Accueil Site Page 2161

Montbéliard : le choc des déculturations

21

montbeliard immigration peugeot islam

Manuel Valls m’avait mis la puce à l’oreille. Le 27 janvier, dans une obscure salle communale du Doubs, le Premier ministre s’éraillait la voix à soutenir le candidat PS aux départementales d’Audincourt, dans l’espoir de contrer la percée du Front national dans l’ancien fief de Pierre Moscovici. Lequel, s’il connaît la crise, n’est pas – encore – un désert industriel (voir encadré). Au second tour, le socialiste du cru n’a battu le jeune parachuté frontiste que d’un cheveu. Ce dénouement m’a inspiré une hypothèse de départ, assez banale au demeurant : dans ce petit bout de France de tradition socialiste et protestante, moins touché par la crise que beaucoup d’autres, c’est bien l’immigration massive qui est à l’origine de la percée du FN. Comme pour confirmer mon pressentiment, début août, une étude commandée par la Commission européenne désignait l’immigration comme le principal sujet de préoccupation des Européens, devant l’économie ou la sécurité. Quoi qu’en dise notre Premier ministre, si le « vivre-ensemble » s’écaille, ce n’est donc pas la conséquence d’un « apartheid » instauré par je ne sais quel régime ségrégationniste dont on ne trouve nulle trace sur le Vieux Continent, mais le fait des différentes couches de la société, « diversité » comprise.

Pour en avoir le cœur net, je me suis lancé dans une petite escapade au cœur du pays de Montbéliard. Audincourt, Hérimoncourt, Seloncourt, Exincourt et j’en passe : dans cette région de grande industrie (Peugeot, Alstom), des villes qui n’en sont pas vraiment voient alterner quartiers pavillonnaires, centres urbains morts et habitat semi-rural. Et il suffit de gratter un peu pour que le chaland aborde le sujet tabou entre mille : l’immigration arabo-musulmane. Dès la sortie du bus reliant la gare TGV au centre de Montbéliard, un ovni m’accoste. Marie, la cinquantaine, fille d’immigrés algériens arrivés en France dès le début des « événements », m’a entendu décrire le sujet de mon reportage au téléphone. Convertie au protestantisme, elle ne mâche pas ses mots : « La société devient de plus en plus raciste, avec d’un côté l’islam conquérant, de l’autre le vote FN qui grimpe.[access capability= »lire_inedits »] J’habite la ZUP [zone urbaine prioritaire] de Montbéliard. Ici, ce ne sont pas le chômage ni la misère qui jouent, mais la pauvreté spirituelle et mentale. » Avec son léger accent maghrébin, Marie traduit dans le langage courant le diagnostic du géographe social Christophe Guilluy. Dans cette France périphérique touchée de plein fouet par une immigration massive et incontrôlée se trame en effet une « guerre des pauvres » contre les pauvres : le « Français de souche », ou assimilé comme tel, peste régulièrement contre les enfants d’immigrés allocataires de prestations sociales. Une anonyme me glisse qu’après son divorce, les services sociaux lui ont refusé un appartement F3 « parce que j’étais française », alors même qu’ils attribuaient « un F5 à un Algérien avec sa fille qui ne payaient pas le loyer ». D’où cette conclusion abrupte : « Il faut s’appeler Fatima. Dans la ZUP, les seules boîtes aux lettres que les voyous n’explosent pas sont celles de La Poste, de la Sécurité sociale et de la CAF. » Pour les « petits Blancs » qui se pressent à Pôle emploi, les services sociaux sont des robinets abreuvant exclusivement ou presque les Français de fraîche date. En réaction, la majeure partie des classes populaires se réfugie dans l’abstention ou le vote frontiste, quand elle ne plébiscite pas la droite Buisson, même si cette dernière rogne sur les aides sociales.

Jérôme, 30 ans, est un cas d’école. Ce cuisinier à l’accent comtois très prononcé a grandi dans une barre HLM d’Audincourt, à quelques kilomètres de la Suisse. « Il y a quinze ans, il y avait une famille d’immigrés par bloc, super bien intégrée, une dame très bien s’occupait de répartir les logements. Maintenant, il n’y a plus qu’une famille de Français (sic) par immeuble. » Et Jérôme de poursuivre sa diatribe : « Ma femme assure des remplacements dans les services scolaires de Montbéliard. La nouvelle mairie UMP a réduit les effectifs municipaux, du coup, avec ses contrats de six mois renouvelés, elle peut être virée du jour au lendemain. » Un matin qu’elle surveillait une maternelle de la ZUP, une grand-mère d’élève l’a morigénée en arabe, son interprète au bras, dans l’enceinte de l’école, parce que son petit-fils avait été puni. Anecdotique, cette mésaventure ? À en croire Jérôme, il n’est pas rare que la pionne pour culottes courtes se fasse traiter de « sale p… blanche » par de jeunes malotrus lui reprochant de marcher tête nue. Il faut bien l’avouer, la « halalisation » (Gilles Kepel) de quartiers entiers de Montbéliard est en marche. Aux Hexagones, le centre commercial planté aux abords de la ZUP, on voit déambuler « Turcs » et « Arabes », strictement séparés, qui emplissent à ras bord leurs caddies d’avant-ramadan ou se fournissent en enluminures coraniques. Sur le marché, la mode est aux voiles de couleur pour les femmes, à la djellaba pour les hommes. Il y a quelque chose de piquant à lire l’inscription « 100 % made in France » sur un étal proposant des couvre-chefs islamiques – la démondialisation d’Arnaud Montebourg version charia ! Quelques mètres plus loin, un salafiste à la barbe fournie et au front marqué par ses génuflexions quotidiennes exhorte les fidèles, pardon, les passants, à financer l’extension de la mosquée de… Madrid ! Lorsque j’engage la conversation en arabe, cet islamiste tendance piétiste refuse que je le photographie (« c’est haram ») mais m’invite cordialement à immortaliser sa pancarte. Apparemment, l’homme préfère la prédication au terrorisme, l’islamisation de la vieille Europe au djihad de l’État islamique. Dans bien des commerces, une tirelire placée près de la caisse appelle l’obole du généreux donateur qui voudrait financer la construction d’une mosquée, l’aide aux Palestiniens, ou quelque autre cause islamique. Sur le marché des Hexagones, on chercherait en vain « les white, les blancos » dont Manuel Valls avait noté l’absence criante dans sa ville d’Évry. Toutefois, ce ghetto à ciel ouvert n’est le fait d’aucun « apartheid » mais le symptôme de la greffe ratée entre le mode de vie locale et la culture des derniers arrivants. « Pour s’assimiler, faudrait presque mettre le voile », soupirent certains Doubistes de souche, atterrés par la métamorphose de leur environnement urbain. Dans les zones HLM de Montbéliard, l’« insécurité culturelle » version Guilluy n’a rien du fantasme xénophobe.

« On ne reproche pas aux gens leurs origines mais leur culture », se justifie Jérôme, lorsqu’il avoue voter FN, comme un électeur du coin sur deux. Pendant la dernière Coupe du monde de football, les pompiers ont été sommés de retirer le drapeau français dont ils avaient orné leur camion, afin de ne pas « provoquer » les supporters de l’équipe algérienne. Comme le pickpocket parisien que les annonces de la RATP nous invitent à ne pas « tenter », le lascar montbéliardais a l’âme sensible et le caractère ombrageux. Ceci expliquant sans doute que, le soir venu, tandis que les bandes de jeunes fument joint sur joint, les rues restent désespérément désertes.

Il est vrai que les guerres de tranchées ethniques n’épuisent pas les motifs de tension. « Ici, c’est un Arabe contre un Arabe », ironise Fayçal, bistrotier d’Hérimoncourt, victime régulière des avanies des « jeunes » – comme on les appelle pudiquement à la télévision. Entre les volutes de cigarette planant dans l’air de tous les cafés du Doubs, où la loi antitabac n’est pas encore de saison, ce fils d’une famille algérienne me décrit la fracture générationnelle qui scinde l’immigration nord-africaine. « Aujourd’hui, il n’y a plus d’autorité. Le gosse achète le père en lui donnant les 200 euros qu’il a gagnés au deal. Nous, on se cachait pour aller rouler un joint, eux le font devant tout le monde. » D’une tranche d’âge à l’autre, on a acquis la nationalité française et l’accent comtois, parfois panaché avec la scansion heurtée du sabir des banlieues, mais le cœur penche souvent vers un Maghreb mythifié. Sans doute est-ce le signe que l’intégration fonctionne, au sens péjoratif que Jean-Claude Michéa attache à ce mot. Comme s’en amusait le philosophe montpelliérain, la « caillera » partage toutes les valeurs de la société de marché à laquelle on la supplie de s’intégrer. Quand le « jeune » rivalise d’ivrognerie avec les « Gaulois », malheur à qui conteste son droit sacré à la consommation. Un soir que « des gamins » revenaient de Suisse avec plusieurs coups dans le nez, Fayçal a refusé de les servir, ce qu’il a immédiatement payé par une vitrine cassée. Les incivilités sont monnaie courante dans cette ville fleurie sur les bords du Gland, que les bandes des bourgades alentour investissent de plus en plus. Au point que Fayçal réclame la mise en place de caméras de vidéosurveillance, contre l’avis de la mairie divers droite, trop à cheval sur l’orthodoxie budgétaire pour accorder ce genre de largesses.

Tandis que nous devisons sur le zinc, un client se présente comme un ancien ouvrier de PSA rangé des voitures, qui exerce désormais ses talents de mécanicien en Suisse. « Les flics en ont ras le bol d’arrêter des jeunes qui vont au tribunal et sont libérés. On a tout le temps vécu avec les Arabes, le problème c’est les jeunes, qui combinent aussi avec les Français », nous assène-t-il en pleine face. Il faut s’y faire : dans l’inconscient collectif de ce petit coin de Doubs, « Blanc » est synonyme de « Français » et « chrétien ». N’en déplaise aux jeteurs de sorts antiracistes, le sang, la religion et la race ont pénétré les imaginaires. Et c’est en toute ingénuité que le quidam doubiste ignore le « plébiscite de tous les jours », délesté des appartenances ethniques et religieuses, cher à Ernest Renan. « Vive l’entente entre Arabes et Français ! » ose même proférer le buveur du jour en donnant l’accolade à Fayçal. On pourrait se croire revenu aux heures de l’Algérie française d’Albert Camus.

Lorsque Fayçal et son unique client de l’après-midi évoquent le drame de l’hiver – la fermeture de l’Intermarché en novembre 2014 –, les mines se font plus maussades. Ils en ont parlé. « Cette ville de 5 000 habitants n’a même plus un seul magasin. Comment font les vieux ? s’inquiète l’ancien mécano de Peugeot, pris d’un accès de nostalgie. Tout a changé ici. Quand j’avais 20 ans, les cafés étaient animés, avec une fête le samedi. Mais les gens ne se connaissent plus. » Même à Hérimoncourt, la France d’avant s’est évaporée ; alors que chacun fait sécession derrière son écran, les seuls lieux de vie ouverts tous les jours sont le bistrot de Fayçal, le kebab et la mosquée : « Elle a remplacé le bistrot d’antan, les jeunes y boivent du thé ou du café. Ils y trouvent de la chaleur humaine. »

Les plus de 40 ans ont le sentiment d’avoir vu la fin d’un monde. Celui où jeunes et vieux tapaient le carton dans les bistrots autour d’un demi bien frais, avant de reprendre le travail à la chaîne chez Peugeot, mais aussi celui où l’on « faisait la grève au moindre truc », dixit l’ex-OS. Si son fils de 28 ans a repris le flambeau chez PSA, le cœur n’y est plus. Il y a belle lurette qu’Hérimoncourt, berceau de la famille Peugeot, n’abrite plus les maisons des ouvriers de l’usine, mais se contente d’héberger les cadres du groupe automobile. Une ancienne employée de l’entreprise avec qui j’avais rendez-vous renâcle à venir déjeuner à Hérimoncourt, où le repas se révèle pourtant copieux et bon marché : trop bourgeois, trop cher, pense-t-elle. L’habitus de classe, comme dirait l’autre.

Qu’à Peugeot ne plaise, je retrouve Sylvie à Montbéliard, pour essayer de comprendre comment des villes ouvrières se sont métamorphosées en bouillons multiculturels. Cette jeune sexagénaire a vu mourir le monde ancien au terme de ses trente-six ans de service chez PSA (1976-2013). Sa langue bien pendue m’offre un témoignage de première bourre. Les affres de l’industrie, Sylvie les a bien connues, jusqu’à son départ sans indemnités pour cause d’« inaptitude à la chaîne » – des tendinites aux deux mains, de l’arthrose aux genoux et quelques autres bobos que la direction n’a jamais reconnus comme maladies du travail. À la différence de bien des chantres du multiculturalisme abrités dans leurs ghettos bourgeois, Sylvie a passé toute sa vie d’adulte entourée de travailleurs immigrés. À cette époque, « multiethnique » ne signifiait pas nécessairement « multiculturel » : « Chez Peugeot, on “baptisait” les enfants en prenant l’apéritif quand un ouvrier devenait papa. Un jour, un Algérien tellement content d’avoir une fille a apporté le couscous de sa femme, sans boire d’alcool, raconte-t-elle le sourire aux lèvres. On l’a mangé de 22 heures à 1 heure du matin. » Si cette électrice FN de longue date n’évite pas toujours les généralisations hâtives (« Les politiques ont tout fait pour les étrangers, beaucoup pour les Arabes… »), elle ne « stigmatise » aucune communauté en particulier, ni même l’immigration en général : « Dans les années 1960-1970, les immigrants qui sont venus travailler étaient des bosseurs », reconnaît-elle avant d’égrener le long chapelet des migrations successives. Italiens, Yougoslaves, Algériens et Marocains : seuls les plus durs au mal ont fait de vieux os dans l’usine de plusieurs dizaines de milliers d’ouvriers. Dans la ferveur post-68 a fleuri l’idée que le prolétariat immigré serait l’avant-garde révolutionnaire de demain. Robert Linhart entendait alors les voix de « la résistance (…) enfouie dans les collectivités nationales immigrées. Murmurée en kabyle, en arabe, en serbo-croate, en portugais »[1. L’Établi, Éditions de Minuit, 1978.]. Et la diva mao Dominique Grange décrétait : « Tous les travailleurs immigrés sont nos frères, tous unis avec eux on vous déclare la guerre (…) vous expulsez Kader, Mohamed se dresse ! »[2. Les Nouveaux Partisans, hymne de la gauche prolétarienne. ] Quarante ans plus tard, ces serments tiers-mondistes paraissent grotesques de grandiloquence. Que les damnés de la terre venus de loin pour marner chez Renault, Citroën ou PSA n’aient pas déclenché le Grand Soir n’étonne guère Sylvie. Dans son entourage immédiat, l’Autre s’appelle Atis. Une matrone turque « qui n’aime pas les Arabes », en dépit de sa profonde piété islamique. « Quand j’ai perdu mon mari, elle a été là pour moi », me confie Sylvie, non sans pudeur. Elle me décrit une Anatolienne émancipée, qui ne revêt le voile que pour prier et houspille son mari à l’occasion. Lorsque je demande à lui parler, Atis opine du fichu… puis se ravise quelques heures plus tard, sous prétexte que son époux s’oppose à notre entretien. Fermez le ban. Être une femme turque libérée, c’est pas si facile…

La condition d’Arabe de France n’est pas plus aisée, non pas tant à cause du racisme résiduel qui sévit dans certains secteurs de la société qu’à cause du tiraillement identitaire dont souffrent les enfants de la troisième et de la quatrième génération. Mieux que les sermonneurs antiracistes, Sylvie résume ce malaise avec ses propres mots : « Dans les années 1980, quand on a commencé à les traiter de beurs, ils ne savaient pas s’ils étaient français ou algériens» Trente ans après la Marche des beurs, dûment désamorcée et récupérée par le pouvoir mitterrandien, la génération SOS Racisme est fatiguée. Ni responsables de tous les maux français, ni vaches sacrées sur lesquelles la nation coupable devrait s’immoler, les immigrés souffrent des mêmes malheurs que leurs compagnons d’infortune « gaulois ». Au même titre que les « desouche », les travailleurs maghrébins ont été absorbés, déglutis puis recrachés par la machine industrielle : à Audincourt, le quartier du Maroc rappelle les ouvriers maghrébins des forges où se fabriquait la tôle des usines Peugeot jusqu’aux années 1960. Le laminoir a laissé derrière lui un paisible quartier d’habitation, où Polonais, Marocains et Italiens se sont égaillés parmi la population locale.

Quelques décennies plus tard, c’est une lapalissade de dire que le passage d’une immigration de travail contingentée à une immigration de peuplement débridée alimentée par les flux du regroupement familial (voir encadré) a bouleversé le paysage social. Au désarroi de l’ancien monde ouvrier désarçonné par la tertiarisation de l’industrie française répond le réenracinement factice des enfants de l’immigration conquis par l’islam. Ainsi, la fameuse théorie de la « destruction créatrice » schumpetérienne, selon laquelle la perte d’emplois industriels est compensée par la création de postes dans le tertiaire, s’applique drôlement à Montbéliard : au début de l’année, la police a ainsi mis la main sur un souteneur qui prostituait une demi-douzaine de professionnelles dans un loft-lupanar en leur reversant 600 euros par mois. À cette décrépitude morale, les enfants de l’immigration réislamisés (et leurs amis convertis) n’opposent qu’une Oumma virtuelle. À l’image du salafiste quêtant l’argent des Montbéliardais, ces born-again musulmans, dans leurs versions pacifique ou violente, sont à l’islam des grands-parents ce que les télévangélistes américains sont au christianisme originel : une parodie folklorisée.

C’est pourquoi le regain de religiosité musulman ne doit pas tromper. Bien qu’« aujourd’hui, en France, on se gargarise, en langage simplement publicitaire, de l’expression “diversités culturelles” », il est permis de s’interroger avec le penseur libertaire Mezioud Ouldamer : « Quelles cultures ? Il n’y en a plus. Ni chrétienne ni musulmane ; ni socialiste ni scientiste. Pourquoi parler des absents? »[3. Le Cauchemar immigré. Dans la décomposition de la France, Éditions Gérard Lebovici, 1986.] Frustré par des années de régime sans porc en Algérie, Ouldamer a découvert l’horreur du jambon synthétique. Un ersatz qui a précédé la décomposition de la France dans le maelström multiculturel sans susciter de protestation. De même, les Montbéliardais n’ont pas eu besoin de la pression culturelle islamique pour oublier leur patrimoine historique, leur saucisse et leurs fromages artisanaux, introuvables au supermarché.

Le fond de l’air n’est pas rose. Certes, la région ne fait pas partie des plus éprouvées par la pauvreté et le chômage. Mais, suivant l’adage d’un ancien président, on ne tombe pas amoureux d’une courbe de croissance. À quelques encablures des quartiers immigrés de Montbéliard, le quart-monde façon Groland croise les fastes de La Mecque. Et la juxtaposition de ces deux univers n’est pas très belle à voir. Qu’en disait de Gaulle ? Ah oui, les grands problèmes n’ont pas de solution…

 

Regroupement familial : la faute à Giscard ? [encadré 1]

Aux yeux de certains de ses détracteurs, l’ancien président Valéry Giscard d’Estaing passe pour l’initiateur du regroupement familial, dont on observe chaque jour les ravages sur la ghettoïsation des immigrés, libres de ramener une femme épousée au bled. Tout centriste qu’il était, Giscard s’est toutefois fait élire en 1974 en avançant sur deux jambes : progressisme sociétal (IVG, droit de vote à 18 ans) d’un côté, promesses droitières (suspension de l’immigration, intransigeance sécuritaire, etc.) de l’autre. Dans son essai Les Yeux grands fermés (Denoël, 2010), la démographe Michèle Tribalat raconte le bras de fer juridico-politique qui a abouti à l’ouverture des frontières contre la volonté du président et de son gouvernement :

– 1974 : en pleine crise économique, le gouvernement de Jacques Chirac annonce la suspension de l’immigration. Le Conseil d’État annule l’interdiction du regroupement familial prévue par la nouvelle loi.

– 10 novembre 1977 : nouveau décret limitant le regroupement familial aux migrants refusant d’occuper un emploi en France. Le Conseil d’État le censure le 8 décembre 1978 au nom du « droit à mener une vie familiale normale ».

Ainsi s’ouvrirent les vannes de l’immigration de peuplement.

 

PSA : la délocalisation tranquille [encadré 2]

Sur le papier, Peugeot-Citroën reste le premier site industriel de France et le poumon économique du triangle Sochaux-Montbéliard-Belfort. Mais le groupe a frôlé l’accident industriel au cours de l’hiver 2012, enregistrant des pertes records, fermant l’usine d’Aulnay au terme d’un plan social carabiné, avant d’être sauvé in extremis au printemps 2014 par l’État français et le constructeur chinois Dongfeng, nouveau venu dans le capital de PSA. Depuis, si Peugeot a renoué avec les bénéfices, les PME franc-comtoises craignent l’ouverture progressive de Peugeot à des sous-traitants chinois. La vente récente à une entreprise hongkongaise du FC Sochaux, club de football fondé par Jean-Pierre Peugeot il y a quatre-vingts ans, laisse peut-être augurer le divorce entre l’entreprise française et son fief. Depuis de nombreuses années, Peugeot démantèle en effet son unité de production locale : de 44 000 employés au mitan des années 1970, l’usine doubiste de PSA a réduit la voilure à 9 000 ouvriers. Et ce n’est pas fini : l’ouverture de plusieurs usines PSA au Maroc à l’horizon 2019, annoncée par la direction de Peugeot avec la bénédiction du gouvernement Valls, a de quoi inquiéter la main-d’œuvre hexagonale. « Les Chinois ont mis les pieds dans l’usine. Ils vont virer les syndicats, comme en Grèce, où ils ont racheté la moitié du port du Pirée », s’alarme l’ex-employée maison Sylvie. Un tantinet alarmiste ? Impossible n’est pas chinois. [/access]

guignols couverture causeur

Également en version numérique avec notre application :

*Photo : DR.

Catalogne: «un nord du sud»

20

Catalogne indépendantistes Europe

Il est une gauche en Europe qui ne rechigne pas à agiter son drapeau « national » : la catalane. Comme d’autres dans la Péninsule, celle-ci cultive depuis des décennies un particularisme. Pour le politologue barcelonais Xavier Casals, la Catalogne peut, en effet, être considérée comme le « prisme des contradictions de l’Europe ». Elle reflète des tensions européennes. La crise économique les a creusées, « entre son nord industrieux et son sud déprimé »[1. Cette citation et la suivante sont tirées et traduites de Xavier Casals, El pueblo contra el Parlamento, Barcelone : Pasado & Presente, 2013.]. La Generalitat, qui renouvelait son Parlement ce dimanche, est à la fois « un sud du nord et un nord du sud ». Région la plus riche d’Espagne, elle semble en vouloir au reste des habitants de la Péninsule de ne pas pouvoir jouer à sa guise dans la cour des grands pays européens.

La faute en revient à l’Histoire. En 1978, on a cru trouver la solution en substituant au « patriotisme espagnol », associé au franquisme, une décentralisation réconciliée avec les nationalismes périphériques – nés au XIXe siècle dans un pays exsangue – qui ont toujours irrigué l’ensemble du spectre politique. Dans El País de ce 27 septembre 2015, l’ancien président socialiste du Parlement européen Josep Borrell dénonçait les excès de ce nationalisme « périphérique ». Contrairement à leurs voisin, les Espagnols se sont, en effet, bien plus souvent battus entre eux que contre des ennemis extérieurs. Aussi, ce représentant du Parti Socialiste de Catalogne (PSC) déplore-t-il « la falsification historique qui assimile l’Espagne au franquisme, parce que les avions qui bombardaient Barcelone en 1936-1939 étaient les mêmes qui bombardaient Madrid ».

Au lendemain du scrutin, la situation est donc inextricable. Majoritaires en sièges, les partisans d’une déclaration unilatérale d’indépendance n’ont pas convaincu une majorité d’électeurs. Les choix hypocrites des principaux acteurs du jeu politique catalan peuvent, eux aussi, laisser présumer du pire. La coalition victorieuse Junts pel Sí, cette union entre gauche et droite catalane, a pour seul objectif d’organiser l’élection d’une assemblée constituante dans 18 mois, alors que le Parlement catalan est élu pour bien plus longtemps. Le Parti Populaire (PP) refuse d’explorer toute voie alternative à une réforme de la constitution. Le PSC avait bien imprudemment promu en 2006 une « nation » catalane, et a bien du mal à retrouver des couleurs. Les outsiders de Podemos (réunis dans l’alliance Sí que es Pot) n’ont défendu qu’un « droit à décider » sans préciser à qui irait finalement leur soutien. Pablo Iglesias a jugé « décevant » le résultat de son parti, concurrencé à la gauche de la gauche par une Candidatura d’Unitat Popular (CUP) clairement favorable à l’indépendance. Finalement, le parti unioniste de centre-droit Ciudatans (connu sous le nom de Ciudadanos dans le reste de l’Espagne) est le seul à atteindre l’objectif qu’il s’était fixé. Cette force ascendante du jeu national devient la seconde politique de la région qui l’a vu naître.

Côté français, le comble de la maladresse doit être assuré par Nicolas Sarkozy, invité de marque du meeting de clôture de campagne du PP. Le parti de Mariano Rajoy a finalement fait un très mauvais score. Un ancien et peut-être futur président de la République française aurait été bien inspiré de ne pas s’y associer. De toute évidence, l’Europe fédérale n’est pas pour demain. Et il faudra s’y faire.

*Photo : © AFP GERARD JULIEN

Laurent Ruquier, Nadine Morano et le restaurant italien

220

Autant l’avouer tout de suite : j’ignore tout de la belle carrière politique de Madame Nadine Morano qu’elle s’est chargée de nous rappeler avec l’insistance d’un jeune en quête d’un premier emploi. J’ai cru comprendre qu’elle aspirait à devenir Présidente de la République et qu’elle était à la fois plus raisonnable et plus généreuse qu’il n’y parait. Dont acte. J’ai cru comprendre également qu’elle avait prévu depuis des années de dîner dans un restaurant italien avec Laurent Ruquier, modérément enchanté à cette perspective. Cette invitation à « On n’est pas couché » était un premier pas avant les penne al arrabiata.

À mon avis, et je le regrette infiniment pour Madame Nadine Morano, il lui faudra encore attendre quelques années avant de se retrouver en tête à tête avec Laurent Ruquier. Il n’a pas apprécié qu’elle attaque son ami Guy Bedos devant un tribunal pour l’avoir traitée de connasse. Ruquier trouve que c’est plutôt affectueux et qu’il faut tout passer au petit Guy.

Allez ! On se fait la bise et on va tous les trois manger des pâtes. Il est comme ça Ruquier : fidèle à ses amis et pas susceptible pour un sou. En revanche, quand Madame Nadine Morano a clairement exprimé qu’elle voulait une France « de race blanche, de culture judéo-chrétienne » et sans trop de mosquées, on a perçu que ça non, il ne pouvait pas le laisser dire sur son plateau. Yann Moix, mais oui le mec qui a succédé à Aymeric Caron,  en perdait la voix et la tête : utiliser le mot « race » serait une ignominie que même Marine Le Pen ne se permettrait pas. Quant à l’envahissement ou l’invasion de la France par des arabo-musulmans,  vilipendée à tort ou à raison par Madame Nadine Morano, ni Laurent Ruquier, ni Yann Moix, ni Léa Salamé ne semblaient y voir le moindre inconvénient. Bref, on leur servait du lepénisme à l’ancienne, un peu moisi de surcroît, et ils peinaient à l’avaler. C’est tout juste s’ils n’avaient pas envie d’appeler Marine Le Pen à la rescousse.

Madame Nadine Morano a tenté de les rassurer in fine en faisant valoir qu’elle est une fervente européenne, favorable au maintien de l’euro et d’une économie libérale, contrairement à l’autre blonde. Mais il était déjà trop tard : le dîner avec Laurent Ruquier est sérieusement compromis. En revanche, Marine Le Pen devrait l’inviter pour lui exprimer sa gratitude dans un restaurant français si possible.

FN, Pérol, Santini : des affaires qui font pschitt

30

justice orsoni fn perol

La presse nous apprend la mise en examen par les juges d’instruction du pôle financier, du trésorier du FN Wallerand de Saint-Just, pour « recel d’abus de biens sociaux et complicité d’escroquerie ». Pierre Laurent, montrant le saint respect qu’il a de la présomption d’innocence, oubliant opportunément le Gifco, et autre « espace collectivité » de la Fête de l’Huma, nous dit qu’avec cette mise en examen « les Français découvre le vrai visage du FN ». Relayé par un PS tout aussi amnésique sur ses propres turpitudes, qui prétend que : « c’est tout un système qui est mis en examen ».

Malheureusement, si on se penche sur le déroulement des procédures, dont on ne connaît certes que des bribes orientées publiées par la presse, on ressent rapidement un certain malaise. Le FN, à l’instar de Nicolas Sarkozy, serait-il l’objet d’un traitement particulier à objectifs politiques ? Et l’on a beau tenter d’écarter cette vilaine pensée, difficile de s’en défaire. Sur le fond, le reproche principal  qu’on lui adressait était d’avoir accordé l’investiture aux élections législatives de 2012 sous la condition pour les candidats d’acquérir le « kit de campagne » réalisé par une société à la demande du parti. Escroquerie nous dit-on. Bigre, on aurait plutôt tendance à trouver ça tout à fait normal. Outre que la fabrication du matériel de campagne a un coût, c’est quand même le moyen de maîtriser un peu la communication de ceux qui vont vous représenter. Et l’expérience montre à quel point c’est nécessaire… Ah oui, mais non vous répond-on : « les kits étaient trop chers, les candidats ont été escroqués ». Aucun de ceux-ci ne s’est plaint, et l’on peut légitimement penser qu’au moment du règlement de, ils avaient toute leur tête. Ah oui, mais non vous répond-on encore, il y a détournement de fonds publics : « ces dépenses ont été portées au compte de campagne ce qui a permis aux candidats ayant fait plus de 5 % d’être remboursés d’une partie de leurs frais par l’État ». Raisonnement plutôt bizarre. L’inscription de ces dépenses est obligatoire sur comptes de campagne, déposés à la Commission Nationale de Contrôle. Qui les vérifie minutieusement et les valide, ou pas. La validation étant la condition du remboursement. A priori, la commission n’a rien trouvé à redire.

La chronologie de la procédure peut justifier aussi quelques interrogations. Wallerand de Saint Just a été convoqué par les magistrats du pôle financier au mois de juin pour être mis en examen. Manque de chance, il a fait savoir aux juges d’instruction qu’il y avait peut-être un petit problème. Détail un peu humiliant pour les magistrats, l’infraction visée dans la convocation pour justifier sa mise en examen n’existait plus dans le Code Pénal… Monsieur de Saint Just est donc ressorti comme simple témoin assisté.

Avec une célérité digne d’éloges, et assez rare en période estivale, certains actes d’instruction ont dû être accomplis puisque le trésorier s’est de nouveau rendu au pôle financier le 9 septembre dernier pour y être mis en examen mais sous une autre qualification cette fois-ci : « recel d’abus de biens sociaux et complicité d’escroquerie ». En l’absence d’informations complètes, on se contentera d’émettre de sérieuses réserves sur la régularité de cette méthode qui nécessitait pour le moins réquisitoire supplétif du parquet, et faits nouveaux intervenus depuis l’audition de juin. À nouveau, pénible impression d’une volonté de médiatisation à l’approche des élections régionales. Tout comme l’opportune publication dans l’Obs, d’éléments tronqués de l’audition de Nicolas Sarkozy dans l’affaire Bygmalion. Avec au passage et comme d’habitude désormais, la révélation d’actes de procédure qui n’ont pas encore été notifiés aux avocats de la défense.

Le fonctionnement du parquet financier, et du pôle du même nom continue à entretenir un réel malaise nourrissant l’idée d’instrumentalisation de la Justice à des fins politiques. Isolant ces deux structures par rapport au reste de l’appareil judiciaire. D’où d’autres signaux indiquent plutôt un ressaisissement face aux pressions médiatiques et politiques. Quelques exemples très récents pourraient justifier cet optimisme.

L’affaire dite de la Fondation Hamon, qui durait depuis treize ans (!) vient de trouver son épilogue judiciaire. Relaxe générale par la cour d’appel de Versailles de tous les prévenus à l’exception de l’un d’entre eux sur une petite infraction connexe. Étaient poursuivis entre autres, André Santini et Charles Pasqua. Condamnés en première instance sur un dossier creux à des peines exorbitantes de 2 ans d’emprisonnement avec sursis, 200 000 euros d’amende et 5 ans d’inéligibilité ! Les médias ont annoncé la relaxe. Discrètement et c’est dommage. Les attendus de l’arrêt valaient pourtant le détour. Et les oreilles de certains ayant dû siffler.

Le juge d’instruction d’abord habillé pour l’hiver « s’est contenté d’une vague hypothèse jamais confirmée ». La collégialité de première instance ensuite, qui « s’est satisfait quant à elle d’une supposition encore plus sommaire« . Au procureur enfin qui avait demandé la confirmation des condamnations la Cour répond : « l’hypothèse d’une collusion frauduleuse est loin d’être apparente, et encore moins d’être avérée. Il n’y a aucun élément objectivement suspect ». Le président a ajouté, en ce qui concerne Charles Pasqua récemment décédé, qu’il aurait lui aussi été relaxé. Treize ans de procédure, de lynchage médiatique, de réputation et d’honneur détruits. Tout cela pour constater une évidence.

Le lendemain, ce fut au tour de François Pérol d’être relaxé par le tribunal correctionnel de Paris et de retrouver lui aussi son honneur. Traîné dans la boue par la presse et poursuivi par le parquet financier parce que, crime majeur, il fut secrétaire général adjoint de l’Élysée sous Sarkozy. Les faits qui lui étaient reprochés n’impliquaient aucun enrichissement personnel. Simplement d’avoir pantouflé dans une entreprise privée après son départ de l’Élysée. Personnellement, je n’aime pas trop le pantouflage et les allers-retours pratiqués par la haute fonction publique d’État dont Monsieur Macron constitue un joli exemple et François Pérol un pratiquant régulier. Mais là il s’agit de droit pénal, de l’honneur d’un homme, et pas d’une appréciation des choix d’un Président de la République en exercice. La qualification retenue par le parquet financier était particulièrement tirée par les cheveux. Ce qui n’a pas empêché le procureur à l’audience de prononcer des réquisitions exorbitantes : 2 ans de prison avec sursis, 30 000 euros d’amende et une interdiction définitive d’exercer toute fonction publique !

Troisième exemple qui nous éloigne des affaires politico-judiciaires, le dossier Orsoni. La cour d’assises d’Aix-en-Provence après une audience interminable de plus d’un mois avait prononcé une série d’acquittements dans une affaire de règlement de comptes entre anciens militants nationalistes. Le parquet décida de faire appel. La formalité fut effectuée à la va comme je te pousse et les avocats de la défense relevèrent qu’elle était formellement irrégulière et l’appel par conséquent irrecevable. Confirmation par la Cour de Cassation. Les acquittements sont désormais définitifs. En d’autres temps, la Cour Suprême aurait trouvé une astuce pour rattraper la bourde du parquet. Elle s’est contentée, cette fois-ci, d’appliquer le droit et c’est une très bonne nouvelle.

Ainsi, après le jugement de Bordeaux dans l’affaire Woerth, celui de Lille dans l’affaire DSK, l’arrêt de la cour de Rennes dans Outreau II, il semble que les juges du siège réalisent aujourd’hui le danger qu’il y a à céder à la clameur politico-médiatique ou à la dictature de l’émotion. Certaines mauvaises langues diront que  la perspective de l’arrivée de la droite au pouvoir en 2017 provoque le retour de la sagesse. Ce n’est pas mon avis. Je crois simplement que beaucoup de magistrats mesurent qu’assigner à la justice d’autres objectifs que les siens implique l’abandon des principes qui nous protègent tous. Et dont ils sont les gardiens.

*Photo: Pixabay.

Au cœur des ténèbres

6

vivendum couple-folie

Cela aurait pu être un scénario de téléréalité. Sur une île, à l’autre bout du monde, que l’on n’atteint qu’à la faveur de plusieurs heures de bateau, au milieu de la forêt tropicale, une maison aux grandes baies vitrées donnant directement sur la mangrove. Les troncs noueux, les feuilles humides, les animaux sauvages et les fleurs vénéneuses s’agglutinent tout contre le repaire de trois humains, une femme et deux hommes, à qui Lazare, un guide aphasique, dispense son maigre savoir sur la région. C’est la mise en scène machiavélique que Thomas Kryzaniac, jeune romancier et musicien discret, met au point page après page dans son Vivarium.

Joseph Rivière, auteur raté comme Paris en est plein, cède un beau jour à la psychose paranoïaque de Matilda, sa jeune maîtresse aimante et ébahie comme Paris en est plein également. Ils quittent tout et s’installent dans cette éprouvette des Caraïbes où ils mènent une vie recluse mais paisible. Pour y apporter une touche de gaité, Rivière convie un de ses rares admirateurs à les rejoindre pour les vacances.
Voilà la version de l’histoire que nous aimerions, le lecteur comme ce jeune homme, croire et ne pas questionner. Mais dans la moiteur de l’île, il perd pied comme ses hôtes. La vie n’y est qu’un simulacre, plus personne ne sait très bien ce qu’il singe: la maladie ou la santé, l’équilibre ou la folie, le mensonge ou la sincérité.
Le narrateur recueille de fausses confessions, tente d’assembler le puzzle de faux événements advenus dans un passé éparpillé entre deux mémoires contradictoires. Et quand il voit son salut dans la fuite, la mer démontée l’empêche de laisser Rivière et Matilda s’entredévorer. Il fait demi-tour, plonge plus profond encore dans cette autarcie misanthrope. Ils sont l’Adam et l’Ève de l’Enfer, leur union dessine le vrai visage de l’homme.

« J’ai rencontré Matilda au milieu d’un cauchemar. Je n’aurais pas pu la rencontrer ailleurs. » note-t-il en prévision d’un documentaire sur Rivière qu’il ne parvient pas plus à concevoir que la réalité de l’île où il se trouve. C’est vrai: il n’aurait pu rencontrer nulle part cette entité mi-sainte, mi-diabolique, sinon face à lui-même. Matilda est  le reflet d’une humanité telle qu’elle se voit, se supporte, s’aime et se déchire.  Le reflet de notre humanité éternellement ambivalente, de l’amour que nous sommes incapables d’éprouver sans haine, de cette sauvagerie fondamentale dont aucune civilisation ne s’est jamais départie. Lorsqu’on retrouve le corps de Lazare bestialement assassiné, personne ne se fatigue à chercher un coupable: tout le monde l’est plus ou moins.
Le psychiatre, image de la raison convoquée en catastrophe, démissionne lui aussi. Une crise en appelle une autre, la folie comme une hydre pénètre et sort de sa tanière sans jamais s’épuiser.

Vivarium est une cosmologie maléfique. Un roman lourd, profond, habité et mené d’une poigne de fer.

Thomas Kryzaniac, Vivarium – L’Âge d’Homme

Vivarium

Price: ---

0 used & new available from

*Photo: Flickr: Jean-Daniel Echenard

 

Bande de filles

6

much love ba

Depuis son interdiction par les autorités marocaines, Much loved a gagné une sorte d’aura sulfureuse qui ne doit en aucun cas occulter la réalité d’un film qui se garde d’être une œuvre « sociale » ou de défendre une thèse. En choisissant de s’intéresser au quotidien de quelques prostituées de Marrakech, Nabil Ayouch n’a pas cherché à édicter de grandes sentences sur la prostitution.

Ce qu’évite très habilement le cinéaste, c’est de plaquer un discours préétabli sur ce qu’il filme. A l’inverse de nombreux films qui se contentent d’illustrer une thèse avec des personnages stéréotypés et des situations caricaturales (exemplairement, le Bande de filles de Céline Sciamma), Ayouch effectue le mouvement inverse : il cherche d’abord à faire vivre de véritables personnages et c’est à travers la vérité qui émanera d’eux que pourront se dessiner et se deviner les dysfonctionnements d’une société.

Avec beaucoup d’énergie, il emboîte le pas de prostituées marocaines qui partagent leurs nuits entre des fêtes privées avec de riches saoudiens ou dans des boites de nuit en compagnie d’européens plus ou moins fortunés. Très vite, les figures de Noha, Randa et Soukaina se détachent et le cinéaste trouve le rythme de son film à travers leurs échanges verbaux, leurs répliques cinglantes, leur humour, leurs chamailleries… Les trois comédiennes sont extraordinaires de vitalité et portent littéralement sur leurs épaules un film étonnamment cru (dans le cadre du cinéma arabe) qui évite à chaque instant les écueils du naturalisme sordide ou de la complaisance « victimaire ».

Much loved est d’abord un film de corps à la fois objet de tous les fantasmes mais également de toutes les craintes : ces corps de femmes que toute une société semble vouloir avilir, posséder, violer (la terrible scène avec le flic corrompu) ou ignorer à l’instar de la mère de Noha qui finit par lui fermer la porte de la maison car elle craint la pression du voisinage.

Alors qu’on retient surtout de longues séquences rythmées par la musique, les danses où les corps se cherchent, s’aimantent et se repoussent ; Ayouch parvient par petites touches à pointer du doigts les dysfonctionnements d’une société dans son ensemble : le poids des inégalités sociales avec ces riches saoudiens qui viennent s’enivrer d’alcool, de drogue et de prostituées pendant que leurs épouses restent au pays (on les imagine d’ailleurs voilées de haut en bas!) mais aussi la prostitution infantile, l’économie très particulière qu’engendre la prostitution (c’est Noha qui nourrit toute sa famille mais elle est paradoxalement rejetée en raison de sa « profession »), la corruption…

Cette chronique est aussi âpre que joyeuse : il faut souligner que le film est bourré d’humour et que ces filles témoignent toujours d’une grande vitalité, même dans les malheurs les plus extrêmes. Mais elle n’est sans doute pas parfaite. Ayouch peine parfois à dépasser le cadre de la chronique réaliste et de la succession de saynètes.  Pourtant l’énergie qui s’en dégage séduit constamment. D’une certaine manière, le cinéaste est à l’image de Saïd, le chauffeur de ces dames : toujours présent mais avec une certaine distance, une réserve pudique. Jamais il ne juge ses personnages mais il refuse également de s’apitoyer sur leur sort. Son regard est à la fois distant mais complice et bienveillant.

Porté par une mise en scène serrée qui parvient à épouser le mouvement de ces femmes magnifiques, Much loved séduit par sa capacité d’empathie et par une manière de pointer les maux d’une société sans avoir recours aux grands prêchi-prêcha moralisateurs et larmoyants.

A l’image de ses personnages, Nabil Ayouch réalise un film qui frappe par sa grande dignité…

 Much loved (2015) de Nabil Ayouch avec Loubna Abidar, Asmaa Lazrak, en salle depuis le 16 septembre.

 

 

Tirez sur Simenon !

11

simenon maigret pipe

Tous les biographes de Georges Simenon ont parlé de son frère cadet, Christian, qui a été un membre actif de Rex, l’organisation pro-hitlérienne de Léon Degrelle, et qui a participé à l’effrayante tuerie de Courcelles, le 18 août 1944. Dans celle, importante, qu’il a publiée en 1992 chez Julliard, Pierre Assouline a d’ailleurs consacré de nombreuses pages à Christian et a fort bien montré la complexité des relations existant entre les deux frères (ils ont trois ans de différence).

Tous les biographes ont aussi évoqué en long et en large les faits et gestes du romancier liégeois durant la Seconde Guerre mondiale, loin de toute complaisance, et ont notamment mis en exergue les contrats qu’il avait signés avec la Continental, une société de production française financée par des capitaux allemands, pour l’adaptation cinématographique de plusieurs de ses livres. Et ils ont tous dit à quel point l’homme Simenon a été opportuniste, qu’il a sans cesse veillé à soigner ses propres intérêts, qu’il a été extrêmement soucieux de son image de marque… Ou encore, sur un autre registre, qu’il a adoré fréquenter les bordels. Des sujets qui n’ont jamais été tabous et que les innombrables lecteurs de Georges Simenon, fanatiques ou non, connaissent depuis belle lurette.

En 1994, le dramaturge Jean Louvet s’en est du reste inspiré pour écrire une pièce qui porte un titre des plus simples : Simenon. Laquelle pièce, bien qu’elle regorge de défauts, a le mérite d’être le fruit d’un long travail de recherche sur le romancier, sur son frère maudit et sur Mme Simenon mère, dont on croit savoir qu’elle a toujours préféré Christian à Georges.

Or voilà que ces jours-ci est paru un ouvrage que son auteur, Patrick Roegiers, présente comme un « roman » : L’Autre Simenon. Pour en justifier l’appellation, Patrick Roegiers invente deux ou trois épisodes de la vie de Georges et de Christian, et s’autorise diverses entorses à la vérité historique, ne serait-ce qu’en faisant mourir Christian sur le front de l’Est, alors qu’en réalité, il a été tué en Indochine, en automne 1947, après s’être engagé à la Légion étrangère.

Cette seule entorse est inadmissible. Elle l’est d’autant plus que cet ouvrage n’apporte rien de nouveau ni d’original sur les sujets abordés, qu’au contraire il charrie des lieux communs, des approximations, des trivialités et des erreurs formelles, qu’il est dénué de perspective, sinon celle de nuire gratuitement et méchamment à l’image et à la réputation du père de Maigret, en laissant entendre, sans la moindre justification ni la moindre preuve, que les exactions commises par Christian  auraient pu peser sur sa carrière et que donc Georges Simenon a tout fait, et de manière systématique et « extravagante », pour en effacer la mémoire. Mais sur quoi se fonde Patrick Roegiers pour se permettre cette assertion ? Dans quel but cherche-t-il à accabler Georges Simenon, à le rendre si antipathique ? Quelle est la raison sérieuse de sa hargne contre lui ? Et à supposer même qu’elle soit motivée, quel est l’intérêt de s’y attarder ?

Ce qui aggrave le cas de Patrick Roegiers, c’est que son prétendu roman est très mal écrit, qu’il est bourré de scories impardonnables, de métaphores douteuses (elles abondent à grand renfort de « comme » ou de « tel ») et de jeux de mots stupides. Du genre : « songeait-il intérieurement » (p. 35), « Degrelle le secouait comme un pruneau » (idem), « le bouillant Bouillonnais » (p. 38), « son cœur avait bon dos » (p. 156), « son sang coulait dans ses veines tel un mauvais vent » (p. 163), « Édouard était blanc comme un cachet d’aspirine » (p. 195), « des larmes de sang coulaient à gros bouillons à Bouillon » (p. 196)… Qu’un éditeur aussi renommé que Grasset ait laissé passer des inepties pareilles a de quoi jeter un discrédit sur la profession…

En un certain sens, Patrick Roegiers a le droit de dire dans un livre tout ce qu’il a envie de dire sur les deux Simenon, y compris n’importe quoi (« écrire n’importe quoi, notait Julien Green dans Partir avant le jour, est peut-être le meilleur moyen d’aborder les sujets qui comptent »). Mais ce n’importe quoi, il est, depuis quelques semaines, en train de le répandre également sur un ton de procureur dans les médias et dans les librairies, partout où il est invité et où il est reçu comme le champion et le dépositaire de la bonne parole, accumulant les contrevérités historiques et les bévues, traitant Georges Simenon de « menteur invétéré » et d’« inventeur démoniaque », accusant tous les bourgmestres de Wallonie d’avoir été séduits à l’époque par les sirènes du rexisme, tous sans exception, faisant l’incroyable amalgame entre le mouvement de Léon Degrelle et celui de Bart de Wever, prétendant que les héritiers de Georges Simenon entretiennent le secret…

Et ces mêmes médias, aveuglés, obnubilés, tombent à de rares exceptions près dans le sinistre panneau et répercutent toutes les âneries et toutes les vitupérations de Patrick Roegiers, comme s’ils les avalisaient à leur tour et les accréditaient sans réserve – signe révélateur et terrible d’une intelligentsia devenue médiocre et frileuse, et n’ayant plus qu’une culture de façade.

Le triomphe de l’imposture intellectuelle.

Et celui, en même temps, du simulacre en littérature.

Triste. Triste à en pleurer !

L’autre Simenon de Patrick Roegiers, Grasset

L'autre Simenon: roman

Price: ---

0 used & new available from

*Photo: flickr: CHRIS DRUMM

L’homme qui s’était perdu de vue

3

lorient ocean ponton

On peut avoir, parfois, envie que tout s’arrête. De disparaître, de se confondre avec la banalité des choses ou au contraire de fuir le plus loin possible. Ce thème très contemporain est presque devenu un genre littéraire en soi et compte quelques chefs d’œuvres récents si l’on songe, sur des modes différentes, à L’Homme qui dort de Perec ou à Je m’en vais de Jean Echenoz. L’important, dans ces deux cas, n’est pas tellement de savoir pourquoi l’on fuit  mais la manière dont on le fait.

Pour son premier roman, Changer d’air, Marie Guillot a choisi de nous raconter l’histoire d’un professeur qui décide de ne pas faire sa rentrée scolaire dans un lycée de Lorient. La raison, ou plutôt le prétexte, c’est une femme qui tombe dans le bassin du port, de manière ridicule : « Tandis qu’à quelques mètres de là, trop loin pour que je puisse entendre les clapotis de ses semblants de brasse, trop près pour que j’oublie ce qu’elle avait de sordide à offrir, une femme luttait contre le poids de son sac et ses vêtements trempés pour regagner le quai, se relever, espérant si fort que personne ne l’aurait vue. »

A partir de ce moment, le narrateur qui s’appelle Paul Dubois comme tout le monde, passe la journée dehors, rentre le soir chez lui, retrouve Aude sa femme vaguement artiste et ses deux jeunes fils. Il ne raconte rien à Aude, il lui fait même l’amour comme d’habitude et puis il s’en va, emmenant avec lui dans sa voiture les Dialogues de Platon et des cartons contenant les innombrables clichés qu’il a pris de la mer, des vagues, de l’horizon. Il ne va pas bien loin, en fait jusqu’à Nantes, pour voir un ami. C’est fou ce que Nantes peut être dépaysant quand on décide surtout de s’intéresser aux mouvements de foule dans la gare pour faire la nomenclature des voyageurs dans des tableaux à deux entrées qui permettent toutes les combinaisons possibles et recréer ainsi d’autres personnages. Ou que l’on choisit un F2 au dernier étage d’une résidence moderne pour regarder par le Velux de la salle de  bain les clochers de la Cathédrale.

Marion Guillot excelle dans la manière froide et ironique pour décrire un homme dont on peut penser qu’il s’accroche désespérément à la banalité des choses afin ne pas sombrer dans un désespoir qui affleure sous le givre d’un style parfaitement maitrisé : « Je ne reprends pas toujours mon livre, trouve la force de m’observer nu, éventuellement de me détailler dans le silence que viennent rompre les gouttes qui s’échappent du robinet, à intervalles réguliers, toutes les six secondes, quand j’ai mal refermé. J’aime les choses régulières. »

Paul est tour à tour ridicule, inquiétant, émouvant. Il pourrait très bien devenir un saint ou un tueur en série, un stylite ou un psychopathe. Il sera juste Paul, un homme de notre temps, notre semblable, à qui une sorte de baisse de tension a donné l’envie de se perdre de vue. Les psychologues, les sociologues ont des noms pour ça qui rassurent car ils enferment un comportement dans un cadre connu : escapisme, anomie, dépression. Marion Guillot, elle, se garde bien de donner une clef, sans doute parce que pour Paul, il n’y a ni clef, ni serrure, ni porte. Comme pour nous tous.

Changer d’air de Marion Guillot, Editions de Minuit

Changer d'air

Price: ---

0 used & new available from

*Photo sipa: numéro de reportage: 00629243_000024

 

Des livres et nous

13

beigbeder livre conversation

Il existe deux sortes de littérature, la chasse gardée des professeurs, un territoire où l’érudition a pris le pouvoir et puis l’autre, la vagabonde, celle qui ne s’apprend pas sur les bancs de l’école. Une littérature réfractaire, marginale, insoumise qui préfère les chemins de traverse aux autoroutes de la pensée. On plaint ceux qui n’ont lu, de toute leur vie, que des livres à concours. Ces certificats de bonne conduite qui servent juste à passer en classe supérieure.

Tout bon élève qu’il fut, Frédéric Beigbeder a toujours aimé lire dangereusement. De son enfance bourgeoise, il a gardé le goût de l’interdit et cette pointe de snobisme, signe d’une inguérissable nostalgie. Le meilleur CV pour renifler la littérature dite de qualité. Quel écrivain français a l’audace en 2015 de citer Paul-Jean Toulet, Frédéric Berthet, Michel Mohrt, Albert Cossery ou Bernard Frank sans passer pour un esthète décadent ? Ce garçon est un désaxé assurément, il vénère les stylistes dans une époque qui couronne une écriture anémiée.

Dans « Conversations d’un enfant du siècle » aux Editions Grasset, il nous fait partager quelques rencontres du troisième type, avec des écrivains vraiment hors catégorie (Sollers, Schuhl, Matzneff, Tom Wolfe, Jay McInerney, Bret Easton Ellis, etc…). Hors-piste garanti à partir d’une trentaine d’interviews enregistrées entre 1999 et 2014 plus quelques fantaisies posthumes (Fitzgerald ou Bukowski). Un exercice potache dont il est coutumier, une manière d’entretenir son rôle de trublion des lettres. Ses masques ne tromperont personne. Beigbeder n’est jamais aussi sérieux que lorsqu’il passe les livres au filtre de sa sincérité. Il réussit à s’approcher au plus près du processus de fabrication. Il entre par effraction dans les bibliothèques et ne se contente pas d’un balayage de surface. Il nous fait vraiment pénétrer dans les coulisses de la création. Avec lui, on visite les catacombes. Dans ces entretiens agréablement décousus, il se révèle surtout un confesseur diabolique. Un redoutable intervieweur.

Ne vous fiez pas à son air bêta, de grand dadais des beaux quartiers, ses questions ont la rondeur assassine de Philippe Bouvard dans les années 70. Chez ces drôles de paroissiens, il traque la faille pour nous les faire encore plus aimer. Un manipulateur hors-pair qui réussit à dévoiler beaucoup sur les maniaques du secret que sont les écrivains. Il n’y a pas plus cachotier qu’un romancier. Pour trouver une trace de vérité chez eux, il faut beaucoup creuser. C’est ce que fait Beigbeder avec ses armes à lui, le charme, la connivence et l’auto-flagellation, un art dont il abuse pour arriver à ses fins. Le résultat est délicieux d’intelligence, de bouffonnerie et de découvertes. Ces conversations prennent une dimension historique. L’Education nationale devrait s’en emparer et les diffuser largement. Comment résister à un déjeuner avec Bernard Frank à la Méditerranée, ce flemmard de génie dont la discussion dérivait sur Sagan, le vin, Sartre et les jolies serveuses ? Comment ne pas tomber sous le charme égyptien d’Albert Cossery, prince sans palais, résident permanent de l’hôtel La Louisiane ? L’unique révolutionnaire de St-Germain-des-Prés dont la mémoire parfume la rue de Seine. Comment ne pas s’incliner devant Matzneff imitant Arletty et théorisant sur la science des titres ?

Ce livre fourmille d’anecdotes savoureuses, de détails vestimentaires, de lieux de vacances méconnus, les happy few seront à la fête. Ne prenez pas cette légèreté pour de l’insignifiance car la littérature se nourrit de ces fragments de vie. Quand Jean d’O lui avoue s’habiller chez Cifonelli et se parfumer à L’Eau de Lanvin, le maître de St-Fargeau nous ouvre les portes de son œuvre. On ne peut décidément rien cacher à Père Frédéric.

Conversations d'un enfant du siècle: couverture bleue

Price: ---

0 used & new available from

*Photo: numéro de reportage:00700825_000022

Montbéliard : le choc des déculturations

21
montbeliard immigration peugeot islam

montbeliard immigration peugeot islam

Manuel Valls m’avait mis la puce à l’oreille. Le 27 janvier, dans une obscure salle communale du Doubs, le Premier ministre s’éraillait la voix à soutenir le candidat PS aux départementales d’Audincourt, dans l’espoir de contrer la percée du Front national dans l’ancien fief de Pierre Moscovici. Lequel, s’il connaît la crise, n’est pas – encore – un désert industriel (voir encadré). Au second tour, le socialiste du cru n’a battu le jeune parachuté frontiste que d’un cheveu. Ce dénouement m’a inspiré une hypothèse de départ, assez banale au demeurant : dans ce petit bout de France de tradition socialiste et protestante, moins touché par la crise que beaucoup d’autres, c’est bien l’immigration massive qui est à l’origine de la percée du FN. Comme pour confirmer mon pressentiment, début août, une étude commandée par la Commission européenne désignait l’immigration comme le principal sujet de préoccupation des Européens, devant l’économie ou la sécurité. Quoi qu’en dise notre Premier ministre, si le « vivre-ensemble » s’écaille, ce n’est donc pas la conséquence d’un « apartheid » instauré par je ne sais quel régime ségrégationniste dont on ne trouve nulle trace sur le Vieux Continent, mais le fait des différentes couches de la société, « diversité » comprise.

Pour en avoir le cœur net, je me suis lancé dans une petite escapade au cœur du pays de Montbéliard. Audincourt, Hérimoncourt, Seloncourt, Exincourt et j’en passe : dans cette région de grande industrie (Peugeot, Alstom), des villes qui n’en sont pas vraiment voient alterner quartiers pavillonnaires, centres urbains morts et habitat semi-rural. Et il suffit de gratter un peu pour que le chaland aborde le sujet tabou entre mille : l’immigration arabo-musulmane. Dès la sortie du bus reliant la gare TGV au centre de Montbéliard, un ovni m’accoste. Marie, la cinquantaine, fille d’immigrés algériens arrivés en France dès le début des « événements », m’a entendu décrire le sujet de mon reportage au téléphone. Convertie au protestantisme, elle ne mâche pas ses mots : « La société devient de plus en plus raciste, avec d’un côté l’islam conquérant, de l’autre le vote FN qui grimpe.[access capability= »lire_inedits »] J’habite la ZUP [zone urbaine prioritaire] de Montbéliard. Ici, ce ne sont pas le chômage ni la misère qui jouent, mais la pauvreté spirituelle et mentale. » Avec son léger accent maghrébin, Marie traduit dans le langage courant le diagnostic du géographe social Christophe Guilluy. Dans cette France périphérique touchée de plein fouet par une immigration massive et incontrôlée se trame en effet une « guerre des pauvres » contre les pauvres : le « Français de souche », ou assimilé comme tel, peste régulièrement contre les enfants d’immigrés allocataires de prestations sociales. Une anonyme me glisse qu’après son divorce, les services sociaux lui ont refusé un appartement F3 « parce que j’étais française », alors même qu’ils attribuaient « un F5 à un Algérien avec sa fille qui ne payaient pas le loyer ». D’où cette conclusion abrupte : « Il faut s’appeler Fatima. Dans la ZUP, les seules boîtes aux lettres que les voyous n’explosent pas sont celles de La Poste, de la Sécurité sociale et de la CAF. » Pour les « petits Blancs » qui se pressent à Pôle emploi, les services sociaux sont des robinets abreuvant exclusivement ou presque les Français de fraîche date. En réaction, la majeure partie des classes populaires se réfugie dans l’abstention ou le vote frontiste, quand elle ne plébiscite pas la droite Buisson, même si cette dernière rogne sur les aides sociales.

Jérôme, 30 ans, est un cas d’école. Ce cuisinier à l’accent comtois très prononcé a grandi dans une barre HLM d’Audincourt, à quelques kilomètres de la Suisse. « Il y a quinze ans, il y avait une famille d’immigrés par bloc, super bien intégrée, une dame très bien s’occupait de répartir les logements. Maintenant, il n’y a plus qu’une famille de Français (sic) par immeuble. » Et Jérôme de poursuivre sa diatribe : « Ma femme assure des remplacements dans les services scolaires de Montbéliard. La nouvelle mairie UMP a réduit les effectifs municipaux, du coup, avec ses contrats de six mois renouvelés, elle peut être virée du jour au lendemain. » Un matin qu’elle surveillait une maternelle de la ZUP, une grand-mère d’élève l’a morigénée en arabe, son interprète au bras, dans l’enceinte de l’école, parce que son petit-fils avait été puni. Anecdotique, cette mésaventure ? À en croire Jérôme, il n’est pas rare que la pionne pour culottes courtes se fasse traiter de « sale p… blanche » par de jeunes malotrus lui reprochant de marcher tête nue. Il faut bien l’avouer, la « halalisation » (Gilles Kepel) de quartiers entiers de Montbéliard est en marche. Aux Hexagones, le centre commercial planté aux abords de la ZUP, on voit déambuler « Turcs » et « Arabes », strictement séparés, qui emplissent à ras bord leurs caddies d’avant-ramadan ou se fournissent en enluminures coraniques. Sur le marché, la mode est aux voiles de couleur pour les femmes, à la djellaba pour les hommes. Il y a quelque chose de piquant à lire l’inscription « 100 % made in France » sur un étal proposant des couvre-chefs islamiques – la démondialisation d’Arnaud Montebourg version charia ! Quelques mètres plus loin, un salafiste à la barbe fournie et au front marqué par ses génuflexions quotidiennes exhorte les fidèles, pardon, les passants, à financer l’extension de la mosquée de… Madrid ! Lorsque j’engage la conversation en arabe, cet islamiste tendance piétiste refuse que je le photographie (« c’est haram ») mais m’invite cordialement à immortaliser sa pancarte. Apparemment, l’homme préfère la prédication au terrorisme, l’islamisation de la vieille Europe au djihad de l’État islamique. Dans bien des commerces, une tirelire placée près de la caisse appelle l’obole du généreux donateur qui voudrait financer la construction d’une mosquée, l’aide aux Palestiniens, ou quelque autre cause islamique. Sur le marché des Hexagones, on chercherait en vain « les white, les blancos » dont Manuel Valls avait noté l’absence criante dans sa ville d’Évry. Toutefois, ce ghetto à ciel ouvert n’est le fait d’aucun « apartheid » mais le symptôme de la greffe ratée entre le mode de vie locale et la culture des derniers arrivants. « Pour s’assimiler, faudrait presque mettre le voile », soupirent certains Doubistes de souche, atterrés par la métamorphose de leur environnement urbain. Dans les zones HLM de Montbéliard, l’« insécurité culturelle » version Guilluy n’a rien du fantasme xénophobe.

« On ne reproche pas aux gens leurs origines mais leur culture », se justifie Jérôme, lorsqu’il avoue voter FN, comme un électeur du coin sur deux. Pendant la dernière Coupe du monde de football, les pompiers ont été sommés de retirer le drapeau français dont ils avaient orné leur camion, afin de ne pas « provoquer » les supporters de l’équipe algérienne. Comme le pickpocket parisien que les annonces de la RATP nous invitent à ne pas « tenter », le lascar montbéliardais a l’âme sensible et le caractère ombrageux. Ceci expliquant sans doute que, le soir venu, tandis que les bandes de jeunes fument joint sur joint, les rues restent désespérément désertes.

Il est vrai que les guerres de tranchées ethniques n’épuisent pas les motifs de tension. « Ici, c’est un Arabe contre un Arabe », ironise Fayçal, bistrotier d’Hérimoncourt, victime régulière des avanies des « jeunes » – comme on les appelle pudiquement à la télévision. Entre les volutes de cigarette planant dans l’air de tous les cafés du Doubs, où la loi antitabac n’est pas encore de saison, ce fils d’une famille algérienne me décrit la fracture générationnelle qui scinde l’immigration nord-africaine. « Aujourd’hui, il n’y a plus d’autorité. Le gosse achète le père en lui donnant les 200 euros qu’il a gagnés au deal. Nous, on se cachait pour aller rouler un joint, eux le font devant tout le monde. » D’une tranche d’âge à l’autre, on a acquis la nationalité française et l’accent comtois, parfois panaché avec la scansion heurtée du sabir des banlieues, mais le cœur penche souvent vers un Maghreb mythifié. Sans doute est-ce le signe que l’intégration fonctionne, au sens péjoratif que Jean-Claude Michéa attache à ce mot. Comme s’en amusait le philosophe montpelliérain, la « caillera » partage toutes les valeurs de la société de marché à laquelle on la supplie de s’intégrer. Quand le « jeune » rivalise d’ivrognerie avec les « Gaulois », malheur à qui conteste son droit sacré à la consommation. Un soir que « des gamins » revenaient de Suisse avec plusieurs coups dans le nez, Fayçal a refusé de les servir, ce qu’il a immédiatement payé par une vitrine cassée. Les incivilités sont monnaie courante dans cette ville fleurie sur les bords du Gland, que les bandes des bourgades alentour investissent de plus en plus. Au point que Fayçal réclame la mise en place de caméras de vidéosurveillance, contre l’avis de la mairie divers droite, trop à cheval sur l’orthodoxie budgétaire pour accorder ce genre de largesses.

Tandis que nous devisons sur le zinc, un client se présente comme un ancien ouvrier de PSA rangé des voitures, qui exerce désormais ses talents de mécanicien en Suisse. « Les flics en ont ras le bol d’arrêter des jeunes qui vont au tribunal et sont libérés. On a tout le temps vécu avec les Arabes, le problème c’est les jeunes, qui combinent aussi avec les Français », nous assène-t-il en pleine face. Il faut s’y faire : dans l’inconscient collectif de ce petit coin de Doubs, « Blanc » est synonyme de « Français » et « chrétien ». N’en déplaise aux jeteurs de sorts antiracistes, le sang, la religion et la race ont pénétré les imaginaires. Et c’est en toute ingénuité que le quidam doubiste ignore le « plébiscite de tous les jours », délesté des appartenances ethniques et religieuses, cher à Ernest Renan. « Vive l’entente entre Arabes et Français ! » ose même proférer le buveur du jour en donnant l’accolade à Fayçal. On pourrait se croire revenu aux heures de l’Algérie française d’Albert Camus.

Lorsque Fayçal et son unique client de l’après-midi évoquent le drame de l’hiver – la fermeture de l’Intermarché en novembre 2014 –, les mines se font plus maussades. Ils en ont parlé. « Cette ville de 5 000 habitants n’a même plus un seul magasin. Comment font les vieux ? s’inquiète l’ancien mécano de Peugeot, pris d’un accès de nostalgie. Tout a changé ici. Quand j’avais 20 ans, les cafés étaient animés, avec une fête le samedi. Mais les gens ne se connaissent plus. » Même à Hérimoncourt, la France d’avant s’est évaporée ; alors que chacun fait sécession derrière son écran, les seuls lieux de vie ouverts tous les jours sont le bistrot de Fayçal, le kebab et la mosquée : « Elle a remplacé le bistrot d’antan, les jeunes y boivent du thé ou du café. Ils y trouvent de la chaleur humaine. »

Les plus de 40 ans ont le sentiment d’avoir vu la fin d’un monde. Celui où jeunes et vieux tapaient le carton dans les bistrots autour d’un demi bien frais, avant de reprendre le travail à la chaîne chez Peugeot, mais aussi celui où l’on « faisait la grève au moindre truc », dixit l’ex-OS. Si son fils de 28 ans a repris le flambeau chez PSA, le cœur n’y est plus. Il y a belle lurette qu’Hérimoncourt, berceau de la famille Peugeot, n’abrite plus les maisons des ouvriers de l’usine, mais se contente d’héberger les cadres du groupe automobile. Une ancienne employée de l’entreprise avec qui j’avais rendez-vous renâcle à venir déjeuner à Hérimoncourt, où le repas se révèle pourtant copieux et bon marché : trop bourgeois, trop cher, pense-t-elle. L’habitus de classe, comme dirait l’autre.

Qu’à Peugeot ne plaise, je retrouve Sylvie à Montbéliard, pour essayer de comprendre comment des villes ouvrières se sont métamorphosées en bouillons multiculturels. Cette jeune sexagénaire a vu mourir le monde ancien au terme de ses trente-six ans de service chez PSA (1976-2013). Sa langue bien pendue m’offre un témoignage de première bourre. Les affres de l’industrie, Sylvie les a bien connues, jusqu’à son départ sans indemnités pour cause d’« inaptitude à la chaîne » – des tendinites aux deux mains, de l’arthrose aux genoux et quelques autres bobos que la direction n’a jamais reconnus comme maladies du travail. À la différence de bien des chantres du multiculturalisme abrités dans leurs ghettos bourgeois, Sylvie a passé toute sa vie d’adulte entourée de travailleurs immigrés. À cette époque, « multiethnique » ne signifiait pas nécessairement « multiculturel » : « Chez Peugeot, on “baptisait” les enfants en prenant l’apéritif quand un ouvrier devenait papa. Un jour, un Algérien tellement content d’avoir une fille a apporté le couscous de sa femme, sans boire d’alcool, raconte-t-elle le sourire aux lèvres. On l’a mangé de 22 heures à 1 heure du matin. » Si cette électrice FN de longue date n’évite pas toujours les généralisations hâtives (« Les politiques ont tout fait pour les étrangers, beaucoup pour les Arabes… »), elle ne « stigmatise » aucune communauté en particulier, ni même l’immigration en général : « Dans les années 1960-1970, les immigrants qui sont venus travailler étaient des bosseurs », reconnaît-elle avant d’égrener le long chapelet des migrations successives. Italiens, Yougoslaves, Algériens et Marocains : seuls les plus durs au mal ont fait de vieux os dans l’usine de plusieurs dizaines de milliers d’ouvriers. Dans la ferveur post-68 a fleuri l’idée que le prolétariat immigré serait l’avant-garde révolutionnaire de demain. Robert Linhart entendait alors les voix de « la résistance (…) enfouie dans les collectivités nationales immigrées. Murmurée en kabyle, en arabe, en serbo-croate, en portugais »[1. L’Établi, Éditions de Minuit, 1978.]. Et la diva mao Dominique Grange décrétait : « Tous les travailleurs immigrés sont nos frères, tous unis avec eux on vous déclare la guerre (…) vous expulsez Kader, Mohamed se dresse ! »[2. Les Nouveaux Partisans, hymne de la gauche prolétarienne. ] Quarante ans plus tard, ces serments tiers-mondistes paraissent grotesques de grandiloquence. Que les damnés de la terre venus de loin pour marner chez Renault, Citroën ou PSA n’aient pas déclenché le Grand Soir n’étonne guère Sylvie. Dans son entourage immédiat, l’Autre s’appelle Atis. Une matrone turque « qui n’aime pas les Arabes », en dépit de sa profonde piété islamique. « Quand j’ai perdu mon mari, elle a été là pour moi », me confie Sylvie, non sans pudeur. Elle me décrit une Anatolienne émancipée, qui ne revêt le voile que pour prier et houspille son mari à l’occasion. Lorsque je demande à lui parler, Atis opine du fichu… puis se ravise quelques heures plus tard, sous prétexte que son époux s’oppose à notre entretien. Fermez le ban. Être une femme turque libérée, c’est pas si facile…

La condition d’Arabe de France n’est pas plus aisée, non pas tant à cause du racisme résiduel qui sévit dans certains secteurs de la société qu’à cause du tiraillement identitaire dont souffrent les enfants de la troisième et de la quatrième génération. Mieux que les sermonneurs antiracistes, Sylvie résume ce malaise avec ses propres mots : « Dans les années 1980, quand on a commencé à les traiter de beurs, ils ne savaient pas s’ils étaient français ou algériens» Trente ans après la Marche des beurs, dûment désamorcée et récupérée par le pouvoir mitterrandien, la génération SOS Racisme est fatiguée. Ni responsables de tous les maux français, ni vaches sacrées sur lesquelles la nation coupable devrait s’immoler, les immigrés souffrent des mêmes malheurs que leurs compagnons d’infortune « gaulois ». Au même titre que les « desouche », les travailleurs maghrébins ont été absorbés, déglutis puis recrachés par la machine industrielle : à Audincourt, le quartier du Maroc rappelle les ouvriers maghrébins des forges où se fabriquait la tôle des usines Peugeot jusqu’aux années 1960. Le laminoir a laissé derrière lui un paisible quartier d’habitation, où Polonais, Marocains et Italiens se sont égaillés parmi la population locale.

Quelques décennies plus tard, c’est une lapalissade de dire que le passage d’une immigration de travail contingentée à une immigration de peuplement débridée alimentée par les flux du regroupement familial (voir encadré) a bouleversé le paysage social. Au désarroi de l’ancien monde ouvrier désarçonné par la tertiarisation de l’industrie française répond le réenracinement factice des enfants de l’immigration conquis par l’islam. Ainsi, la fameuse théorie de la « destruction créatrice » schumpetérienne, selon laquelle la perte d’emplois industriels est compensée par la création de postes dans le tertiaire, s’applique drôlement à Montbéliard : au début de l’année, la police a ainsi mis la main sur un souteneur qui prostituait une demi-douzaine de professionnelles dans un loft-lupanar en leur reversant 600 euros par mois. À cette décrépitude morale, les enfants de l’immigration réislamisés (et leurs amis convertis) n’opposent qu’une Oumma virtuelle. À l’image du salafiste quêtant l’argent des Montbéliardais, ces born-again musulmans, dans leurs versions pacifique ou violente, sont à l’islam des grands-parents ce que les télévangélistes américains sont au christianisme originel : une parodie folklorisée.

C’est pourquoi le regain de religiosité musulman ne doit pas tromper. Bien qu’« aujourd’hui, en France, on se gargarise, en langage simplement publicitaire, de l’expression “diversités culturelles” », il est permis de s’interroger avec le penseur libertaire Mezioud Ouldamer : « Quelles cultures ? Il n’y en a plus. Ni chrétienne ni musulmane ; ni socialiste ni scientiste. Pourquoi parler des absents? »[3. Le Cauchemar immigré. Dans la décomposition de la France, Éditions Gérard Lebovici, 1986.] Frustré par des années de régime sans porc en Algérie, Ouldamer a découvert l’horreur du jambon synthétique. Un ersatz qui a précédé la décomposition de la France dans le maelström multiculturel sans susciter de protestation. De même, les Montbéliardais n’ont pas eu besoin de la pression culturelle islamique pour oublier leur patrimoine historique, leur saucisse et leurs fromages artisanaux, introuvables au supermarché.

Le fond de l’air n’est pas rose. Certes, la région ne fait pas partie des plus éprouvées par la pauvreté et le chômage. Mais, suivant l’adage d’un ancien président, on ne tombe pas amoureux d’une courbe de croissance. À quelques encablures des quartiers immigrés de Montbéliard, le quart-monde façon Groland croise les fastes de La Mecque. Et la juxtaposition de ces deux univers n’est pas très belle à voir. Qu’en disait de Gaulle ? Ah oui, les grands problèmes n’ont pas de solution…

 

Regroupement familial : la faute à Giscard ? [encadré 1]

Aux yeux de certains de ses détracteurs, l’ancien président Valéry Giscard d’Estaing passe pour l’initiateur du regroupement familial, dont on observe chaque jour les ravages sur la ghettoïsation des immigrés, libres de ramener une femme épousée au bled. Tout centriste qu’il était, Giscard s’est toutefois fait élire en 1974 en avançant sur deux jambes : progressisme sociétal (IVG, droit de vote à 18 ans) d’un côté, promesses droitières (suspension de l’immigration, intransigeance sécuritaire, etc.) de l’autre. Dans son essai Les Yeux grands fermés (Denoël, 2010), la démographe Michèle Tribalat raconte le bras de fer juridico-politique qui a abouti à l’ouverture des frontières contre la volonté du président et de son gouvernement :

– 1974 : en pleine crise économique, le gouvernement de Jacques Chirac annonce la suspension de l’immigration. Le Conseil d’État annule l’interdiction du regroupement familial prévue par la nouvelle loi.

– 10 novembre 1977 : nouveau décret limitant le regroupement familial aux migrants refusant d’occuper un emploi en France. Le Conseil d’État le censure le 8 décembre 1978 au nom du « droit à mener une vie familiale normale ».

Ainsi s’ouvrirent les vannes de l’immigration de peuplement.

 

PSA : la délocalisation tranquille [encadré 2]

Sur le papier, Peugeot-Citroën reste le premier site industriel de France et le poumon économique du triangle Sochaux-Montbéliard-Belfort. Mais le groupe a frôlé l’accident industriel au cours de l’hiver 2012, enregistrant des pertes records, fermant l’usine d’Aulnay au terme d’un plan social carabiné, avant d’être sauvé in extremis au printemps 2014 par l’État français et le constructeur chinois Dongfeng, nouveau venu dans le capital de PSA. Depuis, si Peugeot a renoué avec les bénéfices, les PME franc-comtoises craignent l’ouverture progressive de Peugeot à des sous-traitants chinois. La vente récente à une entreprise hongkongaise du FC Sochaux, club de football fondé par Jean-Pierre Peugeot il y a quatre-vingts ans, laisse peut-être augurer le divorce entre l’entreprise française et son fief. Depuis de nombreuses années, Peugeot démantèle en effet son unité de production locale : de 44 000 employés au mitan des années 1970, l’usine doubiste de PSA a réduit la voilure à 9 000 ouvriers. Et ce n’est pas fini : l’ouverture de plusieurs usines PSA au Maroc à l’horizon 2019, annoncée par la direction de Peugeot avec la bénédiction du gouvernement Valls, a de quoi inquiéter la main-d’œuvre hexagonale. « Les Chinois ont mis les pieds dans l’usine. Ils vont virer les syndicats, comme en Grèce, où ils ont racheté la moitié du port du Pirée », s’alarme l’ex-employée maison Sylvie. Un tantinet alarmiste ? Impossible n’est pas chinois. [/access]

guignols couverture causeur

Également en version numérique avec notre application :

*Photo : DR.

Catalogne: «un nord du sud»

20
Catalogne indépendantistes Europe

Catalogne indépendantistes Europe

Il est une gauche en Europe qui ne rechigne pas à agiter son drapeau « national » : la catalane. Comme d’autres dans la Péninsule, celle-ci cultive depuis des décennies un particularisme. Pour le politologue barcelonais Xavier Casals, la Catalogne peut, en effet, être considérée comme le « prisme des contradictions de l’Europe ». Elle reflète des tensions européennes. La crise économique les a creusées, « entre son nord industrieux et son sud déprimé »[1. Cette citation et la suivante sont tirées et traduites de Xavier Casals, El pueblo contra el Parlamento, Barcelone : Pasado & Presente, 2013.]. La Generalitat, qui renouvelait son Parlement ce dimanche, est à la fois « un sud du nord et un nord du sud ». Région la plus riche d’Espagne, elle semble en vouloir au reste des habitants de la Péninsule de ne pas pouvoir jouer à sa guise dans la cour des grands pays européens.

La faute en revient à l’Histoire. En 1978, on a cru trouver la solution en substituant au « patriotisme espagnol », associé au franquisme, une décentralisation réconciliée avec les nationalismes périphériques – nés au XIXe siècle dans un pays exsangue – qui ont toujours irrigué l’ensemble du spectre politique. Dans El País de ce 27 septembre 2015, l’ancien président socialiste du Parlement européen Josep Borrell dénonçait les excès de ce nationalisme « périphérique ». Contrairement à leurs voisin, les Espagnols se sont, en effet, bien plus souvent battus entre eux que contre des ennemis extérieurs. Aussi, ce représentant du Parti Socialiste de Catalogne (PSC) déplore-t-il « la falsification historique qui assimile l’Espagne au franquisme, parce que les avions qui bombardaient Barcelone en 1936-1939 étaient les mêmes qui bombardaient Madrid ».

Au lendemain du scrutin, la situation est donc inextricable. Majoritaires en sièges, les partisans d’une déclaration unilatérale d’indépendance n’ont pas convaincu une majorité d’électeurs. Les choix hypocrites des principaux acteurs du jeu politique catalan peuvent, eux aussi, laisser présumer du pire. La coalition victorieuse Junts pel Sí, cette union entre gauche et droite catalane, a pour seul objectif d’organiser l’élection d’une assemblée constituante dans 18 mois, alors que le Parlement catalan est élu pour bien plus longtemps. Le Parti Populaire (PP) refuse d’explorer toute voie alternative à une réforme de la constitution. Le PSC avait bien imprudemment promu en 2006 une « nation » catalane, et a bien du mal à retrouver des couleurs. Les outsiders de Podemos (réunis dans l’alliance Sí que es Pot) n’ont défendu qu’un « droit à décider » sans préciser à qui irait finalement leur soutien. Pablo Iglesias a jugé « décevant » le résultat de son parti, concurrencé à la gauche de la gauche par une Candidatura d’Unitat Popular (CUP) clairement favorable à l’indépendance. Finalement, le parti unioniste de centre-droit Ciudatans (connu sous le nom de Ciudadanos dans le reste de l’Espagne) est le seul à atteindre l’objectif qu’il s’était fixé. Cette force ascendante du jeu national devient la seconde politique de la région qui l’a vu naître.

Côté français, le comble de la maladresse doit être assuré par Nicolas Sarkozy, invité de marque du meeting de clôture de campagne du PP. Le parti de Mariano Rajoy a finalement fait un très mauvais score. Un ancien et peut-être futur président de la République française aurait été bien inspiré de ne pas s’y associer. De toute évidence, l’Europe fédérale n’est pas pour demain. Et il faudra s’y faire.

*Photo : © AFP GERARD JULIEN

Laurent Ruquier, Nadine Morano et le restaurant italien

220

Autant l’avouer tout de suite : j’ignore tout de la belle carrière politique de Madame Nadine Morano qu’elle s’est chargée de nous rappeler avec l’insistance d’un jeune en quête d’un premier emploi. J’ai cru comprendre qu’elle aspirait à devenir Présidente de la République et qu’elle était à la fois plus raisonnable et plus généreuse qu’il n’y parait. Dont acte. J’ai cru comprendre également qu’elle avait prévu depuis des années de dîner dans un restaurant italien avec Laurent Ruquier, modérément enchanté à cette perspective. Cette invitation à « On n’est pas couché » était un premier pas avant les penne al arrabiata.

À mon avis, et je le regrette infiniment pour Madame Nadine Morano, il lui faudra encore attendre quelques années avant de se retrouver en tête à tête avec Laurent Ruquier. Il n’a pas apprécié qu’elle attaque son ami Guy Bedos devant un tribunal pour l’avoir traitée de connasse. Ruquier trouve que c’est plutôt affectueux et qu’il faut tout passer au petit Guy.

Allez ! On se fait la bise et on va tous les trois manger des pâtes. Il est comme ça Ruquier : fidèle à ses amis et pas susceptible pour un sou. En revanche, quand Madame Nadine Morano a clairement exprimé qu’elle voulait une France « de race blanche, de culture judéo-chrétienne » et sans trop de mosquées, on a perçu que ça non, il ne pouvait pas le laisser dire sur son plateau. Yann Moix, mais oui le mec qui a succédé à Aymeric Caron,  en perdait la voix et la tête : utiliser le mot « race » serait une ignominie que même Marine Le Pen ne se permettrait pas. Quant à l’envahissement ou l’invasion de la France par des arabo-musulmans,  vilipendée à tort ou à raison par Madame Nadine Morano, ni Laurent Ruquier, ni Yann Moix, ni Léa Salamé ne semblaient y voir le moindre inconvénient. Bref, on leur servait du lepénisme à l’ancienne, un peu moisi de surcroît, et ils peinaient à l’avaler. C’est tout juste s’ils n’avaient pas envie d’appeler Marine Le Pen à la rescousse.

Madame Nadine Morano a tenté de les rassurer in fine en faisant valoir qu’elle est une fervente européenne, favorable au maintien de l’euro et d’une économie libérale, contrairement à l’autre blonde. Mais il était déjà trop tard : le dîner avec Laurent Ruquier est sérieusement compromis. En revanche, Marine Le Pen devrait l’inviter pour lui exprimer sa gratitude dans un restaurant français si possible.

FN, Pérol, Santini : des affaires qui font pschitt

30
justice orsoni fn perol

justice orsoni fn perol

La presse nous apprend la mise en examen par les juges d’instruction du pôle financier, du trésorier du FN Wallerand de Saint-Just, pour « recel d’abus de biens sociaux et complicité d’escroquerie ». Pierre Laurent, montrant le saint respect qu’il a de la présomption d’innocence, oubliant opportunément le Gifco, et autre « espace collectivité » de la Fête de l’Huma, nous dit qu’avec cette mise en examen « les Français découvre le vrai visage du FN ». Relayé par un PS tout aussi amnésique sur ses propres turpitudes, qui prétend que : « c’est tout un système qui est mis en examen ».

Malheureusement, si on se penche sur le déroulement des procédures, dont on ne connaît certes que des bribes orientées publiées par la presse, on ressent rapidement un certain malaise. Le FN, à l’instar de Nicolas Sarkozy, serait-il l’objet d’un traitement particulier à objectifs politiques ? Et l’on a beau tenter d’écarter cette vilaine pensée, difficile de s’en défaire. Sur le fond, le reproche principal  qu’on lui adressait était d’avoir accordé l’investiture aux élections législatives de 2012 sous la condition pour les candidats d’acquérir le « kit de campagne » réalisé par une société à la demande du parti. Escroquerie nous dit-on. Bigre, on aurait plutôt tendance à trouver ça tout à fait normal. Outre que la fabrication du matériel de campagne a un coût, c’est quand même le moyen de maîtriser un peu la communication de ceux qui vont vous représenter. Et l’expérience montre à quel point c’est nécessaire… Ah oui, mais non vous répond-on : « les kits étaient trop chers, les candidats ont été escroqués ». Aucun de ceux-ci ne s’est plaint, et l’on peut légitimement penser qu’au moment du règlement de, ils avaient toute leur tête. Ah oui, mais non vous répond-on encore, il y a détournement de fonds publics : « ces dépenses ont été portées au compte de campagne ce qui a permis aux candidats ayant fait plus de 5 % d’être remboursés d’une partie de leurs frais par l’État ». Raisonnement plutôt bizarre. L’inscription de ces dépenses est obligatoire sur comptes de campagne, déposés à la Commission Nationale de Contrôle. Qui les vérifie minutieusement et les valide, ou pas. La validation étant la condition du remboursement. A priori, la commission n’a rien trouvé à redire.

La chronologie de la procédure peut justifier aussi quelques interrogations. Wallerand de Saint Just a été convoqué par les magistrats du pôle financier au mois de juin pour être mis en examen. Manque de chance, il a fait savoir aux juges d’instruction qu’il y avait peut-être un petit problème. Détail un peu humiliant pour les magistrats, l’infraction visée dans la convocation pour justifier sa mise en examen n’existait plus dans le Code Pénal… Monsieur de Saint Just est donc ressorti comme simple témoin assisté.

Avec une célérité digne d’éloges, et assez rare en période estivale, certains actes d’instruction ont dû être accomplis puisque le trésorier s’est de nouveau rendu au pôle financier le 9 septembre dernier pour y être mis en examen mais sous une autre qualification cette fois-ci : « recel d’abus de biens sociaux et complicité d’escroquerie ». En l’absence d’informations complètes, on se contentera d’émettre de sérieuses réserves sur la régularité de cette méthode qui nécessitait pour le moins réquisitoire supplétif du parquet, et faits nouveaux intervenus depuis l’audition de juin. À nouveau, pénible impression d’une volonté de médiatisation à l’approche des élections régionales. Tout comme l’opportune publication dans l’Obs, d’éléments tronqués de l’audition de Nicolas Sarkozy dans l’affaire Bygmalion. Avec au passage et comme d’habitude désormais, la révélation d’actes de procédure qui n’ont pas encore été notifiés aux avocats de la défense.

Le fonctionnement du parquet financier, et du pôle du même nom continue à entretenir un réel malaise nourrissant l’idée d’instrumentalisation de la Justice à des fins politiques. Isolant ces deux structures par rapport au reste de l’appareil judiciaire. D’où d’autres signaux indiquent plutôt un ressaisissement face aux pressions médiatiques et politiques. Quelques exemples très récents pourraient justifier cet optimisme.

L’affaire dite de la Fondation Hamon, qui durait depuis treize ans (!) vient de trouver son épilogue judiciaire. Relaxe générale par la cour d’appel de Versailles de tous les prévenus à l’exception de l’un d’entre eux sur une petite infraction connexe. Étaient poursuivis entre autres, André Santini et Charles Pasqua. Condamnés en première instance sur un dossier creux à des peines exorbitantes de 2 ans d’emprisonnement avec sursis, 200 000 euros d’amende et 5 ans d’inéligibilité ! Les médias ont annoncé la relaxe. Discrètement et c’est dommage. Les attendus de l’arrêt valaient pourtant le détour. Et les oreilles de certains ayant dû siffler.

Le juge d’instruction d’abord habillé pour l’hiver « s’est contenté d’une vague hypothèse jamais confirmée ». La collégialité de première instance ensuite, qui « s’est satisfait quant à elle d’une supposition encore plus sommaire« . Au procureur enfin qui avait demandé la confirmation des condamnations la Cour répond : « l’hypothèse d’une collusion frauduleuse est loin d’être apparente, et encore moins d’être avérée. Il n’y a aucun élément objectivement suspect ». Le président a ajouté, en ce qui concerne Charles Pasqua récemment décédé, qu’il aurait lui aussi été relaxé. Treize ans de procédure, de lynchage médiatique, de réputation et d’honneur détruits. Tout cela pour constater une évidence.

Le lendemain, ce fut au tour de François Pérol d’être relaxé par le tribunal correctionnel de Paris et de retrouver lui aussi son honneur. Traîné dans la boue par la presse et poursuivi par le parquet financier parce que, crime majeur, il fut secrétaire général adjoint de l’Élysée sous Sarkozy. Les faits qui lui étaient reprochés n’impliquaient aucun enrichissement personnel. Simplement d’avoir pantouflé dans une entreprise privée après son départ de l’Élysée. Personnellement, je n’aime pas trop le pantouflage et les allers-retours pratiqués par la haute fonction publique d’État dont Monsieur Macron constitue un joli exemple et François Pérol un pratiquant régulier. Mais là il s’agit de droit pénal, de l’honneur d’un homme, et pas d’une appréciation des choix d’un Président de la République en exercice. La qualification retenue par le parquet financier était particulièrement tirée par les cheveux. Ce qui n’a pas empêché le procureur à l’audience de prononcer des réquisitions exorbitantes : 2 ans de prison avec sursis, 30 000 euros d’amende et une interdiction définitive d’exercer toute fonction publique !

Troisième exemple qui nous éloigne des affaires politico-judiciaires, le dossier Orsoni. La cour d’assises d’Aix-en-Provence après une audience interminable de plus d’un mois avait prononcé une série d’acquittements dans une affaire de règlement de comptes entre anciens militants nationalistes. Le parquet décida de faire appel. La formalité fut effectuée à la va comme je te pousse et les avocats de la défense relevèrent qu’elle était formellement irrégulière et l’appel par conséquent irrecevable. Confirmation par la Cour de Cassation. Les acquittements sont désormais définitifs. En d’autres temps, la Cour Suprême aurait trouvé une astuce pour rattraper la bourde du parquet. Elle s’est contentée, cette fois-ci, d’appliquer le droit et c’est une très bonne nouvelle.

Ainsi, après le jugement de Bordeaux dans l’affaire Woerth, celui de Lille dans l’affaire DSK, l’arrêt de la cour de Rennes dans Outreau II, il semble que les juges du siège réalisent aujourd’hui le danger qu’il y a à céder à la clameur politico-médiatique ou à la dictature de l’émotion. Certaines mauvaises langues diront que  la perspective de l’arrivée de la droite au pouvoir en 2017 provoque le retour de la sagesse. Ce n’est pas mon avis. Je crois simplement que beaucoup de magistrats mesurent qu’assigner à la justice d’autres objectifs que les siens implique l’abandon des principes qui nous protègent tous. Et dont ils sont les gardiens.

*Photo: Pixabay.

Au cœur des ténèbres

6
vivendum couple-folie

vivendum couple-folie

Cela aurait pu être un scénario de téléréalité. Sur une île, à l’autre bout du monde, que l’on n’atteint qu’à la faveur de plusieurs heures de bateau, au milieu de la forêt tropicale, une maison aux grandes baies vitrées donnant directement sur la mangrove. Les troncs noueux, les feuilles humides, les animaux sauvages et les fleurs vénéneuses s’agglutinent tout contre le repaire de trois humains, une femme et deux hommes, à qui Lazare, un guide aphasique, dispense son maigre savoir sur la région. C’est la mise en scène machiavélique que Thomas Kryzaniac, jeune romancier et musicien discret, met au point page après page dans son Vivarium.

Joseph Rivière, auteur raté comme Paris en est plein, cède un beau jour à la psychose paranoïaque de Matilda, sa jeune maîtresse aimante et ébahie comme Paris en est plein également. Ils quittent tout et s’installent dans cette éprouvette des Caraïbes où ils mènent une vie recluse mais paisible. Pour y apporter une touche de gaité, Rivière convie un de ses rares admirateurs à les rejoindre pour les vacances.
Voilà la version de l’histoire que nous aimerions, le lecteur comme ce jeune homme, croire et ne pas questionner. Mais dans la moiteur de l’île, il perd pied comme ses hôtes. La vie n’y est qu’un simulacre, plus personne ne sait très bien ce qu’il singe: la maladie ou la santé, l’équilibre ou la folie, le mensonge ou la sincérité.
Le narrateur recueille de fausses confessions, tente d’assembler le puzzle de faux événements advenus dans un passé éparpillé entre deux mémoires contradictoires. Et quand il voit son salut dans la fuite, la mer démontée l’empêche de laisser Rivière et Matilda s’entredévorer. Il fait demi-tour, plonge plus profond encore dans cette autarcie misanthrope. Ils sont l’Adam et l’Ève de l’Enfer, leur union dessine le vrai visage de l’homme.

« J’ai rencontré Matilda au milieu d’un cauchemar. Je n’aurais pas pu la rencontrer ailleurs. » note-t-il en prévision d’un documentaire sur Rivière qu’il ne parvient pas plus à concevoir que la réalité de l’île où il se trouve. C’est vrai: il n’aurait pu rencontrer nulle part cette entité mi-sainte, mi-diabolique, sinon face à lui-même. Matilda est  le reflet d’une humanité telle qu’elle se voit, se supporte, s’aime et se déchire.  Le reflet de notre humanité éternellement ambivalente, de l’amour que nous sommes incapables d’éprouver sans haine, de cette sauvagerie fondamentale dont aucune civilisation ne s’est jamais départie. Lorsqu’on retrouve le corps de Lazare bestialement assassiné, personne ne se fatigue à chercher un coupable: tout le monde l’est plus ou moins.
Le psychiatre, image de la raison convoquée en catastrophe, démissionne lui aussi. Une crise en appelle une autre, la folie comme une hydre pénètre et sort de sa tanière sans jamais s’épuiser.

Vivarium est une cosmologie maléfique. Un roman lourd, profond, habité et mené d’une poigne de fer.

Thomas Kryzaniac, Vivarium – L’Âge d’Homme

Vivarium

Price: ---

0 used & new available from

*Photo: Flickr: Jean-Daniel Echenard

 

Bande de filles

6
much love ba

much love ba

Depuis son interdiction par les autorités marocaines, Much loved a gagné une sorte d’aura sulfureuse qui ne doit en aucun cas occulter la réalité d’un film qui se garde d’être une œuvre « sociale » ou de défendre une thèse. En choisissant de s’intéresser au quotidien de quelques prostituées de Marrakech, Nabil Ayouch n’a pas cherché à édicter de grandes sentences sur la prostitution.

Ce qu’évite très habilement le cinéaste, c’est de plaquer un discours préétabli sur ce qu’il filme. A l’inverse de nombreux films qui se contentent d’illustrer une thèse avec des personnages stéréotypés et des situations caricaturales (exemplairement, le Bande de filles de Céline Sciamma), Ayouch effectue le mouvement inverse : il cherche d’abord à faire vivre de véritables personnages et c’est à travers la vérité qui émanera d’eux que pourront se dessiner et se deviner les dysfonctionnements d’une société.

Avec beaucoup d’énergie, il emboîte le pas de prostituées marocaines qui partagent leurs nuits entre des fêtes privées avec de riches saoudiens ou dans des boites de nuit en compagnie d’européens plus ou moins fortunés. Très vite, les figures de Noha, Randa et Soukaina se détachent et le cinéaste trouve le rythme de son film à travers leurs échanges verbaux, leurs répliques cinglantes, leur humour, leurs chamailleries… Les trois comédiennes sont extraordinaires de vitalité et portent littéralement sur leurs épaules un film étonnamment cru (dans le cadre du cinéma arabe) qui évite à chaque instant les écueils du naturalisme sordide ou de la complaisance « victimaire ».

Much loved est d’abord un film de corps à la fois objet de tous les fantasmes mais également de toutes les craintes : ces corps de femmes que toute une société semble vouloir avilir, posséder, violer (la terrible scène avec le flic corrompu) ou ignorer à l’instar de la mère de Noha qui finit par lui fermer la porte de la maison car elle craint la pression du voisinage.

Alors qu’on retient surtout de longues séquences rythmées par la musique, les danses où les corps se cherchent, s’aimantent et se repoussent ; Ayouch parvient par petites touches à pointer du doigts les dysfonctionnements d’une société dans son ensemble : le poids des inégalités sociales avec ces riches saoudiens qui viennent s’enivrer d’alcool, de drogue et de prostituées pendant que leurs épouses restent au pays (on les imagine d’ailleurs voilées de haut en bas!) mais aussi la prostitution infantile, l’économie très particulière qu’engendre la prostitution (c’est Noha qui nourrit toute sa famille mais elle est paradoxalement rejetée en raison de sa « profession »), la corruption…

Cette chronique est aussi âpre que joyeuse : il faut souligner que le film est bourré d’humour et que ces filles témoignent toujours d’une grande vitalité, même dans les malheurs les plus extrêmes. Mais elle n’est sans doute pas parfaite. Ayouch peine parfois à dépasser le cadre de la chronique réaliste et de la succession de saynètes.  Pourtant l’énergie qui s’en dégage séduit constamment. D’une certaine manière, le cinéaste est à l’image de Saïd, le chauffeur de ces dames : toujours présent mais avec une certaine distance, une réserve pudique. Jamais il ne juge ses personnages mais il refuse également de s’apitoyer sur leur sort. Son regard est à la fois distant mais complice et bienveillant.

Porté par une mise en scène serrée qui parvient à épouser le mouvement de ces femmes magnifiques, Much loved séduit par sa capacité d’empathie et par une manière de pointer les maux d’une société sans avoir recours aux grands prêchi-prêcha moralisateurs et larmoyants.

A l’image de ses personnages, Nabil Ayouch réalise un film qui frappe par sa grande dignité…

 Much loved (2015) de Nabil Ayouch avec Loubna Abidar, Asmaa Lazrak, en salle depuis le 16 septembre.

 

 

Tirez sur Simenon !

11
simenon maigret pipe

simenon maigret pipe

Tous les biographes de Georges Simenon ont parlé de son frère cadet, Christian, qui a été un membre actif de Rex, l’organisation pro-hitlérienne de Léon Degrelle, et qui a participé à l’effrayante tuerie de Courcelles, le 18 août 1944. Dans celle, importante, qu’il a publiée en 1992 chez Julliard, Pierre Assouline a d’ailleurs consacré de nombreuses pages à Christian et a fort bien montré la complexité des relations existant entre les deux frères (ils ont trois ans de différence).

Tous les biographes ont aussi évoqué en long et en large les faits et gestes du romancier liégeois durant la Seconde Guerre mondiale, loin de toute complaisance, et ont notamment mis en exergue les contrats qu’il avait signés avec la Continental, une société de production française financée par des capitaux allemands, pour l’adaptation cinématographique de plusieurs de ses livres. Et ils ont tous dit à quel point l’homme Simenon a été opportuniste, qu’il a sans cesse veillé à soigner ses propres intérêts, qu’il a été extrêmement soucieux de son image de marque… Ou encore, sur un autre registre, qu’il a adoré fréquenter les bordels. Des sujets qui n’ont jamais été tabous et que les innombrables lecteurs de Georges Simenon, fanatiques ou non, connaissent depuis belle lurette.

En 1994, le dramaturge Jean Louvet s’en est du reste inspiré pour écrire une pièce qui porte un titre des plus simples : Simenon. Laquelle pièce, bien qu’elle regorge de défauts, a le mérite d’être le fruit d’un long travail de recherche sur le romancier, sur son frère maudit et sur Mme Simenon mère, dont on croit savoir qu’elle a toujours préféré Christian à Georges.

Or voilà que ces jours-ci est paru un ouvrage que son auteur, Patrick Roegiers, présente comme un « roman » : L’Autre Simenon. Pour en justifier l’appellation, Patrick Roegiers invente deux ou trois épisodes de la vie de Georges et de Christian, et s’autorise diverses entorses à la vérité historique, ne serait-ce qu’en faisant mourir Christian sur le front de l’Est, alors qu’en réalité, il a été tué en Indochine, en automne 1947, après s’être engagé à la Légion étrangère.

Cette seule entorse est inadmissible. Elle l’est d’autant plus que cet ouvrage n’apporte rien de nouveau ni d’original sur les sujets abordés, qu’au contraire il charrie des lieux communs, des approximations, des trivialités et des erreurs formelles, qu’il est dénué de perspective, sinon celle de nuire gratuitement et méchamment à l’image et à la réputation du père de Maigret, en laissant entendre, sans la moindre justification ni la moindre preuve, que les exactions commises par Christian  auraient pu peser sur sa carrière et que donc Georges Simenon a tout fait, et de manière systématique et « extravagante », pour en effacer la mémoire. Mais sur quoi se fonde Patrick Roegiers pour se permettre cette assertion ? Dans quel but cherche-t-il à accabler Georges Simenon, à le rendre si antipathique ? Quelle est la raison sérieuse de sa hargne contre lui ? Et à supposer même qu’elle soit motivée, quel est l’intérêt de s’y attarder ?

Ce qui aggrave le cas de Patrick Roegiers, c’est que son prétendu roman est très mal écrit, qu’il est bourré de scories impardonnables, de métaphores douteuses (elles abondent à grand renfort de « comme » ou de « tel ») et de jeux de mots stupides. Du genre : « songeait-il intérieurement » (p. 35), « Degrelle le secouait comme un pruneau » (idem), « le bouillant Bouillonnais » (p. 38), « son cœur avait bon dos » (p. 156), « son sang coulait dans ses veines tel un mauvais vent » (p. 163), « Édouard était blanc comme un cachet d’aspirine » (p. 195), « des larmes de sang coulaient à gros bouillons à Bouillon » (p. 196)… Qu’un éditeur aussi renommé que Grasset ait laissé passer des inepties pareilles a de quoi jeter un discrédit sur la profession…

En un certain sens, Patrick Roegiers a le droit de dire dans un livre tout ce qu’il a envie de dire sur les deux Simenon, y compris n’importe quoi (« écrire n’importe quoi, notait Julien Green dans Partir avant le jour, est peut-être le meilleur moyen d’aborder les sujets qui comptent »). Mais ce n’importe quoi, il est, depuis quelques semaines, en train de le répandre également sur un ton de procureur dans les médias et dans les librairies, partout où il est invité et où il est reçu comme le champion et le dépositaire de la bonne parole, accumulant les contrevérités historiques et les bévues, traitant Georges Simenon de « menteur invétéré » et d’« inventeur démoniaque », accusant tous les bourgmestres de Wallonie d’avoir été séduits à l’époque par les sirènes du rexisme, tous sans exception, faisant l’incroyable amalgame entre le mouvement de Léon Degrelle et celui de Bart de Wever, prétendant que les héritiers de Georges Simenon entretiennent le secret…

Et ces mêmes médias, aveuglés, obnubilés, tombent à de rares exceptions près dans le sinistre panneau et répercutent toutes les âneries et toutes les vitupérations de Patrick Roegiers, comme s’ils les avalisaient à leur tour et les accréditaient sans réserve – signe révélateur et terrible d’une intelligentsia devenue médiocre et frileuse, et n’ayant plus qu’une culture de façade.

Le triomphe de l’imposture intellectuelle.

Et celui, en même temps, du simulacre en littérature.

Triste. Triste à en pleurer !

L’autre Simenon de Patrick Roegiers, Grasset

L'autre Simenon: roman

Price: ---

0 used & new available from

*Photo: flickr: CHRIS DRUMM

L’homme qui s’était perdu de vue

3
lorient ocean ponton

lorient ocean ponton

On peut avoir, parfois, envie que tout s’arrête. De disparaître, de se confondre avec la banalité des choses ou au contraire de fuir le plus loin possible. Ce thème très contemporain est presque devenu un genre littéraire en soi et compte quelques chefs d’œuvres récents si l’on songe, sur des modes différentes, à L’Homme qui dort de Perec ou à Je m’en vais de Jean Echenoz. L’important, dans ces deux cas, n’est pas tellement de savoir pourquoi l’on fuit  mais la manière dont on le fait.

Pour son premier roman, Changer d’air, Marie Guillot a choisi de nous raconter l’histoire d’un professeur qui décide de ne pas faire sa rentrée scolaire dans un lycée de Lorient. La raison, ou plutôt le prétexte, c’est une femme qui tombe dans le bassin du port, de manière ridicule : « Tandis qu’à quelques mètres de là, trop loin pour que je puisse entendre les clapotis de ses semblants de brasse, trop près pour que j’oublie ce qu’elle avait de sordide à offrir, une femme luttait contre le poids de son sac et ses vêtements trempés pour regagner le quai, se relever, espérant si fort que personne ne l’aurait vue. »

A partir de ce moment, le narrateur qui s’appelle Paul Dubois comme tout le monde, passe la journée dehors, rentre le soir chez lui, retrouve Aude sa femme vaguement artiste et ses deux jeunes fils. Il ne raconte rien à Aude, il lui fait même l’amour comme d’habitude et puis il s’en va, emmenant avec lui dans sa voiture les Dialogues de Platon et des cartons contenant les innombrables clichés qu’il a pris de la mer, des vagues, de l’horizon. Il ne va pas bien loin, en fait jusqu’à Nantes, pour voir un ami. C’est fou ce que Nantes peut être dépaysant quand on décide surtout de s’intéresser aux mouvements de foule dans la gare pour faire la nomenclature des voyageurs dans des tableaux à deux entrées qui permettent toutes les combinaisons possibles et recréer ainsi d’autres personnages. Ou que l’on choisit un F2 au dernier étage d’une résidence moderne pour regarder par le Velux de la salle de  bain les clochers de la Cathédrale.

Marion Guillot excelle dans la manière froide et ironique pour décrire un homme dont on peut penser qu’il s’accroche désespérément à la banalité des choses afin ne pas sombrer dans un désespoir qui affleure sous le givre d’un style parfaitement maitrisé : « Je ne reprends pas toujours mon livre, trouve la force de m’observer nu, éventuellement de me détailler dans le silence que viennent rompre les gouttes qui s’échappent du robinet, à intervalles réguliers, toutes les six secondes, quand j’ai mal refermé. J’aime les choses régulières. »

Paul est tour à tour ridicule, inquiétant, émouvant. Il pourrait très bien devenir un saint ou un tueur en série, un stylite ou un psychopathe. Il sera juste Paul, un homme de notre temps, notre semblable, à qui une sorte de baisse de tension a donné l’envie de se perdre de vue. Les psychologues, les sociologues ont des noms pour ça qui rassurent car ils enferment un comportement dans un cadre connu : escapisme, anomie, dépression. Marion Guillot, elle, se garde bien de donner une clef, sans doute parce que pour Paul, il n’y a ni clef, ni serrure, ni porte. Comme pour nous tous.

Changer d’air de Marion Guillot, Editions de Minuit

Changer d'air

Price: ---

0 used & new available from

*Photo sipa: numéro de reportage: 00629243_000024

 

Des livres et nous

13
beigbeder livre conversation

beigbeder livre conversation

Il existe deux sortes de littérature, la chasse gardée des professeurs, un territoire où l’érudition a pris le pouvoir et puis l’autre, la vagabonde, celle qui ne s’apprend pas sur les bancs de l’école. Une littérature réfractaire, marginale, insoumise qui préfère les chemins de traverse aux autoroutes de la pensée. On plaint ceux qui n’ont lu, de toute leur vie, que des livres à concours. Ces certificats de bonne conduite qui servent juste à passer en classe supérieure.

Tout bon élève qu’il fut, Frédéric Beigbeder a toujours aimé lire dangereusement. De son enfance bourgeoise, il a gardé le goût de l’interdit et cette pointe de snobisme, signe d’une inguérissable nostalgie. Le meilleur CV pour renifler la littérature dite de qualité. Quel écrivain français a l’audace en 2015 de citer Paul-Jean Toulet, Frédéric Berthet, Michel Mohrt, Albert Cossery ou Bernard Frank sans passer pour un esthète décadent ? Ce garçon est un désaxé assurément, il vénère les stylistes dans une époque qui couronne une écriture anémiée.

Dans « Conversations d’un enfant du siècle » aux Editions Grasset, il nous fait partager quelques rencontres du troisième type, avec des écrivains vraiment hors catégorie (Sollers, Schuhl, Matzneff, Tom Wolfe, Jay McInerney, Bret Easton Ellis, etc…). Hors-piste garanti à partir d’une trentaine d’interviews enregistrées entre 1999 et 2014 plus quelques fantaisies posthumes (Fitzgerald ou Bukowski). Un exercice potache dont il est coutumier, une manière d’entretenir son rôle de trublion des lettres. Ses masques ne tromperont personne. Beigbeder n’est jamais aussi sérieux que lorsqu’il passe les livres au filtre de sa sincérité. Il réussit à s’approcher au plus près du processus de fabrication. Il entre par effraction dans les bibliothèques et ne se contente pas d’un balayage de surface. Il nous fait vraiment pénétrer dans les coulisses de la création. Avec lui, on visite les catacombes. Dans ces entretiens agréablement décousus, il se révèle surtout un confesseur diabolique. Un redoutable intervieweur.

Ne vous fiez pas à son air bêta, de grand dadais des beaux quartiers, ses questions ont la rondeur assassine de Philippe Bouvard dans les années 70. Chez ces drôles de paroissiens, il traque la faille pour nous les faire encore plus aimer. Un manipulateur hors-pair qui réussit à dévoiler beaucoup sur les maniaques du secret que sont les écrivains. Il n’y a pas plus cachotier qu’un romancier. Pour trouver une trace de vérité chez eux, il faut beaucoup creuser. C’est ce que fait Beigbeder avec ses armes à lui, le charme, la connivence et l’auto-flagellation, un art dont il abuse pour arriver à ses fins. Le résultat est délicieux d’intelligence, de bouffonnerie et de découvertes. Ces conversations prennent une dimension historique. L’Education nationale devrait s’en emparer et les diffuser largement. Comment résister à un déjeuner avec Bernard Frank à la Méditerranée, ce flemmard de génie dont la discussion dérivait sur Sagan, le vin, Sartre et les jolies serveuses ? Comment ne pas tomber sous le charme égyptien d’Albert Cossery, prince sans palais, résident permanent de l’hôtel La Louisiane ? L’unique révolutionnaire de St-Germain-des-Prés dont la mémoire parfume la rue de Seine. Comment ne pas s’incliner devant Matzneff imitant Arletty et théorisant sur la science des titres ?

Ce livre fourmille d’anecdotes savoureuses, de détails vestimentaires, de lieux de vacances méconnus, les happy few seront à la fête. Ne prenez pas cette légèreté pour de l’insignifiance car la littérature se nourrit de ces fragments de vie. Quand Jean d’O lui avoue s’habiller chez Cifonelli et se parfumer à L’Eau de Lanvin, le maître de St-Fargeau nous ouvre les portes de son œuvre. On ne peut décidément rien cacher à Père Frédéric.

Conversations d'un enfant du siècle: couverture bleue

Price: ---

0 used & new available from

*Photo: numéro de reportage:00700825_000022