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Un consistoire musulman, vite!

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islam feu rouge boubakeur

J’ai fait un rêve : après les attentats de janvier, les imams de France appelaient leurs fidèles à se soulever contre le terrorisme, le Conseil français du culte musulman acceptait la liberté de blasphémer, et des centaines de milliers de jeunes marchaient la main de Fatma sur le cœur au cri de « Pas en mon nom ! ».

Hélas, ce n’était qu’un rêve. Revenu à la raison, j’ai dû me rendre à l’évidence : les tristes constats que dresse Camille Desmoulins (pseudonyme d’un haut fonctionnaire français) dans L’Islam au feu rouge sont criants de vérité. Ainsi, véritable allégorie de l’islam de France, le recteur de la Grande Mosquée de Paris et président du CFCM, Dalil Boubakeur, s’avère aussi handicapé et ambigu que l’institution qu’il dirige. Ce modéré proche du pouvoir algérien, par ailleurs bête noire des islamistes, court pourtant après leur base en voulant transformer les églises en mosquées, quelques années après avoir porté plainte contre les caricaturistes de Mahomet qui trépasseraient en 2015 dans la tuerie de Charlie Hebdo. Plus généralement, ces vingt-cinq dernières années, le processus d’institutionnalisation du culte mahométan n’aura abouti qu’à une bataille rangée entre agents de l’étranger (Algérie, Maroc, Turquie…) jaloux de leur prestige et de leurs prébendes.[access capability= »lire_inedits »]

La faute à l’État d’« apartheid » (Manuel Valls) qui amalgame et stigmatise ? Mauvaise pioche ! Desmoulins démonte l’idée reçue selon laquelle les pouvoirs publics mettraient des bâtons dans les roues aux associations islamiques ; à Lyon, riverains et militants laïcs ont par exemple multiplié les recours juridiques contre la construction de la Grande Mosquée, répugnant à voir leur environnement changer d’apparence et de culture, malgré la bénédiction de l’État. Dans bien des banlieues, la mosquée a été utilisée comme une soupape de sécurité, sinon un moyen d’acheter la paix sociale.

Et qu’on ne nous dise pas qu’il est impossible d’organiser la deuxième religion de France sous prétexte qu’elle ne possède aucun clergé centralisé. Il y a deux siècles, le judaïsme français, au moins aussi mal perçu que l’islam d’aujourd’hui, y parvint grâce aux efforts conjugués de Bonaparte et des rabbins qui allaient fonder le Consistoire. Ce ne serait donc pas la verticalité de l’islam sunnite mais l’absence de volonté politique de ses représentants qui expliquerait la chienlit actuelle, mettant sur un pied d’égalité les prêches républicains de l’imam de Bordeaux et les divagations de son homologue salafiste brestois, lequel promet la damnation éternelle aux mélomanes.

Certes, Camille Desmoulins pèche quelque peu par fonctionnalisme technocratique lorsqu’il exhorte les religieux musulmans à unir leurs forces pour jouer le jeu de la République, malgré les échecs des ministres de l’Intérieur successifs (Joxe, Pasqua, Chevènement, Sarkozy) en la matière. D’aucuns jugeront sa supplique vaine, en ce qu’elle fait délibérément l’impasse sur les rugosités du Coran. Mais plutôt que de pleurer sur le lait renversé, retroussons-nous les manches afin d’immerger l’islam français dans son bain tricolore. Allez, enfants de la patrie…[/access]

Camille Desmoulins, L’Islam au feu rouge, Éditions du Cerf, 2015.

L'islam au feu rouge

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*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00717296_000018.

Y’a bon Astérix!

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Astérix raciste

Nous avons donc appris cette semaine, grâce à l’Express qui a relayé des critiques éparses dans le Camp du Bien, que le dernier Astérix était raciste.

Et que d’ailleurs tous les Astérix étaient racistes. Le grand philosophe Liliam Thuram (né en 1972 après J.C.) explique dans une vidéo qu’enfant, il s’identifiait à Astérix, et ne parvenait pas à se voir en noir — c’est le principe du héros, hé, banane ! Surtout les Noirs d’Astérix : dans le dernier opus, qui est un pur « à la manière d’Uderzo », ils ont encore de grosses lèvres et un nez épaté. Et les « scribes numides », les auteurs précisent en Note qu’on les appelle aujourd’hui « nègres littéraires ».

« Ghostwriters », en anglais. Rappelez-vous ce roman de Philip Roth, la Tache, où le héros, prof de fac, se fait virer de son université pour avoir traité de « spooks » — zombies, mais aussi « nègres » en argot — deux étudiants-fantômes, jamais vus en cours — mais qui se trouvent être noirs, ce qu’il ignorait. Insensibilité, protestations de la NAACP, il est viré, détruit — alors qu’il est lui-même d’origine noire ; c’est le final twist du roman. Finkielkraut en a fait une très belle analyse dans Un cœur intelligent (2009). Roth, qui sait un peu ce qu’est le racisme, a écrit là son plus beau livre.

Retour à Astérix. Le Noi’ vigie du bateau pi’ate ne p’ononce pas les R, et de su’c’oît il avoue dans ce de’nier opus qu’il ne sait pas lir’e — pas grand monde savait lire au Ier siècle av. J.C.. Cela émeut les antiracistes proclamés, les mêmes qui exigent, comme Louis-Georges Tin, qui a fait de la revendication antiraciste son fonds de commerce, que Tintin au Congo comporte en Europe comme aux Etats-Unis un insert expliquant qu’il s’agit d’une (vilaine) vision coloniale.

Il est vrai que Tintin au Congo envoyait la dose, surtout dans la première édition — ce qui amène les blogueurs de l’Obs à se demander s’il ne faudrait pas tout bonnement l’interdire. Et les corrections de l’édition couleur sont touchantes, mais tout aussi révélatrices de la pensée coloniale.

Tout comme les corrections de Tintin au pays de l’or noir, où Hergé a transformé les stéréotypes du racisme anti-juif en stérétotypes du racisme anti-musulman (en vingt ans, entre la première et la seconde édition, les Arabes ont désappris à lire — un comble !). Et alors ? Tout cela, c’est l’histoire des idées. Bombarder les livres d’avertissements en tous genres ne pourrait que contribuer à l’invention d’un racisme à l’envers, dont on ne voit que trop les manifestations immondes — j’en ai parlé ici même il y a quelques mois.

Quant à savoir ce que vaut ce Papyrus de César, vous trouverez une analyse modérée et compétente ici — et un refus d’affubler un album de BD d’étiquettes qui sont autant de poncifs elles-mêmes, voire les manifestations d’un racisme à rebours. Le Corse que je suis ne s’est jamais offusqué des clichés véhiculés par Astérix en Corse, d’autant qu’ils étaient soulignés comme clichés. Le Corse paresseux, ce n’est jamais qu’un rappel du fait que d’après les Romains, maîtres du langage et de l’idéologie à l’époque, les Corses refusaient d’être esclaves et préféraient mourir que de servir un maître qu’ils ne s’étaient pas choisis. Il en est d’autres, dans d’autres civilisations, qui acceptaient le fait d’autant plus aisément qu’ils avaient été mis en esclavage par leurs frères de couleur ou de religion — but that’s another story.

*Photo : Wikipedia.

Astérix - Tome 36 - Le Papyrus de César

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«Daech recule partout devant les Kurdes»

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franceschi kobane kurdes daech

Aventurier et écrivain, Patrice Franceschi a vécu parmi de nombreuses populations dont il a pris la défense, tels les Pygmées et les Papous. Dans les années 1980, il rejoint les Afghans en guerre contre l’Armée rouge. Il demeure, depuis toujours, un farouche défenseur de la cause kurde. Mourir pour Kobané (Les Equateurs, 2015) est son vingt-troisième livre.

Vous revenez du Kurdistan syrien. Pour quelle raison vous êtes-vous rendu dans cette région ?

Pendant la guerre du Golfe, j’ai été amené à aider les Kurdes d’Irak à titre personnel. Personne, alors, ne s’occupait d’eux. J’ai depuis gardé des liens avec les chefs de l’époque, Jalal Talabani et Ahmed Bamarni.
Lorsque je me rends dans cette région, je ne suis pas mandaté. Je paie mes billets d’avion et prends les risques nécessaires, à la demande des dirigeants kurdes. Soutenir une cause militaire et politique, comme je l’ai fait à plusieurs reprises, en Afghanistan notamment, n’admet pas de limite. Pour moi, les Kurdes sont bien plus que des amis ; or il faut défendre ses amis, jusqu’au bout. En tant qu’écrivain libre et indépendant, j’ai cette possibilité. Je reviens seulement de la zone libérée de Tell Abyad, proche de la frontière turque: les Kurdes sont en train de réunifier le Kurdistan historique de Syrie et Daech recule partout devant eux. Les Kurdes se trouvent à une cinquantaine de kilomètres de Raqqa.

La libération de Kobané arraché aux mains de l’Etat islamique par les combattants kurdes en 2014 a surpris les chancelleries occidentales. Comment l’expliquez-vous ?

Malheureusement, l’opinion occidentale, qui s’était intéressée aux Kurdes lors de la bataille de Kobané, les ignore aujourd’hui. Les combattantes kurdes, ces belles Jeanne d’Arc en lutte contre les barbus, plaisaient aux journalistes, naturellement, mais elles sont passées à la trappe depuis, alors que de furieux combats ont lieu un peu partout sur les frontières du Kurdistan – contre Daech, mais aussi Al-Nosra et d’autres groupes armés.
Dans Mourir pour Kobané, je mets le doigt sur un point évident, pour qui connaît la guerre : ce qui compte, c’est le mental ; c’est la décision intérieure, le fait d’être prêt à se battre jusqu’au bout – à mourir pour une cause. À partir de là, on a gagné : ce n’est qu’une question de temps. Sans ça, on a perdu : question de temps également. L’armement joue un rôle, sans aucun doute, mais secondaire.

« L’islam ultra-salafiste prôné par Daech, écrivez-vous, déplaît moins qu’on ne le croit aux islamo-conservateurs d’Ankara ». Vous dénoncez également la « muraille turque » à la frontière syrienne. Toutefois, un soutien européen aux Kurdes de Syrie ne risquerait-il pas de radicaliser davantage la Turquie d’Erdogan ?

Le problème ne se pose pas ainsi. Mourir pour Kobané fait référence à l’article Mourir pour Dantzig ? écrit en 1938 par Marcel Déat et dans lequel il se demandait si Hitler ne risquait pas de se raidir si l’Europe s’opposait à sa conquête de la Pologne. Moyennant quoi, nous avons abandonné Dantzig à son sort et la Seconde guerre mondiale a éclaté. Le gouvernement turc soutient les djihadistes ; il se radicalisera si nous ne faisons rien, voilà la vérité.

Par ailleurs, Washington s’est mis à laisser les Turcs jouer la carte anti-kurde. Il semble que, comme tant d’autres, les Américains peinent à distinguer, à long terme, leurs amis de leurs ennemis. Les Turcs, j’en suis témoin, traitent les Kurdes bien plus durement qu’ils ne traitent les islamistes. Alliés dans l’OTAN, ils sont, sur le terrain, notre adversaire.

Vous opposez de façon quelque peu manichéenne les « barbares » de l’État islamique au PYD (Parti de l’Union démocratique, proche du PKK) kurde et son « projet de société révolutionnaire pour le Moyen-Orient : démocratie, laïcité, égalité hommes femmes, justice économique, décentralisation, respect des minorités qui toutes participent au gouvernement, des Arabes aux chrétiens. » Ces Kurdes de Syrie ont décidément tout pour plaire aux opinions occidentales…

Depuis cinquante ans, pour des raisons bassement mercantiles, nous nous allions avec des pays qui font tout pour nous détruire. En ce moment-même, nous allons cirer les babouches des Saoudiens ou des Qataris avec l’espoir qu’ils nous achètent ceci ou cela – ce qu’ils font très rarement –, tandis qu’ils financent à tour de bras les mouvements islamistes qui commettent des attentats à Paris. Jamais Al-Nosra ou Daech n’existeraient, s’ils n’étaient massivement armés et financés par le Qatar et l’Arabie saoudite – sans oublier la Turquie.L’action du gouvernement français me paraît positive, pour l’instant. Frapper les islamistes en Syrie et à Raqqa, très bien !

Les Kurdes sont ravis. Il était temps. Pour le reste, hiérarchisons les ennemis et n’agissons pas de façon hasardeuse. L’ennemi principal reste Daech, qui combat les Kurdes et l’Occident, dont il souhaite la disparition. C’est une bonne raison de faire face. Le deuxième tyran – il l’est, c’est ainsi, à un degré moindre – est Bachar Al-Assad. C’est la conception des Kurdes, et la mienne ; visiblement, c’est celle du gouvernement français aujourd’hui. Toutes les cartes sont en train d’être rebattues au Moyen-Orient : l’intervention de la Russie et le rapprochement entre l’Iran et les États-Unis le montrent.

Vous dédiez votre livre à Bernard Kouchner. Ce dernier n’est-il pas le théoricien du droit d’ingérence, qui a servi de carburant idéologique à la destruction des derniers vestiges du nationalisme arabe laïque, laissant ainsi le champ libre à cette menace terroriste contre laquelle vous prétendez que les Kurdes sont le dernier rempart ?

Tout d’abord, je dédie mon livre à trois personnes : Valérie Labadie, Gérard Chaliand et Bernard Kouchner. Ensuite, le droit d’ingérence tel qu’il a été théorisé prévoit que les Nations Unies interviennent quand un tyran maltraite son propre peuple. Il est légitime dans ce cas, et aucun autre.
En 2003, les Américains ont mené une guerre préventive contre des armes de destruction massive qui n’existaient pas : l’actuel chaos en Irak est dû à leur stupidité. En Lybie, la résolution des Nations Unies visait à protéger les populations d’un tyran, Kadhafi. Nicolas Sarkozy a décidé, de sa propre initiative, de mener une guerre qui outrepassait cette résolution et de mettre bas Kadhafi. Le droit d’ingérence a souvent été bafoué, dans son intitulé comme dans son esprit.

Le jeune migrant Aylan Kurdi, dont la photo macabre a ému l’Occident, était originaire de Kobané, la ville qui donne son titre à votre livre. Quel lien faites-vous entre tous ces événements ?

Ma lecture est simple : la compassion de l’Occident s’exerce mal à propos. J’éprouve de la tristesse pour les migrants qui viennent en Europe, dont je connais bien le sort, ayant participé à des actions humanitaires dès l’époque des boat people vietnamiens. Toutefois, comme les chefs kurdes, j’éprouve infiniment plus de compassion et d’admiration pour les jeunes hommes et les jeunes femmes restés en Syrie combattre la tyrannie, et qui meurent en grand nombre. Les dirigeants kurdes et chrétiens s’effraient de voir la façon dont l’appel d’air créé par notre émotion vide leur pays de ses forces vives. C’est une réalité qu’ils m’ont demandé d’expliquer.

Aujourd’hui, quels vœux formulez-vous pour les Kurdes de Syrie ?

Les vœux que je formule ne se limitent pas aux Kurdes de Syrie. Ils vont à tous ceux que je côtoie au Kurdistan syrien : les chrétiens, les Arméniens, les musulmans et les tribus bédouines arabes, qui tous, ne l’oublions pas, combattent corps et âme aux côtés des Kurdes et paient un prix épouvantable. Je souhaite que notre  compassion aille d’abord à ces gens dont on ne parle pas, nous incite à les aider à stopper les islamistes au Moyen-Orient.

Mourir pour Kobané

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*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00704772_000013.

Ecole: A quand la réforme Spice Girl?

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« Je crois en l’éducation. C’est un droit humain fondamental que tout le monde mérite. C’est la fondation d’une vie. » De qui, la petite phrase ? François Hollande ? Natacha Polony ? François Bayrou ? Vous n’y êtes pas. Cette profession de foi dans les vertus de la transmission des savoirs est celle de Geri Halliwell, ancienne Spice Girl de 43 ans, au sujet de l’école libre qu’elle projette d’ouvrir à Londres.

A première vue, c’est un peu comme si Franck Ribéry annonçait son intention de lancer sa griffe de lingerie discount. Et après tout, pourquoi pas. Si ce n’est que l’école baptisée « Spice Academy » par le Daily Mail serait spécialisée dans « les arts et le business ». Comme on doute que Geri Halliwell ambitionne d’enseigner la sculpture, la peinture, ou les secrets de la spéculation sur le marché de l’art contemporain, on en déduit qu’il doit s’agir dans sa bouche pulpeuse de faire des « arts » et du « business » une seule et même discipline.

Une discipline moderne, qui repose sur des « compétences » parfaitement maîtrisées par l’ex idole des trentenaires : au hasard, le business sous-culturel de la musique pour ado de 8 à 14 ans, avec ses plans marketing millimétrés, et ses groupes de danseurs(ses) épileptiques, créés de toute pièce sur casting pour passer à la télé et fournir du temps de cerveau disponible à Coca-Cola.

Avec ses neuf singles classés numéro un en Grande-Bretagne, la starlette des 90’s a la légitimité nécessaire pour se lancer. C’est en tout cas ce que devraient reconnaître Downing Street et le ministère de l’Education, avec qui elle est d’ores et déjà en pourparlers. Celle que l’on devrait désormais appeler Mrs Horner, depuis qu’elle a épousé le champion de Formule 1 Christian Horner, leur a fait savoir qu’elle entendait aider les ados à « réaliser leur potentiel ». Et le responsable du réseau britannique des nouvelles écoles a déjà accueilli positivement l’initiative : « Cette proposition est un bon exemple de la manière dont les écoles libres apportent davantage d’innovation et de diversité au système éducatif, aidant à préparer les jeunes à leurs jobs, à leurs stages, à l’Université et au monde du travail. »

Des années après avoir incarné le « Girl power », et qualifié Margaret Thatcher de « première Spice Girl », Geri Halliwell pourrait inspirer notre Najat Vallaud-Belkacem nationale. Bien que celle-ci soit assez peu branchée « école libre », les Droits des femmes et les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires, ça, c’est son dada. L’objet de la réforme du collège n’est-il pas justement de permette « un fonctionnement quotidien assoupli » pour « apprendre les nouvelles compétences que la société requiert : apprendre à travailler en équipe, à proposer, à expérimenter, à s’exprimer à l’oral, à conduire un projet » ?

Vladimir Vyssotski, la mémoire prisée

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marina vlady vladimir vyssotski

La presse russe a révélé, il y a quelques jours, que Marina Vlady s’apprêtait à vendre aux enchères des effets personnels, dont des objets liés à la mémoire de Vladimir Vyssotski.

Vladimir Vyssotski, le plus célèbre des « bardes » contestataires d’Union soviétique, et l’actrice française Marina Vlady se sont mariés en 1970. Mais lui ne voulait pas vivre en France et elle ne souhaitait pas s’installer en URSS. Les époux se rendaient visite, dans leurs deux pays, jusqu’en 1980, année de la mort brutale de Vyssotski. Pendant plus de dix ans, ils ont partagé leur vie conjugale entre Paris et Moscou, autant de voyages difficilement pensables à l’époque soviétique. Marina Vlady a alors obtenu 72 visas pour l’URSS, un record ! En 1987, l’actrice a publié Vladimir ou le vol arrêté, en hommage à son défunt mari, pour qui l’amour du public russe ne se dément pas jusqu’aujourd’hui. Le livre a fait l’objet d’un récital, vingt ans plus tard, qu’elle a interprété aux Bouffes du Nord, puis en tournée à travers la Russie, jusqu’en Sibérie.

L’hôtel Drouot, dans son communiqué de presse d’octobre, précise que la vacation « Souvenirs de Marina Vlady », le 25 novembre prochain, comprend l’un des trois masques mortuaires en bronze de Vladimir Vyssotski (mise à prix : 30 000 à 50 000 euros) et le dernier poème que l’artiste a écrit le 11 juin 1980 – un mois avant sa disparition – sur un billet de transport (10 000 à 15 000 euros). Seront également mises en vente de nombreuses photos de famille des années 1970 en URSS, des œuvres de Mikhaïl Chemiakine, Solomon Rossine, Ronald Searle ou Jean-Jacques Sempé, ainsi que le conte autographe Marinotchka, écrit et illustré par Jean-Luc Godard, le prétendant éconduit de Marina, sur deux cahiers à spirale. En tout, près de 150 pièces qui évoquent les souvenirs de Russie et retracent les années soviétiques du couple légendaire (cornes à boire géorgiennes, buste de Lénine, samovar du xixe siècle…).

Émoi côté russe : commentaires et racontars indignés ont aussitôt fusé. L’actrice peut-elle se délester d’un pan de la mémoire de son mari et s’enrichir à ses dépens sous prétexte qu’elle quitte la maison familiale des Poliakoff à Maisons-Laffitte ?

Nikita Vyssotski, le fils cadet de Vladimir, dit espérer qu’un enchérisseur bienveillant permettra le rapatriement des reliques de son père, qui méritent de trouver place au musée Vyssotski, qu’il dirige.

Le directeur du théâtre de la Taganka, Nikolaï Doupak, juge quant à lui préférable d’éviter qu’« un Abramovitch » s’empare du masque mortuaire. Il estime que l’empreinte du visage de Vyssotski, à laquelle il prête un « potentiel énergétique », doit revenir au théâtre, où l’artiste s’était illustré dans le rôle d’Hamlet.

Devant tant d’effervescence par voie de presse, l’ambassadeur de Russie en France, Alexandre Orlov, a même suggéré à Marina Vlady de retirer de la vente les lots liés à Vyssotski pour que ces pièces ne soient pas dispersées aux quatre vents dans des collections privées occidentales. Les experts russes du marché de l’art estiment que la cote de Vyssotski a aujourd’hui monté, et que celle des objets présentés à l’hôtel Drouot est d’autant plus élevée qu’ils appartenaient à Marina Vlady.

On rappellera qu’en 2007, le milliardaire russe Alicher Ousmanov avait acquis l’ensemble de la collection Mstislav Rostropovitch – Galina Vichnevskaïa « pour une somme non précisée considérablement supérieure aux évaluations les plus élevées faites avant la vente aux enchères », avait rapporté Sotheby’s à l’époque. Ce transfert de propriété avait permis de faire revenir la collection en Russie : un scénario que les Russes aimeraient voir se reproduire pour éviter l’éparpillement au gré des adjudications. Avis aux oligarques patriotes!

« Souvenirs de Marina Vlady », hôtel Drouot, exposition le 24 novembre, vacation le 25 novembre.

Vladimir ou le vol arrêté

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*Photo: wikicommons.

Taxis über alles

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taxi uber paris

Je me suis fait une spécialité d’intervenir ici au sujet des moyens de locomotion les plus variés, par conséquent, même si je m’introduis tard dans le débat, il m’a semblé nécessaire de m’y jeter. Et puis, voilà, il se trouve que j’ai toujours été sensible à la poésie des taxis, aussi je ne veux manquer l’occasion de l’évoquer. Jamais il ne m’est arrivé d’en commander un, de taxi, toujours, je me suis abandonné avec confiance à la sollicitude des anges et au hasard du trafic. Je n’ai pas eu à le regretter. N’est-ce pas une situation magnifiquement parabolique, que de se retrouver ivre et perdu dans la nuit, à n’attendre son salut que d’un signal vert dont on ne peut prévoir ni d’où ni quand il surgira ? N’est-ce pas l’école de la Providence ? Et puis ce véhicule, au luxe un peu surfait, dont le conducteur ne se révèle qu’une fois affalé un bras sur la plage arrière (« plage arrière », rien que cette expression est hypnotique), la plupart du temps un immigré, ce conducteur, venu d’un coin ou l’autre du monde, et qui, pourtant, vous ramènera enfin, après d’usantes péripéties : chez vous.

Alors certes, on ne tombe pas toujours sur un ange. Et le récent conflit avec Uber a laissé libre cours à certains flots de fiel sécrétés par le ressentiment envers les pilotes odieux qui gangrènent cette noble corporation. Mais quoi ? Ce sont bien les aléas qu’il faut supporter lorsque se jouent de tels mystères ! Et évidemment, nous ne sommes plus au temps glorieux des Années Folles, lorsqu’un grand nombre de chauffeurs de la capitale étaient issus de cette aristocratie russe francophone et francophile qu’avait chassée les Bolcheviks. C’est d’ailleurs l’une des seules véritables qualités que je reconnaisse au communisme : avoir doué Paris de chauffeurs d’excellence.

En tout cas, si j’en crois mon expérience, je n’ai qu’exceptionnellement eu affaire à des salauds. Mais me revient bien ce Vietnamien qui prétendait avoir travaillé pour les services secrets américains après la triomphe des Vietcongs, et qui se souvenait de son éducation du temps de l’empire français : « Nos ancêtres les Gaulois ! » riait-il de toute sa face jaune dont le rétroviseur me montrait l’hilarité. Je peux rendre hommage à ce chauffeur africain qui, par compassion pour A., en train de s’épancher sur ses déboires amoureux d’adolescente, parce qu’il n’avait pas dû saisir la temporalité narrative, proposa subitement de faire demi tour pour aller casser la gueule à l’amant de lycée qu’elle venait d’évoquer afin de la venger d’une manière rétrospective et que son honneur fût sauf.

Je me souviens de ce kabyle qui m’offrit une plume porte-bonheur arrachée à un faisan de son village natal, plume qui, parmi d’autres, était censée convoquer depuis la boîte à gants quelques forces propitiatoires… Je revois ce vieux communiste, avec lequel je m’étais d’abord heurté pour lui avoir exposé comment je préférais le Roi-soleil à l’étoile rouge, et avec lequel je m’étais réconcilié par Aragon, dont il connaissait par cœur des poèmes entiers, et qui, plus tard, pour me ramener mon téléphone portable oublié à la place du mort, avait fait un détour tout à fait déraisonnable, me demandant de contribuer quand même à la course de ce client ahuri qu’il venait de transporter bien loin de sa destination. Et puis, le passionnant témoignage de celui-ci, qui me rapportait comment certains désespérés, au lieu de se jeter par la fenêtre, ne commandaient un taxi que pour faire trois fois le tour de la ville en se confiant au chauffeur, ce dernier devenu confesseur de la dernière chance, curé absolvant de dos, mains au volant, et dont les phares qu’il commandait permettaient de dissoudre enfin un rien les ténèbres.

De telles anecdotes, il est à peu près certain qu’un service tel que celui conçu par Uber les rend impossibles. Pour la simple et bonne raison qu’elles n’existent qu’en raison de trois paramètres : la souveraineté du chauffeur, sa liberté et la confiance qu’on veut bien lui accorder. L’autre soir, une amie de J., parce que celle-ci ne tenait plus debout, lui commande un Uber. J. me propose de l’accompagner et de me déposer chez moi au passage. Une fois dans l’habitacle, cependant, le chauffeur nous signale que pareil détour est impossible, à moins de redéfinir toute la commande telle qu’elle a été passée par Internet. Ou pourquoi la planification méthodique et absolue est une méthode en réalité trop peu souple et infiniment moins judicieuse que le bel abandon à la Divina Providentia. J. s’endort. Le chauffeur, soudain, panique et se montre désormais enclin à tous les détours possibles. C’est qu’il ne voudrait pas que mon amie lui refuse ses cinq étoiles au moment d’évaluer son trajet, parce qu’il se sera trouvé dans l’impossibilité d’improviser. Le voici qui passe donc d’une aliénation à l’autre. De l’aliénation du programme, il est maintenant aux prises avec l’aliénation de son évaluation à venir. J’ai pitié de lui, lui promets que je convaincrai mon amie de lui donner ses cinq étoiles et lui dis de me déposer là, porte de Montreuil. Après mon départ, J. m’apprit qu’elle avait commencé de se sentir mal, avait demandé l’arrêt du véhicule et s’était mise à vomir sur le trottoir. Quant au chauffeur Uber, tandis que J. recrachait son champagne, il lui tenait les cheveux tout en suppliant pour ses cinq étoiles.

Le malaise que j’avais ressenti face à ce chauffeur débutant, je le vivais à nouveau l’autre jour en ouvrant un courriel. La veille, un jeune homme m’avait téléphoné que j’avais d’abord rembarré en prétextant une intense et sérieuse occupation professionnelle tandis que je rêvassais simplement en griffonnant un poème en terrasse. Il était demeuré d’une politesse et d’une douceur imperturbables pour me proposer des avantages significatifs quant à ma connexion Internet, lesquels, au lieu de me coûter, feraient même baisser le montant de ma facture. Comme j’acceptais, quelque peu amadoué, sa proposition, voilà qu’il se confondait ensuite en excuses pour m’avoir dérangé, au point que j’en restais quelque peu interdit, une interdiction qui, le lendemain, se mua en un certain effarement angoissé, lorsque je me rendais compte qu’il m’était proposé d’évaluer cette conversation de la veille. Allais-je donner ses « cinq étoiles » au pauvre employé ? Et voilà que déjeunant avec V., nous partageons la même surprise face au comportement du jeune serveur qui déborde d’une politesse exagérée, formatée, artificielle, et d’autant plus étonnante que nous ne nous trouvons, au fond, qu’au sein d’une modeste brasserie… L’impression me vient qu’il a été lui aussi mis au pas par la société du contrôle permanent, et je retrouve chez lui les mêmes inflexions que chez le chauffeur Uber ou le type au téléphone. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de cette époque intellectuellement grotesque que de refuser de noter les élèves pour qu’ils mesurent leur progression, mais d’évaluer en permanence des employés qui seront, eux, directement châtiés par le chômage de masse.

Cette « ubérisation » des rapports socio-économiques est tout à fait significative de ce qui travaille le fond des sociétés occidentales : la notion de confiance remplacée par celle de contrôle, le relief humain érodé au nom d’un formatage parfaitement lisse, la possibilité de rencontre évacuée par la cristallisation totale des rôles, d’où découle une grande fadeur générale a priori rassurante, a fortiori terrifiante, et que ne viendra surprendre que le forme inédite d’un nouvel attentat… De ne vouloir plus prendre le risque de tomber, parfois, après dix minutes d’attente, sur un taxi infâme, vous finirez entourés d’automates obséquieux. Et qui sait même si ces derniers ne se trouveront pas un jour en mesure de vous évaluer à leur tour ? Lors, ils vous contamineront. Et ce jour-là, vous regretterez de n’avoir pas su chanter à temps, à l’arrière des taxis, tout en pensant à Lili Brik et Vladimir Maïakovski : « Taxis, taxis über alles ! »

*Photo: Wiki commons.

Synode sur la famille: un bilan globalement positif

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synode pape francois divorce mariage

Le Synode qui vient de se terminer à Rome aura été marqué d’un grand souffle pontifical tempéré d’une infinie prudence.

Commenter ces trois semaines, importantes pour la vie de notre Eglise, n’est pas chose facile lorsqu’on n’a pas vécu l’événement de près mais essentiellement à travers le regard de nos confrères journalistes auxquels il faut rendre ici hommage. Difficile également alors que le rapport final n’est pas encore disponible en français et que, le soulignera-t-on assez, le dernier mot appartient au pape François dont le « document sur la famille », demandé explicitement par le Synode, sera vraisemblablement publié en 2016, sous forme d’exhortation apostolique, dans le cadre de l’année de la Miséricorde.

J’ai beaucoup écrit, dans ce blogue, à propos de ce Synode. Toujours pour plaider une nécessaire prise en compte de la réalité, aujourd’hui plurielle, des situations familiales, dans nos sociétés et dans l’Eglise. Je ne m’en sens que plus libre pour réaffirmer ici, avec les pères du Synode, que la famille est bien aujourd’hui un rempart contre tous les risques de déshumanisation de nos sociétés. Et que la proposition du mariage chrétien reposant sur la liberté du choix, la fidélité, la durée, la fécondité vaut d’autant plus la peine d’être présentée aux jeunes générations qu’elle rejoint, le plus souvent, le projet qu’ils portent au plus profond d’eux-mêmes. Je ne suis donc nullement «choqué» que le Synode ait eu à cœur de rappeler, de manière privilégiée, son soutien à toutes celles et ceux qui veulent s’engager dans cette voie et à tous ceux qui les y aident.

Mais on le sait aussi, l’enjeu était bien plus vaste qui invite notre Eglise, retrouvant l’esprit de Vatican II[1. Je crains que ceux qui contestent l’existence d’un «esprit de Vatican», en s’appuyant sur des déclarations pontificales, expriment surtout le fait qu’ils ne l’ont pas rencontré.] à accepter le poids du réel, à jeter un regard généreux sur ce que vivent des millions d’hommes et de femmes «de bonne volonté» qui ne partagent pas notre foi, à panser toutes les plaies sans le préalable d’une adhésion formelle au catéchisme de l’Eglise catholique, bref : à mobiliser son énergie sur le service du bien, plus que sur la dénonciation obsessionnelle du mal.

Je trouve, dans le Synode qui s’achève, trois motifs essentiels de satisfaction.

Il est bon que, sur la question des divorcés-remariés, le pape François ait obtenu le soutien d’une majorité des pères du Synode. Cette évolution était non seulement pastoralement nécessaire mais théologiquement possible. Elle n’ouvre nullement sur une remise en cause de l’indissolubilité du mariage mais sur la réintégration, au cas par cas, après discernement, de certaines personnes dans la vie sacramentelle.

Il est bon que, rompant avec une approche exclusivement juridique et chez certains quasi janséniste du christianisme, le Synode se soit engagé dans la voie de l’écoute, de l’accueil, de la miséricorde, permettant au pape François de déclarer dans son discours de clôture : « L’expérience du Synode nous a fait aussi mieux comprendre que les vrais défenseurs de la doctrine ne sont pas ceux qui défendent la lettre mais l’esprit; non les idées mais l’homme; non les formules mais la gratuité de l’amour de Dieu et de son pardon.»

Il est bon, enfin, que malgré les réticences, les pères du Synode aient pu faire l’expérience d’un vrai débat en Eglise, sans langue de bois, ouvrant – on l’espère – un élargissement durable de la collégialité dans le gouvernement de l’Eglise. Car s’il est vrai que l’institution synodale avait été souhaitée par Vatican II, sa mise en œuvre, précipitée, par le pape Paul VI, avant même que le Concile ait pu débattre de ses modalités, l’a longtemps cantonnée à n’être qu’un lieu de consultation purement formelle.

Derrière ces motifs de satisfaction se cachent, pour moi, autant de regrets.

Regret que sur la question de la contraception le Synode ne se soit pas senti autorisé à reconnaître aux couples la liberté du choix des méthodes par lesquelles ils «maîtrisent leur fécondité», comme l’Eglise leur en reconnaît le droit. Un déni de la réalité qu’aucune pédagogie dans l’enseignement d’Humanae Vitae ne viendra compenser. Face à un monde qui déresponsabilise, l’Eglise ne gagnerait-elle pas plus à faire le pari de la confiance, qu’à rappeler un improbable interdit de la Loi naturelle ?

Regret que sur la question homosexuelle, le Synode – comme cela était prévisible – ait choisi de se cacher derrière son petit doigt, n’effleurant le sujet qu’au travers des familles confrontées à cette réalité, feignant ainsi d’ignorer que ces homosexuels, hommes et femmes, sont bien présents dans nos communautés. On sait la question difficile et l’opinion catholique peu ouverte, non seulement en Afrique mais également chez nous, comme en témoignent des crispations récentes et démesurées autour d’un article du quotidien la Croix.

Regret que ce même Synode qui invite pourtant à une forme de diaconie renforcée au service des familles et de l’accompagnement des jeunes couples, n’ait même pas osé poser la question, pourtant évoquée devant l’assemblée, d’une ouverture possible au diaconat féminin. Qui, mieux que des femmes, est à même de concrétiser dans la vie de notre Eglise, cet appel du Synode à se faire proche des réalités familiales ? Qu’est-ce qui théologiquement s’oppose à réintroduire dans l’Eglise ce que son Histoire atteste avoir existé dans le passé ?

Le Synode romain pouvait-il montrer plus d’audace ? Question forcément sans réponse ! On peut lire, entre les lignes des commentateurs de la presse catholique, comme dans la litote épiscopale tellement proche des «éléments de langage» propres à la  classe politique, qu’il était, plus que tout, essentiel de savoir jusqu’où aller trop loin, sans prendre le risque de décourager les tenants du statu quo. Combien de fois avons-nous réentendu que ce Synode se voulait pastoral et ne toucherait pas à la doctrine ? Avec, Dieu merci, l’heureux rappel historique de Mgr Gérard Defois écrivant dans La Croix «Réduire la pastorale à la mise en œuvre d’une formulation dogmatique à la fois juridique et scolastique, c’est retourner aux débats de 1962 quand fut remis aux pères conciliaires le premier schéma sur l’Eglise, copie conforme de la théologie du XIXe siècle.» On ne saurait mieux dire.

Beaucoup a donc été fait, et nous en remercions les pères du Synode, même si l’essentiel reste à engager. Car si l’enjeu pour l’Eglise est bien d’apparaître « aux hommes et aux femmes de ce temps », et non aux seuls catholiques, comme porteuse d’une bonne nouvelle donnant sens à ce qu’ils expérimentent dans leur vie, il faudra bien combler un peu le fossé qui ne cesse de s’élargir entre l’une et l’autre. Et continuer à creuser l’intelligence que nous avons des Ecritures et de notre Tradition. Sans se réfugier derrière la fausse accusation d’une reddition à l’air du temps.

A ce stade, faut-il satisfaire tous ceux qui, en embuscade et l’œil gourmand, attendent que je fasse ici l’aveu d’une forme de déception ? Sûrement pas ! Si, pour moi, il n’y a pas déception, c’est parce que je fais confiance au pape François. Confiance pour qu’il tire des travaux de ce Synode, une juste interprétation du sensus fidei qui, sur la famille et le couple, invite à renouveler l’enseignement du magistère. Confiance pour que, de vertu cardinale, la prudence qui a régné sur l’assemblée qui s’achève, ne soit pas promue théologale. Confiance pour qu’avec le soutien de l’Esprit saint – et le nôtre – le pape François ait devant lui, le temps nécessaire pour convaincre les plus rétifs qu’il est aujourd’hui possible de faire entrer l’Eglise dans un nouveau printemps.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00727188_000008.

Pologne: la victoire du zapping

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pologne droit justice

N’y croyez pas. Lorsque la presse française vous informe du fait que le xénophobe, le conservateur et l’ultranationaliste parti « Droit et Justice » (PiS) a gagné les législatives en Pologne, n’y croyez pas. N’accordez pas plus de crédit à des affirmations qui analysent la victoire de « Droit et Justice » comme celle du populisme ou de l’europhobie. Certes, « Droit et Justice » est un parti conservateur, ultranationaliste, europhobe, xénophobe, populiste et même davantage encore, un parti obscurantiste, mégalomaniaque, atteint de la folie des grandeurs et très expérimenté dans l’exploitation de la martyrologie nationale devenue, à force, le fondement de son programme politique.

Mais ce n’est pas ce parti qui vient de remporter les législatives en Pologne et d’obtenir la majorité absolue au Parlement. Si vous parliez polonais, je vous demanderais de ne pas écouter non plus le commentateur d’un journal électronique de droite, Jacek Karnowski, qui le soir des élections annonçait la victoire « des soldats polonais tombés en 1939, de tous les Polonais déportés en Sibérie, des héroïques et saints prêtres de l’Eglise polonaise » et, pour finir, la victoire des gens de son camp, « intrépides et incorruptibles ». Les soldats polonais qui ont péri en septembre 1939 reposent là où les Polonais les ont enterrés il y a soixante-dix ans, les survivants des goulags staliniens remémorent leur géhenne et rendent hommage à ceux qui sont restés sous la neige. Et quant aux héroïques prêtres polonais, il suffit d’allumer la télé publique à n’importe quel moment de la journée pour constater qu’ils se prononcent abondamment sur tous les sujets sociétaux, au point de remettre en question le principe de la neutralité religieuse et idéologique de l’Etat polonais.

Ce ne sont pas eux qui sont sortis vainqueurs des dernières élections. Pas plus d’ailleurs que ne les ont perdues les libéraux de la Plateforme civique (PO) et la gauche polonaise- que ce soit celle issue de l’ancien Parti ouvrier ou l’autre, formée par les jeunes nés après la chute du communisme.

Ce sont les consommateurs qui ont triomphé à la sortie des urnes, comme on sort bêtement satisfait d’une boutique de téléphonie mobile après avoir changé d’abonnement, non pas pour un plus avantageux mais simplement pour un différent. Puisqu’on peut changer, pourquoi s’en priver ? Changeons ! Changeons pour changer et puis, on verra bien, au pire dans quatre ans on changera encore ! N’est-ce pas ça, la démocratie ? Hélas, si. Ultra-libérale (du moins en Pologne) et faiblement représentative (partout en Europe), la démocratie gigote convulsivement, essayant de se libérer des mâchoires de la logique marchande que ses leaders ont grand ouvert. Aucun système d’alarme ni de protection n’a été trouvé -mais l’a-t-on jamais vraiment cherché ?-, afin d’empêcher les électeurs de calquer leur comportement de consommateurs aux choix que leur offre le suffrage universel.

Rationnels que vous vous flattez être, vous autres héritiers de Descartes, vous me soupçonnez sans doute de vous raconter des balivernes. On ne change pas une équipe qui gagne, dites-vous. Il doit forcément y avoir une cause. Assurément.  L’ennui. Les huit années de la gouvernance de la Plateforme civique se sont soldées par une baisse du chômage historique, avec 7,7% de demandeurs d’emploi, un chiffre jamais enregistré depuis le démantèlement du régime communiste. Indépendamment de la crise qui a touché l’ensemble des pays occidentaux, près de deux millions d’emplois ont été créés en Pologne entre 2007 et 2014. En outre, le salaire minimum n’a cessé d’augmenter, de même que le PIB, faisant de l’ex république populaire un modèle de dynamisme économique, à l’abri des effets néfastes de l’effondrement des marchés mondiaux.

Mais les chiffres, voyez-vous, semblent impuissants face aux émotions. Alors qu’en la matière, « Droit et Justice » n’a pas de concurrents. Paradoxalement, le premier terrain qu’avait habilement investi son chef, Jaroslaw Kaczynski, était social. Après que la Plateforme avait réussi à faire passer une réforme impopulaire mais nécessaire, de l’augmentation de l’âge de départ à la retraite à 67 ans, « Droit et Justice » s’est affublé du petit chapeau de Robin des Bois en promettant de le baisser à nouveau, une fois au pouvoir. Depuis, un déluge de promesses s’est abattu sur les Polonais laissés en marge de la prospérité galopante. Enfin, Kaczynski ne s’est pas contenté de tirer uniquement des promesses de son petit chapeau. Pour distraire, il lui a aussi fallu trouver des menaces. Opportunément, la crise des migrants a éclaté, permettant à son parti de faire d’une pierre deux coups. D’une part, agiter le spectre d’égorgeurs d’enfants chrétiens déguisés en refugiés syriens. D’autre part, montrer du doigt la totalitaire Union européenne, laquelle ébranle la souveraineté de la Pologne fraîchement acquise en lui imposant un quota de migrants. Beata Szydlo, pressentie au poste de Premier ministre dans le gouvernement formé par « Droit et Justice », appelait, il n’y a pas longtemps, à accueillir tout d’abord les Polonais des anciennes républiques soviétiques au lieu « des Arabes et des Noirs ». On lui a alors charitablement rappelé que Lech, le défunt frère de Jaroslaw Kaczynski, avait négocié en personne le traité de Lisbonne avec les représentants de l’Union européenne. L’arrivée de 2 000 réfugiés dans un pays de 38 millions d’habitants et qui ne compte que 0,3% de migrants, conduirait-elle à sa ruine ? Nous sommes loin de la hantise du « Grand remplacement », chère à Renaud Camus.

On se serait moins ennuyé en Pologne si la gauche avait constitué une véritable troisième force politique. Manque de chance, l’Alliance de la gauche démocratique (SLD), présidée par l’ancien Premier ministre Leszek Miller s’est ingéniée à habituer les Polonais aux scandales qui l’ont éclaboussée. Sans parler de son douteux acte de naissance, gribouillé à la va-vite au revers de l’acte de décès du Parti ouvrier, pour transfigurer les communistes en post-communistes, puis en sociaux-démocrates. Dotée jadis de l’appui de 40% des Polonais, depuis hier elle n’a plus de représentants à la Diète (Le Parlement polonais). Inutile de dire qu’aucun deuil national n’a été décrété. Les nostalgiques du « bon vieux temps » peuvent pleurer dans leurs oreillers. Cela ne risque pas d’empêcher le nouvel électorat de la nouvelle gauche de fêter une percée quasi prodigieuse. Car la seule surprise- et belle de surcroit- des législatives polonaises, c’est l’entrée au Parlement de la toute jeune formation « Razem » (« Ensemble » en polonais). Guidée par le charismatique Adrian Zandberg, 36 ans, docteur en histoire et professeur à l’Université de Varsovie, « Ensemble » a récolté 3,9% de votes- une prouesse pour un parti dont la majorité des Polonais ignorait encore l’existence à une semaine des élections. Le tournant s’est produit à l’occasion d’un débat télévisé, lors duquel Zandberg a littéralement réduit à rien ses adversaires des sept autres partis politiques. Il ne s’agit donc pas que d’un effet de nouveauté. A la fois concret et futé, décrispé et ferme, Zandberg n’a sans doute pas volé le titre de  « Révélation » que lui a décerné la presse polonaise. Vous me direz qu’il doit y avoir un zeste de Tsipras chez notre jeune tribun. Peut-être. Mais en l’écoutant pendant la Convention de « Razem » du début du mois, parler de l’esprit de « Solidarnosc » de l’époque des grèves de 1980, de la force et de la dignité des revendications d’antan, de la masse d’énergie humaine gaspillée en disputes politico-politiciens depuis notre grande victoire commune de 1989, je vois en Adrian Zandberg plutôt un brave héritier de l’opposition démocratique au régime communiste. Il a la chaleur et la simplicité d’un Jacek Kuron, membre du Comité de Défense des Ouvriers (KOR), la verve d’un Michnik, la perspicacité d’un Geremek. Sa présence sur la scène politique polonaise laisse à espérer que « Droit et Justice » ne parviendra pas à détruire complètement les legs d’un mouvement jadis porté par dix millions de Polonais. Je le crois, dans quatre ans les Polonais changeront leurs dirigeants. Et alors, ce sera obligatoirement un changement pour le mieux.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21812627_000048.

Drame de Puisseguin: Quand Mamère récupère

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noel mamere puisseguin fraisse

«Si on accepte la multiplication des circulations des transports par autocar sur des routes qui sont en mauvais état, on aura d’autres accidents, d’autres déconvenues et d’autres drames ». La saillie de Noël Mamère, jaillie immédiatement après l’annonce de l’accident de Puisseguin qui a fait 43 morts en Gironde vendredi dernier, a créé un nouveau drame, médiatique celui-ci. Un mois après la libéralisation des transports par autocars, le député de Gironde n’a pas hésité à fustiger la politique du ministre de l’Economie en lui mettant des dizaines de morts sur la conscience.

Cette sortie n’a pas échappé au président de l’Assemblée nationale Claude Bartolone. Dimanche, au micro de Radio J, le candidat aux régionales en Île-de-France a vigoureusement recadré l’élu écologiste: «J’espère que Noël Mamère s’est mal réveillé ce matin, alors qu’il va y avoir cette cérémonie qui va permettre aux voisins, aux amis, à la famille de se retrouver autour de la mémoire des disparus et d’essayer de commencer à faire le deuil après cette catastrophe» avant de lui opposer l’argument par l’absurde : «Est-ce que, lorsqu’il y a une catastrophe aérienne, on va dire qu’il faut interdire tous les vols en avion?». Et le président de l’Assemblée Nationale, de demander à l’élu écologiste, en  guise de repentir, des excuses en bonne et due forme, avant de conclure, moralisateur : «Essayer de faire le lien entre cet accident terrible et une décision gouvernementale, il y a des choses qui ne se font pas».

Un « ça ne se fait pas » martelé par le député PS du Libournais Florent Boudié. Ce lundi matin, l’élu a demandé à Noël Mamère de ne pas participer à l’hommage national qui sera rendu mardi matin aux victimes du drame à Petit Palais en Gironde. L’argument ? La présence  du député-maire de Bègles « est susceptible de provoquer de l’émotion et de la colère parmi des proches des victimes qui sont sous pression, à fleur de peau et qui ne dorment pas depuis trois jours » a précisé Florent Boudié au journal Sud Ouest.

Soucieux de répondre à la polémique, Mamère a lui publié ce lundi matin sur Mediapart un billet de blog dans lequel il dresse un parallèle entre la mort du zadiste Rémi Fraisse en octobre 2014 et le drame de Puisseguin, défendant mordicus l’argument de la responsabilité des pouvoirs publics: « Qu’y avait-il « d’indécent », « d’inepte », de « politicien », de « déplacé » à répéter ces évidences après s’être incliné devant la douleur des familles. Faudra-t-il attendre qu’un autre événement vienne chasser ce drame des écrans pour qu’on se pose des questions qui ne viendront jamais parce qu’elles dérangent,  comme celles que pose la mort de Rémi Fraisse ? »

S’il ne se rendra pas à l’hommage aux victimes, Mamère ne désarme pas pas. « La compassion sur commande est en effet un bon moyen de ne pas se poser les questions politiques que révèlent un tel drame. Et c’est bien à cette injonction que je n’ai pas voulu céder, comme un an auparavant lors de la mort de Rémi Fraisse».

Pour Noël Mamère, il n’y a donc qu’un seul drame : l’information par l’émotion, « la compassion sur commande » relayée par les médias, qui voile l’incapacité des pouvoirs publics à privilégier la « sécurité » de ses citoyens.

« On aura d’autres accidents » met-il en garde. « Un jeune homme de 23 ans mourait pour rien », écrit-il encore sur Mediapart. Le pathos est bien là, noir sur blanc, prêt à émouvoir ou effrayer, pour convaincre. Seule la critique de la politique du gouvernement semble donc arracher au député de Gironde des arguments rationnels. Pour incriminer la loi Macron, une rhétorique solide : «  Une petite route de la campagne girondine serpentant dans les collines entre vignobles et bois », « un autocar transportant des personnes âgées en route vers le Béarn, heurte un semi-remorque dans un virage dangereux où la visibilité est faible ». Le pamphlet anti-Loi Macron est aiguisé. Voilà un J’accuse dernière génération contre l’abandon des lignes secondaires de la SNCF, contre la circulation des poids lourds, contre le non-entretien du réseau des routes secondaires, contre la libéralisation des transports en autocars, le manque de formation continue des conducteurs. Noël Mamère dénonce haut et fort. Faire usage de la mort de Rémi Fraisse et des 43 morts de Puisseguin ? « Où est l’indécence ? » conclut Noël Mamère dans son billet de blog  Mediapart. Relisez-vous, Monsieur Mamère, et vous trouverez.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage :00726795_000003.

Portugal: le coup d’Etat silencieux

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Le Portugal a été la victime ces derniers jours d’un coup d’Etat silencieux organisé par des dirigeants pro-européens de ce pays. Cet événement est particulièrement grave. Il survient alors qu’est fraîche la mémoire du coup de force réussi contre le gouvernement grec par la combinaison de pressions politiques venant de l’Eurogroupe et de pressions économiques (et financières) en provenance de la Banque centrale européenne. Il confirme la nature profondément anti-démocratique non seulement de la zone Euro mais aussi, et on doit le regretter, de l’Union européenne.

On a beaucoup dit, dans la presse française en particulier, que la coalition de droite était sortie vainqueur des dernières élections législatives portugaises. Ceci est faux. Les partis de droite, emmenés par le Premier-ministre M. Pedro Passos Coelho, n’ont réuni que 38,5% des suffrages, et ont perdu 28 sièges au Parlement. Une majorité d’électeurs portugais a voté contre les dernières mesures d’austérité, en fait 50,7%. Ces électeurs ont porté leur vote sur la gauche modérée mais aussi sur le Parti communiste portugais et d’autres formations de la gauche radicale. De fait, le Parti socialiste portugais a 85 sièges, le Bloc de Gauche (gauche radicale) 19 et le Pari Communiste portugais 17. Sur les 230 sièges du Parlement portugais, cela en donne 121 aux forces anti-austérité, quand la majorité absolue est de 116.

Un accord aurait pu être trouvé entre les partis de droite et le Parti socialiste. Mais, cet accord n’était clairement pas possible sans une remise en cause d’une partie du programme d’austérité qui découle de l’accord passé entre la Portugal et les institutions européennes. Ceci n’est pas sans évoquer la situation de la Grèce…

Les socialistes, et le « bloc de gauche » ont clairement dit que cet accord devait être révisé. C’est ce qui a décidé le Président Cavaco Silva à rejeter le projet de gouvernement présenté par la gauche. Mais les attendus de sa déclaration vont encore plus loin. Il a dit : « Après tous les importants sacrifices consentis dans le cadre d’un important accord financier, il est de mon devoir, et dans mes prérogatives constitutionnelles, de faire tout mon possible pour empêcher de faux signaux d’être émis envers les institutions financières et les investisseurs internationaux»[1. Evans-Pritchard A. « Eurozone crosses Rubicon as Portugal’s anti-euro Left banned from power ».]. C’est cette déclaration qui pose véritablement problème. Que M. Cavaco Silva pense qu’un gouvernement de la gauche unie puisse conduire à un affrontement avec l’Eurogroupe et l’UE est son droit, et c’est même très probablement le cas. Mais, dans une république parlementaire, comme l’est le Portugal actuellement, il n’est pas dans son pouvoir d’interpréter des intentions futures pour s’opposer à la volonté des électeurs. Si une coalition de gauche et d’extrême gauche a une majorité au Parlement, et si elle présente – ce qui était le cas – un programme de gouvernement, il doit lui laisser sa chance. Toute autre décision s’apparente à un acte anticonstitutionnel, un « coup d’Etat ».

Ce « coup » survient alors que la situation économique du Portugal, souvent présenté – à tort – dans la presse comme une « réussite » des politiques d’austérité, reste très précaire. Le déficit budgétaire a atteint plus de 7% en 2014 et devrait être largement au-dessus de 3% cette année. La dette publique est à plus de 127% du PIB. Et, si l’économie connaît à nouveau une certaine croissance, elle est, en 2015, toujours au niveau de 2004. Le pays a été ramené plus de dix ans en arrière par les politiques d’austérité, avec un coup social (chômage) extrêmement fort.De fait, les « réformes » qui ont été imposées en contrepartie du plan d’aide au financement de la dette et des banques n’ont pas résolues le problème principal du pays. Ce problème, c’est la productivité du travail. Cette dernière est trop faible au Portugal, et ceci pour de nombreuses raisons : une main d’œuvre mal ou peu formée et un investissement productif largement insuffisant. La Portugal, dans les années 1980 et 1990 a pu s’accommoder de cette faible productivité car il pouvait laisser sa monnaie se déprécier. Depuis 1999 et l’entrée dans l’Euro, ceci est impossible. Il n’est donc pas surprenant que la production ait stagnée.

Les plans d’austérité successifs qui ont été mis en œuvre ont pour but de faire baisser les salaires (en valeur), que l’on parle du salaire direct ou indirect. Mais cette baisse ne peut que bénéficier aux exportations, car elle déprime, dans le même temps, la consommation intérieure[2. Blanchard O. et D. Leigh, Growth Forecast Errors and Fiscal Multipliers, FMI Working Paper WP/13/1, Washington DC, janvier 2013.]. Là où une dépréciation de la monnaie laisserait la consommation intérieure inchangée, il faut que les gains en exportation réalisés grâce aux plans d’austérité compensent les pertes de consommation intérieure. C’est pourquoi les plans d’austérité seront toujours moins efficaces qu’une dépréciation monétaire, et Patrick Artus peut ajouter dans une note datant de 2012 : « L’ajustement par le taux de change donne des résultats rapides ; on l’a vu plus haut dans les cas de l’Espagne et de l’Italie en 1992-1993 avec disparition rapide du déficit extérieur et hausse limitée dans le temps du chômage. On le voit aussi dans les différents ajustements des pays émergents : Corée et Thaïlande en 1997, Brésil en 1998 »[3. Artus P., « Dévaluer en cas de besoin avait beaucoup d’avantages », Flash-Economie, Natixis, n°365, 29 mai 2012, p. 6].

La responsabilité de l’Euro dans la situation économique du Portugal est indéniable. Mais la responsabilité des autorités européennes dans le chaos économique et politique qui risque de survenir est tout aussi certaine. On parle souvent d’une accoutumance au désastre, d’une lassitude de la souffrance conduisant des peuples à s’abandonner au pire. En fait, il n’y a rien de tel ici. Les Portugais ont tenté d’appliquer les méthodes inspirées par l’Eurogroupe et la Commission européenne et, aujourd’hui, ils sont obligés de constater que ces méthodes ne donnent pas les résultats escomptés. Le vote des élections législatives est le résultat de ce bilan. Mais, des dirigeants inféodés à l’étranger, c’est à dire aux institutions européennes, ont décidé de ne pas en tenir compte. Ce qui se passe aujourd’hui à Lisbonne est aussi grave, même si c’est moins spectaculaire, que ce que l’on a connu en Grèce.

La nature profondément anti-démocratique de l’Eurogroupe et de l’Union européenne s’affirme une deuxième fois et se confirme. Il faudrait être aveugle pour ne pas le voir. Cependant, cette fois pourrait bien être la fois de trop. Mais, pour qu’il en soit ainsi, il est impératif que toutes les forces décidées à lutter contre l’Euro trouvent des formes de coordination de leurs actions. Il faut ici se souvenir de ce que La Boétie écrivait dans le Discours de la servitude volontaire publié en 1574[4. La Boétie E., Discours de la servitude volontaire, Paris, Mille et une nuits, 1997.]: « les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux »[5. Cette citation a connu un grand succès à la veille de 1789 mais sous une autre forme : « Les grands ne le sont que parce qu’il sont juchés sur nos épaules ; secouons-les et ils joncheront la terre ».].

On pourrait alors reprendre cette formule, qui nous semble si contemporaine, et la formuler ainsi : « Les institutions européennes ne sont grandes que parce que nous (les souverainistes) sommes divisés ».

Plus que jamais, la question de la coordination des différentes forces souverainistes se pose. Cette coordination n’implique nullement que ce qui oppose ces forces soit négligeable, ni ne soit mis entre parenthèse. C’est toute la logique des « Fronts », comme le « Front Uni Antijaponais » réalisé en Chine par le PCC et le Guomindang, qui ne sont pas des alliances au sens strict du terme mais qui permettent de marcher séparément et de frapper ensemble. Mais, la réalité, aussi déplaisante soit-elle à certains, est que tant que nous ne pourrons nous coordonner un pouvoir en réalité minoritaire pourra continuer d’exercer sa tyrannie. Et de coup d’Etat en coup d’Etat, instaurer un régime du coup d’Etat permanent.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir. 

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30134740_000011.

Un consistoire musulman, vite!

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islam feu rouge boubakeur

islam feu rouge boubakeur

J’ai fait un rêve : après les attentats de janvier, les imams de France appelaient leurs fidèles à se soulever contre le terrorisme, le Conseil français du culte musulman acceptait la liberté de blasphémer, et des centaines de milliers de jeunes marchaient la main de Fatma sur le cœur au cri de « Pas en mon nom ! ».

Hélas, ce n’était qu’un rêve. Revenu à la raison, j’ai dû me rendre à l’évidence : les tristes constats que dresse Camille Desmoulins (pseudonyme d’un haut fonctionnaire français) dans L’Islam au feu rouge sont criants de vérité. Ainsi, véritable allégorie de l’islam de France, le recteur de la Grande Mosquée de Paris et président du CFCM, Dalil Boubakeur, s’avère aussi handicapé et ambigu que l’institution qu’il dirige. Ce modéré proche du pouvoir algérien, par ailleurs bête noire des islamistes, court pourtant après leur base en voulant transformer les églises en mosquées, quelques années après avoir porté plainte contre les caricaturistes de Mahomet qui trépasseraient en 2015 dans la tuerie de Charlie Hebdo. Plus généralement, ces vingt-cinq dernières années, le processus d’institutionnalisation du culte mahométan n’aura abouti qu’à une bataille rangée entre agents de l’étranger (Algérie, Maroc, Turquie…) jaloux de leur prestige et de leurs prébendes.[access capability= »lire_inedits »]

La faute à l’État d’« apartheid » (Manuel Valls) qui amalgame et stigmatise ? Mauvaise pioche ! Desmoulins démonte l’idée reçue selon laquelle les pouvoirs publics mettraient des bâtons dans les roues aux associations islamiques ; à Lyon, riverains et militants laïcs ont par exemple multiplié les recours juridiques contre la construction de la Grande Mosquée, répugnant à voir leur environnement changer d’apparence et de culture, malgré la bénédiction de l’État. Dans bien des banlieues, la mosquée a été utilisée comme une soupape de sécurité, sinon un moyen d’acheter la paix sociale.

Et qu’on ne nous dise pas qu’il est impossible d’organiser la deuxième religion de France sous prétexte qu’elle ne possède aucun clergé centralisé. Il y a deux siècles, le judaïsme français, au moins aussi mal perçu que l’islam d’aujourd’hui, y parvint grâce aux efforts conjugués de Bonaparte et des rabbins qui allaient fonder le Consistoire. Ce ne serait donc pas la verticalité de l’islam sunnite mais l’absence de volonté politique de ses représentants qui expliquerait la chienlit actuelle, mettant sur un pied d’égalité les prêches républicains de l’imam de Bordeaux et les divagations de son homologue salafiste brestois, lequel promet la damnation éternelle aux mélomanes.

Certes, Camille Desmoulins pèche quelque peu par fonctionnalisme technocratique lorsqu’il exhorte les religieux musulmans à unir leurs forces pour jouer le jeu de la République, malgré les échecs des ministres de l’Intérieur successifs (Joxe, Pasqua, Chevènement, Sarkozy) en la matière. D’aucuns jugeront sa supplique vaine, en ce qu’elle fait délibérément l’impasse sur les rugosités du Coran. Mais plutôt que de pleurer sur le lait renversé, retroussons-nous les manches afin d’immerger l’islam français dans son bain tricolore. Allez, enfants de la patrie…[/access]

Camille Desmoulins, L’Islam au feu rouge, Éditions du Cerf, 2015.

L'islam au feu rouge

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*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00717296_000018.

Y’a bon Astérix!

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Astérix raciste

Astérix raciste

Nous avons donc appris cette semaine, grâce à l’Express qui a relayé des critiques éparses dans le Camp du Bien, que le dernier Astérix était raciste.

Et que d’ailleurs tous les Astérix étaient racistes. Le grand philosophe Liliam Thuram (né en 1972 après J.C.) explique dans une vidéo qu’enfant, il s’identifiait à Astérix, et ne parvenait pas à se voir en noir — c’est le principe du héros, hé, banane ! Surtout les Noirs d’Astérix : dans le dernier opus, qui est un pur « à la manière d’Uderzo », ils ont encore de grosses lèvres et un nez épaté. Et les « scribes numides », les auteurs précisent en Note qu’on les appelle aujourd’hui « nègres littéraires ».

« Ghostwriters », en anglais. Rappelez-vous ce roman de Philip Roth, la Tache, où le héros, prof de fac, se fait virer de son université pour avoir traité de « spooks » — zombies, mais aussi « nègres » en argot — deux étudiants-fantômes, jamais vus en cours — mais qui se trouvent être noirs, ce qu’il ignorait. Insensibilité, protestations de la NAACP, il est viré, détruit — alors qu’il est lui-même d’origine noire ; c’est le final twist du roman. Finkielkraut en a fait une très belle analyse dans Un cœur intelligent (2009). Roth, qui sait un peu ce qu’est le racisme, a écrit là son plus beau livre.

Retour à Astérix. Le Noi’ vigie du bateau pi’ate ne p’ononce pas les R, et de su’c’oît il avoue dans ce de’nier opus qu’il ne sait pas lir’e — pas grand monde savait lire au Ier siècle av. J.C.. Cela émeut les antiracistes proclamés, les mêmes qui exigent, comme Louis-Georges Tin, qui a fait de la revendication antiraciste son fonds de commerce, que Tintin au Congo comporte en Europe comme aux Etats-Unis un insert expliquant qu’il s’agit d’une (vilaine) vision coloniale.

Il est vrai que Tintin au Congo envoyait la dose, surtout dans la première édition — ce qui amène les blogueurs de l’Obs à se demander s’il ne faudrait pas tout bonnement l’interdire. Et les corrections de l’édition couleur sont touchantes, mais tout aussi révélatrices de la pensée coloniale.

Tout comme les corrections de Tintin au pays de l’or noir, où Hergé a transformé les stéréotypes du racisme anti-juif en stérétotypes du racisme anti-musulman (en vingt ans, entre la première et la seconde édition, les Arabes ont désappris à lire — un comble !). Et alors ? Tout cela, c’est l’histoire des idées. Bombarder les livres d’avertissements en tous genres ne pourrait que contribuer à l’invention d’un racisme à l’envers, dont on ne voit que trop les manifestations immondes — j’en ai parlé ici même il y a quelques mois.

Quant à savoir ce que vaut ce Papyrus de César, vous trouverez une analyse modérée et compétente ici — et un refus d’affubler un album de BD d’étiquettes qui sont autant de poncifs elles-mêmes, voire les manifestations d’un racisme à rebours. Le Corse que je suis ne s’est jamais offusqué des clichés véhiculés par Astérix en Corse, d’autant qu’ils étaient soulignés comme clichés. Le Corse paresseux, ce n’est jamais qu’un rappel du fait que d’après les Romains, maîtres du langage et de l’idéologie à l’époque, les Corses refusaient d’être esclaves et préféraient mourir que de servir un maître qu’ils ne s’étaient pas choisis. Il en est d’autres, dans d’autres civilisations, qui acceptaient le fait d’autant plus aisément qu’ils avaient été mis en esclavage par leurs frères de couleur ou de religion — but that’s another story.

*Photo : Wikipedia.

Astérix - Tome 36 - Le Papyrus de César

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«Daech recule partout devant les Kurdes»

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franceschi kobane kurdes daech

franceschi kobane kurdes daech

Aventurier et écrivain, Patrice Franceschi a vécu parmi de nombreuses populations dont il a pris la défense, tels les Pygmées et les Papous. Dans les années 1980, il rejoint les Afghans en guerre contre l’Armée rouge. Il demeure, depuis toujours, un farouche défenseur de la cause kurde. Mourir pour Kobané (Les Equateurs, 2015) est son vingt-troisième livre.

Vous revenez du Kurdistan syrien. Pour quelle raison vous êtes-vous rendu dans cette région ?

Pendant la guerre du Golfe, j’ai été amené à aider les Kurdes d’Irak à titre personnel. Personne, alors, ne s’occupait d’eux. J’ai depuis gardé des liens avec les chefs de l’époque, Jalal Talabani et Ahmed Bamarni.
Lorsque je me rends dans cette région, je ne suis pas mandaté. Je paie mes billets d’avion et prends les risques nécessaires, à la demande des dirigeants kurdes. Soutenir une cause militaire et politique, comme je l’ai fait à plusieurs reprises, en Afghanistan notamment, n’admet pas de limite. Pour moi, les Kurdes sont bien plus que des amis ; or il faut défendre ses amis, jusqu’au bout. En tant qu’écrivain libre et indépendant, j’ai cette possibilité. Je reviens seulement de la zone libérée de Tell Abyad, proche de la frontière turque: les Kurdes sont en train de réunifier le Kurdistan historique de Syrie et Daech recule partout devant eux. Les Kurdes se trouvent à une cinquantaine de kilomètres de Raqqa.

La libération de Kobané arraché aux mains de l’Etat islamique par les combattants kurdes en 2014 a surpris les chancelleries occidentales. Comment l’expliquez-vous ?

Malheureusement, l’opinion occidentale, qui s’était intéressée aux Kurdes lors de la bataille de Kobané, les ignore aujourd’hui. Les combattantes kurdes, ces belles Jeanne d’Arc en lutte contre les barbus, plaisaient aux journalistes, naturellement, mais elles sont passées à la trappe depuis, alors que de furieux combats ont lieu un peu partout sur les frontières du Kurdistan – contre Daech, mais aussi Al-Nosra et d’autres groupes armés.
Dans Mourir pour Kobané, je mets le doigt sur un point évident, pour qui connaît la guerre : ce qui compte, c’est le mental ; c’est la décision intérieure, le fait d’être prêt à se battre jusqu’au bout – à mourir pour une cause. À partir de là, on a gagné : ce n’est qu’une question de temps. Sans ça, on a perdu : question de temps également. L’armement joue un rôle, sans aucun doute, mais secondaire.

« L’islam ultra-salafiste prôné par Daech, écrivez-vous, déplaît moins qu’on ne le croit aux islamo-conservateurs d’Ankara ». Vous dénoncez également la « muraille turque » à la frontière syrienne. Toutefois, un soutien européen aux Kurdes de Syrie ne risquerait-il pas de radicaliser davantage la Turquie d’Erdogan ?

Le problème ne se pose pas ainsi. Mourir pour Kobané fait référence à l’article Mourir pour Dantzig ? écrit en 1938 par Marcel Déat et dans lequel il se demandait si Hitler ne risquait pas de se raidir si l’Europe s’opposait à sa conquête de la Pologne. Moyennant quoi, nous avons abandonné Dantzig à son sort et la Seconde guerre mondiale a éclaté. Le gouvernement turc soutient les djihadistes ; il se radicalisera si nous ne faisons rien, voilà la vérité.

Par ailleurs, Washington s’est mis à laisser les Turcs jouer la carte anti-kurde. Il semble que, comme tant d’autres, les Américains peinent à distinguer, à long terme, leurs amis de leurs ennemis. Les Turcs, j’en suis témoin, traitent les Kurdes bien plus durement qu’ils ne traitent les islamistes. Alliés dans l’OTAN, ils sont, sur le terrain, notre adversaire.

Vous opposez de façon quelque peu manichéenne les « barbares » de l’État islamique au PYD (Parti de l’Union démocratique, proche du PKK) kurde et son « projet de société révolutionnaire pour le Moyen-Orient : démocratie, laïcité, égalité hommes femmes, justice économique, décentralisation, respect des minorités qui toutes participent au gouvernement, des Arabes aux chrétiens. » Ces Kurdes de Syrie ont décidément tout pour plaire aux opinions occidentales…

Depuis cinquante ans, pour des raisons bassement mercantiles, nous nous allions avec des pays qui font tout pour nous détruire. En ce moment-même, nous allons cirer les babouches des Saoudiens ou des Qataris avec l’espoir qu’ils nous achètent ceci ou cela – ce qu’ils font très rarement –, tandis qu’ils financent à tour de bras les mouvements islamistes qui commettent des attentats à Paris. Jamais Al-Nosra ou Daech n’existeraient, s’ils n’étaient massivement armés et financés par le Qatar et l’Arabie saoudite – sans oublier la Turquie.L’action du gouvernement français me paraît positive, pour l’instant. Frapper les islamistes en Syrie et à Raqqa, très bien !

Les Kurdes sont ravis. Il était temps. Pour le reste, hiérarchisons les ennemis et n’agissons pas de façon hasardeuse. L’ennemi principal reste Daech, qui combat les Kurdes et l’Occident, dont il souhaite la disparition. C’est une bonne raison de faire face. Le deuxième tyran – il l’est, c’est ainsi, à un degré moindre – est Bachar Al-Assad. C’est la conception des Kurdes, et la mienne ; visiblement, c’est celle du gouvernement français aujourd’hui. Toutes les cartes sont en train d’être rebattues au Moyen-Orient : l’intervention de la Russie et le rapprochement entre l’Iran et les États-Unis le montrent.

Vous dédiez votre livre à Bernard Kouchner. Ce dernier n’est-il pas le théoricien du droit d’ingérence, qui a servi de carburant idéologique à la destruction des derniers vestiges du nationalisme arabe laïque, laissant ainsi le champ libre à cette menace terroriste contre laquelle vous prétendez que les Kurdes sont le dernier rempart ?

Tout d’abord, je dédie mon livre à trois personnes : Valérie Labadie, Gérard Chaliand et Bernard Kouchner. Ensuite, le droit d’ingérence tel qu’il a été théorisé prévoit que les Nations Unies interviennent quand un tyran maltraite son propre peuple. Il est légitime dans ce cas, et aucun autre.
En 2003, les Américains ont mené une guerre préventive contre des armes de destruction massive qui n’existaient pas : l’actuel chaos en Irak est dû à leur stupidité. En Lybie, la résolution des Nations Unies visait à protéger les populations d’un tyran, Kadhafi. Nicolas Sarkozy a décidé, de sa propre initiative, de mener une guerre qui outrepassait cette résolution et de mettre bas Kadhafi. Le droit d’ingérence a souvent été bafoué, dans son intitulé comme dans son esprit.

Le jeune migrant Aylan Kurdi, dont la photo macabre a ému l’Occident, était originaire de Kobané, la ville qui donne son titre à votre livre. Quel lien faites-vous entre tous ces événements ?

Ma lecture est simple : la compassion de l’Occident s’exerce mal à propos. J’éprouve de la tristesse pour les migrants qui viennent en Europe, dont je connais bien le sort, ayant participé à des actions humanitaires dès l’époque des boat people vietnamiens. Toutefois, comme les chefs kurdes, j’éprouve infiniment plus de compassion et d’admiration pour les jeunes hommes et les jeunes femmes restés en Syrie combattre la tyrannie, et qui meurent en grand nombre. Les dirigeants kurdes et chrétiens s’effraient de voir la façon dont l’appel d’air créé par notre émotion vide leur pays de ses forces vives. C’est une réalité qu’ils m’ont demandé d’expliquer.

Aujourd’hui, quels vœux formulez-vous pour les Kurdes de Syrie ?

Les vœux que je formule ne se limitent pas aux Kurdes de Syrie. Ils vont à tous ceux que je côtoie au Kurdistan syrien : les chrétiens, les Arméniens, les musulmans et les tribus bédouines arabes, qui tous, ne l’oublions pas, combattent corps et âme aux côtés des Kurdes et paient un prix épouvantable. Je souhaite que notre  compassion aille d’abord à ces gens dont on ne parle pas, nous incite à les aider à stopper les islamistes au Moyen-Orient.

Mourir pour Kobané

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*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00704772_000013.

Ecole: A quand la réforme Spice Girl?

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« Je crois en l’éducation. C’est un droit humain fondamental que tout le monde mérite. C’est la fondation d’une vie. » De qui, la petite phrase ? François Hollande ? Natacha Polony ? François Bayrou ? Vous n’y êtes pas. Cette profession de foi dans les vertus de la transmission des savoirs est celle de Geri Halliwell, ancienne Spice Girl de 43 ans, au sujet de l’école libre qu’elle projette d’ouvrir à Londres.

A première vue, c’est un peu comme si Franck Ribéry annonçait son intention de lancer sa griffe de lingerie discount. Et après tout, pourquoi pas. Si ce n’est que l’école baptisée « Spice Academy » par le Daily Mail serait spécialisée dans « les arts et le business ». Comme on doute que Geri Halliwell ambitionne d’enseigner la sculpture, la peinture, ou les secrets de la spéculation sur le marché de l’art contemporain, on en déduit qu’il doit s’agir dans sa bouche pulpeuse de faire des « arts » et du « business » une seule et même discipline.

Une discipline moderne, qui repose sur des « compétences » parfaitement maîtrisées par l’ex idole des trentenaires : au hasard, le business sous-culturel de la musique pour ado de 8 à 14 ans, avec ses plans marketing millimétrés, et ses groupes de danseurs(ses) épileptiques, créés de toute pièce sur casting pour passer à la télé et fournir du temps de cerveau disponible à Coca-Cola.

Avec ses neuf singles classés numéro un en Grande-Bretagne, la starlette des 90’s a la légitimité nécessaire pour se lancer. C’est en tout cas ce que devraient reconnaître Downing Street et le ministère de l’Education, avec qui elle est d’ores et déjà en pourparlers. Celle que l’on devrait désormais appeler Mrs Horner, depuis qu’elle a épousé le champion de Formule 1 Christian Horner, leur a fait savoir qu’elle entendait aider les ados à « réaliser leur potentiel ». Et le responsable du réseau britannique des nouvelles écoles a déjà accueilli positivement l’initiative : « Cette proposition est un bon exemple de la manière dont les écoles libres apportent davantage d’innovation et de diversité au système éducatif, aidant à préparer les jeunes à leurs jobs, à leurs stages, à l’Université et au monde du travail. »

Des années après avoir incarné le « Girl power », et qualifié Margaret Thatcher de « première Spice Girl », Geri Halliwell pourrait inspirer notre Najat Vallaud-Belkacem nationale. Bien que celle-ci soit assez peu branchée « école libre », les Droits des femmes et les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires, ça, c’est son dada. L’objet de la réforme du collège n’est-il pas justement de permette « un fonctionnement quotidien assoupli » pour « apprendre les nouvelles compétences que la société requiert : apprendre à travailler en équipe, à proposer, à expérimenter, à s’exprimer à l’oral, à conduire un projet » ?

Vladimir Vyssotski, la mémoire prisée

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marina vlady vladimir vyssotski

marina vlady vladimir vyssotski

La presse russe a révélé, il y a quelques jours, que Marina Vlady s’apprêtait à vendre aux enchères des effets personnels, dont des objets liés à la mémoire de Vladimir Vyssotski.

Vladimir Vyssotski, le plus célèbre des « bardes » contestataires d’Union soviétique, et l’actrice française Marina Vlady se sont mariés en 1970. Mais lui ne voulait pas vivre en France et elle ne souhaitait pas s’installer en URSS. Les époux se rendaient visite, dans leurs deux pays, jusqu’en 1980, année de la mort brutale de Vyssotski. Pendant plus de dix ans, ils ont partagé leur vie conjugale entre Paris et Moscou, autant de voyages difficilement pensables à l’époque soviétique. Marina Vlady a alors obtenu 72 visas pour l’URSS, un record ! En 1987, l’actrice a publié Vladimir ou le vol arrêté, en hommage à son défunt mari, pour qui l’amour du public russe ne se dément pas jusqu’aujourd’hui. Le livre a fait l’objet d’un récital, vingt ans plus tard, qu’elle a interprété aux Bouffes du Nord, puis en tournée à travers la Russie, jusqu’en Sibérie.

L’hôtel Drouot, dans son communiqué de presse d’octobre, précise que la vacation « Souvenirs de Marina Vlady », le 25 novembre prochain, comprend l’un des trois masques mortuaires en bronze de Vladimir Vyssotski (mise à prix : 30 000 à 50 000 euros) et le dernier poème que l’artiste a écrit le 11 juin 1980 – un mois avant sa disparition – sur un billet de transport (10 000 à 15 000 euros). Seront également mises en vente de nombreuses photos de famille des années 1970 en URSS, des œuvres de Mikhaïl Chemiakine, Solomon Rossine, Ronald Searle ou Jean-Jacques Sempé, ainsi que le conte autographe Marinotchka, écrit et illustré par Jean-Luc Godard, le prétendant éconduit de Marina, sur deux cahiers à spirale. En tout, près de 150 pièces qui évoquent les souvenirs de Russie et retracent les années soviétiques du couple légendaire (cornes à boire géorgiennes, buste de Lénine, samovar du xixe siècle…).

Émoi côté russe : commentaires et racontars indignés ont aussitôt fusé. L’actrice peut-elle se délester d’un pan de la mémoire de son mari et s’enrichir à ses dépens sous prétexte qu’elle quitte la maison familiale des Poliakoff à Maisons-Laffitte ?

Nikita Vyssotski, le fils cadet de Vladimir, dit espérer qu’un enchérisseur bienveillant permettra le rapatriement des reliques de son père, qui méritent de trouver place au musée Vyssotski, qu’il dirige.

Le directeur du théâtre de la Taganka, Nikolaï Doupak, juge quant à lui préférable d’éviter qu’« un Abramovitch » s’empare du masque mortuaire. Il estime que l’empreinte du visage de Vyssotski, à laquelle il prête un « potentiel énergétique », doit revenir au théâtre, où l’artiste s’était illustré dans le rôle d’Hamlet.

Devant tant d’effervescence par voie de presse, l’ambassadeur de Russie en France, Alexandre Orlov, a même suggéré à Marina Vlady de retirer de la vente les lots liés à Vyssotski pour que ces pièces ne soient pas dispersées aux quatre vents dans des collections privées occidentales. Les experts russes du marché de l’art estiment que la cote de Vyssotski a aujourd’hui monté, et que celle des objets présentés à l’hôtel Drouot est d’autant plus élevée qu’ils appartenaient à Marina Vlady.

On rappellera qu’en 2007, le milliardaire russe Alicher Ousmanov avait acquis l’ensemble de la collection Mstislav Rostropovitch – Galina Vichnevskaïa « pour une somme non précisée considérablement supérieure aux évaluations les plus élevées faites avant la vente aux enchères », avait rapporté Sotheby’s à l’époque. Ce transfert de propriété avait permis de faire revenir la collection en Russie : un scénario que les Russes aimeraient voir se reproduire pour éviter l’éparpillement au gré des adjudications. Avis aux oligarques patriotes!

« Souvenirs de Marina Vlady », hôtel Drouot, exposition le 24 novembre, vacation le 25 novembre.

Vladimir ou le vol arrêté

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*Photo: wikicommons.

Taxis über alles

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taxi uber paris

taxi uber paris

Je me suis fait une spécialité d’intervenir ici au sujet des moyens de locomotion les plus variés, par conséquent, même si je m’introduis tard dans le débat, il m’a semblé nécessaire de m’y jeter. Et puis, voilà, il se trouve que j’ai toujours été sensible à la poésie des taxis, aussi je ne veux manquer l’occasion de l’évoquer. Jamais il ne m’est arrivé d’en commander un, de taxi, toujours, je me suis abandonné avec confiance à la sollicitude des anges et au hasard du trafic. Je n’ai pas eu à le regretter. N’est-ce pas une situation magnifiquement parabolique, que de se retrouver ivre et perdu dans la nuit, à n’attendre son salut que d’un signal vert dont on ne peut prévoir ni d’où ni quand il surgira ? N’est-ce pas l’école de la Providence ? Et puis ce véhicule, au luxe un peu surfait, dont le conducteur ne se révèle qu’une fois affalé un bras sur la plage arrière (« plage arrière », rien que cette expression est hypnotique), la plupart du temps un immigré, ce conducteur, venu d’un coin ou l’autre du monde, et qui, pourtant, vous ramènera enfin, après d’usantes péripéties : chez vous.

Alors certes, on ne tombe pas toujours sur un ange. Et le récent conflit avec Uber a laissé libre cours à certains flots de fiel sécrétés par le ressentiment envers les pilotes odieux qui gangrènent cette noble corporation. Mais quoi ? Ce sont bien les aléas qu’il faut supporter lorsque se jouent de tels mystères ! Et évidemment, nous ne sommes plus au temps glorieux des Années Folles, lorsqu’un grand nombre de chauffeurs de la capitale étaient issus de cette aristocratie russe francophone et francophile qu’avait chassée les Bolcheviks. C’est d’ailleurs l’une des seules véritables qualités que je reconnaisse au communisme : avoir doué Paris de chauffeurs d’excellence.

En tout cas, si j’en crois mon expérience, je n’ai qu’exceptionnellement eu affaire à des salauds. Mais me revient bien ce Vietnamien qui prétendait avoir travaillé pour les services secrets américains après la triomphe des Vietcongs, et qui se souvenait de son éducation du temps de l’empire français : « Nos ancêtres les Gaulois ! » riait-il de toute sa face jaune dont le rétroviseur me montrait l’hilarité. Je peux rendre hommage à ce chauffeur africain qui, par compassion pour A., en train de s’épancher sur ses déboires amoureux d’adolescente, parce qu’il n’avait pas dû saisir la temporalité narrative, proposa subitement de faire demi tour pour aller casser la gueule à l’amant de lycée qu’elle venait d’évoquer afin de la venger d’une manière rétrospective et que son honneur fût sauf.

Je me souviens de ce kabyle qui m’offrit une plume porte-bonheur arrachée à un faisan de son village natal, plume qui, parmi d’autres, était censée convoquer depuis la boîte à gants quelques forces propitiatoires… Je revois ce vieux communiste, avec lequel je m’étais d’abord heurté pour lui avoir exposé comment je préférais le Roi-soleil à l’étoile rouge, et avec lequel je m’étais réconcilié par Aragon, dont il connaissait par cœur des poèmes entiers, et qui, plus tard, pour me ramener mon téléphone portable oublié à la place du mort, avait fait un détour tout à fait déraisonnable, me demandant de contribuer quand même à la course de ce client ahuri qu’il venait de transporter bien loin de sa destination. Et puis, le passionnant témoignage de celui-ci, qui me rapportait comment certains désespérés, au lieu de se jeter par la fenêtre, ne commandaient un taxi que pour faire trois fois le tour de la ville en se confiant au chauffeur, ce dernier devenu confesseur de la dernière chance, curé absolvant de dos, mains au volant, et dont les phares qu’il commandait permettaient de dissoudre enfin un rien les ténèbres.

De telles anecdotes, il est à peu près certain qu’un service tel que celui conçu par Uber les rend impossibles. Pour la simple et bonne raison qu’elles n’existent qu’en raison de trois paramètres : la souveraineté du chauffeur, sa liberté et la confiance qu’on veut bien lui accorder. L’autre soir, une amie de J., parce que celle-ci ne tenait plus debout, lui commande un Uber. J. me propose de l’accompagner et de me déposer chez moi au passage. Une fois dans l’habitacle, cependant, le chauffeur nous signale que pareil détour est impossible, à moins de redéfinir toute la commande telle qu’elle a été passée par Internet. Ou pourquoi la planification méthodique et absolue est une méthode en réalité trop peu souple et infiniment moins judicieuse que le bel abandon à la Divina Providentia. J. s’endort. Le chauffeur, soudain, panique et se montre désormais enclin à tous les détours possibles. C’est qu’il ne voudrait pas que mon amie lui refuse ses cinq étoiles au moment d’évaluer son trajet, parce qu’il se sera trouvé dans l’impossibilité d’improviser. Le voici qui passe donc d’une aliénation à l’autre. De l’aliénation du programme, il est maintenant aux prises avec l’aliénation de son évaluation à venir. J’ai pitié de lui, lui promets que je convaincrai mon amie de lui donner ses cinq étoiles et lui dis de me déposer là, porte de Montreuil. Après mon départ, J. m’apprit qu’elle avait commencé de se sentir mal, avait demandé l’arrêt du véhicule et s’était mise à vomir sur le trottoir. Quant au chauffeur Uber, tandis que J. recrachait son champagne, il lui tenait les cheveux tout en suppliant pour ses cinq étoiles.

Le malaise que j’avais ressenti face à ce chauffeur débutant, je le vivais à nouveau l’autre jour en ouvrant un courriel. La veille, un jeune homme m’avait téléphoné que j’avais d’abord rembarré en prétextant une intense et sérieuse occupation professionnelle tandis que je rêvassais simplement en griffonnant un poème en terrasse. Il était demeuré d’une politesse et d’une douceur imperturbables pour me proposer des avantages significatifs quant à ma connexion Internet, lesquels, au lieu de me coûter, feraient même baisser le montant de ma facture. Comme j’acceptais, quelque peu amadoué, sa proposition, voilà qu’il se confondait ensuite en excuses pour m’avoir dérangé, au point que j’en restais quelque peu interdit, une interdiction qui, le lendemain, se mua en un certain effarement angoissé, lorsque je me rendais compte qu’il m’était proposé d’évaluer cette conversation de la veille. Allais-je donner ses « cinq étoiles » au pauvre employé ? Et voilà que déjeunant avec V., nous partageons la même surprise face au comportement du jeune serveur qui déborde d’une politesse exagérée, formatée, artificielle, et d’autant plus étonnante que nous ne nous trouvons, au fond, qu’au sein d’une modeste brasserie… L’impression me vient qu’il a été lui aussi mis au pas par la société du contrôle permanent, et je retrouve chez lui les mêmes inflexions que chez le chauffeur Uber ou le type au téléphone. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de cette époque intellectuellement grotesque que de refuser de noter les élèves pour qu’ils mesurent leur progression, mais d’évaluer en permanence des employés qui seront, eux, directement châtiés par le chômage de masse.

Cette « ubérisation » des rapports socio-économiques est tout à fait significative de ce qui travaille le fond des sociétés occidentales : la notion de confiance remplacée par celle de contrôle, le relief humain érodé au nom d’un formatage parfaitement lisse, la possibilité de rencontre évacuée par la cristallisation totale des rôles, d’où découle une grande fadeur générale a priori rassurante, a fortiori terrifiante, et que ne viendra surprendre que le forme inédite d’un nouvel attentat… De ne vouloir plus prendre le risque de tomber, parfois, après dix minutes d’attente, sur un taxi infâme, vous finirez entourés d’automates obséquieux. Et qui sait même si ces derniers ne se trouveront pas un jour en mesure de vous évaluer à leur tour ? Lors, ils vous contamineront. Et ce jour-là, vous regretterez de n’avoir pas su chanter à temps, à l’arrière des taxis, tout en pensant à Lili Brik et Vladimir Maïakovski : « Taxis, taxis über alles ! »

*Photo: Wiki commons.

Synode sur la famille: un bilan globalement positif

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synode pape francois divorce mariage

synode pape francois divorce mariage

Le Synode qui vient de se terminer à Rome aura été marqué d’un grand souffle pontifical tempéré d’une infinie prudence.

Commenter ces trois semaines, importantes pour la vie de notre Eglise, n’est pas chose facile lorsqu’on n’a pas vécu l’événement de près mais essentiellement à travers le regard de nos confrères journalistes auxquels il faut rendre ici hommage. Difficile également alors que le rapport final n’est pas encore disponible en français et que, le soulignera-t-on assez, le dernier mot appartient au pape François dont le « document sur la famille », demandé explicitement par le Synode, sera vraisemblablement publié en 2016, sous forme d’exhortation apostolique, dans le cadre de l’année de la Miséricorde.

J’ai beaucoup écrit, dans ce blogue, à propos de ce Synode. Toujours pour plaider une nécessaire prise en compte de la réalité, aujourd’hui plurielle, des situations familiales, dans nos sociétés et dans l’Eglise. Je ne m’en sens que plus libre pour réaffirmer ici, avec les pères du Synode, que la famille est bien aujourd’hui un rempart contre tous les risques de déshumanisation de nos sociétés. Et que la proposition du mariage chrétien reposant sur la liberté du choix, la fidélité, la durée, la fécondité vaut d’autant plus la peine d’être présentée aux jeunes générations qu’elle rejoint, le plus souvent, le projet qu’ils portent au plus profond d’eux-mêmes. Je ne suis donc nullement «choqué» que le Synode ait eu à cœur de rappeler, de manière privilégiée, son soutien à toutes celles et ceux qui veulent s’engager dans cette voie et à tous ceux qui les y aident.

Mais on le sait aussi, l’enjeu était bien plus vaste qui invite notre Eglise, retrouvant l’esprit de Vatican II[1. Je crains que ceux qui contestent l’existence d’un «esprit de Vatican», en s’appuyant sur des déclarations pontificales, expriment surtout le fait qu’ils ne l’ont pas rencontré.] à accepter le poids du réel, à jeter un regard généreux sur ce que vivent des millions d’hommes et de femmes «de bonne volonté» qui ne partagent pas notre foi, à panser toutes les plaies sans le préalable d’une adhésion formelle au catéchisme de l’Eglise catholique, bref : à mobiliser son énergie sur le service du bien, plus que sur la dénonciation obsessionnelle du mal.

Je trouve, dans le Synode qui s’achève, trois motifs essentiels de satisfaction.

Il est bon que, sur la question des divorcés-remariés, le pape François ait obtenu le soutien d’une majorité des pères du Synode. Cette évolution était non seulement pastoralement nécessaire mais théologiquement possible. Elle n’ouvre nullement sur une remise en cause de l’indissolubilité du mariage mais sur la réintégration, au cas par cas, après discernement, de certaines personnes dans la vie sacramentelle.

Il est bon que, rompant avec une approche exclusivement juridique et chez certains quasi janséniste du christianisme, le Synode se soit engagé dans la voie de l’écoute, de l’accueil, de la miséricorde, permettant au pape François de déclarer dans son discours de clôture : « L’expérience du Synode nous a fait aussi mieux comprendre que les vrais défenseurs de la doctrine ne sont pas ceux qui défendent la lettre mais l’esprit; non les idées mais l’homme; non les formules mais la gratuité de l’amour de Dieu et de son pardon.»

Il est bon, enfin, que malgré les réticences, les pères du Synode aient pu faire l’expérience d’un vrai débat en Eglise, sans langue de bois, ouvrant – on l’espère – un élargissement durable de la collégialité dans le gouvernement de l’Eglise. Car s’il est vrai que l’institution synodale avait été souhaitée par Vatican II, sa mise en œuvre, précipitée, par le pape Paul VI, avant même que le Concile ait pu débattre de ses modalités, l’a longtemps cantonnée à n’être qu’un lieu de consultation purement formelle.

Derrière ces motifs de satisfaction se cachent, pour moi, autant de regrets.

Regret que sur la question de la contraception le Synode ne se soit pas senti autorisé à reconnaître aux couples la liberté du choix des méthodes par lesquelles ils «maîtrisent leur fécondité», comme l’Eglise leur en reconnaît le droit. Un déni de la réalité qu’aucune pédagogie dans l’enseignement d’Humanae Vitae ne viendra compenser. Face à un monde qui déresponsabilise, l’Eglise ne gagnerait-elle pas plus à faire le pari de la confiance, qu’à rappeler un improbable interdit de la Loi naturelle ?

Regret que sur la question homosexuelle, le Synode – comme cela était prévisible – ait choisi de se cacher derrière son petit doigt, n’effleurant le sujet qu’au travers des familles confrontées à cette réalité, feignant ainsi d’ignorer que ces homosexuels, hommes et femmes, sont bien présents dans nos communautés. On sait la question difficile et l’opinion catholique peu ouverte, non seulement en Afrique mais également chez nous, comme en témoignent des crispations récentes et démesurées autour d’un article du quotidien la Croix.

Regret que ce même Synode qui invite pourtant à une forme de diaconie renforcée au service des familles et de l’accompagnement des jeunes couples, n’ait même pas osé poser la question, pourtant évoquée devant l’assemblée, d’une ouverture possible au diaconat féminin. Qui, mieux que des femmes, est à même de concrétiser dans la vie de notre Eglise, cet appel du Synode à se faire proche des réalités familiales ? Qu’est-ce qui théologiquement s’oppose à réintroduire dans l’Eglise ce que son Histoire atteste avoir existé dans le passé ?

Le Synode romain pouvait-il montrer plus d’audace ? Question forcément sans réponse ! On peut lire, entre les lignes des commentateurs de la presse catholique, comme dans la litote épiscopale tellement proche des «éléments de langage» propres à la  classe politique, qu’il était, plus que tout, essentiel de savoir jusqu’où aller trop loin, sans prendre le risque de décourager les tenants du statu quo. Combien de fois avons-nous réentendu que ce Synode se voulait pastoral et ne toucherait pas à la doctrine ? Avec, Dieu merci, l’heureux rappel historique de Mgr Gérard Defois écrivant dans La Croix «Réduire la pastorale à la mise en œuvre d’une formulation dogmatique à la fois juridique et scolastique, c’est retourner aux débats de 1962 quand fut remis aux pères conciliaires le premier schéma sur l’Eglise, copie conforme de la théologie du XIXe siècle.» On ne saurait mieux dire.

Beaucoup a donc été fait, et nous en remercions les pères du Synode, même si l’essentiel reste à engager. Car si l’enjeu pour l’Eglise est bien d’apparaître « aux hommes et aux femmes de ce temps », et non aux seuls catholiques, comme porteuse d’une bonne nouvelle donnant sens à ce qu’ils expérimentent dans leur vie, il faudra bien combler un peu le fossé qui ne cesse de s’élargir entre l’une et l’autre. Et continuer à creuser l’intelligence que nous avons des Ecritures et de notre Tradition. Sans se réfugier derrière la fausse accusation d’une reddition à l’air du temps.

A ce stade, faut-il satisfaire tous ceux qui, en embuscade et l’œil gourmand, attendent que je fasse ici l’aveu d’une forme de déception ? Sûrement pas ! Si, pour moi, il n’y a pas déception, c’est parce que je fais confiance au pape François. Confiance pour qu’il tire des travaux de ce Synode, une juste interprétation du sensus fidei qui, sur la famille et le couple, invite à renouveler l’enseignement du magistère. Confiance pour que, de vertu cardinale, la prudence qui a régné sur l’assemblée qui s’achève, ne soit pas promue théologale. Confiance pour qu’avec le soutien de l’Esprit saint – et le nôtre – le pape François ait devant lui, le temps nécessaire pour convaincre les plus rétifs qu’il est aujourd’hui possible de faire entrer l’Eglise dans un nouveau printemps.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00727188_000008.

Pologne: la victoire du zapping

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pologne droit justice

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N’y croyez pas. Lorsque la presse française vous informe du fait que le xénophobe, le conservateur et l’ultranationaliste parti « Droit et Justice » (PiS) a gagné les législatives en Pologne, n’y croyez pas. N’accordez pas plus de crédit à des affirmations qui analysent la victoire de « Droit et Justice » comme celle du populisme ou de l’europhobie. Certes, « Droit et Justice » est un parti conservateur, ultranationaliste, europhobe, xénophobe, populiste et même davantage encore, un parti obscurantiste, mégalomaniaque, atteint de la folie des grandeurs et très expérimenté dans l’exploitation de la martyrologie nationale devenue, à force, le fondement de son programme politique.

Mais ce n’est pas ce parti qui vient de remporter les législatives en Pologne et d’obtenir la majorité absolue au Parlement. Si vous parliez polonais, je vous demanderais de ne pas écouter non plus le commentateur d’un journal électronique de droite, Jacek Karnowski, qui le soir des élections annonçait la victoire « des soldats polonais tombés en 1939, de tous les Polonais déportés en Sibérie, des héroïques et saints prêtres de l’Eglise polonaise » et, pour finir, la victoire des gens de son camp, « intrépides et incorruptibles ». Les soldats polonais qui ont péri en septembre 1939 reposent là où les Polonais les ont enterrés il y a soixante-dix ans, les survivants des goulags staliniens remémorent leur géhenne et rendent hommage à ceux qui sont restés sous la neige. Et quant aux héroïques prêtres polonais, il suffit d’allumer la télé publique à n’importe quel moment de la journée pour constater qu’ils se prononcent abondamment sur tous les sujets sociétaux, au point de remettre en question le principe de la neutralité religieuse et idéologique de l’Etat polonais.

Ce ne sont pas eux qui sont sortis vainqueurs des dernières élections. Pas plus d’ailleurs que ne les ont perdues les libéraux de la Plateforme civique (PO) et la gauche polonaise- que ce soit celle issue de l’ancien Parti ouvrier ou l’autre, formée par les jeunes nés après la chute du communisme.

Ce sont les consommateurs qui ont triomphé à la sortie des urnes, comme on sort bêtement satisfait d’une boutique de téléphonie mobile après avoir changé d’abonnement, non pas pour un plus avantageux mais simplement pour un différent. Puisqu’on peut changer, pourquoi s’en priver ? Changeons ! Changeons pour changer et puis, on verra bien, au pire dans quatre ans on changera encore ! N’est-ce pas ça, la démocratie ? Hélas, si. Ultra-libérale (du moins en Pologne) et faiblement représentative (partout en Europe), la démocratie gigote convulsivement, essayant de se libérer des mâchoires de la logique marchande que ses leaders ont grand ouvert. Aucun système d’alarme ni de protection n’a été trouvé -mais l’a-t-on jamais vraiment cherché ?-, afin d’empêcher les électeurs de calquer leur comportement de consommateurs aux choix que leur offre le suffrage universel.

Rationnels que vous vous flattez être, vous autres héritiers de Descartes, vous me soupçonnez sans doute de vous raconter des balivernes. On ne change pas une équipe qui gagne, dites-vous. Il doit forcément y avoir une cause. Assurément.  L’ennui. Les huit années de la gouvernance de la Plateforme civique se sont soldées par une baisse du chômage historique, avec 7,7% de demandeurs d’emploi, un chiffre jamais enregistré depuis le démantèlement du régime communiste. Indépendamment de la crise qui a touché l’ensemble des pays occidentaux, près de deux millions d’emplois ont été créés en Pologne entre 2007 et 2014. En outre, le salaire minimum n’a cessé d’augmenter, de même que le PIB, faisant de l’ex république populaire un modèle de dynamisme économique, à l’abri des effets néfastes de l’effondrement des marchés mondiaux.

Mais les chiffres, voyez-vous, semblent impuissants face aux émotions. Alors qu’en la matière, « Droit et Justice » n’a pas de concurrents. Paradoxalement, le premier terrain qu’avait habilement investi son chef, Jaroslaw Kaczynski, était social. Après que la Plateforme avait réussi à faire passer une réforme impopulaire mais nécessaire, de l’augmentation de l’âge de départ à la retraite à 67 ans, « Droit et Justice » s’est affublé du petit chapeau de Robin des Bois en promettant de le baisser à nouveau, une fois au pouvoir. Depuis, un déluge de promesses s’est abattu sur les Polonais laissés en marge de la prospérité galopante. Enfin, Kaczynski ne s’est pas contenté de tirer uniquement des promesses de son petit chapeau. Pour distraire, il lui a aussi fallu trouver des menaces. Opportunément, la crise des migrants a éclaté, permettant à son parti de faire d’une pierre deux coups. D’une part, agiter le spectre d’égorgeurs d’enfants chrétiens déguisés en refugiés syriens. D’autre part, montrer du doigt la totalitaire Union européenne, laquelle ébranle la souveraineté de la Pologne fraîchement acquise en lui imposant un quota de migrants. Beata Szydlo, pressentie au poste de Premier ministre dans le gouvernement formé par « Droit et Justice », appelait, il n’y a pas longtemps, à accueillir tout d’abord les Polonais des anciennes républiques soviétiques au lieu « des Arabes et des Noirs ». On lui a alors charitablement rappelé que Lech, le défunt frère de Jaroslaw Kaczynski, avait négocié en personne le traité de Lisbonne avec les représentants de l’Union européenne. L’arrivée de 2 000 réfugiés dans un pays de 38 millions d’habitants et qui ne compte que 0,3% de migrants, conduirait-elle à sa ruine ? Nous sommes loin de la hantise du « Grand remplacement », chère à Renaud Camus.

On se serait moins ennuyé en Pologne si la gauche avait constitué une véritable troisième force politique. Manque de chance, l’Alliance de la gauche démocratique (SLD), présidée par l’ancien Premier ministre Leszek Miller s’est ingéniée à habituer les Polonais aux scandales qui l’ont éclaboussée. Sans parler de son douteux acte de naissance, gribouillé à la va-vite au revers de l’acte de décès du Parti ouvrier, pour transfigurer les communistes en post-communistes, puis en sociaux-démocrates. Dotée jadis de l’appui de 40% des Polonais, depuis hier elle n’a plus de représentants à la Diète (Le Parlement polonais). Inutile de dire qu’aucun deuil national n’a été décrété. Les nostalgiques du « bon vieux temps » peuvent pleurer dans leurs oreillers. Cela ne risque pas d’empêcher le nouvel électorat de la nouvelle gauche de fêter une percée quasi prodigieuse. Car la seule surprise- et belle de surcroit- des législatives polonaises, c’est l’entrée au Parlement de la toute jeune formation « Razem » (« Ensemble » en polonais). Guidée par le charismatique Adrian Zandberg, 36 ans, docteur en histoire et professeur à l’Université de Varsovie, « Ensemble » a récolté 3,9% de votes- une prouesse pour un parti dont la majorité des Polonais ignorait encore l’existence à une semaine des élections. Le tournant s’est produit à l’occasion d’un débat télévisé, lors duquel Zandberg a littéralement réduit à rien ses adversaires des sept autres partis politiques. Il ne s’agit donc pas que d’un effet de nouveauté. A la fois concret et futé, décrispé et ferme, Zandberg n’a sans doute pas volé le titre de  « Révélation » que lui a décerné la presse polonaise. Vous me direz qu’il doit y avoir un zeste de Tsipras chez notre jeune tribun. Peut-être. Mais en l’écoutant pendant la Convention de « Razem » du début du mois, parler de l’esprit de « Solidarnosc » de l’époque des grèves de 1980, de la force et de la dignité des revendications d’antan, de la masse d’énergie humaine gaspillée en disputes politico-politiciens depuis notre grande victoire commune de 1989, je vois en Adrian Zandberg plutôt un brave héritier de l’opposition démocratique au régime communiste. Il a la chaleur et la simplicité d’un Jacek Kuron, membre du Comité de Défense des Ouvriers (KOR), la verve d’un Michnik, la perspicacité d’un Geremek. Sa présence sur la scène politique polonaise laisse à espérer que « Droit et Justice » ne parviendra pas à détruire complètement les legs d’un mouvement jadis porté par dix millions de Polonais. Je le crois, dans quatre ans les Polonais changeront leurs dirigeants. Et alors, ce sera obligatoirement un changement pour le mieux.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21812627_000048.

Drame de Puisseguin: Quand Mamère récupère

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noel mamere puisseguin fraisse

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«Si on accepte la multiplication des circulations des transports par autocar sur des routes qui sont en mauvais état, on aura d’autres accidents, d’autres déconvenues et d’autres drames ». La saillie de Noël Mamère, jaillie immédiatement après l’annonce de l’accident de Puisseguin qui a fait 43 morts en Gironde vendredi dernier, a créé un nouveau drame, médiatique celui-ci. Un mois après la libéralisation des transports par autocars, le député de Gironde n’a pas hésité à fustiger la politique du ministre de l’Economie en lui mettant des dizaines de morts sur la conscience.

Cette sortie n’a pas échappé au président de l’Assemblée nationale Claude Bartolone. Dimanche, au micro de Radio J, le candidat aux régionales en Île-de-France a vigoureusement recadré l’élu écologiste: «J’espère que Noël Mamère s’est mal réveillé ce matin, alors qu’il va y avoir cette cérémonie qui va permettre aux voisins, aux amis, à la famille de se retrouver autour de la mémoire des disparus et d’essayer de commencer à faire le deuil après cette catastrophe» avant de lui opposer l’argument par l’absurde : «Est-ce que, lorsqu’il y a une catastrophe aérienne, on va dire qu’il faut interdire tous les vols en avion?». Et le président de l’Assemblée Nationale, de demander à l’élu écologiste, en  guise de repentir, des excuses en bonne et due forme, avant de conclure, moralisateur : «Essayer de faire le lien entre cet accident terrible et une décision gouvernementale, il y a des choses qui ne se font pas».

Un « ça ne se fait pas » martelé par le député PS du Libournais Florent Boudié. Ce lundi matin, l’élu a demandé à Noël Mamère de ne pas participer à l’hommage national qui sera rendu mardi matin aux victimes du drame à Petit Palais en Gironde. L’argument ? La présence  du député-maire de Bègles « est susceptible de provoquer de l’émotion et de la colère parmi des proches des victimes qui sont sous pression, à fleur de peau et qui ne dorment pas depuis trois jours » a précisé Florent Boudié au journal Sud Ouest.

Soucieux de répondre à la polémique, Mamère a lui publié ce lundi matin sur Mediapart un billet de blog dans lequel il dresse un parallèle entre la mort du zadiste Rémi Fraisse en octobre 2014 et le drame de Puisseguin, défendant mordicus l’argument de la responsabilité des pouvoirs publics: « Qu’y avait-il « d’indécent », « d’inepte », de « politicien », de « déplacé » à répéter ces évidences après s’être incliné devant la douleur des familles. Faudra-t-il attendre qu’un autre événement vienne chasser ce drame des écrans pour qu’on se pose des questions qui ne viendront jamais parce qu’elles dérangent,  comme celles que pose la mort de Rémi Fraisse ? »

S’il ne se rendra pas à l’hommage aux victimes, Mamère ne désarme pas pas. « La compassion sur commande est en effet un bon moyen de ne pas se poser les questions politiques que révèlent un tel drame. Et c’est bien à cette injonction que je n’ai pas voulu céder, comme un an auparavant lors de la mort de Rémi Fraisse».

Pour Noël Mamère, il n’y a donc qu’un seul drame : l’information par l’émotion, « la compassion sur commande » relayée par les médias, qui voile l’incapacité des pouvoirs publics à privilégier la « sécurité » de ses citoyens.

« On aura d’autres accidents » met-il en garde. « Un jeune homme de 23 ans mourait pour rien », écrit-il encore sur Mediapart. Le pathos est bien là, noir sur blanc, prêt à émouvoir ou effrayer, pour convaincre. Seule la critique de la politique du gouvernement semble donc arracher au député de Gironde des arguments rationnels. Pour incriminer la loi Macron, une rhétorique solide : «  Une petite route de la campagne girondine serpentant dans les collines entre vignobles et bois », « un autocar transportant des personnes âgées en route vers le Béarn, heurte un semi-remorque dans un virage dangereux où la visibilité est faible ». Le pamphlet anti-Loi Macron est aiguisé. Voilà un J’accuse dernière génération contre l’abandon des lignes secondaires de la SNCF, contre la circulation des poids lourds, contre le non-entretien du réseau des routes secondaires, contre la libéralisation des transports en autocars, le manque de formation continue des conducteurs. Noël Mamère dénonce haut et fort. Faire usage de la mort de Rémi Fraisse et des 43 morts de Puisseguin ? « Où est l’indécence ? » conclut Noël Mamère dans son billet de blog  Mediapart. Relisez-vous, Monsieur Mamère, et vous trouverez.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage :00726795_000003.

Portugal: le coup d’Etat silencieux

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portugal austerite elections

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Le Portugal a été la victime ces derniers jours d’un coup d’Etat silencieux organisé par des dirigeants pro-européens de ce pays. Cet événement est particulièrement grave. Il survient alors qu’est fraîche la mémoire du coup de force réussi contre le gouvernement grec par la combinaison de pressions politiques venant de l’Eurogroupe et de pressions économiques (et financières) en provenance de la Banque centrale européenne. Il confirme la nature profondément anti-démocratique non seulement de la zone Euro mais aussi, et on doit le regretter, de l’Union européenne.

On a beaucoup dit, dans la presse française en particulier, que la coalition de droite était sortie vainqueur des dernières élections législatives portugaises. Ceci est faux. Les partis de droite, emmenés par le Premier-ministre M. Pedro Passos Coelho, n’ont réuni que 38,5% des suffrages, et ont perdu 28 sièges au Parlement. Une majorité d’électeurs portugais a voté contre les dernières mesures d’austérité, en fait 50,7%. Ces électeurs ont porté leur vote sur la gauche modérée mais aussi sur le Parti communiste portugais et d’autres formations de la gauche radicale. De fait, le Parti socialiste portugais a 85 sièges, le Bloc de Gauche (gauche radicale) 19 et le Pari Communiste portugais 17. Sur les 230 sièges du Parlement portugais, cela en donne 121 aux forces anti-austérité, quand la majorité absolue est de 116.

Un accord aurait pu être trouvé entre les partis de droite et le Parti socialiste. Mais, cet accord n’était clairement pas possible sans une remise en cause d’une partie du programme d’austérité qui découle de l’accord passé entre la Portugal et les institutions européennes. Ceci n’est pas sans évoquer la situation de la Grèce…

Les socialistes, et le « bloc de gauche » ont clairement dit que cet accord devait être révisé. C’est ce qui a décidé le Président Cavaco Silva à rejeter le projet de gouvernement présenté par la gauche. Mais les attendus de sa déclaration vont encore plus loin. Il a dit : « Après tous les importants sacrifices consentis dans le cadre d’un important accord financier, il est de mon devoir, et dans mes prérogatives constitutionnelles, de faire tout mon possible pour empêcher de faux signaux d’être émis envers les institutions financières et les investisseurs internationaux»[1. Evans-Pritchard A. « Eurozone crosses Rubicon as Portugal’s anti-euro Left banned from power ».]. C’est cette déclaration qui pose véritablement problème. Que M. Cavaco Silva pense qu’un gouvernement de la gauche unie puisse conduire à un affrontement avec l’Eurogroupe et l’UE est son droit, et c’est même très probablement le cas. Mais, dans une république parlementaire, comme l’est le Portugal actuellement, il n’est pas dans son pouvoir d’interpréter des intentions futures pour s’opposer à la volonté des électeurs. Si une coalition de gauche et d’extrême gauche a une majorité au Parlement, et si elle présente – ce qui était le cas – un programme de gouvernement, il doit lui laisser sa chance. Toute autre décision s’apparente à un acte anticonstitutionnel, un « coup d’Etat ».

Ce « coup » survient alors que la situation économique du Portugal, souvent présenté – à tort – dans la presse comme une « réussite » des politiques d’austérité, reste très précaire. Le déficit budgétaire a atteint plus de 7% en 2014 et devrait être largement au-dessus de 3% cette année. La dette publique est à plus de 127% du PIB. Et, si l’économie connaît à nouveau une certaine croissance, elle est, en 2015, toujours au niveau de 2004. Le pays a été ramené plus de dix ans en arrière par les politiques d’austérité, avec un coup social (chômage) extrêmement fort.De fait, les « réformes » qui ont été imposées en contrepartie du plan d’aide au financement de la dette et des banques n’ont pas résolues le problème principal du pays. Ce problème, c’est la productivité du travail. Cette dernière est trop faible au Portugal, et ceci pour de nombreuses raisons : une main d’œuvre mal ou peu formée et un investissement productif largement insuffisant. La Portugal, dans les années 1980 et 1990 a pu s’accommoder de cette faible productivité car il pouvait laisser sa monnaie se déprécier. Depuis 1999 et l’entrée dans l’Euro, ceci est impossible. Il n’est donc pas surprenant que la production ait stagnée.

Les plans d’austérité successifs qui ont été mis en œuvre ont pour but de faire baisser les salaires (en valeur), que l’on parle du salaire direct ou indirect. Mais cette baisse ne peut que bénéficier aux exportations, car elle déprime, dans le même temps, la consommation intérieure[2. Blanchard O. et D. Leigh, Growth Forecast Errors and Fiscal Multipliers, FMI Working Paper WP/13/1, Washington DC, janvier 2013.]. Là où une dépréciation de la monnaie laisserait la consommation intérieure inchangée, il faut que les gains en exportation réalisés grâce aux plans d’austérité compensent les pertes de consommation intérieure. C’est pourquoi les plans d’austérité seront toujours moins efficaces qu’une dépréciation monétaire, et Patrick Artus peut ajouter dans une note datant de 2012 : « L’ajustement par le taux de change donne des résultats rapides ; on l’a vu plus haut dans les cas de l’Espagne et de l’Italie en 1992-1993 avec disparition rapide du déficit extérieur et hausse limitée dans le temps du chômage. On le voit aussi dans les différents ajustements des pays émergents : Corée et Thaïlande en 1997, Brésil en 1998 »[3. Artus P., « Dévaluer en cas de besoin avait beaucoup d’avantages », Flash-Economie, Natixis, n°365, 29 mai 2012, p. 6].

La responsabilité de l’Euro dans la situation économique du Portugal est indéniable. Mais la responsabilité des autorités européennes dans le chaos économique et politique qui risque de survenir est tout aussi certaine. On parle souvent d’une accoutumance au désastre, d’une lassitude de la souffrance conduisant des peuples à s’abandonner au pire. En fait, il n’y a rien de tel ici. Les Portugais ont tenté d’appliquer les méthodes inspirées par l’Eurogroupe et la Commission européenne et, aujourd’hui, ils sont obligés de constater que ces méthodes ne donnent pas les résultats escomptés. Le vote des élections législatives est le résultat de ce bilan. Mais, des dirigeants inféodés à l’étranger, c’est à dire aux institutions européennes, ont décidé de ne pas en tenir compte. Ce qui se passe aujourd’hui à Lisbonne est aussi grave, même si c’est moins spectaculaire, que ce que l’on a connu en Grèce.

La nature profondément anti-démocratique de l’Eurogroupe et de l’Union européenne s’affirme une deuxième fois et se confirme. Il faudrait être aveugle pour ne pas le voir. Cependant, cette fois pourrait bien être la fois de trop. Mais, pour qu’il en soit ainsi, il est impératif que toutes les forces décidées à lutter contre l’Euro trouvent des formes de coordination de leurs actions. Il faut ici se souvenir de ce que La Boétie écrivait dans le Discours de la servitude volontaire publié en 1574[4. La Boétie E., Discours de la servitude volontaire, Paris, Mille et une nuits, 1997.]: « les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux »[5. Cette citation a connu un grand succès à la veille de 1789 mais sous une autre forme : « Les grands ne le sont que parce qu’il sont juchés sur nos épaules ; secouons-les et ils joncheront la terre ».].

On pourrait alors reprendre cette formule, qui nous semble si contemporaine, et la formuler ainsi : « Les institutions européennes ne sont grandes que parce que nous (les souverainistes) sommes divisés ».

Plus que jamais, la question de la coordination des différentes forces souverainistes se pose. Cette coordination n’implique nullement que ce qui oppose ces forces soit négligeable, ni ne soit mis entre parenthèse. C’est toute la logique des « Fronts », comme le « Front Uni Antijaponais » réalisé en Chine par le PCC et le Guomindang, qui ne sont pas des alliances au sens strict du terme mais qui permettent de marcher séparément et de frapper ensemble. Mais, la réalité, aussi déplaisante soit-elle à certains, est que tant que nous ne pourrons nous coordonner un pouvoir en réalité minoritaire pourra continuer d’exercer sa tyrannie. Et de coup d’Etat en coup d’Etat, instaurer un régime du coup d’Etat permanent.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir. 

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30134740_000011.