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La chasse, une chance pour la brousse?

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Quand, au mois de juillet, l’ignoble Walter Palmer a assassiné le lion Cecil au Zimbabwe, le monde entier s’est levé d’un seul mouvement pour protester contre la chasse aux trophées, cette tradition d’un autre âge. Pourtant, et s’il ne s’agit pas pour autant de dédouaner l’atroce dentiste, il faudrait y réfléchir à deux fois avant d’interdire la chasse partout en Afrique. Dans certains pays du Sud du continent, celle-ci a déjà été mise hors la loi, ne provoquant que l’appauvrissement des villages et la dégradation du rapport entre les hommes et la nature.

Après la mort de Cecil, de nombreuses compagnies aériennes ont régulé le transport de trophées de chasse. Au New-Jersey, on tente aussi de limiter les safaris en interdisant l’export de peaux d’animaux. Pourtant c’est à la source que l‘on peut le mieux arrêter la chasse et le Botswana ou la Zambie ont notamment édicté des interdictions de tuer des animaux pour en faire des trophées. Cependant, les conséquences de ces interdictions qui font plaisir aux occidentaux et aux associations de défense des animaux, sont loin d’être toutes positives.  Dans le village de Sankuyo, situé au nord du Botswana, cela fait deux ans que la chasse a été interdite et l’on peut donc se figurer les effets de l’interdiction de la chasse.

Un journaliste du New York Times s’est rendu à Sankuyo et a interrogé les villageois sur ces conséquences. Ceux-ci ne sont guère convaincus du bien-fondé d’une interdiction. Au contraire, Jimmy Baitsholedi Ntema, un villageois de Sankuyo, l’assure, la chasse était une raison d’assurer la protection des animaux et leur cohabitation avec les hommes: « Avant, quand nous pouvions chasser, nous voulions protéger ces animaux car nous savions qu’ils pouvaient nous rapporter de l’argent. Maintenant, nous ne tirons aucun profit de ces animaux. Les éléphants et les buffles s’en vont après avoir détruit nos champs durant la journée. Puis, la nuit, les lions viennent attaquer nos troupeaux ».

Autrement dit, les animaux ne sont pas de gentilles peluches qu’il faut laisser tranquilles mais des bêtes sauvages qui menacent les hommes, tuent les chèvres et les ânes et détruisent les récoltes d’haricots, de maïs et de pastèques. Ruinant ainsi les agriculteurs en détruisant le fruit de leur travail.

Plus généralement, la chasse représentait, pour un village comme Sankuyo, une véritable source de revenus. D’abord parce qu’elle donnait du travail à ses habitants. L’interdiction a laissé des douzaines d’hommes sans activité ni argent. C’est notamment le cas de son chef : William Moalosi. Cet homme de 40 ans travaillait depuis huit ans comme traqueur et guide de chasse. Il gagnait 100 dollars par mois en travaillant ainsi. L’article du New York Times nous apprend qu’avec l’argent qu’il gagnait, il projetait de moderniser son habitation faite de branchages et de boue. Avec la fin de la chasse, il a perdu ses revenus, en plus de ses arpents de maïs, piétinés par des éléphants il y a quelques mois. Si lui n’a pas quitté son village, de nombreuses personnes sont partis pour aller chercher du travail à Maun, ville de 60 000 habitants au centre du pays.

Par ailleurs, la fin de la chasse a provoqué une chute des revenus. Les touristes chasseurs, souvent américains, amenait de l’argent dans les villages où ils venaient. Leur argent permettait de construire des infrastructures hygiéniques et des maisons pour les pauvres, de soutenir les jeunes voulant étudier et les personnes âgées sans pensions. Enfin, les chasseurs laissaient aussi la viande des animaux tués aux personnes démunies qui pouvaient subsister grâce à celle-ci.

Pour compenser la perte de la manne touristique de la chasse, on a pourtant essayé de reconvertir ces régions au « tourisme photographique ». Toutefois, les experts de la zone remarquent qu’elle n’est pas favorable à ce type de tourisme. Dans le New York Times, Joseph Mbaiwa, chercheur à l’université du Botswana, le confirme : « Le tourisme photographique n’est pas viable dans ces régions ». Ces zones sont trop dangereuses et reculées pour accueillir autre chose que des chasseurs, touristes en général moins prudents que ceux voulant seulement prendre des photos.

La conséquence la plus absurde de l’interdiction de la chasse est qu’elle n’a pas permis d’arrêter de tuer des animaux. Au contraire, avec la prolifération de ceux-ci, les hommes sont obligés de tirer sur les lions pour protéger leurs villages et leurs cultures. Dans le village de Sankuyo, au moment où le journaliste fait son enquête, une lionne vient d’être tuée. On soupçonne M. Moalosi d’avoir tiré. La lionne était montée à un arbre pour sauter dans un enclos de chèvres. Menaçant le village, elle pouvait donc légalement être abattue.

Interrogé par le journaliste du New York Times, le professeur Brian Child de l’Université de Floride, expert de la gestion de la vie sauvage en Afrique, explique que la chasse aux trophées avait permis, malgré la corruption, d’équilibrer les rapports entre les hommes et la nature. La chasse conciliait deux attentes : protéger les animaux et produire des revenus. Il déclare donc : « Quand la chasse a été introduite, nous avons finalement tué moins d’animaux ».

C’est donc pour toutes ces raisons qu’en Zambie, le gouvernement vient de revenir sur la législation anti-chasse. Après deux années d’interdiction, la ministre zambienne du tourisme commente : « Nous avons eu beaucoup de plaintes de la part des communautés locales. En Afrique, une vie humaine est plus importante que celle d’un animal. Je ne sais pas ce qu’il en est dans le monde occidental ».

*Photo : runran.

Syrie : le marché de l’unité perdue

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(Avec AFP) À la lisière de Jobar, ville syrienne où règne le chaos, les Halles de l’est de Damas réunissent chaque jour des milliers de Syriens de toutes les régions, recréant momentanément l’union des populations du pays.

Créées durant le mandat français (1920-1946), les Halles, dont le nom a été arabisé en « Souk al-Hal », sont remplies de produits de tout le pays. Les raisins et les tomates viennent de la province de Deraa (sud) en majorité aux mains des rebelles, les pastèques de Jabal al-Cheikh, situé à la lisière du Golan occupé par Israël et tenue par le Front Al-Nosra, branche locale d’Al-Qaïda, et les pommes de terre d’une région sous la coupe du régime de Bachar Al-Assad.

« Lorsqu’il s’agit de nourriture, tout le monde se retrouve, le ventre n’a pas d’opinion politique », plaisante Fares, 32 ans, qui tient un commerce de pommes cueillies à Zabadani. Dans cette région, à 45 kilomètres au nord-ouest de Damas, la guerre entre les rebelles et régime syrien continue, coupant bien souvent les voies de déplacement et de communication. Les pommes ont donc souvent du mal à arriver jusqu’à Damas. Mais un cessez-le-feu intervenu hier a permis au chauffeur de livrer sa cargaison en temps et en heure.

« J’ai mis 17 heures pour transporter les 15 tonnes de piments rouges et verts dans mon camion réfrigéré à partir de Deir Hafer, dans la campagne d’Alep (nord), en passant par Raqa puis Palmyre », régions tenues par l’Etat islamique, raconte Abou Abdo, chauffeur de camion de 30 ans.

Abou Abdo n’est pas inquiété par l’organisation terroriste puisqu’il livre aussi les territoires qu’elle contrôle. Il nie verser des pots-de-vin pour obtenir le passage. D’autres avouent pourtant qu’ils ne pourraient pas circuler sans payer une dîme aux milices.

Ce marché est le seul endroit du pays où l’on peut croiser les plaques minéralogiques des différentes provinces qui, depuis deux ans, ne communiquent presque plus entre elles.

Ainsi, Maher est venu de Hassaké, ville sous contrôle kurde dans le nord-est, pour acheminer des oignons. « Bien sûr que les 800 kilomètres sont dangereux. J’ai déjà échappé à un bombardement du régime, l’EI a voulu m’égorger, les rebelles m’ont pris de la marchandise », lance-t-il devant son camion. « J’ai dix enfants et chaque transport me rapporte 100.000 livres (300 dollars). Vous avez une autre solution? ». Plus optimiste, il ajoute : « En tout cas, ici on a le sentiment que la Syrie n’a pas explosé, que les gens de chaque région se retrouvent et se parlent sans animosité ».

Traditionnellement, les Syriens niaient l’existence de leur voisin libanais qu’ils considéraient comme leur quinzième province. Sacrée revanche de l’histoire : depuis le déclenchement de la guerre civile, c’est plutôt la République arabe syrienne qui n’existe plus…

Peter Sloterdijk: «Les Français s’auto-empoisonnent»

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Daoud Boughezala. Francophone et francophile, vivant à quelques kilomètres de la frontière française, vous vous définissez comme un grand amoureux de l’Hexagone. Comment avez-vous rencontré la culture française ?

Peter Sloterdijk. Dès mes 15 ans, j’ai commencé à lire de la littérature française. Le premier livre que je me rappelle bien, c’est Le Diable au corps de Raymond Radiguet, que j’ai lu le dictionnaire à la main. Je me souviens d’une scène où un écolier qui fait l’amour à une dame dont le mari est parti à la guerre se trouve face à son maître d’école. Celui-là n’est pas du tout d’accord avec ce qu’il vient d’apprendre. Alors, le narrateur a cette phrase extraordinaire : « Il me morigéna sous l’averse. » J’y vois une espèce de scène primitive de la civilisation française : si tu as quelque chose d’important à exprimer, tu ignores qu’il pleut. Cette image ne m’a jamais quitté.

À vous lire, on a souvent l’impression que notre pays n’est plus qu’une vaste bibliothèque tournée vers le passé ou un immense terrain de cyclisme où vous vous amusez en montagne l’été. Êtes-vous revenu de votre passion pour la France ?

Toutes les amours qui durent très longtemps tendent vers la complexité. Il y a toujours eu un élément contrarié dans mon affection pour ce pays. Un de mes maîtres, le philosophe de la religion Jacob Taubes, disait il y a déjà trente ans : « Pour comprendre la France, il suffit d’apprendre trois petites tournures : en panne, en grève, hors service. » Cette saillie recèle un fond de vérité. Depuis la révolution de 1789, il y a un profond ferment d’anarchisme en France. On y a développé une civilisation qui permet à l’anarchiste intérieur de sortir de temps à autre. Pensez par exemple au rituel bizarre du premier tour de l’élection présidentielle, ce carnaval politique qui met en scène une multiplicité de candidats hauts en couleur !

Malgré son anarchisme atavique, la population française traverse parfois de grands moments d’unité. La manifestation monstre du 11 janvier, consécutive aux attentats de janvier contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, est-elle de ceux-là ?

À mon avis, ce surgissement soudain d’un « Front populaire affectif » a été un moment de bonheur politique. Une nation se sent heureuse lorsqu’elle perçoit les raisons profondes de son unité. En fait, dans l’histoire des peuples, il arrive qu’un événement tragique suscité par des affects négatifs produise un résultat créateur. De tels moments nous renvoient aux fondements de ce qu’on appelle la res publica – la « chose publique » au sens réel du terme.

Il ne faut pas oublier que malgré les analogies grecques, la république est une invention romaine. Or, la scène primitive de la res publica romaine, c’est un moment d’indignation violente après le viol de la belle Lucrèce, épouse de l’officier Collatinus, par Sextus Tarquinius, le fils du roi étrusque. René Girard en a parlé de façon très impressionnante dans Shakespeare, les feux de l’envie. Collatinus avait vanté les avantages érotiques de sa femme. Tout naturellement, le fils du roi se disait : « Il est inacceptable qu’un officier subalterne soit érotiquement plus heureux que moi ! » Il s’est donc rendu à Rome, a ourdi un chantage terrible contre la jeune femme, pour la contraindre à céder à son désir. Après quoi Lucrèce a appelé toute sa famille puis s’est tuée devant ses parents. La République romaine s’est constituée à ce moment-là, dans l’indignation collective contre l’arrogance royale. On a chassé les rois une fois pour toutes et le titre même de rex a été définitivement banni.

Quel rapport avec la France post-Charlie ? [access capability= »lire_inedits »]

Cette histoire m’est passée par la tête au moment de la grande manifestation du 11 janvier, parce que je pensais que la France avait non seulement renoué avec sa refondation du xxe siècle, celle de la Libération en 1944, mais aussi avec la res publica classique en tant que telle. C’était un moment de sainte colère, un moment de solidarité supérieure, où l’on défendait les raisons profondes de notre cohabitation en tant qu’êtres politiques unis par une passion commune.

Certes, des millions de Français ont brandi des pancartes « Je suis Charlie » en invoquant la liberté d’expression, y compris vis-à-vis de l’islam. On nous assurait que plus rien ne serait comme avant, et puis… plus rien. Cette émotion collective n’a-t-elle pas été de courte durée ?

Si, mais c’est dans la nature des choses. Le fondateur des États-Unis disait que l’arbre de la liberté doit être arrosé une fois par génération avec le sang des patriotes. C’est peu ou prou ce qui s’est passé en France après les attentats.

Il est encore trop tôt pour porter un jugement définitif sur la portée du 11 janvier. Vous connaissez le célèbre dialogue entre Nixon et Zhou Enlai, lorsque le premier a demandé au second ce qu’il pensait de la Révolution française, le Chinois aurait répondu : « Too early to tell. » Néanmoins, une chose est sûre : ce moment de recueillement reste précieux. Aussi ne faut-il pas s’en moquer comme l’ont fait Emmanuel Todd et quelques autres.

Ces derniers pointent l’« islamophobie » d’une foule vengeresse réclamant le droit de caricaturer le Prophète d’une religion minoritaire. Dans Ma France (Libella-Maren Sell, 2015), vous écrivez que la France s’enorgueillit d’un passé historique idéalisé et ne sait pas parler le langage de la repentance. Pourtant, nos dirigeants battent leur coulpe en parlant d’« apartheid » dans nos banlieues et ne cessent de victimiser les populations immigrées…

Il y a quelque chose de contradictoire là-dedans. En France, on a à la fois créé des ghettos et sous-estimé le refus qu’ont certains de s’intégrer. Mais il faut bien admettre que la France n’a pas le même rapport à la repentance que l’Allemagne d’après 1945. Grâce au traité de Versailles, mon pays a connu un processus de décolonisation brutal aux conséquences assez agréables. Les seuls crimes que les Allemands n’ont pas perpétrés au xxe siècle, ce sont ceux qu’on commet au cours des décolonisations lentes et douloureuses. Inversement, la France postcoloniale a dû abandonner ses mensonges préférés sans pouvoir les remplacer par un mythe fondateur suffisamment fort pour régénérer l’élan de la nation.

À quels « mensonges » faites-vous allusion ?

On peut les résumer par deux phrases très simples : « Les Français ont gagné la guerre à côté du général de Gaulle » ou « Les Français ont gagné la guerre à côté du camarade Staline ». D’ailleurs, c’est à cause de cette pseudo-évidence historique qu’en France, une atmosphère procommuniste a pu se répandre après la Seconde Guerre mondiale. D’où la phrase étonnante de Jean-Paul Sartre proclamant que le marxisme serait l’horizon indépassable de notre temps. Depuis, ce qu’on croyait indépassable s’est avéré extrêmement dépassable. Mais la gauche française n’a pu produire de discours alternatif.

Si je vous ai bien lu, la panne de la pensée progressiste française a des racines bien plus anciennes qui remontent à la Révolution française et à sa promesse cachée : « Tous aristocrates ! » En quoi ce mythe est-il si dévastateur ?

Je crois que l’idée de démocratie est très ambivalente. Dans leur discours psychopolitique sur la vie politique, les Grecs distinguaient l’éros du thymos. L’éros, selon Platon, c’est la totalité des mouvements intérieurs qui mènent à la prise de possession de quelque chose qui manque. Autrement dit, l’éros mène au « vouloir avoir » et empêche les gens de se distinguer des autres – car normalement les autres, eux aussi, sont poussés par le désir de s’approprier ce qu’ils n’ont pas. A contrario, le thymos, c’est le sentiment d’avoir et de vouloir montrer ce que l’on a. Alors que l’éros conduit à l’érotisme et à la chasse, le thymos débouche sur le théâtre, le gaspillage ou la fête. Une bonne partie de la crise française actuelle est le résultat de la tension non maîtrisée entre érotisme et demandes thymotiques. Car le pathos égalitariste que véhicule la démocratie – et on n’est égal que devant le manque – a du mal avec le théâtre et avec la fête. Cela conduit inévitablement à une sorte de morosité généralisée.

Cette passion triste est peut-être l’un des ressorts de la germanophobie que partagent beaucoup de Français, de Zemmour à Mélenchon. Comprenez-vous que nous souffrions de la domination économique allemande ?

Oui, c’est parfaitement logique, ce serait un acte masochiste que d’applaudir les succès d’un autre tant qu’on a l’impression que l’on paye pour lui ! Mais, pour avoir étudié la question, je sais que si l’Allemagne accomplit de bonnes performances économiques, ce n’est pas en exploitant la faiblesse des autres pays européens. Cela fait des années que je gère un petit institut de recherche, l’IOZ (Institut Ökonomie der Zukunft). Nous avons organisé une série de conférences pour analyser la crise, avec notamment des spécialistes de la haute finance, surtout à Francfort. Au cours de ces travaux, je me suis convaincu que la puissance allemande n’avait rien à voir avec une volonté de domination politique. Au contraire, le malheur politique de l’Allemagne, c’est sa compétence économique. On a développé une force entrepreneuriale sans pareille ! Il existe des centaines d’entreprises allemandes qui sont des leaders mondiaux dans leurs domaines – et dont personne n’a entendu parler. Soyons clair ! L’Allemagne, en tant que telle, n’exporte rien sauf l’exemple d’une grande modestie : ce sont les entreprises du pays qui sont responsables du succès d’une économie ou de son échec. Il ne faut pas surpolitiser cette question. Le levier du ressentiment nationaliste, c’est toujours cette identification pernicieuse des entreprises avec leur nation.

Tout de même, lors des dernières négociations avec la Grèce, certains journaux ont parlé de « diktat » de Berlin ; même votre compatriote et éminent confrère Jürgen Habermas a jugé « indigne » l’attitude de Merkel vis-à-vis de ce petit pays endetté. N’a-t-il pas raison de dénoncer l’intransigeance excessive de la chancelière ?

N’oublions pas l’ironie de la situation ! Est de gauche aujourd’hui qui mise sur l’augmentation de la dette publique, et de droite celui qui croit à la nécessité d’un certain équilibre entre revenus et dépenses. Après l’échec du socialisme politique, c’est le socialisme par la dette publique qui s’impose un peu partout dans le monde.

Si impressionnants que soient les succès économiques de l’Allemagne, la quête de la croissance et de la prospérité économiques peut-elle constituer un horizon vivable pour vos voisins français ?

Certainement pas, car la France est traditionnellement beaucoup plus politisée que l’Allemagne. Ceci dit, la France est aussi un pays de « savoir-vivre », notion qui s’appuie largement sur le bien-être économique. Dans un drame sur la Révolution française, La Mort de Danton, le poète Büchner fait dire à l’un de ses personnages : « Un poulet dans la marmite de chaque paysan et la Révolution aura l’apoplexie. » Avec la morosité généralisée qui règne aujourd’hui, la France n’a certes pas complètement désappris l’art de vivre mais semble entrée dans un cycle d’auto-empoisonnement : tout le monde parle continûment de la crise, ce qui nourrit un cercle vicieux. Pour essayer de s’en sortir, les Français devraient plutôt s’employer à créer des cercles vertueux. Si vous lisiez l’allemand, je vous aurais donné un essai que je viens d’écrire sous le titre : Dans le cercle vertueux avec Matthieu. C’est une allusion à cette parole de Jésus dans l’Évangile de Matthieu : Jésus dit qu’on donnera à celui qui possède déjà, tandis qu’à celui qui ne possède rien, on enlèvera même ce qu’il possède. Contrairement aux apparences, ce n’est pas un discours néolibéral mais l’anticipation de l’idée majeure du monde moderne selon laquelle le succès est producteur de succès. Il faudrait créer un ministère de l’« effet Matthieu » en France pour sortir de la spirale de négativité !

Donner à ceux qui ont déjà… permettez-moi d’être sceptique. Passons. Cependant, il est un domaine où cet « effet Matthieu » est efficace, c’est l’éducation : pour produire de l’excellence, il faut donner plus aux meilleurs. Au milieu de toute cette mélancolie française, saluez-vous le sursaut qu’a été la mobilisation contre la réforme du collège ? Chose rare, une grande partie du corps enseignant, de la droite à l’extrême gauche, a fait chorus pour défendre la transmission des humanités…

Je suis personnellement très favorable au maintien du lycée classique car je ne crois pas que l’instruction doive préparer les jeunes gens au marché du travail. Au début du siècle dernier, le lycée allemand, qui produisait alors un prix Nobel sur deux, s’appuyait sur quatre ou cinq matières principales : l’allemand, le latin, le grec, la musique et les mathématiques. Or, tout cela ne sert à rien, sinon à retravailler le cerveau des jeunes de façon à les rendre capables d’apprendre n’importe quoi avec une rapidité vertigineuse. Le secret de la créativité, c’est le transfert de ces facultés abstraites dans un autre champ d’application. C’est une très bonne raison de maintenir le latin, le grec et de mettre l’accent sur les mathématiques pour ceux qui en possèdent le don. Aussi un lycée n’est-il jamais trop conservateur.

Cependant, hormis sur cette question, on vous a connu moins réfractaire à la marche du monde. Comme Mario Vargas Llosa dans son dernier essai, La Civilisation du spectacle (Gallimard, 2015), vous constatez l’obsolescence du livre comme objet papier, mais ne versez aucune larme sur sa dépouille. Seriez-vous résigné ?

Je ne crois pas à la disparition du « lire et écrire », mais le texte, l’écriture ont quitté le papier et se font aujourd’hui ailleurs. Cette alliance grandiose entre le papier et l’intelligence que nous avons coutume d’appeler « culture littéraire » se métamorphose profondément. L’écriture manuscrite est en pleine disparition tandis que l’écriture à la machine progresse, de telle sorte que le xxie siècle sera dominé par les écrans.

L’écran est-il un aussi bon vecteur de la transmission culturelle que le livre ?

Certainement. Dans l’Égypte ancienne, l’écriture pouvait se faire sur les murs qui portaient des inscriptions millénaires. Le problème, c’est qu’on ne possède toujours pas de réelles technologies de stockage. On nous a promis monts et merveilles pour les DVD et tous ces appareils, mais ces matériaux se révèlent très périssables. Au bout de vingt ans, on perd déjà les moyens de lire les disquettes d’autrefois ! L’important est de recopier et de moderniser ce qu’on a stocké, sinon tout va disparaître.

Y a-t-il selon vous une relation entre le déclin de la lecture chez les jeunes et un certain ensauvagement de l’individu contemporain qui prend parfois la forme du djihad ?

Le djihad, c’est une sorte d’intrusion de la bande dessinée dans la biographie classique. Autrefois, la lecture rendait les individus capables de mener une vie qui ressemble à un livre. L’individu, c’est l’animal autobiographique. Aujourd’hui, la bande dessinée martiale est en train de saper l’ancienne culture autobiographique, avec, dans le cas du djihad, la promesse d’une mort précoce comme supplément d’âme.

Sans sombrer dans le catastrophisme, concédez-vous que l’Occident contemporain est la première civilisation de l’Histoire à nier son héritage ?

Les enfants d’aujourd’hui qui deviendront des adultes au milieu d’une culture fondée sur les écrans auront à leur tour des enfants, et cette nouvelle technologie, cette « hyper-alphabétisation », va engendrer tout un enseignement dont on cerne encore mal les contours. Bref, ce n’est pas la fin de l’Occident ![/access]

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*Photo : Hannah.

Grèce : des élections pour rien?

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Les élections de dimanche en Grèce ont vu un nouveau succès de Syriza et d’Alexis Tsipras. Mais ce succès laisse un arrière-goût amer. Certes, en pourcentage des voix, Tsipras semble avoir remporté son pari. La gauche de Syriza, qui avait quitté le parti à la suite de la capitulation du 13 juillet 2015, ne sera pas présente au Parlement.

Pourtant, les résultats sont inquiétants à plus d’un égard. Ainsi, l’abstention a progressé de 7 points (soit 19%) par rapport aux élections de janvier 2015. La fuite des électeurs hors des partis ayant accepté les conditions iniques de Bruxelles est impressionnante. Syriza perd 14% de ses électeurs, la Nouvelle Démocratie en perd 11% et To Potami près de 50%. Seul le parti d’extrême droite Aube Dorée maintient à peu de choses près son nombre de voix (et donc progresse par rapport à l’élection du 25 janvier).

Les votes « blancs » et « nuls » augmentent aussi de manière considérable. Tout indique que la méfiance de l’électorat envers ses institutions a fait un bond considérable entre janvier et septembre ?

grece syriza democratie

 

Régions ou Syriza et Nouvelle Démocratie sont arrivées en tête.

Rouge: Syriza

Bleu: Nouvelle Démocratie

L’analyse que l’on peut faire de ce scrutin montre que les électeurs de gauche ont considéré qu’il valait mieux donner leur voix (pour ceux qui l’ont fait) à Syriza et ainsi éviter le retour aux affaires du parti de droite oligarchique « Nouvelle Démocratie ». Le népotisme de ce parti (comme d’ailleurs celui du Pasok) a laissé de très mauvais souvenirs.

Mais, cela ne peut constituer qu’un moindre mal. Il est évident que le 3ème mémorandum sera appliqué dans toute sa dureté et que Tsipras, ayant accepté les conditions qui lui ont été imposées, n’aura guère de marge de manœuvre. L’idée d’une résistance passive, si elle peut avoir un certain crédit dans l’opinion, ne tient pas devant les faits. La gauche de refus n’a pu ni su concrétiser la désaffection sensible pour Syriza tant en raison de ses divisions (trois partis se disputaient les votes des déçus de Syriza) qu’en raison de son sectarisme (pour les communistes du KKE).

C’est du côté de la situation économique que les événements vont se précipiter dans les prochaines semaines. La situation de la Grèce ne saurait s’améliorer de par l’application du 3ème mémorandum, qui d’ailleurs n’a pas été fait pour cela, et elle est d’ores et déjà considérée comme étant désespérée. Les premières indications sur le 3ème trimestre laissent à penser que la contraction de l’activité économique en juillet et août 2015 a été très violente. La production industrielle pourrait baisser de -8% à -10% et le PIB de -3% à -5%. Bien entendu, de telles baisses de production vont entraîner un recul des recettes fiscales et dès la fin octobre le gouvernement grec devra demander de nouvelles sommes à ses créditeurs.

Il est clair aujourd’hui qu’il n’y a pas d’avenir pour la Grèce tant qu’elle reste dans la zone Euro et tant qu’elle ne fait pas défaut sur une part importante de sa dette. Ceci commence à se dire tant aux FMI que dans les couloirs de l’Union européenne. Le dossier grec est donc toujours sur la table. Même si, aujourd’hui, d’autres problèmes sont en train de focaliser l’attention, comme la crise des réfugiés, il sera de retour dans les problèmes politiques d’ici la fin octobre.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Synode sur la famille: en avant les réformes!

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Vingt-six théologiens expliquent pourquoi les évolutions souhaitées par le pape François sont à la fois nécessaires et possibles ! En décembre 2014, quelques semaines à peine après la clôture de la première session du Synode sur la famille, le Vatican adressait aux conférences épiscopales une nouvelle liste de «questions» auxquelles les fidèles étaient appelés à répondre, dans la perspective de la seconde session d’octobre 2015. L’idée est alors venue aux responsables de la Conférence des évêques de France, de solliciter l’expertise de théologiens : prêtres, religieux ou laïcs, invités à s’emparer des thèmes qui leur semblaient les plus en résonance avec leur domaine d’expertise. Vingt-six théologiens francophones de renom, hommes et femmes, ont accepté de relever le défi. Un ouvrage, judicieusement initié par Bayard éditions, rend désormais leurs contributions accessibles à un large public[1. Synode sur la vocation et la mission de l’Église et de la famille, dans l’Église et le monde contemporain. Bayard.]. La lecture en est tout simplement passionnante.

Allons à l’essentiel : les uns et les autres s’accordent sur cette idée que les réformes pastorales souhaitées par le pape François, concernant l’enseignement de l’Église catholique sur le mariage et la famille, sont tout à la fois nécessaires et possibles.

Nécessaires parce que la crise qui traverse aujourd’hui le couple et le mariage, dans le monde occidental, touche également le couple et le mariage chrétiens. Et qu’il serait trop facile de n’y voir que l’effet dévastateur de la sécularisation. Si crise il y a, analysent nos auteurs, c’est bien parce que le mariage n’est pas une institution universelle, dans son principe et ses modalités, comme le démontrent les anthropologues, pas plus que le «mariage chrétien», tel que nous le connaissons aujourd’hui, ne peut être «traduit» immédiatement de la Bible. Marie-Jo Thiel pose sans doute une question essentielle lorsqu’elle interroge : «Est-ce que le mariage sacramentel, tel qu’enseigné par l’Eglise catholique, est une bonne nouvelle susceptible de donner sens à la vie entière d’un couple et plus largement des personnes qu’il réunit sous le vocable famille ?» En transformant l’idéal en norme juridique, l’Église ne contribue-t-elle pas à rendre le mariage sacramentel «non désirable» ?

La place donnée à la famille jugée excessive

Si une réforme est nécessaire, analyse le jésuite Christoph Théboald, c’est aussi sur la place centrale, excessive, accordée par l’Eglise catholique à l’institution du mariage. Une vision qui, selon lui, transparaît des textes préparatoires au Synode. Sévèrement, il écrit à ce propos : «Il faut critiquer la tendance de la Relatio synodi (conclusions de la première session du Synode) de mettre les époux et leur famille dans une position ecclésiologique privilégiée», position que les textes du Concile (Lumen Gentium, Gaudium et Spes) ne lui accordent pas. Une dérive qui selon lui, risque de donner, dans l’Église, et de manière théologiquement infondée, une place symbolique disproportionnée au couple et à la famille, par rapport aux «autres baptisés» notamment aux célibataires, dont le témoignage de vie dans l’Église est pourtant tout aussi essentiel.

Une approche sélective de l’exégèse biblique

Plusieurs contributeurs de l’ouvrage reprochent au magistère, d’une manière générale, une approche utilitariste de l’exégèse biblique. L’Église négligerait volontairement le travail des spécialistes, préférant ne retenir de la Bible que ce qui sert et conforte son enseignement, sans chercher à en vérifier les fondements de manière permanente, notamment au regard des progrès de l’exégèse biblique. André Wénin écrit en ce sens : « A l’exégèse du texte, on préfère une herméneutique qui rend le texte compatible avec l’enseignement que l’on souhaite fonder.» Et de noter, par exemple, que la «fraternité» est sans doute une valeur plus centrale dans la morale évangélique, que la famille vis à vis de laquelle Jésus a parfois des paroles très dures.

Mais si les réformes souhaitées par le pape François apparaissent possibles, c’est bien au regard du travail d’intelligence de la foi effectué par les théologiens, qui ouvre à de nouvelles interprétations de la Bible. Un exemple. Sur la question centrale de l’indissolubilité du mariage, le magistère met systématiquement en avant l’Épitre de Paul aux Éphésiens (5, 21-35) toujours enseigné selon l’interprétation d’Isidore de Séville : «Le mariage représente l’union du Christ et de l’Église, or l’union du Christ et de l’Église est indissoluble, donc le mariage humain est indissoluble». Plusieurs théologiens, dans le livre, font valoir qu’on oublie trop systématiquement le contexte culturel de la Lettre aux Éphésiens et le fait qu’en tout état de cause l’analogie n’est pas tenable.

Il est significatif, de ce point de vue, que le père Philippe Bordeyne, recteur de l’Institut catholique de Paris, écrive dès la préface de l’ouvrage : «La théologie sacramentelle aide à comprendre qu’il ne serait pas juste de faire jouer l’analogie entre l’union du Christ et de l’Eglise (…) et l’union conjugale de l’homme et de la femme, en oubliant la différence de nature entre ces deux unions.» Ce qui conduit Anne-Marie Pelletier à constater «le fait que la référence nuptiale Christ-Église soit présentement inaccessible à la très grande majorité de ceux qui reçoivent le sacrement de mariage». Et Marie-Jo Thiel de conclure : « L’engagement à vie et la fidélité sont essentiels en christianisme et il faut en maintenir l’exigence, tant ils disent le sérieux de la démarche, mais impliquent-ils pour autant un lien juridiquement indissoluble ? »

D’autres contributions illustrent, dans le même livre, le fait que sur la contraception, la conjugalité homosexuelle, ou les divorcés remariés des «avancées», souhaitées par les fidèles au nom de leur compréhension de l’Évangile, sont également possibles, sans trahir  l’un et l’autre Testaments.

La recherche au service de l’intelligence de la foi

On s’en doute, voilà le type d’ouvrage jugé insupportable dans certains milieux catholiques. L’un des premiers à dégainer a été le philosophe Thibaud Collin, sur son blogue hébergé par le site du quotidien la Croix. Reprenant l’accusation récurrente de vouloir «acclimater la morale sexuelle de l’Église à l’esprit du temps», il commente : «Ce volume, par nature composite, se signale cependant par sa très grande homogénéité : presque toutes les contributions sont en effet des critiques de l’enseignement de l’Eglise sur le mariage et la sexualité. À croire qu’il y a eu un grand vide magistériel sur ces sujets entre la fin des années 1960 et aujourd’hui.»

L’axe choisi pour sa critique est significatif. Il n’oppose pas l’analyse de ces théologiens à celle d’autres théologiens qui penseraient différemment, mais à l’enseignement du magistère. Illustration parfaite d’une certaine conception réductrice de la théologie qui devrait se cantonner à l’enseignement et à la justification des positions du magistère, alors qu’il est aussi dans la fonction du théologien de nourrir la recherche, au nom de la raison, pour aider l’Église à entrer toujours plus profondément dans l’intelligence de la foi. Sans ce travail théologique permanent, Vatican II dont les enseignements font désormais partie du magistère, eût été tout simplement impensable et impossible. Où l’on vérifie que le magistère d’aujourd’hui n’est jamais que le résultat de la recherche théologique d’hier et des siècles précédents.

Le travail de recherche en théologie est d’autant moins contestable dans son principe que les théologiens savent parfaitement – et ils l’acceptent – qu’in fine ce seront les dépositaires de l’autorité magistérielle dans l’Église qui trancheront. Dans la phase de consultation voulue par le pape François pour nourrir la réflexion des Pères du Synode dans la recherche d’un sensus fidei, la Conférence des évêques de France, critiquée par certains pour son initiative, était donc parfaitement légitime à solliciter ces théologiens, et eux-même à s’exprimer en toute liberté.

Dans l’entretien de 2013 accordé par le nouveau pape François aux revues jésuites, une phrase avait frappé nombre d’observateurs. Évoquant les raisons possibles de ce qu’il est convenu d’appeler le schisme silencieux, qui, en Occident, a vu des centaines de milliers – des millions – d’hommes et de femmes s’éloigner discrètement de l’Église au cours du dernier demi-siècle, il confiait : «Peut-être l’Église avait-elle des réponses pour l’enfance de l’homme mais non pour son âge adulte.»[2. Pape François, L’Église que j’espère, Flammarion/Etudes.] Ces «réponses pour l’enfance», comment ne pas les identifier, parfois, à certains enseignements du magistère qui ne sont plus ni reçus ni jugés recevables dans nos sociétés post-modernes où une majorité d’hommes et de femmes ont accédé à un haut niveau d’instruction et de conscience personnelle ? Et comment s’étonner que le pape François veuille en faire l’inventaire ?

À la veille du Synode romain, où fleurit toute une littérature pieuse plaidant l’immobilisme au nom de la fidélité à la Tradition, la réflexion de ces théologiens en liberté sera reçue par beaucoup, dans l’Église, comme un véritable bol d’oxygène intellectuel et spirituel. Et comme une grande espérance.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21640274_000007.

«Bandes qui dévalisent ou dépouillent» : Zemmour relaxé

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SOS racisme en sera pour ses frais. Il y a quelques mois, l’association exigeait qu’Eric Zemmour soit licencié par tous ses employeurs, sans exception. Mais surtout, elle se portait partie civile aux côtés de la Licra, du Cran, du Mrap et de l’Union des étudiants juifs de France pour faire condamner le journaliste suite à l’une de ses chroniques sur RTL.

« Les grandes invasions d’après la chute de Rome sont désormais remplacées par des bandes de Tchétchènes, de Roms, de Kosovars, de Maghrébins, d’Africains, qui dévalisent, violentent ou dépouillent », avait lancé le chroniqueur à l’antenne. Des propos immédiatement assimilés par les rentiers de l’antiracisme à de la « provocation à la haine raciale » et de la « diffamation raciale ».

Suite à l’audience du 24 juin dernier, la 17e chambre de la Cour correctionnelle de Paris a refusé de suivre les réquisitions du procureur, qui demandait 5000 euros d’amende pour Zemmour et 3000 avec sursis pour RTL. Elle a en effet relevé que le constat d’Eric Zemmour ne s’appliquait « qu’à une fraction des communautés visées », tout en soulignant la connotation péjorative du mot « bandes ».

Or en France, à l’heure actuelle, on n’est pas condamné pour avoir parlé d’une « bande » de chats, au motif que cela stigmatiserait toute la « communauté » des chats. On peut donc encore, parfois, appeler les choses par leur nom.

Youth, des vieux qui jubilent

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youth sorrentino caine

Allez, courez-y : c’est magnifique. Cela dit, de quoi ça parle ? « I retired », dit Michael Caine, compositeur anglais, encore sollicité par l’émissaire de la Reine pour diriger ces Simple songs qu’avait si bien autrefois interprété son épouse, désormais réfugiée à Venise derrière un Alzheimer définitif. Harvey Keitel, cinéaste sur le retour, n’entend pas encore prendre sa retraite, il prépare son « film-testament » — sauf que la star qu’il a formée cinquante ans avant (Jane Fonda, merveilleusement grimée en Jane Fonda non botoxée) vient lui signifier qu’elle se « retire », elle aussi, du projet — elle va se consacrer à la télé, il n’est qu’un pitoyable vieillard, bref, il n’a plus rien de valable à dire…
« To retire », ou « prendre sa retraite ». En italien, « andare in pensione » — mais « jubilarse » en espagnol, où la retraite est « jubilación », ce qui est quand même plus optimiste que les images militaires de défaite (en français) ou de coïtus interruptus — en anglais.

C’est un film, comme son titre l’indique, sur la jeunesse éternelle : tous les personnages — sans exception je crois, même les plus fugaces — sont filmés et présentés avec un grand amour. Dans l’hôtel suisse où tout se passe, un décor à la Henry James, la moindre masseuse, la première Miss Univers qui passe (voir l’affiche ci-dessus), ont toujours quelque chose qui vous surprend, et vous fait espérer de la vie. Parce qu’enfin, c’est cela, l’intérêt : la vie. La surprise. Rachel Weis, époustouflante, plaquée par le fils de Harvey Keitel pour une chanteuse clone de Madonna sous prétexte qu’elle serait une meilleure affaire au lit (ce qui reste encore à prouver, après tout, Rachel Weis est, au privé, madame Daniel James Craig Bond), rebondira entre les mains d’un alpiniste qui la suspend dans le vide en dépit de son vertige. Caine consentira à retourner briller devant la reine. Keitel préfère en finir — bon, chacun sa façon de rester jeune. Voir la bande-annonce.

Libé, sous la plume de Clémentine Gallo, n’a pas du tout aimé : « Il y a quelque chose de pourri dans ce cinéma de papi, sinistre radotage gériatrique et chant du cygne frappé de sénilité précoce ». On pardonne difficilement à Sorrentino d’avoir décroché un Oscar, il y a deux ans, avec La Grande Bellezza, qui était effectivement un chef d’œuvre (et ça m’a à la fois enthousiasmé, à l’époque, et désespéré, parce qu’il a gagné contre Alabama Monroe, qui était aussi un film remarquable). Et là encore l’humour domine cette arrière-saison. Un sosie (j’ai failli m’y tromper) de Maradona exécute, malgré son ventre énorme, un éblouissant numéro de jonglage cum pedibus avec une balle de tennis. Un couple de vieux qui n’ont apparemment rien à se dire fornique allègrement au pied des sapins, au grand ébahissement de nos deux apprentis-séniles réfugiés derrière un arbre et leurs problèmes de prostate. Et la masseuse (même pas perverse) de Michael Caine mime inlassablement une danse calquée sur un dessin animé.
Ne pas renoncer. Ne pas déposer les armes. Ne pas « prendre sa retraite ». Jubiler, oui.

Pendant le film, deux images sont remontées de ma mythologie personnelle. Ronsard d’abord, qui à 54 ans, sourd, déplumé, probablement édenté, se débrouille pour tomber amoureux d’Hélène de Surgères, et pour écrire :

« Et or’ que je deusse estre affranchi du harnois,

Mon Colonnel m’envoye, à grand coups de carquois,

Rassiéger Ilion pour conquérir Hélène. »

Son « colonel », c’est l’Amour, Ilion, c’est l’autre nom de Troie, et Hélène, c’est toutes les Hélènes, celles pour lesquelles nous nous battrons jusqu’au dernier souffle.
Et second pan de mon bestiaire intime, Ambrose Bierce. Il avait tout connu, la Guerre de Sécession, le journalisme de l’Ouest sauvage, tous les métiers des Rocheuses des années 1880, il était célèbre pour ses écrits fantastiques ou sarcastiques (essayez le Dictionnaire du diable, si vous ne l’avez pas lu), il avait une rente de situation à Los Angeles, dans la presse — quand, à 71 ans, il reprend son Stetson et son colt, selle son cheval et part pour disparaître dans la révolution de Pancho Villa. Disparaît pour de bon : Carlos Fuentes a imaginé, dans le Vieux gringo, ce qu’il aurait pu advenir de lui — superbe film de Luis Puenzo en 1989 avec Gregory Peck et, comme on se retrouve, Jane Fonda, visible ici.

Canada : un voile sur le Québec

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La semaine dernière, la cour d’appel au Canada a permis le port du niqab lors des cérémonies de naturalisation. Vu d’Europe, cet accoutrement autorisé est incompréhensible. Certes, il est heureux de garantir et de défendre les droits de la personne ; par contre, on peut s’interroger sur la sagesse de la justice de ce pays qui renforce ainsi tous les courants les plus extrêmes hostiles aux valeurs fondamentales de notre civilisation occidentale. Quoi qu’en pense gouvernement conservateur canadien, autoriser les femmes à porter le niqab lors de la cérémonie de naturalisation équivaut à une certaine « talibanisation » de la société canadienne. Désormais, une femme peut, volontairement ou non, se cacher le visage lorsqu’elle prête serment à la reine du Canada, Elizabeth II, souveraine étrangère ; nous assistons ainsi à la célébration d’une culture anachronique.

Si la justice fédérale était soucieuse de préserver l’unité canadienne au long terme, elle imposerait une assermentation bilingue anglais/français obligatoire au lieu d’autoriser le niqab ou la burqa à une petite minorité agissante et influente. Il ne s’agit pas  de voile couvrant les cheveux et le cou, mais d’un masque. Autant dire que nos principes élémentaires de communication disparaissent.

On peut se demander si le souci principal des juges canadiens ne serait pas  plutôt d’aliéner sa minorité francophone, de plus en plus proche des valeurs laïques de la France. Depuis l’arrivée au pouvoir de Pierre Elliott-Trudeau en1968, l’objectif de parti libéral du Canada est de créer une identité canadienne basée sur le multiculturalisme et le bilinguisme – qui reste un échec à l’exception faite des provinces francophones (Québec et Nouveau-Brunswick). Une idée judicieuse pour que le Québec finisse par ressembler à une communauté parmi tant d’autres, noyant ainsi sa spécificité et sa revendication en tant que peuples co-fondateurs du Canada.

Le gouvernement de Stephen Harper a réussi habilement à faire reconnaître « le Québec comme nation au sein d’un Canada uni » en 2007, ce qui a mis en veilleuse le séparatisme dans la belle province ; c’est pourquoi il contestera probablement auprès de la Cour suprême du pays la décision de la cour d’appel. Et ce geste le rendra certainement plus populaire au Québec en pleine campagne pour les élections fédérales.

Tsipras, encore une fois

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alexis tsipras syriza potamia

La Une du Monde de mardi soir était décidément étonnante : « Les Grecs valident la politique de réformes et d’austérité de Tsipras. »

À sa lecture, on se souvient de la manière unilatérale extrêmement défavorable, et c’est un euphémisme, dont ont été présenté Tsipras et Syriza depuis le 25 janvier 2015, jour de la première victoire électorale d’un gouvernement de gauche radicale dans l’Union Européenne. Des aventuristes, des idéologues, des maîtres chanteurs, des fainéants, des incompétents, nous en passons et des pires. Alors qu’est-ce qui leur a valu ce changement de ton ?

Malgré un environnement extérieur (avec la pression incessante de la Troïka) et intérieur (avec une oligarchie vent debout, dont les journaux et les chaînes privées ont donné de faux sondages montrant Syriza au coude à coude avec Nouvelle Démocratie), Tsipras a gagné pour la troisième fois en neuf mois ? Hat trick, comme on dit au football… On signalera au passage que pour la dernière échéance, Tsipras avait même un front de plus à combattre, celui de l’opposition de gauche au cœur même de Syriza, regroupée en une Unité Populaire, qui n’a pourtant pas réussi à rentrer dans la nouvelle Vouli.

Non, c’est que les médias, comme d’habitude,  prennent leurs désirs pour des réalités. Imaginez le titre si la droite de Nouvelle Démocratie ou mieux encore le parti chouchou de Bruxelles créé par une ex-star de la télé, Potamia (classé au centre-gauche, ce qui dit assez où se place le centre de gravité gauche/droite dans les médias mainstream)  avaient gagné contre Syriza. On aurait eu droit, avec la même assurance, à « Les Grecs font le choix clair de l’austérité et des réformes en rejetant la gauche » ou « Tsipras désavoué par un électorat grec en quête de réalisme. » 

À moins qu’on veuille ici et là administrer à Tsipras un baiser de la mort: on veut, vite fait bien fait, le discréditer en l’enfermant dans le rôle du traitre jouant la pièce du reniement. Et pourquoi pas, dans la foulée, le discréditer aux yeux des électeurs potentiels de la gauche radicale française ? Qu’on se rassure : la gauche radicale française n’a pas besoin du Monde pour se diviser sur la question Tsipras qui est un véritable marqueur encore entre ceux qui croient en Syriza et ceux qui y voient l’éternelle trahison des espérances révolutionnaires dans la social-démocratie. Le Front de Gauche implose ainsi  doucement sur cette question comme sur d’autres: le PCF garde sa confiance à Syriza et le Parti de gauche de Mélenchon a soutenu les dissidents de l’Unité Populaire.

Mais personne ne s’interroge, pourtant, sur ce qui crève les yeux. Les Grecs ne votent pas comme on leur dit ou comme on aimerait qu’ils le fassent. Du coup, ils envoient un signal qui ne plaît ni aux marxistes orthodoxes, ni aux libéraux, ni aux souverainistes. Ils expriment tout simplement le désir, schizophrène qui sait, mais le désir tout de même d’une Europe qui est une trop belle idée pour être le cheval de Troie de la mondialisation libérale. Ils nous disent, et je trouve qu’ils ont raison, qu’il faut vouloir le beurre de l’égalité sociale, l’argent du beurre du continent le plus prospère du globe et, passez-moi l’expression, le cul de la crémière de l’émancipation.

Et c’est Syriza qui incarne ce désir parce que, de fait, Syriza n’a rien trahi du tout. Y compris lorsque Tsipras a accepté, un pistolet sur la tempe, le mémorandum du 13 juillet. Il a été victime d’un coup d’état financier, d’une revanche idéologique de la Commission qui voulait faire un exemple. Seulement, il a été réélu et le seul parti officiellement  européiste, Potamia, a reculé. Cela veut dire que les Grecs comprennent que le match continue, que Tsipras peut les mener sur cette voie étroite d’une Europe réorientée vers plus de social et d’un euro qui soit un instrument de relance et non un carcan monétariste.

Encore une fois, comment peuvent-ils donner un sens radicalement différent à la victoire d’un parti et d’un homme qui ont retrouvé leur score et leur électorat à la décimale près ? Et pour l’instant qui sommes nous, surtout à gauche, pour critiquer le seul leader de type communiste (eh oui…) en Europe, victime d’un putsch bancaire, qui explique sincèrement qu’il ne croit pas en la politique qu’on lui impose et qui garde malgré tout la confiance de sa base ?

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA31362371_000018.

Didier Super, artiste dégagé

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didier super guignols dieudonne

Avertissement : Certains lecteurs à cheval sur l’étiquette s’étonneront peut-être du ton inhabituellement familier de cet entretien. Qu’ils sachent qu’avec Didier Super, le tutoiement est obligatoire et la tenue débraillée exigée.

Propos recueillis par Daoud Boughezala

Causeur. Cet été, la direction de Canal+ nous a offert un feuilleton pas piqué des vers. Sitôt que la rumeur a couru que Vincent Bolloré voulait évincer Les Guignols de la grille de rentrée, tous les politiques ont dénoncé une odieuse censure et ont finalement obtenu leur maintien à l’antenne en crypté. Que t’inspire le sauvetage des Guignols par ceux qu’ils sont censés épingler ?

Didier Super. Déjà, si Bolloré choisit de rendre payante une émission qui remporte un tel succès en « gratuit », cela correspond à une certaine philosophie de la vie ! Quant au petit monde de la politique, apparaître aux Guignols permet des petits coups de pub tout en restant éventuellement à la maison à faire des crêpes : pour être élu, peu importent tes idées, tes opinions, il faut passer à la télé, point barre. C’est même pire que ça, si tu fais de la politique et que t’as pas ta marionnette, t’es un plouc ! De là à s’insurger contre une atteinte à la liberté d’expression… Je ne pense pas que les marionnettes fassent grand mal à nos politicards. Par contre, elles sont symboliquement importantes en ce qu’elles portent l’illusion d’une liberté d’expression démocratique.

Autrement dit, on nage en pleine subversion autorisée ! Et les humoristes appointés par France Inter représentent-ils une sorte de comique d’État ?

J’écoute assez peu les humoristes à la radio, la vie est trop courte pour passer du temps à ça, mais je suis certain qu’un humoriste réellement dérangeant risque de beaucoup galérer à trouver du boulot sur une « radio d’État » ! Ce qui ne veut pas dire que tous les humoristes qui n’y passent pas aient le talent de la subversion !

J’ai la nette impression que l’humour tendance Canal ou France Inter s’en prend aux cibles les plus faciles : l’Église catholique, Nadine Morano, Le Pen, les méchants racistes. Toi-même, ne sombres-tu pas dans la facilité lorsque tu traites les curés de pédophiles ?

Je me trompe peut-être, mais il me semble que ces cibles marketing dont tu parles ne représentent qu’une partie de mon gagne-pain. D’ailleurs, si je me cantonnais uniquement à celles-ci, commercialement, ce serait sans doute un meilleur calcul pour ma carrière, faut que j’y réfléchisse !

Mais je ne vais quand même pas me priver d’aborder les relations sexuelles ecclésiastiques de peur de passer pour un artiste « convenu » auprès de l’intelligentsia parisienne. Si un sujet me touche, je l’aborde uniquement parce que j’en ai envie. D’autant plus qu’aujourd’hui encore, des gamins se font bousiller le trou de balle parce que nos curés n’ont toujours pas le droit de se vider légalement les couilles, c’est-à-dire de se marier, et ce depuis des siècles et des siècles (amen !). Tout ça pour quoi ? Pour qu’ils n’aient pas de descendance. Ainsi, à chaque curé qui décède, c’est maman l’Église qui hérite ! Ça n’est qu’une théorie, mais elle me plaît. Ceci dit, il ne faut surtout pas se prendre pour un héros en mettant ces choses-là sur le tapis. Ça fait du bien, mais ça ne mérite pas autant d’applaudissements !

La preuve, nous sommes à la communauté chrétienne œcuménique de Taizé, à quelques kilomètres du Creusot où tu as chanté hier. Bien qu’entouré de croyants, tu peux dauber tranquillement sur la religion, ce qui ne serait pas forcément possible à la sortie d’une synagogue ou d’une mosquée. Tu m’as dit avoir filmé un ami qui se promenait avec Charlie Hebdo sous le bras dans un quartier musulman d’Inde. N’est-il pas beaucoup plus courageux que toi ?

Je ne sais pas si ce serait si compliqué de faire ce qu’on fait là devant une mosquée ou une synagogue, il faut essayer, je te trouve plein de préjugés. Après, si je devais citer les artistes à côté desquels je trouve que je suis un lâche, je pense que la liste serait longue, et celui-ci en ferait partie.

Tu sais, plein de fois, on m’a promis le casse-pipe, par exemple quand je suis allé faire mon spectacle à l’Institut français de Casablanca, et qu’il a fallu faire chanter « Le Coran c’est moins bien que la Bible » à des femmes voilées. Ou la fois où je me suis rendu en Nouvelle-Calédonie, chez les Kanaks, alors que je venais de recevoir plusieurs centaines de menaces de mort à cause d’une vidéo de « promotion » sur fond de bananes et de singes !

En Inde, avec ce même copain, on a demandé à des barbus comment enfiler une burqa. Jusqu’à ce que l’un d’eux nous fasse une démonstration. Eh ben, bizarrement, on est toujours vivants ! Et à Sète, on s’est amusés à faire une partie de pétanque avec trois copines habillées en burqa pour scruter les réactions des gens.

… mouais, histoire de titiller les autochtones chauffés à blanc contre l’islam et l’immigration plutôt que de tester la tolérance des banlieues ou des bourgeois de gauche ?

Et alors ? C’est intéressant de titiller l’autochtone pétanquiste du sud de la France ! Outre le côté amusant qu’il y a à observer les visages circonspects d’une population honnête et droite qui assiste à une partie de pétanque entre trois nénettes en burqas noires et un pauvre con, je trouve ça chouette de montrer le racisme de base dans sa fragilité et sa sensibilité. Il serait temps qu’on arrête d’avoir peur de cette population aux opinions livrées en kit par ses écrans plats. On a simplement affaire à des gentils pauvres cons en manque de câlins paternels et qui n’ont jamais eu la chance d’apprendre que, quand on rencontre des difficultés dans la vie, il faut d’abord s’en prendre à soi-même… Après, le jour où j’aurai une bonne idée à filmer à Villiers-le-Bel, il faudra bien trouver une solution… mais heureusement, j’en ai pas !

Et chanter « Les Arabes, c’est comme les lesbiennes et les drogués, les romanos, comme les artistes et les putes (…). Y en a des bien » lors de grands barnums antiracistes, n’est-ce pas une façon de te la jouer rebelle alors que tu grattes dans le sens du poil ?

Tu penses que je devrais être plus sélectif quant aux endroits dignes de mon art ou pas ? Belle mentalité ! Je mets toujours un point d’honneur à préciser, aux organisateurs en amont du concert et au public une fois sur scène, que si je suis là, c’est avant tout pour ma promotion, et je remercie toujours la cause à combattre car, sans elle, le spectacle n’aurait jamais lieu. Ça s’appelle de la conscience professionnelle !

Si dans ce genre d’événements certains artistes confondent démagogie et héroïsme, c’est leur problème. À Paris, j’ai participé à un concert antiraciste qui, au fil de l’après-midi, a gentiment viré au racisme antiblanc. C’est mignon, c’est pas abouti, ça cherche… Malgré tout, j’aurais eu plus de mal à offrir mon soutien à des rassemblements néonazis.

Sans aller jusque-là, avec ton habituel sens de la provoc, irais-tu chanter un couplet gauchiste dans un grand barnum organisé par l’UMP ou quelque autre mouvement de droite ?

Je pense que mon métier d’artiste s’exerce le mieux partout où il y a des pauvres cons. Je crains que les endroits que tu cites n’en soient pas dépourvus. Comme dit ma mère : « Les gens qui aiment tes spectacles, c’est grâce à eux que tu bouffes, et ceux que ça fait gueuler, c’est à eux que ça profite le plus ; au moins ils s’en souviennent longtemps, et en plus, ça leur fait un sujet de conversation ! »

Serais-tu prêt à jouer dans une ville FN ?

Bien sûr que j’irais jouer dans une ville FN, qu’est-ce que c’est que ce racisme !? Je joue bien déjà dans des villes PS !

Et tu te fais inviter par la CGT. Tu as beau essayer de t’en défaire, l’étiquette « degôche » te colle à la peau comme le sparadrap du capitaine Haddock…

Qu’on soit clair, je suis intermittent du spectacle, et un intermittent, c’est un chômeur, et un chômeur, c’est de gauche. Par contre, si le chômeur gagne au loto (parce qu’on sait qu’il ne retrouvera jamais de boulot), il passe à droite. Le même chômeur, boulot ou pas, s’il se fait cambrioler deux fois, passera à l’extrême droite. C’est le plus souvent notre contexte qui fait nos opinions. Donc, forcément, j’ai plus de sympathie pour la CGT que pour le Medef. Ça ne m’a pas empêché ce jour-là de demander en arrivant sur scène : « Ici, c’est le FN ou la CGT ? Parce que je fais les deux sur deux jours d’affilée et je ne sais plus… » On ne peut pas dire que cette représentation pour la CGT de Belfort fut une réussite idéologique, donc… mission accomplie !

As-tu conclu de tes mésaventures que le militant, de quelque bord que ce soit, était hermétique au second degré – pour ne pas dire limité… ?

J’ai été moi-même militant en 2003, lors des premiers mouvements d’intermittents du spectacle. J’ai fini par me sentir comme un témoin de Jéhovah, à essayer de convaincre le monde, à commencer par moi-même. Dans ces moments-là, t’es tellement concentré à essayer de comprendre ce que tu dis qu’il n’y a plus de place pour le second degré. On ne peut pas faire de raccourci en allant jusqu’à dire, comme le professeur Choron, que les militants sont tous des cons, mais bon… (rires)

J’ai découvert une vidéo dans laquelle tu chantes « Petit anarchiste, casse-couilles pour vieux (…) un jour toi aussi t’auras des poils » devant un public de jeunes punks à chiens. De même, il paraît que des skins se glissent parfois dans ton auditoire. Qu’y a-t-il de pire : être applaudi par des demeurés racistes ou par des demeurés antiracistes ?

Bah ! Avec ou sans cheveux, un mongol reste un mongol ! Ce qui me désole vraiment, c’est quand en plus ils arrivent à ne pas payer leur place ! Plus sérieusement, je me fous de savoir qui j’ai en face de moi. L’essentiel, c’est que le public ne ressorte pas de la salle dans le même état qu’il y est rentré. Généralement, le punk à chien ressort en me traitant de facho et le skinhead de gauchiste.

Puisqu’on parle de militants endoctrinés, il en est de particulièrement virulents : les dieudonnistes. Ces derniers ont essayé de te récupérer en diffusant l’une de tes saillies contre les antifas. En dehors de toute considération politique, que penses-tu du comique Dieudonné ?

Il y a quelques années, j’aimais bien l’idée que Dieudonné fasse parrainer sa fille par Le Pen et réponde avec beaucoup de finesse, quand on lui demandait si cette histoire était vraie : « Est-ce qu’un magicien dévoile ses tours ? » Se limiter à gueuler contre Dieudonné en criant « Dieudonné, il est pote avec Le Pen ! », cela manquait un peu de profondeur. Lorsque j’ai appris que, sans me demander mon avis, Dieudonné avait utilisé le texte d’une de mes chansons – Rêve d’un monde – aux européennes de 2009, je n’ai pas réagi car je m’entretenais encore dans l’illusion que sa liste « antisioniste » était une blague. Après l’affaire Clément Méric, Dieudonné a réalisé un entretien avec le skinhead Serge Ayoub, champion de France de ratonnade, auquel il a serré la main en lui disant : « On a le même ennemi. » Le tout se termine par un morceau d’entretien où je critique les antifas. Le souci, c’est qu’ils ont omis de laisser le petit moment où je donne mon point de vue sur le skin de base d’extrême droite. Forcément, j’ai râlé ! Aujourd’hui, j’ai l’impression que Dieudonné adopte un discours volontairement flou à la manière d’un horoscope, histoire de ratisser large et ainsi de remplir ses Zénith à 43 euros la place.

À quel moment as-tu désespéré de Dieudonné ? Lorsqu’il a remis le prix de l’infréquentabilité à Faurisson ?

Je n’ai ni espéré ni désespéré de Dieudonné. Disons que je lui accordais le bénéfice du doute. En 2007, il avait lancé : « Vous diabolisez Le Pen mais vous allez élire Sarkozy », une phrase sur laquelle je me disais qu’il fallait méditer. Un jour, je suis allé écouter pendant une heure ce qu’avait à dire Faurisson et je l’ai trouvé d’assez mauvaise foi et pas très rigolo. Or, l’humour est souvent une preuve d’intelligence.

Sans mauvais jeu de mots, Dieudonné a-t-il tué l’humour noir par ses sorties antisémites à la ville ? J’imagine mal le célèbre sketch de Desproges sur les Juifs passer aujourd’hui sans que les associations antiracistes réclament un nouveau procès de Nuremberg…

Desproges, s’il était encore en vie aujourd’hui, pourrait peut-être se permettre de garder le même ton. Son esthétique verbale sans faille a su crédibiliser son mauvais esprit auprès du boboïsme façon Télérama. C’est peut-être ça qui l’a tué, d’ailleurs. Néanmoins, il aurait sans doute du mal à démarrer sa carrière aujourd’hui. Je peux témoigner que dans certains de mes spectacles, que j’essaie pourtant de monter avec clarté et ce que je peux d’intelligence, j’ai eu des alertes, parce qu’à certains moments je prononçais le mot « juif ». Des gens de Radio Shalom sont même venus vérifier mes intentions au Point-Virgule. Résultat : ils sont restés pour me dire merci. Ouf ! Comme quoi… !

Cela te rend-il optimiste quant à l’avenir de l’humour français ?

L’humour français de qualité existe. Seulement, on ne le montre pas dans les médias puisqu’il n’a rien à vendre. Je pense à des gens comme la Compagnie Cacahuète, Arnaud Aymard, Guy Zollkau du Théâtre de Caniveau, Seb Barrier, les Qualité Street, Freddy Coudboul, Jackie Star, Fred Tousch, Maria Dolores, Bonobo Twist, les Tapas, Raymond Raymondson, Filloque, Le Bestiaire à pampilles, j’en passe, et des dizaines d’autres aux propositions artistiques singulières et très drôles. Il faut les classer dans la catégorie « ARTISTE », à ne pas confondre avec « VEDETTE ». L’un puise son inspiration dans le cosmos. Pour l’autre, l’inspiration est commandée par l’industrie. L’un n’aura pas d’autre ambition que de transformer un bout de trottoir en théâtre. L’autre ambitionne de se faire construire une piscine. L’un bouscule volontairement les gens par amour. L’autre recherche l’amour des gens pour exister, tout en étant capable de les détester !

Avec un peu de cynisme, on pourrait te répliquer que le carriérisme et la cupidité à la ville n’empêchent pas d’être désopilant sur scène.

Je te laisse avec tes goûts ! Je dis juste que quand on monte sur scène avec l’ambition de faire une belle carrière, il vaut mieux aborder des thèmes comme le GPS, les émissions de téléréalité ou le gros cul de ma voisine belge. Un spectacle qui « bouscule » n’a presque plus sa place dans le paysage culturel institutionnel, alors que c’est là qu’il devrait précisément se trouver. Aujourd’hui, il est plus facile de diffuser du divertissement (Les homos préfèrent les blondes, Ma coloc est une garce, etc.) ou alors de la « grande culture ». Je pense aux spectacles vus au « in » d’Avignon que le festivalier applaudira debout de peur de passer pour un idiot pour n’avoir rien compris à la pièce – et pour cause, y a rien à comprendre, c’est du contemporain, donc potentiellement de l’escroquerie. Picasso aura fait des petits dans ce domaine !

Laisse Picasso tranquille ! Que pensent les cultureux de tes propres impostures ?

Des journalistes et des programmateurs culturels assistent régulièrement et gratuitement à mes représentations. Généralement, ils s’amusent. Pas tous, heureusement pour la France, certains d’entre eux ont du goût ! Mais souvent, j’ai droit au couplet : « Moi je peux comprendre, mais mon public, mes lecteurs, je ne garantis pas… »

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*Photo: Emma Rebato.

La chasse, une chance pour la brousse?

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chasse zambie botswana

chasse zambie botswana

Quand, au mois de juillet, l’ignoble Walter Palmer a assassiné le lion Cecil au Zimbabwe, le monde entier s’est levé d’un seul mouvement pour protester contre la chasse aux trophées, cette tradition d’un autre âge. Pourtant, et s’il ne s’agit pas pour autant de dédouaner l’atroce dentiste, il faudrait y réfléchir à deux fois avant d’interdire la chasse partout en Afrique. Dans certains pays du Sud du continent, celle-ci a déjà été mise hors la loi, ne provoquant que l’appauvrissement des villages et la dégradation du rapport entre les hommes et la nature.

Après la mort de Cecil, de nombreuses compagnies aériennes ont régulé le transport de trophées de chasse. Au New-Jersey, on tente aussi de limiter les safaris en interdisant l’export de peaux d’animaux. Pourtant c’est à la source que l‘on peut le mieux arrêter la chasse et le Botswana ou la Zambie ont notamment édicté des interdictions de tuer des animaux pour en faire des trophées. Cependant, les conséquences de ces interdictions qui font plaisir aux occidentaux et aux associations de défense des animaux, sont loin d’être toutes positives.  Dans le village de Sankuyo, situé au nord du Botswana, cela fait deux ans que la chasse a été interdite et l’on peut donc se figurer les effets de l’interdiction de la chasse.

Un journaliste du New York Times s’est rendu à Sankuyo et a interrogé les villageois sur ces conséquences. Ceux-ci ne sont guère convaincus du bien-fondé d’une interdiction. Au contraire, Jimmy Baitsholedi Ntema, un villageois de Sankuyo, l’assure, la chasse était une raison d’assurer la protection des animaux et leur cohabitation avec les hommes: « Avant, quand nous pouvions chasser, nous voulions protéger ces animaux car nous savions qu’ils pouvaient nous rapporter de l’argent. Maintenant, nous ne tirons aucun profit de ces animaux. Les éléphants et les buffles s’en vont après avoir détruit nos champs durant la journée. Puis, la nuit, les lions viennent attaquer nos troupeaux ».

Autrement dit, les animaux ne sont pas de gentilles peluches qu’il faut laisser tranquilles mais des bêtes sauvages qui menacent les hommes, tuent les chèvres et les ânes et détruisent les récoltes d’haricots, de maïs et de pastèques. Ruinant ainsi les agriculteurs en détruisant le fruit de leur travail.

Plus généralement, la chasse représentait, pour un village comme Sankuyo, une véritable source de revenus. D’abord parce qu’elle donnait du travail à ses habitants. L’interdiction a laissé des douzaines d’hommes sans activité ni argent. C’est notamment le cas de son chef : William Moalosi. Cet homme de 40 ans travaillait depuis huit ans comme traqueur et guide de chasse. Il gagnait 100 dollars par mois en travaillant ainsi. L’article du New York Times nous apprend qu’avec l’argent qu’il gagnait, il projetait de moderniser son habitation faite de branchages et de boue. Avec la fin de la chasse, il a perdu ses revenus, en plus de ses arpents de maïs, piétinés par des éléphants il y a quelques mois. Si lui n’a pas quitté son village, de nombreuses personnes sont partis pour aller chercher du travail à Maun, ville de 60 000 habitants au centre du pays.

Par ailleurs, la fin de la chasse a provoqué une chute des revenus. Les touristes chasseurs, souvent américains, amenait de l’argent dans les villages où ils venaient. Leur argent permettait de construire des infrastructures hygiéniques et des maisons pour les pauvres, de soutenir les jeunes voulant étudier et les personnes âgées sans pensions. Enfin, les chasseurs laissaient aussi la viande des animaux tués aux personnes démunies qui pouvaient subsister grâce à celle-ci.

Pour compenser la perte de la manne touristique de la chasse, on a pourtant essayé de reconvertir ces régions au « tourisme photographique ». Toutefois, les experts de la zone remarquent qu’elle n’est pas favorable à ce type de tourisme. Dans le New York Times, Joseph Mbaiwa, chercheur à l’université du Botswana, le confirme : « Le tourisme photographique n’est pas viable dans ces régions ». Ces zones sont trop dangereuses et reculées pour accueillir autre chose que des chasseurs, touristes en général moins prudents que ceux voulant seulement prendre des photos.

La conséquence la plus absurde de l’interdiction de la chasse est qu’elle n’a pas permis d’arrêter de tuer des animaux. Au contraire, avec la prolifération de ceux-ci, les hommes sont obligés de tirer sur les lions pour protéger leurs villages et leurs cultures. Dans le village de Sankuyo, au moment où le journaliste fait son enquête, une lionne vient d’être tuée. On soupçonne M. Moalosi d’avoir tiré. La lionne était montée à un arbre pour sauter dans un enclos de chèvres. Menaçant le village, elle pouvait donc légalement être abattue.

Interrogé par le journaliste du New York Times, le professeur Brian Child de l’Université de Floride, expert de la gestion de la vie sauvage en Afrique, explique que la chasse aux trophées avait permis, malgré la corruption, d’équilibrer les rapports entre les hommes et la nature. La chasse conciliait deux attentes : protéger les animaux et produire des revenus. Il déclare donc : « Quand la chasse a été introduite, nous avons finalement tué moins d’animaux ».

C’est donc pour toutes ces raisons qu’en Zambie, le gouvernement vient de revenir sur la législation anti-chasse. Après deux années d’interdiction, la ministre zambienne du tourisme commente : « Nous avons eu beaucoup de plaintes de la part des communautés locales. En Afrique, une vie humaine est plus importante que celle d’un animal. Je ne sais pas ce qu’il en est dans le monde occidental ».

*Photo : runran.

Syrie : le marché de l’unité perdue

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(Avec AFP) À la lisière de Jobar, ville syrienne où règne le chaos, les Halles de l’est de Damas réunissent chaque jour des milliers de Syriens de toutes les régions, recréant momentanément l’union des populations du pays.

Créées durant le mandat français (1920-1946), les Halles, dont le nom a été arabisé en « Souk al-Hal », sont remplies de produits de tout le pays. Les raisins et les tomates viennent de la province de Deraa (sud) en majorité aux mains des rebelles, les pastèques de Jabal al-Cheikh, situé à la lisière du Golan occupé par Israël et tenue par le Front Al-Nosra, branche locale d’Al-Qaïda, et les pommes de terre d’une région sous la coupe du régime de Bachar Al-Assad.

« Lorsqu’il s’agit de nourriture, tout le monde se retrouve, le ventre n’a pas d’opinion politique », plaisante Fares, 32 ans, qui tient un commerce de pommes cueillies à Zabadani. Dans cette région, à 45 kilomètres au nord-ouest de Damas, la guerre entre les rebelles et régime syrien continue, coupant bien souvent les voies de déplacement et de communication. Les pommes ont donc souvent du mal à arriver jusqu’à Damas. Mais un cessez-le-feu intervenu hier a permis au chauffeur de livrer sa cargaison en temps et en heure.

« J’ai mis 17 heures pour transporter les 15 tonnes de piments rouges et verts dans mon camion réfrigéré à partir de Deir Hafer, dans la campagne d’Alep (nord), en passant par Raqa puis Palmyre », régions tenues par l’Etat islamique, raconte Abou Abdo, chauffeur de camion de 30 ans.

Abou Abdo n’est pas inquiété par l’organisation terroriste puisqu’il livre aussi les territoires qu’elle contrôle. Il nie verser des pots-de-vin pour obtenir le passage. D’autres avouent pourtant qu’ils ne pourraient pas circuler sans payer une dîme aux milices.

Ce marché est le seul endroit du pays où l’on peut croiser les plaques minéralogiques des différentes provinces qui, depuis deux ans, ne communiquent presque plus entre elles.

Ainsi, Maher est venu de Hassaké, ville sous contrôle kurde dans le nord-est, pour acheminer des oignons. « Bien sûr que les 800 kilomètres sont dangereux. J’ai déjà échappé à un bombardement du régime, l’EI a voulu m’égorger, les rebelles m’ont pris de la marchandise », lance-t-il devant son camion. « J’ai dix enfants et chaque transport me rapporte 100.000 livres (300 dollars). Vous avez une autre solution? ». Plus optimiste, il ajoute : « En tout cas, ici on a le sentiment que la Syrie n’a pas explosé, que les gens de chaque région se retrouvent et se parlent sans animosité ».

Traditionnellement, les Syriens niaient l’existence de leur voisin libanais qu’ils considéraient comme leur quinzième province. Sacrée revanche de l’histoire : depuis le déclenchement de la guerre civile, c’est plutôt la République arabe syrienne qui n’existe plus…

Peter Sloterdijk: «Les Français s’auto-empoisonnent»

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peter sloterdijk allemagne ecole

peter sloterdijk allemagne ecole

Daoud Boughezala. Francophone et francophile, vivant à quelques kilomètres de la frontière française, vous vous définissez comme un grand amoureux de l’Hexagone. Comment avez-vous rencontré la culture française ?

Peter Sloterdijk. Dès mes 15 ans, j’ai commencé à lire de la littérature française. Le premier livre que je me rappelle bien, c’est Le Diable au corps de Raymond Radiguet, que j’ai lu le dictionnaire à la main. Je me souviens d’une scène où un écolier qui fait l’amour à une dame dont le mari est parti à la guerre se trouve face à son maître d’école. Celui-là n’est pas du tout d’accord avec ce qu’il vient d’apprendre. Alors, le narrateur a cette phrase extraordinaire : « Il me morigéna sous l’averse. » J’y vois une espèce de scène primitive de la civilisation française : si tu as quelque chose d’important à exprimer, tu ignores qu’il pleut. Cette image ne m’a jamais quitté.

À vous lire, on a souvent l’impression que notre pays n’est plus qu’une vaste bibliothèque tournée vers le passé ou un immense terrain de cyclisme où vous vous amusez en montagne l’été. Êtes-vous revenu de votre passion pour la France ?

Toutes les amours qui durent très longtemps tendent vers la complexité. Il y a toujours eu un élément contrarié dans mon affection pour ce pays. Un de mes maîtres, le philosophe de la religion Jacob Taubes, disait il y a déjà trente ans : « Pour comprendre la France, il suffit d’apprendre trois petites tournures : en panne, en grève, hors service. » Cette saillie recèle un fond de vérité. Depuis la révolution de 1789, il y a un profond ferment d’anarchisme en France. On y a développé une civilisation qui permet à l’anarchiste intérieur de sortir de temps à autre. Pensez par exemple au rituel bizarre du premier tour de l’élection présidentielle, ce carnaval politique qui met en scène une multiplicité de candidats hauts en couleur !

Malgré son anarchisme atavique, la population française traverse parfois de grands moments d’unité. La manifestation monstre du 11 janvier, consécutive aux attentats de janvier contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, est-elle de ceux-là ?

À mon avis, ce surgissement soudain d’un « Front populaire affectif » a été un moment de bonheur politique. Une nation se sent heureuse lorsqu’elle perçoit les raisons profondes de son unité. En fait, dans l’histoire des peuples, il arrive qu’un événement tragique suscité par des affects négatifs produise un résultat créateur. De tels moments nous renvoient aux fondements de ce qu’on appelle la res publica – la « chose publique » au sens réel du terme.

Il ne faut pas oublier que malgré les analogies grecques, la république est une invention romaine. Or, la scène primitive de la res publica romaine, c’est un moment d’indignation violente après le viol de la belle Lucrèce, épouse de l’officier Collatinus, par Sextus Tarquinius, le fils du roi étrusque. René Girard en a parlé de façon très impressionnante dans Shakespeare, les feux de l’envie. Collatinus avait vanté les avantages érotiques de sa femme. Tout naturellement, le fils du roi se disait : « Il est inacceptable qu’un officier subalterne soit érotiquement plus heureux que moi ! » Il s’est donc rendu à Rome, a ourdi un chantage terrible contre la jeune femme, pour la contraindre à céder à son désir. Après quoi Lucrèce a appelé toute sa famille puis s’est tuée devant ses parents. La République romaine s’est constituée à ce moment-là, dans l’indignation collective contre l’arrogance royale. On a chassé les rois une fois pour toutes et le titre même de rex a été définitivement banni.

Quel rapport avec la France post-Charlie ? [access capability= »lire_inedits »]

Cette histoire m’est passée par la tête au moment de la grande manifestation du 11 janvier, parce que je pensais que la France avait non seulement renoué avec sa refondation du xxe siècle, celle de la Libération en 1944, mais aussi avec la res publica classique en tant que telle. C’était un moment de sainte colère, un moment de solidarité supérieure, où l’on défendait les raisons profondes de notre cohabitation en tant qu’êtres politiques unis par une passion commune.

Certes, des millions de Français ont brandi des pancartes « Je suis Charlie » en invoquant la liberté d’expression, y compris vis-à-vis de l’islam. On nous assurait que plus rien ne serait comme avant, et puis… plus rien. Cette émotion collective n’a-t-elle pas été de courte durée ?

Si, mais c’est dans la nature des choses. Le fondateur des États-Unis disait que l’arbre de la liberté doit être arrosé une fois par génération avec le sang des patriotes. C’est peu ou prou ce qui s’est passé en France après les attentats.

Il est encore trop tôt pour porter un jugement définitif sur la portée du 11 janvier. Vous connaissez le célèbre dialogue entre Nixon et Zhou Enlai, lorsque le premier a demandé au second ce qu’il pensait de la Révolution française, le Chinois aurait répondu : « Too early to tell. » Néanmoins, une chose est sûre : ce moment de recueillement reste précieux. Aussi ne faut-il pas s’en moquer comme l’ont fait Emmanuel Todd et quelques autres.

Ces derniers pointent l’« islamophobie » d’une foule vengeresse réclamant le droit de caricaturer le Prophète d’une religion minoritaire. Dans Ma France (Libella-Maren Sell, 2015), vous écrivez que la France s’enorgueillit d’un passé historique idéalisé et ne sait pas parler le langage de la repentance. Pourtant, nos dirigeants battent leur coulpe en parlant d’« apartheid » dans nos banlieues et ne cessent de victimiser les populations immigrées…

Il y a quelque chose de contradictoire là-dedans. En France, on a à la fois créé des ghettos et sous-estimé le refus qu’ont certains de s’intégrer. Mais il faut bien admettre que la France n’a pas le même rapport à la repentance que l’Allemagne d’après 1945. Grâce au traité de Versailles, mon pays a connu un processus de décolonisation brutal aux conséquences assez agréables. Les seuls crimes que les Allemands n’ont pas perpétrés au xxe siècle, ce sont ceux qu’on commet au cours des décolonisations lentes et douloureuses. Inversement, la France postcoloniale a dû abandonner ses mensonges préférés sans pouvoir les remplacer par un mythe fondateur suffisamment fort pour régénérer l’élan de la nation.

À quels « mensonges » faites-vous allusion ?

On peut les résumer par deux phrases très simples : « Les Français ont gagné la guerre à côté du général de Gaulle » ou « Les Français ont gagné la guerre à côté du camarade Staline ». D’ailleurs, c’est à cause de cette pseudo-évidence historique qu’en France, une atmosphère procommuniste a pu se répandre après la Seconde Guerre mondiale. D’où la phrase étonnante de Jean-Paul Sartre proclamant que le marxisme serait l’horizon indépassable de notre temps. Depuis, ce qu’on croyait indépassable s’est avéré extrêmement dépassable. Mais la gauche française n’a pu produire de discours alternatif.

Si je vous ai bien lu, la panne de la pensée progressiste française a des racines bien plus anciennes qui remontent à la Révolution française et à sa promesse cachée : « Tous aristocrates ! » En quoi ce mythe est-il si dévastateur ?

Je crois que l’idée de démocratie est très ambivalente. Dans leur discours psychopolitique sur la vie politique, les Grecs distinguaient l’éros du thymos. L’éros, selon Platon, c’est la totalité des mouvements intérieurs qui mènent à la prise de possession de quelque chose qui manque. Autrement dit, l’éros mène au « vouloir avoir » et empêche les gens de se distinguer des autres – car normalement les autres, eux aussi, sont poussés par le désir de s’approprier ce qu’ils n’ont pas. A contrario, le thymos, c’est le sentiment d’avoir et de vouloir montrer ce que l’on a. Alors que l’éros conduit à l’érotisme et à la chasse, le thymos débouche sur le théâtre, le gaspillage ou la fête. Une bonne partie de la crise française actuelle est le résultat de la tension non maîtrisée entre érotisme et demandes thymotiques. Car le pathos égalitariste que véhicule la démocratie – et on n’est égal que devant le manque – a du mal avec le théâtre et avec la fête. Cela conduit inévitablement à une sorte de morosité généralisée.

Cette passion triste est peut-être l’un des ressorts de la germanophobie que partagent beaucoup de Français, de Zemmour à Mélenchon. Comprenez-vous que nous souffrions de la domination économique allemande ?

Oui, c’est parfaitement logique, ce serait un acte masochiste que d’applaudir les succès d’un autre tant qu’on a l’impression que l’on paye pour lui ! Mais, pour avoir étudié la question, je sais que si l’Allemagne accomplit de bonnes performances économiques, ce n’est pas en exploitant la faiblesse des autres pays européens. Cela fait des années que je gère un petit institut de recherche, l’IOZ (Institut Ökonomie der Zukunft). Nous avons organisé une série de conférences pour analyser la crise, avec notamment des spécialistes de la haute finance, surtout à Francfort. Au cours de ces travaux, je me suis convaincu que la puissance allemande n’avait rien à voir avec une volonté de domination politique. Au contraire, le malheur politique de l’Allemagne, c’est sa compétence économique. On a développé une force entrepreneuriale sans pareille ! Il existe des centaines d’entreprises allemandes qui sont des leaders mondiaux dans leurs domaines – et dont personne n’a entendu parler. Soyons clair ! L’Allemagne, en tant que telle, n’exporte rien sauf l’exemple d’une grande modestie : ce sont les entreprises du pays qui sont responsables du succès d’une économie ou de son échec. Il ne faut pas surpolitiser cette question. Le levier du ressentiment nationaliste, c’est toujours cette identification pernicieuse des entreprises avec leur nation.

Tout de même, lors des dernières négociations avec la Grèce, certains journaux ont parlé de « diktat » de Berlin ; même votre compatriote et éminent confrère Jürgen Habermas a jugé « indigne » l’attitude de Merkel vis-à-vis de ce petit pays endetté. N’a-t-il pas raison de dénoncer l’intransigeance excessive de la chancelière ?

N’oublions pas l’ironie de la situation ! Est de gauche aujourd’hui qui mise sur l’augmentation de la dette publique, et de droite celui qui croit à la nécessité d’un certain équilibre entre revenus et dépenses. Après l’échec du socialisme politique, c’est le socialisme par la dette publique qui s’impose un peu partout dans le monde.

Si impressionnants que soient les succès économiques de l’Allemagne, la quête de la croissance et de la prospérité économiques peut-elle constituer un horizon vivable pour vos voisins français ?

Certainement pas, car la France est traditionnellement beaucoup plus politisée que l’Allemagne. Ceci dit, la France est aussi un pays de « savoir-vivre », notion qui s’appuie largement sur le bien-être économique. Dans un drame sur la Révolution française, La Mort de Danton, le poète Büchner fait dire à l’un de ses personnages : « Un poulet dans la marmite de chaque paysan et la Révolution aura l’apoplexie. » Avec la morosité généralisée qui règne aujourd’hui, la France n’a certes pas complètement désappris l’art de vivre mais semble entrée dans un cycle d’auto-empoisonnement : tout le monde parle continûment de la crise, ce qui nourrit un cercle vicieux. Pour essayer de s’en sortir, les Français devraient plutôt s’employer à créer des cercles vertueux. Si vous lisiez l’allemand, je vous aurais donné un essai que je viens d’écrire sous le titre : Dans le cercle vertueux avec Matthieu. C’est une allusion à cette parole de Jésus dans l’Évangile de Matthieu : Jésus dit qu’on donnera à celui qui possède déjà, tandis qu’à celui qui ne possède rien, on enlèvera même ce qu’il possède. Contrairement aux apparences, ce n’est pas un discours néolibéral mais l’anticipation de l’idée majeure du monde moderne selon laquelle le succès est producteur de succès. Il faudrait créer un ministère de l’« effet Matthieu » en France pour sortir de la spirale de négativité !

Donner à ceux qui ont déjà… permettez-moi d’être sceptique. Passons. Cependant, il est un domaine où cet « effet Matthieu » est efficace, c’est l’éducation : pour produire de l’excellence, il faut donner plus aux meilleurs. Au milieu de toute cette mélancolie française, saluez-vous le sursaut qu’a été la mobilisation contre la réforme du collège ? Chose rare, une grande partie du corps enseignant, de la droite à l’extrême gauche, a fait chorus pour défendre la transmission des humanités…

Je suis personnellement très favorable au maintien du lycée classique car je ne crois pas que l’instruction doive préparer les jeunes gens au marché du travail. Au début du siècle dernier, le lycée allemand, qui produisait alors un prix Nobel sur deux, s’appuyait sur quatre ou cinq matières principales : l’allemand, le latin, le grec, la musique et les mathématiques. Or, tout cela ne sert à rien, sinon à retravailler le cerveau des jeunes de façon à les rendre capables d’apprendre n’importe quoi avec une rapidité vertigineuse. Le secret de la créativité, c’est le transfert de ces facultés abstraites dans un autre champ d’application. C’est une très bonne raison de maintenir le latin, le grec et de mettre l’accent sur les mathématiques pour ceux qui en possèdent le don. Aussi un lycée n’est-il jamais trop conservateur.

Cependant, hormis sur cette question, on vous a connu moins réfractaire à la marche du monde. Comme Mario Vargas Llosa dans son dernier essai, La Civilisation du spectacle (Gallimard, 2015), vous constatez l’obsolescence du livre comme objet papier, mais ne versez aucune larme sur sa dépouille. Seriez-vous résigné ?

Je ne crois pas à la disparition du « lire et écrire », mais le texte, l’écriture ont quitté le papier et se font aujourd’hui ailleurs. Cette alliance grandiose entre le papier et l’intelligence que nous avons coutume d’appeler « culture littéraire » se métamorphose profondément. L’écriture manuscrite est en pleine disparition tandis que l’écriture à la machine progresse, de telle sorte que le xxie siècle sera dominé par les écrans.

L’écran est-il un aussi bon vecteur de la transmission culturelle que le livre ?

Certainement. Dans l’Égypte ancienne, l’écriture pouvait se faire sur les murs qui portaient des inscriptions millénaires. Le problème, c’est qu’on ne possède toujours pas de réelles technologies de stockage. On nous a promis monts et merveilles pour les DVD et tous ces appareils, mais ces matériaux se révèlent très périssables. Au bout de vingt ans, on perd déjà les moyens de lire les disquettes d’autrefois ! L’important est de recopier et de moderniser ce qu’on a stocké, sinon tout va disparaître.

Y a-t-il selon vous une relation entre le déclin de la lecture chez les jeunes et un certain ensauvagement de l’individu contemporain qui prend parfois la forme du djihad ?

Le djihad, c’est une sorte d’intrusion de la bande dessinée dans la biographie classique. Autrefois, la lecture rendait les individus capables de mener une vie qui ressemble à un livre. L’individu, c’est l’animal autobiographique. Aujourd’hui, la bande dessinée martiale est en train de saper l’ancienne culture autobiographique, avec, dans le cas du djihad, la promesse d’une mort précoce comme supplément d’âme.

Sans sombrer dans le catastrophisme, concédez-vous que l’Occident contemporain est la première civilisation de l’Histoire à nier son héritage ?

Les enfants d’aujourd’hui qui deviendront des adultes au milieu d’une culture fondée sur les écrans auront à leur tour des enfants, et cette nouvelle technologie, cette « hyper-alphabétisation », va engendrer tout un enseignement dont on cerne encore mal les contours. Bref, ce n’est pas la fin de l’Occident ![/access]

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*Photo : Hannah.

Grèce : des élections pour rien?

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grece sapir syriza kke

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Les élections de dimanche en Grèce ont vu un nouveau succès de Syriza et d’Alexis Tsipras. Mais ce succès laisse un arrière-goût amer. Certes, en pourcentage des voix, Tsipras semble avoir remporté son pari. La gauche de Syriza, qui avait quitté le parti à la suite de la capitulation du 13 juillet 2015, ne sera pas présente au Parlement.

Pourtant, les résultats sont inquiétants à plus d’un égard. Ainsi, l’abstention a progressé de 7 points (soit 19%) par rapport aux élections de janvier 2015. La fuite des électeurs hors des partis ayant accepté les conditions iniques de Bruxelles est impressionnante. Syriza perd 14% de ses électeurs, la Nouvelle Démocratie en perd 11% et To Potami près de 50%. Seul le parti d’extrême droite Aube Dorée maintient à peu de choses près son nombre de voix (et donc progresse par rapport à l’élection du 25 janvier).

Les votes « blancs » et « nuls » augmentent aussi de manière considérable. Tout indique que la méfiance de l’électorat envers ses institutions a fait un bond considérable entre janvier et septembre ?

grece syriza democratie

 

Régions ou Syriza et Nouvelle Démocratie sont arrivées en tête.

Rouge: Syriza

Bleu: Nouvelle Démocratie

L’analyse que l’on peut faire de ce scrutin montre que les électeurs de gauche ont considéré qu’il valait mieux donner leur voix (pour ceux qui l’ont fait) à Syriza et ainsi éviter le retour aux affaires du parti de droite oligarchique « Nouvelle Démocratie ». Le népotisme de ce parti (comme d’ailleurs celui du Pasok) a laissé de très mauvais souvenirs.

Mais, cela ne peut constituer qu’un moindre mal. Il est évident que le 3ème mémorandum sera appliqué dans toute sa dureté et que Tsipras, ayant accepté les conditions qui lui ont été imposées, n’aura guère de marge de manœuvre. L’idée d’une résistance passive, si elle peut avoir un certain crédit dans l’opinion, ne tient pas devant les faits. La gauche de refus n’a pu ni su concrétiser la désaffection sensible pour Syriza tant en raison de ses divisions (trois partis se disputaient les votes des déçus de Syriza) qu’en raison de son sectarisme (pour les communistes du KKE).

C’est du côté de la situation économique que les événements vont se précipiter dans les prochaines semaines. La situation de la Grèce ne saurait s’améliorer de par l’application du 3ème mémorandum, qui d’ailleurs n’a pas été fait pour cela, et elle est d’ores et déjà considérée comme étant désespérée. Les premières indications sur le 3ème trimestre laissent à penser que la contraction de l’activité économique en juillet et août 2015 a été très violente. La production industrielle pourrait baisser de -8% à -10% et le PIB de -3% à -5%. Bien entendu, de telles baisses de production vont entraîner un recul des recettes fiscales et dès la fin octobre le gouvernement grec devra demander de nouvelles sommes à ses créditeurs.

Il est clair aujourd’hui qu’il n’y a pas d’avenir pour la Grèce tant qu’elle reste dans la zone Euro et tant qu’elle ne fait pas défaut sur une part importante de sa dette. Ceci commence à se dire tant aux FMI que dans les couloirs de l’Union européenne. Le dossier grec est donc toujours sur la table. Même si, aujourd’hui, d’autres problèmes sont en train de focaliser l’attention, comme la crise des réfugiés, il sera de retour dans les problèmes politiques d’ici la fin octobre.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Synode sur la famille: en avant les réformes!

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synode famille pape francois

synode famille pape francois

Vingt-six théologiens expliquent pourquoi les évolutions souhaitées par le pape François sont à la fois nécessaires et possibles ! En décembre 2014, quelques semaines à peine après la clôture de la première session du Synode sur la famille, le Vatican adressait aux conférences épiscopales une nouvelle liste de «questions» auxquelles les fidèles étaient appelés à répondre, dans la perspective de la seconde session d’octobre 2015. L’idée est alors venue aux responsables de la Conférence des évêques de France, de solliciter l’expertise de théologiens : prêtres, religieux ou laïcs, invités à s’emparer des thèmes qui leur semblaient les plus en résonance avec leur domaine d’expertise. Vingt-six théologiens francophones de renom, hommes et femmes, ont accepté de relever le défi. Un ouvrage, judicieusement initié par Bayard éditions, rend désormais leurs contributions accessibles à un large public[1. Synode sur la vocation et la mission de l’Église et de la famille, dans l’Église et le monde contemporain. Bayard.]. La lecture en est tout simplement passionnante.

Allons à l’essentiel : les uns et les autres s’accordent sur cette idée que les réformes pastorales souhaitées par le pape François, concernant l’enseignement de l’Église catholique sur le mariage et la famille, sont tout à la fois nécessaires et possibles.

Nécessaires parce que la crise qui traverse aujourd’hui le couple et le mariage, dans le monde occidental, touche également le couple et le mariage chrétiens. Et qu’il serait trop facile de n’y voir que l’effet dévastateur de la sécularisation. Si crise il y a, analysent nos auteurs, c’est bien parce que le mariage n’est pas une institution universelle, dans son principe et ses modalités, comme le démontrent les anthropologues, pas plus que le «mariage chrétien», tel que nous le connaissons aujourd’hui, ne peut être «traduit» immédiatement de la Bible. Marie-Jo Thiel pose sans doute une question essentielle lorsqu’elle interroge : «Est-ce que le mariage sacramentel, tel qu’enseigné par l’Eglise catholique, est une bonne nouvelle susceptible de donner sens à la vie entière d’un couple et plus largement des personnes qu’il réunit sous le vocable famille ?» En transformant l’idéal en norme juridique, l’Église ne contribue-t-elle pas à rendre le mariage sacramentel «non désirable» ?

La place donnée à la famille jugée excessive

Si une réforme est nécessaire, analyse le jésuite Christoph Théboald, c’est aussi sur la place centrale, excessive, accordée par l’Eglise catholique à l’institution du mariage. Une vision qui, selon lui, transparaît des textes préparatoires au Synode. Sévèrement, il écrit à ce propos : «Il faut critiquer la tendance de la Relatio synodi (conclusions de la première session du Synode) de mettre les époux et leur famille dans une position ecclésiologique privilégiée», position que les textes du Concile (Lumen Gentium, Gaudium et Spes) ne lui accordent pas. Une dérive qui selon lui, risque de donner, dans l’Église, et de manière théologiquement infondée, une place symbolique disproportionnée au couple et à la famille, par rapport aux «autres baptisés» notamment aux célibataires, dont le témoignage de vie dans l’Église est pourtant tout aussi essentiel.

Une approche sélective de l’exégèse biblique

Plusieurs contributeurs de l’ouvrage reprochent au magistère, d’une manière générale, une approche utilitariste de l’exégèse biblique. L’Église négligerait volontairement le travail des spécialistes, préférant ne retenir de la Bible que ce qui sert et conforte son enseignement, sans chercher à en vérifier les fondements de manière permanente, notamment au regard des progrès de l’exégèse biblique. André Wénin écrit en ce sens : « A l’exégèse du texte, on préfère une herméneutique qui rend le texte compatible avec l’enseignement que l’on souhaite fonder.» Et de noter, par exemple, que la «fraternité» est sans doute une valeur plus centrale dans la morale évangélique, que la famille vis à vis de laquelle Jésus a parfois des paroles très dures.

Mais si les réformes souhaitées par le pape François apparaissent possibles, c’est bien au regard du travail d’intelligence de la foi effectué par les théologiens, qui ouvre à de nouvelles interprétations de la Bible. Un exemple. Sur la question centrale de l’indissolubilité du mariage, le magistère met systématiquement en avant l’Épitre de Paul aux Éphésiens (5, 21-35) toujours enseigné selon l’interprétation d’Isidore de Séville : «Le mariage représente l’union du Christ et de l’Église, or l’union du Christ et de l’Église est indissoluble, donc le mariage humain est indissoluble». Plusieurs théologiens, dans le livre, font valoir qu’on oublie trop systématiquement le contexte culturel de la Lettre aux Éphésiens et le fait qu’en tout état de cause l’analogie n’est pas tenable.

Il est significatif, de ce point de vue, que le père Philippe Bordeyne, recteur de l’Institut catholique de Paris, écrive dès la préface de l’ouvrage : «La théologie sacramentelle aide à comprendre qu’il ne serait pas juste de faire jouer l’analogie entre l’union du Christ et de l’Eglise (…) et l’union conjugale de l’homme et de la femme, en oubliant la différence de nature entre ces deux unions.» Ce qui conduit Anne-Marie Pelletier à constater «le fait que la référence nuptiale Christ-Église soit présentement inaccessible à la très grande majorité de ceux qui reçoivent le sacrement de mariage». Et Marie-Jo Thiel de conclure : « L’engagement à vie et la fidélité sont essentiels en christianisme et il faut en maintenir l’exigence, tant ils disent le sérieux de la démarche, mais impliquent-ils pour autant un lien juridiquement indissoluble ? »

D’autres contributions illustrent, dans le même livre, le fait que sur la contraception, la conjugalité homosexuelle, ou les divorcés remariés des «avancées», souhaitées par les fidèles au nom de leur compréhension de l’Évangile, sont également possibles, sans trahir  l’un et l’autre Testaments.

La recherche au service de l’intelligence de la foi

On s’en doute, voilà le type d’ouvrage jugé insupportable dans certains milieux catholiques. L’un des premiers à dégainer a été le philosophe Thibaud Collin, sur son blogue hébergé par le site du quotidien la Croix. Reprenant l’accusation récurrente de vouloir «acclimater la morale sexuelle de l’Église à l’esprit du temps», il commente : «Ce volume, par nature composite, se signale cependant par sa très grande homogénéité : presque toutes les contributions sont en effet des critiques de l’enseignement de l’Eglise sur le mariage et la sexualité. À croire qu’il y a eu un grand vide magistériel sur ces sujets entre la fin des années 1960 et aujourd’hui.»

L’axe choisi pour sa critique est significatif. Il n’oppose pas l’analyse de ces théologiens à celle d’autres théologiens qui penseraient différemment, mais à l’enseignement du magistère. Illustration parfaite d’une certaine conception réductrice de la théologie qui devrait se cantonner à l’enseignement et à la justification des positions du magistère, alors qu’il est aussi dans la fonction du théologien de nourrir la recherche, au nom de la raison, pour aider l’Église à entrer toujours plus profondément dans l’intelligence de la foi. Sans ce travail théologique permanent, Vatican II dont les enseignements font désormais partie du magistère, eût été tout simplement impensable et impossible. Où l’on vérifie que le magistère d’aujourd’hui n’est jamais que le résultat de la recherche théologique d’hier et des siècles précédents.

Le travail de recherche en théologie est d’autant moins contestable dans son principe que les théologiens savent parfaitement – et ils l’acceptent – qu’in fine ce seront les dépositaires de l’autorité magistérielle dans l’Église qui trancheront. Dans la phase de consultation voulue par le pape François pour nourrir la réflexion des Pères du Synode dans la recherche d’un sensus fidei, la Conférence des évêques de France, critiquée par certains pour son initiative, était donc parfaitement légitime à solliciter ces théologiens, et eux-même à s’exprimer en toute liberté.

Dans l’entretien de 2013 accordé par le nouveau pape François aux revues jésuites, une phrase avait frappé nombre d’observateurs. Évoquant les raisons possibles de ce qu’il est convenu d’appeler le schisme silencieux, qui, en Occident, a vu des centaines de milliers – des millions – d’hommes et de femmes s’éloigner discrètement de l’Église au cours du dernier demi-siècle, il confiait : «Peut-être l’Église avait-elle des réponses pour l’enfance de l’homme mais non pour son âge adulte.»[2. Pape François, L’Église que j’espère, Flammarion/Etudes.] Ces «réponses pour l’enfance», comment ne pas les identifier, parfois, à certains enseignements du magistère qui ne sont plus ni reçus ni jugés recevables dans nos sociétés post-modernes où une majorité d’hommes et de femmes ont accédé à un haut niveau d’instruction et de conscience personnelle ? Et comment s’étonner que le pape François veuille en faire l’inventaire ?

À la veille du Synode romain, où fleurit toute une littérature pieuse plaidant l’immobilisme au nom de la fidélité à la Tradition, la réflexion de ces théologiens en liberté sera reçue par beaucoup, dans l’Église, comme un véritable bol d’oxygène intellectuel et spirituel. Et comme une grande espérance.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21640274_000007.

«Bandes qui dévalisent ou dépouillent» : Zemmour relaxé

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SOS racisme en sera pour ses frais. Il y a quelques mois, l’association exigeait qu’Eric Zemmour soit licencié par tous ses employeurs, sans exception. Mais surtout, elle se portait partie civile aux côtés de la Licra, du Cran, du Mrap et de l’Union des étudiants juifs de France pour faire condamner le journaliste suite à l’une de ses chroniques sur RTL.

« Les grandes invasions d’après la chute de Rome sont désormais remplacées par des bandes de Tchétchènes, de Roms, de Kosovars, de Maghrébins, d’Africains, qui dévalisent, violentent ou dépouillent », avait lancé le chroniqueur à l’antenne. Des propos immédiatement assimilés par les rentiers de l’antiracisme à de la « provocation à la haine raciale » et de la « diffamation raciale ».

Suite à l’audience du 24 juin dernier, la 17e chambre de la Cour correctionnelle de Paris a refusé de suivre les réquisitions du procureur, qui demandait 5000 euros d’amende pour Zemmour et 3000 avec sursis pour RTL. Elle a en effet relevé que le constat d’Eric Zemmour ne s’appliquait « qu’à une fraction des communautés visées », tout en soulignant la connotation péjorative du mot « bandes ».

Or en France, à l’heure actuelle, on n’est pas condamné pour avoir parlé d’une « bande » de chats, au motif que cela stigmatiserait toute la « communauté » des chats. On peut donc encore, parfois, appeler les choses par leur nom.

Youth, des vieux qui jubilent

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youth sorrentino caine

youth sorrentino caine

Allez, courez-y : c’est magnifique. Cela dit, de quoi ça parle ? « I retired », dit Michael Caine, compositeur anglais, encore sollicité par l’émissaire de la Reine pour diriger ces Simple songs qu’avait si bien autrefois interprété son épouse, désormais réfugiée à Venise derrière un Alzheimer définitif. Harvey Keitel, cinéaste sur le retour, n’entend pas encore prendre sa retraite, il prépare son « film-testament » — sauf que la star qu’il a formée cinquante ans avant (Jane Fonda, merveilleusement grimée en Jane Fonda non botoxée) vient lui signifier qu’elle se « retire », elle aussi, du projet — elle va se consacrer à la télé, il n’est qu’un pitoyable vieillard, bref, il n’a plus rien de valable à dire…
« To retire », ou « prendre sa retraite ». En italien, « andare in pensione » — mais « jubilarse » en espagnol, où la retraite est « jubilación », ce qui est quand même plus optimiste que les images militaires de défaite (en français) ou de coïtus interruptus — en anglais.

C’est un film, comme son titre l’indique, sur la jeunesse éternelle : tous les personnages — sans exception je crois, même les plus fugaces — sont filmés et présentés avec un grand amour. Dans l’hôtel suisse où tout se passe, un décor à la Henry James, la moindre masseuse, la première Miss Univers qui passe (voir l’affiche ci-dessus), ont toujours quelque chose qui vous surprend, et vous fait espérer de la vie. Parce qu’enfin, c’est cela, l’intérêt : la vie. La surprise. Rachel Weis, époustouflante, plaquée par le fils de Harvey Keitel pour une chanteuse clone de Madonna sous prétexte qu’elle serait une meilleure affaire au lit (ce qui reste encore à prouver, après tout, Rachel Weis est, au privé, madame Daniel James Craig Bond), rebondira entre les mains d’un alpiniste qui la suspend dans le vide en dépit de son vertige. Caine consentira à retourner briller devant la reine. Keitel préfère en finir — bon, chacun sa façon de rester jeune. Voir la bande-annonce.

Libé, sous la plume de Clémentine Gallo, n’a pas du tout aimé : « Il y a quelque chose de pourri dans ce cinéma de papi, sinistre radotage gériatrique et chant du cygne frappé de sénilité précoce ». On pardonne difficilement à Sorrentino d’avoir décroché un Oscar, il y a deux ans, avec La Grande Bellezza, qui était effectivement un chef d’œuvre (et ça m’a à la fois enthousiasmé, à l’époque, et désespéré, parce qu’il a gagné contre Alabama Monroe, qui était aussi un film remarquable). Et là encore l’humour domine cette arrière-saison. Un sosie (j’ai failli m’y tromper) de Maradona exécute, malgré son ventre énorme, un éblouissant numéro de jonglage cum pedibus avec une balle de tennis. Un couple de vieux qui n’ont apparemment rien à se dire fornique allègrement au pied des sapins, au grand ébahissement de nos deux apprentis-séniles réfugiés derrière un arbre et leurs problèmes de prostate. Et la masseuse (même pas perverse) de Michael Caine mime inlassablement une danse calquée sur un dessin animé.
Ne pas renoncer. Ne pas déposer les armes. Ne pas « prendre sa retraite ». Jubiler, oui.

Pendant le film, deux images sont remontées de ma mythologie personnelle. Ronsard d’abord, qui à 54 ans, sourd, déplumé, probablement édenté, se débrouille pour tomber amoureux d’Hélène de Surgères, et pour écrire :

« Et or’ que je deusse estre affranchi du harnois,

Mon Colonnel m’envoye, à grand coups de carquois,

Rassiéger Ilion pour conquérir Hélène. »

Son « colonel », c’est l’Amour, Ilion, c’est l’autre nom de Troie, et Hélène, c’est toutes les Hélènes, celles pour lesquelles nous nous battrons jusqu’au dernier souffle.
Et second pan de mon bestiaire intime, Ambrose Bierce. Il avait tout connu, la Guerre de Sécession, le journalisme de l’Ouest sauvage, tous les métiers des Rocheuses des années 1880, il était célèbre pour ses écrits fantastiques ou sarcastiques (essayez le Dictionnaire du diable, si vous ne l’avez pas lu), il avait une rente de situation à Los Angeles, dans la presse — quand, à 71 ans, il reprend son Stetson et son colt, selle son cheval et part pour disparaître dans la révolution de Pancho Villa. Disparaît pour de bon : Carlos Fuentes a imaginé, dans le Vieux gringo, ce qu’il aurait pu advenir de lui — superbe film de Luis Puenzo en 1989 avec Gregory Peck et, comme on se retrouve, Jane Fonda, visible ici.

Canada : un voile sur le Québec

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La semaine dernière, la cour d’appel au Canada a permis le port du niqab lors des cérémonies de naturalisation. Vu d’Europe, cet accoutrement autorisé est incompréhensible. Certes, il est heureux de garantir et de défendre les droits de la personne ; par contre, on peut s’interroger sur la sagesse de la justice de ce pays qui renforce ainsi tous les courants les plus extrêmes hostiles aux valeurs fondamentales de notre civilisation occidentale. Quoi qu’en pense gouvernement conservateur canadien, autoriser les femmes à porter le niqab lors de la cérémonie de naturalisation équivaut à une certaine « talibanisation » de la société canadienne. Désormais, une femme peut, volontairement ou non, se cacher le visage lorsqu’elle prête serment à la reine du Canada, Elizabeth II, souveraine étrangère ; nous assistons ainsi à la célébration d’une culture anachronique.

Si la justice fédérale était soucieuse de préserver l’unité canadienne au long terme, elle imposerait une assermentation bilingue anglais/français obligatoire au lieu d’autoriser le niqab ou la burqa à une petite minorité agissante et influente. Il ne s’agit pas  de voile couvrant les cheveux et le cou, mais d’un masque. Autant dire que nos principes élémentaires de communication disparaissent.

On peut se demander si le souci principal des juges canadiens ne serait pas  plutôt d’aliéner sa minorité francophone, de plus en plus proche des valeurs laïques de la France. Depuis l’arrivée au pouvoir de Pierre Elliott-Trudeau en1968, l’objectif de parti libéral du Canada est de créer une identité canadienne basée sur le multiculturalisme et le bilinguisme – qui reste un échec à l’exception faite des provinces francophones (Québec et Nouveau-Brunswick). Une idée judicieuse pour que le Québec finisse par ressembler à une communauté parmi tant d’autres, noyant ainsi sa spécificité et sa revendication en tant que peuples co-fondateurs du Canada.

Le gouvernement de Stephen Harper a réussi habilement à faire reconnaître « le Québec comme nation au sein d’un Canada uni » en 2007, ce qui a mis en veilleuse le séparatisme dans la belle province ; c’est pourquoi il contestera probablement auprès de la Cour suprême du pays la décision de la cour d’appel. Et ce geste le rendra certainement plus populaire au Québec en pleine campagne pour les élections fédérales.

Tsipras, encore une fois

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alexis tsipras syriza potamia

alexis tsipras syriza potamia

La Une du Monde de mardi soir était décidément étonnante : « Les Grecs valident la politique de réformes et d’austérité de Tsipras. »

À sa lecture, on se souvient de la manière unilatérale extrêmement défavorable, et c’est un euphémisme, dont ont été présenté Tsipras et Syriza depuis le 25 janvier 2015, jour de la première victoire électorale d’un gouvernement de gauche radicale dans l’Union Européenne. Des aventuristes, des idéologues, des maîtres chanteurs, des fainéants, des incompétents, nous en passons et des pires. Alors qu’est-ce qui leur a valu ce changement de ton ?

Malgré un environnement extérieur (avec la pression incessante de la Troïka) et intérieur (avec une oligarchie vent debout, dont les journaux et les chaînes privées ont donné de faux sondages montrant Syriza au coude à coude avec Nouvelle Démocratie), Tsipras a gagné pour la troisième fois en neuf mois ? Hat trick, comme on dit au football… On signalera au passage que pour la dernière échéance, Tsipras avait même un front de plus à combattre, celui de l’opposition de gauche au cœur même de Syriza, regroupée en une Unité Populaire, qui n’a pourtant pas réussi à rentrer dans la nouvelle Vouli.

Non, c’est que les médias, comme d’habitude,  prennent leurs désirs pour des réalités. Imaginez le titre si la droite de Nouvelle Démocratie ou mieux encore le parti chouchou de Bruxelles créé par une ex-star de la télé, Potamia (classé au centre-gauche, ce qui dit assez où se place le centre de gravité gauche/droite dans les médias mainstream)  avaient gagné contre Syriza. On aurait eu droit, avec la même assurance, à « Les Grecs font le choix clair de l’austérité et des réformes en rejetant la gauche » ou « Tsipras désavoué par un électorat grec en quête de réalisme. » 

À moins qu’on veuille ici et là administrer à Tsipras un baiser de la mort: on veut, vite fait bien fait, le discréditer en l’enfermant dans le rôle du traitre jouant la pièce du reniement. Et pourquoi pas, dans la foulée, le discréditer aux yeux des électeurs potentiels de la gauche radicale française ? Qu’on se rassure : la gauche radicale française n’a pas besoin du Monde pour se diviser sur la question Tsipras qui est un véritable marqueur encore entre ceux qui croient en Syriza et ceux qui y voient l’éternelle trahison des espérances révolutionnaires dans la social-démocratie. Le Front de Gauche implose ainsi  doucement sur cette question comme sur d’autres: le PCF garde sa confiance à Syriza et le Parti de gauche de Mélenchon a soutenu les dissidents de l’Unité Populaire.

Mais personne ne s’interroge, pourtant, sur ce qui crève les yeux. Les Grecs ne votent pas comme on leur dit ou comme on aimerait qu’ils le fassent. Du coup, ils envoient un signal qui ne plaît ni aux marxistes orthodoxes, ni aux libéraux, ni aux souverainistes. Ils expriment tout simplement le désir, schizophrène qui sait, mais le désir tout de même d’une Europe qui est une trop belle idée pour être le cheval de Troie de la mondialisation libérale. Ils nous disent, et je trouve qu’ils ont raison, qu’il faut vouloir le beurre de l’égalité sociale, l’argent du beurre du continent le plus prospère du globe et, passez-moi l’expression, le cul de la crémière de l’émancipation.

Et c’est Syriza qui incarne ce désir parce que, de fait, Syriza n’a rien trahi du tout. Y compris lorsque Tsipras a accepté, un pistolet sur la tempe, le mémorandum du 13 juillet. Il a été victime d’un coup d’état financier, d’une revanche idéologique de la Commission qui voulait faire un exemple. Seulement, il a été réélu et le seul parti officiellement  européiste, Potamia, a reculé. Cela veut dire que les Grecs comprennent que le match continue, que Tsipras peut les mener sur cette voie étroite d’une Europe réorientée vers plus de social et d’un euro qui soit un instrument de relance et non un carcan monétariste.

Encore une fois, comment peuvent-ils donner un sens radicalement différent à la victoire d’un parti et d’un homme qui ont retrouvé leur score et leur électorat à la décimale près ? Et pour l’instant qui sommes nous, surtout à gauche, pour critiquer le seul leader de type communiste (eh oui…) en Europe, victime d’un putsch bancaire, qui explique sincèrement qu’il ne croit pas en la politique qu’on lui impose et qui garde malgré tout la confiance de sa base ?

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA31362371_000018.

Didier Super, artiste dégagé

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didier super guignols dieudonne

didier super guignols dieudonne

Avertissement : Certains lecteurs à cheval sur l’étiquette s’étonneront peut-être du ton inhabituellement familier de cet entretien. Qu’ils sachent qu’avec Didier Super, le tutoiement est obligatoire et la tenue débraillée exigée.

Propos recueillis par Daoud Boughezala

Causeur. Cet été, la direction de Canal+ nous a offert un feuilleton pas piqué des vers. Sitôt que la rumeur a couru que Vincent Bolloré voulait évincer Les Guignols de la grille de rentrée, tous les politiques ont dénoncé une odieuse censure et ont finalement obtenu leur maintien à l’antenne en crypté. Que t’inspire le sauvetage des Guignols par ceux qu’ils sont censés épingler ?

Didier Super. Déjà, si Bolloré choisit de rendre payante une émission qui remporte un tel succès en « gratuit », cela correspond à une certaine philosophie de la vie ! Quant au petit monde de la politique, apparaître aux Guignols permet des petits coups de pub tout en restant éventuellement à la maison à faire des crêpes : pour être élu, peu importent tes idées, tes opinions, il faut passer à la télé, point barre. C’est même pire que ça, si tu fais de la politique et que t’as pas ta marionnette, t’es un plouc ! De là à s’insurger contre une atteinte à la liberté d’expression… Je ne pense pas que les marionnettes fassent grand mal à nos politicards. Par contre, elles sont symboliquement importantes en ce qu’elles portent l’illusion d’une liberté d’expression démocratique.

Autrement dit, on nage en pleine subversion autorisée ! Et les humoristes appointés par France Inter représentent-ils une sorte de comique d’État ?

J’écoute assez peu les humoristes à la radio, la vie est trop courte pour passer du temps à ça, mais je suis certain qu’un humoriste réellement dérangeant risque de beaucoup galérer à trouver du boulot sur une « radio d’État » ! Ce qui ne veut pas dire que tous les humoristes qui n’y passent pas aient le talent de la subversion !

J’ai la nette impression que l’humour tendance Canal ou France Inter s’en prend aux cibles les plus faciles : l’Église catholique, Nadine Morano, Le Pen, les méchants racistes. Toi-même, ne sombres-tu pas dans la facilité lorsque tu traites les curés de pédophiles ?

Je me trompe peut-être, mais il me semble que ces cibles marketing dont tu parles ne représentent qu’une partie de mon gagne-pain. D’ailleurs, si je me cantonnais uniquement à celles-ci, commercialement, ce serait sans doute un meilleur calcul pour ma carrière, faut que j’y réfléchisse !

Mais je ne vais quand même pas me priver d’aborder les relations sexuelles ecclésiastiques de peur de passer pour un artiste « convenu » auprès de l’intelligentsia parisienne. Si un sujet me touche, je l’aborde uniquement parce que j’en ai envie. D’autant plus qu’aujourd’hui encore, des gamins se font bousiller le trou de balle parce que nos curés n’ont toujours pas le droit de se vider légalement les couilles, c’est-à-dire de se marier, et ce depuis des siècles et des siècles (amen !). Tout ça pour quoi ? Pour qu’ils n’aient pas de descendance. Ainsi, à chaque curé qui décède, c’est maman l’Église qui hérite ! Ça n’est qu’une théorie, mais elle me plaît. Ceci dit, il ne faut surtout pas se prendre pour un héros en mettant ces choses-là sur le tapis. Ça fait du bien, mais ça ne mérite pas autant d’applaudissements !

La preuve, nous sommes à la communauté chrétienne œcuménique de Taizé, à quelques kilomètres du Creusot où tu as chanté hier. Bien qu’entouré de croyants, tu peux dauber tranquillement sur la religion, ce qui ne serait pas forcément possible à la sortie d’une synagogue ou d’une mosquée. Tu m’as dit avoir filmé un ami qui se promenait avec Charlie Hebdo sous le bras dans un quartier musulman d’Inde. N’est-il pas beaucoup plus courageux que toi ?

Je ne sais pas si ce serait si compliqué de faire ce qu’on fait là devant une mosquée ou une synagogue, il faut essayer, je te trouve plein de préjugés. Après, si je devais citer les artistes à côté desquels je trouve que je suis un lâche, je pense que la liste serait longue, et celui-ci en ferait partie.

Tu sais, plein de fois, on m’a promis le casse-pipe, par exemple quand je suis allé faire mon spectacle à l’Institut français de Casablanca, et qu’il a fallu faire chanter « Le Coran c’est moins bien que la Bible » à des femmes voilées. Ou la fois où je me suis rendu en Nouvelle-Calédonie, chez les Kanaks, alors que je venais de recevoir plusieurs centaines de menaces de mort à cause d’une vidéo de « promotion » sur fond de bananes et de singes !

En Inde, avec ce même copain, on a demandé à des barbus comment enfiler une burqa. Jusqu’à ce que l’un d’eux nous fasse une démonstration. Eh ben, bizarrement, on est toujours vivants ! Et à Sète, on s’est amusés à faire une partie de pétanque avec trois copines habillées en burqa pour scruter les réactions des gens.

… mouais, histoire de titiller les autochtones chauffés à blanc contre l’islam et l’immigration plutôt que de tester la tolérance des banlieues ou des bourgeois de gauche ?

Et alors ? C’est intéressant de titiller l’autochtone pétanquiste du sud de la France ! Outre le côté amusant qu’il y a à observer les visages circonspects d’une population honnête et droite qui assiste à une partie de pétanque entre trois nénettes en burqas noires et un pauvre con, je trouve ça chouette de montrer le racisme de base dans sa fragilité et sa sensibilité. Il serait temps qu’on arrête d’avoir peur de cette population aux opinions livrées en kit par ses écrans plats. On a simplement affaire à des gentils pauvres cons en manque de câlins paternels et qui n’ont jamais eu la chance d’apprendre que, quand on rencontre des difficultés dans la vie, il faut d’abord s’en prendre à soi-même… Après, le jour où j’aurai une bonne idée à filmer à Villiers-le-Bel, il faudra bien trouver une solution… mais heureusement, j’en ai pas !

Et chanter « Les Arabes, c’est comme les lesbiennes et les drogués, les romanos, comme les artistes et les putes (…). Y en a des bien » lors de grands barnums antiracistes, n’est-ce pas une façon de te la jouer rebelle alors que tu grattes dans le sens du poil ?

Tu penses que je devrais être plus sélectif quant aux endroits dignes de mon art ou pas ? Belle mentalité ! Je mets toujours un point d’honneur à préciser, aux organisateurs en amont du concert et au public une fois sur scène, que si je suis là, c’est avant tout pour ma promotion, et je remercie toujours la cause à combattre car, sans elle, le spectacle n’aurait jamais lieu. Ça s’appelle de la conscience professionnelle !

Si dans ce genre d’événements certains artistes confondent démagogie et héroïsme, c’est leur problème. À Paris, j’ai participé à un concert antiraciste qui, au fil de l’après-midi, a gentiment viré au racisme antiblanc. C’est mignon, c’est pas abouti, ça cherche… Malgré tout, j’aurais eu plus de mal à offrir mon soutien à des rassemblements néonazis.

Sans aller jusque-là, avec ton habituel sens de la provoc, irais-tu chanter un couplet gauchiste dans un grand barnum organisé par l’UMP ou quelque autre mouvement de droite ?

Je pense que mon métier d’artiste s’exerce le mieux partout où il y a des pauvres cons. Je crains que les endroits que tu cites n’en soient pas dépourvus. Comme dit ma mère : « Les gens qui aiment tes spectacles, c’est grâce à eux que tu bouffes, et ceux que ça fait gueuler, c’est à eux que ça profite le plus ; au moins ils s’en souviennent longtemps, et en plus, ça leur fait un sujet de conversation ! »

Serais-tu prêt à jouer dans une ville FN ?

Bien sûr que j’irais jouer dans une ville FN, qu’est-ce que c’est que ce racisme !? Je joue bien déjà dans des villes PS !

Et tu te fais inviter par la CGT. Tu as beau essayer de t’en défaire, l’étiquette « degôche » te colle à la peau comme le sparadrap du capitaine Haddock…

Qu’on soit clair, je suis intermittent du spectacle, et un intermittent, c’est un chômeur, et un chômeur, c’est de gauche. Par contre, si le chômeur gagne au loto (parce qu’on sait qu’il ne retrouvera jamais de boulot), il passe à droite. Le même chômeur, boulot ou pas, s’il se fait cambrioler deux fois, passera à l’extrême droite. C’est le plus souvent notre contexte qui fait nos opinions. Donc, forcément, j’ai plus de sympathie pour la CGT que pour le Medef. Ça ne m’a pas empêché ce jour-là de demander en arrivant sur scène : « Ici, c’est le FN ou la CGT ? Parce que je fais les deux sur deux jours d’affilée et je ne sais plus… » On ne peut pas dire que cette représentation pour la CGT de Belfort fut une réussite idéologique, donc… mission accomplie !

As-tu conclu de tes mésaventures que le militant, de quelque bord que ce soit, était hermétique au second degré – pour ne pas dire limité… ?

J’ai été moi-même militant en 2003, lors des premiers mouvements d’intermittents du spectacle. J’ai fini par me sentir comme un témoin de Jéhovah, à essayer de convaincre le monde, à commencer par moi-même. Dans ces moments-là, t’es tellement concentré à essayer de comprendre ce que tu dis qu’il n’y a plus de place pour le second degré. On ne peut pas faire de raccourci en allant jusqu’à dire, comme le professeur Choron, que les militants sont tous des cons, mais bon… (rires)

J’ai découvert une vidéo dans laquelle tu chantes « Petit anarchiste, casse-couilles pour vieux (…) un jour toi aussi t’auras des poils » devant un public de jeunes punks à chiens. De même, il paraît que des skins se glissent parfois dans ton auditoire. Qu’y a-t-il de pire : être applaudi par des demeurés racistes ou par des demeurés antiracistes ?

Bah ! Avec ou sans cheveux, un mongol reste un mongol ! Ce qui me désole vraiment, c’est quand en plus ils arrivent à ne pas payer leur place ! Plus sérieusement, je me fous de savoir qui j’ai en face de moi. L’essentiel, c’est que le public ne ressorte pas de la salle dans le même état qu’il y est rentré. Généralement, le punk à chien ressort en me traitant de facho et le skinhead de gauchiste.

Puisqu’on parle de militants endoctrinés, il en est de particulièrement virulents : les dieudonnistes. Ces derniers ont essayé de te récupérer en diffusant l’une de tes saillies contre les antifas. En dehors de toute considération politique, que penses-tu du comique Dieudonné ?

Il y a quelques années, j’aimais bien l’idée que Dieudonné fasse parrainer sa fille par Le Pen et réponde avec beaucoup de finesse, quand on lui demandait si cette histoire était vraie : « Est-ce qu’un magicien dévoile ses tours ? » Se limiter à gueuler contre Dieudonné en criant « Dieudonné, il est pote avec Le Pen ! », cela manquait un peu de profondeur. Lorsque j’ai appris que, sans me demander mon avis, Dieudonné avait utilisé le texte d’une de mes chansons – Rêve d’un monde – aux européennes de 2009, je n’ai pas réagi car je m’entretenais encore dans l’illusion que sa liste « antisioniste » était une blague. Après l’affaire Clément Méric, Dieudonné a réalisé un entretien avec le skinhead Serge Ayoub, champion de France de ratonnade, auquel il a serré la main en lui disant : « On a le même ennemi. » Le tout se termine par un morceau d’entretien où je critique les antifas. Le souci, c’est qu’ils ont omis de laisser le petit moment où je donne mon point de vue sur le skin de base d’extrême droite. Forcément, j’ai râlé ! Aujourd’hui, j’ai l’impression que Dieudonné adopte un discours volontairement flou à la manière d’un horoscope, histoire de ratisser large et ainsi de remplir ses Zénith à 43 euros la place.

À quel moment as-tu désespéré de Dieudonné ? Lorsqu’il a remis le prix de l’infréquentabilité à Faurisson ?

Je n’ai ni espéré ni désespéré de Dieudonné. Disons que je lui accordais le bénéfice du doute. En 2007, il avait lancé : « Vous diabolisez Le Pen mais vous allez élire Sarkozy », une phrase sur laquelle je me disais qu’il fallait méditer. Un jour, je suis allé écouter pendant une heure ce qu’avait à dire Faurisson et je l’ai trouvé d’assez mauvaise foi et pas très rigolo. Or, l’humour est souvent une preuve d’intelligence.

Sans mauvais jeu de mots, Dieudonné a-t-il tué l’humour noir par ses sorties antisémites à la ville ? J’imagine mal le célèbre sketch de Desproges sur les Juifs passer aujourd’hui sans que les associations antiracistes réclament un nouveau procès de Nuremberg…

Desproges, s’il était encore en vie aujourd’hui, pourrait peut-être se permettre de garder le même ton. Son esthétique verbale sans faille a su crédibiliser son mauvais esprit auprès du boboïsme façon Télérama. C’est peut-être ça qui l’a tué, d’ailleurs. Néanmoins, il aurait sans doute du mal à démarrer sa carrière aujourd’hui. Je peux témoigner que dans certains de mes spectacles, que j’essaie pourtant de monter avec clarté et ce que je peux d’intelligence, j’ai eu des alertes, parce qu’à certains moments je prononçais le mot « juif ». Des gens de Radio Shalom sont même venus vérifier mes intentions au Point-Virgule. Résultat : ils sont restés pour me dire merci. Ouf ! Comme quoi… !

Cela te rend-il optimiste quant à l’avenir de l’humour français ?

L’humour français de qualité existe. Seulement, on ne le montre pas dans les médias puisqu’il n’a rien à vendre. Je pense à des gens comme la Compagnie Cacahuète, Arnaud Aymard, Guy Zollkau du Théâtre de Caniveau, Seb Barrier, les Qualité Street, Freddy Coudboul, Jackie Star, Fred Tousch, Maria Dolores, Bonobo Twist, les Tapas, Raymond Raymondson, Filloque, Le Bestiaire à pampilles, j’en passe, et des dizaines d’autres aux propositions artistiques singulières et très drôles. Il faut les classer dans la catégorie « ARTISTE », à ne pas confondre avec « VEDETTE ». L’un puise son inspiration dans le cosmos. Pour l’autre, l’inspiration est commandée par l’industrie. L’un n’aura pas d’autre ambition que de transformer un bout de trottoir en théâtre. L’autre ambitionne de se faire construire une piscine. L’un bouscule volontairement les gens par amour. L’autre recherche l’amour des gens pour exister, tout en étant capable de les détester !

Avec un peu de cynisme, on pourrait te répliquer que le carriérisme et la cupidité à la ville n’empêchent pas d’être désopilant sur scène.

Je te laisse avec tes goûts ! Je dis juste que quand on monte sur scène avec l’ambition de faire une belle carrière, il vaut mieux aborder des thèmes comme le GPS, les émissions de téléréalité ou le gros cul de ma voisine belge. Un spectacle qui « bouscule » n’a presque plus sa place dans le paysage culturel institutionnel, alors que c’est là qu’il devrait précisément se trouver. Aujourd’hui, il est plus facile de diffuser du divertissement (Les homos préfèrent les blondes, Ma coloc est une garce, etc.) ou alors de la « grande culture ». Je pense aux spectacles vus au « in » d’Avignon que le festivalier applaudira debout de peur de passer pour un idiot pour n’avoir rien compris à la pièce – et pour cause, y a rien à comprendre, c’est du contemporain, donc potentiellement de l’escroquerie. Picasso aura fait des petits dans ce domaine !

Laisse Picasso tranquille ! Que pensent les cultureux de tes propres impostures ?

Des journalistes et des programmateurs culturels assistent régulièrement et gratuitement à mes représentations. Généralement, ils s’amusent. Pas tous, heureusement pour la France, certains d’entre eux ont du goût ! Mais souvent, j’ai droit au couplet : « Moi je peux comprendre, mais mon public, mes lecteurs, je ne garantis pas… »

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*Photo: Emma Rebato.