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Culture no pub

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publicité ONU Sao Paulo

Vous voulez une ville propre ? Vous aurez mieux encore, une ville épurée, nue et virginale à la fois, après que le dernier centimètre carré d’espace publicitaire aura été éliminé de sa surface. Sans prendre trop de risques, on peut affirmer qu’il s’agit là d’un souhait cher à la majeure partie des citadins, sinon d’une nouvelle utopie. Affranchis de la violence générée par les procédés publicitaires – pollution visuelle, incitation à la surconsommation et au conformisme, gaspillage –, nous redeviendrions tous des citoyens responsables, créatifs et généreux. Des associations telles que « Paysages de France », qui dénonce « le décor de la barbarie » dans lequel nous sommes forcés de vivre, ou « Résistance à l’agression publicitaire », qui n’hésite pas à mettre sur le dos des publicitaires l’augmentation des inégalités ou l’explosion de l’obésité, en sont persuadées. Peut-être ne se trompent-elles pas complètement.

Certes, c’est un peu exagéré. Certes, il y a des luttes plus urgentes à mener. Mais nous aurions tort de négliger l’avertissement de Philippe Val : « La laideur anesthésie l’intelligence, étouffe insidieusement la joie de vivre, pourrit lentement nos facultés d’émerveillement, nous transforme en carpettes intellectuelles… » Dans son rapport à l’Assemblée générale de 2014, l’ONU renchérit sur cet avis. Les pays membres y sont mis en garde contre « les obstacles que la publicité et les pratiques de marketing soulèvent pour la jouissance des droits culturels, en particulier le droit à l’éducation, le droit à la liberté artistique, le droit de jouir et d’avoir accès au patrimoine culturel et le droit de choisir son mode de vie ». Reste que, là où il a été expérimenté, le bannissement de la publicité extérieure n’a pas suffi à régler les déséquilibres de l’espace public.[access capability= »lire_inedits »]

L’exemple de São Paulo, ville pionnière dans la lutte antipub, l’explique bien. L’enlèvement de quelque 15 000 panneaux d’affichage et 300 000 enseignes publicitaires au cours de la seule année 2007 y a provoqué une euphorie. Seulement, une fois cette exaltation dissipée, il a fallu affronter le rude résultat de la Clean City Law édictée par le maire de la métropole, Gilberto Kassab. D’un côté, le grand nettoyage a dévoilé la gracieuse architecture de vieux immeubles jusque-là tapissés de néons mais, de l’autre, il a exhibé une jungle de béton entourée de favelas. Un panorama du désastre urbanistique et social qu’aucun des habitants n’a véritablement envie d’affronter au quotidien. Nazia Du Bois, ancienne cadre publicitaire de la municipalité, évoquait « une crise d’identité » qui a touché la plus grande ville brésilienne. Malgré tout, 70 % des Paulistes continuaient d’approuver la mesure antipub radicale cinq ans après son introduction. Reste que la guerre antipub à São Paulo a commis une erreur stratégique en retirant les images publicitaires sans les remplacer par d’autres formes, plus esthétiques, d’un nécessaire cache-misère. Il faut croire que l’homme, comme la nature, a horreur du vide…

À quoi ressemble une ville sans pub ? On peut s’en rendre compte en regardant « Tokyo No Ads », projet récent de Nicolas Damiens[1. À voir sur le site www.journal-du-design.fr.]. Le designer français a effacé numériquement tous les logos et toutes les enseignes lumineuses de la capitale japonaise en laissant toutefois apparaître leurs supports phosphorescents vides. « On dirait une geisha sans maquillage », a résumé un commentateur. Doit-on finalement se résoudre à proclamer, avec Jacques Séguéla, que la pub apporte à la ville « l’info, la couleur, l’humour, la joie de vivre, le partage, le talent et favorise le vivre-ensemble » ? Sûrement pas.

Deux initiatives artistiques menées à New York et à Paris tentent de démontrer que la publicité extérieure ne représente pas l’horizon indépassable de notre imaginaire collectif, pas plus qu’elle n’apaise notre timide aspiration à reprendre aux mains privées ce qui nous appartient légitimement – les rues, les places, les couloirs du métro, qui sont des lieux de rencontre et d’interaction sociale. Surtout elles nous obligent à réfléchir sur l’essentiel : qui fait les villes ? David Harvey, géographe britannique et grand classique de la subversion, rappelle à qui veut bien l’entendre : « La liberté de faire et de refaire nos villes autant que nos vies est un des droits de l’homme à la fois les plus précieux et les plus négligés. » À New York, le collectif Re+Public, réunissant des urbanistes, des concepteurs multimédias et autres aerosol artists, a fait le pari de réorienter l’attention de plus de 5 millions d’utilisateurs quotidiens du métro. Grâce à une application « NO AD » téléchargeable gratuitement depuis le site du collectif[2. À télécharger sur le site www.republiclab.com.], chacun est libre de remplacer les panneaux publicitaires par des œuvres de street art. L’objectif ? Démocratiser l’environnement visuel, donner aux gens la possibilité de choisir entre un message à impératif commercial et le graffiti. Les créateurs ne cachent pas qu’ils se sont inspirés du film culte des années 1980 Invasion Los Angeles, qui montre des humains indifférents à leur sort, abrutis par l’ubiquiste propagande subliminale. Les révoltés de Re+Public songent à présent à concevoir des lunettes 3D, semblables aux Google Glass, qui donneraient à voir aux passagers du métro des pièces d’art graphique en trois dimensions.

Plus modestement, l’artiste français caché derrière le pseudonyme d’Étienne Lavie a temporairement investi des panneaux publicitaires en y affichant des toiles de grands maîtres – d’abord à Paris où, l’année dernière, Jeunes Filles au piano couronnait la sortie du métro Anvers quand Les Larmes de saint Pierre du Guerchin dominait le périphérique, puis à Milan où La Cène de Léonard de Vinci a couvert la façade d’un immeuble. Forte de son succès mérité, la série baptisée OMG Who Stole my Ads ? (Oh, mon Dieu, qui a volé mes pubs ?) devrait connaître une suite prometteuse à Amsterdam, Londres et Madrid. Il faudra néanmoins demander pourquoi nous avons accepté qu’un Renoir géant soit de nouveau remplacé par une photo de godasses de sport. Comme si le conditionnement marketing de longue date avait réussi à nous faire sentir à l’aise dans le moche et dans le trivial, plutôt que dans le sublime.

Et s’il était possible, au contraire, de substituer durablement à tous les signes commerciaux les chefs-d’œuvre de notre patrimoine ? Et si nos villes et villages méritaient une réhabilitation urbaine en lieu et place du camouflage publicitaire qu’ils subissent ? Voilà l’hypothèse audacieuse à laquelle nous exposent les semeurs de troubles antipub. Et les régions du monde qui ont décidé d’imiter l’expérience de São Paulo sont de plus en plus nombreuses – les États du Vermont, du Maine, d’Hawaii et d’Alaska aux États-Unis, Chennai en Inde du Sud, Bristol en Angleterre, Grenoble et, last but not least, Téhéran.

En France, une nouvelle loi interdit, depuis le 13 juillet dernier, les panneaux publicitaires dans les communes de moins de 10 000 habitants, suscitant toutefois des controverses. En effet, s’il y a lieu de se réjouir de la disparition programmée de pancartes qui indiquent tous les 10 mètres où trouver une chambre d’hôte ou un producteur de melons, il est également justifié de s’étonner que le dispositif prétendument « écolo » épargne les grandes enseignes. Or les écrans à cristaux liquides, qui consomment selon « Résistance à l’agression publicitaire » autant d’électricité que trois familles, continueront à défigurer les paysages périurbains. Preuve qu’en matière de lutte antipub nous en sommes à nos débuts balbutiants et maladroits.[/access]

*Photo : Humbert

Carton rouge pour Michel Platini à la FIFA

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Platini Blatter Fifa

Ça flingue à tout va dans la planète foot ! Cet été, après le démission forcée du président de la FIFA, Sepp Blatter, mis en cause par la justice des Etats-Unis dans un scandale de corruption de dirigeants de fédérations exotiques, l’idole du football français Michel Platini, président de l’UEFA semblait  promis à une élection de maréchal à la présidence du football mondial. Le storytelling d’une victoire annoncée, celle d’un Monsieur propre capable de nettoyer les écuries d’Augias du football-business, était tellement convaincant que le gouvernement français s’est précipité pour soutenir la candidature du N° 10 le plus célèbre de l’histoire du football tricolore (seuls les vieux pépés de ma génération peuvent encore juger injuste l’oubli dans lequel est tombé Roger Piantoni, inter gauche de la dream team de 1958, celle de Raymond Kopa et Just Fontaine)…

Aveuglés par l’admiration justifiée qu’ils portaient à l’ancien joueur, et à sa reconversion réussie comme entraineur, puis comme dirigeant de club, les observateurs de la planète foot ont négligé un fait majeur : l’argent qui désormais coule à flot dans les caisses des instances dirigeantes du football mondial, essentiellement issu de l’explosion des tarifs des droits de retransmissions télévisées des grandes compétitions, peut faire perdre le sens de la mesure et de la décence au plus vertueux des petits gars sortis du prolétariat à la force des crampons. Seule exception : Aimé Jacquet, héros modeste et génial de la victoire française à la coupe du monde de 1998.

Tous les chasseurs le confirmeront : rien n’est plus dangereux qu’un vieux sanglier blessé. Sentant sa fin prochaine, il met toute ses dernières forces dans la destruction du tireur imprécis… Sepp Blatter l’octogénaire sait parfaitement que son temps est fini, mais il ne veut pas quitter la scène sans démolir celui qu’il juge responsable de son éviction, Michel Platini. De son repaire zurichois, le Suisse le plus connu après Roger Federer distille pendant tout l’été des informations relatives au comportement du Français, qui fut son ami et son obligé, dans les instances du football européen et mondial. Des fuites opportunes révèlent que Michel Platini, désireux, après le succès organisationnel de la Coupe du Monde 1998 en France, de trouver sa place dans les instances du football européen et mondial, avait soutenu Sepp Blatter pour succéder à Joao Havelange à la tête de la FIFA, et sollicité peu après un contrat d’un million de francs suisses annuels pour « conseiller » le nouveau président sur l’harmonisation du calendriers des grandes compétitions. « Tu veux combien ? » demande Blatter, «  Un million ? » «  Un million de quoi ? »  rétorque le Suisse ? « De francs ? De dollars ? De roubles ? ». L’accord (oral) se conclut sur une rémunération d’un million de francs suisses annuels pour ces précieux conseils. Le contrat se poursuit jusqu’en 2002, alors que Platini est entré dans les instances du football européen, ce qui le place dans une situation de conflit d’intérêts, particulièrement lorsque, devenu président de l’UEFA, il demande à la FIFA, en 2011, le versement de deux millions d’arriérés de salaire de son activité de conseil… Fine mouche, Blatter paie sans discuter (deux millions de francs, même suisses, c’est une part infinitésimale du budget de la FIFA, qui brasse chaque année environ 1500 millions de dollars), estimant que cette casserole accrochée aux basques d’un potentiel rival pouvait toujours être utile. Ces révélations conduisent le comité d’éthique de la FIFA a suspendre le Français pour 90 jours de ses activités au sein des instances où il siège, la présidence de l’UEFA, et le comité directeur de la FIFA. Cette sanction paralyse la campagne de Platini, interdit pour trois mois de solliciter les suffrages de ses pairs pour une élection prévue pour le 26 février 2016. En octobre, Platini contre attaque en donnant au «  Monde » un entretien exclusif, où il fait argument de son mépris total des questions financières pour justifier le fait d’avoir attendu dix ans pour réclamer son dû à Sepp Blatter. L’intervieweuse, la subtile Raphaëlle Bacqué, note alors que l’épouse de Platini, dans un geste théâtral opportun, lève les yeux au ciel pour confirmer la nullité de son mari en matière d’économie domestique. Cette communication de crise fait pschitt, et le dispositif électoral de Platini se fissure. L’UEFA, jusque là apparemment unie derrière son président, se fissure : la puissante fédération britannique, déjà fort mécontente de l’attribution de la coupe du monde 2018 au Qatar, en faveur de laquelle Platini s’est prononcé annonce qu’elle soutien le Cheikh Salman Al Khalifa, président bahreini de la fédération asiatique. Dans une manœuvre désespérée pour sauver sa candidature, Platini avance, pour l’UEFA, la candidature de son adjoint, l’avocat suisse Gianni Infanti, qui se retirerait en sa faveur s’il était blanchi par la justice.

Dès le lendemain, Blatter repart à l’attaque dans un entretien à l’agence russe ofiicielle TASS, accusant Platini d’avoir été le principal artisan de la victoire du Qatar pour 2018, privant les Etats-Unis de l’organisation de la coupe du monde, un deal que Blatter avait conclu dans un coup diplomatique à sa façon : aux USA 2018, et aux Russes 2022…

Le gouvernement français reste silencieux sur ces dernières péripéties, visiblement sonné par les sulfureuses révélations sur le gentil Platoche. On ne s’était pas aperçu, dans les hautes sphères française que le système mondial du football, c’est l’ONU en pire : chaque pays, quelque soit sa puissance et sa contribution aux institutions dirigeantes, dispose d’une seule voix dans l’élection du président. C’est la porte ouverte à la corruption généralisée de dirigeants sportifs de pays faillis, sous couvert de soutien au football de nations sans moyens. Et ce parlement mondial du ballon rond n’a même pas l’équivalent d’un Conseil de sécurité où les puissances dominantes peuvent limiter les nuisances des magouilles sordides au sein de l’assemblée générale. Sepp Blatter est, certes, une sorte de parrain mafieux du foot mondialisé, mais Platini vient de démontrer qu’il n’avait pas la carrure pour lui succéder, et encore moins pour transformer ce monde de voyous en une ONG humanitaire.

*Photo : SIPA.AP21804892_000004

La Petite Sirène, seule d’un côté de la rive

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syndrome de Stockholm

Il y a des gens avec qui on n’a pas toujours été d’accord, loin de là, mais qu’on aime bien, et dont on voudrait que jamais ils ne nous fissent ressentir du chagrin et de la pitié. Philippe Lançon, à qui je dois d’avoir lu quelques bons livres, en fait partie. Philippe Lançon qui a survécu à l’attaque contre Charlie Hebdo, et qui, sans doute, en souffre encore dans sa chair et son âme. Pour rien au monde, on ne voudrait l’accabler… Mais voilà, invité par Alain Finkielkraut, qui, ce jour-là  plus qu’aucun autre, déploya des trésors de bienveillance, de tact et de retenue, le critique littéraire déclara publiquement au sujet de l’attentat du 7 janvier : « Qu’est-ce qu’on a fait pour en arriver là ? Qu’est-ce qui n’a pas marché dans notre contrat social (…) pour que des enfants français en arrivent à entrer dans de tels délires ? » (France Culture, émission Répliques du 12 septembre 2015, 17’)

Enfants, les frère Kouachi ? Un délire, la mise à mort de toute une rédaction (comme le firent les nazis à Vienne en 1938) ? Et ce serait nous qui aurions fait quelque chose ? J’ai tremblé en entendant cela. Et j’ai pensé au fameux syndrome de Stockholm.

Bien sûr, c’est un abus de langage. Prolongement des travaux de Sandor Ferencsy et d’Anna Freud sur l’identification à l’agresseur, le syndrome de Stockholm (en référence à une jeune Suédoise qui avait pris fait et cause pour l’homme qui l’avait prise en otage) correspond à des situations précises auxquelles l’attentat contre Charlie ne correspond pas pleinement. Mais l’expression est passée dans le vocabulaire courant, et le débat sur la dimension réflexe du phénomène déborde largement la seule question « psy ». Stockholm et son syndrome sont-ils nécessairement notre destin ?

L’attitude de Lars Hedegård, historien, écrivain et polémiste islamo-critique qui publie au Danemark un nouveau livre Attentatet (« L’attentat », éditions People’s book, non traduit en français) – un livre mordant, droit, drôle, et qui précisément ne cède pas à la tentation de l’identification à l’agresseur – ainsi que la réception de ce livre par ses anciens contradicteurs prouveraient plutôt le contraire.

Mais avant d’aller plus loin, revenons sur le parcours de Lars Hedegård.

Après le 11 septembre 2001, puis après l’affaire des caricatures publiées par le Jyllands Posten, l’historien marxiste Lars Hedegård s’est engagé dans une critique frontale de l’islam radical, notamment dans la chronique qu’il tenait dans le quotidien conservateur Berlingske Tidende, ou à travers la publication de livres, tel le retentissant I krigens hus, Islams kolonisering af vesten (2006, éditions Hovedland, on pourrait traduire le titre ainsi : « Notre maison en feu, la colonisation de l’Occident  par l’islam»).

Les prises de positions radicales et parfois provocatrices de Lars Hedegård lui ont assuré de solides inimitiés et quelques déboires. Il est notamment devenu la bête noire du quotidien de gauche Politiken, son rédacteur en chef, Tøger Seindenfaden, assurant entre autres qu’il se « servait de l’affaire des caricatures pour étaler sa paranoïa et sa vision haineuse du monde. » Quant à l’affirmation d’Herdegård selon laquelle « l’islam moderne était une idéologie dans la droite ligne du communisme et du nazisme » ainsi que quelques autres amabilités du même tonneau, elles lui ont valu une plainte au pénal (il fut relaxé en première instance, condamné en appel, et innocenté à l’unanimité par la Cour Suprême). Mais il fut surtout, après quelques vains rappels à l’ordre, viré du Berlingske en novembre 2008, la droite modérée préférant les gens polis et sans histoires. La fatwa progressiste des médias de gauche fut exécutée par le grand quotidien conservateur, dans un intéressant phénomène de capillarité des interdits qui n’est pas l’apanage de la Scandinavie.

L’affaire ne s’arrête pas là, puisqu’une autre fatwa, celle-là littérale et expéditive, avait été émise par les milieux de l’islam radical.

Le 5 février 2013, un faux postier sonne donc à la porte d’Hedegård et sous prétexte de livrer un colis, tire une première fois, puis tente de tirer une seconde fois, visant la tête de l’écrivain. Par chance, le 7,65 s’enraye et le terroriste s’enfuit. A pied. Rappelons tout de même qu’Hedegaard faisait partie des cinq personnes les plus menacées du royaume… et que l’attentat a eu lieu en plein Copenhague.

La police disposait de peu d’indices (une douille) et d’un signalement vague (un jeune homme d’origine étrangère parlant danois sans accent), et ce n’est que grâce à un impressionnant travail de limier qu’elle parvient à identifier l’agresseur, plus de six mois après les faits. Le suspect est ensuite repéré en avril 2014 à l’aéroport d’Istanbul, appréhendé par la police turque, et incarcéré en attente d’extradition (de parents étrangers, l’homme est un citoyen danois).

Entre temps, le personnel du consulat turc de Mossoul est pris en otage par l’Etat Islamique, et le probable auteur de l’attentat contre Hedegård sera remis en liberté, sans doute dans le cadre d’un accord entre l’E.I et la République turque. Le gouvernement danois de l’époque (socialiste) aurait mollement signifié aux Turcs son désaccord. Quant à l’auteur présumé des faits, selon la presse danoise, il serait aujourd’hui en Syrie, libre, et sans doute pas du côté des Russes.

Parmi les réactions à l’attentat du 5 février 2013, notons que le célèbre blog suédois zaramis.se, évoqua cette tentative d’assassinat comme d’un « un acte idiot », que le groupe danois ProjektAntifa y vit « un cadeau fait à la droite » et la très humaniste Rune Engelbreth affirma que « ce n’était là ni une attaque contre la démocratie, ni contre le Danemark ». Qu’était-ce donc alors ?

Une telle succession d’événements et de malveillances aurait pu déclencher chez Hedegård au minimum un certain abattement, voire une spectaculaire conversion à la politique d’apaisement et de compréhension, tellement en vogue dans notre belle Europe. Il n’en est rien, et de l’avis de tous, jamais l’auteur d’Islams kolonisering af vesten et du récent Attentatet n’aura été aussi en verve. Il ne suffit pas de croiser la mort de très près pour abdiquer ses convictions, son talent et son intelligence.

Le plus intéressant dans cette affaire, c’est l’accueil quasi-unanime reçu par le livre, et surtout celui du Berlingske qui avait mis le trop fougueux polémiste à la porte cinq ans plus tôt.

Lisez plutôt : « Un courage absolument décisif pour la survie d’une Europe libre. (…) Les idées de Lars Hedegård ont failli lui coûter la vie. Les âmes faibles se sont tues (…) Lui préfère mourir que se taire. Du fond du cœur, merci ! »

C’est signé Kathrine Lilleør dans le Berlingske Tidende du 8 octobre 2015 et c’est un peu comme si Céline Pigalle, ex-patronne d’I-télé, préfaçait le prochain livre d’Eric Zemmour.

Y aurait-il donc, à l’opposé du syndrome de Stockholm, un syndrome de Copenhague, une identification à l’agressé et non à l’agresseur, et un courage qui de proche en proche gagne les âmes danoises ? Seule sur son rocher des rives de l’Øresund, la Petite Sirène semble désormais refuser le chant des sirènes d’en face. Vous savez maintenant de quel côté de la rive passer les fêtes de fin d’année. Vous y serez, précisément, un peu moins seuls.

Valls, supporter du Barça et de l’indépendance de la Catalogne?

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Une crise diplomatique est-elle en train de couver entre la France et l’Espagne ? Cette question peut sembler hors de propos pour qui n’est pas habitué de la presse ibérique. En effet depuis quelques jours, notre Premier ministre fait les gros titres des journaux de l’autre côté des Pyrénées. La cause : un « confidentiel » publié par le magazine Challenges sous la plume de Nicolas Domenach il y a quelques semaines. Le Premier ministre se serait dit tout à fait favorable à l’idée d’accueillir le FC Barcelone dans le championnat de France de football au cas où, la Catalogne accédant à l’indépendance, il n’aurait plus sa place dans la Liga espagnole. Découverte, cette information n’a évidemment pas ravi en Espagne, à tel point que devant le scandale, l’ambassadeur de France à Madrid a tenu à démentir l’information de Challenges. En l’occurrence, l’ambassadeur est logique, défendant la position officielle de la France, à savoir la non-ingérence dans les affaires d’un pays voisin et membre de l’Union européenne. De fait, spéculer sur la partition d’un pays ami et se réjouir de l’arrivée éventuelle d’un de ses fleurons sportifs dans notre pays n’est guère adroit en la circonstance. La Catalogne venait d’élire un parlement majoritairement favorable à l’indépendance, et l’Union européenne elle-même s’inquiète des risques de déstabilisation du continent. Démentie ainsi par l’ambassadeur, l’affaire aurait pu en rester là. Le problème, c’est que Nicolas Domenach – on le comprend – ne l’a pas entendu de cette oreille et a tenu à confirmer aujourd’hui son scoop. Nous attendons avec impatience la réponse du Premier ministre. Confirme-t-il ses déclarations ? La France n’exclut-elle plus la reconnaissance d’une éventuelle indépendance de la Catalogne ? Par ailleurs, est-il bien raisonnable pour un chef de gouvernement de spéculer ainsi – par amour d’un club de football – sur le destin d’un pays voisin avec un journaliste célèbre, dont on sait qu’il le répètera sans doute ? Si ce n’était pas si grave, le supporteur de football que je suis en sourirait presque.

Front républicain: Marine Le Pen met la pression

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Marine Le Pen Besançon

Marine Le Pen a débuté son tour de France des régions par Besançon, mercredi soir. Florian Philippot l’accompagnait, assistant sagement à la conférence de presse que la présidente du FN donnait en compagnie de la tête de liste frontiste en Bourgogne-Franche-Comté, Sophie Montel. Il y a dix-huit mois, à l’occasion des élections municipales, nous les avions déjà interrogées à Montbéliard. Il semble que de l’eau ait coulé sous les ponts du Doubs depuis février 2014. Car Marine Le Pen, poussée par les sondages qui donnent le FN présent dans toutes les régions au soir du 6 décembre, et favorite elle-même en Nord-Pas-de-Calais-Picardie, a le vent en poupe. Pour elle, alors qu’on en était, à Montbéliard, au stade de la « tripolarisation » de la vie politique, le FN s’installant à la table des deux mastodontes de la vie politique française, cet automne 2015 est le moment du retour à la bipolarisation. Sauf que les deux parties en présence sont aujourd’hui le FN, bien entendu, et l’UMPS de l’autre. Sauf oubli fortuit de ma part, Marine Le Pen n’a pas prononcé, ni lors de cette conférence de presse ni dans la réunion publique qui a suivi, le nouveau nom du parti dirigé par Nicolas Sarkozy. L’UMP reste l’UMP, car l’UMPS est, selon elle, plus vivante que jamais.

Profitant de l’autoroute que lui offrent ses différents adversaires qui la mettent aujourd’hui au centre du jeu politique, misant sur une victoire au second tour de la présidentielle, la présidente du FN met la pression. Que feront ses adversaires dans les régions où le FN sera en tête au soir du premier tour ? Fusionneront-ils leurs listes ? Le moins bien placé – très certainement le PS – se retirera-t-il ? Marine Le Pen feint de ne croire qu’à ces deux hypothèses, éliminant d’emblée la triangulaire qui ferait d’elle, sans doute de sa nièce Marion, et éventuellement de Florian Philippot et de Sophie Montel des présidents de régions. La tactique est grosse comme une maison, mais elle n’en est pas moins efficace. En répétant « ils vont forcément s’allier », la présidente du FN accentue la discorde chez l’ennemi. Une discorde qui est de moins en moins opaque puisque les partisans du front républicain et ses adversaires offrent aujourd’hui au pays le spectacle de leur désaccord. Ainsi a-t-on vu le week-end dernier Jean-Christophe Cambadélis tancer Le Monde, qui s’interrogeait sur les conséquences d’un éventuel abandon du front républicain. Mais si le premier secrétaire du PS tance le Monde, Manuel Valls n’hésite pas à répondre à la question au «  Bondy Blog », estimant que « tout doit être fait pour empêcher le FN de diriger des régions ».

« Tout doit être fait » ? Marine Le Pen dramatise. Pour elle, cette formulation va au-delà d’une éventuelle fusion des listes LR et PS ou d’un retrait réciproque. Et laisse entendre que le Premier ministre ne cacherait plus sa volonté d’interrompre le processus démocratique dans les éventuelles régions que le FN pourrait remporter. « Tout doit être fait ? Par la violence ? », interroge-t-elle, l’air grave. Une manière de plus de mettre la pression, comme on dit en football. En réalité, Marine Le Pen sait très bien que le débat existe au sein du PS à ce propos, que les élus de base ne comprennent pas qu’on puisse envisager de se retirer pour Xavier Bertrand ou Christian Estrosi et disparaître de la vie politique régionale pendant cinq ans. Alors, elle s’invite dans le débat. En interrogeant sans cesse ses adversaires, prenant ainsi le relais du Monde et tous les autres médias, biberonnés à la nécessité du front républicain depuis trente ans par le PS lui-même, Cambadélis en tête, la présidente du FN augmente ses chances de voir exploser ledit front républicain en vol, et d’être élue le 13 décembre lors de la triangulaire qu’elle exclut tactiquement en public, mais à laquelle elle croit très fort. L’UMPS existe toujours, répète-t-elle, la preuve par « des paroles et des actes ». Elle explique que Nicolas Sarkozy n’avait pas souhaité prendre Cambadélis au téléphone après les attentats de janvier « alors qu’il y avait des morts », mais qu’il a en revanche accepté lorsqu’il a fallu s’entendre pour saisir le CSA sur son invitation à l’émission de France 2.

A propos de Nicolas Sarkozy, elle a changé d’avis. Il n’est plus, comme il y a dix-huit mois, son candidat préféré. Désormais, c’est Juppé. Marine Le Pen estime-t-elle avoir vraiment changé de dimension depuis les élections municipales ? Toujours est-il que les défauts qu’elle citait, et qu’elle cite toujours, à propos de Nicolas Sarkozy, lui permettent d’affirmer… qu’il n’est plus un candidat à sa hauteur, devenu « inintéressant en tant qu’adversaire politique ». L’ambition du président de LR n’est plus que « de faire un one-man-show dont le but ultime est de faire marrer la salle » et « ses propres amis ne croient pas en lui ». Ainsi, Alain Juppé, qui est pourtant celui que les sondages annoncent comme le victorieux le plus facile contre elle dans un second tour, devient-il désormais l’adversaire idéal.  Parce qu’il est « le chaînon manquant », « l’enfant naturel de l’UMPS ». Avec Juppé, la boucle est bouclée. Il symbolise la re-bipolarisation de la vie politique évoquée plus haut. Elle contre le maire de Bordeaux, c’est la configuration qu’elle souhaite, au moins publiquement, pour donner corps à l’alternative « FN vs UMPS » qui lui profite tant dans les urnes.

Là encore, il est permis de s’interroger sur la part tactique de cette affirmation. Présenter Juppé comme son candidat préféré, n’est-ce pas, à la manière des médias de gauche, le soutenir comme une corde le pendu ? On imagine fort bien, lors de la primaire, Nicolas Sarkozy dépeindre le maire de Bordeaux comme le candidat de Marine Le Pen, Alain Minc et des Inrocks réunis, ce qui est beaucoup pour un seul homme, convenons-en. D’un autre côté, le positionnement plus au centre, « l’identité heureuse » dont il se fait le chantre, font de Juppé un adversaire idéologique idéal. Difficile, donc, de démêler ici la part de sincérité et/ou de tactique de Marine Le Pen. Nous pouvons seulement en conclure qu’elle est encore en position de jouer avec les bisbilles de ses adversaires, et qu’elle ne s’en prive décidément pas. D’ailleurs, elle fait ainsi oublier adroitement qu’elle est elle-même en bisbilles avec le fondateur de son parti, qui lui réclame deux millions d’euros pour exclusion injuste, et qui a la particularité d’être aussi son propre père. Elle fait oublier aussi que sa nièce Marion ne réfute pas le clivage droite-gauche aussi facilement qu’elle, et que les débats stratégiques au sein de son parti ne sont pas inexistants. Ses adversaires sont les premiers responsables de cette situation. Au lieu de pointer les différends idéologiques du FN, ils ont choisi de décerner au FN le label du souverainisme, lui permettant ainsi de s’élargir. Marine Le Pen aurait bien tort de ne pas profiter d’un tel cadeau.

*Photo : David Desgouilles.

Alain Finkielkraut, le guetteur mélancolique

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Alain Finkielkraut

Innombrables les lecteurs et les auditeurs qui de semaine en semaine, et souvent de jour en jour, suivent ses interventions passionnées. Il s’est donné la charge de considérer notre présent français politico-social et culturel dans des interventions passionnées mais toujours soignées et écrites, inventives et spirituelles, même dans le feu de la parole et du débat, pour lequel il se documente, rassemblant autour de lui notes et citations pertinentes et qui font penser, répliquant à ce qui lui semble faux ou trompeur. Ainsi est-il devenu une sorte de guetteur public inquiet, et qui fait état, avec sincérité ou en renonçant à la pudeur, de son inquiétude tout autant que de ses convictions : « Mon for intérieur, écrit-il, est occupé jusqu’à l’épuisement par une controverse très vive entre l’optimiste et le pessimiste », même si le pessimiste en lui donne souvent l’impression d’avoir le dessus. Le rassemblement de ses chroniques des deux dernières années – avec des notices qui restituent leur contexte – permet utilement d’en juger dans le calme de la lecture et, je crois, de nuancer un peu cette impression en considérant la conception de l’Histoire qui motive ou sous-tend ses diverses réactions et en prenant la mesure du courage qui l’anime et le soutient, lorsqu’il s’exprime à contre-courant de façons de penser ou de dire, que par lassitude ou indifférence on est trop souvent enclin à laisser passer, voire à adopter: ainsi quand il résiste à la tentation de condamner vertueusement François Hollande pour ses fredaines privées, et qu’il argumente de façon répétée en faveur de l’essentielle  distinction entre vie privée et vie publique, si souvent menacée.[access capability= »lire_inedits »]

Son champ d’intervention est au croisement de l’actualité et des ressources de la culture. L’actualité : les déclarations ou décisions des uns et des autres (dirigeants, journalistes, experts, juges), telles qu’elles s’expriment dans les médias et suscitent polémiques ou controverses plus que débats, affrontements dans lesquels l’indignation et la colère fournissent à ces mêmes médias un aliment apte à rassembler des spectateurs (plus que des lecteurs). Les questions d’actualité s’imposent et changent au fil des jours, mais avec des constantes, car ce témoin engagé opère un tri en fonction de son souci propre : l’éducation et la tentation qu’elle connaît de sacrifier l’héritage culturel à des impératifs égalitaristes ; la progression de l’incivilité ; les dérives du journalisme enclin à empiéter sur la vie privée aux dépens des affaires publiques ; la guerre déclarée par les islamistes à la liberté d’expression et de critique, et aux Juifs ; le destin de la nation française et de sa population (thème de son livre précédent, L’Identité malheureuse) ainsi que des nations européennes menacées de voir effacer leur identité.

La culture : ce sont les livres, les œuvres des écrivains et des penseurs, lorsqu’elles relancent la réflexion ou l’appuient, qui lui donnent une portée plus durable que celle de la changeante actualité. On voudrait dessiner ou imaginer en quelques traits la bibliothèque de Finkielkraut, celle dans laquelle il puise pour soutenir ses positions ou relancer sa verve : Hannah Arendt (celle des Origines du totalitarisme ou de La Crise de la culture) et derrière elle Heidegger (j’y reviendrai) ; Vassili Grossman (Vie et destin, Tout passe) ; ces derniers temps Péguy dans la solitude de ses combats, relayé par Camus, celui des interventions publiques comme celui du manuscrit retrouvé du Dernier Homme ; et ses romanciers favoris, qui sont aussi, à travers leurs fictions, des analystes : Milan Kundera ou Philip Roth, dont il dit drôlement, et avec amertume, qu’il est chaque année « le non-lauréat du prix Nobel » de littérature. Et derrière eux Montaigne, le penseur que l’atrocité des guerres de Religion conduit à douter de la validité de ses propres convictions.

À la fin de ma lecture, je suis convaincu pour l’essentiel, et j’admire. Puis je me reprends, je m’en veux d’avoir été emporté.

J’admire la vigilance, la présence d’esprit, l’éloquence – les trouvailles, qui font mouche. Quand, par exemple, déplorant la tendance au nivellement dans le système éducatif et la suspicion jetée sur l’excellence, il ironise sur ce dont sont suspectés les bons élèves – qui par leur talent individuel bénéficieraient d’un « piston interne » ou seraient coupables d’un « délit d’initié » !

Là où je lui donne aussi pleinement raison, c’est quand il s’en prend de façon répétée à l’anachronisme des slogans et des agendas politiques, comme si, pour certains dirigeants et militants, les horloges étaient restées bloquées aux années 1930 : l’antifascisme quand il n’y a plus de fascisme (et quand on a l’expérience de la supercherie de l’antifascisme, qui masquait l’indulgence coupable envers le totalitarisme soviétique, cf. François Furet, Le Passé d’une illusion, et Jean-François Revel proposant plaisamment à un « militant » de ce genre, sur un plateau de télé, de lui indiquer où établir commodément un maquis, et ajoutant : « Mais je ne pourrai pas vous fournir l’armée allemande ») ; le féminisme outrancier ; l’égalitarisme sans frein. Quant aux nations européennes, si riches de leurs cultures et de leur histoire, et dont les affrontements furent si meurtriers, je comprends son souci de les voir risquer de s’oublier elles-mêmes. De même pour l’éducation dans les collèges et lycées, qui n’a pas su se démocratiser sans renoncer à certaines de ses exigences. Et cela ne vaut sans doute pas que pour les matières littéraires, mais tout autant pour les sciences exactes. Dans ces domaines, la vigilance de Finkielkraut est salutaire.

A-t-il pour autant raison de fonder sur ces problèmes le diagnostic d’un sombre « tournant historique » ? L’Histoire, écrit-il, est présente dans la réflexion d’aujourd’hui sous deux formes (p. 9) : « le recueil d’exemples » et « la marche du Temps », assimilée à la vision progressiste. Mais l’Histoire n’est-elle pas tout autre chose? Ainsi ce que les Européens ont récemment éprouvé dans la survenue d’événements imprévus (l’effondrement du système soviétique, les crises financières, l’émigration de masse, le terrorisme islamiste dans le monde et en France même) : événements qui dessinent moins un sens qu’ils ne manifestent combien le réel échappe aux systèmes de pensée. Je sais que c’est justement l’un des axes de sa réflexion, qui s’emploie, dans les polémiques contre la gauche ou contre l’antiracisme d’aujourd’hui, à rappeler les droits de la réalité. Mais cette intention me semble s’égarer quand elle s’en prend à « l’époque », vue sous l’angle « historial », c’est-à-dire heideggérien, celle d’un « déclin » qui selon Heidegger marque l’histoire de l’être. Heidegger : la question n’est pas, comme une analyse placée au centre du livre l’explique, de savoir si on peut encore le lire après les Carnets noirs (noirs à plus d’un égard), mais si son diagnostic sur le moderne et la « technoscience » peut nous éclairer. Et je trouve faible l’argument d’autorité selon lequel, puisque Levinas a continué d’estimer sa pensée, on peut faire de même ; d’autant que Levinas n’a pas connu ces Carnets, et que Finkielkraut ne craint pas de critiquer le désir qu’a Levinas d’« apercevoir les hommes en dehors de la situation où ils sont campés ».

Dès lors, quel est le sens du « tournant historique » actuel sur lequel Finkielkraut veut nous alerter ? Ce ne peut guère être qu’une manifestation supplémentaire, plus catastrophique encore peut-être, de l’égarement dans lequel l’Occident serait engagé depuis… Platon ? Descartes ? Depuis l’avènement, donc, de la « technoscience » (technoscience dont je ne pense pas que du mal).

Ce qui fait défaut à une telle perspective, c’est sans doute une direction de pensée si présente chez Hannah Arendt, auteur qui lui est chère : une attention à l’événement, ouverte à ce qu’il recèle de surgissement du désir de liberté, toujours actif même quand l’oppression semble sans limites et sans espoir : ce qui a permis à Arendt de reconnaître la grandeur de la révolution hongroise des conseils de 1956 par exemple, quand intellectuels et ouvriers ont vu, sans l’avoir prévu, surgir d’entre eux une nouvelle organisation sociale et politique apte à tenir en échec le pouvoir stalinien : cela n’a duré que quelques semaines, certes, mais non sans influencer l’avenir historique de l’Europe et finalement le destin de l’Union soviétique. De même, comment réduire la lutte pour les droits de l’homme, qui anime par exemple des milliers de Chinois asphyxiés par un pouvoir accroché à son monopole, et découvrant quel est leur pouvoir propre, individuel et collectif, au « droit-de-l’hommisme » dont Finkielkraut se fait une cible facile, et qui n’est qu’une posture française parmi tant d’autres ? L’Histoire n’est pas que l’occasion de vérifier que le « déclin » est en marche. Elle est – malgré en effet les catastrophes présentes et à venir – l’émergence de l’altérité et du nouveau, dans l’action comme dans la pensée, dans la pensée par l’événement, un nouveau que la réflexion ne peut faire advenir à elle seule, mais qu’elle peut se préparer à accueillir.

Alain Finkielkraut, La Seule Exactitude (Stock).[/access]

La seule exactitude

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L’automne à Pékin

5

Prosper Giquel

L’ automne à Pékin
Rencontres présidentielles
&
150e anniversaire
de la première université francophone en Chine

Portrait par Václav Brožík en 1879 de Prosper Giquel, avec la tunique dorée impériale & la photographie qui a servi pour le tableau. (Collection particulière).

Le président chinois Xi JinPing「習近平」 avait mentionné au ministre des affaires étrangères Laurent Fabius son grand intérêt pour le Français le plus célèbre en Chine, le Lorientais Prosper Giquel「日意格」(1835–1886) .

Il lui suggéra de découvrir l’oeuvre du marin breton à MaWei「馬尾」, dans la province du FuJian「福建省」, en visitant les musées consacrés au ChuanZheng XueTang「船政學堂」, «l‘Académie navale» adossée à «l’Arsenal de FouTcheou», un chantier naval et une vaste usine qui fut en son temps la plus moderne à l’Est de Suez.

Quelques semaines plus tard, Laurent Fabius est donc revenu en Chine, offrir en personne une réplique du buste offert par le gouvernement impérial chinois à la famille de Giquel, en 1886, lors de son décès.

En fait, nombre d’archives et photographies ayant été détruites pendant la révo. cul., la Chine ne disposait plus de portraits authentiques de Giquel.

Cette copie de son buste fut donc reçue avec gratitude, ainsi que les photos que René Viénet avait achetées il y a une trentaine d’années auparavant au libraire Charles Blackburn, et offertes au Musée de MaWei.

Trois originaux de ce buste par Franceschi furent réalisés en 1886 : le bronze, conservé dans la famille par les héritiers de Giquel, et deux plâtres.

Buste de Prosper Giquel, par Franceschi, offert par le gouvernement impérial chinois – [Musée des Beaux-Arts de Rennes. Photo : Louis Deschamps].

Le frère de Giquel en offrit un au Musée de Rennes où il a été retrouvé dans les caves par René Viénet, l’historien – coté français – de cette histoire oubliée (en France, pas en Chine) qui réédite tous les textes de Giquel et prépare un album sur cet intéressant sujet.

Depuis, ce buste figure dans la base Joconde du ministère de la Culture: c’est celui qui a servi pour la réplique récemment offerte par la France à la Chine. Le second plâtre fut offert à la Société de sauvetage en mer, dont les Giquel étaient des bienfaiteurs. Mais cette société a «égaré» ledit plâtre (pas perdu pour tout le monde puisque vendu à vil prix par un commissaire priseur du Nord de la France / lot 272 du 8 décembre 2008).

Prosper Giquel fut l’un des deux seuls étrangers jamais honorés de la «tunique dorée» (soie jaune d’or, avec une doublure en vison, la plus haute distinction décernée par l’empereur) pour avoir dirigé un régiment franco-chinois défendant les villes du ZheJiang 「浙江」contre l’insurrection monothéiste des TaiPing(s)「太平天國」. Cette tunique est maintenant rangée dans la chambre en meubles laqués de NingBo「寧波」que Giquel avait ramenés de Chine en France.

Mais, surtout, il a été le fondateur, aux cotés de Zuo ZongTang「左宗棠」et de Shen BaoZhen「沈葆楨」de la première université technologique occidentale en Chine, francophone et anglophone, intégrée à un grand chantier naval et à ses multiples ateliers en amont.

C’était à MaWei「馬尾」, en aval de FuZhou「福州」, dans l’estuaire du fleuve Min「閩江」.

Photo panoramique probablement par John Thomson, en 1969, du chantier naval et de l’Académie en cours de construction.

Ce plan en couleurs, de grandes dimensions, de la main de Giquel, a été retrouvé au SHD à Vincennes. Il a été récemment réédité avec ses explications traduites en chinois :「船政學堂與馬尾造船廠全圖」.

Cet ensemble universitaire et industriel est considéré par la Chine comme emblématique du mouvement de modernisation de la Chine 「洋務運動,又稱自強運動、同治維新」sous l’empire mandchou après les «guerres de l’opium». C’est un «lieu de mémoire» où régulièrement les dirigeants chinois viennent exposer leur stratégie navale, en particulier, l’(ex) président Hu JinTao「胡錦濤」pour le 140e anniversaire de l’oeuvre de Giquel en 2006.

Le chantier naval pouvait construire six navires en même temps : quatre cales de lancement étaient perpendiculaires au rivage, et deux autres «en travers», c’est à dire parallèles à la rive.

Photo du YangWu 揚武, le premier navire à vapeur (et à voiles, marins dans les vergues) sorti du chantier naval et la peinture chinoise correspondante. C’est ce navire qui en 1874 effectue les premiers relevés hydrographiques face à TaiNan (Formose) pour dissuader les Japonais d’y intervenir sous prétexte de lutter contre les pirates.

Six douzaines de Français enseignaient, entre 1866 et 1875, dans «l’Académie navale», le ChuanZheng XueTang「船政學堂」, qui comportait une école de génie maritime (où tous les cours étaient donnés en français) et une école d’hydrographie (de conduite des navires, cours donnés en anglais).

Giquel rédigea l’un des premiers dictionnaires français-chinois (avec le diplomate Lemaire) et d’autres textes fort pertinents, en cours de réimpression, ainsi que son journal. A signaler que ce ne sont pas des universitaires français qui furent les premiers à publier sur Giquel, mais un Américain, Steven Leibo.

De cette université sortiront nombre de réformateurs chinois, dont Yan Fu「嚴復」, le premier traducteur de Montesquieu et de John Stuart Mill ; Tcheng Ki-tong「陳季同」 Chen JiTong, auteur de plusieurs best-sellers écrits directement en français publiés à Paris ; et de nombreux autres, dont celui qui traduisit pour la première fois un roman français, la Dame aux camelias, Wang ShouChang「王壽昌」, qui dicta à Lin Shu「林紓」une première mouture qui devint la Traviata en chinois classique CháHuā Nǚ「茶花女」, etc.

Photo par Nadar de Chen JiTong 陳季同

Le (futur) amiral Wei Han 魏瀚 lors de son arrivée en France, en 1877, pour son stage à l’Arsenal de Cherbourg

Pourquoi Giquel est-il oublié en France ?

C’est parce qu’en 1884, sur ordre de Jules Ferry (applaudi par Mgr Freppel, le chef de fille de la droite cléricale de l’assemblée), l’amiral Courbet va détruire cette université laïque qui n’avait rien coûté à la France (entièrement financée par la Chine), et le chantier naval où travaillaient 2500 ouvriers).

Rare asiette à dessert d’époque :

l’amiral Courbet bombardant l’université francophone de MaWei, le 23 août 1885.

Je cite ici les historiens parisiens interviewés en marge du tournage du documentaire de FuJian TV : « le bombardement par la France d’une université francophone et la destruction de la «flotte chinoise» (en fait française, construite par Prosper Giquel, et dirigée par des officiers chinois formés à Cherbourg) sont des évènements (désormais) «politiquement peu corrects», donc balayés sous le tapis par des sorbonnards pas très scrupuleux. La construction et la destruction de cette université ne figurent même pas dans le livre de Muriel Détrie sur l’histoire des relations franco-chinoises …». Fin de citation, dans ce règlement de comptes entre sinologues, que je regarde avec amusement.

C’était la prolongation de la guerre pour la conquête du Tonkin, qui se poursuivra jusqu’à l’occupation du Nord de Formose et de l’archipel des Pescadores ; et qui finira par causer la chute du gouvernement Ferry, critiqué violemment par Clemenceau ; sinon l’amiral Courbet voulait porter la guerre plus au nord et détruire Port-Arthur.

Deux «images d’Epinal» chinoises de la guerre de conquête du Tonkin : Luu Vinh Phoc, en chinois Liu YongFu 「劉永福」 reçoit la tête du Commandant Rivière (qui est bien mort aux mains des Pavillons noirs「黑旗軍」 à Hanoi ). Mort de l’amiral Courbet, qui en fait n’est pas décédé au Tonkin mais à Formose, aux Pescadores 「澎湖列島」.

Pour la Chine, Giquel est un «excellent sujet bilatéral», qui autorise en fonction des aléas des relations commerciales des échanges de toasts chaleureux et de félicitations (à propos de Giquel) ; et à d’autres moments de «froncer le sourcil» : « 25 années après avoir pillé et incendié – avec les Britanniques – le Palais d’été 「圓明園」de l’empereur de Chine, construit par les jésuites dans la banlieue de Pékin, vous avez détruit la première université de type occidental en Chine, construite par votre admirable compatriote Giquel ».

Je résume ici, trop sommairement, un long article paru dans le Bulletin de la société de géographie de Paris, en 2007. Mais des livres sont en préparation et, j’espère, un film qui reprendra, sous une autre forme, les documents que j’ai aidé la TV du FuJian à filmer en France avec Du LiYan.

Cf. ci-après les photos du tournage chez les descendants de Prosper Giquel, à la BNF et dans les salons historiques du Château de Vincennes (la «Chambre de la la reine» et le «Salon de Mazarin»). Le DVD chinois n’est pas inintéressant par ses reconstitutions avec comédiens mêlées aux tournages d’archives, mais pour une Taiwanaise, travaillant en France, le sujet mérite une relation moins «patriotique» et plus sobre dans le goût occidental.

J’ai réalisé les prises de vues qui illustrent la présente tranche de blog, et des centaines d’autres, dans les deux branches de la famille (sympathiques et accueillantes) de Prosper Giquel et dans les «Archives de la Défense» (le SHD) au Château de Vincennes ; mais aussi à la BNF, à la Société de géographie, etc. C’est le moment d’écrire que la responsable des relations extérieures du SHD, Véronique de Touchet, est très efficace et très adorable. Ce fut lorsque, avec DU LiYan 「杜立言」, j’ai servi de guide à une équipe de FuJian TV. Ses techniciens préparaient, avec CCTV, ce long documentaire de plusieurs heures sur Giquel, avec les encouragements du Président chinois, qui fut en poste au FuJian pendant une quinzaine d’années, et qui connaît donc très bien Prosper Giquel et les musées qui lui sont consacrés à MaWei.

En 2016 on célébrera le 150e anniversaire de l’Académie navale francophone de MaWei, le ChuanZheng XueTang. On peut penser que les deux présidents Hollande et Xi JingPing 「習近平」, qui doivent se rencontrer les 2 et 3 novembre 2015, à Pékin, conviendront d’honorer, comme il se doit, Prosper Giquel par une exposition commémorative. L’automne, c’est la saison qui est la plus belle en Chine du Nord, en particulier pour prendre de bonnes décisions : Boris Vian le savait, puisqu’il en a fait le titre d’un livre (qui bien sûr ne se passe ni à Pékin, ni en automne). Cette saison devrait être favorable à des décisions présidentielles stimulantes pour les historiens.

Une telle exposition serait facile à organiser au Musée de l’Armée, aux Invalides, avec le grand nombre de documents, préservés au SHD dans le Château de Vincennes et chez les descendants de Prosper Giquel, déjà photographiés et bien répertoriés. La Chine est d’autant plus intéressée à un tel projet qu’elle n’a plus d’archives, depuis la révo.cul., sur ce sujet qu’elle considère important (les gardes rouges de Mme Mao ayant volatilisé toute la documentation historique sur le sujet).

Le DVD de CCTV & FuJian TV, pour la partie historique tournée en France, et pour la reconstitution avec comédiens tourné en Chine, est très «à la chinoise». Tout en assurant sa programmation dans le cadre d’une telle exposition, il serait sans doute opportun de produire un documentaire «à la française» qui replace bien Prosper Giquel dans le cadre historique qui fut le sien.

Comme mes lecteurs l’auront compris, j’aime bien les photos dans les blogs, puisque je suis photographe, et j’en donne pas mal cette fois-ci. Mais j’aimerais plus encore y insérer des vidéos.

A suivre, donc.

Les descendants de Prosper Giquel, avec l’amiral de Contenson, ancien directeur des Archives de la Défense, et descendant du Capitaine de Contenson qui rédigea le premier rapport (élogieux) sur «l’Arsenal de FouTcheou» et son fondateur, Prosper Giquel.

Cette photo (1869) du temple de MaZu surplombant le site de MaWei est précieuse car ce temple qui avait survecu aux bombardements de l’amiral Courbet (et à ceux, après 1937, de l’armée japonaise) fut détruit par les gardes rouges pendant la révo.cul. Reconstruit récemment, c’est cette photo (conservée par les descendants de Giquel) qui a permis de rectifier la restauration, en particulier la ligne de la toiture.

Prosper Giquel (dont l’épouse est décédée en couches à MaWei) et sa fille

 

Le recto et le verso du coffret de 6 DVDs consacré, par CCTV et FuJian TV, à Prosper Giquel et à son oeuvre, en partie tournés en France, dans la famille, au SHD, etc.

*Photo : Vera Su.

Le Yémen, victime de l’amitié franco-saoudienne?

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Yémen Arabie Saoudite France

La guerre au Yémen serait-elle indirectement entretenue par le gouvernement français ? C’est la question posée par le site Your Middle East ce lundi. La question ne laisse pas de marbre. Car le conflit yéménite a souvent été pointé du doigt pour ses nombreuses violations des droits de l’homme.

Sept mois après le lancement de l’opération « Tempête Décisive » par l’Arabie Saoudite, à la demande du président alors en exil suite à la prise du palais présidentiel de Sanaa en janvier 2015 par les rebelles Houtis, l’heure est encore au chaos. L’objectif de la coalition saoudienne ? Enrayer la progression des rebelles chiites du Nord, accusés d’être soutenus par l’Iran chiite, vers le Sud du pays sunnite. Les Etats-Unis ont donné carte blanche à la coalition « Restaurer l’espoir », qui réunit outre le royaume saoudien, le Bahrein, le Qatar et les Emirats arabes unis. Une sorte de « bon pour attaquer » de la communauté internationale. Mais le contexte est plus complexe. Sur place, en guise de trouble-fête, sévit une virulente branche de l’Etat islamique. Elle est notamment responsable de l’attentat contre une mosquée de la capitale yéménite qui avait causé la mort de 30 personnes le 17 juin dernier.

Sur place, les combats sont violents, et permanents. En août dernier, l’ONG Amnesty International tirait la sonnette d’alarme, relevant de la part de l’ensemble des belligérants des «  atteintes graves au droit international humanitaire et au droit international relatif aux droits humains ». Selon l’ONG, des zones habitées et des infrastructures civiles sont délibérément visées par des frappes aériennes de manière disproportionnée, des enfants sont enrôlés dans les rangs pro-Houthis et les forces en présence font usage d’armes bannies par la communauté internationale.

Les chiffres affolent. En tout, 2.000 civils auraient été tués, dont 400 enfants, alerte Amnesty International dans un rapport publié début octobre. Sur place, 80% des 21 millions d’habitants du pays ont besoin d’une assistance humanitaire, relève encore l’ONG. Et dans le pays, 1,5 million de personnes ont été déplacées. Amnesty demande donc une enquête indépendante sur les violations des droits de l’homme par l’ensemble des belligérants au Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU et l’arrêt des livraisons d’armes par les Etats-Unis.

Et pourtant… le 2 octobre dernier, la résolution de demande d’enquête est écartée au HCR. A la place, c’est une  résolution désignant une commission nationale d’enquête qui est adoptée. Problème : celle-ci émane d’un décret du président yéménite Abd Rabo Mansour Hadi, rentré en septembre, après la reprise d’Aden. Adieu l’enquête indépendante. C’est un allié de l’Arabie Saoudite qui jaugera du degré de violation des droits de l’homme par ses adversaires.

Mais où était la France le jour du vote ? Comment a-t-elle pu ne rien voir ?

La France était là. Tout comme le Royaume-Uni. Leur vote ? Favorable. Et ça n’a rien d’une surprise.

Retour en avril dernier. Le ministre des Affaires Etrangères Laurent Fabius fait une visite officielle en Arabie Saoudite, peu après le début des frappes aériennes de la coalition. Il assure le royaume saoudien du « soutien » de la France alors même que la situation humanitaire est alarmante. Sauver le Yémen n’a pas de prix. Surtout pour la France. Quelques jours plus tôt, l’Hexagone a complété sa tirelire en signant avec le Qatar, membre de la coalition, un contrat militaire de 7 milliards d’euros. De quoi emprunter un sourire sincère et fermer les yeux sur quelques accidents bien involontaires au Yémen. A la guerre comme à la guerre. D’autant qu’il serait dommage de froisser l’amie Arabie Saoudite, elle aussi  véritable soutien pour les ingénieurs en armement français, l’innovation, le Made in France ! Car l’Arabie Saoudite aime la France et lui confère un soutien sans faille. Depuis quelques années, le royaume, qui consacre un budget de plus en plus important aux dépenses militaires, a fait de la France son principal fournisseur en matière d’armement. En seulement quatre ans, de 2010 à 2014, les livraisons de la France vers l’Arabie Saoudite auraient même augmenté de 96,9%, selon l’Institut de recherche international pour la paix de Stockholm.

Car François Hollande a choisi dès 2012 de faire de l’Arabie Saoudite un partenaire de choix. Et la lune de miel a bien eu lieu : en mai 2015, le royaume saoudien s’est engagé à signer sur plusieurs années 50 milliards d’euros de contrats et accords avec la France. En juin dernier, 10,8 milliards d’euros avait été annoncés, lors de la visite à Paris du vice-prince héritier et ministre de la Défense, Mohammed Ben Salman. Le 13 octobre dernier, rebelote, Manuels Valls et le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drain, en déplacement à Ryad, pérennisent l’entente avec la signature de 10 milliards d’euros de contrats d’armement défensif : chantiers navals, navires patrouilleurs, satellites espions sont parmi les commandes du royaume aux entreprises françaises. C’est en tout cas ce qui a été annoncé par le Premier ministre. Sauf que… il ne s’agit que de promesses. En réalité, Ryad ne serait fermement engagé que pour un montant de moins de trois milliards d’euros et seuls 30 patrouilleurs pourraient être livrés avant la fin de l’année, pour un montant de 600 millions d’euros.

Alors mieux vaut caresser l’Arabie Saoudite dans le sens du poil. Le Yémen ? Un caillou dans la chaussure de deux pays qui marchent main dans la main.

*Photo : SIPA. 00712025_000020

Puisseguin: l’obscénité à deux vitesses

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Puisseguin récupération

On peut, avec raison, s’indigner des réactions de Gérard Filoche ou de Noël Mamère après le drame de Puisseguin, alors que le car et le camion impliqués dans l’accident étaient encore fumants. L’horreur de la chose devrait plutôt tétaniser quand bien même on estimerait que la politique gouvernementale ne nous plaît pas et en est responsable, ce qui pour le coup n’est pas évident. Au sens étymologique du terme, ces réactions sont de fait, obscènes. On pourra trouver néanmoins des circonstances atténuantes : la passion politique, l’engagement sincère font commettre des bêtises, surtout quand un simple tweet ou un simple statut Facebook amplifient à l’usage des milliers de lecteurs ce qui aurait dû rester du domaine d’une discussion dans un coin de couloir.

Espérons que Filoche et Mamère – qui mènent et ont mené par ailleurs des combats tout à fait respectables, préférant souvent la dissidence au sein de leur propre parti au suivisme bêlant –, aient retenu la leçon et pensent désormais à tourner sept fois leurs doigts sur le clavier avant de se jeter sur leur smartphone.

Mais il ne faudrait tout de même pas exagérer. L’obscénité, pour ma part, je l’ai surtout vue dans le traitement médiatique de cet accident. Aucune chaîne de télé, même parmi celles du service public, n’a refusé de franchir la frontière qui sépare l’information du voyeurisme. Ce n’est pas nouveau : l’horreur des faits divers fait vendre des écrans publicitaires mieux qu’un reportage sur le Traité transatlantique, la situation au Proche-Orient ou le coup d’état silencieux qui a lieu en ce moment au Portugal. Un scandale dénoncé justement par Jacques Sapir : une gauche majoritaire en voix et en sièges est écartée du pouvoir et l’on nomme de nouveau un Premier ministre sortant battu, au nom des intérêts supérieurs de Bruxelles.

Si pathos il y a eu, et de la pire espèce pour reprendre un mot employé par Manuel Moreau, on l’a trouvé dans ces reportages montrant complaisamment des villages abasourdis, dévastés,  dans la façon dont on s’est efforcé de trouver des vieux miraculeusement rescapés parce qu’ils n’étaient pas partis ce matin-là et de s’arranger, ce qui n’est somme toute pas difficile, pour les faire pleurer, histoire de nous montrer à quel point leur souffrance est grande. Mention spéciale pour les chaines d’informations continues, qui les ont répétés jusqu’à la nausée, occupant l’antenne exclusivement avec cet événement, dans ce débit si particulier des journalistes sur le lieu des catastrophes, entre épouvante et extase.

On a parlé, à propos de Mamère et Filoche, de « récupération ». Faut-il rappeler, en matière de faits divers, qu’ils n’en ont pas le monopole. J’ai eu l’impression ces dernières années que la droite française, ou une partie non négligeable des siens, s’emparait elle aussi de ce qui pouvait, même de très loin, aller dans son sens. Le moindre détenu en permission qui fait une connerie, et voilà que l’on demande la tête de Christine Taubira sur une pique, la moindre agression dans le 9-3 ou à Marseille, et voilà que l’on nous explique à demi-mots que la  consonance arabe du nom des agresseurs, prouve à quel point l’immigration est une catastrophe et ses enfants définitivement inassimilables.

Alors soyons honnête : ou l’on estime que le fait divers n’est pas politique et à ce moment-là, on en rend compte et on se tait ; ou l’on estime qu’il est politique, et dans ce cas, on produit sur lui un discours qui peut être l’objet d’un débat mais on ne se jette pas mutuellement à la figure l’accusation, absurde, de « récupération ». Ou alors Albert Vidalies, Secrétaire d’Etat aux transports, nous expliquant l’excellence du réseau secondaire français ou même François Hollande rendant hommage aux victimes, c’est aussi de la récupération.

Non, un fait divers n’est jamais innocent, y compris une catastrophe naturelle. Un tremblement de terre de même intensité va faire des milliers de morts dans les pays du sud, et quelques dizaines dans les pays développés. Parce que dans un cas des pays sont assez riches pour avoir des constructions antisismiques, des services d’urgence dignes de ce nom, et dans l’autre non.

Plus généralement, cette frénésie médiatique qui demande, quelle que que soit la complexité d’une situation, de la résumer avec des images souvent atroces dont on prévient hypocritement « qu’elles seront dures à supporter », voilà la véritable obscénité. Je n’ai pas besoin, pour ma part, de voir un cadavre d’enfant, une décapitation ou une personne âgée effondrée pour savoir le cauchemar que cela représente. Ou alors c’est que je suis devenu, très banalement, un voyeur.

*Photo : SIPA.00728286_000010

Lutter contre le djihadisme, oui mais avec quelles armes?

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Dans une interview donnée au Point il y a deux semaines, le philosophe Alain Finkielkraut s’est trouvé dépourvu d’arguments au moment d’évoquer la propension des jeunes européens à s’engager pour le djihad et s’est avoué « incapable d’expliquer ce phénomène ».

Si on peut raisonnablement mettre en doute la foi et la sincérité des leaders fanatiques, la rapidité avec laquelle certains jeunes adhèrent aux thèses de l’Etat islamique pose effectivement question.

Or il y a une tendance, chez les intellectuels français, à sous-estimer la soif spirituelle de l’homme – spirituel au sens philosophique du terme, c’est-à-dire, selon la définiton qu’en donne Le Robert, « qui est indépendant de la matière » –, sa quête jamais assouvie d’absolu. « Il y a dans le cœur de chaque homme un vide en forme de Dieu et nul autre que lui ne peut le combler » disait Pascal. Et peu importe qu’au contraire de l’auteur des Pensées, qui ne croyait qu’en la religion de ceux qui se sont fait couper la tête, certains de nos contemporains soient attirés par la religion de ceux qui coupent des têtes, l’important est d’avoir l’impression de défendre une cause.

Dans une société où l’individu prime sur le collectif, où l’amour de la patrie est souvent marqué du sceau de la suspicion, il n’est pas totalement surprenant de voir certains frustrés du capitalisme mondial aspirer à quelque chose qui les dépasse, quand bien même cette cause serait absurde et totalement contraire à cette aspiration d’absolu.

A la question « le fanatisme religieux peut-il finir par triompher ? », une philosophe avait répondu il y a quelques années dans l’émission de Frédéric Taddéi : « On ne se bat pas pour des canapés ! », comme pour indiquer que le modèle capitaliste n’offrait pas de valeur suffisamment forte pour qu’il puisse être défendu avec force et empêche l’avènement du fanatisme.

Certes, la laïcité à la française ou l’héritage des philosophes des lumières offrent bien autre chose et sont des modèles qui ne manquent pas de vertus. Mais la difficulté croissante de notre école à transmettre ces modèles sans cesse mis à mal par la télévision, internet, l’individualisme de notre société, les discours religieux voire communautaires et familiaux, ne laisse pas espérer une farouche résistance aux totalitarismes naissants. On peut même se demander, bien qu’il ne s’agisse nullement de remettre en doute notre modèle laïc, capable de laisser s’exprimer autant la foi que l’athéisme, si tout modèle de société qui ne s’appuie pas, de près ou de loin, sur une référence à Dieu ou au spirituel ne serait pas plus fragile et voué à une destruction rapide.

Dans Soumission, Houellebecq voit dans notre renoncement à nos racines chrétiennes et notre volonté de faire table rase du passé le signe de notre décadence et l’annonce de la fin de notre civilisation. Un des personnages va même plus loin lorsqu’il affirme que « seule une religion […] [peut] créer, entre les individus, une relation totale. ». Ce à quoi un autre ajoute :« La Révolution française, la république, la Patrie… oui ça a pu donner lieu à quelque chose, quelque chose qui a duré un peu plus d’un siècle. La chrétienté médiévale, elle, a duré plus d’un millénaire. »

Sans un sursaut spirituel au sens large, la chute de notre civilisation serait inexorable ? Peut-être. Ce qui est sûr en tout cas, c’est qu’« un peuple qui ne connaît pas son passé, ses origines et sa culture ressemble à un arbre sans racines. » comme le disait Marcus Garvey. Et les enfants d’une civilisation qui ne sait plus d’où elle vient ont peu de chances de savoir où ils vont.

Culture no pub

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publicité ONU Sao Paulo

publicité ONU Sao Paulo

Vous voulez une ville propre ? Vous aurez mieux encore, une ville épurée, nue et virginale à la fois, après que le dernier centimètre carré d’espace publicitaire aura été éliminé de sa surface. Sans prendre trop de risques, on peut affirmer qu’il s’agit là d’un souhait cher à la majeure partie des citadins, sinon d’une nouvelle utopie. Affranchis de la violence générée par les procédés publicitaires – pollution visuelle, incitation à la surconsommation et au conformisme, gaspillage –, nous redeviendrions tous des citoyens responsables, créatifs et généreux. Des associations telles que « Paysages de France », qui dénonce « le décor de la barbarie » dans lequel nous sommes forcés de vivre, ou « Résistance à l’agression publicitaire », qui n’hésite pas à mettre sur le dos des publicitaires l’augmentation des inégalités ou l’explosion de l’obésité, en sont persuadées. Peut-être ne se trompent-elles pas complètement.

Certes, c’est un peu exagéré. Certes, il y a des luttes plus urgentes à mener. Mais nous aurions tort de négliger l’avertissement de Philippe Val : « La laideur anesthésie l’intelligence, étouffe insidieusement la joie de vivre, pourrit lentement nos facultés d’émerveillement, nous transforme en carpettes intellectuelles… » Dans son rapport à l’Assemblée générale de 2014, l’ONU renchérit sur cet avis. Les pays membres y sont mis en garde contre « les obstacles que la publicité et les pratiques de marketing soulèvent pour la jouissance des droits culturels, en particulier le droit à l’éducation, le droit à la liberté artistique, le droit de jouir et d’avoir accès au patrimoine culturel et le droit de choisir son mode de vie ». Reste que, là où il a été expérimenté, le bannissement de la publicité extérieure n’a pas suffi à régler les déséquilibres de l’espace public.[access capability= »lire_inedits »]

L’exemple de São Paulo, ville pionnière dans la lutte antipub, l’explique bien. L’enlèvement de quelque 15 000 panneaux d’affichage et 300 000 enseignes publicitaires au cours de la seule année 2007 y a provoqué une euphorie. Seulement, une fois cette exaltation dissipée, il a fallu affronter le rude résultat de la Clean City Law édictée par le maire de la métropole, Gilberto Kassab. D’un côté, le grand nettoyage a dévoilé la gracieuse architecture de vieux immeubles jusque-là tapissés de néons mais, de l’autre, il a exhibé une jungle de béton entourée de favelas. Un panorama du désastre urbanistique et social qu’aucun des habitants n’a véritablement envie d’affronter au quotidien. Nazia Du Bois, ancienne cadre publicitaire de la municipalité, évoquait « une crise d’identité » qui a touché la plus grande ville brésilienne. Malgré tout, 70 % des Paulistes continuaient d’approuver la mesure antipub radicale cinq ans après son introduction. Reste que la guerre antipub à São Paulo a commis une erreur stratégique en retirant les images publicitaires sans les remplacer par d’autres formes, plus esthétiques, d’un nécessaire cache-misère. Il faut croire que l’homme, comme la nature, a horreur du vide…

À quoi ressemble une ville sans pub ? On peut s’en rendre compte en regardant « Tokyo No Ads », projet récent de Nicolas Damiens[1. À voir sur le site www.journal-du-design.fr.]. Le designer français a effacé numériquement tous les logos et toutes les enseignes lumineuses de la capitale japonaise en laissant toutefois apparaître leurs supports phosphorescents vides. « On dirait une geisha sans maquillage », a résumé un commentateur. Doit-on finalement se résoudre à proclamer, avec Jacques Séguéla, que la pub apporte à la ville « l’info, la couleur, l’humour, la joie de vivre, le partage, le talent et favorise le vivre-ensemble » ? Sûrement pas.

Deux initiatives artistiques menées à New York et à Paris tentent de démontrer que la publicité extérieure ne représente pas l’horizon indépassable de notre imaginaire collectif, pas plus qu’elle n’apaise notre timide aspiration à reprendre aux mains privées ce qui nous appartient légitimement – les rues, les places, les couloirs du métro, qui sont des lieux de rencontre et d’interaction sociale. Surtout elles nous obligent à réfléchir sur l’essentiel : qui fait les villes ? David Harvey, géographe britannique et grand classique de la subversion, rappelle à qui veut bien l’entendre : « La liberté de faire et de refaire nos villes autant que nos vies est un des droits de l’homme à la fois les plus précieux et les plus négligés. » À New York, le collectif Re+Public, réunissant des urbanistes, des concepteurs multimédias et autres aerosol artists, a fait le pari de réorienter l’attention de plus de 5 millions d’utilisateurs quotidiens du métro. Grâce à une application « NO AD » téléchargeable gratuitement depuis le site du collectif[2. À télécharger sur le site www.republiclab.com.], chacun est libre de remplacer les panneaux publicitaires par des œuvres de street art. L’objectif ? Démocratiser l’environnement visuel, donner aux gens la possibilité de choisir entre un message à impératif commercial et le graffiti. Les créateurs ne cachent pas qu’ils se sont inspirés du film culte des années 1980 Invasion Los Angeles, qui montre des humains indifférents à leur sort, abrutis par l’ubiquiste propagande subliminale. Les révoltés de Re+Public songent à présent à concevoir des lunettes 3D, semblables aux Google Glass, qui donneraient à voir aux passagers du métro des pièces d’art graphique en trois dimensions.

Plus modestement, l’artiste français caché derrière le pseudonyme d’Étienne Lavie a temporairement investi des panneaux publicitaires en y affichant des toiles de grands maîtres – d’abord à Paris où, l’année dernière, Jeunes Filles au piano couronnait la sortie du métro Anvers quand Les Larmes de saint Pierre du Guerchin dominait le périphérique, puis à Milan où La Cène de Léonard de Vinci a couvert la façade d’un immeuble. Forte de son succès mérité, la série baptisée OMG Who Stole my Ads ? (Oh, mon Dieu, qui a volé mes pubs ?) devrait connaître une suite prometteuse à Amsterdam, Londres et Madrid. Il faudra néanmoins demander pourquoi nous avons accepté qu’un Renoir géant soit de nouveau remplacé par une photo de godasses de sport. Comme si le conditionnement marketing de longue date avait réussi à nous faire sentir à l’aise dans le moche et dans le trivial, plutôt que dans le sublime.

Et s’il était possible, au contraire, de substituer durablement à tous les signes commerciaux les chefs-d’œuvre de notre patrimoine ? Et si nos villes et villages méritaient une réhabilitation urbaine en lieu et place du camouflage publicitaire qu’ils subissent ? Voilà l’hypothèse audacieuse à laquelle nous exposent les semeurs de troubles antipub. Et les régions du monde qui ont décidé d’imiter l’expérience de São Paulo sont de plus en plus nombreuses – les États du Vermont, du Maine, d’Hawaii et d’Alaska aux États-Unis, Chennai en Inde du Sud, Bristol en Angleterre, Grenoble et, last but not least, Téhéran.

En France, une nouvelle loi interdit, depuis le 13 juillet dernier, les panneaux publicitaires dans les communes de moins de 10 000 habitants, suscitant toutefois des controverses. En effet, s’il y a lieu de se réjouir de la disparition programmée de pancartes qui indiquent tous les 10 mètres où trouver une chambre d’hôte ou un producteur de melons, il est également justifié de s’étonner que le dispositif prétendument « écolo » épargne les grandes enseignes. Or les écrans à cristaux liquides, qui consomment selon « Résistance à l’agression publicitaire » autant d’électricité que trois familles, continueront à défigurer les paysages périurbains. Preuve qu’en matière de lutte antipub nous en sommes à nos débuts balbutiants et maladroits.[/access]

*Photo : Humbert

Carton rouge pour Michel Platini à la FIFA

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Platini Blatter Fifa

Platini Blatter Fifa

Ça flingue à tout va dans la planète foot ! Cet été, après le démission forcée du président de la FIFA, Sepp Blatter, mis en cause par la justice des Etats-Unis dans un scandale de corruption de dirigeants de fédérations exotiques, l’idole du football français Michel Platini, président de l’UEFA semblait  promis à une élection de maréchal à la présidence du football mondial. Le storytelling d’une victoire annoncée, celle d’un Monsieur propre capable de nettoyer les écuries d’Augias du football-business, était tellement convaincant que le gouvernement français s’est précipité pour soutenir la candidature du N° 10 le plus célèbre de l’histoire du football tricolore (seuls les vieux pépés de ma génération peuvent encore juger injuste l’oubli dans lequel est tombé Roger Piantoni, inter gauche de la dream team de 1958, celle de Raymond Kopa et Just Fontaine)…

Aveuglés par l’admiration justifiée qu’ils portaient à l’ancien joueur, et à sa reconversion réussie comme entraineur, puis comme dirigeant de club, les observateurs de la planète foot ont négligé un fait majeur : l’argent qui désormais coule à flot dans les caisses des instances dirigeantes du football mondial, essentiellement issu de l’explosion des tarifs des droits de retransmissions télévisées des grandes compétitions, peut faire perdre le sens de la mesure et de la décence au plus vertueux des petits gars sortis du prolétariat à la force des crampons. Seule exception : Aimé Jacquet, héros modeste et génial de la victoire française à la coupe du monde de 1998.

Tous les chasseurs le confirmeront : rien n’est plus dangereux qu’un vieux sanglier blessé. Sentant sa fin prochaine, il met toute ses dernières forces dans la destruction du tireur imprécis… Sepp Blatter l’octogénaire sait parfaitement que son temps est fini, mais il ne veut pas quitter la scène sans démolir celui qu’il juge responsable de son éviction, Michel Platini. De son repaire zurichois, le Suisse le plus connu après Roger Federer distille pendant tout l’été des informations relatives au comportement du Français, qui fut son ami et son obligé, dans les instances du football européen et mondial. Des fuites opportunes révèlent que Michel Platini, désireux, après le succès organisationnel de la Coupe du Monde 1998 en France, de trouver sa place dans les instances du football européen et mondial, avait soutenu Sepp Blatter pour succéder à Joao Havelange à la tête de la FIFA, et sollicité peu après un contrat d’un million de francs suisses annuels pour « conseiller » le nouveau président sur l’harmonisation du calendriers des grandes compétitions. « Tu veux combien ? » demande Blatter, «  Un million ? » «  Un million de quoi ? »  rétorque le Suisse ? « De francs ? De dollars ? De roubles ? ». L’accord (oral) se conclut sur une rémunération d’un million de francs suisses annuels pour ces précieux conseils. Le contrat se poursuit jusqu’en 2002, alors que Platini est entré dans les instances du football européen, ce qui le place dans une situation de conflit d’intérêts, particulièrement lorsque, devenu président de l’UEFA, il demande à la FIFA, en 2011, le versement de deux millions d’arriérés de salaire de son activité de conseil… Fine mouche, Blatter paie sans discuter (deux millions de francs, même suisses, c’est une part infinitésimale du budget de la FIFA, qui brasse chaque année environ 1500 millions de dollars), estimant que cette casserole accrochée aux basques d’un potentiel rival pouvait toujours être utile. Ces révélations conduisent le comité d’éthique de la FIFA a suspendre le Français pour 90 jours de ses activités au sein des instances où il siège, la présidence de l’UEFA, et le comité directeur de la FIFA. Cette sanction paralyse la campagne de Platini, interdit pour trois mois de solliciter les suffrages de ses pairs pour une élection prévue pour le 26 février 2016. En octobre, Platini contre attaque en donnant au «  Monde » un entretien exclusif, où il fait argument de son mépris total des questions financières pour justifier le fait d’avoir attendu dix ans pour réclamer son dû à Sepp Blatter. L’intervieweuse, la subtile Raphaëlle Bacqué, note alors que l’épouse de Platini, dans un geste théâtral opportun, lève les yeux au ciel pour confirmer la nullité de son mari en matière d’économie domestique. Cette communication de crise fait pschitt, et le dispositif électoral de Platini se fissure. L’UEFA, jusque là apparemment unie derrière son président, se fissure : la puissante fédération britannique, déjà fort mécontente de l’attribution de la coupe du monde 2018 au Qatar, en faveur de laquelle Platini s’est prononcé annonce qu’elle soutien le Cheikh Salman Al Khalifa, président bahreini de la fédération asiatique. Dans une manœuvre désespérée pour sauver sa candidature, Platini avance, pour l’UEFA, la candidature de son adjoint, l’avocat suisse Gianni Infanti, qui se retirerait en sa faveur s’il était blanchi par la justice.

Dès le lendemain, Blatter repart à l’attaque dans un entretien à l’agence russe ofiicielle TASS, accusant Platini d’avoir été le principal artisan de la victoire du Qatar pour 2018, privant les Etats-Unis de l’organisation de la coupe du monde, un deal que Blatter avait conclu dans un coup diplomatique à sa façon : aux USA 2018, et aux Russes 2022…

Le gouvernement français reste silencieux sur ces dernières péripéties, visiblement sonné par les sulfureuses révélations sur le gentil Platoche. On ne s’était pas aperçu, dans les hautes sphères française que le système mondial du football, c’est l’ONU en pire : chaque pays, quelque soit sa puissance et sa contribution aux institutions dirigeantes, dispose d’une seule voix dans l’élection du président. C’est la porte ouverte à la corruption généralisée de dirigeants sportifs de pays faillis, sous couvert de soutien au football de nations sans moyens. Et ce parlement mondial du ballon rond n’a même pas l’équivalent d’un Conseil de sécurité où les puissances dominantes peuvent limiter les nuisances des magouilles sordides au sein de l’assemblée générale. Sepp Blatter est, certes, une sorte de parrain mafieux du foot mondialisé, mais Platini vient de démontrer qu’il n’avait pas la carrure pour lui succéder, et encore moins pour transformer ce monde de voyous en une ONG humanitaire.

*Photo : SIPA.AP21804892_000004

La Petite Sirène, seule d’un côté de la rive

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syndrome de Stockholm

syndrome de Stockholm

Il y a des gens avec qui on n’a pas toujours été d’accord, loin de là, mais qu’on aime bien, et dont on voudrait que jamais ils ne nous fissent ressentir du chagrin et de la pitié. Philippe Lançon, à qui je dois d’avoir lu quelques bons livres, en fait partie. Philippe Lançon qui a survécu à l’attaque contre Charlie Hebdo, et qui, sans doute, en souffre encore dans sa chair et son âme. Pour rien au monde, on ne voudrait l’accabler… Mais voilà, invité par Alain Finkielkraut, qui, ce jour-là  plus qu’aucun autre, déploya des trésors de bienveillance, de tact et de retenue, le critique littéraire déclara publiquement au sujet de l’attentat du 7 janvier : « Qu’est-ce qu’on a fait pour en arriver là ? Qu’est-ce qui n’a pas marché dans notre contrat social (…) pour que des enfants français en arrivent à entrer dans de tels délires ? » (France Culture, émission Répliques du 12 septembre 2015, 17’)

Enfants, les frère Kouachi ? Un délire, la mise à mort de toute une rédaction (comme le firent les nazis à Vienne en 1938) ? Et ce serait nous qui aurions fait quelque chose ? J’ai tremblé en entendant cela. Et j’ai pensé au fameux syndrome de Stockholm.

Bien sûr, c’est un abus de langage. Prolongement des travaux de Sandor Ferencsy et d’Anna Freud sur l’identification à l’agresseur, le syndrome de Stockholm (en référence à une jeune Suédoise qui avait pris fait et cause pour l’homme qui l’avait prise en otage) correspond à des situations précises auxquelles l’attentat contre Charlie ne correspond pas pleinement. Mais l’expression est passée dans le vocabulaire courant, et le débat sur la dimension réflexe du phénomène déborde largement la seule question « psy ». Stockholm et son syndrome sont-ils nécessairement notre destin ?

L’attitude de Lars Hedegård, historien, écrivain et polémiste islamo-critique qui publie au Danemark un nouveau livre Attentatet (« L’attentat », éditions People’s book, non traduit en français) – un livre mordant, droit, drôle, et qui précisément ne cède pas à la tentation de l’identification à l’agresseur – ainsi que la réception de ce livre par ses anciens contradicteurs prouveraient plutôt le contraire.

Mais avant d’aller plus loin, revenons sur le parcours de Lars Hedegård.

Après le 11 septembre 2001, puis après l’affaire des caricatures publiées par le Jyllands Posten, l’historien marxiste Lars Hedegård s’est engagé dans une critique frontale de l’islam radical, notamment dans la chronique qu’il tenait dans le quotidien conservateur Berlingske Tidende, ou à travers la publication de livres, tel le retentissant I krigens hus, Islams kolonisering af vesten (2006, éditions Hovedland, on pourrait traduire le titre ainsi : « Notre maison en feu, la colonisation de l’Occident  par l’islam»).

Les prises de positions radicales et parfois provocatrices de Lars Hedegård lui ont assuré de solides inimitiés et quelques déboires. Il est notamment devenu la bête noire du quotidien de gauche Politiken, son rédacteur en chef, Tøger Seindenfaden, assurant entre autres qu’il se « servait de l’affaire des caricatures pour étaler sa paranoïa et sa vision haineuse du monde. » Quant à l’affirmation d’Herdegård selon laquelle « l’islam moderne était une idéologie dans la droite ligne du communisme et du nazisme » ainsi que quelques autres amabilités du même tonneau, elles lui ont valu une plainte au pénal (il fut relaxé en première instance, condamné en appel, et innocenté à l’unanimité par la Cour Suprême). Mais il fut surtout, après quelques vains rappels à l’ordre, viré du Berlingske en novembre 2008, la droite modérée préférant les gens polis et sans histoires. La fatwa progressiste des médias de gauche fut exécutée par le grand quotidien conservateur, dans un intéressant phénomène de capillarité des interdits qui n’est pas l’apanage de la Scandinavie.

L’affaire ne s’arrête pas là, puisqu’une autre fatwa, celle-là littérale et expéditive, avait été émise par les milieux de l’islam radical.

Le 5 février 2013, un faux postier sonne donc à la porte d’Hedegård et sous prétexte de livrer un colis, tire une première fois, puis tente de tirer une seconde fois, visant la tête de l’écrivain. Par chance, le 7,65 s’enraye et le terroriste s’enfuit. A pied. Rappelons tout de même qu’Hedegaard faisait partie des cinq personnes les plus menacées du royaume… et que l’attentat a eu lieu en plein Copenhague.

La police disposait de peu d’indices (une douille) et d’un signalement vague (un jeune homme d’origine étrangère parlant danois sans accent), et ce n’est que grâce à un impressionnant travail de limier qu’elle parvient à identifier l’agresseur, plus de six mois après les faits. Le suspect est ensuite repéré en avril 2014 à l’aéroport d’Istanbul, appréhendé par la police turque, et incarcéré en attente d’extradition (de parents étrangers, l’homme est un citoyen danois).

Entre temps, le personnel du consulat turc de Mossoul est pris en otage par l’Etat Islamique, et le probable auteur de l’attentat contre Hedegård sera remis en liberté, sans doute dans le cadre d’un accord entre l’E.I et la République turque. Le gouvernement danois de l’époque (socialiste) aurait mollement signifié aux Turcs son désaccord. Quant à l’auteur présumé des faits, selon la presse danoise, il serait aujourd’hui en Syrie, libre, et sans doute pas du côté des Russes.

Parmi les réactions à l’attentat du 5 février 2013, notons que le célèbre blog suédois zaramis.se, évoqua cette tentative d’assassinat comme d’un « un acte idiot », que le groupe danois ProjektAntifa y vit « un cadeau fait à la droite » et la très humaniste Rune Engelbreth affirma que « ce n’était là ni une attaque contre la démocratie, ni contre le Danemark ». Qu’était-ce donc alors ?

Une telle succession d’événements et de malveillances aurait pu déclencher chez Hedegård au minimum un certain abattement, voire une spectaculaire conversion à la politique d’apaisement et de compréhension, tellement en vogue dans notre belle Europe. Il n’en est rien, et de l’avis de tous, jamais l’auteur d’Islams kolonisering af vesten et du récent Attentatet n’aura été aussi en verve. Il ne suffit pas de croiser la mort de très près pour abdiquer ses convictions, son talent et son intelligence.

Le plus intéressant dans cette affaire, c’est l’accueil quasi-unanime reçu par le livre, et surtout celui du Berlingske qui avait mis le trop fougueux polémiste à la porte cinq ans plus tôt.

Lisez plutôt : « Un courage absolument décisif pour la survie d’une Europe libre. (…) Les idées de Lars Hedegård ont failli lui coûter la vie. Les âmes faibles se sont tues (…) Lui préfère mourir que se taire. Du fond du cœur, merci ! »

C’est signé Kathrine Lilleør dans le Berlingske Tidende du 8 octobre 2015 et c’est un peu comme si Céline Pigalle, ex-patronne d’I-télé, préfaçait le prochain livre d’Eric Zemmour.

Y aurait-il donc, à l’opposé du syndrome de Stockholm, un syndrome de Copenhague, une identification à l’agressé et non à l’agresseur, et un courage qui de proche en proche gagne les âmes danoises ? Seule sur son rocher des rives de l’Øresund, la Petite Sirène semble désormais refuser le chant des sirènes d’en face. Vous savez maintenant de quel côté de la rive passer les fêtes de fin d’année. Vous y serez, précisément, un peu moins seuls.

Valls, supporter du Barça et de l’indépendance de la Catalogne?

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Une crise diplomatique est-elle en train de couver entre la France et l’Espagne ? Cette question peut sembler hors de propos pour qui n’est pas habitué de la presse ibérique. En effet depuis quelques jours, notre Premier ministre fait les gros titres des journaux de l’autre côté des Pyrénées. La cause : un « confidentiel » publié par le magazine Challenges sous la plume de Nicolas Domenach il y a quelques semaines. Le Premier ministre se serait dit tout à fait favorable à l’idée d’accueillir le FC Barcelone dans le championnat de France de football au cas où, la Catalogne accédant à l’indépendance, il n’aurait plus sa place dans la Liga espagnole. Découverte, cette information n’a évidemment pas ravi en Espagne, à tel point que devant le scandale, l’ambassadeur de France à Madrid a tenu à démentir l’information de Challenges. En l’occurrence, l’ambassadeur est logique, défendant la position officielle de la France, à savoir la non-ingérence dans les affaires d’un pays voisin et membre de l’Union européenne. De fait, spéculer sur la partition d’un pays ami et se réjouir de l’arrivée éventuelle d’un de ses fleurons sportifs dans notre pays n’est guère adroit en la circonstance. La Catalogne venait d’élire un parlement majoritairement favorable à l’indépendance, et l’Union européenne elle-même s’inquiète des risques de déstabilisation du continent. Démentie ainsi par l’ambassadeur, l’affaire aurait pu en rester là. Le problème, c’est que Nicolas Domenach – on le comprend – ne l’a pas entendu de cette oreille et a tenu à confirmer aujourd’hui son scoop. Nous attendons avec impatience la réponse du Premier ministre. Confirme-t-il ses déclarations ? La France n’exclut-elle plus la reconnaissance d’une éventuelle indépendance de la Catalogne ? Par ailleurs, est-il bien raisonnable pour un chef de gouvernement de spéculer ainsi – par amour d’un club de football – sur le destin d’un pays voisin avec un journaliste célèbre, dont on sait qu’il le répètera sans doute ? Si ce n’était pas si grave, le supporteur de football que je suis en sourirait presque.

Front républicain: Marine Le Pen met la pression

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Marine Le Pen Besançon

Marine Le Pen Besançon

Marine Le Pen a débuté son tour de France des régions par Besançon, mercredi soir. Florian Philippot l’accompagnait, assistant sagement à la conférence de presse que la présidente du FN donnait en compagnie de la tête de liste frontiste en Bourgogne-Franche-Comté, Sophie Montel. Il y a dix-huit mois, à l’occasion des élections municipales, nous les avions déjà interrogées à Montbéliard. Il semble que de l’eau ait coulé sous les ponts du Doubs depuis février 2014. Car Marine Le Pen, poussée par les sondages qui donnent le FN présent dans toutes les régions au soir du 6 décembre, et favorite elle-même en Nord-Pas-de-Calais-Picardie, a le vent en poupe. Pour elle, alors qu’on en était, à Montbéliard, au stade de la « tripolarisation » de la vie politique, le FN s’installant à la table des deux mastodontes de la vie politique française, cet automne 2015 est le moment du retour à la bipolarisation. Sauf que les deux parties en présence sont aujourd’hui le FN, bien entendu, et l’UMPS de l’autre. Sauf oubli fortuit de ma part, Marine Le Pen n’a pas prononcé, ni lors de cette conférence de presse ni dans la réunion publique qui a suivi, le nouveau nom du parti dirigé par Nicolas Sarkozy. L’UMP reste l’UMP, car l’UMPS est, selon elle, plus vivante que jamais.

Profitant de l’autoroute que lui offrent ses différents adversaires qui la mettent aujourd’hui au centre du jeu politique, misant sur une victoire au second tour de la présidentielle, la présidente du FN met la pression. Que feront ses adversaires dans les régions où le FN sera en tête au soir du premier tour ? Fusionneront-ils leurs listes ? Le moins bien placé – très certainement le PS – se retirera-t-il ? Marine Le Pen feint de ne croire qu’à ces deux hypothèses, éliminant d’emblée la triangulaire qui ferait d’elle, sans doute de sa nièce Marion, et éventuellement de Florian Philippot et de Sophie Montel des présidents de régions. La tactique est grosse comme une maison, mais elle n’en est pas moins efficace. En répétant « ils vont forcément s’allier », la présidente du FN accentue la discorde chez l’ennemi. Une discorde qui est de moins en moins opaque puisque les partisans du front républicain et ses adversaires offrent aujourd’hui au pays le spectacle de leur désaccord. Ainsi a-t-on vu le week-end dernier Jean-Christophe Cambadélis tancer Le Monde, qui s’interrogeait sur les conséquences d’un éventuel abandon du front républicain. Mais si le premier secrétaire du PS tance le Monde, Manuel Valls n’hésite pas à répondre à la question au «  Bondy Blog », estimant que « tout doit être fait pour empêcher le FN de diriger des régions ».

« Tout doit être fait » ? Marine Le Pen dramatise. Pour elle, cette formulation va au-delà d’une éventuelle fusion des listes LR et PS ou d’un retrait réciproque. Et laisse entendre que le Premier ministre ne cacherait plus sa volonté d’interrompre le processus démocratique dans les éventuelles régions que le FN pourrait remporter. « Tout doit être fait ? Par la violence ? », interroge-t-elle, l’air grave. Une manière de plus de mettre la pression, comme on dit en football. En réalité, Marine Le Pen sait très bien que le débat existe au sein du PS à ce propos, que les élus de base ne comprennent pas qu’on puisse envisager de se retirer pour Xavier Bertrand ou Christian Estrosi et disparaître de la vie politique régionale pendant cinq ans. Alors, elle s’invite dans le débat. En interrogeant sans cesse ses adversaires, prenant ainsi le relais du Monde et tous les autres médias, biberonnés à la nécessité du front républicain depuis trente ans par le PS lui-même, Cambadélis en tête, la présidente du FN augmente ses chances de voir exploser ledit front républicain en vol, et d’être élue le 13 décembre lors de la triangulaire qu’elle exclut tactiquement en public, mais à laquelle elle croit très fort. L’UMPS existe toujours, répète-t-elle, la preuve par « des paroles et des actes ». Elle explique que Nicolas Sarkozy n’avait pas souhaité prendre Cambadélis au téléphone après les attentats de janvier « alors qu’il y avait des morts », mais qu’il a en revanche accepté lorsqu’il a fallu s’entendre pour saisir le CSA sur son invitation à l’émission de France 2.

A propos de Nicolas Sarkozy, elle a changé d’avis. Il n’est plus, comme il y a dix-huit mois, son candidat préféré. Désormais, c’est Juppé. Marine Le Pen estime-t-elle avoir vraiment changé de dimension depuis les élections municipales ? Toujours est-il que les défauts qu’elle citait, et qu’elle cite toujours, à propos de Nicolas Sarkozy, lui permettent d’affirmer… qu’il n’est plus un candidat à sa hauteur, devenu « inintéressant en tant qu’adversaire politique ». L’ambition du président de LR n’est plus que « de faire un one-man-show dont le but ultime est de faire marrer la salle » et « ses propres amis ne croient pas en lui ». Ainsi, Alain Juppé, qui est pourtant celui que les sondages annoncent comme le victorieux le plus facile contre elle dans un second tour, devient-il désormais l’adversaire idéal.  Parce qu’il est « le chaînon manquant », « l’enfant naturel de l’UMPS ». Avec Juppé, la boucle est bouclée. Il symbolise la re-bipolarisation de la vie politique évoquée plus haut. Elle contre le maire de Bordeaux, c’est la configuration qu’elle souhaite, au moins publiquement, pour donner corps à l’alternative « FN vs UMPS » qui lui profite tant dans les urnes.

Là encore, il est permis de s’interroger sur la part tactique de cette affirmation. Présenter Juppé comme son candidat préféré, n’est-ce pas, à la manière des médias de gauche, le soutenir comme une corde le pendu ? On imagine fort bien, lors de la primaire, Nicolas Sarkozy dépeindre le maire de Bordeaux comme le candidat de Marine Le Pen, Alain Minc et des Inrocks réunis, ce qui est beaucoup pour un seul homme, convenons-en. D’un autre côté, le positionnement plus au centre, « l’identité heureuse » dont il se fait le chantre, font de Juppé un adversaire idéologique idéal. Difficile, donc, de démêler ici la part de sincérité et/ou de tactique de Marine Le Pen. Nous pouvons seulement en conclure qu’elle est encore en position de jouer avec les bisbilles de ses adversaires, et qu’elle ne s’en prive décidément pas. D’ailleurs, elle fait ainsi oublier adroitement qu’elle est elle-même en bisbilles avec le fondateur de son parti, qui lui réclame deux millions d’euros pour exclusion injuste, et qui a la particularité d’être aussi son propre père. Elle fait oublier aussi que sa nièce Marion ne réfute pas le clivage droite-gauche aussi facilement qu’elle, et que les débats stratégiques au sein de son parti ne sont pas inexistants. Ses adversaires sont les premiers responsables de cette situation. Au lieu de pointer les différends idéologiques du FN, ils ont choisi de décerner au FN le label du souverainisme, lui permettant ainsi de s’élargir. Marine Le Pen aurait bien tort de ne pas profiter d’un tel cadeau.

*Photo : David Desgouilles.

Alain Finkielkraut, le guetteur mélancolique

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Alain Finkielkraut

Alain Finkielkraut

Innombrables les lecteurs et les auditeurs qui de semaine en semaine, et souvent de jour en jour, suivent ses interventions passionnées. Il s’est donné la charge de considérer notre présent français politico-social et culturel dans des interventions passionnées mais toujours soignées et écrites, inventives et spirituelles, même dans le feu de la parole et du débat, pour lequel il se documente, rassemblant autour de lui notes et citations pertinentes et qui font penser, répliquant à ce qui lui semble faux ou trompeur. Ainsi est-il devenu une sorte de guetteur public inquiet, et qui fait état, avec sincérité ou en renonçant à la pudeur, de son inquiétude tout autant que de ses convictions : « Mon for intérieur, écrit-il, est occupé jusqu’à l’épuisement par une controverse très vive entre l’optimiste et le pessimiste », même si le pessimiste en lui donne souvent l’impression d’avoir le dessus. Le rassemblement de ses chroniques des deux dernières années – avec des notices qui restituent leur contexte – permet utilement d’en juger dans le calme de la lecture et, je crois, de nuancer un peu cette impression en considérant la conception de l’Histoire qui motive ou sous-tend ses diverses réactions et en prenant la mesure du courage qui l’anime et le soutient, lorsqu’il s’exprime à contre-courant de façons de penser ou de dire, que par lassitude ou indifférence on est trop souvent enclin à laisser passer, voire à adopter: ainsi quand il résiste à la tentation de condamner vertueusement François Hollande pour ses fredaines privées, et qu’il argumente de façon répétée en faveur de l’essentielle  distinction entre vie privée et vie publique, si souvent menacée.[access capability= »lire_inedits »]

Son champ d’intervention est au croisement de l’actualité et des ressources de la culture. L’actualité : les déclarations ou décisions des uns et des autres (dirigeants, journalistes, experts, juges), telles qu’elles s’expriment dans les médias et suscitent polémiques ou controverses plus que débats, affrontements dans lesquels l’indignation et la colère fournissent à ces mêmes médias un aliment apte à rassembler des spectateurs (plus que des lecteurs). Les questions d’actualité s’imposent et changent au fil des jours, mais avec des constantes, car ce témoin engagé opère un tri en fonction de son souci propre : l’éducation et la tentation qu’elle connaît de sacrifier l’héritage culturel à des impératifs égalitaristes ; la progression de l’incivilité ; les dérives du journalisme enclin à empiéter sur la vie privée aux dépens des affaires publiques ; la guerre déclarée par les islamistes à la liberté d’expression et de critique, et aux Juifs ; le destin de la nation française et de sa population (thème de son livre précédent, L’Identité malheureuse) ainsi que des nations européennes menacées de voir effacer leur identité.

La culture : ce sont les livres, les œuvres des écrivains et des penseurs, lorsqu’elles relancent la réflexion ou l’appuient, qui lui donnent une portée plus durable que celle de la changeante actualité. On voudrait dessiner ou imaginer en quelques traits la bibliothèque de Finkielkraut, celle dans laquelle il puise pour soutenir ses positions ou relancer sa verve : Hannah Arendt (celle des Origines du totalitarisme ou de La Crise de la culture) et derrière elle Heidegger (j’y reviendrai) ; Vassili Grossman (Vie et destin, Tout passe) ; ces derniers temps Péguy dans la solitude de ses combats, relayé par Camus, celui des interventions publiques comme celui du manuscrit retrouvé du Dernier Homme ; et ses romanciers favoris, qui sont aussi, à travers leurs fictions, des analystes : Milan Kundera ou Philip Roth, dont il dit drôlement, et avec amertume, qu’il est chaque année « le non-lauréat du prix Nobel » de littérature. Et derrière eux Montaigne, le penseur que l’atrocité des guerres de Religion conduit à douter de la validité de ses propres convictions.

À la fin de ma lecture, je suis convaincu pour l’essentiel, et j’admire. Puis je me reprends, je m’en veux d’avoir été emporté.

J’admire la vigilance, la présence d’esprit, l’éloquence – les trouvailles, qui font mouche. Quand, par exemple, déplorant la tendance au nivellement dans le système éducatif et la suspicion jetée sur l’excellence, il ironise sur ce dont sont suspectés les bons élèves – qui par leur talent individuel bénéficieraient d’un « piston interne » ou seraient coupables d’un « délit d’initié » !

Là où je lui donne aussi pleinement raison, c’est quand il s’en prend de façon répétée à l’anachronisme des slogans et des agendas politiques, comme si, pour certains dirigeants et militants, les horloges étaient restées bloquées aux années 1930 : l’antifascisme quand il n’y a plus de fascisme (et quand on a l’expérience de la supercherie de l’antifascisme, qui masquait l’indulgence coupable envers le totalitarisme soviétique, cf. François Furet, Le Passé d’une illusion, et Jean-François Revel proposant plaisamment à un « militant » de ce genre, sur un plateau de télé, de lui indiquer où établir commodément un maquis, et ajoutant : « Mais je ne pourrai pas vous fournir l’armée allemande ») ; le féminisme outrancier ; l’égalitarisme sans frein. Quant aux nations européennes, si riches de leurs cultures et de leur histoire, et dont les affrontements furent si meurtriers, je comprends son souci de les voir risquer de s’oublier elles-mêmes. De même pour l’éducation dans les collèges et lycées, qui n’a pas su se démocratiser sans renoncer à certaines de ses exigences. Et cela ne vaut sans doute pas que pour les matières littéraires, mais tout autant pour les sciences exactes. Dans ces domaines, la vigilance de Finkielkraut est salutaire.

A-t-il pour autant raison de fonder sur ces problèmes le diagnostic d’un sombre « tournant historique » ? L’Histoire, écrit-il, est présente dans la réflexion d’aujourd’hui sous deux formes (p. 9) : « le recueil d’exemples » et « la marche du Temps », assimilée à la vision progressiste. Mais l’Histoire n’est-elle pas tout autre chose? Ainsi ce que les Européens ont récemment éprouvé dans la survenue d’événements imprévus (l’effondrement du système soviétique, les crises financières, l’émigration de masse, le terrorisme islamiste dans le monde et en France même) : événements qui dessinent moins un sens qu’ils ne manifestent combien le réel échappe aux systèmes de pensée. Je sais que c’est justement l’un des axes de sa réflexion, qui s’emploie, dans les polémiques contre la gauche ou contre l’antiracisme d’aujourd’hui, à rappeler les droits de la réalité. Mais cette intention me semble s’égarer quand elle s’en prend à « l’époque », vue sous l’angle « historial », c’est-à-dire heideggérien, celle d’un « déclin » qui selon Heidegger marque l’histoire de l’être. Heidegger : la question n’est pas, comme une analyse placée au centre du livre l’explique, de savoir si on peut encore le lire après les Carnets noirs (noirs à plus d’un égard), mais si son diagnostic sur le moderne et la « technoscience » peut nous éclairer. Et je trouve faible l’argument d’autorité selon lequel, puisque Levinas a continué d’estimer sa pensée, on peut faire de même ; d’autant que Levinas n’a pas connu ces Carnets, et que Finkielkraut ne craint pas de critiquer le désir qu’a Levinas d’« apercevoir les hommes en dehors de la situation où ils sont campés ».

Dès lors, quel est le sens du « tournant historique » actuel sur lequel Finkielkraut veut nous alerter ? Ce ne peut guère être qu’une manifestation supplémentaire, plus catastrophique encore peut-être, de l’égarement dans lequel l’Occident serait engagé depuis… Platon ? Descartes ? Depuis l’avènement, donc, de la « technoscience » (technoscience dont je ne pense pas que du mal).

Ce qui fait défaut à une telle perspective, c’est sans doute une direction de pensée si présente chez Hannah Arendt, auteur qui lui est chère : une attention à l’événement, ouverte à ce qu’il recèle de surgissement du désir de liberté, toujours actif même quand l’oppression semble sans limites et sans espoir : ce qui a permis à Arendt de reconnaître la grandeur de la révolution hongroise des conseils de 1956 par exemple, quand intellectuels et ouvriers ont vu, sans l’avoir prévu, surgir d’entre eux une nouvelle organisation sociale et politique apte à tenir en échec le pouvoir stalinien : cela n’a duré que quelques semaines, certes, mais non sans influencer l’avenir historique de l’Europe et finalement le destin de l’Union soviétique. De même, comment réduire la lutte pour les droits de l’homme, qui anime par exemple des milliers de Chinois asphyxiés par un pouvoir accroché à son monopole, et découvrant quel est leur pouvoir propre, individuel et collectif, au « droit-de-l’hommisme » dont Finkielkraut se fait une cible facile, et qui n’est qu’une posture française parmi tant d’autres ? L’Histoire n’est pas que l’occasion de vérifier que le « déclin » est en marche. Elle est – malgré en effet les catastrophes présentes et à venir – l’émergence de l’altérité et du nouveau, dans l’action comme dans la pensée, dans la pensée par l’événement, un nouveau que la réflexion ne peut faire advenir à elle seule, mais qu’elle peut se préparer à accueillir.

Alain Finkielkraut, La Seule Exactitude (Stock).[/access]

La seule exactitude

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L’automne à Pékin

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Prosper Giquel

Prosper Giquel

L’ automne à Pékin
Rencontres présidentielles
&
150e anniversaire
de la première université francophone en Chine

Portrait par Václav Brožík en 1879 de Prosper Giquel, avec la tunique dorée impériale & la photographie qui a servi pour le tableau. (Collection particulière).

Le président chinois Xi JinPing「習近平」 avait mentionné au ministre des affaires étrangères Laurent Fabius son grand intérêt pour le Français le plus célèbre en Chine, le Lorientais Prosper Giquel「日意格」(1835–1886) .

Il lui suggéra de découvrir l’oeuvre du marin breton à MaWei「馬尾」, dans la province du FuJian「福建省」, en visitant les musées consacrés au ChuanZheng XueTang「船政學堂」, «l‘Académie navale» adossée à «l’Arsenal de FouTcheou», un chantier naval et une vaste usine qui fut en son temps la plus moderne à l’Est de Suez.

Quelques semaines plus tard, Laurent Fabius est donc revenu en Chine, offrir en personne une réplique du buste offert par le gouvernement impérial chinois à la famille de Giquel, en 1886, lors de son décès.

En fait, nombre d’archives et photographies ayant été détruites pendant la révo. cul., la Chine ne disposait plus de portraits authentiques de Giquel.

Cette copie de son buste fut donc reçue avec gratitude, ainsi que les photos que René Viénet avait achetées il y a une trentaine d’années auparavant au libraire Charles Blackburn, et offertes au Musée de MaWei.

Trois originaux de ce buste par Franceschi furent réalisés en 1886 : le bronze, conservé dans la famille par les héritiers de Giquel, et deux plâtres.

Buste de Prosper Giquel, par Franceschi, offert par le gouvernement impérial chinois – [Musée des Beaux-Arts de Rennes. Photo : Louis Deschamps].

Le frère de Giquel en offrit un au Musée de Rennes où il a été retrouvé dans les caves par René Viénet, l’historien – coté français – de cette histoire oubliée (en France, pas en Chine) qui réédite tous les textes de Giquel et prépare un album sur cet intéressant sujet.

Depuis, ce buste figure dans la base Joconde du ministère de la Culture: c’est celui qui a servi pour la réplique récemment offerte par la France à la Chine. Le second plâtre fut offert à la Société de sauvetage en mer, dont les Giquel étaient des bienfaiteurs. Mais cette société a «égaré» ledit plâtre (pas perdu pour tout le monde puisque vendu à vil prix par un commissaire priseur du Nord de la France / lot 272 du 8 décembre 2008).

Prosper Giquel fut l’un des deux seuls étrangers jamais honorés de la «tunique dorée» (soie jaune d’or, avec une doublure en vison, la plus haute distinction décernée par l’empereur) pour avoir dirigé un régiment franco-chinois défendant les villes du ZheJiang 「浙江」contre l’insurrection monothéiste des TaiPing(s)「太平天國」. Cette tunique est maintenant rangée dans la chambre en meubles laqués de NingBo「寧波」que Giquel avait ramenés de Chine en France.

Mais, surtout, il a été le fondateur, aux cotés de Zuo ZongTang「左宗棠」et de Shen BaoZhen「沈葆楨」de la première université technologique occidentale en Chine, francophone et anglophone, intégrée à un grand chantier naval et à ses multiples ateliers en amont.

C’était à MaWei「馬尾」, en aval de FuZhou「福州」, dans l’estuaire du fleuve Min「閩江」.

Photo panoramique probablement par John Thomson, en 1969, du chantier naval et de l’Académie en cours de construction.

Ce plan en couleurs, de grandes dimensions, de la main de Giquel, a été retrouvé au SHD à Vincennes. Il a été récemment réédité avec ses explications traduites en chinois :「船政學堂與馬尾造船廠全圖」.

Cet ensemble universitaire et industriel est considéré par la Chine comme emblématique du mouvement de modernisation de la Chine 「洋務運動,又稱自強運動、同治維新」sous l’empire mandchou après les «guerres de l’opium». C’est un «lieu de mémoire» où régulièrement les dirigeants chinois viennent exposer leur stratégie navale, en particulier, l’(ex) président Hu JinTao「胡錦濤」pour le 140e anniversaire de l’oeuvre de Giquel en 2006.

Le chantier naval pouvait construire six navires en même temps : quatre cales de lancement étaient perpendiculaires au rivage, et deux autres «en travers», c’est à dire parallèles à la rive.

Photo du YangWu 揚武, le premier navire à vapeur (et à voiles, marins dans les vergues) sorti du chantier naval et la peinture chinoise correspondante. C’est ce navire qui en 1874 effectue les premiers relevés hydrographiques face à TaiNan (Formose) pour dissuader les Japonais d’y intervenir sous prétexte de lutter contre les pirates.

Six douzaines de Français enseignaient, entre 1866 et 1875, dans «l’Académie navale», le ChuanZheng XueTang「船政學堂」, qui comportait une école de génie maritime (où tous les cours étaient donnés en français) et une école d’hydrographie (de conduite des navires, cours donnés en anglais).

Giquel rédigea l’un des premiers dictionnaires français-chinois (avec le diplomate Lemaire) et d’autres textes fort pertinents, en cours de réimpression, ainsi que son journal. A signaler que ce ne sont pas des universitaires français qui furent les premiers à publier sur Giquel, mais un Américain, Steven Leibo.

De cette université sortiront nombre de réformateurs chinois, dont Yan Fu「嚴復」, le premier traducteur de Montesquieu et de John Stuart Mill ; Tcheng Ki-tong「陳季同」 Chen JiTong, auteur de plusieurs best-sellers écrits directement en français publiés à Paris ; et de nombreux autres, dont celui qui traduisit pour la première fois un roman français, la Dame aux camelias, Wang ShouChang「王壽昌」, qui dicta à Lin Shu「林紓」une première mouture qui devint la Traviata en chinois classique CháHuā Nǚ「茶花女」, etc.

Photo par Nadar de Chen JiTong 陳季同

Le (futur) amiral Wei Han 魏瀚 lors de son arrivée en France, en 1877, pour son stage à l’Arsenal de Cherbourg

Pourquoi Giquel est-il oublié en France ?

C’est parce qu’en 1884, sur ordre de Jules Ferry (applaudi par Mgr Freppel, le chef de fille de la droite cléricale de l’assemblée), l’amiral Courbet va détruire cette université laïque qui n’avait rien coûté à la France (entièrement financée par la Chine), et le chantier naval où travaillaient 2500 ouvriers).

Rare asiette à dessert d’époque :

l’amiral Courbet bombardant l’université francophone de MaWei, le 23 août 1885.

Je cite ici les historiens parisiens interviewés en marge du tournage du documentaire de FuJian TV : « le bombardement par la France d’une université francophone et la destruction de la «flotte chinoise» (en fait française, construite par Prosper Giquel, et dirigée par des officiers chinois formés à Cherbourg) sont des évènements (désormais) «politiquement peu corrects», donc balayés sous le tapis par des sorbonnards pas très scrupuleux. La construction et la destruction de cette université ne figurent même pas dans le livre de Muriel Détrie sur l’histoire des relations franco-chinoises …». Fin de citation, dans ce règlement de comptes entre sinologues, que je regarde avec amusement.

C’était la prolongation de la guerre pour la conquête du Tonkin, qui se poursuivra jusqu’à l’occupation du Nord de Formose et de l’archipel des Pescadores ; et qui finira par causer la chute du gouvernement Ferry, critiqué violemment par Clemenceau ; sinon l’amiral Courbet voulait porter la guerre plus au nord et détruire Port-Arthur.

Deux «images d’Epinal» chinoises de la guerre de conquête du Tonkin : Luu Vinh Phoc, en chinois Liu YongFu 「劉永福」 reçoit la tête du Commandant Rivière (qui est bien mort aux mains des Pavillons noirs「黑旗軍」 à Hanoi ). Mort de l’amiral Courbet, qui en fait n’est pas décédé au Tonkin mais à Formose, aux Pescadores 「澎湖列島」.

Pour la Chine, Giquel est un «excellent sujet bilatéral», qui autorise en fonction des aléas des relations commerciales des échanges de toasts chaleureux et de félicitations (à propos de Giquel) ; et à d’autres moments de «froncer le sourcil» : « 25 années après avoir pillé et incendié – avec les Britanniques – le Palais d’été 「圓明園」de l’empereur de Chine, construit par les jésuites dans la banlieue de Pékin, vous avez détruit la première université de type occidental en Chine, construite par votre admirable compatriote Giquel ».

Je résume ici, trop sommairement, un long article paru dans le Bulletin de la société de géographie de Paris, en 2007. Mais des livres sont en préparation et, j’espère, un film qui reprendra, sous une autre forme, les documents que j’ai aidé la TV du FuJian à filmer en France avec Du LiYan.

Cf. ci-après les photos du tournage chez les descendants de Prosper Giquel, à la BNF et dans les salons historiques du Château de Vincennes (la «Chambre de la la reine» et le «Salon de Mazarin»). Le DVD chinois n’est pas inintéressant par ses reconstitutions avec comédiens mêlées aux tournages d’archives, mais pour une Taiwanaise, travaillant en France, le sujet mérite une relation moins «patriotique» et plus sobre dans le goût occidental.

J’ai réalisé les prises de vues qui illustrent la présente tranche de blog, et des centaines d’autres, dans les deux branches de la famille (sympathiques et accueillantes) de Prosper Giquel et dans les «Archives de la Défense» (le SHD) au Château de Vincennes ; mais aussi à la BNF, à la Société de géographie, etc. C’est le moment d’écrire que la responsable des relations extérieures du SHD, Véronique de Touchet, est très efficace et très adorable. Ce fut lorsque, avec DU LiYan 「杜立言」, j’ai servi de guide à une équipe de FuJian TV. Ses techniciens préparaient, avec CCTV, ce long documentaire de plusieurs heures sur Giquel, avec les encouragements du Président chinois, qui fut en poste au FuJian pendant une quinzaine d’années, et qui connaît donc très bien Prosper Giquel et les musées qui lui sont consacrés à MaWei.

En 2016 on célébrera le 150e anniversaire de l’Académie navale francophone de MaWei, le ChuanZheng XueTang. On peut penser que les deux présidents Hollande et Xi JingPing 「習近平」, qui doivent se rencontrer les 2 et 3 novembre 2015, à Pékin, conviendront d’honorer, comme il se doit, Prosper Giquel par une exposition commémorative. L’automne, c’est la saison qui est la plus belle en Chine du Nord, en particulier pour prendre de bonnes décisions : Boris Vian le savait, puisqu’il en a fait le titre d’un livre (qui bien sûr ne se passe ni à Pékin, ni en automne). Cette saison devrait être favorable à des décisions présidentielles stimulantes pour les historiens.

Une telle exposition serait facile à organiser au Musée de l’Armée, aux Invalides, avec le grand nombre de documents, préservés au SHD dans le Château de Vincennes et chez les descendants de Prosper Giquel, déjà photographiés et bien répertoriés. La Chine est d’autant plus intéressée à un tel projet qu’elle n’a plus d’archives, depuis la révo.cul., sur ce sujet qu’elle considère important (les gardes rouges de Mme Mao ayant volatilisé toute la documentation historique sur le sujet).

Le DVD de CCTV & FuJian TV, pour la partie historique tournée en France, et pour la reconstitution avec comédiens tourné en Chine, est très «à la chinoise». Tout en assurant sa programmation dans le cadre d’une telle exposition, il serait sans doute opportun de produire un documentaire «à la française» qui replace bien Prosper Giquel dans le cadre historique qui fut le sien.

Comme mes lecteurs l’auront compris, j’aime bien les photos dans les blogs, puisque je suis photographe, et j’en donne pas mal cette fois-ci. Mais j’aimerais plus encore y insérer des vidéos.

A suivre, donc.

Les descendants de Prosper Giquel, avec l’amiral de Contenson, ancien directeur des Archives de la Défense, et descendant du Capitaine de Contenson qui rédigea le premier rapport (élogieux) sur «l’Arsenal de FouTcheou» et son fondateur, Prosper Giquel.

Cette photo (1869) du temple de MaZu surplombant le site de MaWei est précieuse car ce temple qui avait survecu aux bombardements de l’amiral Courbet (et à ceux, après 1937, de l’armée japonaise) fut détruit par les gardes rouges pendant la révo.cul. Reconstruit récemment, c’est cette photo (conservée par les descendants de Giquel) qui a permis de rectifier la restauration, en particulier la ligne de la toiture.

Prosper Giquel (dont l’épouse est décédée en couches à MaWei) et sa fille

 

Le recto et le verso du coffret de 6 DVDs consacré, par CCTV et FuJian TV, à Prosper Giquel et à son oeuvre, en partie tournés en France, dans la famille, au SHD, etc.

*Photo : Vera Su.

Le Yémen, victime de l’amitié franco-saoudienne?

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Yémen Arabie Saoudite France

Yémen Arabie Saoudite France

La guerre au Yémen serait-elle indirectement entretenue par le gouvernement français ? C’est la question posée par le site Your Middle East ce lundi. La question ne laisse pas de marbre. Car le conflit yéménite a souvent été pointé du doigt pour ses nombreuses violations des droits de l’homme.

Sept mois après le lancement de l’opération « Tempête Décisive » par l’Arabie Saoudite, à la demande du président alors en exil suite à la prise du palais présidentiel de Sanaa en janvier 2015 par les rebelles Houtis, l’heure est encore au chaos. L’objectif de la coalition saoudienne ? Enrayer la progression des rebelles chiites du Nord, accusés d’être soutenus par l’Iran chiite, vers le Sud du pays sunnite. Les Etats-Unis ont donné carte blanche à la coalition « Restaurer l’espoir », qui réunit outre le royaume saoudien, le Bahrein, le Qatar et les Emirats arabes unis. Une sorte de « bon pour attaquer » de la communauté internationale. Mais le contexte est plus complexe. Sur place, en guise de trouble-fête, sévit une virulente branche de l’Etat islamique. Elle est notamment responsable de l’attentat contre une mosquée de la capitale yéménite qui avait causé la mort de 30 personnes le 17 juin dernier.

Sur place, les combats sont violents, et permanents. En août dernier, l’ONG Amnesty International tirait la sonnette d’alarme, relevant de la part de l’ensemble des belligérants des «  atteintes graves au droit international humanitaire et au droit international relatif aux droits humains ». Selon l’ONG, des zones habitées et des infrastructures civiles sont délibérément visées par des frappes aériennes de manière disproportionnée, des enfants sont enrôlés dans les rangs pro-Houthis et les forces en présence font usage d’armes bannies par la communauté internationale.

Les chiffres affolent. En tout, 2.000 civils auraient été tués, dont 400 enfants, alerte Amnesty International dans un rapport publié début octobre. Sur place, 80% des 21 millions d’habitants du pays ont besoin d’une assistance humanitaire, relève encore l’ONG. Et dans le pays, 1,5 million de personnes ont été déplacées. Amnesty demande donc une enquête indépendante sur les violations des droits de l’homme par l’ensemble des belligérants au Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU et l’arrêt des livraisons d’armes par les Etats-Unis.

Et pourtant… le 2 octobre dernier, la résolution de demande d’enquête est écartée au HCR. A la place, c’est une  résolution désignant une commission nationale d’enquête qui est adoptée. Problème : celle-ci émane d’un décret du président yéménite Abd Rabo Mansour Hadi, rentré en septembre, après la reprise d’Aden. Adieu l’enquête indépendante. C’est un allié de l’Arabie Saoudite qui jaugera du degré de violation des droits de l’homme par ses adversaires.

Mais où était la France le jour du vote ? Comment a-t-elle pu ne rien voir ?

La France était là. Tout comme le Royaume-Uni. Leur vote ? Favorable. Et ça n’a rien d’une surprise.

Retour en avril dernier. Le ministre des Affaires Etrangères Laurent Fabius fait une visite officielle en Arabie Saoudite, peu après le début des frappes aériennes de la coalition. Il assure le royaume saoudien du « soutien » de la France alors même que la situation humanitaire est alarmante. Sauver le Yémen n’a pas de prix. Surtout pour la France. Quelques jours plus tôt, l’Hexagone a complété sa tirelire en signant avec le Qatar, membre de la coalition, un contrat militaire de 7 milliards d’euros. De quoi emprunter un sourire sincère et fermer les yeux sur quelques accidents bien involontaires au Yémen. A la guerre comme à la guerre. D’autant qu’il serait dommage de froisser l’amie Arabie Saoudite, elle aussi  véritable soutien pour les ingénieurs en armement français, l’innovation, le Made in France ! Car l’Arabie Saoudite aime la France et lui confère un soutien sans faille. Depuis quelques années, le royaume, qui consacre un budget de plus en plus important aux dépenses militaires, a fait de la France son principal fournisseur en matière d’armement. En seulement quatre ans, de 2010 à 2014, les livraisons de la France vers l’Arabie Saoudite auraient même augmenté de 96,9%, selon l’Institut de recherche international pour la paix de Stockholm.

Car François Hollande a choisi dès 2012 de faire de l’Arabie Saoudite un partenaire de choix. Et la lune de miel a bien eu lieu : en mai 2015, le royaume saoudien s’est engagé à signer sur plusieurs années 50 milliards d’euros de contrats et accords avec la France. En juin dernier, 10,8 milliards d’euros avait été annoncés, lors de la visite à Paris du vice-prince héritier et ministre de la Défense, Mohammed Ben Salman. Le 13 octobre dernier, rebelote, Manuels Valls et le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drain, en déplacement à Ryad, pérennisent l’entente avec la signature de 10 milliards d’euros de contrats d’armement défensif : chantiers navals, navires patrouilleurs, satellites espions sont parmi les commandes du royaume aux entreprises françaises. C’est en tout cas ce qui a été annoncé par le Premier ministre. Sauf que… il ne s’agit que de promesses. En réalité, Ryad ne serait fermement engagé que pour un montant de moins de trois milliards d’euros et seuls 30 patrouilleurs pourraient être livrés avant la fin de l’année, pour un montant de 600 millions d’euros.

Alors mieux vaut caresser l’Arabie Saoudite dans le sens du poil. Le Yémen ? Un caillou dans la chaussure de deux pays qui marchent main dans la main.

*Photo : SIPA. 00712025_000020

Puisseguin: l’obscénité à deux vitesses

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Puisseguin récupération

Puisseguin récupération

On peut, avec raison, s’indigner des réactions de Gérard Filoche ou de Noël Mamère après le drame de Puisseguin, alors que le car et le camion impliqués dans l’accident étaient encore fumants. L’horreur de la chose devrait plutôt tétaniser quand bien même on estimerait que la politique gouvernementale ne nous plaît pas et en est responsable, ce qui pour le coup n’est pas évident. Au sens étymologique du terme, ces réactions sont de fait, obscènes. On pourra trouver néanmoins des circonstances atténuantes : la passion politique, l’engagement sincère font commettre des bêtises, surtout quand un simple tweet ou un simple statut Facebook amplifient à l’usage des milliers de lecteurs ce qui aurait dû rester du domaine d’une discussion dans un coin de couloir.

Espérons que Filoche et Mamère – qui mènent et ont mené par ailleurs des combats tout à fait respectables, préférant souvent la dissidence au sein de leur propre parti au suivisme bêlant –, aient retenu la leçon et pensent désormais à tourner sept fois leurs doigts sur le clavier avant de se jeter sur leur smartphone.

Mais il ne faudrait tout de même pas exagérer. L’obscénité, pour ma part, je l’ai surtout vue dans le traitement médiatique de cet accident. Aucune chaîne de télé, même parmi celles du service public, n’a refusé de franchir la frontière qui sépare l’information du voyeurisme. Ce n’est pas nouveau : l’horreur des faits divers fait vendre des écrans publicitaires mieux qu’un reportage sur le Traité transatlantique, la situation au Proche-Orient ou le coup d’état silencieux qui a lieu en ce moment au Portugal. Un scandale dénoncé justement par Jacques Sapir : une gauche majoritaire en voix et en sièges est écartée du pouvoir et l’on nomme de nouveau un Premier ministre sortant battu, au nom des intérêts supérieurs de Bruxelles.

Si pathos il y a eu, et de la pire espèce pour reprendre un mot employé par Manuel Moreau, on l’a trouvé dans ces reportages montrant complaisamment des villages abasourdis, dévastés,  dans la façon dont on s’est efforcé de trouver des vieux miraculeusement rescapés parce qu’ils n’étaient pas partis ce matin-là et de s’arranger, ce qui n’est somme toute pas difficile, pour les faire pleurer, histoire de nous montrer à quel point leur souffrance est grande. Mention spéciale pour les chaines d’informations continues, qui les ont répétés jusqu’à la nausée, occupant l’antenne exclusivement avec cet événement, dans ce débit si particulier des journalistes sur le lieu des catastrophes, entre épouvante et extase.

On a parlé, à propos de Mamère et Filoche, de « récupération ». Faut-il rappeler, en matière de faits divers, qu’ils n’en ont pas le monopole. J’ai eu l’impression ces dernières années que la droite française, ou une partie non négligeable des siens, s’emparait elle aussi de ce qui pouvait, même de très loin, aller dans son sens. Le moindre détenu en permission qui fait une connerie, et voilà que l’on demande la tête de Christine Taubira sur une pique, la moindre agression dans le 9-3 ou à Marseille, et voilà que l’on nous explique à demi-mots que la  consonance arabe du nom des agresseurs, prouve à quel point l’immigration est une catastrophe et ses enfants définitivement inassimilables.

Alors soyons honnête : ou l’on estime que le fait divers n’est pas politique et à ce moment-là, on en rend compte et on se tait ; ou l’on estime qu’il est politique, et dans ce cas, on produit sur lui un discours qui peut être l’objet d’un débat mais on ne se jette pas mutuellement à la figure l’accusation, absurde, de « récupération ». Ou alors Albert Vidalies, Secrétaire d’Etat aux transports, nous expliquant l’excellence du réseau secondaire français ou même François Hollande rendant hommage aux victimes, c’est aussi de la récupération.

Non, un fait divers n’est jamais innocent, y compris une catastrophe naturelle. Un tremblement de terre de même intensité va faire des milliers de morts dans les pays du sud, et quelques dizaines dans les pays développés. Parce que dans un cas des pays sont assez riches pour avoir des constructions antisismiques, des services d’urgence dignes de ce nom, et dans l’autre non.

Plus généralement, cette frénésie médiatique qui demande, quelle que que soit la complexité d’une situation, de la résumer avec des images souvent atroces dont on prévient hypocritement « qu’elles seront dures à supporter », voilà la véritable obscénité. Je n’ai pas besoin, pour ma part, de voir un cadavre d’enfant, une décapitation ou une personne âgée effondrée pour savoir le cauchemar que cela représente. Ou alors c’est que je suis devenu, très banalement, un voyeur.

*Photo : SIPA.00728286_000010

Lutter contre le djihadisme, oui mais avec quelles armes?

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Dans une interview donnée au Point il y a deux semaines, le philosophe Alain Finkielkraut s’est trouvé dépourvu d’arguments au moment d’évoquer la propension des jeunes européens à s’engager pour le djihad et s’est avoué « incapable d’expliquer ce phénomène ».

Si on peut raisonnablement mettre en doute la foi et la sincérité des leaders fanatiques, la rapidité avec laquelle certains jeunes adhèrent aux thèses de l’Etat islamique pose effectivement question.

Or il y a une tendance, chez les intellectuels français, à sous-estimer la soif spirituelle de l’homme – spirituel au sens philosophique du terme, c’est-à-dire, selon la définiton qu’en donne Le Robert, « qui est indépendant de la matière » –, sa quête jamais assouvie d’absolu. « Il y a dans le cœur de chaque homme un vide en forme de Dieu et nul autre que lui ne peut le combler » disait Pascal. Et peu importe qu’au contraire de l’auteur des Pensées, qui ne croyait qu’en la religion de ceux qui se sont fait couper la tête, certains de nos contemporains soient attirés par la religion de ceux qui coupent des têtes, l’important est d’avoir l’impression de défendre une cause.

Dans une société où l’individu prime sur le collectif, où l’amour de la patrie est souvent marqué du sceau de la suspicion, il n’est pas totalement surprenant de voir certains frustrés du capitalisme mondial aspirer à quelque chose qui les dépasse, quand bien même cette cause serait absurde et totalement contraire à cette aspiration d’absolu.

A la question « le fanatisme religieux peut-il finir par triompher ? », une philosophe avait répondu il y a quelques années dans l’émission de Frédéric Taddéi : « On ne se bat pas pour des canapés ! », comme pour indiquer que le modèle capitaliste n’offrait pas de valeur suffisamment forte pour qu’il puisse être défendu avec force et empêche l’avènement du fanatisme.

Certes, la laïcité à la française ou l’héritage des philosophes des lumières offrent bien autre chose et sont des modèles qui ne manquent pas de vertus. Mais la difficulté croissante de notre école à transmettre ces modèles sans cesse mis à mal par la télévision, internet, l’individualisme de notre société, les discours religieux voire communautaires et familiaux, ne laisse pas espérer une farouche résistance aux totalitarismes naissants. On peut même se demander, bien qu’il ne s’agisse nullement de remettre en doute notre modèle laïc, capable de laisser s’exprimer autant la foi que l’athéisme, si tout modèle de société qui ne s’appuie pas, de près ou de loin, sur une référence à Dieu ou au spirituel ne serait pas plus fragile et voué à une destruction rapide.

Dans Soumission, Houellebecq voit dans notre renoncement à nos racines chrétiennes et notre volonté de faire table rase du passé le signe de notre décadence et l’annonce de la fin de notre civilisation. Un des personnages va même plus loin lorsqu’il affirme que « seule une religion […] [peut] créer, entre les individus, une relation totale. ». Ce à quoi un autre ajoute :« La Révolution française, la république, la Patrie… oui ça a pu donner lieu à quelque chose, quelque chose qui a duré un peu plus d’un siècle. La chrétienté médiévale, elle, a duré plus d’un millénaire. »

Sans un sursaut spirituel au sens large, la chute de notre civilisation serait inexorable ? Peut-être. Ce qui est sûr en tout cas, c’est qu’« un peuple qui ne connaît pas son passé, ses origines et sa culture ressemble à un arbre sans racines. » comme le disait Marcus Garvey. Et les enfants d’une civilisation qui ne sait plus d’où elle vient ont peu de chances de savoir où ils vont.