Les Américains sont venus en Afghanistan en 2002 pour débarrasser le peuple afghan de la menace talibane. Plus de 10 ans après, faute de pouvoir instaurer l’ordre, ils sont forcés de se reposer sur des hommes qui violent des enfants. Ecœurés par la loi du silence, certains militaires ont perdu foi en ce qu’ils faisaient.
Le soldat Lance Buckley a été la victime collatérale des crimes des soldats afghans. Un soir, il confie à son père au téléphone : « La nuit, nous pouvons les entendre crier, mais nous ne sommes pas autorisés à faire quoi que ce soit. » Son père, qui rapporte la conversation au New York Times, lui conseille alors d’en parler à ses supérieurs. Mais, explique-t-il, son fils lui a seulement répondu que « ses officiers lui disaient de détourner le regard parce que c’était un fait culturel ».
Suite à la mort de son fils, Gregory Buckley Sr. a accusé l’armée américaine et porté plainte contre elle. En effet, Lance Buckley est mort assassiné, en 2012, par l’un des garçons qui vivaient dans sa caserne sous la surveillance d’un officier de police afghan protégé par les autorités américaines : Sarwar Jan.
Cet homme était pourtant précédé d’une drôle de réputation. En 2010, il avait un échappé à un jugement demandé par les autorités américaines elles-mêmes. Il était notamment soupçonné d’enlèvements enfants, de corruption et de collaboration avec les Talibans. Deux ans après, il est affecté au poste de Lance Buckley dans la province d’Helmand, au sud du pays, lieu hautement stratégique car accueillant une bonne partie de la culture d’opium afghane.
Aujourd’hui, M. Jan a été à nouveau déplacé. Il a même obtenu une promotion à un poste situé dans la même province. Dans une récente interview, il a nié avoir détenu des enfants pour en faire des esclaves sexuels, et avoir eu des rapports avec le garçon qui a tué trois marines dont Lance Buckley. « Non, tout cela est faux », a-t-il déclaré. Pourtant, dans la région, les gens avancent discrètement que M. Jan a un « problème de dents » – une expression locale pour désigner les comportements pédophiles.
En Afghanistan, les Américains font donc face à une situation paradoxale. D’autant que le cas de Lance Buckley n’est pas le seul. Et si tous les soldats américains ne meurent pas sous les coups des enfants violentés, certains sont enjoints de se taire quand ils évoquent certains comportements inacceptables.
C’est le cas du capitaine Dan Quinn, convoqué en commission de discipline pour avoir frappé un soldat afghan qui gardait un enfant attaché à son lit. Dans son cas, obéir aux ordres revenait à fermer les yeux devant les actes des miliciens formés par son armée. Conséquence : Dan Quinn a été relevé de ses fonctions et éloigné de l’Afghanistan. Il a, depuis, quitté l’armée.
Un autre homme, interrogé par le New York Times, est menacé de subir le même traitement. Le sergent Charles Martland, membre des forces spéciales autrefois décoré pour ses faits de guerre, pourrait bientôt être radié de l’armée. Son cas est remonté jusqu’au Congrès américain où le Représentant Républicain Duncan Hunter a pris sa défense, dans une lettre à l’inspecteur général du Pentagone : « L’Armée soutient que Martland et les autres auraient dû détourner leurs regards (une idée qui selon moi est un non-sens). »
Interrogés sur le cas du sergent Martland, les chefs d’état-major ont refusé de répondre en invoquant le secret du dossier. Mais en questionnant le Colonel Brian Tribus, porte-parole du commandement de l’armée américaine en Afghanistan, leNew York Times a obtenu cette réponse par mail : « Généralement, les allégations d’abus sexuels sur mineurs par les membres de la police militaire afghane tombent sous le coup de la loi pénale locale. Il n’est pas expressément requis que le personnel militaire américain nous les rapporte ». Il ajoute cependant qu’il existe une exception dans le cas où le viol est utilisé comme une arme de guerre.
Bien entendu, cette politique d’intervention minimale a pour but de maintenir de bonnes relations entre les soldats américains et les policiers afghans qu’ils ont eux-mêmes formés pour affronter les Talibans. Le journaliste du Times parle aussi d’une certaine « réticence à imposer des valeurs culturelles dans un pays où la pédérastie est répandu ».
Au sein de l’armée, certains soldats ont en tout cas reconnu que ce choix politique avait du sens, même s’ils étaient eux-mêmes choqués par ce dont ils avaient pu être témoins. Ainsi, un ancien marine explique : « Le plus important était de combattre les Talibans, ce n’était pas d’arrêter les molestations. »
Pourtant, le capitaine Dan Quinn a vite compris l’impasse dans laquelle se trouvaient les soldats américains, condamnés à arbitrer un combat entre deux groupes violents : « La raison pour laquelle nous sommes venus est que nous avons entendu parler des choses terribles que les Talibans faisaient au peuple, comment ils bafouaient les droits de l’homme. Mais nous mettions au pouvoir des hommes qui faisaient des choses pires que les Talibans – les hommes les plus âgés du village me le disaient. »
Nous avons assisté hier soir à un grand moment de télévision lors de l’émission « Des paroles et des actes ». Après deux heures de débat animé, l’émission s’est en effet conclue, comme c’est le cas depuis quelques temps, sur près de dix minutes de sondages commentés pour savoir si la cote de popularité de Manuel Valls avait évolué au cours de la soirée.
On ne peut que se féliciter de l’apparition de ce concept à la télévision. Les politiques perdent déjà trop de temps à commander des sondages et à scruter l’opinion des Français pour que les journalistes ne les aident pas un peu dans cet exercice. Il faudrait être vraiment naïf pour croire que le Premier ministre était venu s’adresser aux Français quand tout le monde sait qu’on ne vient parler dans le poste que pour tester sa côte de popularité et son pouvoir de persuasion.
Car ce qui est plus intéressant que tout, ce n’est pas de savoir si sur le fond, les propositions de Manuel Valls sont bonnes ou applicables. Non, la politique, ce n’est pas chercher des idées qui fonctionnent, mais c’est convaincre qu’elles fonctionnent. Et pour cela, on peut désormais compter sur les brillantes analyses de Jean-Daniel Lévy, qui n’a pas hésité à poser aux Français des questions aussi essentielles que « Trouvez-vous Manuel Valls sympathique ? » ou « Trouvez-vous le Premier ministre dynamique ?», qualités sans lesquelles il n’y a pas d’action politique efficace possible. On l’a même plusieurs fois senti à deux doigts de donner des conseils au Premier ministre pour remonter dans les sondages.
On regrette simplement que les Français, bien qu’ils aient à 74% trouvé le Premier ministre dynamique, ne l’aient pas pour autant jugé compétent ni capable de redresser la France. A quoi cela sert-il de faire de la com’ pendant deux heures et demie et d’appeler en renfort la quasi-totalité du gouvernement pour faire croire à une sorte d’unité et de détermination si c’est pour que les Français fassent preuve d’autant d’ingratitude et d’aussi peu de discernement ?
On s’est demandé, si, comme dans le sketch des inconnus, le Premier ministre allait montrer son caleçon ou avouer ses liens avec le grand banditisme pour grappiller quelques points d’opinions favorables. Il aurait pu également lire un tweet méchant, comme Karim Rissouli le lui avait proposé, pour prouver de manière définitive qu’il était capable d’autodérision.
Hélas, rien de tout cela. Mais c’est également une bonne nouvelle : l’émission de France 2 a encore une belle marge de progression devant elle. Pourquoi pas imaginer un classement, en fin d’année, des politiques les plus convaincants ? Ou un « political academy » au cours duquel plusieurs personnalités politiques seraient amenées à suivre des cours de communication, d’image, de mensonges convaincants. Chaque semaine, les téléspectateurs voteraient pour éliminer le moins convaincant d’entre eux jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un.
On peut même imaginer qu’à terme, ces émissions remplacent les élections. Les Français n’auraient plus à se déplacer dans les urnes, les politiques n’auraient plus besoin d’organiser des meetings coûteux et de faire appel à Bygmalion et les chaînes de télévision seraient assurées de belles parts de marché. Quant aux journalistes de France 2, ils pourraient se consacrer à ce qu’ils font le mieux : commenter des tweets et des sondages en souriant devant la caméra.
George Orwell l’avait compris : « Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. » Comme on ne soupçonne pas les fanatiques de Daech d’avoir lu 1984, il faut croire que le génie barbare existe. Avec la destruction des monuments préislamiques jugés « haram », les fous d’Allah imaginent purifier l’esprit de leurs contemporains alors qu’ils dépouillent l’histoire du Moyen-Orient de toute sa complexité, pour préparer le terrain à un avenir unidimensionnel. Ce même objectif semble guider les jeunes pourfendeurs du passé colonialiste qui réclament la démolition de la statue de Cecil Rhodes en Angleterre ou qui, outre-Atlantique, vandalisent les symboles des confédérés. Sauf qu’il ne s’agit pas de djihadistes, mais d’étudiants dans de prestigieuses universités.[access capability= »lire_inedits »]
Passer chaque jour à côté d’une statue qui représente « un ancien propriétaire d’esclaves » heurte à ce point la sensibilité de nombre d’élèves d’Oxford, réunis dans le mouvement « Rhodes must fall », qu’ils réclament sa destruction à coups de pétitions. Le fondateur de l’ex-Rhodésie n’a pas sa place, disent-ils, sur un campus du xxie siècle. Et, puisqu’on n’a pas affaire à des abrutis, ils ne le qualifient pas de « haram » mais de « problématique ». À leurs rares opposants, qui leur font remarquer que le bâtiment d’Oriel College, où ils étudient, a été construit grâce aux dons de Rhodes, les jeunes prodiges répliquent : « Ce n’était pas l’argent de Rhodes mais l’argent provenant du travail des mineurs sud-africains que Rhodes exploitait. » On est curieux de connaître l’argumentation qu’emploieront les bénéficiaires de la renommée bourse Rhodes, qui permet à des élèves méritants d’étudier gratuitement à Oxford. Cela dit, l’avenir de cette grande cause se joue largement en Afrique du Sud, où a été lancée la mode. À l’université du Cap, la statue de l’odieux colonialiste britannique a été expulsée aux cris de « amandla ! » (« pouvoir »). Heureusement, à l’entrée du Parlement sud-africain, le buste de Nelson Mandela fait bon ménage avec la statue de la reine Victoria et celle de l’ancien Premier ministre afrikaner Louis Botha.
Aux États-Unis, l’attitude « année zéro » si chère aux djihadistes se répand en douceur et on accommode le passé aux goûts du présent. À l’université du Texas, on s’était déjà débarrassé de la statue de Jefferson Davis, président des États confédérés durant la guerre de Sécession, qui ne correspond pas aux « valeurs d’aujourd’hui ». À l’université de Saint Louis, c’est le monument du jésuite Pierre-Jean De Smet brandissant la croix au-dessus d’innocentes têtes indiennes qui a fait les frais de l’épuration artistique. Mais c’est surtout depuis la fusillade dans une église noire de Charleston en juin dernier que les initiatives se multiplient, ici pour censurer Mark Twain, là pour débaptiser une bibliothèque ou un stade. Le Guardian britannique a même conçu une carte interactive des États-Unis, permettant aux lecteurs de marquer les emplacements des monuments « problématiques ». La priorité du moment : rebaptiser les « Washington Redskins », fameuse équipe de foot américain, dont le nom (« Peaux-Rouges ») offense les Indiens. Le plus dur sera de choper tous les petits morveux blancs qui continuent à jouer aux Indiens dans les cours de récré.[/access]
En lisant l’article de Jean-Paul Brighelli « La Troisième guerre mondiale a commencé… », j’ai ressenti, parvenu au milieu du texte, un malaise. Je partage la même certitude que lui : la troisième guerre mondiale a commencé, et il faut se battre contre la barbarie des égorgeurs qui veulent nous asservir ou nous anéantir ici et là-bas. Je l’ai déjà écrit. Ce sera une guerre dégueulasse, comme toutes les guerres, avec des morts au sol parmi nos soldats, et beaucoup d’autres encore parmi les civils. Et une guerre longue : une génération, comme l’a reconnu le directeur de la CIA John Brennan. Enfin, nous ne la gagnerons pas, comme le souligne Jean-Paul Brighelli, avec des paroles lénifiantes. Nous serons obligés de tuer des gens qui veulent nous tuer. Nous sommes d’accord.
Mais, quand je lis « Bombardements massifs, sans chercher à cibler, éventuellement en utilisant des armes non conventionnelles, éradication puis nettoyage au sol. Il n’y a de bon djihadiste qu’un djihadiste mort », je dis non.
S’il faut faire la guerre, parce que c’est une guerre juste, celle de la civilisation contre une forme contemporaine de barbarie et de totalitarisme terrifiant, parce que nous n’avons pas le choix, il faut, pourtant, juste faire la guerre, même avec toute notre détermination. Justement parce que nous ne sommes pas des barbares, et que nous n’avons pas à mener de guerre d’extermination. Bombardements massifs sans ciblage ? Comme sur Dresde pendant la seconde guerre mondiale, donc ? Pour massacrer une population qui souvent subit sur le terrain la folie de Daech ? Des armes non conventionnelles ? Les gaz, comme Saddam Hussein à Halabja contre les civils kurdes en 1998 ? Et pourquoi pas l’arme nucléaire ? Vitrifions le territoire sous contrôle de l’Etat islamique, Dieu reconnaîtra les siens… ?
Voulons-nous juste ne pas être asservis, ou nous battre, aussi et surtout, parce que nous vivons avec des valeurs, parce que nous représentons une forme d’humanisme, parce que nous sommes les héritiers d’une histoire qui n’a pas manqué, chez nous aussi, de barbarie, et que celle-ci nous a appris l’importance essentielle du discernement ? SI c’est bien le cas, nous ne pouvons faire la même guerre que nos ennemis, nous ne pouvons faire non plus comme les Russes à Grozny hier, ou aujourd’hui même comme les Saoudiens et les Emiratis au Yémen contre les Houtis : tout écraser sous les bombes, puis tirer dans le tas…
Le général Custer, dont Jean-Paul Brighelli a paraphrasé la formule célèbre « Un bon Indien est un Indien mort », prononcée avant de mourir encerclé avec le 7e régiment de cavalerie à Little Big Horn, avait ordonné l’attaque sur le campement d’Indiens Cheyenne de Washita, où ses soldats avaient tué sans discernement hommes, femmes et enfants. Les Etats-Unis portent encore la mémoire des guerres indiennes, qui furent souvent, au nom de la civilisation de l’homme blanc contre les peaux-rouges, des guerres d’extermination pour la conquête des terres. Le combat contre la barbarie des égorgeurs n’a rien à voir avec cela, et il faut y apporter toute notre détermination, et tout notre discernement.
La Société de géographie conserve dans ses fonds (déposés à la BNF), contre-collés sur des fiches de carton, une centaine de contact prints que John Thomson avait fournis à Charton, l’éditeur du Tour du Monde, et à Hachette, pour que les graveurs sur bois puissent illustrer ses articles et son livre Dix ans de voyage en Chine et en Indochine.
C’était à une époque, en 1875 et 1877, où l’on ne savait pas encore reproduire (il faudra attendre 1893) les photographies dans des livres ou des revues.
Par la suite, Elisée Reclus s’en servira de la même façon pour faire réaliser la plupart des gravures de son volume sur la Chine de sa Géographie universelle.
Cette série est un peu fanée, mais elle est extraordinairement rare et précieuse : les huit vues de Formose, reproduites ci-dessus et ci-après sont à notre connaissance les seuls albumens qui – dans cette série formosane – aient survécu ; en l’occurrence des tirages par contact, réalisés par John Thomson lui-même, après son retour à Londres en 1872.
On pourra les comparer aux tirages modernes numériques réalisés par Michael Gray à partir de ses scans des négatifs sur verre de John Thomson conservés à la Wellcome Library de Londres.
Dans les fonds de la Société de géographie, cette série porte le n°Wd34. Un grand merci à son président, le Pr. Pitte, et au conservateur qui gère les fonds extraordinaires de la Société, M. Olivier Loiseaux.
Il faut espérer que l’occasion se présentera prochainement d’exposer la totalité de la centaine de ces originaux sur l’ensemble de la Chine ; ou pour le moins de les publier, ou de les mettre en ligne.
Chez les Républicains, la guerre est vraiment déclarée. Nous n’évoquerons le duel entre Nicolas Sarkozy et Alain Juppé. Ni même l’affrontement entre Nicolas Sarkozy et François Fillon. Non, c’est d’une autre guerre qu’il est question ici. Elle est judiciaire et elle oppose Nicolas Sarkozy et Jean-François Copé.
Nicolas Sarkozy a été entendu par la police au sujet de l’affaire Bygmalion. Rappelons que cette affaire avait provoqué le départ de Jean-François Copé et la nouvelle élection du président de l’UMP, à laquelle l’ancien président de la République s’était finalement présenté, précipitant son retour dans l’arène politique. A l’époque, l’avocat de l’un des associés de Bygmalion avait reconnu que son client avait été contraint de facturer des fausses prestations à l’UMP afin de compenser la non-facturation sur le compte de campagne de Nicolas Sarkozy (campagne 2012), maquillant ainsi un dépassement de dix-huit millions d’euros du plafond des dépenses autorisées par la loi. Le bras droit de Jean-François Copé, Jérôme Lavrilleux, qui était aussi directeur-adjoint de la campagne de Nicolas Sarkozy, avait confirmé le lendemain à la télévision.
Depuis lors, deux thèses s’affrontent, ou plutôt trois. La première, c’est celle de Maître Maisonneuve, avocat de Guy Alves, qui co-dirigeait Bygmalion, confirmée par Jérôme Lavrilleux, que nous venons de détailler. La seconde, c’est celle du « trésor de guerre de Copé ». Lavrilleux mentirait et les dix-huit millions facturés à tort à l’UMP auraient été détournés afin de financer les projets de carrière de Jean-François Copé, grâce à la complicité de ses amis de Bygmalion. La troisième thèse serait un savant mélange des deux précédentes dans des proportions qui resteraient à déterminer.
Il faut préciser que Jérôme Lavrilleux n’a jamais accusé Nicolas Sarkozy d’être au courant du système de fausse facturation qu’il décrit. Il a visé son directeur de campagne, le préfet Guillaume Lambert. Quant à Jean-François Copé, il a toujours dit tomber des nues. Nicolas Sarkozy n’a pas les pudeurs de Lavrilleux et Copé. Il a toujours laissé entendre qu’il ne croyait pas au dépassement des frais de campagne ; ce qui valait implicitement adhésion à la thèse du « trésor de guerre ». Mais lors de l’audition dont la presse s’est fait l’écho mercredi, il est entré dans le domaine de l’explicite. Il a chargé Copé, cet homme qui « a toujours travaillé avec Bygmalion », et s’est étonné que l’ex-secrétaire général de l’UMP « était tenu informé de [son] compte de campagne par Jérôme Lavrilleux ». Et surtout, il a soutenu son directeur de campagne Guillaume Lambert, dont la responsabilité était pointée par Lavrilleux. Pour Nicolas Sarkozy, il n’y a pas pu avoir de dépassement des frais de campagne. La fausse facturation de dix-huit millions d’euros a donc profité à d’autres causes qu’au financement de sa campagne électorale. Suite aux révélations de L’Obs, Jean-François Copé a dit ne pas vouloir croire que Nicolas Sarkozy avait pu tenir de tels propos devant la police. Après tout, il n’a jamais mis en cause l’ancien président. Que ce dernier le charge devant la police, c’est un coup très rude.
Trois questions se posent désormais.
Primo, quelle va être l’attitude de Jean-François Copé ? Après tout, la société Bygmalion a été liquidée. Cela ne colle guère avec une entreprise qui collecte un trésor de guerre. Si ce dernier existe, où est-il ? On ne sait malheureusement pas où en est l’enquête sur l’existence d’un tel détournement. A-t-elle seulement débuté ? Si ce n’est pas le cas, Nicolas Sarkozy vient en tout cas de conseiller aimablement à la justice de le faire… Toujours est-il que l’accusation de détournement de fonds d’un tel montant va sans doute amener Copé à contre-attaquer. Il a déjà démontré en d’autres circonstances (souvenons-nous de la guerre avec Fillon) qu’il n’était pas du genre à se laisser marcher sur les pieds. Quant à Jérôme Lavrilleux, ce n’est pas pour rien qu’il a été qualifié de « grenade dégoupillée » par certains pontes de l’ex-UMP. Le fait que Nicolas Sarkozy apporte son soutien à Guillaume Lambert et renvoie Lavrilleux et Copé à leurs affaires avec Bygmalion a dû être ressenti comme une humiliation suprême. De toute évidence, ces deux-là ne demeureront pas inertes.
Deuxio, quelles répercussions sur la primaire cette affaire aura-t-elle ? Tout dépendra d’abord de l’avancement de l’enquête. Et si comme cette fois, les PV d’audition arrivent sur la place publique au gré de l’intérêt des différentes parties, cela risque de ne pas être triste. Il y a quelques jours, commençait à bruisser la rumeur d’une candidature de Jean-François Copé. Nous n’y croyons pas une seconde. En revanche, son ralliement à Juppé et son retour définitif dans le giron chiraquien historique semble davantage crédible. Pas sûr, d’ailleurs, que le maire de Bordeaux apprécie d’être bruyamment soutenu par une personnalité à l’image aussi abîmée.
Tertio, que vont devenir les « sarkopéistes » ? Cette catégorie était née lors de l’affrontement entre Copé et Fillon. L’ex-président avait soutenu le premier contre le second. Et on avait vu en première ligne des partisans zélés qui se présentaient comme autant sarkozystes que copéistes. C’était notamment le cas de Nadine Morano (qui semble depuis quelques mois prendre ses distances avec Nicolas Sarkozy, jusqu’à envisager une candidature à la primaire), sa collègue de Meurthe et Moselle Valérie Debord, Sébastien Huygue, aujourd’hui porte-parole de LR nommé par Sarkozy, ou encore Roger Karoutchi. Comment se positionneront tous ces gens quand la guerre fera rage ?
Qu’on le veuille ou non, Bygmalion demeure le plus gros caillou dans la chaussure de Nicolas Sarkozy dans sa route vers la reconquête. Sauf si on trouve l’éventuel « trésor de guerre » copéiste, la thèse du maquillage du dépassement de compte de campagne semble devoir être la piste privilégiée du pôle financier. Et même si on ne parvient pas à prouver que Nicolas Sarkozy était au courant de ce tour de passe-passe, il restera toujours un doute, renforcé par le fait que tout le monde connaît ses prédispositions en matière d’évaluation de ce que peuvent coûter des meetings, lui-même en ayant organisé des centaines pour d’autres que lui.
C’est certainement la raison pour laquelle il a décidé de déclarer la guerre à Copé qu’il n’a jamais porté dans son cœur, au risque de provoquer des dommages collatéraux importants et d’écorner son image toute neuve de gentil rassembleur des Républicains.
*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21573607_000001.
Ils vont partir pour l’Irak. Ils sont très motivés, mais pas très nombreux. Une dizaine d’hommes, anciens militaires pour la plupart, regroupés sous le sigle Task Force Lafayette (voir notre entretien exclusif). Leur destination : Erbil au Kurdistan irakien. Là, ils feront le coup de feu contre les psychopathes de Daech dans les rangs des peshmergas kurdes, les seuls combattants dignes et courageux de cette région.
Selon le chef du groupe, leur expédition n’obéit à aucune motivation religieuse. « Nous avons récusé tous les candidats qui voulaient s’engager par amour pour la foi chrétienne ou qui manifestaient de l’animosité à l’égard de l’Islam. » Il confie son écœurement face aux monstruosités de Daech, à l’indifférence occidentale et dit s’inspirer de l’exemple des Brigades Internationales de la Guerre d’Espagne. Un ancien militaire se revendiquant d’une culture de gauche, ça a de quoi surprendre. Mais peut-être a-t-il lu Malraux ?
Il y a donc des hommes en France qui sont prêts à mourir pour une certaine idée qu’ils se font de la dignité humaine. Mais ils ne sont qu’une dizaine. Cela vaut-il un article ? Oui, ça vaut tous les articles du monde ! Ils étaient combien au Thermopyles ? Il faut parler d’eux pour qu’ils ne restent pas, ne meurent pas anonymes.
Dans un pays las, fatigué et qui n’a d’autre identité qu’une identité malheureuse, tellement piétinée et bafouée qu’on en arrive à douter qu’elle existe, ces quelques hommes témoignent que la lâcheté et la soumission ne sont pas une fatalité. Et pourtant, le discours dominant est celui de la servitude volontaire. « Plutôt rouges que morts ! » clamaient les pacifistes des années 1980, obnubilés par la puissance soviétique. « Plutôt verts (la couleur de l’Islam) que morts ! » répètent leurs héritiers d’aujourd’hui.
Des centaines et des centaines de jeunes Français partent pour la Syrie et l’Irak. C’est pour tuer. On en parle tous les jours. On condamne mais on explique. On déplore et on justifie. « Ah ! Ils étaient si biens, si doux, pas du tout fanatiques ». Hors de question de les punir. On préfère les soigner. Pour eux, on a inventé des « cellules de déradicalisation », comme il y a des cellules de dégrisement pour les soulographes invétérés.
Un jour, ces djihadistes attirés par l’odeur du sang, se trouveront peut-être face aux hommes de la Task Force Lafayette. Français contre Français, ça s’appelle la guerre civile. Loin de la France, il est vrai. Pour le moment…
Il y a longtemps de cela, vers 1965, j’avais un ami, pour ainsi dire un jumeau choisi. Nourris de Baudelaire et de tous les grands audacieux, nous voulions du neuf. Nous étions volontiers sarcastiques, et nous aimions « les femmes atroces dans les quartiers énormes » (Apollinaire). Nous cherchions une voie d’égarement, une frontière éloignée : la revue Bizarre nous avait mis sur la piste, ainsi que deux ou trois exemplaires d’une publication américaine extravagante, trouvés par hasard, Mad.
Puis il y eut Hara-Kiri, mensuel fondé par Georges Bernier, alias le professeur Choron, et François Cavanna. Le titre fonctionna comme un piège à mâchoires sur notre curiosité en exil. Nous eûmes d’emblée la certitude de tenir notre sécession. Nous fûmes emportés par ses détournements de sens, ses scènes de cauchemar légendées d’une main gantée de fil barbelé, ses filles dénudées, niaises, qui plaçaient leurs seins dans des bols, ses récits étranges qui n’étaient pas exactement surréalistes, mais d’où surgissaient le rire et la peur. Autant de dessinateurs autant de styles ; semés dans toutes les pages, des dessins, des « crobars », des traits jetés. Hara-Kiri était un chien de mégarde dressé à mordre jusqu’à ses maîtres. Il s’en dégageait une impression de fête barbare, pleine d’éructations de soudards malins. Ce journal était en état d’insurrection.
Choron et Cavanna savaient reconnaître le talent et lui donner sa chance. Ils réunirent une pléiade d’énergumènes résolus à ne plus rien sacrifier au goût et à la raison officiels.[access capability= »lire_inedits »] Le plus cruel, le plus irréductible, le plus doué se nommait Reiser (1941-1983). Son « papa », proprement ignoble, qui assénait à son fils ou à sa famille réunie des sermons terrifiants de logique vinassière, incarnait à nos yeux le père de toutes les tyrannies et la mère de tous les vices. Dans la vie, Reiser était un type charmant au doux visage rieur, curieux des choses de la science et de la technique, un garnement des Lumières. Sur le toit de sa maison des Pyrénées, il avait installé, dès le milieu des années 1970, un système à énergie solaire, qui lui fournissait de l’électricité, l’un des premiers à fonctionner en France chez un particulier. Un jour, sa jambe se brisa sans raison. On diagnostiqua un cancer du fémur. Ce vrai génie sauvage du dessin de presse fut emporté en quelques semaines. On imagine sa stupeur, s’il avait vu surgir les frères Kouachi dans la salle de rédaction !
L’une de leurs victimes, Wolinski, connut des débuts en trombe. Dans les années 1960, il nous entraîna dans un tourbillon d’énergie pure, derrière les enquêteurs Fossoyeur Jones et Ed Cercueil, des types assez rudes, nés de l’imagination fertile de Chester Himes[1. La Reine des pommes, Éditions du Square, scénario de Melvin Van Peebles d’après le livre de Chester Himes The Five-CorneredSquare ou A Rage in Harlem (titre du film qu’en tira Bill Duke en 1991).]. Le texte était adapté par un type dont le nom, aux consonances hollandaises, ne disait rien de ses origines : Melvin Van Peebles était américain, parisien et noir. Dandy aux dons multiples, il donnait quelques contes, des récits de bistrot, qui rendaient un son excitant de métissage de langues[2. Le Chinois du XIVe, Wombat, illustré par Roland Topor ; Melvin Van Peebles signait aussi « La chronique du gars qui sait de quoi il parle ».]. Les planches wolinskiennes de La Reine des pommes évoquaient la fantaisie hot pepper de Jelly Roll Morton. Il en jaillissait des Noires voluptueuses et une humanité afro-américaine roublarde, attendrissante, parfois dangereuse, auxquelles les jeunes bourgeois français, à l’époque, étaient peu accoutumés. Les aventures des deux flics de Harlem produisaient un précipité de catastrophes et d’imprévus chez les maquereaux et les gogos. Wolinski ne proposait pas exactement une BD, plutôt une succession d’images hyperexpressives, une prolifération de personnages superbement mis en valeur par les ombres fortes et les gris nuancés. Plus encore que Cabu, il était le fils d’Albert Dubout, le cousin de Bosc et de Chaval, dont on ne vantera jamais assez le désespoir hilarant.
Bien sûr, avec le temps, il a évolué, son trait s’est simplifié. Toute profusion abolie, fonctionnant sur une stricte économie graphique, il imposa son univers retors de mâle blanc occidental, concupiscent, logorrhéique, réduit à l’ahurissement bavard devant les initiatives érotiques de ses partenaires. Il devint un notable de Saint-Germain-des-Prés, sympathique, très aimé de la rue, qui le saluait, et des puissants, qui le décoraient.
Cabu et quelques autres
Au mitan des années 1970, la plume de Delfeil de Ton n’avait pas encore trouvé refuge au Nouvel Observateur ; nous savourions ses « Mémoires », puis, dans l’Hebdo, plus tard, ses « Lundis » de Sainte-Beuve narquois, sa foudre jupitérienne, ses partis pris argumentés en matière de jazz, de cinéma, de spectacle et de littérature.
Nous raffolions de Topor, de ses créatures folles et de ses machines menaçantes. Le Petit Cirque de Fred nous menait sur les chemins d’un monde parallèle, qui comblait notre besoin d’étrangeté. Nous vénérions Gébé, l’égal de Reiser, et son personnage, dont le nom, Berck, rappelait l’onomatopée qui vient naturellement avec une moue dégoûtée. Représentation monstrueuse, Berck est une force qui va, un être contrefait, irascible, indestructible. Gébé ne fut jamais décevant.
Cabu donnait l’impression d’une vitesse d’exécution de prestidigitateur. Son habileté, son acuité visuelle et son aisance le désignaient comme l’héritier des caricaturistes du siècle précédent. Cabu était féroce et joyeux. Il détestait ses victimes, il les harcelait, les exposait cruellement, à la manière d’un gosse rieur, jouissant du spectacle d’un papillon qui bat des ailes, le corps traversé d’une épingle. Son goût très juste lui dictait de préférer les jeunes filles accortes aux seins haut placés, de vénérer Charles Trenet, le jazz qui swingue, et de détester Johnny Hallyday.
Je suivis avec entrain le premier Hara-Kiri Hebdo, et Charlie-le-retour, jusqu’au milieu des années 1970. Mais je me lassai de leur humour andouillette et gros rouge, de leur grossièreté de routine, de leur simplisme ricanant.
Mon ami a péri, jeune encore, dans un accident fatal. Hara-Kiri a cessé de paraître, Cavanna est mort, et, avant lui, le professeur Choron[3. Pour en savoir plus sur le professeur au fume-cigare, lire Choron et moi, de Sylvia Lebègue, préface de Jackie Berroyer, L’Archipel, janvier 2015.], qui n’était plus dans la bande. Cabu et Wolinski ont succombé à des tirs d’armes de guerre en plein Paris, maniées par deux types authentiquement bêtes et méchants.
L’attentat annonça le chant du cygne du journal, qui avait connu une première mort peu après l’élection de François Mitterrand. Michel Polac, regretté contempteur de la bêtise rampante, avait en effet adressé un premier faire-part de décès de l’hebdomadaire dans son émission Droit de réponse, le 2 janvier 1982, qui provoqua un retentissant scandale. Sur le plateau, des énergumènes irascibles figurèrent une beuverie d’anarchistes vieillissants, où se mêlaient Serge Gainsbarre, François Cavanna, moustache en croc « poivre et celte », le professeur Choron, débordant d’une énergie à vapeur d’alcool, Siné, éructant contre la « menace fasciste » représentée par Jean Bourdier, du journal Minute. Ce dernier tenta, au nom de la tolérance, de faire entendre une voix très divergente, sans succès. Dominique Jamet tint tête brillamment à toute la bande d’« Hara mourant qui rit ». Le journal cessa de paraître, faute de lecteurs. Il renaîtrait en 1992.
Sous la direction de Philippe Val, le titre fameux s’éloignait de l’esprit des pères fondateurs. L’importance qu’y prit alors Caroline Fourest est révélatrice. Figure du néoféminisme, froide et déterminée, elle cibla d’emblée deux ennemis : l’islamisme et le christianisme. Elle se donnait parfois la peine de qualifier ce dernier d’intégriste, mais, en règle générale, ses diatribes télévisuelles présentaient la religion du Christ comme la persistance d’une très obscure abomination. Philippe Val, nommé directeur à France Inter, quitta le journal, qui ne parut pas le regretter, en mai 2009. Charb lui succéda. Caroline Fourest fit son bagage à son tour. Auparavant, Val avait congédié Siné, à qui l’on avait intenté un mauvais procès en antisémitisme, mais, il faut le rappeler, publié les caricatures de Mahomet en solidarité avec les dessinateurs danois.
Charlie Hebdo ne m’intéressait plus depuis longtemps. Lorsque je l’achetais, je trouvais néanmoins brillants les papiers de Bernard Maris, et les reportages dessinés, denrée de presse devenue rare, toujours excellents. Mais m’agaçait sa prétention à se prendre pour un îlot d’intelligence entouré d’un océan de connerie. Ce journal prétendument subversif aurait pu se satisfaire d’être obscène, blasphémateur, parfois avec talent, sans pour cela nier les formes, les choses et les êtres dont la grâce et la finesse lui demeuraient étrangères. Or, après la tragédie du 7 janvier 2015, une évidence s’imposa : son patron, ses journalistes, tous ses employés avaient manifesté un cran de guerriers, alors que les menaces leur parvenaient chaque jour, et qu’ils ne nourrissaient aucune illusion sur la détermination et la cruauté de leurs ennemis.
Cabu, Wolinski et les autres ont succombé à des tirs d’armes de guerre en plein Paris, maniées par deux représentants, passablement irrités, d’une religion connue pour son prosélytisme aimable et pacificateur. Les survivants jurent qu’on ne les reprendra plus à caricaturer Mahomet. À vrai dire, on les comprend.
À quoi ressemble un visage après qu’une balle d’AK-47 l’a traversé ? Comment tout cela a-t-il commencé ? »
De Choron à Charb…
En 1960, Cavanna et Choron créent Hara-Kiri. Dix ans plus tard, le journal se fait interdire pour avoir titré à la mort du général de Gaulle « Bal tragique à Colombey : un mort ». Reparu sous le nom de Charlie Hebdo, il vit jusqu’en 1982 puis connaît une éclipse de dix ans. Philippe Val relance finalement Charlie en 1992 et déclenche une vague de protestation chez les islamistes du monde entier lorsqu’il publie les caricatures danoises de Mahomet en mars 2006.[/access]
Également en version numérique avec notre application :
D’anciens soldats de l’armée française viennent de lancer une levée de fonds d’un nouveau genre destinée à financer leur départ pour l’Irak, où ils iront combattre l’Etat islamique. Ces vétérans de l’Afghanistan membres de la Task Force Lafayette expliquent ne pas vouloir rester les bras croisés face au djihadisme international dont une partie de l’appareil de commandement se situe près de la ville irakienne de Mossoul. Ils ont accordé un entretien exclusif à Causeur. Qu’ils en soient remerciés.
Daoud Boughezala. Combien êtes-vous ? Quelles sont les origines et les appartenances religieuses de vos hommes ? Avez-vous reçu le soutien d’institutions ou de croyants musulmans ?
Task Force Lafayette. Nous sommes actuellement une dizaine, tous vétérans de l’armée française, originaires de corps divers et variés – armée de terre, marine nationale, forces spéciales, armée de l’air. L’appartenance religieuse de nos membres n’est pas mise en avant, mais il est certain que nous n’aurions aucune raison de refuser la candidature d’un homme sous prétexte que celui-ci serait de confession musulmane, chrétienne, juive ou autres. Nous n’avons reçu le soutien d’aucune institution, quelles soient par ailleurs politiques ou religieuses. Les messages que nous recevons d’individus comme vous et moi sur notre page Facebook nous sont cependant adressés aussi bien par des individus athées que par des croyants, qu’ils soient catholiques, protestants, juifs ou musulmans. Tous se félicitent de notre initiative et nous encouragent à la mener à bien.
Vous n’avez jusqu’ici récolté que quelques milliers d’euros . Comment expliquez-vous la relative passivité de l’opinion française, pourtant effrayée par le terrorisme ?
Notre levée de fonds, via un site de financement participatif, avoisine désormais les 9000 euros, et ce, en une seule journée d’activité – nous sommes le 23.09.2015. La « relative passivité » que vous évoquez donc est à relativiser. La plupart des dons tournent autour de 50 euros, mais certains individus nous ont déjà offert près de 300 euros, tout en promettant de nous reverser de l’argent dès que possible. Aux individus concernés par ces pratiques, nous répondons toujours la même chose : nous les remercions pour leur générosité et leur conseillons de ne pas se ruiner pour nous. La plupart de ces gens sont des gens qui ne disposent pas de salaires mirobolants ; leurs participations, même modestes, nous emplissent de fierté. Nous sommes conscient d’être redevable devant eux et devant toute la nation. Par ailleurs, vous évoquez une opinion « effrayée par le terrorisme » ; je pense qu’il s’agit d’une erreur : les Français sont décidés à voir disparaître ce terrorisme, à l’éradiquer ; ils ne vivent pas dans la terreur. Et quand bien même, quel genre d’hommes et de femmes serions-nous si nous devions jouer sur la peur des gens pour obtenir de l’argent ? Cela s’apparenterait à du racket, cela n’aurait rien de respectable ni d’honorable.
Reste que la peur du terrorisme existe. Des attentats ratés comme l’attaque du Thalys l’alimentent, mais aussi le discours alarmiste, probablement à raison, de nos gouvernants. Hollande et Valls ont déclaré la guerre à Daech mais, faute de troupes au sol, s’en donnent-ils vraiment les moyens ?
Aussi déçus que nous soyons, nous, membres de la TLF, de l’immobilisme qui semble dominer, nous n’oublions pas que la situation est catastrophique en Irak du fait d’une précédente intervention occidentale. Difficile – mais non pas inconcevable – de soutenir plus de dix ans plus tard une initiative similaire. Cependant, je pense pouvoir affirmer que nous nous félicitons de la participation de la France à la coalition en œuvre en Irak. Nos appareils et nos pilotes sont parmi les meilleurs du monde ; ils apportent un soutien décisif aux combattants locaux. Quant à une implication directe des armées occidentales sur le terrain, elle nuirait sans doute à Daech, mais que ferions-nous ensuite ? L’E.I, comme toute organisation violente et radicale, se nourrit de plusieurs choses : de la frustration, de la corruption et de la misère – quelle soit économique, sociale, culturelle ou humaine. C’est à ces racines-là qu’il faut s’attaquer, c’est à ces racines-là que doit s’attaquer l’Occident et c’est aussi sans doute à ces racines-là que les dirigeants locaux auraient dû s’attaquer pour éviter la situation actuelle.
Avez-vous l’aval tacite du ministère de la Défense et des autorités françaises ?
Nous n’avons reçu ni aval tacite ni soutien actif de la part de la Défense ou des autorités françaises. Nous avons cependant pris soin de nous assurer de la légalité de notre entreprise, une légalité bien réelle, puisque le régime du mercenariat – que la France pénalise – ne nous concerne pas. Nous ne recevrons aucune rétribution de la part d’une quelconque autorité pour notre action en Irak.
Vous comptez combattre l’Etat islamique aux côtés des forces kurdes. Pourquoi ce choix ?
D’une part, et tout simplement, car les forces kurdes acceptent l’aide de ressortissants étrangers tant que ceux-ci leurs sont « avalisés ». D’autre part, car les Kurdes sont des combattants relativement bien équipés, disciplinés et formés. Par ailleurs, il existe au sein des forces kurdes une réelle tradition démocratique et progressiste à laquelle nous ne sommes pas insensibles. Enfin, les Kurdes respectent les conventions internationales, ce qui est un point important car nous refuserions de manière inébranlable de soutenir une force capable de se compromettre par sa manière de mener la lutte.
Seriez-vous prêt à collaborer avec les autres forces qui luttent contre Daech : les armées syrienne et irakienne, mais aussi les milices chiites telles que le Hezbollah ?
D’une part, notre mission se limitera au Kurdistan Irakien, ou les seules forces réellement actives sont les Peshmergas. Nous n’aurons donc même pas à nous demander si oui ou non, nous accepterions de collaborer avec des forces liées au régime syrien ou iranien. Le choix du théâtre irakien reflète par ailleurs notre volonté de ne pas nous engager sur le dossier syrien. Je ne ressens, d’un point de vue personnel, aucune espèce de sympathie ou de respect pour le clan Assad. La seule ambition de la Task Force Lafayette est d’aider à l’éradication de Daech aux côtés de forces kurdes respectables.
*Photo: Sipa. Numéro de reportage :00597380_000026.
Quand, au mois de juillet, l’ignoble Walter Palmer a assassiné le lion Cecil au Zimbabwe, le monde entier s’est levé d’un seul mouvement pour protester contre la chasse aux trophées, cette tradition d’un autre âge. Pourtant, et s’il ne s’agit pas pour autant de dédouaner l’atroce dentiste, il faudrait y réfléchir à deux fois avant d’interdire la chasse partout en Afrique. Dans certains pays du Sud du continent, celle-ci a déjà été mise hors la loi, ne provoquant que l’appauvrissement des villages et la dégradation du rapport entre les hommes et la nature.
Après la mort de Cecil, de nombreuses compagnies aériennes ont régulé le transport de trophées de chasse. Au New-Jersey, on tente aussi de limiter les safaris en interdisant l’export de peaux d’animaux. Pourtant c’est à la source que l‘on peut le mieux arrêter la chasse et le Botswana ou la Zambie ont notamment édicté des interdictions de tuer des animaux pour en faire des trophées. Cependant, les conséquences de ces interdictions qui font plaisir aux occidentaux et aux associations de défense des animaux, sont loin d’être toutes positives. Dans le village de Sankuyo, situé au nord du Botswana, cela fait deux ans que la chasse a été interdite et l’on peut donc se figurer les effets de l’interdiction de la chasse.
Un journaliste du New York Times s’est rendu à Sankuyo et a interrogé les villageois sur ces conséquences. Ceux-ci ne sont guère convaincus du bien-fondé d’une interdiction. Au contraire, Jimmy Baitsholedi Ntema, un villageois de Sankuyo, l’assure, la chasse était une raison d’assurer la protection des animaux et leur cohabitation avec les hommes: « Avant, quand nous pouvions chasser, nous voulions protéger ces animaux car nous savions qu’ils pouvaient nous rapporter de l’argent. Maintenant, nous ne tirons aucun profit de ces animaux. Les éléphants et les buffles s’en vont après avoir détruit nos champs durant la journée. Puis, la nuit, les lions viennent attaquer nos troupeaux ».
Autrement dit, les animaux ne sont pas de gentilles peluches qu’il faut laisser tranquilles mais des bêtes sauvages qui menacent les hommes, tuent les chèvres et les ânes et détruisent les récoltes d’haricots, de maïs et de pastèques. Ruinant ainsi les agriculteurs en détruisant le fruit de leur travail.
Plus généralement, la chasse représentait, pour un village comme Sankuyo, une véritable source de revenus. D’abord parce qu’elle donnait du travail à ses habitants. L’interdiction a laissé des douzaines d’hommes sans activité ni argent. C’est notamment le cas de son chef : William Moalosi. Cet homme de 40 ans travaillait depuis huit ans comme traqueur et guide de chasse. Il gagnait 100 dollars par mois en travaillant ainsi. L’article du New York Times nous apprend qu’avec l’argent qu’il gagnait, il projetait de moderniser son habitation faite de branchages et de boue. Avec la fin de la chasse, il a perdu ses revenus, en plus de ses arpents de maïs, piétinés par des éléphants il y a quelques mois. Si lui n’a pas quitté son village, de nombreuses personnes sont partis pour aller chercher du travail à Maun, ville de 60 000 habitants au centre du pays.
Par ailleurs, la fin de la chasse a provoqué une chute des revenus. Les touristes chasseurs, souvent américains, amenait de l’argent dans les villages où ils venaient. Leur argent permettait de construire des infrastructures hygiéniques et des maisons pour les pauvres, de soutenir les jeunes voulant étudier et les personnes âgées sans pensions. Enfin, les chasseurs laissaient aussi la viande des animaux tués aux personnes démunies qui pouvaient subsister grâce à celle-ci.
Pour compenser la perte de la manne touristique de la chasse, on a pourtant essayé de reconvertir ces régions au « tourisme photographique ». Toutefois, les experts de la zone remarquent qu’elle n’est pas favorable à ce type de tourisme. Dans le New York Times, Joseph Mbaiwa, chercheur à l’université du Botswana, le confirme : « Le tourisme photographique n’est pas viable dans ces régions ». Ces zones sont trop dangereuses et reculées pour accueillir autre chose que des chasseurs, touristes en général moins prudents que ceux voulant seulement prendre des photos.
La conséquence la plus absurde de l’interdiction de la chasse est qu’elle n’a pas permis d’arrêter de tuer des animaux. Au contraire, avec la prolifération de ceux-ci, les hommes sont obligés de tirer sur les lions pour protéger leurs villages et leurs cultures. Dans le village de Sankuyo, au moment où le journaliste fait son enquête, une lionne vient d’être tuée. On soupçonne M. Moalosi d’avoir tiré. La lionne était montée à un arbre pour sauter dans un enclos de chèvres. Menaçant le village, elle pouvait donc légalement être abattue.
Interrogé par le journaliste du New York Times, le professeur Brian Child de l’Université de Floride, expert de la gestion de la vie sauvage en Afrique, explique que la chasse aux trophées avait permis, malgré la corruption, d’équilibrer les rapports entre les hommes et la nature. La chasse conciliait deux attentes : protéger les animaux et produire des revenus. Il déclare donc : « Quand la chasse a été introduite, nous avons finalement tué moins d’animaux ».
C’est donc pour toutes ces raisons qu’en Zambie, le gouvernement vient de revenir sur la législation anti-chasse. Après deux années d’interdiction, la ministre zambienne du tourisme commente : « Nous avons eu beaucoup de plaintes de la part des communautés locales. En Afrique, une vie humaine est plus importante que celle d’un animal. Je ne sais pas ce qu’il en est dans le monde occidental ».
Les Américains sont venus en Afghanistan en 2002 pour débarrasser le peuple afghan de la menace talibane. Plus de 10 ans après, faute de pouvoir instaurer l’ordre, ils sont forcés de se reposer sur des hommes qui violent des enfants. Ecœurés par la loi du silence, certains militaires ont perdu foi en ce qu’ils faisaient.
Le soldat Lance Buckley a été la victime collatérale des crimes des soldats afghans. Un soir, il confie à son père au téléphone : « La nuit, nous pouvons les entendre crier, mais nous ne sommes pas autorisés à faire quoi que ce soit. » Son père, qui rapporte la conversation au New York Times, lui conseille alors d’en parler à ses supérieurs. Mais, explique-t-il, son fils lui a seulement répondu que « ses officiers lui disaient de détourner le regard parce que c’était un fait culturel ».
Suite à la mort de son fils, Gregory Buckley Sr. a accusé l’armée américaine et porté plainte contre elle. En effet, Lance Buckley est mort assassiné, en 2012, par l’un des garçons qui vivaient dans sa caserne sous la surveillance d’un officier de police afghan protégé par les autorités américaines : Sarwar Jan.
Cet homme était pourtant précédé d’une drôle de réputation. En 2010, il avait un échappé à un jugement demandé par les autorités américaines elles-mêmes. Il était notamment soupçonné d’enlèvements enfants, de corruption et de collaboration avec les Talibans. Deux ans après, il est affecté au poste de Lance Buckley dans la province d’Helmand, au sud du pays, lieu hautement stratégique car accueillant une bonne partie de la culture d’opium afghane.
Aujourd’hui, M. Jan a été à nouveau déplacé. Il a même obtenu une promotion à un poste situé dans la même province. Dans une récente interview, il a nié avoir détenu des enfants pour en faire des esclaves sexuels, et avoir eu des rapports avec le garçon qui a tué trois marines dont Lance Buckley. « Non, tout cela est faux », a-t-il déclaré. Pourtant, dans la région, les gens avancent discrètement que M. Jan a un « problème de dents » – une expression locale pour désigner les comportements pédophiles.
En Afghanistan, les Américains font donc face à une situation paradoxale. D’autant que le cas de Lance Buckley n’est pas le seul. Et si tous les soldats américains ne meurent pas sous les coups des enfants violentés, certains sont enjoints de se taire quand ils évoquent certains comportements inacceptables.
C’est le cas du capitaine Dan Quinn, convoqué en commission de discipline pour avoir frappé un soldat afghan qui gardait un enfant attaché à son lit. Dans son cas, obéir aux ordres revenait à fermer les yeux devant les actes des miliciens formés par son armée. Conséquence : Dan Quinn a été relevé de ses fonctions et éloigné de l’Afghanistan. Il a, depuis, quitté l’armée.
Un autre homme, interrogé par le New York Times, est menacé de subir le même traitement. Le sergent Charles Martland, membre des forces spéciales autrefois décoré pour ses faits de guerre, pourrait bientôt être radié de l’armée. Son cas est remonté jusqu’au Congrès américain où le Représentant Républicain Duncan Hunter a pris sa défense, dans une lettre à l’inspecteur général du Pentagone : « L’Armée soutient que Martland et les autres auraient dû détourner leurs regards (une idée qui selon moi est un non-sens). »
Interrogés sur le cas du sergent Martland, les chefs d’état-major ont refusé de répondre en invoquant le secret du dossier. Mais en questionnant le Colonel Brian Tribus, porte-parole du commandement de l’armée américaine en Afghanistan, leNew York Times a obtenu cette réponse par mail : « Généralement, les allégations d’abus sexuels sur mineurs par les membres de la police militaire afghane tombent sous le coup de la loi pénale locale. Il n’est pas expressément requis que le personnel militaire américain nous les rapporte ». Il ajoute cependant qu’il existe une exception dans le cas où le viol est utilisé comme une arme de guerre.
Bien entendu, cette politique d’intervention minimale a pour but de maintenir de bonnes relations entre les soldats américains et les policiers afghans qu’ils ont eux-mêmes formés pour affronter les Talibans. Le journaliste du Times parle aussi d’une certaine « réticence à imposer des valeurs culturelles dans un pays où la pédérastie est répandu ».
Au sein de l’armée, certains soldats ont en tout cas reconnu que ce choix politique avait du sens, même s’ils étaient eux-mêmes choqués par ce dont ils avaient pu être témoins. Ainsi, un ancien marine explique : « Le plus important était de combattre les Talibans, ce n’était pas d’arrêter les molestations. »
Pourtant, le capitaine Dan Quinn a vite compris l’impasse dans laquelle se trouvaient les soldats américains, condamnés à arbitrer un combat entre deux groupes violents : « La raison pour laquelle nous sommes venus est que nous avons entendu parler des choses terribles que les Talibans faisaient au peuple, comment ils bafouaient les droits de l’homme. Mais nous mettions au pouvoir des hommes qui faisaient des choses pires que les Talibans – les hommes les plus âgés du village me le disaient. »
Nous avons assisté hier soir à un grand moment de télévision lors de l’émission « Des paroles et des actes ». Après deux heures de débat animé, l’émission s’est en effet conclue, comme c’est le cas depuis quelques temps, sur près de dix minutes de sondages commentés pour savoir si la cote de popularité de Manuel Valls avait évolué au cours de la soirée.
On ne peut que se féliciter de l’apparition de ce concept à la télévision. Les politiques perdent déjà trop de temps à commander des sondages et à scruter l’opinion des Français pour que les journalistes ne les aident pas un peu dans cet exercice. Il faudrait être vraiment naïf pour croire que le Premier ministre était venu s’adresser aux Français quand tout le monde sait qu’on ne vient parler dans le poste que pour tester sa côte de popularité et son pouvoir de persuasion.
Car ce qui est plus intéressant que tout, ce n’est pas de savoir si sur le fond, les propositions de Manuel Valls sont bonnes ou applicables. Non, la politique, ce n’est pas chercher des idées qui fonctionnent, mais c’est convaincre qu’elles fonctionnent. Et pour cela, on peut désormais compter sur les brillantes analyses de Jean-Daniel Lévy, qui n’a pas hésité à poser aux Français des questions aussi essentielles que « Trouvez-vous Manuel Valls sympathique ? » ou « Trouvez-vous le Premier ministre dynamique ?», qualités sans lesquelles il n’y a pas d’action politique efficace possible. On l’a même plusieurs fois senti à deux doigts de donner des conseils au Premier ministre pour remonter dans les sondages.
On regrette simplement que les Français, bien qu’ils aient à 74% trouvé le Premier ministre dynamique, ne l’aient pas pour autant jugé compétent ni capable de redresser la France. A quoi cela sert-il de faire de la com’ pendant deux heures et demie et d’appeler en renfort la quasi-totalité du gouvernement pour faire croire à une sorte d’unité et de détermination si c’est pour que les Français fassent preuve d’autant d’ingratitude et d’aussi peu de discernement ?
On s’est demandé, si, comme dans le sketch des inconnus, le Premier ministre allait montrer son caleçon ou avouer ses liens avec le grand banditisme pour grappiller quelques points d’opinions favorables. Il aurait pu également lire un tweet méchant, comme Karim Rissouli le lui avait proposé, pour prouver de manière définitive qu’il était capable d’autodérision.
Hélas, rien de tout cela. Mais c’est également une bonne nouvelle : l’émission de France 2 a encore une belle marge de progression devant elle. Pourquoi pas imaginer un classement, en fin d’année, des politiques les plus convaincants ? Ou un « political academy » au cours duquel plusieurs personnalités politiques seraient amenées à suivre des cours de communication, d’image, de mensonges convaincants. Chaque semaine, les téléspectateurs voteraient pour éliminer le moins convaincant d’entre eux jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un.
On peut même imaginer qu’à terme, ces émissions remplacent les élections. Les Français n’auraient plus à se déplacer dans les urnes, les politiques n’auraient plus besoin d’organiser des meetings coûteux et de faire appel à Bygmalion et les chaînes de télévision seraient assurées de belles parts de marché. Quant aux journalistes de France 2, ils pourraient se consacrer à ce qu’ils font le mieux : commenter des tweets et des sondages en souriant devant la caméra.
George Orwell l’avait compris : « Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. » Comme on ne soupçonne pas les fanatiques de Daech d’avoir lu 1984, il faut croire que le génie barbare existe. Avec la destruction des monuments préislamiques jugés « haram », les fous d’Allah imaginent purifier l’esprit de leurs contemporains alors qu’ils dépouillent l’histoire du Moyen-Orient de toute sa complexité, pour préparer le terrain à un avenir unidimensionnel. Ce même objectif semble guider les jeunes pourfendeurs du passé colonialiste qui réclament la démolition de la statue de Cecil Rhodes en Angleterre ou qui, outre-Atlantique, vandalisent les symboles des confédérés. Sauf qu’il ne s’agit pas de djihadistes, mais d’étudiants dans de prestigieuses universités.[access capability= »lire_inedits »]
Passer chaque jour à côté d’une statue qui représente « un ancien propriétaire d’esclaves » heurte à ce point la sensibilité de nombre d’élèves d’Oxford, réunis dans le mouvement « Rhodes must fall », qu’ils réclament sa destruction à coups de pétitions. Le fondateur de l’ex-Rhodésie n’a pas sa place, disent-ils, sur un campus du xxie siècle. Et, puisqu’on n’a pas affaire à des abrutis, ils ne le qualifient pas de « haram » mais de « problématique ». À leurs rares opposants, qui leur font remarquer que le bâtiment d’Oriel College, où ils étudient, a été construit grâce aux dons de Rhodes, les jeunes prodiges répliquent : « Ce n’était pas l’argent de Rhodes mais l’argent provenant du travail des mineurs sud-africains que Rhodes exploitait. » On est curieux de connaître l’argumentation qu’emploieront les bénéficiaires de la renommée bourse Rhodes, qui permet à des élèves méritants d’étudier gratuitement à Oxford. Cela dit, l’avenir de cette grande cause se joue largement en Afrique du Sud, où a été lancée la mode. À l’université du Cap, la statue de l’odieux colonialiste britannique a été expulsée aux cris de « amandla ! » (« pouvoir »). Heureusement, à l’entrée du Parlement sud-africain, le buste de Nelson Mandela fait bon ménage avec la statue de la reine Victoria et celle de l’ancien Premier ministre afrikaner Louis Botha.
Aux États-Unis, l’attitude « année zéro » si chère aux djihadistes se répand en douceur et on accommode le passé aux goûts du présent. À l’université du Texas, on s’était déjà débarrassé de la statue de Jefferson Davis, président des États confédérés durant la guerre de Sécession, qui ne correspond pas aux « valeurs d’aujourd’hui ». À l’université de Saint Louis, c’est le monument du jésuite Pierre-Jean De Smet brandissant la croix au-dessus d’innocentes têtes indiennes qui a fait les frais de l’épuration artistique. Mais c’est surtout depuis la fusillade dans une église noire de Charleston en juin dernier que les initiatives se multiplient, ici pour censurer Mark Twain, là pour débaptiser une bibliothèque ou un stade. Le Guardian britannique a même conçu une carte interactive des États-Unis, permettant aux lecteurs de marquer les emplacements des monuments « problématiques ». La priorité du moment : rebaptiser les « Washington Redskins », fameuse équipe de foot américain, dont le nom (« Peaux-Rouges ») offense les Indiens. Le plus dur sera de choper tous les petits morveux blancs qui continuent à jouer aux Indiens dans les cours de récré.[/access]
En lisant l’article de Jean-Paul Brighelli « La Troisième guerre mondiale a commencé… », j’ai ressenti, parvenu au milieu du texte, un malaise. Je partage la même certitude que lui : la troisième guerre mondiale a commencé, et il faut se battre contre la barbarie des égorgeurs qui veulent nous asservir ou nous anéantir ici et là-bas. Je l’ai déjà écrit. Ce sera une guerre dégueulasse, comme toutes les guerres, avec des morts au sol parmi nos soldats, et beaucoup d’autres encore parmi les civils. Et une guerre longue : une génération, comme l’a reconnu le directeur de la CIA John Brennan. Enfin, nous ne la gagnerons pas, comme le souligne Jean-Paul Brighelli, avec des paroles lénifiantes. Nous serons obligés de tuer des gens qui veulent nous tuer. Nous sommes d’accord.
Mais, quand je lis « Bombardements massifs, sans chercher à cibler, éventuellement en utilisant des armes non conventionnelles, éradication puis nettoyage au sol. Il n’y a de bon djihadiste qu’un djihadiste mort », je dis non.
S’il faut faire la guerre, parce que c’est une guerre juste, celle de la civilisation contre une forme contemporaine de barbarie et de totalitarisme terrifiant, parce que nous n’avons pas le choix, il faut, pourtant, juste faire la guerre, même avec toute notre détermination. Justement parce que nous ne sommes pas des barbares, et que nous n’avons pas à mener de guerre d’extermination. Bombardements massifs sans ciblage ? Comme sur Dresde pendant la seconde guerre mondiale, donc ? Pour massacrer une population qui souvent subit sur le terrain la folie de Daech ? Des armes non conventionnelles ? Les gaz, comme Saddam Hussein à Halabja contre les civils kurdes en 1998 ? Et pourquoi pas l’arme nucléaire ? Vitrifions le territoire sous contrôle de l’Etat islamique, Dieu reconnaîtra les siens… ?
Voulons-nous juste ne pas être asservis, ou nous battre, aussi et surtout, parce que nous vivons avec des valeurs, parce que nous représentons une forme d’humanisme, parce que nous sommes les héritiers d’une histoire qui n’a pas manqué, chez nous aussi, de barbarie, et que celle-ci nous a appris l’importance essentielle du discernement ? SI c’est bien le cas, nous ne pouvons faire la même guerre que nos ennemis, nous ne pouvons faire non plus comme les Russes à Grozny hier, ou aujourd’hui même comme les Saoudiens et les Emiratis au Yémen contre les Houtis : tout écraser sous les bombes, puis tirer dans le tas…
Le général Custer, dont Jean-Paul Brighelli a paraphrasé la formule célèbre « Un bon Indien est un Indien mort », prononcée avant de mourir encerclé avec le 7e régiment de cavalerie à Little Big Horn, avait ordonné l’attaque sur le campement d’Indiens Cheyenne de Washita, où ses soldats avaient tué sans discernement hommes, femmes et enfants. Les Etats-Unis portent encore la mémoire des guerres indiennes, qui furent souvent, au nom de la civilisation de l’homme blanc contre les peaux-rouges, des guerres d’extermination pour la conquête des terres. Le combat contre la barbarie des égorgeurs n’a rien à voir avec cela, et il faut y apporter toute notre détermination, et tout notre discernement.
La Société de géographie conserve dans ses fonds (déposés à la BNF), contre-collés sur des fiches de carton, une centaine de contact prints que John Thomson avait fournis à Charton, l’éditeur du Tour du Monde, et à Hachette, pour que les graveurs sur bois puissent illustrer ses articles et son livre Dix ans de voyage en Chine et en Indochine.
C’était à une époque, en 1875 et 1877, où l’on ne savait pas encore reproduire (il faudra attendre 1893) les photographies dans des livres ou des revues.
Par la suite, Elisée Reclus s’en servira de la même façon pour faire réaliser la plupart des gravures de son volume sur la Chine de sa Géographie universelle.
Cette série est un peu fanée, mais elle est extraordinairement rare et précieuse : les huit vues de Formose, reproduites ci-dessus et ci-après sont à notre connaissance les seuls albumens qui – dans cette série formosane – aient survécu ; en l’occurrence des tirages par contact, réalisés par John Thomson lui-même, après son retour à Londres en 1872.
On pourra les comparer aux tirages modernes numériques réalisés par Michael Gray à partir de ses scans des négatifs sur verre de John Thomson conservés à la Wellcome Library de Londres.
Dans les fonds de la Société de géographie, cette série porte le n°Wd34. Un grand merci à son président, le Pr. Pitte, et au conservateur qui gère les fonds extraordinaires de la Société, M. Olivier Loiseaux.
Il faut espérer que l’occasion se présentera prochainement d’exposer la totalité de la centaine de ces originaux sur l’ensemble de la Chine ; ou pour le moins de les publier, ou de les mettre en ligne.
Chez les Républicains, la guerre est vraiment déclarée. Nous n’évoquerons le duel entre Nicolas Sarkozy et Alain Juppé. Ni même l’affrontement entre Nicolas Sarkozy et François Fillon. Non, c’est d’une autre guerre qu’il est question ici. Elle est judiciaire et elle oppose Nicolas Sarkozy et Jean-François Copé.
Nicolas Sarkozy a été entendu par la police au sujet de l’affaire Bygmalion. Rappelons que cette affaire avait provoqué le départ de Jean-François Copé et la nouvelle élection du président de l’UMP, à laquelle l’ancien président de la République s’était finalement présenté, précipitant son retour dans l’arène politique. A l’époque, l’avocat de l’un des associés de Bygmalion avait reconnu que son client avait été contraint de facturer des fausses prestations à l’UMP afin de compenser la non-facturation sur le compte de campagne de Nicolas Sarkozy (campagne 2012), maquillant ainsi un dépassement de dix-huit millions d’euros du plafond des dépenses autorisées par la loi. Le bras droit de Jean-François Copé, Jérôme Lavrilleux, qui était aussi directeur-adjoint de la campagne de Nicolas Sarkozy, avait confirmé le lendemain à la télévision.
Depuis lors, deux thèses s’affrontent, ou plutôt trois. La première, c’est celle de Maître Maisonneuve, avocat de Guy Alves, qui co-dirigeait Bygmalion, confirmée par Jérôme Lavrilleux, que nous venons de détailler. La seconde, c’est celle du « trésor de guerre de Copé ». Lavrilleux mentirait et les dix-huit millions facturés à tort à l’UMP auraient été détournés afin de financer les projets de carrière de Jean-François Copé, grâce à la complicité de ses amis de Bygmalion. La troisième thèse serait un savant mélange des deux précédentes dans des proportions qui resteraient à déterminer.
Il faut préciser que Jérôme Lavrilleux n’a jamais accusé Nicolas Sarkozy d’être au courant du système de fausse facturation qu’il décrit. Il a visé son directeur de campagne, le préfet Guillaume Lambert. Quant à Jean-François Copé, il a toujours dit tomber des nues. Nicolas Sarkozy n’a pas les pudeurs de Lavrilleux et Copé. Il a toujours laissé entendre qu’il ne croyait pas au dépassement des frais de campagne ; ce qui valait implicitement adhésion à la thèse du « trésor de guerre ». Mais lors de l’audition dont la presse s’est fait l’écho mercredi, il est entré dans le domaine de l’explicite. Il a chargé Copé, cet homme qui « a toujours travaillé avec Bygmalion », et s’est étonné que l’ex-secrétaire général de l’UMP « était tenu informé de [son] compte de campagne par Jérôme Lavrilleux ». Et surtout, il a soutenu son directeur de campagne Guillaume Lambert, dont la responsabilité était pointée par Lavrilleux. Pour Nicolas Sarkozy, il n’y a pas pu avoir de dépassement des frais de campagne. La fausse facturation de dix-huit millions d’euros a donc profité à d’autres causes qu’au financement de sa campagne électorale. Suite aux révélations de L’Obs, Jean-François Copé a dit ne pas vouloir croire que Nicolas Sarkozy avait pu tenir de tels propos devant la police. Après tout, il n’a jamais mis en cause l’ancien président. Que ce dernier le charge devant la police, c’est un coup très rude.
Trois questions se posent désormais.
Primo, quelle va être l’attitude de Jean-François Copé ? Après tout, la société Bygmalion a été liquidée. Cela ne colle guère avec une entreprise qui collecte un trésor de guerre. Si ce dernier existe, où est-il ? On ne sait malheureusement pas où en est l’enquête sur l’existence d’un tel détournement. A-t-elle seulement débuté ? Si ce n’est pas le cas, Nicolas Sarkozy vient en tout cas de conseiller aimablement à la justice de le faire… Toujours est-il que l’accusation de détournement de fonds d’un tel montant va sans doute amener Copé à contre-attaquer. Il a déjà démontré en d’autres circonstances (souvenons-nous de la guerre avec Fillon) qu’il n’était pas du genre à se laisser marcher sur les pieds. Quant à Jérôme Lavrilleux, ce n’est pas pour rien qu’il a été qualifié de « grenade dégoupillée » par certains pontes de l’ex-UMP. Le fait que Nicolas Sarkozy apporte son soutien à Guillaume Lambert et renvoie Lavrilleux et Copé à leurs affaires avec Bygmalion a dû être ressenti comme une humiliation suprême. De toute évidence, ces deux-là ne demeureront pas inertes.
Deuxio, quelles répercussions sur la primaire cette affaire aura-t-elle ? Tout dépendra d’abord de l’avancement de l’enquête. Et si comme cette fois, les PV d’audition arrivent sur la place publique au gré de l’intérêt des différentes parties, cela risque de ne pas être triste. Il y a quelques jours, commençait à bruisser la rumeur d’une candidature de Jean-François Copé. Nous n’y croyons pas une seconde. En revanche, son ralliement à Juppé et son retour définitif dans le giron chiraquien historique semble davantage crédible. Pas sûr, d’ailleurs, que le maire de Bordeaux apprécie d’être bruyamment soutenu par une personnalité à l’image aussi abîmée.
Tertio, que vont devenir les « sarkopéistes » ? Cette catégorie était née lors de l’affrontement entre Copé et Fillon. L’ex-président avait soutenu le premier contre le second. Et on avait vu en première ligne des partisans zélés qui se présentaient comme autant sarkozystes que copéistes. C’était notamment le cas de Nadine Morano (qui semble depuis quelques mois prendre ses distances avec Nicolas Sarkozy, jusqu’à envisager une candidature à la primaire), sa collègue de Meurthe et Moselle Valérie Debord, Sébastien Huygue, aujourd’hui porte-parole de LR nommé par Sarkozy, ou encore Roger Karoutchi. Comment se positionneront tous ces gens quand la guerre fera rage ?
Qu’on le veuille ou non, Bygmalion demeure le plus gros caillou dans la chaussure de Nicolas Sarkozy dans sa route vers la reconquête. Sauf si on trouve l’éventuel « trésor de guerre » copéiste, la thèse du maquillage du dépassement de compte de campagne semble devoir être la piste privilégiée du pôle financier. Et même si on ne parvient pas à prouver que Nicolas Sarkozy était au courant de ce tour de passe-passe, il restera toujours un doute, renforcé par le fait que tout le monde connaît ses prédispositions en matière d’évaluation de ce que peuvent coûter des meetings, lui-même en ayant organisé des centaines pour d’autres que lui.
C’est certainement la raison pour laquelle il a décidé de déclarer la guerre à Copé qu’il n’a jamais porté dans son cœur, au risque de provoquer des dommages collatéraux importants et d’écorner son image toute neuve de gentil rassembleur des Républicains.
*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21573607_000001.
Ils vont partir pour l’Irak. Ils sont très motivés, mais pas très nombreux. Une dizaine d’hommes, anciens militaires pour la plupart, regroupés sous le sigle Task Force Lafayette (voir notre entretien exclusif). Leur destination : Erbil au Kurdistan irakien. Là, ils feront le coup de feu contre les psychopathes de Daech dans les rangs des peshmergas kurdes, les seuls combattants dignes et courageux de cette région.
Selon le chef du groupe, leur expédition n’obéit à aucune motivation religieuse. « Nous avons récusé tous les candidats qui voulaient s’engager par amour pour la foi chrétienne ou qui manifestaient de l’animosité à l’égard de l’Islam. » Il confie son écœurement face aux monstruosités de Daech, à l’indifférence occidentale et dit s’inspirer de l’exemple des Brigades Internationales de la Guerre d’Espagne. Un ancien militaire se revendiquant d’une culture de gauche, ça a de quoi surprendre. Mais peut-être a-t-il lu Malraux ?
Il y a donc des hommes en France qui sont prêts à mourir pour une certaine idée qu’ils se font de la dignité humaine. Mais ils ne sont qu’une dizaine. Cela vaut-il un article ? Oui, ça vaut tous les articles du monde ! Ils étaient combien au Thermopyles ? Il faut parler d’eux pour qu’ils ne restent pas, ne meurent pas anonymes.
Dans un pays las, fatigué et qui n’a d’autre identité qu’une identité malheureuse, tellement piétinée et bafouée qu’on en arrive à douter qu’elle existe, ces quelques hommes témoignent que la lâcheté et la soumission ne sont pas une fatalité. Et pourtant, le discours dominant est celui de la servitude volontaire. « Plutôt rouges que morts ! » clamaient les pacifistes des années 1980, obnubilés par la puissance soviétique. « Plutôt verts (la couleur de l’Islam) que morts ! » répètent leurs héritiers d’aujourd’hui.
Des centaines et des centaines de jeunes Français partent pour la Syrie et l’Irak. C’est pour tuer. On en parle tous les jours. On condamne mais on explique. On déplore et on justifie. « Ah ! Ils étaient si biens, si doux, pas du tout fanatiques ». Hors de question de les punir. On préfère les soigner. Pour eux, on a inventé des « cellules de déradicalisation », comme il y a des cellules de dégrisement pour les soulographes invétérés.
Un jour, ces djihadistes attirés par l’odeur du sang, se trouveront peut-être face aux hommes de la Task Force Lafayette. Français contre Français, ça s’appelle la guerre civile. Loin de la France, il est vrai. Pour le moment…
Il y a longtemps de cela, vers 1965, j’avais un ami, pour ainsi dire un jumeau choisi. Nourris de Baudelaire et de tous les grands audacieux, nous voulions du neuf. Nous étions volontiers sarcastiques, et nous aimions « les femmes atroces dans les quartiers énormes » (Apollinaire). Nous cherchions une voie d’égarement, une frontière éloignée : la revue Bizarre nous avait mis sur la piste, ainsi que deux ou trois exemplaires d’une publication américaine extravagante, trouvés par hasard, Mad.
Puis il y eut Hara-Kiri, mensuel fondé par Georges Bernier, alias le professeur Choron, et François Cavanna. Le titre fonctionna comme un piège à mâchoires sur notre curiosité en exil. Nous eûmes d’emblée la certitude de tenir notre sécession. Nous fûmes emportés par ses détournements de sens, ses scènes de cauchemar légendées d’une main gantée de fil barbelé, ses filles dénudées, niaises, qui plaçaient leurs seins dans des bols, ses récits étranges qui n’étaient pas exactement surréalistes, mais d’où surgissaient le rire et la peur. Autant de dessinateurs autant de styles ; semés dans toutes les pages, des dessins, des « crobars », des traits jetés. Hara-Kiri était un chien de mégarde dressé à mordre jusqu’à ses maîtres. Il s’en dégageait une impression de fête barbare, pleine d’éructations de soudards malins. Ce journal était en état d’insurrection.
Choron et Cavanna savaient reconnaître le talent et lui donner sa chance. Ils réunirent une pléiade d’énergumènes résolus à ne plus rien sacrifier au goût et à la raison officiels.[access capability= »lire_inedits »] Le plus cruel, le plus irréductible, le plus doué se nommait Reiser (1941-1983). Son « papa », proprement ignoble, qui assénait à son fils ou à sa famille réunie des sermons terrifiants de logique vinassière, incarnait à nos yeux le père de toutes les tyrannies et la mère de tous les vices. Dans la vie, Reiser était un type charmant au doux visage rieur, curieux des choses de la science et de la technique, un garnement des Lumières. Sur le toit de sa maison des Pyrénées, il avait installé, dès le milieu des années 1970, un système à énergie solaire, qui lui fournissait de l’électricité, l’un des premiers à fonctionner en France chez un particulier. Un jour, sa jambe se brisa sans raison. On diagnostiqua un cancer du fémur. Ce vrai génie sauvage du dessin de presse fut emporté en quelques semaines. On imagine sa stupeur, s’il avait vu surgir les frères Kouachi dans la salle de rédaction !
L’une de leurs victimes, Wolinski, connut des débuts en trombe. Dans les années 1960, il nous entraîna dans un tourbillon d’énergie pure, derrière les enquêteurs Fossoyeur Jones et Ed Cercueil, des types assez rudes, nés de l’imagination fertile de Chester Himes[1. La Reine des pommes, Éditions du Square, scénario de Melvin Van Peebles d’après le livre de Chester Himes The Five-CorneredSquare ou A Rage in Harlem (titre du film qu’en tira Bill Duke en 1991).]. Le texte était adapté par un type dont le nom, aux consonances hollandaises, ne disait rien de ses origines : Melvin Van Peebles était américain, parisien et noir. Dandy aux dons multiples, il donnait quelques contes, des récits de bistrot, qui rendaient un son excitant de métissage de langues[2. Le Chinois du XIVe, Wombat, illustré par Roland Topor ; Melvin Van Peebles signait aussi « La chronique du gars qui sait de quoi il parle ».]. Les planches wolinskiennes de La Reine des pommes évoquaient la fantaisie hot pepper de Jelly Roll Morton. Il en jaillissait des Noires voluptueuses et une humanité afro-américaine roublarde, attendrissante, parfois dangereuse, auxquelles les jeunes bourgeois français, à l’époque, étaient peu accoutumés. Les aventures des deux flics de Harlem produisaient un précipité de catastrophes et d’imprévus chez les maquereaux et les gogos. Wolinski ne proposait pas exactement une BD, plutôt une succession d’images hyperexpressives, une prolifération de personnages superbement mis en valeur par les ombres fortes et les gris nuancés. Plus encore que Cabu, il était le fils d’Albert Dubout, le cousin de Bosc et de Chaval, dont on ne vantera jamais assez le désespoir hilarant.
Bien sûr, avec le temps, il a évolué, son trait s’est simplifié. Toute profusion abolie, fonctionnant sur une stricte économie graphique, il imposa son univers retors de mâle blanc occidental, concupiscent, logorrhéique, réduit à l’ahurissement bavard devant les initiatives érotiques de ses partenaires. Il devint un notable de Saint-Germain-des-Prés, sympathique, très aimé de la rue, qui le saluait, et des puissants, qui le décoraient.
Cabu et quelques autres
Au mitan des années 1970, la plume de Delfeil de Ton n’avait pas encore trouvé refuge au Nouvel Observateur ; nous savourions ses « Mémoires », puis, dans l’Hebdo, plus tard, ses « Lundis » de Sainte-Beuve narquois, sa foudre jupitérienne, ses partis pris argumentés en matière de jazz, de cinéma, de spectacle et de littérature.
Nous raffolions de Topor, de ses créatures folles et de ses machines menaçantes. Le Petit Cirque de Fred nous menait sur les chemins d’un monde parallèle, qui comblait notre besoin d’étrangeté. Nous vénérions Gébé, l’égal de Reiser, et son personnage, dont le nom, Berck, rappelait l’onomatopée qui vient naturellement avec une moue dégoûtée. Représentation monstrueuse, Berck est une force qui va, un être contrefait, irascible, indestructible. Gébé ne fut jamais décevant.
Cabu donnait l’impression d’une vitesse d’exécution de prestidigitateur. Son habileté, son acuité visuelle et son aisance le désignaient comme l’héritier des caricaturistes du siècle précédent. Cabu était féroce et joyeux. Il détestait ses victimes, il les harcelait, les exposait cruellement, à la manière d’un gosse rieur, jouissant du spectacle d’un papillon qui bat des ailes, le corps traversé d’une épingle. Son goût très juste lui dictait de préférer les jeunes filles accortes aux seins haut placés, de vénérer Charles Trenet, le jazz qui swingue, et de détester Johnny Hallyday.
Je suivis avec entrain le premier Hara-Kiri Hebdo, et Charlie-le-retour, jusqu’au milieu des années 1970. Mais je me lassai de leur humour andouillette et gros rouge, de leur grossièreté de routine, de leur simplisme ricanant.
Mon ami a péri, jeune encore, dans un accident fatal. Hara-Kiri a cessé de paraître, Cavanna est mort, et, avant lui, le professeur Choron[3. Pour en savoir plus sur le professeur au fume-cigare, lire Choron et moi, de Sylvia Lebègue, préface de Jackie Berroyer, L’Archipel, janvier 2015.], qui n’était plus dans la bande. Cabu et Wolinski ont succombé à des tirs d’armes de guerre en plein Paris, maniées par deux types authentiquement bêtes et méchants.
L’attentat annonça le chant du cygne du journal, qui avait connu une première mort peu après l’élection de François Mitterrand. Michel Polac, regretté contempteur de la bêtise rampante, avait en effet adressé un premier faire-part de décès de l’hebdomadaire dans son émission Droit de réponse, le 2 janvier 1982, qui provoqua un retentissant scandale. Sur le plateau, des énergumènes irascibles figurèrent une beuverie d’anarchistes vieillissants, où se mêlaient Serge Gainsbarre, François Cavanna, moustache en croc « poivre et celte », le professeur Choron, débordant d’une énergie à vapeur d’alcool, Siné, éructant contre la « menace fasciste » représentée par Jean Bourdier, du journal Minute. Ce dernier tenta, au nom de la tolérance, de faire entendre une voix très divergente, sans succès. Dominique Jamet tint tête brillamment à toute la bande d’« Hara mourant qui rit ». Le journal cessa de paraître, faute de lecteurs. Il renaîtrait en 1992.
Sous la direction de Philippe Val, le titre fameux s’éloignait de l’esprit des pères fondateurs. L’importance qu’y prit alors Caroline Fourest est révélatrice. Figure du néoféminisme, froide et déterminée, elle cibla d’emblée deux ennemis : l’islamisme et le christianisme. Elle se donnait parfois la peine de qualifier ce dernier d’intégriste, mais, en règle générale, ses diatribes télévisuelles présentaient la religion du Christ comme la persistance d’une très obscure abomination. Philippe Val, nommé directeur à France Inter, quitta le journal, qui ne parut pas le regretter, en mai 2009. Charb lui succéda. Caroline Fourest fit son bagage à son tour. Auparavant, Val avait congédié Siné, à qui l’on avait intenté un mauvais procès en antisémitisme, mais, il faut le rappeler, publié les caricatures de Mahomet en solidarité avec les dessinateurs danois.
Charlie Hebdo ne m’intéressait plus depuis longtemps. Lorsque je l’achetais, je trouvais néanmoins brillants les papiers de Bernard Maris, et les reportages dessinés, denrée de presse devenue rare, toujours excellents. Mais m’agaçait sa prétention à se prendre pour un îlot d’intelligence entouré d’un océan de connerie. Ce journal prétendument subversif aurait pu se satisfaire d’être obscène, blasphémateur, parfois avec talent, sans pour cela nier les formes, les choses et les êtres dont la grâce et la finesse lui demeuraient étrangères. Or, après la tragédie du 7 janvier 2015, une évidence s’imposa : son patron, ses journalistes, tous ses employés avaient manifesté un cran de guerriers, alors que les menaces leur parvenaient chaque jour, et qu’ils ne nourrissaient aucune illusion sur la détermination et la cruauté de leurs ennemis.
Cabu, Wolinski et les autres ont succombé à des tirs d’armes de guerre en plein Paris, maniées par deux représentants, passablement irrités, d’une religion connue pour son prosélytisme aimable et pacificateur. Les survivants jurent qu’on ne les reprendra plus à caricaturer Mahomet. À vrai dire, on les comprend.
À quoi ressemble un visage après qu’une balle d’AK-47 l’a traversé ? Comment tout cela a-t-il commencé ? »
De Choron à Charb…
En 1960, Cavanna et Choron créent Hara-Kiri. Dix ans plus tard, le journal se fait interdire pour avoir titré à la mort du général de Gaulle « Bal tragique à Colombey : un mort ». Reparu sous le nom de Charlie Hebdo, il vit jusqu’en 1982 puis connaît une éclipse de dix ans. Philippe Val relance finalement Charlie en 1992 et déclenche une vague de protestation chez les islamistes du monde entier lorsqu’il publie les caricatures danoises de Mahomet en mars 2006.[/access]
Également en version numérique avec notre application :
D’anciens soldats de l’armée française viennent de lancer une levée de fonds d’un nouveau genre destinée à financer leur départ pour l’Irak, où ils iront combattre l’Etat islamique. Ces vétérans de l’Afghanistan membres de la Task Force Lafayette expliquent ne pas vouloir rester les bras croisés face au djihadisme international dont une partie de l’appareil de commandement se situe près de la ville irakienne de Mossoul. Ils ont accordé un entretien exclusif à Causeur. Qu’ils en soient remerciés.
Daoud Boughezala. Combien êtes-vous ? Quelles sont les origines et les appartenances religieuses de vos hommes ? Avez-vous reçu le soutien d’institutions ou de croyants musulmans ?
Task Force Lafayette. Nous sommes actuellement une dizaine, tous vétérans de l’armée française, originaires de corps divers et variés – armée de terre, marine nationale, forces spéciales, armée de l’air. L’appartenance religieuse de nos membres n’est pas mise en avant, mais il est certain que nous n’aurions aucune raison de refuser la candidature d’un homme sous prétexte que celui-ci serait de confession musulmane, chrétienne, juive ou autres. Nous n’avons reçu le soutien d’aucune institution, quelles soient par ailleurs politiques ou religieuses. Les messages que nous recevons d’individus comme vous et moi sur notre page Facebook nous sont cependant adressés aussi bien par des individus athées que par des croyants, qu’ils soient catholiques, protestants, juifs ou musulmans. Tous se félicitent de notre initiative et nous encouragent à la mener à bien.
Vous n’avez jusqu’ici récolté que quelques milliers d’euros . Comment expliquez-vous la relative passivité de l’opinion française, pourtant effrayée par le terrorisme ?
Notre levée de fonds, via un site de financement participatif, avoisine désormais les 9000 euros, et ce, en une seule journée d’activité – nous sommes le 23.09.2015. La « relative passivité » que vous évoquez donc est à relativiser. La plupart des dons tournent autour de 50 euros, mais certains individus nous ont déjà offert près de 300 euros, tout en promettant de nous reverser de l’argent dès que possible. Aux individus concernés par ces pratiques, nous répondons toujours la même chose : nous les remercions pour leur générosité et leur conseillons de ne pas se ruiner pour nous. La plupart de ces gens sont des gens qui ne disposent pas de salaires mirobolants ; leurs participations, même modestes, nous emplissent de fierté. Nous sommes conscient d’être redevable devant eux et devant toute la nation. Par ailleurs, vous évoquez une opinion « effrayée par le terrorisme » ; je pense qu’il s’agit d’une erreur : les Français sont décidés à voir disparaître ce terrorisme, à l’éradiquer ; ils ne vivent pas dans la terreur. Et quand bien même, quel genre d’hommes et de femmes serions-nous si nous devions jouer sur la peur des gens pour obtenir de l’argent ? Cela s’apparenterait à du racket, cela n’aurait rien de respectable ni d’honorable.
Reste que la peur du terrorisme existe. Des attentats ratés comme l’attaque du Thalys l’alimentent, mais aussi le discours alarmiste, probablement à raison, de nos gouvernants. Hollande et Valls ont déclaré la guerre à Daech mais, faute de troupes au sol, s’en donnent-ils vraiment les moyens ?
Aussi déçus que nous soyons, nous, membres de la TLF, de l’immobilisme qui semble dominer, nous n’oublions pas que la situation est catastrophique en Irak du fait d’une précédente intervention occidentale. Difficile – mais non pas inconcevable – de soutenir plus de dix ans plus tard une initiative similaire. Cependant, je pense pouvoir affirmer que nous nous félicitons de la participation de la France à la coalition en œuvre en Irak. Nos appareils et nos pilotes sont parmi les meilleurs du monde ; ils apportent un soutien décisif aux combattants locaux. Quant à une implication directe des armées occidentales sur le terrain, elle nuirait sans doute à Daech, mais que ferions-nous ensuite ? L’E.I, comme toute organisation violente et radicale, se nourrit de plusieurs choses : de la frustration, de la corruption et de la misère – quelle soit économique, sociale, culturelle ou humaine. C’est à ces racines-là qu’il faut s’attaquer, c’est à ces racines-là que doit s’attaquer l’Occident et c’est aussi sans doute à ces racines-là que les dirigeants locaux auraient dû s’attaquer pour éviter la situation actuelle.
Avez-vous l’aval tacite du ministère de la Défense et des autorités françaises ?
Nous n’avons reçu ni aval tacite ni soutien actif de la part de la Défense ou des autorités françaises. Nous avons cependant pris soin de nous assurer de la légalité de notre entreprise, une légalité bien réelle, puisque le régime du mercenariat – que la France pénalise – ne nous concerne pas. Nous ne recevrons aucune rétribution de la part d’une quelconque autorité pour notre action en Irak.
Vous comptez combattre l’Etat islamique aux côtés des forces kurdes. Pourquoi ce choix ?
D’une part, et tout simplement, car les forces kurdes acceptent l’aide de ressortissants étrangers tant que ceux-ci leurs sont « avalisés ». D’autre part, car les Kurdes sont des combattants relativement bien équipés, disciplinés et formés. Par ailleurs, il existe au sein des forces kurdes une réelle tradition démocratique et progressiste à laquelle nous ne sommes pas insensibles. Enfin, les Kurdes respectent les conventions internationales, ce qui est un point important car nous refuserions de manière inébranlable de soutenir une force capable de se compromettre par sa manière de mener la lutte.
Seriez-vous prêt à collaborer avec les autres forces qui luttent contre Daech : les armées syrienne et irakienne, mais aussi les milices chiites telles que le Hezbollah ?
D’une part, notre mission se limitera au Kurdistan Irakien, ou les seules forces réellement actives sont les Peshmergas. Nous n’aurons donc même pas à nous demander si oui ou non, nous accepterions de collaborer avec des forces liées au régime syrien ou iranien. Le choix du théâtre irakien reflète par ailleurs notre volonté de ne pas nous engager sur le dossier syrien. Je ne ressens, d’un point de vue personnel, aucune espèce de sympathie ou de respect pour le clan Assad. La seule ambition de la Task Force Lafayette est d’aider à l’éradication de Daech aux côtés de forces kurdes respectables.
*Photo: Sipa. Numéro de reportage :00597380_000026.
Quand, au mois de juillet, l’ignoble Walter Palmer a assassiné le lion Cecil au Zimbabwe, le monde entier s’est levé d’un seul mouvement pour protester contre la chasse aux trophées, cette tradition d’un autre âge. Pourtant, et s’il ne s’agit pas pour autant de dédouaner l’atroce dentiste, il faudrait y réfléchir à deux fois avant d’interdire la chasse partout en Afrique. Dans certains pays du Sud du continent, celle-ci a déjà été mise hors la loi, ne provoquant que l’appauvrissement des villages et la dégradation du rapport entre les hommes et la nature.
Après la mort de Cecil, de nombreuses compagnies aériennes ont régulé le transport de trophées de chasse. Au New-Jersey, on tente aussi de limiter les safaris en interdisant l’export de peaux d’animaux. Pourtant c’est à la source que l‘on peut le mieux arrêter la chasse et le Botswana ou la Zambie ont notamment édicté des interdictions de tuer des animaux pour en faire des trophées. Cependant, les conséquences de ces interdictions qui font plaisir aux occidentaux et aux associations de défense des animaux, sont loin d’être toutes positives. Dans le village de Sankuyo, situé au nord du Botswana, cela fait deux ans que la chasse a été interdite et l’on peut donc se figurer les effets de l’interdiction de la chasse.
Un journaliste du New York Times s’est rendu à Sankuyo et a interrogé les villageois sur ces conséquences. Ceux-ci ne sont guère convaincus du bien-fondé d’une interdiction. Au contraire, Jimmy Baitsholedi Ntema, un villageois de Sankuyo, l’assure, la chasse était une raison d’assurer la protection des animaux et leur cohabitation avec les hommes: « Avant, quand nous pouvions chasser, nous voulions protéger ces animaux car nous savions qu’ils pouvaient nous rapporter de l’argent. Maintenant, nous ne tirons aucun profit de ces animaux. Les éléphants et les buffles s’en vont après avoir détruit nos champs durant la journée. Puis, la nuit, les lions viennent attaquer nos troupeaux ».
Autrement dit, les animaux ne sont pas de gentilles peluches qu’il faut laisser tranquilles mais des bêtes sauvages qui menacent les hommes, tuent les chèvres et les ânes et détruisent les récoltes d’haricots, de maïs et de pastèques. Ruinant ainsi les agriculteurs en détruisant le fruit de leur travail.
Plus généralement, la chasse représentait, pour un village comme Sankuyo, une véritable source de revenus. D’abord parce qu’elle donnait du travail à ses habitants. L’interdiction a laissé des douzaines d’hommes sans activité ni argent. C’est notamment le cas de son chef : William Moalosi. Cet homme de 40 ans travaillait depuis huit ans comme traqueur et guide de chasse. Il gagnait 100 dollars par mois en travaillant ainsi. L’article du New York Times nous apprend qu’avec l’argent qu’il gagnait, il projetait de moderniser son habitation faite de branchages et de boue. Avec la fin de la chasse, il a perdu ses revenus, en plus de ses arpents de maïs, piétinés par des éléphants il y a quelques mois. Si lui n’a pas quitté son village, de nombreuses personnes sont partis pour aller chercher du travail à Maun, ville de 60 000 habitants au centre du pays.
Par ailleurs, la fin de la chasse a provoqué une chute des revenus. Les touristes chasseurs, souvent américains, amenait de l’argent dans les villages où ils venaient. Leur argent permettait de construire des infrastructures hygiéniques et des maisons pour les pauvres, de soutenir les jeunes voulant étudier et les personnes âgées sans pensions. Enfin, les chasseurs laissaient aussi la viande des animaux tués aux personnes démunies qui pouvaient subsister grâce à celle-ci.
Pour compenser la perte de la manne touristique de la chasse, on a pourtant essayé de reconvertir ces régions au « tourisme photographique ». Toutefois, les experts de la zone remarquent qu’elle n’est pas favorable à ce type de tourisme. Dans le New York Times, Joseph Mbaiwa, chercheur à l’université du Botswana, le confirme : « Le tourisme photographique n’est pas viable dans ces régions ». Ces zones sont trop dangereuses et reculées pour accueillir autre chose que des chasseurs, touristes en général moins prudents que ceux voulant seulement prendre des photos.
La conséquence la plus absurde de l’interdiction de la chasse est qu’elle n’a pas permis d’arrêter de tuer des animaux. Au contraire, avec la prolifération de ceux-ci, les hommes sont obligés de tirer sur les lions pour protéger leurs villages et leurs cultures. Dans le village de Sankuyo, au moment où le journaliste fait son enquête, une lionne vient d’être tuée. On soupçonne M. Moalosi d’avoir tiré. La lionne était montée à un arbre pour sauter dans un enclos de chèvres. Menaçant le village, elle pouvait donc légalement être abattue.
Interrogé par le journaliste du New York Times, le professeur Brian Child de l’Université de Floride, expert de la gestion de la vie sauvage en Afrique, explique que la chasse aux trophées avait permis, malgré la corruption, d’équilibrer les rapports entre les hommes et la nature. La chasse conciliait deux attentes : protéger les animaux et produire des revenus. Il déclare donc : « Quand la chasse a été introduite, nous avons finalement tué moins d’animaux ».
C’est donc pour toutes ces raisons qu’en Zambie, le gouvernement vient de revenir sur la législation anti-chasse. Après deux années d’interdiction, la ministre zambienne du tourisme commente : « Nous avons eu beaucoup de plaintes de la part des communautés locales. En Afrique, une vie humaine est plus importante que celle d’un animal. Je ne sais pas ce qu’il en est dans le monde occidental ».