Marine Le Pen a débuté son tour de France des régions par Besançon, mercredi soir. Florian Philippot l’accompagnait, assistant sagement à la conférence de presse que la présidente du FN donnait en compagnie de la tête de liste frontiste en Bourgogne-Franche-Comté, Sophie Montel. Il y a dix-huit mois, à l’occasion des élections municipales, nous les avions déjà interrogées à Montbéliard. Il semble que de l’eau ait coulé sous les ponts du Doubs depuis février 2014. Car Marine Le Pen, poussée par les sondages qui donnent le FN présent dans toutes les régions au soir du 6 décembre, et favorite elle-même en Nord-Pas-de-Calais-Picardie, a le vent en poupe. Pour elle, alors qu’on en était, à Montbéliard, au stade de la « tripolarisation » de la vie politique, le FN s’installant à la table des deux mastodontes de la vie politique française, cet automne 2015 est le moment du retour à la bipolarisation. Sauf que les deux parties en présence sont aujourd’hui le FN, bien entendu, et l’UMPS de l’autre. Sauf oubli fortuit de ma part, Marine Le Pen n’a pas prononcé, ni lors de cette conférence de presse ni dans la réunion publique qui a suivi, le nouveau nom du parti dirigé par Nicolas Sarkozy. L’UMP reste l’UMP, car l’UMPS est, selon elle, plus vivante que jamais.

Profitant de l’autoroute que lui offrent ses différents adversaires qui la mettent aujourd’hui au centre du jeu politique, misant sur une victoire au second tour de la présidentielle, la présidente du FN met la pression. Que feront ses adversaires dans les régions où le FN sera en tête au soir du premier tour ? Fusionneront-ils leurs listes ? Le moins bien placé – très certainement le PS – se retirera-t-il ? Marine Le Pen feint de ne croire qu’à ces deux hypothèses, éliminant d’emblée la triangulaire qui ferait d’elle, sans doute de sa nièce Marion, et éventuellement de Florian Philippot et de Sophie Montel des présidents de régions. La tactique est grosse comme une maison, mais elle n’en est pas moins efficace. En répétant « ils vont forcément s’allier », la présidente du FN accentue la discorde chez l’ennemi. Une discorde qui est de moins en moins opaque puisque les partisans du front républicain et ses adversaires offrent aujourd’hui au pays le spectacle de leur désaccord. Ainsi a-t-on vu le week-end dernier Jean-Christophe Cambadélis tancer Le Monde, qui s’interrogeait sur les conséquences d’un éventuel abandon du front républicain. Mais si le premier secrétaire du PS tance le Monde, Manuel Valls n’hésite pas à répondre à la question au «  Bondy Blog », estimant que « tout doit être fait pour empêcher le FN de diriger des régions ».

« Tout doit être fait » ? Marine Le Pen dramatise. Pour elle, cette formulation va au-delà d’une éventuelle fusion des listes LR et PS ou d’un retrait réciproque. Et laisse entendre que le Premier ministre ne cacherait plus sa volonté d’interrompre le processus démocratique dans les éventuelles régions que le FN pourrait remporter. « Tout doit être fait ? Par la violence ? », interroge-t-elle, l’air grave. Une manière de plus de mettre la pression, comme on dit en football. En réalité, Marine Le Pen sait très bien que le débat existe au sein du PS à ce propos, que les élus de base ne comprennent pas qu’on puisse envisager de se retirer pour Xavier Bertrand ou Christian Estrosi et disparaître de la vie politique régionale pendant cinq ans. Alors, elle s’invite dans le débat. En interrogeant sans cesse ses adversaires, prenant ainsi le relais du Monde et tous les autres médias, biberonnés à la nécessité du front républicain depuis trente ans par le PS lui-même, Cambadélis en tête, la présidente du FN augmente ses chances de voir exploser ledit front républicain en vol, et d’être élue le 13 décembre lors de la triangulaire qu’elle exclut tactiquement en public, mais à laquelle elle croit très fort. L’UMPS existe toujours, répète-t-elle, la preuve par « des paroles et des actes ». Elle explique que Nicolas Sarkozy n’avait pas souhaité prendre Cambadélis au téléphone après les attentats de janvier « alors qu’il y avait des morts », mais qu’il a en revanche accepté lorsqu’il a fallu s’entendre pour saisir le CSA sur son invitation à l’émission de France 2.

A propos de Nicolas Sarkozy, elle a changé d’avis. Il n’est plus, comme il y a dix-huit mois, son candidat préféré. Désormais, c’est Juppé. Marine Le Pen estime-t-elle avoir vraiment changé de dimension depuis les élections municipales ? Toujours est-il que les défauts qu’elle citait, et qu’elle cite toujours, à propos de Nicolas Sarkozy, lui permettent d’affirmer… qu’il n’est plus un candidat à sa hauteur, devenu « inintéressant en tant qu’adversaire politique ». L’ambition du président de LR n’est plus que « de faire un one-man-show dont le but ultime est de faire marrer la salle » et « ses propres amis ne croient pas en lui ». Ainsi, Alain Juppé, qui est pourtant celui que les sondages annoncent comme le victorieux le plus facile contre elle dans un second tour, devient-il désormais l’adversaire idéal.  Parce qu’il est « le chaînon manquant », « l’enfant naturel de l’UMPS ». Avec Juppé, la boucle est bouclée. Il symbolise la re-bipolarisation de la vie politique évoquée plus haut. Elle contre le maire de Bordeaux, c’est la configuration qu’elle souhaite, au moins publiquement, pour donner corps à l’alternative « FN vs UMPS » qui lui profite tant dans les urnes.

Là encore, il est permis de s’interroger sur la part tactique de cette affirmation. Présenter Juppé comme son candidat préféré, n’est-ce pas, à la manière des médias de gauche, le soutenir comme une corde le pendu ? On imagine fort bien, lors de la primaire, Nicolas Sarkozy dépeindre le maire de Bordeaux comme le candidat de Marine Le Pen, Alain Minc et des Inrocks réunis, ce qui est beaucoup pour un seul homme, convenons-en. D’un autre côté, le positionnement plus au centre, « l’identité heureuse » dont il se fait le chantre, font de Juppé un adversaire idéologique idéal. Difficile, donc, de démêler ici la part de sincérité et/ou de tactique de Marine Le Pen. Nous pouvons seulement en conclure qu’elle est encore en position de jouer avec les bisbilles de ses adversaires, et qu’elle ne s’en prive décidément pas. D’ailleurs, elle fait ainsi oublier adroitement qu’elle est elle-même en bisbilles avec le fondateur de son parti, qui lui réclame deux millions d’euros pour exclusion injuste, et qui a la particularité d’être aussi son propre père. Elle fait oublier aussi que sa nièce Marion ne réfute pas le clivage droite-gauche aussi facilement qu’elle, et que les débats stratégiques au sein de son parti ne sont pas inexistants. Ses adversaires sont les premiers responsables de cette situation. Au lieu de pointer les différends idéologiques du FN, ils ont choisi de décerner au FN le label du souverainisme, lui permettant ainsi de s’élargir. Marine Le Pen aurait bien tort de ne pas profiter d’un tel cadeau.

*Photo : David Desgouilles.

Partager
David Desgouilles
est blogueur et romancier.Responsable du blog politique "Antidote" sur Causeur.fr, il a grenouillé un peu dans la politique, surtout pendant les années 90. Derniers livres parus : Dérapage (Édition du Rocher) / Le bruit de la douche (Édition Michalon)