2013.

Ces chiffres n’ont rien d’étonnant, sachant que certaines associations féministes squattent littéralement les locaux de l’institution : « Elles poussent depuis une quinzaine d’années, constate Stéphane Martin. On croise régulièrement des représentantes des Chiennes de garde. » Pressions relayées par des représentants d’associations pro-féministes, comme le Conseil national des familles laïques (Cnafal), qui siège, lui, dans une autre instance associée à l’ARPP.

L’ARPP porte d’ailleurs une responsabilité directe dans la diffusion de cette peur puisque cette structure fixe, depuis 1935, les normes auxquelles les pubards doivent s’astreindre. « Ces règles, précise son directeur général, sont le reflet de la société civile. ». À tel point qu’aujourd’hui, « il n’y a presque plus de publicités sexistes ». Au moins aux yeux de l’Autorité, qui n’a relevé, l’an dernier, que 47 plaintes « fondées ». Stigmatisé en 2000, le phénomène du porno-chic a ainsi disparu dès 2008. C’est dire si la technostructure peut façonner le réel à sa guise, et le transformer lorsque les fils de pub renient leurs exigences idéologiques, pardon éthiques.

Les annonceurs sont d’autant plus malléables qu’une publicité coûte cher. Très cher même. « Il arrive que des parfumeurs dépensent 200 % de ce qu’ils vont gagner sur une année, explique Valérie Planchez. C’est beaucoup, beaucoup d’argent. L’audace, ça marche en matière de publicité, mais pour prendre des risques, il faut quand même avoir des couilles… »

Hélas, tout le monde n’est pas sévèrement burné. À l’Assemblée, 161 députés UMP ont remis leur courage à demain lorsqu’il s’est agi de voter la loi « pour l’égalité entre les femmes et les hommes », le 28 janvier 2014. « Beaucoup voulaient voter contre », reconnaît l’un d’entre eux, mais 161 se sont tout bonnement abstenus. De peur de se voir reprocher de s’être opposés au volet de ce projet de loi qui prévoyait de faire disparaître la notion de « détresse » attachée à l’IVG ? « Ce n’est pas glorieux, c’est une solution de repli dont je ne suis pas satisfait, continue cet élu de l’Est, visiblement affecté. Et je sais que je ne suis pas le seul à avoir des états d’âme, mais c’est une réalité, il y a des choses qu’il n’est pas de bon ton de dire. » Son collègue Rémi Delatte évoque pudiquement « l’importance des lobbies à l’Assemblée ».

Dans l’avenir radieux que nous préparent les gardes roses, on n’aura même plus besoin d’un rappel à l’ordre pour penser bien. Instruit par le scandale de la pub sexiste, le communicant d’Epson a ainsi adopté la cause de ses harceleuses, jusqu’à répéter ad nauseam : « Nous sommes contents que Macholand existe. » Et Orwell de conclure : « La lutte était terminée. Il avait remporté la victoire sur lui-même. Il aimait Big Brother. »[/access]

feminisme fourest lahaie

Également en version numérique avec notre application :

*Photo: Jonathan McIntosh.

Bienvenue dans l’espace pique-nique

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bnf espace pique nique

bnf espace pique nique

Improbable conjonction géométrique, fantaisie extraterrestre, palais lovecraftien de la connaissance, la BNF est une fascinante énigme architecturale plantée en bord de Seine sur une base de pyramide tronquée encadrée par quatre hautes tours coiffant comme les arêtes d’un sarcophage monstrueux l’atrium de verdure qui perce en son cœur l’incroyable monument. Mais le monstre d’acier abrite un lieu plus énigmatique encore, dont l’existence fut rappelée à l’auteur de cette chronique il y a quelque temps par un lecteur avisé. C’est l’une de ces antichambres du secret qui semblent, à seule fin de défier la raison, s’être glissées dans les interstices de l’espace et du temps pour y piéger le visiteur inconscient qui saura confusément qu’il avance tel un funambule sur le fil de l’invisible frontière séparant deux dimensions. Le moindre faux pas le précipitera à tout jamais au travers des éons de l’oubli, dans l’univers de l’inconcevable, sans le moindre espoir de revoir un jour la race des hommes. Ce lieu étrange et effrayant c’est :

L’ESPACE PIQUE-NIQUE

À gauche de l’entrée est, juste avant les vestiaires de la bibliothèque, dissimulée derrière quatre rangées de lourdes portes de métal et un pont d’acier orwellien, se niche cette étrange aberration dont le concepteur doit, c’est certain, avoir connu une fin tragique ou mystérieuse. La littérature fantastique et le cinéma nous ont laissé quelques beaux exemples d’endroits maudits : la Chambre tapissée de Walter Scott, la terrifiante maison de The Haunting of Hill House de Robert Wise, La Maison de la sorcière de Lovecraft ou La Maison Usher de Poe et même la terrible salle de bain des Envoûtés de Gombrowicz avec sa serviette hantée. A cette litanie des territoires de l’étrange, il convient aujourd’hui d’ajouter l’espace pique-nique.

Soit que les concepteurs de la BNF aient été des admirateurs de Dario Argento, soit que la bibliothèque ait été réellement construite au-dessus des ruines d’un ancien temple sataniste, il y a quelque chose dans l’espace pique-nique qui refuse de laisser l’âme du visiteur en repos. D’ailleurs, avant de s’appeler « espace pique-nique », cette sinistre antichambre sans fenêtre, entièrement tapissée de bois sombre et presque toujours déserte, se nommait « espace détente » mais la direction de la BNF dut s’aviser qu’il était impossible de se détendre dans ce décor digne de la Black Lodge de Twin Peaks, à moins d’avoir déjà accompli un bout de chemin en direction de la psychose. Le lieu fut donc discrètement rebaptisé mais pas plus cependant qu’il n’évoquait auparavant le farniente et la détente, l’espace pique-nique ne parvient aujourd’hui à inspirer au visiteur la moindre image d’abandon bucolique dans l’herbe verte ou de sieste heureuse sous les marronniers. En réalité, le hall d’entrée de l’Overlook Hotel de Shining pourrait passer pour plus chaleureux que cette vaste pièce quadrangulaire, meublée d’une dizaine de tables vides, de quatre poubelles et d’une machine à café, censée conférer à l’endroit sa raison sociale. Le plafond qui doit s’élever à près d’une dizaine de mètres du sol, supporte une forêt de lampes suspendues qui évoquent l’ambiance d’une église orthodoxe ou celle du Saint-Sépulcre de Jérusalem tandis qu’un coup d’œil sur la décoration des murs nous entraîne déjà vers des dimensions plus ésotériques encore.

Comment expliquer exactement le sens et la présence des œuvres qui ornent les murs aveugles de l’espace pique-nique et font trembler le visiteur à s’en brûler les doigts et renverser la moitié de sa tasse de café sur ses chaussures ? A gauche en entrant, se trouve un immense tableau d’Hervé Télémaque, artiste haïtien inspiré par le surréalisme, le pop art et l’art vaudou, intitulé La Cache. Sur le même mur, en progressant vers le fond de la pièce, se trouve une grande représentation en relief, par Jean-Paul Réti, du site de Khibert-Qûmran, où furent retrouvés les manuscrits de la mer morte, dans une caverne cachée pendant des siècles aux yeux des hommes. Sur le mur de droite, une autre grande toile est exposée en vis-à-vis du diorama biblique. Le Mot disparu n°1 de Gérald Thupinier. Deux larges dégoulinades grisâtres encadrent une sorte de béance plus sombre évoquant à la fois la forme menaçante de L’Ile aux Morts et une silhouette encapuchonnée levant un voile maléfique sur l’expression peinte au milieu de la toile en lettres grises : « Mot disparu ». A ce stade, la fonction ésotérique de l’endroit ne fait en effet plus aucun doute. Il y a bien un sens caché à tout cela, la solution d’une énigme susurrée à l’oreille du visiteur par l’inquiétant ronronnement d’une soufflerie dissimulée quelque part derrière les hauts panneaux de bois. La clef de la terrible énigme se trouve peut-être dans la dernière œuvre, qui occupe la portion du mur situé à droite de l’entrée, en faisant face au fond de la salle. Il s’agit de La Porte Ouverte, de Bernard Rancillac, vaste tableau d’inspiration Pop Art représentant, sur fond jaune canari, une sorte de divinité guerrière brandissant une lance en direction de deux petits chevaux à bascule, non pas figurés mais bien réels et fixés au tableau dans une position qui évoque un accouplement. A l’extrémité droite du tableau, une femme en peignoir, se penche, l’air hagard, au seuil d’un appartement dont nous distinguons le mobilier, représenté par un jeu de trompe-l’œil derrière la femme et la porte qu’elle tient ouverte.

A ce stade déjà, une angoisse sourde a saisi le visiteur. La porte peinte paraît s’ouvrir sur un univers infernal dont tentent de s’échapper la femme en peignoir et les deux petits chevaux à bascule accouplés, tandis que la divinité terrible au masque de Kali s’efforce de ramener à coups de piques ces figures grotesques de damnés dans la dimension maléfique de l’appartement en trompe-l’oeil. Abandonnant son café, son pique-nique et sa santé mentale, le visiteur tente alors de sauver son âme de la damnation picturale éternelle en fuyant l’espace pique-nique et ces évocations démoniaques financées par la DRAC Ile-de-France et le ministère de la culture. Mais si, dans sa panique, il commet l’erreur de se diriger vers le fond des salles de recherche pour y trouver l’abri du silence et de l’étude, alors il saura en levant les yeux qu’il n’était parvenu qu’au seuil de l’horreur. Au fond de la salle W, couvrant tout le mur, s’étale une représentation vivante du pandémonium, signée Martial Raysse. Dans un décor faussement naïf aux motifs vaguement orientalisants se tiennent des personnages aux visages torves et obscènes, tournés les uns vers les autres ou vers le spectateur dans une sorte de conciliabule muet et insane. « Martial Raysse, énonce la petite plaquette de présentation, propose une véritable allégorie de la parole, de la richesse du langage et de la lecture à travers son Mais dites seulement une parole. Les personnages et les symboles semblent se passer le mot, échanger des gestes qui les transforment en figures vivantes du dessein spirituel et artistique du peintre. » Même Godot prendrait sans plus attendre ses jambes à son coup et, pour ne rien savoir de plus du « dessein spirituel et artistique du peintre », le visiteur traumatisé s’enfuit également, le souffle court, s’accrochant aux rayonnages et renversant quelques piles d’ouvrages, vers l’autre extrémité du bâtiment, vers la salle de philosophie, la salle K, où son destin sera peut-être scellé à jamais. Sa fuite éperdue le mènera en effet au pied de l’œuvre de Jean-Pierre Bertrand, Partitions métalliques aux tâches de lumières : 14 lignes de 2m50 à 3m de long et 85 points de métal jaune laqué d’une dizaine de centimètres de diamètre fixés à intervalles réguliers sur le mur en béton, une « commande de l’établissement public de la Bibliothèque Nationale de France au titre du 1% artistique. »

L’an dernier, l’un des points jaunes s’est décroché sans crier gare, manquant de tomber sur la tête d’un des lecteurs, plongé dans la lecture de Kierkegaard ou Nelson Goodman. La direction de la BNF prit immédiatement des mesures d’urgence pour circonscrire la menace, déployant des barricades de contreplaqué destinées à retenir la chute d’un autre point en suspension ou celle, plus fatale encore, d’une ligne droite risquant de devenir tragiquement sécante avec le crâne d’un lecteur. Il n’y eut pas de victimes à déplorer cette fois-là mais qui sait si un malheureux, rendu fou d’angoisse par un passage de trop à l’espace pique-nique ne risque pas un jour, dans sa fuite, de se jeter la tête la première sur une « Partition métallique » qu’une force obscure et malveillante aura détachée du mur à ce moment précis. À moins que, par un juste retour des choses, une tâche de lumière en métal laqué ne se décroche à bon escient pour rencontrer, avec toute la vélocité autorisée par une chute de plusieurs mètres, la tête d’un créateur contemporain, venu travailler à quelque nouveau projet ce jour-là, et mettre à sa carrière un point final.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00710677_000024.

Deux expositions de photos de Formose et de la Chine

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chine photo formose

chine photo formose

Plusieurs lecteurs m’ont demandé pourquoi je signe “Vera Su, photographe taiwanaise” , alors que je ne parle guère de photos de Formose, ni de celles de la Chine, ni d’ailleurs des miennes à Paris.

Je veux corriger ce déficit sans tarder en annonçant deux expositions importantes (que j’ai contribué à organiser et cataloguer), des “premières” à Paris, pendant le “Mois de la photo” 2015, et même un peu avant pour la première, dès mi-septembre.

Dans cette première tranche de blog sur ces sujets, je donne les dates, et quelques images,  pour une simple mise en bouche.

Dans une deuxième tranche, le dimanche 23 août, je donnerai plus de détails sur la première expo, et dans deux semaines, le 30 août, sur la seconde.

Enfin, ensuite, en septembre, je parlerai peut-être – plus modestement – de ma propre exposition pendant ce “Mois de la photo” 2015 à Paris.

Et comme je veux corriger ma lacune avec un certain panache, j’invite ceux de mes lecteurs qui en auront le loisir à me rejoindre pour les vernissages. Je ne sais pas encore ce qu’il y aura comme petits fours, mais le vin sera bon, et abondant.

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Les premières photographies de Formose,

par John Thomson

en avril  1871

à la Maison de la Chine

76, rue Bonaparte

75006 Paris

Métro st-Sulpice.

du lundi 14 septembre au samedi 28 novembre 2015,

du lundi au samedi, de 10 h. à 19 h. 

Entrée libre

Vernissage le jeudi 24 septembre 2015, à 18 h 30

 

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les 220 vues des 96 planches originales de

Illustrations of China & its People

de John Thomson

à la Fondation Taylor

1, rue La Bruyère

75009 Paris

Métro st-Georges

du jeudi 29 octobre au samedi 21 novembre 2015, 

du mardi au samedi de 14 h. à 20 h. 

Entrée libre

Vernissage le jeudi 29 octobre 2015, à 18 h.

Ne bronzez pas athée!

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Ce Cahier de vacances donnera aux cathos le sourire, à l’inculte la science, au tiède la foi et bien entendu aux affligés la joie. En ces temps estivaux de laxisme généralisé, comme diraient Mgr Lefebvre et les jeunes filles du parc de Reims, rien de tel qu’un profond plongeon dans le sillage de ce Pape François superhéros qui orne la couverture, plongeon vers les abysses de la première religion de France.

Servis par les délicieux dessins de Luc Tesson et une mise en page digne d’Okapi, le délogé Basile de Koch et son complice Richard de Sèze distribuent, sous l’égide de Chesterton, saint patron de l’humour catholique (si, ça existe), les leçons comme autrefois les jésuites les coups de règle sur les doigts : avec cet amour joyeux du prochain qui fait comprendre plus récalcitrant la différence entre la virginité de Marie et son Immaculée Conception. De quizz en QCM, en passant par « ces inventions catholiques qui ont changé le monde », tel le prie-dieu, la théologie la plus ardue devient un jeu d’enfant pour le lecteur qui saura, s’il a bien suivi, enfin distinguer la custode du calice, la croix potencée du chrisme ; apprendra le sens des mots embolismique et antélapsaire ; et n’oubliera pas, surtout, que jamais l’ornithorynque n’a servi à représenter le Christ.

Les auteurs n’ayant pas cru bon de réclamer le Nihil Obstat, on a pris sur nous de vérifier en bon Torquemada : elle est parfaitement orthodoxe, vous pouvez y aller. Et si peu vous chaut l’Eglise de Rome, vous pourrez au moins remettre désormais Gérard Mordillat à sa place lors des dîners en ville.

Même si l’été est bien avancé, ne vous souciez pas du lendemain : ce Cahier marche aussi pour les vacances de l’année prochaine. D’ailleurs, selon moi et quelqu’un d’autre, il est certainement valable jusqu’à la fin du monde.

Le Cahier de vacances catho, de Basile de Koch et Richard de Sèze, Le Cerf.

Le cahier de vacances catho

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Caucase : Al-Qaïda contre l’Etat islamique

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caucase russie emirat qaida

caucase russie emirat qaida

Le 11 août 2015, une dépêche AFP annonçait la mort du chef de l’organisation islamiste Émirat du Caucase, Magomed Suleïmanov, insistant sur sa prétendue allégeance à l’État islamique. Or, ledit « émir » n’a jamais rallié l’organisation qu’Abou Bakr Al-Baghdadi dirige des confins de la Syrie et de l’Irak. Loin d’être anodine, une telle erreur témoigne d’une méconnaissance des conflits internes qui minent la rébellion islamiste caucasienne.

Depuis 2007, l’Émirat du Caucase revendique la souveraineté sur la partie russe du Caucase et mène une guerre de basse intensité contre la Russie, marquée notamment par deux attentats retentissants à Moscou dans le métro en 2010 et à l’aéroport de Domodedovo en 2011. Après la mort de son dirigeant historique, le Tchétchène Dokou Oumarov en septembre 2013 (date donnée par ses partisans), son successeur, le Daguestanais Aliaskhab Kebekov, a connu des difficultés pour maintenir l’unité apparente de cette structure transrégionale. Il s’est officiellement rapproché d’Al-Qaïda à partir de juillet 2014 en soutenant Al-Zawahiri dans sa querelle avec le « calife » Al-Baghdadi en Syrie. À l’instar des théologiens proches d’Al-Qaïda (Al-Maqdisi, Abou Qatada,…), Kebekov a considéré Al-Baghdadi comme un imposteur. D’après ces théoriciens, seul le premier émirat islamique – celui des Talibans- aurait eu la légitimité de fonder un califat.

Le conflit souterrain entre Al-Qaïda et l’Etat islamique a poussé les groupes de la mouvance takfiriste à se positionner. L’Émirat du Caucase, sous la domination du Tchétchène Dokou Oumarov (2007-2013) avait su rester ambigu sur ses rapports avec l’ancienne organisation de Ben Laden. Ainsi, les deux plus grands spécialistes de cette organisation divergeaient : l’Étasunien Gordon Hahn considérait l’émirat lié à Al-Qaïda tandis que le Tchétchène Maïrbek Vatchagaev voyait dans cette lecture des choses une entreprise de désinformation russe.  Avec son successeur Kebekov, l’alliance entre la multinationale de Ben Laden et l’émirat caucasien n’a plus fait aucun doute. Et c’est ainsi que, des plaines syriennes, le conflit entre Al-Qaïda et l’Etat islamique s’est déplacé dans le Caucase du Nord.

Dès décembre 2014, l’Organisation de l’Etat islamique a réussi à s’implanter au Daguestan, après la défection de dirigeants locaux de l’Emirat du Caucase. Tant et si bien qu’à la mort de Kebekov en avril 2015, l’Emirat s’est retrouvé dans une situation assez délicate : aucun leader ne s’affirmant, les émirs régionaux ont menacé de prêter serment au Califat. En juin 2015, une grande partie des leaders a ainsi prêté allégeance à Al-Baghdadi et crée la wilayat (région) du Caucase du Nord au sein du Califat. Une organisation islamiste concurrente de l’Émirat du Caucase est née.

À Kebekov a succédé Magomed Suleïmanov, connu pour ses positions virulentes à l’égard des ralliés à Al-Baghdadi quand il exerçait la fonction de qadi (juge suprême) de l’Émirat du Caucase. On ne peut donc pas décemment le dire proche de l’Etat islamique, comme l’ont fait une bonne partie des médias après sa mort la semaine dernière. Dans la mouvance jihadiste comme ailleurs, la realpolitik et les querelles d’ego prennent une place prépondérante. Terroristes, les organisations Al-Qaïda et Etat islamique n’en sont pas moins des groupes politiques avec chacune leurs intérêts…

*Image : wikipedia.

Turquie: un coup d’Etat en douce?

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erdogan turquie coup etat

erdogan turquie coup etat

Sans chars devant les sièges de la radio et de la télévision nationales ni proclamation de l’état d’urgence, la Turquie vient de subir un coup d’Etat. Et c’est peut-être parce que le scénario traditionnel d’un putsch n’a pas été respecté que les réactions tardent à venir. Mais à écouter le président turc Recep Tayyip Erdogan, un changement de régime s’est bien produit : « que vous soyez d’accord ou non, le régime turc a changé ». Ce que le locataire de la Ak Saray (littéralement « le palais blanc » c’est-à-dire la très très grande Maison blanche…) a voulu rappeler, c’est que, contrairement à son prédécesseur Abdullah Gül élu par les députés, lui, Erdogan a été plébiscité le 10 décembre 2014 par le peuple au suffrage universel direct. Il en déduit que le régime a changé : de démocratie parlementaire, la Turquie s’est muée en régime présidentiel.

Les faits remontent à fin août 2014 mais le moment est arrivé d’entériner la situation et de lui « donner un cadre légal ». Si Erdogan était un professeur de sciences politiques ou un journaliste, cette déclaration aurait été pleine de bon sens : effectivement, tout comme la Deuxième république française entre l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte à sa présidence et le coup d’Etat du 2 décembre 1851, le régime turc est coincé entre deux légitimités égales et concurrentes. Or, Erdogan n’est pas un commentateur ni un simple acteur de la politique de son pays, il est le prince-président jouant en même temps sur tous les tableaux possibles.

Au départ, le plan était tout autre. L’élection d’août 2014 devait effectivement mettre un pied dans la porte constitutionnelle. Après sa victoire l’été dernier, Erdogan avait clairement affiché son intention de changer la constitution turque à fin de renforcer et d’étendre les pouvoirs du président. Dans un meeting à Istanbul quelques semaines avant le scrutin, il avait déclaré que s’il était élu président « Une nouvelle Constitution pour une nouvelle Turquie sera(it) l’une de nos priorités ». Or, pour changer la constitution, il faut passer soit par referendum soit par une majorité qualifiée de deux tiers des députés du parlement. Erdogan ayant choisi la voie parlementaire, l’échéance a été repoussée au 7 juin 2015, date des élections législatives. Si tout allait bien, l’AKP d’Erdogan devait remporter le scrutin haut la main et ensuite mener l’opération d’amendement constitutionnel. En lieu et place de ce plan parfaitement conçu, Erdogan a eu un petit « accident » de parcours : l’AKP est bel bien sorti en tête des formations politiques mais le parti islamo-conservateur a perdu neuf points (de 49.83% en 2011 à 40.87% en 2011), 69 sièges et la majorité absolue (entre 2011 et 2015, l’AKP occupait 327 sièges sur les 550 du parlement turc). Au vu de tels résultats venus s’ajouter à sa relativement courte victoire au premier tour de la présidentielle d’août 2014 (51.79%), on peut comprendre pourquoi il n’a pas risqué la voie référendaire.

Dans ce contexte, la déclaration d’Erdogan apparaît à la fois comme un ultimatum et la première salve de la prochaine campagne législative. Car depuis les élections de juin, l’AKP n’arrive pas à former une coalition. Malgré les manœuvres dilatoires, le temps passe et le piège constitutionnel se renferme sur l’AKP : impossible de continuer « à la belge ». Erdogan n’a de cesse de déclarer que la Turquie a besoin d’une nouvelle constitution car elle aspire à  un nouvel avenir. Mais il est paradoxalement l’exemple parfait de ce qu’on peut faire dans le cadre d’une démocratie parlementaire : entre 2002 et 2014, sans pouvoir exécutifs étendus ni palais de 1500 pièces, Recep Tayyip Erdogan a joui d’un champ de manœuvre politique inédit, grâce bien sûr à ses talents, son charisme et son énergie mais aussi aux actuelles règles du jeu politique turc. Plus que la nature de son régime, il semblerait que le véritable problème de la Turquie soit l’extraordinaire ambition d’un homme pour lequel tout est devenu trop petit.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21767958_000013.

Hongrie: cachez ce migrant…

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hongrie orban immigration

hongrie orban immigration

Voilà un  thème qui fait la une de nos journaux: les migrants. Mot qui, pour beaucoup d’Européens, rime avec  migraine. Y compris en Hongrie.

Alors que 43 000 migrants étaient enregistrés sur toute l’année 2014, les autorités hongroises en ont dénombré près de 100 000 fin juillet. Au rythme d’un millier par jour, le seuil des 200 000 immigrés illégaux sera très vraisemblablement dépassé fin 2015. Pour un pays d’à peine 10 millions d’habitants. Des migrants venus pour leur immense majorité de Syrie et d’Afghanistan, dont une forte proportion d’enfants, arrivés par la frontière serbe. Le problème donne d’autant plus de fil à retordre au gouvernement hongrois que, malgré les allégations du gouvernement, le pays et ses habitants sont loin de rouler sur l’or.

Alors que cette question épineuse mériterait d’être abordée en concertation avec, sinon l’ensemble des partenaires européens (jusqu’à présent divisés et peu efficaces), du moins avec les pays voisins, le Premier ministre hongrois Viktor Orban a une fois de plus décidé de faire cavalier seul.

Tout d’abord en décidant d’ériger une double clôture le long de la frontière serbe, soit sur une longueur de 175 kilomètres : double rangée de grillages (1,50 mètre et 3 mètres) hérissés de barbelés et de lames de rasoir. Soit. Sauf que, dans le prolongement de cette ligne, les frontières roumaine et croate, ouvertes à tous vents, sont au moins deux à trois fois plus longues. Ces grillages aisés à contourner se révèlent également faciles à cisailler. À moins de placer un garde ou une caméra tous les 100 mètres, de faire des rondes incessantes ou d’édifier des miradors, comme au bon vieux temps du rideau de fer.  Passons. Malgré le coût astronomique de l’opération, on trouvera toujours des personnes de bonne foi pour applaudir.

Mais, pour enfoncer le clou, Viktor Orban a également lancé dans tout le pays une campagne d’affichage censée refroidir ces indésirables. Avec des messages tels que Si tu viens en Hongrie, sache que tu ne pourras pas nous prendre notre travail placardés en hongrois sur d’ immenses placards. Le hic, c’est que le pauvre Syrien ou Afghan qui tombera sur une telle affiche n’en comprendra pas un mot. De toute façon, il n’a nullement  l’intention de rester en Hongrie, mais compte surtout rejoindre l’Europe de l’Ouest. Bref, le seul intérêt de cette campagne coûteuse, davantage destinée à la population hongroise qu’aux étrangers, aura été d’inspirer des des contre-affiches parodiques aux humoristes magyars.

Un temps, le gouvernement a pensé distribuer sa propagande au coeur des pays d’émigration, c’est-à-dire dans les grands centres urbains de Syrie et d’Afghanistan, et ce dans la langue des autochtones. Mais, imaginez le pauvre Syrien qui, perdu avec femme et enfants au milieu des ruines d’Alep, tombera sur une telle affiche – pour peu qu’il reste un pan de mur pour la supporter…- lui tenant le langage suivant: Mon ami, sois donc gentil, reste sagement chez toi et ne viens pas nous embêter, car tu trouveras porte close! On a connu méthode de dissuasion plus efficace. Conscient des limites d’une telle démarche, au lieu d’y renoncer, le cabinet Orban a décidé de l’appliquer non plus en Syrie ou Afghanistan, mais dans les pays de transit: Grèce, Macédoine et Serbie. Il faut vraiment être naïf pour croire qu’un réfugié, fuyant son pays en guerre, qui aura parcouru des centaines, voire des milliers de kilomètres, rebroussera chemin au vu d’une telle affiche.

Et le projet consistant à considérer l’entrée illégale en Hongrie comme un délit passible de prison ne risque pas d’améliorer l’image d’une Hongrie hospitalière.

Si certaines couches de la population se félicitent de ce raidissement, tels ces extrémistes qui relancent l’idée d’un Hongrie rempart de la chrétienté contre l’infidèle, un récent sondage relativise le soutien de la population au camp des xénophobes. En témoignent également les nombreux élans de générosité et manifestations de soutien aux réfugiés exprimés ici ou là. Quant au fameux questionnaire que Viktor Orban a expédié aux 8 millions d’électeurs, il n’a été renvoyé que dans 15% des cas, signe que sa politique est loin de faire l’unanimité…

*Photo: Sipa. N° de reportage : 00719274_000024.

La plage blanche

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Mais oui, Tel Aviv sur Seine a été une fête pour les juifs amoureux d’Israël, et je l’espère pour quelques autres. Une fête où la haine était bannie et les pavés oubliés sous la plage.

Ce n’était pas tout à fait le cas concernant l’improvisation de Gaza plage où, pour ne pas être en reste, les pavés étaient sur la berge vigoureusement astiquée de slogans aussi haineux qu’injustes.

Et c’est bien la raison — chère Elisabeth Levy, cher Pascal Bories, que j’ai si souvent tant plaisir à lire — pour laquelle « Gaza plage représenterait une menace plus importante pour Tel Aviv que l’inverse ». En effet, même au bord de la Seine festive, on ne saurait ne tenir aucun compte de la violence et des débordements des groupuscules pro palestiniens comme le prouvent leurs nombreux passages à l’acte antisémites. Que ces groupes soient réellement sensibles au sort des personnes soumises aux différents pouvoirs locaux — que cela soit à Gaza ou en Cisjordanie — est une autre affaire. De toute évidence, pour ces nostalgiques au masque compassionnel inconscients du totalitarisme, l’idéologie l’emporte sur la raison, l’identification sur l’identité et l’icône sur la réalité.

À ceux-là, nous pouvons rappeler que leurs chers Palestiniens — non les martyrs de la propagande mortifère, mais les gens ordinaires—, furent invités à rompre le ramadan sur la plage de Tel Aviv et que l’OCDE — bien connue pour son sionisme militant — vient de saluer les efforts d’Israël pour intégrer les populations arabes au marché du travail. Ils ignorent aussi, ou feignent d’ignorer les soins régulièrement donnés dans les hôpitaux d’Israël aux Palestiniens de tous bords, notamment aux enfants. Et mille autres choses concernant l’approvisionnement de la « prison à ciel ouvert » malgré le réarmement de cette dernière.

Pourtant, dans nombre de villes et de villages, les Israéliens de toutes confessions n’oublient pas ce qu’ils doivent à la protection du Dôme de fer et à leurs abris dès avant la contre attaque ravageuse contre Gaza d’où provenaient ces tirs en juillet 2014. Aussi sont-ils nombreux à penser ce truisme, même à gauche : Gaza représente une plus grande menace pour la paix que Tel Aviv.