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Angela Merkel, chancelière de l’Europe

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Europe Angela Merkel

L’été 2015 restera peut-être dans l’Histoire comme celui de la révélation à tous d’une réalité que seule une minorité d’esprits lucides avaient jusque-là perçue : l’Union européenne se résume désormais à l’organisation chaotique de l’hégémonie allemande sur le Vieux Continent. On assiste à une entreprise de vassalisation rampante, et d’apparence bienveillante, des gouvernements et des peuples par une nation dotée d’une économie, d’un système politique et d’une classe dirigeante plus performants et plus efficaces que leurs homologues dans tous les autres pays membres de l’UE.

Dans tous les domaines qui ont nourri l’actualité de cette période, la « raison allemande » s’est imposée, parfois avec une brutalité pétrie de bonne conscience, au détriment des intérêts et des aspirations de ses partenaires, qui ont vu leurs gouvernants réduits au rôle de comparses tentant de sauver un minimum de dignité et de protéger, à la marge, les intérêts matériels et moraux de leurs mandants.

La crise grecque s’est provisoirement éloignée du bord de l’abîme, une sortie désordonnée de ce pays de la zone euro, facteur de déstabilisation voire de naufrage de la monnaie unique européenne. L’Allemagne n’était pas encore prête, psychologiquement et économiquement, à affronter le choc qu’aurait provoqué ce séisme. Mais l’expulsion planifiée d’un pays rétif à l’adoption de l’ordolibéralisme germanique reste une option possible, voire souhaitée, dans une Allemagne qui continue à en étudier sérieusement les modalités techniques et politiques. Toute l’habileté tactique d’Alexis Tsipras, tous les gages donnés aux tourmenteurs d’outre-Rhin et à leurs auxiliaires zélés ou contraints n’auront aucun effet réel : la confiance des Allemands envers les Grecs est durablement, sinon définitivement, détruite. Le drame antique qui s’est joué entre Athènes, Berlin et Bruxelles a conforté les dirigeants allemands dans leur certitude inébranlable que la zone euro ne doit pas évoluer, comme le rêvent les eurobéats, vers un espace de transferts et de solidarité, à l’image de ce qui se produit peu ou prou au sein de chacune des nations qui la composent.[access capability= »lire_inedits »] Avouons-le : si j’étais allemand, je ne serais pas totalement insensible à ce point de vue. Lorsque des voisins, même sympathiques et amicaux, utilisent le « credit rating », que vous avez obtenu par votre travail et la gestion prudente de votre budget, pour faire à peu près n’importe quoi (retraites gonflées et largement anticipées, clientélisme effréné dans la création et l’attribution d’emplois publics, incapacité à faire rentrer l’impôt), il n’est pas illégitime de s’interroger sur la pertinence de leur maintien dans un club de gens sérieux. Les affects de notaires ou d’épiciers ne sont pas aussi méprisables que les artistes pétitionnaires voudraient nous le faire croire. Sans notaires ni épiciers ou autres humains exerçant pour vivre des activités prosaïques sources de comportements vulgaires, les artistes n’auraient pas les moyens de donner libre cours à leur créativité évidemment sublime.

La crise grecque a donc mis en lumière l’inanité d’une pensée prétendant que l’Europe progressait de crise en crise vers toujours plus d’intégration, avec comme corollaire que l’intérêt commun de l’Union allait peu à peu se substituer aux intérêts particuliers des États qui la composent. Cette crise s’est soldée, pour l’instant, par la meilleure solution provisoire convenant au principal créancier de la Grèce, l’Allemagne, alors qu’elle aurait pu être l’occasion d’une remise à plat de l’idéal d’une monnaie unique conçue comme créatrice de solidarité à l’intérieur et facteur de compétitivité à l’extérieur. La France, dans cette affaire, s’est contentée du rôle mineur de deuxième plus important créancier, donc contrainte de suivre, bon gré mal gré, la stratégie erratique conçue au jour le jour à Berlin, faute de pouvoir en imaginer une autre et nouer les alliances permettant de la faire prévaloir. Ce que le Zollverein a réussi, au xxe siècle, pour construire la nation allemande ne se reproduira pas à l’échelle européenne au xxie.

Une autre crise estivale a soulevé l’émotion hexagonale, et désespéré encore plus les campagnes françaises : l’effondrement des prix de la viande porcine et de la production laitière. Cette crise a été conjoncturellement déclenchée par les contre-mesures de boycott des produits agricoles de l’UE instaurées par Vladimir Poutine à la suite des sanctions imposées à la Russie après l’affaire ukrainienne, mais cela n’a fait qu’accélérer une tendance largement amorcée. La fin de la politique agricole commune de l’UE (PAC), en fait un protectionnisme organisé en faveur des produits agricoles intracommunautaires, a révélé l’addiction des agriculteurs français à ce système d’économie administrée, permettant à des exploitations de taille moyenne d’échapper à la concurrence du marché mondial (et aux grosses exploitations de se faire du blé, au sens propre comme au figuré). Pour survivre dans la concurrence mondialisée, les éleveurs de porcs ou de vaches laitières français auraient dû suivre l’exemple de leurs collègues néerlandais ou danois, abandonner leur identité paysanne, se regrouper et devenir des industriels de la production agroalimentaire jouant avec les marchés mondiaux de coûts de l’alimentation animale pour rester compétitifs sur le marché intérieur et à l’international. Ou alors se consacrer au développement de niches dans la production haut de gamme, devenir des producteurs de Rolls Royce ou de Mercedes de la bouffe, mais cela se conçoit et se prépare bien en amont, et non pas dans un contexte de panique existentielle…

Une fois encore, la gestion de cette crise a été pilotée de Berlin, via Bruxelles, dans le sens le plus favorable aux intérêts allemands dans le secteur. L’Allemagne, en effet, dispose, pour des raisons historiques, de vastes surfaces agricoles dans l’ex-RDA, exemptes de paysans[1. Les plaines du nord de l’Allemagne orientale (Brandebourg et Mecklembourg) ont été mises en valeur par des colons allemands à partir du Moyen Âge, et constituées en grands domaines possédés par des aristocrates (les junkers), employant des semi-serfs d’origine slave, puis germanisés. Entre 1945 et 1989, ces domaines ont été transférés aux coopératives agricoles communistes, qui employaient les mêmes comme salariés de la terre. Il n’existe donc pas de paysannerie traditionnelle.], donc de problèmes. Elle dispose, de surcroît, avec les Polonais, d’une main-d’œuvre bon marché toute proche pour y développer des productions à forte valeur ajoutée exigeant des bras, comme les asperges, par exemple. Résultat : le lait à 25 centimes d’euro le litre et le porc à 1,25 euro le kilo, ce qui étrangle les Bretons… Les Français sont donc gentiment priés de se débrouiller seuls avec la colère de leurs agriculteurs.

Reste, enfin, la grande affaire de la vague de migration vers l’Europe de populations fuyant la guerre qui embrase tout le Moyen-Orient, vague à laquelle se trouvent mêlés des migrants économiques originaires des Balkans, du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. Cet épisode a révélé l’ampleur du malentendu (pour rester poli) qui s’est instauré au sein des élites politico-médiatiques françaises concernant le jugement et l’évaluation de l’attitude de la chancelière Angela Merkel face à cette crise, et occulté ses conséquences pour l’avenir de l’Europe.

Que souhaitait Merkel au début du mois de juillet, alors que, à la faveur d’un été clément, des masses de réfugiés se pressaient de plus en plus aux portes de l’UE ? Communautariser les règles relatives à la gestion de l’immigration, jusque-là domaine réservé des politiques nationales. Comme on l’aura compris à la lumière des exemples précédents, communautariser, pour Mme Merkel et ses partenaires de la coalition au pouvoir à Berlin, signifie élargir à l’ensemble de l’UE les critères qui conviennent à la situation allemande dans ce domaine. Pour des raisons historiques et culturelles, la présence, depuis des décennies, sur le territoire allemand, de nombreux travailleurs turcs, non intéressés par l’intégration en Allemagne, n’a pas provoqué d’angoisses identitaires dans la plus grande partie de la société allemande (à l’exception du territoire de l’ex-RDA, mais ce phénomène reste sous contrôle) et ne pèse pas dans le champ politique. La RFA n’a connu, au cours de son histoire, ni émeutes de banlieue, ni attaques terroristes, ni retour cyclique des incendies de voitures dans les « quartiers ». Les facteurs de délinquance liés à l’immigration relèvent pour l’essentiel d’un système mafieux issu des Balkans, principalement d’Albanie et du Kosovo.

Berlin s’empresse donc de décréter que ces pays sont « sûrs », excluant ainsi ces populations du bénéfice du droit d’asile. En revanche, elle est à la recherche de nouveaux Homo economicus susceptibles de pallier l’effroyable déficit démographique dont le pays souffre depuis un demi-siècle. Comme l’immigration intracommunautaire ne suffit pas à satisfaire les besoins (les jeunes chômeurs qualifiés d’Europe du Sud préfèrent tenter leur chance en Grande-Bretagne, en Amérique du Nord, au Brésil, en Australie ou même en France…), il faut donc établir des règles qui permettent à l’Allemagne de choisir le haut du panier de la force de travail en mouvement. Or il se trouve que la dernière vague de réfugiés syriens est de « bonne qualité », selon ces critères. Elle se compose, en grande partie, de personnes éduquées, venant en famille, ayant vendu leurs biens en Syrie pour financer leur voyage et les premiers frais de leur installation.

Quand l’utilitarisme bien compris peut se doubler d’une plus-value en termes d’image à l’échelle planétaire, pourquoi s’en priver ? Le coup de com d’Angela Merkel « mettant la honte » à ses voisins égoïstes et sans cœur envers ces pauvres réfugiés dont les enfants meurent sur les plages des îles grecques a failli connaître une réussite totale, avec la complicité de médias français et internationaux totalement ignorants de la situation allemande. Celle-ci est complexe : le besoin d’être aimé, de surmonter l’opprobre dont le peuple allemand fut l’objet après Hitler, coexiste dans les consciences avec la conviction de détenir une vérité intangible sur la manière de bien conduire une démocratie moderne et performante.

De nombreux Allemands sont sincèrement persuadés qu’il faut souhaiter la bienvenue aux damnés de la terre, particulièrement dans les grandes métropoles prospères et libérales, où ils débarquent après leur périlleux périple. Ils sont ravis d’être montrés en exemple pour leur générosité et leur compassion. Ils n’ont pas de comptes douloureux à régler avec des civilisations et des cultures, conséquence d’un long passé colonial ou esclavagiste. La gestion de leur repentance s’est concentrée sur leurs rapports aux Juifs et à l’État d’Israël. Mais ils sont également soucieux de préserver leur culture et leur mode de vie : ils veulent bien accueillir de futurs producteurs sans pour autant les inviter à la citoyenneté et à l’intégration culturelle. Connaît-on aujourd’hui beaucoup de Turcs, même installés en Allemagne depuis deux ou trois générations, devenus écrivains, cinéastes, philosophes allemands ?

Il n’aura pas fallu attendre plus d’une semaine pour que cette image sulpicienne (Merkel en Mère Teresa à la une du Spiegel !) soit totalement brouillée par le retour du réel : l’appel d’air provoqué par la « générosité de Merkel » a révélé que tous les migrants n’étaient pas syriens, et que les capacités d’absorption de l’Allemagne étaient limitées. Merkel est chahutée au sein même de sa coalition, par une CSU bavaroise qui déroule le tapis rouge devant Viktor Orban et ses amis tchèques et slovaques. Ceux-ci n’apprécient guère le diktat de Merkel qui leur met le pistolet sur la tempe pour les contraindre à prendre leur quota de migrants, au mépris de l’histoire de ces nations centre-européennes, dont l’émergence et la survie sont liées à la défense de leur identité culturelle face à des empires oppresseurs. Une fois de plus, Merkel gagne à Bruxelles sur la question des quotas, avec la molle complicité de la France, encore une fois prise à contre-pied. Paris aurait pu rappeler, par exemple, que le peu d’empressement de Berlin à soutenir les opérations françaises contre le djihadisme en Afrique et son opposition de principe à toute mise en œuvre du hard power susceptible de tarir, à la source, l’afflux de réfugiés ne sont pas étrangers à la crise actuelle. Mais tout cela, c’était avant l’affaire Volkswagen, bien plus dommageable pour l’avenir de l’Allemagne d’Angela que toutes ces péripéties estivales.[/access]

*Photo : Picture Alliance / Rue des Archives.

L’antiracisme peut-il être de banlieue?

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Marche de la Dignité

Octobre répond à octobre, janvier est l’écho de juin et la réplique d’avril. Au 17 succède un autre 17. Entre ces mois, entre ces dates, des années ont passé, parfois des décennies. Mais, pour les organisateurs, en l’occurrence des organisatrices, de la « Marche de la dignité », samedi à Paris, un même fil conducteur : les « violences policières », le « racisme d’Etat ». « Un mort tous les mois [en France] entre les mains de la police », affirme au micro, sûre de son fait, la fondatrice du collectif « Urgence notre police assassine », Amal Bentounsi. Elle est la sœur d’Amine Bentounsi, tué d’une balle dans le dos par un membre des forces de l’ordre, le 21 avril 2012 à Noisy-le-Sec, en Seine-Saint-Denis. La victime était un délinquant multirécidiviste, abattu alors qu’il était recherché pour n’avoir pas regagné sa cellule au terme d’une permission de sortie. Fin 2014, le tribunal de Bobigny renvoyait l’auteur du coup de feu mortel devant les assises, pour « violence volontaire ayant entraîné la mort sans intention de la donner », un grade en dessous du chef de mise en examen, « homicide volontaire ».

Avant Amine Bentousni, il y avait eu Wissam el-Yamni, un chauffeur routier décédé le 9 janvier de la même année à Clermont-Ferrand après une interpellation policière, et avant encore, le 17 juin 2007, c’était la mort de Lamine Dieng, dans un fourgon de la police, à Paris, où il avait été placé suite à une dispute avec sa petite amie. Des « collectifs vérité et justice » se sont constitués après ces drames pour demander réparation. Ils ont défilé samedi jusqu’à la Bastille, partis de Barbès, quartier historique de l’immigration, en l’espèce plutôt algérienne, foyer de nostalgie qui compte toujours son lot de damnés de la terre. L’icône Frantz Fanon était de la marche, pancartes en noir et blanc comme au temps des rassemblements pour les droits civiques aux Etats-Unis, portées çà et là dans la petite foule – environ 5000 personnes – bien moins nombreuse que ne l’espéraient les initiatrices du mouvement. On avait là, regroupés sous une même bannière, la répression sanglante du 17 octobre 1961, les émeutes des banlieues de 2005 et tous les faits divers censés témoigner d’une dérive « raciste ».

C’est donc, principalement, conscients d’une « continuité historique » entre ces « crimes d’Etat » inspirés par une « politique coloniale et néo-coloniale » qu’ils dénoncent, que beaucoup ont pris part à cette marche. Un « appel » avait été rédigé par un « collectif » de femmes, signé, notamment, par l’Américaine Angela Davis, « marraine de la Marche », et le théologien musulman suisse Tariq Ramadan. La « Marche de la dignité » se veut l’héritière, 32 ans après, de la « Marche pour l’égalité et contre le racisme » de 1983, dite aussi « Marche des beurs », restée célèbre et d’où naquit, dans les ors de l’Elysée, SOS Racisme« SOS merguez », comme l’appelait avec mépris une manifestante, samedi.

Marche de la Dignité

La marche du 31 octobre 2015 se veut en « rupture » avec l’antiracisme « institutionnel ». « Aujourd’hui je vous le dis, annonçait Amal Bentounsi aux manifestants : si vous êtes noirs, arabes, roms, zadistes, eh bien vous pouvez mourir entre les mains de la police. Aujourd’hui, vous ne ferez plus sans nous, mais avec nous. » « De Zyed à Rémi, désarmons la police », invitait une banderole, qui tissait un lien politique et comme fraternel entre la mort de Zyed Benna, l’un des deux adolescents décédés dans l’enceinte d’un transformateur électrique au terme d’une course-poursuite avec la police à Clichy-sous-Bois le 27 octobre 2005, et celle de Rémi Fraisse, le jeune opposant au barrage de Sivens, blessé mortellement le 26 octobre 2014 par une grenade offensive lancée par un gendarme mobile.

Par ailleurs, mais tout est lié, tenants d’une laïcité dite inclusive et soucieux d’apparaître à la page des comportements sociétaux, ces nouveaux marcheurs combattent non seulement le « racisme » et l’« islamophobie », mais aussi l’« homophobie », cherchant ainsi à briser le cliché de la banlieue culturellement hostile aux homos. « Voilées, non voilées, solidarité ! », « Ici, il n’y a pas la beurette émancipée et la voilée rétrograde ! », « Ecole publique, choisis pas ton public ! », envoyait la sono. Et quatre ou cinq jeunes hommes venus du Brésil, dont un peut-être transgenre, disaient par la voix de Fabio, installé à Toulouse, participer « à des mouvements transféministes en France », sous l’égide d’un mouvement intitulé « trans-pédés-gouines ».

De Toulouse aussi, Yamann, jeune femme voilée de 26 ans, déjà mère de trois enfants, racontait s’être mariée très tôt. A l’orée de la 6e, elle n’alla plus à l’école en raison de la loi y interdisant le port de signes religieux ostensibles. « J’ai été déscolarisée », dit-elle sur un ton fataliste, gardant le sourire. Ses parents, qui l’accompagnent à la manifestation et se tiennent main dans la main, le père étant européen, ne l’ont pas forcée à porter le hidjab à l’adolescence, assure-t-elle. Depuis, elle a créé une toute petite entreprise, un dépôt-vente. Les femmes voilées qui connaissent comme elle des difficultés d’accès à l’emploi, ou qui s’en tiennent à l’écart, sont toujours plus nombreuses à se lancer dans l’auto-entreprenariat. Yamann milite dans le mouvement BDS, « Boycott, désinvestissement, sanctions », dirigé contre Israël et dont les actions sont à ce jour illégales en France.

Continuité historique et continuité géographique, car la lutte des marcheuses et marcheurs de samedi ne connaît ni ne reconnaît de frontières légitimes. De Ferguson aux Etats-Unis à Ramallah en Palestine, en passant par les 4000 à La Courneuve ou le Mirail à Toulouse, l’injustice est pour ainsi dire la même, car procédant généralement, dans leur esprit, d’un même oppresseur, en l’occurrence « blanc » et « sioniste », deux faces d’une même pièce, monnaie d’une domination kif-kif. Si l’on entendit des « Israël, casse-toi, la Palestine n’est pas à toi », on précisera que les manifestants n’ont pas fait assaut de termes racialisants. Même le Parti des indigènes de la République, le PIR d’Houria Bouteldja, qui d’habitude ne se prive pas de piques anti-blanches, l’avait mise momentanément en veilleuse. Mais le soir, place de la Bastille, arrivée des Etats-Unis où la figure du Blanc est traditionnellement associée à la « domination », une Américaine noire a déclaré : « Nous devons être unis contre la suprématie blanche, le capitalisme et le sexisme. »

Marche de la Dignité

La présence du PIR parmi les organisateurs de la Marche de la dignité, d’un collectif comme « Urgence notre police assassine », des termes ou expressions telle que « racisme d’Etat » dans l’appel, avaient convaincu certains qu’ils n’avaient pas ici leur place – entre autres, le Parti socialiste, de toute façon indésirable, et, ce qui est déjà plus embêtant, la Ligue des droits de l’homme (LDH) et le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples. Présents, le Front de gauche et les Verts n’ont semble-t-il pas signé l’appel, à l’inverse du NPA, affirme l’ex-candidat à l’élection présidentielle Philippe Poutou, toujours employé en Gironde dans une usine Ford de fabrication de boîtes de vitesse, dont « l’avenir n’est pas assuré », mais ses collègues et lui se sont « battus pour qu’elle ne ferme pas ».

Continuité des causes, mais rupture dans la forme et l’incarnation de l’action. Du moins est-ce là le vœu des instigateurs de cette marche, qui, pour leur malheur peut-être, n’a pas fait le plein (il aurait fallu au moins 30.000 participants). Mais enfin, la volonté existe de représenter en France l’« antiracisme légitime » et la « nouvelle laïcité », contre les « illégitimes » Caroline Fourest et Elisabeth Badinter – elles n’ont pas été nommées, mais elles sont fréquemment décriées sur les réseaux sociaux par ceux-là-mêmes qui défilaient samedi. L’objectif est de « ne plus laisser d’autres (les mêmes Fourest et Badinter, ndr) parler à notre place ». Il en va de « notre dignité » – le mot moral au centre de tout.

Cette aspiration à devenir maître du jeu antiraciste oblige en principe à lisser son discours pour être entendu du plus grand nombre – les néo-marcheurs sont encore très éloignés de ce but, si c’en est un pour eux, mais peut-être préfèrent-ils inspirer une certaine crainte pour être « respectés » des politiques. Il n’empêche, les attentats de janvier commencent à faire leur office. Si la ligne dieudo-soralienne, notoirement antisémite, continue d’inspirer une partie de ce public-là, la curie pro-palestinienne, maîtresse du jeu idéologique en banlieue, a prononcé l’excommunication du duo diabolique et traque ceux qui osent s’en réclamer encore publiquement.

*Photo : Antoine Menusier.

Frédéric Pagès ou le bordel au programme du bac

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Botul au bordel

Il serait superflu de présenter Botul, le philosophe imaginaire de Lairière, pourtant révéré par Bernard-Henri Lévy et dont le Paris intello bruisse encore du souvenir. Dans cette nouvelle pierre à l’édifice légendaire que ses disciples lui bâtissent, il s’agit d’explorer un épisode oublié, l’affaire dite « de Carcassonne » qui valut en 1928 à Botul son exclusion de l’Instruction publique – ancêtre de l’Éducation nationale – pour avoir emmené sa classe de pré bacheliers au bordel. Devenu professeur de philosophie, remplaçant par fatalité, le Platon du département de l’Aude tenait l’école et  son « savoir infusé par les fesses », en piètre estime. Du coup, il s’en est tenu à cette définition pour faire passer le message aux générations suivantes : « Si l’école ne va pas au bordel, ce sera le bordel à l’école. »

Évidemment, son exégète Frédéric Pagès ne s’abaisse pas à transformer cette sombre histoire en parabole édifiante sur la réforme du collège de l’amie Najat. Jean-Baptiste Botul mérite mieux que de servir les opinions des uns et des autres.

Certes, la découverte, dans une armoire, entre la boîte à boutons et la boîte à roudoudous, du rapport outré de l’inspecteur de l’Instruction publique, nous fait songer que les choses n’ont pas beaucoup changé en un siècle dans le ventre du mammouth. « Nous trouvons la classe de monsieur Botul en grand désordre. (…) Il n’y a personne au bureau. Où est passé le maître ? (…) Monsieur Botul semble vouloir mélanger cours de philosophie et cabaret. (…) Je ne trouve pas trace du Cahier de texte, qui permettrait de vérifier que le programme est traité. Quand je lui en fais la remarque, monsieur Botul hausse les épaules et répond : « Le programme, c’est moi.  » »

Ce qui lui vaut l’ire de l’institution, c’est la conception particulière que se fait Botul de l’instruction, qu’il souhaite voir (re)devenir un procédé d’initiation chevaleresque – ou à la grecque, en témoignent les sujets de disputatio qu’il propose à ses élèves : pour ou contre les Pyrénées ? Le facteur sonne-t-il toujours deux fois ? Quand on rend visite à sa maîtresse, vaut-il mieux voir un amant sortir ou, quand on en sort, croiser un amant qui entre ?

Ces excentricités lui attirèrent le soutien de Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre aussi bien que d’Alain et de son élève Simone Weil, ou encore de Monseigneur Daniélou. Mais au-delà de l’indéniable vernis glamour, Botul développe une véritable hypothèse pédagogique parallèle selon laquelle, exemples exhumés par l’hagiographe à l’appui, il manque aux garçons des rites établis pour devenir des hommes. Le XXe siècle a coupé ras tous les débordements de la jeunesse en encadrant sa consommation d’alcool, sa pratique des sports violents, ses manifestations étudiantes, en interdisant partiellement le bizutage et la prostitution, laissant un « vide initiatique pour jeunesse élevée hors sol ». L’idée universelle selon laquelle l’initiation doit faire mal (« mâle » diront les adeptes de l’à propos) s’est perdue.

L’exposé est crédible et même annexé d’une intervention féministe outragée par cette célébration de la testostérone et des coups de poings sur le torse…

Revenant à l’affaire de Carcassonne, Pagès constate l’échec cuisant du rite d’initiation des élèves de Botul au bordel Mon Caprice : le philosophe avait organisé une joute oratoire dont le vainqueur se serait vu offrir une nuit avec une des pensionnaires. L’entreprise se termine en charivari nocturne qui ne renverse rien ni ne transforme personne, les prostituées finissant par s’écharper sur la question de leur propre liberté : rien de nouveau sous le soleil…

Est-ce parce que les femmes avaient obtenu de concourir au même titre que les hommes, ou le destin de toute révolution ? Botul ne le dit pas.

Botul au bordel, Frédéric Pagès, Buchet-Chastel.

*Photo : Wikipedia.

Botul au bordel (0000)

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Patrick Pécherot, comme une machine à remonter le temps

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Patrick Pécherot Une plaie ouverte

Patrick Pécherot, tantôt sous la casaque noire, tantôt sous la casaque blanche réussit parfaitement, depuis une dizaine de romans, l’hybridation entre polar et roman historique. C’est la force de la littérature populaire et du mauvais genre de pouvoir tout se permettre en la matière. Naguère, pour évoquer le Paris d’entre les deux guerres mondiales, il avait choisi des intrigues fouillées qui nous présentaient les milieux libertaires et surréalistes des années 20 dans Les Brouillards de la Butte, où émergeait les silhouettes de Breton et d’Artaud, mais aussi les contrecoups de la guerre d’Espagne en France dans Belleville Barcelone, et dans Boulevards des Branques le Paris de 1940 en pleine débâcle où déjà s’affrontent dans la vacance du pouvoir les factions rivales et où commencent les règlements de compte[1. Ces trois romans viennent d’être réédités sous le titre La saga des Brouillards en Folio Policier, collection XL.].

La méthode Pécherot consiste, et c’est toujours assez réussi, à mêler des personnages réels à des personnages fictifs et des faits historiques à des intrigues parallèles, tant il est vrai que l’on continue à être jaloux, avide, amoureux avec nos misérables petits tas de secrets même quand la guerre fait rage, même quand une ville se couvre de barricades, même quand on espère des lendemains qui chantent L’Internationale et Le temps des cerises.

Dans Une plaie ouverte, son dernier roman, Pécherot nous ramène à la Commune par des chemins détournés puisque son roman commence au début du XXe siècle aux Etats Unis, dans le sillage du Buffalo Bill’s Wild West Show. Buffalo Bill, de son vrai nom Bill Cody, avait assez vite compris que la légende de l’Ouest était terminée et qu’il était temps d’en faire un spectacle pour les petits et les grands. C’est ainsi qu’on voit une Calamity Jane faire des prouesses au tir de précision avec sa Winchester à condition d’avoir juste la dose d’alcool qui lui suffit, ni trop, ni trop peu. Dans les coulisses de cette surproduction, un agent de la Pinkerton enquête pour le compte d’un commanditaire français. Il recherche un certain Dana qui aurait participé à la Commune de Paris il y a plus de trente ans. Ce Dana, habile de ses mains comme un prestidigitateur, et qui fuit obstinément les objectifs des premiers appareils photos, existe-t-il vraiment ? L’agent de la Pinkerton n’est sûr de rien même si on dit que Dana aurait été l’amant de Calamity Jane.

Pécherot nous fait ensuite revenir à la période de la Commune. Le narrateur, un certain Marceau, fait partie d’une bande assez joyeuse de bohèmes qui réunit au moment de la guerre de 70 une faune variée. Il y a ce jeune voyou androgyne, crasseux et lumineux dont on apprendra qu’il s’appelle Rimbaud. Il y a des généraux qui ont tout de têtes brûlées espérant un monde meilleur comme Cluseret qui s’est battu avec les yankees contre le Sud esclavagiste puis avec les indépendantistes irlandais contre les Anglais, qui a connu la prison et la condamnation à mort, mais reste loyal à la Commune et organise sa défense dès qu’il s’agit de choisir entre les Versaillais et ce peuple de Paris qui invente, pendant quelques semaines, une utopie concrète. On croise aussi, à la pension Laveur ou dans le restaurant coopératif d’Eugène Varlin, Courbet qui ne va pas tarder à faire mettre bas la colonne Vendôme, une certaine Manon dont on peut penser qu’elle a été le modèle du très scandaleux « L’origine du monde », Louise Michel, Jules Vallès, Maxime Vuillaume ou encore, précisément, ce Dana qui louche sur Manon. Parfois, ils sont rejoints par Verlaine, toujours entre deux absinthes, poète et employé municipal en compagnie d’un collègue, un certain Amédée.

Au fur et à mesure que la Commune perd du terrain et ce jusqu’à la Semaine Sanglante de juin 71, la bande se perd de vue. Devant les massacres versaillais, le gouvernement provisoire de la Commune, en désespoir de cause puisqu’il avait aboli la peine de mort, fait fusiller des otages rue Haxo. Parmi eux, le pauvre Amédée qui n’était coupable de rien. On apprend aussi que dans la confusion, un des derniers transferts de fonds opérés par la Commune depuis la Banque de France jusqu’aux mairies d’arrondissement, pour payer les soldes des gardes nationaux, a été attaqué du côté de Saint-Michel.

Marceau survit, lui, à la Semaine Sanglante et enquête dans le Paris de 1898 où après la loi d’amnistie, d’anciens communards devenus flics traquent d’anciens communards soupçonnés d’aider les anarchistes comme Ravachol, qui veulent faire sauter l’Assemblée Nationale. Drogué au laudanum, alors que se jouent les prémices de l’affaire Dreyfus, Marceau poursuit sa quête obsessionnelle de Dana, persuadé que c’est lui qui a commandité l’attaque des fourgons de la banque de France et fait fusiller le pauvre Amédée, témoin de ses turpitudes.

Bien sûr, dans ces méandres du temps, les apparences sont trompeuses. Pécherot, qui n’a jamais aussi bien écrit, à coup de phrases courtes, entêtantes, qui scandent la mélancolie du temps qui passe et des rendez-vous ratés de l’histoire et de l’émancipation, nous promène, dans tous les sens du terme, des grands espaces de l’Ouest américain aux dernières barricades de la Commune en passant par le Paris fin de siècle.

Et l’on finit par réciter les vers du jeune homme aux semelles de vents dans un saloon tandis que Courbet peint le sexe d’une femme, que Louise Michel encore institutrice apprend à lire à la future madame Verlaine et que l’on peut retrouver sur les premiers westerns documentaires américains aux images tressautantes, importés par Pathé, la silhouette d’un ami qui a trahi, d’un amour perdu, d’un idéal envolé.

Une plaie ouverte de Patrick Pécherot (Gallimard/Série Noire)

*Photo : Wikipedia.

Une plaie ouverte

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Ivre de salon

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Salon du livre

Le jogger chausse tous les dimanches ses baskets et enfile son collant fluorescent. C’est un homme heureux ! Il court pour perdre du poids, pour se faire des amis et pour raconter sa vie trépidante à ses collègues de bureau, le lundi matin devant la machine à café. Le « running » est une nouvelle forme d’hygiénisme. Tout le monde applaudit : les équipementiers se frottent les mains, les municipalités bloquent les rues et les chirurgiens réparent toute la semaine ces sportifs trop imprudents. On ne s’improvise pas coureur à pied, pêcheur de sandres ou cueilleur de giroles sans risques mais la société approuve cet activisme du week-end, signe d’une profonde inconscience ou d’un optimisme crasse. Un homme sans hobby est l’ennemi du genre humain selon nos nouveaux édiles républicains qui, à défaut de changer notre vie, s’occupent d’y mettre de l’ambiance. Touche pas à mon loisir résume leur programme politique !

Ne pas participer au grand relâchement du dimanche est, sans conteste, la marque d’un esprit perturbé, vindicatif, un mauvais coucheur, de la graine de délinquant. Il existe pourtant une catégorie de citoyens qui n’a même pas droit à sa foulée dominicale ou à son brunch entouré d’hommes à barbes et d’étranges filles, croisement entre Simone de Beauvoir et Nicki Minaj. Les écrivains font toujours bande à part. Ils aimeraient bien porter un short moulant et manger du quinoa en écoutant de la pop anglaise soporifique. Sauf qu’à la saison des Prix littéraires, ils sont sur le pied de guerre. Infatigables colonnes, alignés au cordeau, stylos prêts à faire feu, table contre table dans cette promiscuité qui rappelle certaines chambrées d’Extrême-Orient, ils participent aux salons du livre comme d’autres défilent sur les Champs-Elysées. Honneur et servitudes du métier. Nous avons vu des confrères mourir de solitude dans des travées désertes. Sans un cri. Il y a des images déchirantes dont notre mémoire gardera longtemps la trace. Si la Grande Muette décore ses valeureux combattants, notre Ministère de tutelle, la Culture, reste atrocement silencieux sur cette hécatombe qui se répète, chaque année, entre septembre et décembre. Les auteurs réfléchissent pourtant à deux fois avant de se rendre sur ce périlleux champ de bataille. Ils connaissent les dangers et savent leur chance de survie mince.

Qui a dit que les écrivains avaient perdu le goût du sacrifice ? Jacques Attali ne continue-t-il pas à écrire des livres ? Et Alain Minc, Alain Duhamel et Stéphane Bern ? Passé un temps d’observation où chacun estime les chances commerciales de son voisin, un front commun se met en place. Une stratégie de défense s’organise. Les auteurs tous secteurs confondus contre le reste du monde. L’historien, l’illustrateur, le polardeux, le chantre du terroir, l’essayiste, le poète, l’ex-vedette du petit écran et même le coach sportif des stars, tous unis dans une même détestation du public qui n’achète pas ! Avec cette question sans réponse qui hantera bien des nuits : que sommes-nous venus faire dans cette galère ? Les raisons objectives n’expliquent pas tout.

Bien sûr, nos éditeurs nous poussent à sortir de nos clapiers, les organisateurs nous charment en nous promettant des ventes mirifiques, et puis la rencontre avec nos lecteurs, argument Massu, ça vaut tout l’or du monde. Des lecteurs, nous en croiserons seulement un ou deux dans cette déambulation festive et désœuvrée. Ces marcheurs qui arpentent les allées du livre à la recherche d’un carré de chocolat ou d’une rondelle de saucisson. Gratuité à la becquée. Payer pour lire leur semble d’un anachronisme désopilant. Beau joueur, nous apprécierons quelques coups d’éclat comme la maestria de ce confrère ne s’avouant jamais vaincu, tentant par tous les moyens jusqu’à l’intimidation de refourguer sa marchandise. Des guerriers de cette trempe sont la fierté de notre profession.

On n’oubliera pas non plus le regard implorant de cette jeune romancière pour que le massacre cesse enfin, harcelée pendant cinq heures pour qu’elle donne son 06 alors qu’elle demandait juste le numéro de carte bleue à ses futures victimes. Nous étions le gibier traqué, questionné, méprisé, sans échappatoire possible. Nos agresseurs d’un jour n’hésitant pas à faire tourner nos livres dans leurs mains, triturant la couverture, pinaillant sur le moindre adjectif, sans jamais ouvrir leur porte-monnaie. A la fin, aucune cellule psychologique pour nous accompagner, nous réconforter, alors, fidèle à Serge Reggiani, nous prenions la seule décision qui s’impose : Ce soir, je bois !

*Photo : Wikipedia.

Le cinéma dans ses marges

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Jacques Richard Le cinéma libertaire et libertin

Si l’on excepte les problèmes de censure que rencontra l’affiche de son film Ave Maria et qui lui apportèrent une relative notoriété, Jacques Richard reste un cinéaste méconnu, auteur d’une œuvre qui mériterait d’être redécouverte, que ce soit par ses fictions singulières – Rebelote, un film muet avec Jean-Pierre Léaud ou le très beau L’orpheline avec en plus un bras en moins d’après Topor – mais aussi par ses documentaires, comme Les fantômes d’Henri Langlois par exemple. Entre avril 2011 et mars 2012, le cinéaste a animé une émission consacrée au cinéma sur les ondes de Radio Libertaire. Ce livre d’entretiens est la transcription de ses conversations à bâtons rompus avec un certain nombre de personnalités marginales du cinéma français.

Même si je ne le fais pas de gaieté de cœur, il convient d’emblée d’évoquer d’abord le plus gros défaut du livre : celui de la transcription, justement. L’ouvrage aurait mérité un sérieux travail de réécriture et, surtout, de relecture. Lorsque les invités ont un débit fluide et une parole structurée, l’entretien se lit bien. Mais lorsqu’ils sont plus hésitants, cela devient compliqué. Je pense en particulier à certains passages de la conversation avec le comédien Jean-Claude Dreyfus qui sont quasiment illisibles (phrases suspendues, répétitions à l’intérieur de la phrase, pas de ponctuation…). A cela, il faut ajouter que le livre est constellé de fautes. Quasiment tous les noms propres sont écorchés, du traditionnel « Scorcese » (au lieu de Scorsese) à Pascale Ferrand (avec un « d » en trop) ou Walt Dysney (à la place de Disney) sans oublier Claude Lévis Strauss (sic). Parfois, le nom est même totalement transformé : le réalisateur de Frankenstein James Whale devient James Wall et le situationniste René Viénet se transforme en René Vianey !

A cela, il faut ajouter les fautes de grammaire, d’accord et d’orthographe qui sont beaucoup trop nombreuses : Christian Metz devient le « Hérault » comme le département de la sémiologie et lorsque Dreyfus confesse être « resté coi » face à Delon, ses mots deviennent « je suis resté coït » !

Je n’insiste pas davantage mais c’est vraiment dommage, car cet aspect risque de faire oublier les grandes qualités d’un ouvrage assez passionnant. D’abord parce que Jacques Richard est un excellent intervieweur : cinéphile curieux, fin connaisseur de l’histoire du cinéma, il est capable de pousser ses invités à évoquer des pans assez méconnus du cinéma français (pour ma part, j’ignorais tout de Maria Koleva, par exemple) et à mettre un peu de lumière sur ses marges les plus stimulantes. D’autre part, cet ouvrage dense (400 pages) permet également de dessiner les contours imprécis d’une nébuleuse où se côtoient des personnalités diverses mais partageant le même goût pour une véritable liberté. Nous croiserons donc la route d’auteurs reconnus mais œuvrant toujours dans les marges du cinéma français comme le tempétueux et toujours aussi drôle Jean-Pierre Mocky, l’immense Paul Vecchiali – qui dit tout le mal qu’il pense d’Il était une fois dans l’ouest – et le mésestimé Joël Séria. Mais des cinéastes révoltés plus confidentiels et expérimentaux (Jean-François Ossang, Jean-Pierre Bastid), des théoriciennes à part (Nicole Brenez, Martine Boyer…), des écrivains cinéphiles (les excellents Jean Streff et Alexandre Mathis qui revient de manière passionnante sur l’histoire des salles de cinéma parisienne) ou des touche-à-tout géniaux comme l’indispensable Jean-Pierre Bouyxou.

Entre anecdotes savoureuses – comme celles racontées par les cinéastes Frédéric Sojcher et Jean-Henri Meunier, évoquant avec beaucoup de verve la générosité de Serge Gainsbourg, qui les a aidés à leurs débuts, et les réflexions plus poussées sur les problèmes actuels du cinéma (la distribution, la conservation, le numérique, la censure…) –, le livre parvient à dresser un panorama palpitant de tout ce qui existe dans la marge : le cinéma expérimental, l’érotisme et la pornographie, la comédie anarchiste, le cinéma politique, militant, etc.

Si on parvient à faire abstraction des défauts pointés plus haut, on pourra mesurer l’intérêt d’un ouvrage qui donne la parole à un courant protéiforme et marginal du cinéma français et cette parole est, bien entendu, fort précieuse…

Le cinéma libertaire et libertin de Jacques Richard. Éditions L’Harmattan. Collection L’écarlate (2015).

Le cinéma libertaire et libertin

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Mamleïev: la «Russie éternelle»

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Iouri Mamleïev

De la littérature soviétique des années 1960-1970 le lectorat français connaît les grandes plumes dissidentes, celles du goulag, celles qui ont fait l’objet de violentes campagnes de dénigrement… et quelques rares écrivains « dans la ligne ». Pourtant, d’autres encore étaient résolument en dehors du clivage, surveillés sans être traqués. Iouri Mamleïev était de ces écrivains méconnus, inclassables. Il est mort à Moscou, le 25 octobre dernier, à l’âge de 84 ans.

L’enfance de Mamleïev, né à Moscou en 1931, fut marquée par l’impitoyable politique de répression stalinienne des années 1930, dont son père fut victime. Diplôme d’ingénieur en sylviculture en poche, il enseigna finalement les mathématiques, avant de se tourner vers l’écriture qui lui permit de côtoyer le milieu de l’intelligentsia non conformiste de la capitale soviétique.

Ses œuvres, déviant par leurs audaces provocatrices des canons du réalisme socialiste officiel, circulaient alors en samizdat, bien que, selon ses dires, elles n’aient rien eu de politique ni d’antisoviétique.

Dans les années 1960, il créa un groupe ésotérique clandestin dans son appartement communautaire de la rue Ioujinski. Le « souterrain schizoïde » de Mamleïev vit se réunir toutes sortes de personnalités singulières, des écrivains métaphysiciens et théosophes, d’autres attirés par l’alchimie ou une expérience mystique, et certains tenants du courant eurasiste aujourd’hui très en vogue parmi les théoriciens du Kremlin. La plupart se considéraient comme les représentants de la vieille Russie, « dont l’épine dorsale avait été brisée par le bolchevisme ». Mais, à la différence des dissidents, ils cherchèrent à échapper aux procès retentissants (Soljenitsyne, Siniavski, Daniel) en restant délibérément en retrait du paradigme soviétique.

Ce monde parallèle, ce cercle des marges voulait d’abord favoriser le contact entre la métaphysique et la création artistique, qui irrigue toute une tradition littéraire et de pensée russe, depuis les symbolistes du siècle d’argent. Mamleïev rapportait qu’au cours des lectures de ses textes dans l’appartement, les auditeurs accédaient à un état proche de l’extase mystique.

Il émigra finalement en 1975, d’abord aux États-Unis, puis à Paris en 1983, où il donna des cours de littérature russe aux Langues O. Il rentra en Russie aussitôt après l’effondrement de l’Union soviétique. Il se consacra d’abord essentiellement à l’écriture théâtrale et enseigna quelques années la philosophie hindoue à l’université Lomonossov. Ses œuvres ont depuis été largement récompensées par des prix littéraires.

Les lecteurs français ont pu notamment découvrir ses Chatouny (le premier roman de Mamleïev publié en français), qui font la part belle aux meurtres et à la dépravation sexuelle, en présentant une galerie de personnages fantasques, insanes et morbides sur fond de misère soviétique.

Il est considéré comme le fondateur d’une nouvelle école littéraire, dans la lignée de Gogol par le grotesque et le fantastique : le « réalisme métaphysique ». Mais si son rire de désacralisation rappelle Gogol, lui se réclame de Dostoïevski, auquel il doit la portée métaphysique de ses œuvres, la description des passions démoniaques et des tares spirituelles. Le projet littéraire de Mamleïev implique une « percée dans l’au-delà ». Il visait à dépeindre les zones infernales de l’esprit humain à travers la folie macabre de ses personnages déjantés et, ce faisant, à créer un « choc gurdjievien », une catharsis.

On lui reconnaît quelques émules parmi la jeune génération des écrivains « postmodernes » de la fin des années 1990. Ainsi de Viktor Pelevine, dont La Mitrailleuse d’argile, par exemple, empreinte de satire et de fantastique, s’appuie sur des idées analogues : la réalité mirage, l’Orient comme recours d’une Russie en quête de spiritualité. Ou de Vladimir Sorokine, dont les romans, qui mêlent archaïsme et anticipation, lèvent de nombreux tabous.

Les médias russes font aujourd’hui de Mamleïev l’un des écrivains nationaux les plus étonnants des 50 dernières années. Et les « antilibéraux » rappellent volontiers qu’il récusait la nécessité d’apprendre de l’Occident dans les domaines politique, culturel et spirituel. En effet, Mamleïev est aussi l’auteur d’une Russie éternelle qu’il fait reposer sur la triade : connaissance de soi, foi et patrie. Il prônait la résurgence d’un patriotisme spirituel, d’une Russie intérieure, mystique, qui naît dans l’âme de chacun.

Que penserait-il de sa récupération politique dans les médias ? Cet homme de la quête, dont ses proches décrivent les manières affables, que les photos montrent entouré d’animaux de compagnie, estimait que l’histoire humaine est d’abord celle de l’anthropophagie…

Chatouny, Robert Laffont, 1986, rééd. Le Serpent à plumes, 1998.

La Dernière Comédie, Robert Laffont, 1988.

« Mort vivante – Le cahier d’un individualiste » in Les Fleurs du mal russe, Albin Michel, 1997.

Les Couloirs du temps, Le Serpent à plumes, 2004.

Le Monde et le Rire, Le Serpent à plumes, 2007.

CHATOUNY

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*Photo : Wikipedia.

Mon Roi: l’amour vache plutôt qu’à la carte

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Mon roi amour vache

Cette fois, Maïwenn a choisi de ne pas apparaître à l’écran. Pour son quatrième long métrage, la réalisatrice a définitivement tourné la page du documentaire nappé de narcissisme auto-satisfait dans lequel elle s’était fourvoyée à ses débuts. Déjà avec Polisse, Maïwenn réfrénait sa tendance à l’autofiction obsessionnelle et signait un film très perspicace sur la réalité vécue au quotidien par une équipe de la Brigade des mineurs de la police de Paris. Moins social, plus intimiste mais tout aussi pénétrant, Mon Roi  met en scène, avec justesse et vivacité, un amour toxique entre un restaurateur, séduisant et séducteur, Giorgio, interprété par Vincent Cassel, et une avocate pénaliste, Tony. Pour ce rôle, Emmanuelle Bercot a été récompensée par le prix d’interprétation féminine à Cannes.

« Les histoires d’amour finissent mal… en général »  chantent les Rita Mitsouko. Celle de Giorgio et Tony n’y coupe pas. Le film s’ouvre sur un accident. Dix années de passion dévastatrice se soldent pour Tony par une chute de ski. Bilan : déchirure les ligaments du genou. À la brisure morale correspond la blessure physique. On comprend que Tony chute pour mieux se relever et que cette déchirure physique, inconsciemment souhaitée, lui permet de rompre avec sa propre torture sentimentale. Immobilisée, obligée de réapprendre à marcher dans un centre de rééducation pour sportifs blessés, les souvenirs de sa relation chaotique avec Giorgio refont surface. Et aux flashs back qui affluent répondent les étapes de sa guérison.

Boudé par les critiques à Cannes, le film a été froidement accueilli à sa sortie en salle. Nombreux sont ceux qui ont reproché à cette histoire d’amour son hystérisation des sentiments et sa banalité. Pourtant, sans jamais tomber dans l’écueil du dolorisme, Maïwenn filme cet amour convulsif qui palpite et crépite, enchante et détruit. N’est-ce pas entre sublimation et destruction, entre ces deux extrêmes, que se situe la face ombrageuse de l’amour-passion ? Proust, Aragon, Albert Cohen, Stendhal n’ont pas franchement montré dans leurs romans que l’amour était synonyme de bonheur !

Si hystérie il y a, c’est l’hystérie d’une passion incompatible avec la lente construction d’une vie commune. Giorgio et Tony s’aiment mais d’un amour différent. Giorgio, c’est l’amour de l’union libre et sans contrainte, l’Eros au pied nu qui aime parce qu’il aime et qui se braque devant les exigences d’engagements mutuels de Tony qui, elle, incarne l’amour conjugal.

Pour Giorgio, l’habitude n’existe pas. C’est l’imprévisibilité qui est la norme. Un peu de magie et d’exubérance dans le monde prosaïque. Les pitreries et vannes hilarantes s’enchainement. Tout est emballement, emportement, tournoiement. La séduction opère et la tête finit par tourner. Plusieurs scènes truculentes ponctuent le film, comme celle de la pharmacie où Giorgio  demande du Lexomil et du Viagra et balance sa blague sur le nouveau produit révolutionnaire : le Viazac, mélange de Viagra et de Prozac : « Tu bandes plus mais tu t’en fous ! » lance-t-il, avec la désinvolture qui le caractérise. Giorgio amuse son monde mais surtout abuse. Le mariage sera tout de même célébré mais pas question de passer la bague aux doigts. Un enfant naitra sans pour autant réunir le couple, chacun vivant chez soi. Des éclats de joie euphoriques on passe bien vite aux jaillissements de larmes, des fous rires aux cris de rage, des tourbillons colorés aux prostrations dépressives. Et le duo se transforme en un huis clos plombant et étouffant.

Maïwenn montre que s’engager avec l’être aimé et prendre la décision de rompre avec lui n’est pas un acte anodin mais bien tragique. Son film s’oppose à la conception mercantile de « l’amour à la carte » et de la « rupture pour tous » qui fait qu’à la moindre petite contrariété, on n’hésite pas à balancer sa bague de fiançailles et à envoyer valser ses voeux de fidélité mutuelle. Avec Mon roi, Maïwenn va à l’encontre de cet individualisme sentimental que rien ne trouble ni affecte. Elle heurte donc les convictions libertaires de la nouvelle grammaire amoureuse. Les Femen éventuellement présentes sentiront leurs seins se raidir d’effroi devant cette femme d’aujourd’hui amoureuse d’un macho qui la maltraite. Cet amour vache dépasse leur entendement, incapables qu’elles sont de comprendre qu’une femme libérée peut être séduite par le charme enivrant d’un joli coeur flamboyant et flambeur, qui transforme chaque moment de la vie bassement triviale en quelque chose d’unique, de drôle, de léger et continuer d’aimer, en dépit de toutes les souffrances accumulées, ce roi de la fête et des paillettes, ce « roi des connards » autoproclamé, égoïste et égocentrique.

On leur rétorquera que si la passion amoureuse peut être source de souffrance, c’est une souffrance encore plus grande que de ne jamais connaître la passion.

Isabelle Marchandier

Mon roi de Maiwenn, en salle depuis le 21 octobre.

Vienne: les enjeux d’une conférence

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Vienne conférence Syrie

Vienne est fidèle à sa réputation séculaire de capitale diplomatique. Le fameux congrès de 1814-1815 bien sûr, son rôle de passerelle américano-russe pendant la guerre froide, et enfin la signature au palais Cobourg de l’accord sur le nucléaire iranien mi-juillet. Les acteurs ont changé, le rôle de l’Autriche est protocolaire mais les charmes de Vienne demeurent.

Pour la première fois en quatre ans, l’ensemble des puissances régionales vont se réunir vendredi avec l’Iran sur le conflit syrien en présence des deux plus grandes puissances militaires du monde : la Russie et les Etats-Unis.

Mohammad Javad Zarif, le ministre des affaires étrangères iranien ne pensait sans doute pas revenir aussi vite dans la capitale des Habsbourg. Mais cette fois, il n’est plus question de programme atomique. L’Iran n’est plus le mauvais élève qu’on a puni, il est parmi les acteurs qui comptent. Téhéran recueille les fruits de son accord sur le dossier nucléaire. Signé cet été, celui-ci permet à l’Iran de rejoindre la communauté internationale autant qu’aux occidentaux de maintenir l’ancien ennemi dans le cercle vertueux de la normalisation diplomatique. L’ouverture américaine vers l’Iran se poursuit, donnant à Washington une marge de manœuvre face à ses traditionnels alliés saoudien et turc.

Engagé en Irak et en Syrie, l’Iran est devenue incontournable pour la coalition. Sans la force militaire, une diplomatie brasse du vent. Et justement, le rapport de force militaire s’est inversé selon l’aveu même du chef d’Etat-major américain. Les pays du Golfe et la Turquie ont été contraints de céder face à l’offensive diplomatique et militaire russo-iranienne. Ils vont devoir s’assoir à la même table que leurs rivaux persans, parce que la position frontale des débuts n’est plus tenable. En difficulté militaire au Yémen et en Syrie, contestés sur leur propre scène intérieure, leur position anti-Bachar est devenue minoritaire au sein de la Ligue arabe où Egypte, Jordanie, Irak, Liban et Algérie sont partisans d’un règlement politique le plus ouvert possible de la question syrienne.

L’opposition en exil – le Conseil National Syrien –, marginalisée dans le conflit, enrage de voir s’élargir la table des négociations. On lui impose la présence russe et iranienne qui sont pourtant les soutiens de Bachar Al-Assad depuis longtemps. Paris, de son côté, est parvenu in extremis à éviter une humiliation en organisant une réunion bidon au Quai d’Orsay quelques jours plus tôt. Invité de dernière minute à Vienne et écarté du quatuor décisionnel (Turquie, Arabie Saoudite, USA et Russie), la France fera une nouvelle fois entendre sa voix pro-saoudienne vendredi. Souhaitons que l’énième appel au départ de Bachar Al-Assad sera pour Laurent Fabius l’occasion d’un dernier tour de piste.

La réinsertion de l’Iran dans les négociations est aussi une demande russe. Après son offensive aérienne, le Kremlin engage une percée diplomatique qui consacre ses gains militaire. De fait, la Russie a quasiment monopolisé le ciel syrien par ses frappes, elle empêche la Turquie et les pays du Golfe d’appuyer sereinement leurs alliés djihadistes « modérés ». Les Etats-Unis ont eux-mêmes reconnu avoir annulé des missions aériennes pour cette raison. Quant aux frappes françaises, la troisième sur le sol syrien se fait attendre.

Pourtant, l’avancée diplomatique russe est aussi incomplète que son offensive militaire. A priori le gouvernement syrien, le premier concerné par la réunion, ne sera pas représenté. De sorte que l’objet de la réunion n’est pas bien défini. La coalition se réunit-elle contre Daech ou contre le gouvernement syrien ? L’interrogation révèle à elle seule l’impasse de cette nouvelle grand’messe diplomatique. Laquelle risque de se transformer en tribune médiatique à destination des opinions publiques réciproques. L’essentiel a déjà eu lieu ; l’Iran a été invitée.

Faute de trouver un accord global sur le conflit, il faudra sans doute à l’avenir « compartimenter » les zones d’action des uns et des autres. Tant que les grandes puissances se chamaillent à Damas et Bagdad, Daech se maintiendra. La Russie refuse encore à l’Irak l’appui aérien qu’elle sollicite de sa part. Elle se cantonne à la Syrie. Ce qui est sans doute un signal envoyé aux américains ; laissez-nous faire en Syrie, nous vous laissons faire en Irak et au Kurdistan. Vienne pourrait être l’occasion pour la Russie et les Etats-Unis d’un « Yalta moyen-oriental », un partage régional des sphères d’influence. Si les Etats-Unis ne répondaient pas à cet appel et désiraient toujours un changement de régime à Damas, la Russie pourrait être tentée d’ouvrir la porte de l’Irak et du Kurdistan.

*Photo : SIPA.AP21814962_000001

Angela Merkel, chancelière de l’Europe

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Europe Angela Merkel

Europe Angela Merkel

L’été 2015 restera peut-être dans l’Histoire comme celui de la révélation à tous d’une réalité que seule une minorité d’esprits lucides avaient jusque-là perçue : l’Union européenne se résume désormais à l’organisation chaotique de l’hégémonie allemande sur le Vieux Continent. On assiste à une entreprise de vassalisation rampante, et d’apparence bienveillante, des gouvernements et des peuples par une nation dotée d’une économie, d’un système politique et d’une classe dirigeante plus performants et plus efficaces que leurs homologues dans tous les autres pays membres de l’UE.

Dans tous les domaines qui ont nourri l’actualité de cette période, la « raison allemande » s’est imposée, parfois avec une brutalité pétrie de bonne conscience, au détriment des intérêts et des aspirations de ses partenaires, qui ont vu leurs gouvernants réduits au rôle de comparses tentant de sauver un minimum de dignité et de protéger, à la marge, les intérêts matériels et moraux de leurs mandants.

La crise grecque s’est provisoirement éloignée du bord de l’abîme, une sortie désordonnée de ce pays de la zone euro, facteur de déstabilisation voire de naufrage de la monnaie unique européenne. L’Allemagne n’était pas encore prête, psychologiquement et économiquement, à affronter le choc qu’aurait provoqué ce séisme. Mais l’expulsion planifiée d’un pays rétif à l’adoption de l’ordolibéralisme germanique reste une option possible, voire souhaitée, dans une Allemagne qui continue à en étudier sérieusement les modalités techniques et politiques. Toute l’habileté tactique d’Alexis Tsipras, tous les gages donnés aux tourmenteurs d’outre-Rhin et à leurs auxiliaires zélés ou contraints n’auront aucun effet réel : la confiance des Allemands envers les Grecs est durablement, sinon définitivement, détruite. Le drame antique qui s’est joué entre Athènes, Berlin et Bruxelles a conforté les dirigeants allemands dans leur certitude inébranlable que la zone euro ne doit pas évoluer, comme le rêvent les eurobéats, vers un espace de transferts et de solidarité, à l’image de ce qui se produit peu ou prou au sein de chacune des nations qui la composent.[access capability= »lire_inedits »] Avouons-le : si j’étais allemand, je ne serais pas totalement insensible à ce point de vue. Lorsque des voisins, même sympathiques et amicaux, utilisent le « credit rating », que vous avez obtenu par votre travail et la gestion prudente de votre budget, pour faire à peu près n’importe quoi (retraites gonflées et largement anticipées, clientélisme effréné dans la création et l’attribution d’emplois publics, incapacité à faire rentrer l’impôt), il n’est pas illégitime de s’interroger sur la pertinence de leur maintien dans un club de gens sérieux. Les affects de notaires ou d’épiciers ne sont pas aussi méprisables que les artistes pétitionnaires voudraient nous le faire croire. Sans notaires ni épiciers ou autres humains exerçant pour vivre des activités prosaïques sources de comportements vulgaires, les artistes n’auraient pas les moyens de donner libre cours à leur créativité évidemment sublime.

La crise grecque a donc mis en lumière l’inanité d’une pensée prétendant que l’Europe progressait de crise en crise vers toujours plus d’intégration, avec comme corollaire que l’intérêt commun de l’Union allait peu à peu se substituer aux intérêts particuliers des États qui la composent. Cette crise s’est soldée, pour l’instant, par la meilleure solution provisoire convenant au principal créancier de la Grèce, l’Allemagne, alors qu’elle aurait pu être l’occasion d’une remise à plat de l’idéal d’une monnaie unique conçue comme créatrice de solidarité à l’intérieur et facteur de compétitivité à l’extérieur. La France, dans cette affaire, s’est contentée du rôle mineur de deuxième plus important créancier, donc contrainte de suivre, bon gré mal gré, la stratégie erratique conçue au jour le jour à Berlin, faute de pouvoir en imaginer une autre et nouer les alliances permettant de la faire prévaloir. Ce que le Zollverein a réussi, au xxe siècle, pour construire la nation allemande ne se reproduira pas à l’échelle européenne au xxie.

Une autre crise estivale a soulevé l’émotion hexagonale, et désespéré encore plus les campagnes françaises : l’effondrement des prix de la viande porcine et de la production laitière. Cette crise a été conjoncturellement déclenchée par les contre-mesures de boycott des produits agricoles de l’UE instaurées par Vladimir Poutine à la suite des sanctions imposées à la Russie après l’affaire ukrainienne, mais cela n’a fait qu’accélérer une tendance largement amorcée. La fin de la politique agricole commune de l’UE (PAC), en fait un protectionnisme organisé en faveur des produits agricoles intracommunautaires, a révélé l’addiction des agriculteurs français à ce système d’économie administrée, permettant à des exploitations de taille moyenne d’échapper à la concurrence du marché mondial (et aux grosses exploitations de se faire du blé, au sens propre comme au figuré). Pour survivre dans la concurrence mondialisée, les éleveurs de porcs ou de vaches laitières français auraient dû suivre l’exemple de leurs collègues néerlandais ou danois, abandonner leur identité paysanne, se regrouper et devenir des industriels de la production agroalimentaire jouant avec les marchés mondiaux de coûts de l’alimentation animale pour rester compétitifs sur le marché intérieur et à l’international. Ou alors se consacrer au développement de niches dans la production haut de gamme, devenir des producteurs de Rolls Royce ou de Mercedes de la bouffe, mais cela se conçoit et se prépare bien en amont, et non pas dans un contexte de panique existentielle…

Une fois encore, la gestion de cette crise a été pilotée de Berlin, via Bruxelles, dans le sens le plus favorable aux intérêts allemands dans le secteur. L’Allemagne, en effet, dispose, pour des raisons historiques, de vastes surfaces agricoles dans l’ex-RDA, exemptes de paysans[1. Les plaines du nord de l’Allemagne orientale (Brandebourg et Mecklembourg) ont été mises en valeur par des colons allemands à partir du Moyen Âge, et constituées en grands domaines possédés par des aristocrates (les junkers), employant des semi-serfs d’origine slave, puis germanisés. Entre 1945 et 1989, ces domaines ont été transférés aux coopératives agricoles communistes, qui employaient les mêmes comme salariés de la terre. Il n’existe donc pas de paysannerie traditionnelle.], donc de problèmes. Elle dispose, de surcroît, avec les Polonais, d’une main-d’œuvre bon marché toute proche pour y développer des productions à forte valeur ajoutée exigeant des bras, comme les asperges, par exemple. Résultat : le lait à 25 centimes d’euro le litre et le porc à 1,25 euro le kilo, ce qui étrangle les Bretons… Les Français sont donc gentiment priés de se débrouiller seuls avec la colère de leurs agriculteurs.

Reste, enfin, la grande affaire de la vague de migration vers l’Europe de populations fuyant la guerre qui embrase tout le Moyen-Orient, vague à laquelle se trouvent mêlés des migrants économiques originaires des Balkans, du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. Cet épisode a révélé l’ampleur du malentendu (pour rester poli) qui s’est instauré au sein des élites politico-médiatiques françaises concernant le jugement et l’évaluation de l’attitude de la chancelière Angela Merkel face à cette crise, et occulté ses conséquences pour l’avenir de l’Europe.

Que souhaitait Merkel au début du mois de juillet, alors que, à la faveur d’un été clément, des masses de réfugiés se pressaient de plus en plus aux portes de l’UE ? Communautariser les règles relatives à la gestion de l’immigration, jusque-là domaine réservé des politiques nationales. Comme on l’aura compris à la lumière des exemples précédents, communautariser, pour Mme Merkel et ses partenaires de la coalition au pouvoir à Berlin, signifie élargir à l’ensemble de l’UE les critères qui conviennent à la situation allemande dans ce domaine. Pour des raisons historiques et culturelles, la présence, depuis des décennies, sur le territoire allemand, de nombreux travailleurs turcs, non intéressés par l’intégration en Allemagne, n’a pas provoqué d’angoisses identitaires dans la plus grande partie de la société allemande (à l’exception du territoire de l’ex-RDA, mais ce phénomène reste sous contrôle) et ne pèse pas dans le champ politique. La RFA n’a connu, au cours de son histoire, ni émeutes de banlieue, ni attaques terroristes, ni retour cyclique des incendies de voitures dans les « quartiers ». Les facteurs de délinquance liés à l’immigration relèvent pour l’essentiel d’un système mafieux issu des Balkans, principalement d’Albanie et du Kosovo.

Berlin s’empresse donc de décréter que ces pays sont « sûrs », excluant ainsi ces populations du bénéfice du droit d’asile. En revanche, elle est à la recherche de nouveaux Homo economicus susceptibles de pallier l’effroyable déficit démographique dont le pays souffre depuis un demi-siècle. Comme l’immigration intracommunautaire ne suffit pas à satisfaire les besoins (les jeunes chômeurs qualifiés d’Europe du Sud préfèrent tenter leur chance en Grande-Bretagne, en Amérique du Nord, au Brésil, en Australie ou même en France…), il faut donc établir des règles qui permettent à l’Allemagne de choisir le haut du panier de la force de travail en mouvement. Or il se trouve que la dernière vague de réfugiés syriens est de « bonne qualité », selon ces critères. Elle se compose, en grande partie, de personnes éduquées, venant en famille, ayant vendu leurs biens en Syrie pour financer leur voyage et les premiers frais de leur installation.

Quand l’utilitarisme bien compris peut se doubler d’une plus-value en termes d’image à l’échelle planétaire, pourquoi s’en priver ? Le coup de com d’Angela Merkel « mettant la honte » à ses voisins égoïstes et sans cœur envers ces pauvres réfugiés dont les enfants meurent sur les plages des îles grecques a failli connaître une réussite totale, avec la complicité de médias français et internationaux totalement ignorants de la situation allemande. Celle-ci est complexe : le besoin d’être aimé, de surmonter l’opprobre dont le peuple allemand fut l’objet après Hitler, coexiste dans les consciences avec la conviction de détenir une vérité intangible sur la manière de bien conduire une démocratie moderne et performante.

De nombreux Allemands sont sincèrement persuadés qu’il faut souhaiter la bienvenue aux damnés de la terre, particulièrement dans les grandes métropoles prospères et libérales, où ils débarquent après leur périlleux périple. Ils sont ravis d’être montrés en exemple pour leur générosité et leur compassion. Ils n’ont pas de comptes douloureux à régler avec des civilisations et des cultures, conséquence d’un long passé colonial ou esclavagiste. La gestion de leur repentance s’est concentrée sur leurs rapports aux Juifs et à l’État d’Israël. Mais ils sont également soucieux de préserver leur culture et leur mode de vie : ils veulent bien accueillir de futurs producteurs sans pour autant les inviter à la citoyenneté et à l’intégration culturelle. Connaît-on aujourd’hui beaucoup de Turcs, même installés en Allemagne depuis deux ou trois générations, devenus écrivains, cinéastes, philosophes allemands ?

Il n’aura pas fallu attendre plus d’une semaine pour que cette image sulpicienne (Merkel en Mère Teresa à la une du Spiegel !) soit totalement brouillée par le retour du réel : l’appel d’air provoqué par la « générosité de Merkel » a révélé que tous les migrants n’étaient pas syriens, et que les capacités d’absorption de l’Allemagne étaient limitées. Merkel est chahutée au sein même de sa coalition, par une CSU bavaroise qui déroule le tapis rouge devant Viktor Orban et ses amis tchèques et slovaques. Ceux-ci n’apprécient guère le diktat de Merkel qui leur met le pistolet sur la tempe pour les contraindre à prendre leur quota de migrants, au mépris de l’histoire de ces nations centre-européennes, dont l’émergence et la survie sont liées à la défense de leur identité culturelle face à des empires oppresseurs. Une fois de plus, Merkel gagne à Bruxelles sur la question des quotas, avec la molle complicité de la France, encore une fois prise à contre-pied. Paris aurait pu rappeler, par exemple, que le peu d’empressement de Berlin à soutenir les opérations françaises contre le djihadisme en Afrique et son opposition de principe à toute mise en œuvre du hard power susceptible de tarir, à la source, l’afflux de réfugiés ne sont pas étrangers à la crise actuelle. Mais tout cela, c’était avant l’affaire Volkswagen, bien plus dommageable pour l’avenir de l’Allemagne d’Angela que toutes ces péripéties estivales.[/access]

*Photo : Picture Alliance / Rue des Archives.

L’antiracisme peut-il être de banlieue?

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Marche de la Dignité

Marche de la Dignité

Octobre répond à octobre, janvier est l’écho de juin et la réplique d’avril. Au 17 succède un autre 17. Entre ces mois, entre ces dates, des années ont passé, parfois des décennies. Mais, pour les organisateurs, en l’occurrence des organisatrices, de la « Marche de la dignité », samedi à Paris, un même fil conducteur : les « violences policières », le « racisme d’Etat ». « Un mort tous les mois [en France] entre les mains de la police », affirme au micro, sûre de son fait, la fondatrice du collectif « Urgence notre police assassine », Amal Bentounsi. Elle est la sœur d’Amine Bentounsi, tué d’une balle dans le dos par un membre des forces de l’ordre, le 21 avril 2012 à Noisy-le-Sec, en Seine-Saint-Denis. La victime était un délinquant multirécidiviste, abattu alors qu’il était recherché pour n’avoir pas regagné sa cellule au terme d’une permission de sortie. Fin 2014, le tribunal de Bobigny renvoyait l’auteur du coup de feu mortel devant les assises, pour « violence volontaire ayant entraîné la mort sans intention de la donner », un grade en dessous du chef de mise en examen, « homicide volontaire ».

Avant Amine Bentousni, il y avait eu Wissam el-Yamni, un chauffeur routier décédé le 9 janvier de la même année à Clermont-Ferrand après une interpellation policière, et avant encore, le 17 juin 2007, c’était la mort de Lamine Dieng, dans un fourgon de la police, à Paris, où il avait été placé suite à une dispute avec sa petite amie. Des « collectifs vérité et justice » se sont constitués après ces drames pour demander réparation. Ils ont défilé samedi jusqu’à la Bastille, partis de Barbès, quartier historique de l’immigration, en l’espèce plutôt algérienne, foyer de nostalgie qui compte toujours son lot de damnés de la terre. L’icône Frantz Fanon était de la marche, pancartes en noir et blanc comme au temps des rassemblements pour les droits civiques aux Etats-Unis, portées çà et là dans la petite foule – environ 5000 personnes – bien moins nombreuse que ne l’espéraient les initiatrices du mouvement. On avait là, regroupés sous une même bannière, la répression sanglante du 17 octobre 1961, les émeutes des banlieues de 2005 et tous les faits divers censés témoigner d’une dérive « raciste ».

C’est donc, principalement, conscients d’une « continuité historique » entre ces « crimes d’Etat » inspirés par une « politique coloniale et néo-coloniale » qu’ils dénoncent, que beaucoup ont pris part à cette marche. Un « appel » avait été rédigé par un « collectif » de femmes, signé, notamment, par l’Américaine Angela Davis, « marraine de la Marche », et le théologien musulman suisse Tariq Ramadan. La « Marche de la dignité » se veut l’héritière, 32 ans après, de la « Marche pour l’égalité et contre le racisme » de 1983, dite aussi « Marche des beurs », restée célèbre et d’où naquit, dans les ors de l’Elysée, SOS Racisme« SOS merguez », comme l’appelait avec mépris une manifestante, samedi.

Marche de la Dignité

La marche du 31 octobre 2015 se veut en « rupture » avec l’antiracisme « institutionnel ». « Aujourd’hui je vous le dis, annonçait Amal Bentounsi aux manifestants : si vous êtes noirs, arabes, roms, zadistes, eh bien vous pouvez mourir entre les mains de la police. Aujourd’hui, vous ne ferez plus sans nous, mais avec nous. » « De Zyed à Rémi, désarmons la police », invitait une banderole, qui tissait un lien politique et comme fraternel entre la mort de Zyed Benna, l’un des deux adolescents décédés dans l’enceinte d’un transformateur électrique au terme d’une course-poursuite avec la police à Clichy-sous-Bois le 27 octobre 2005, et celle de Rémi Fraisse, le jeune opposant au barrage de Sivens, blessé mortellement le 26 octobre 2014 par une grenade offensive lancée par un gendarme mobile.

Par ailleurs, mais tout est lié, tenants d’une laïcité dite inclusive et soucieux d’apparaître à la page des comportements sociétaux, ces nouveaux marcheurs combattent non seulement le « racisme » et l’« islamophobie », mais aussi l’« homophobie », cherchant ainsi à briser le cliché de la banlieue culturellement hostile aux homos. « Voilées, non voilées, solidarité ! », « Ici, il n’y a pas la beurette émancipée et la voilée rétrograde ! », « Ecole publique, choisis pas ton public ! », envoyait la sono. Et quatre ou cinq jeunes hommes venus du Brésil, dont un peut-être transgenre, disaient par la voix de Fabio, installé à Toulouse, participer « à des mouvements transféministes en France », sous l’égide d’un mouvement intitulé « trans-pédés-gouines ».

De Toulouse aussi, Yamann, jeune femme voilée de 26 ans, déjà mère de trois enfants, racontait s’être mariée très tôt. A l’orée de la 6e, elle n’alla plus à l’école en raison de la loi y interdisant le port de signes religieux ostensibles. « J’ai été déscolarisée », dit-elle sur un ton fataliste, gardant le sourire. Ses parents, qui l’accompagnent à la manifestation et se tiennent main dans la main, le père étant européen, ne l’ont pas forcée à porter le hidjab à l’adolescence, assure-t-elle. Depuis, elle a créé une toute petite entreprise, un dépôt-vente. Les femmes voilées qui connaissent comme elle des difficultés d’accès à l’emploi, ou qui s’en tiennent à l’écart, sont toujours plus nombreuses à se lancer dans l’auto-entreprenariat. Yamann milite dans le mouvement BDS, « Boycott, désinvestissement, sanctions », dirigé contre Israël et dont les actions sont à ce jour illégales en France.

Continuité historique et continuité géographique, car la lutte des marcheuses et marcheurs de samedi ne connaît ni ne reconnaît de frontières légitimes. De Ferguson aux Etats-Unis à Ramallah en Palestine, en passant par les 4000 à La Courneuve ou le Mirail à Toulouse, l’injustice est pour ainsi dire la même, car procédant généralement, dans leur esprit, d’un même oppresseur, en l’occurrence « blanc » et « sioniste », deux faces d’une même pièce, monnaie d’une domination kif-kif. Si l’on entendit des « Israël, casse-toi, la Palestine n’est pas à toi », on précisera que les manifestants n’ont pas fait assaut de termes racialisants. Même le Parti des indigènes de la République, le PIR d’Houria Bouteldja, qui d’habitude ne se prive pas de piques anti-blanches, l’avait mise momentanément en veilleuse. Mais le soir, place de la Bastille, arrivée des Etats-Unis où la figure du Blanc est traditionnellement associée à la « domination », une Américaine noire a déclaré : « Nous devons être unis contre la suprématie blanche, le capitalisme et le sexisme. »

Marche de la Dignité

La présence du PIR parmi les organisateurs de la Marche de la dignité, d’un collectif comme « Urgence notre police assassine », des termes ou expressions telle que « racisme d’Etat » dans l’appel, avaient convaincu certains qu’ils n’avaient pas ici leur place – entre autres, le Parti socialiste, de toute façon indésirable, et, ce qui est déjà plus embêtant, la Ligue des droits de l’homme (LDH) et le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples. Présents, le Front de gauche et les Verts n’ont semble-t-il pas signé l’appel, à l’inverse du NPA, affirme l’ex-candidat à l’élection présidentielle Philippe Poutou, toujours employé en Gironde dans une usine Ford de fabrication de boîtes de vitesse, dont « l’avenir n’est pas assuré », mais ses collègues et lui se sont « battus pour qu’elle ne ferme pas ».

Continuité des causes, mais rupture dans la forme et l’incarnation de l’action. Du moins est-ce là le vœu des instigateurs de cette marche, qui, pour leur malheur peut-être, n’a pas fait le plein (il aurait fallu au moins 30.000 participants). Mais enfin, la volonté existe de représenter en France l’« antiracisme légitime » et la « nouvelle laïcité », contre les « illégitimes » Caroline Fourest et Elisabeth Badinter – elles n’ont pas été nommées, mais elles sont fréquemment décriées sur les réseaux sociaux par ceux-là-mêmes qui défilaient samedi. L’objectif est de « ne plus laisser d’autres (les mêmes Fourest et Badinter, ndr) parler à notre place ». Il en va de « notre dignité » – le mot moral au centre de tout.

Cette aspiration à devenir maître du jeu antiraciste oblige en principe à lisser son discours pour être entendu du plus grand nombre – les néo-marcheurs sont encore très éloignés de ce but, si c’en est un pour eux, mais peut-être préfèrent-ils inspirer une certaine crainte pour être « respectés » des politiques. Il n’empêche, les attentats de janvier commencent à faire leur office. Si la ligne dieudo-soralienne, notoirement antisémite, continue d’inspirer une partie de ce public-là, la curie pro-palestinienne, maîtresse du jeu idéologique en banlieue, a prononcé l’excommunication du duo diabolique et traque ceux qui osent s’en réclamer encore publiquement.

*Photo : Antoine Menusier.

Frédéric Pagès ou le bordel au programme du bac

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Botul au bordel

Botul au bordel

Il serait superflu de présenter Botul, le philosophe imaginaire de Lairière, pourtant révéré par Bernard-Henri Lévy et dont le Paris intello bruisse encore du souvenir. Dans cette nouvelle pierre à l’édifice légendaire que ses disciples lui bâtissent, il s’agit d’explorer un épisode oublié, l’affaire dite « de Carcassonne » qui valut en 1928 à Botul son exclusion de l’Instruction publique – ancêtre de l’Éducation nationale – pour avoir emmené sa classe de pré bacheliers au bordel. Devenu professeur de philosophie, remplaçant par fatalité, le Platon du département de l’Aude tenait l’école et  son « savoir infusé par les fesses », en piètre estime. Du coup, il s’en est tenu à cette définition pour faire passer le message aux générations suivantes : « Si l’école ne va pas au bordel, ce sera le bordel à l’école. »

Évidemment, son exégète Frédéric Pagès ne s’abaisse pas à transformer cette sombre histoire en parabole édifiante sur la réforme du collège de l’amie Najat. Jean-Baptiste Botul mérite mieux que de servir les opinions des uns et des autres.

Certes, la découverte, dans une armoire, entre la boîte à boutons et la boîte à roudoudous, du rapport outré de l’inspecteur de l’Instruction publique, nous fait songer que les choses n’ont pas beaucoup changé en un siècle dans le ventre du mammouth. « Nous trouvons la classe de monsieur Botul en grand désordre. (…) Il n’y a personne au bureau. Où est passé le maître ? (…) Monsieur Botul semble vouloir mélanger cours de philosophie et cabaret. (…) Je ne trouve pas trace du Cahier de texte, qui permettrait de vérifier que le programme est traité. Quand je lui en fais la remarque, monsieur Botul hausse les épaules et répond : « Le programme, c’est moi.  » »

Ce qui lui vaut l’ire de l’institution, c’est la conception particulière que se fait Botul de l’instruction, qu’il souhaite voir (re)devenir un procédé d’initiation chevaleresque – ou à la grecque, en témoignent les sujets de disputatio qu’il propose à ses élèves : pour ou contre les Pyrénées ? Le facteur sonne-t-il toujours deux fois ? Quand on rend visite à sa maîtresse, vaut-il mieux voir un amant sortir ou, quand on en sort, croiser un amant qui entre ?

Ces excentricités lui attirèrent le soutien de Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre aussi bien que d’Alain et de son élève Simone Weil, ou encore de Monseigneur Daniélou. Mais au-delà de l’indéniable vernis glamour, Botul développe une véritable hypothèse pédagogique parallèle selon laquelle, exemples exhumés par l’hagiographe à l’appui, il manque aux garçons des rites établis pour devenir des hommes. Le XXe siècle a coupé ras tous les débordements de la jeunesse en encadrant sa consommation d’alcool, sa pratique des sports violents, ses manifestations étudiantes, en interdisant partiellement le bizutage et la prostitution, laissant un « vide initiatique pour jeunesse élevée hors sol ». L’idée universelle selon laquelle l’initiation doit faire mal (« mâle » diront les adeptes de l’à propos) s’est perdue.

L’exposé est crédible et même annexé d’une intervention féministe outragée par cette célébration de la testostérone et des coups de poings sur le torse…

Revenant à l’affaire de Carcassonne, Pagès constate l’échec cuisant du rite d’initiation des élèves de Botul au bordel Mon Caprice : le philosophe avait organisé une joute oratoire dont le vainqueur se serait vu offrir une nuit avec une des pensionnaires. L’entreprise se termine en charivari nocturne qui ne renverse rien ni ne transforme personne, les prostituées finissant par s’écharper sur la question de leur propre liberté : rien de nouveau sous le soleil…

Est-ce parce que les femmes avaient obtenu de concourir au même titre que les hommes, ou le destin de toute révolution ? Botul ne le dit pas.

Botul au bordel, Frédéric Pagès, Buchet-Chastel.

*Photo : Wikipedia.

Botul au bordel (0000)

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Patrick Pécherot, comme une machine à remonter le temps

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Patrick Pécherot Une plaie ouverte

Patrick Pécherot Une plaie ouverte

Patrick Pécherot, tantôt sous la casaque noire, tantôt sous la casaque blanche réussit parfaitement, depuis une dizaine de romans, l’hybridation entre polar et roman historique. C’est la force de la littérature populaire et du mauvais genre de pouvoir tout se permettre en la matière. Naguère, pour évoquer le Paris d’entre les deux guerres mondiales, il avait choisi des intrigues fouillées qui nous présentaient les milieux libertaires et surréalistes des années 20 dans Les Brouillards de la Butte, où émergeait les silhouettes de Breton et d’Artaud, mais aussi les contrecoups de la guerre d’Espagne en France dans Belleville Barcelone, et dans Boulevards des Branques le Paris de 1940 en pleine débâcle où déjà s’affrontent dans la vacance du pouvoir les factions rivales et où commencent les règlements de compte[1. Ces trois romans viennent d’être réédités sous le titre La saga des Brouillards en Folio Policier, collection XL.].

La méthode Pécherot consiste, et c’est toujours assez réussi, à mêler des personnages réels à des personnages fictifs et des faits historiques à des intrigues parallèles, tant il est vrai que l’on continue à être jaloux, avide, amoureux avec nos misérables petits tas de secrets même quand la guerre fait rage, même quand une ville se couvre de barricades, même quand on espère des lendemains qui chantent L’Internationale et Le temps des cerises.

Dans Une plaie ouverte, son dernier roman, Pécherot nous ramène à la Commune par des chemins détournés puisque son roman commence au début du XXe siècle aux Etats Unis, dans le sillage du Buffalo Bill’s Wild West Show. Buffalo Bill, de son vrai nom Bill Cody, avait assez vite compris que la légende de l’Ouest était terminée et qu’il était temps d’en faire un spectacle pour les petits et les grands. C’est ainsi qu’on voit une Calamity Jane faire des prouesses au tir de précision avec sa Winchester à condition d’avoir juste la dose d’alcool qui lui suffit, ni trop, ni trop peu. Dans les coulisses de cette surproduction, un agent de la Pinkerton enquête pour le compte d’un commanditaire français. Il recherche un certain Dana qui aurait participé à la Commune de Paris il y a plus de trente ans. Ce Dana, habile de ses mains comme un prestidigitateur, et qui fuit obstinément les objectifs des premiers appareils photos, existe-t-il vraiment ? L’agent de la Pinkerton n’est sûr de rien même si on dit que Dana aurait été l’amant de Calamity Jane.

Pécherot nous fait ensuite revenir à la période de la Commune. Le narrateur, un certain Marceau, fait partie d’une bande assez joyeuse de bohèmes qui réunit au moment de la guerre de 70 une faune variée. Il y a ce jeune voyou androgyne, crasseux et lumineux dont on apprendra qu’il s’appelle Rimbaud. Il y a des généraux qui ont tout de têtes brûlées espérant un monde meilleur comme Cluseret qui s’est battu avec les yankees contre le Sud esclavagiste puis avec les indépendantistes irlandais contre les Anglais, qui a connu la prison et la condamnation à mort, mais reste loyal à la Commune et organise sa défense dès qu’il s’agit de choisir entre les Versaillais et ce peuple de Paris qui invente, pendant quelques semaines, une utopie concrète. On croise aussi, à la pension Laveur ou dans le restaurant coopératif d’Eugène Varlin, Courbet qui ne va pas tarder à faire mettre bas la colonne Vendôme, une certaine Manon dont on peut penser qu’elle a été le modèle du très scandaleux « L’origine du monde », Louise Michel, Jules Vallès, Maxime Vuillaume ou encore, précisément, ce Dana qui louche sur Manon. Parfois, ils sont rejoints par Verlaine, toujours entre deux absinthes, poète et employé municipal en compagnie d’un collègue, un certain Amédée.

Au fur et à mesure que la Commune perd du terrain et ce jusqu’à la Semaine Sanglante de juin 71, la bande se perd de vue. Devant les massacres versaillais, le gouvernement provisoire de la Commune, en désespoir de cause puisqu’il avait aboli la peine de mort, fait fusiller des otages rue Haxo. Parmi eux, le pauvre Amédée qui n’était coupable de rien. On apprend aussi que dans la confusion, un des derniers transferts de fonds opérés par la Commune depuis la Banque de France jusqu’aux mairies d’arrondissement, pour payer les soldes des gardes nationaux, a été attaqué du côté de Saint-Michel.

Marceau survit, lui, à la Semaine Sanglante et enquête dans le Paris de 1898 où après la loi d’amnistie, d’anciens communards devenus flics traquent d’anciens communards soupçonnés d’aider les anarchistes comme Ravachol, qui veulent faire sauter l’Assemblée Nationale. Drogué au laudanum, alors que se jouent les prémices de l’affaire Dreyfus, Marceau poursuit sa quête obsessionnelle de Dana, persuadé que c’est lui qui a commandité l’attaque des fourgons de la banque de France et fait fusiller le pauvre Amédée, témoin de ses turpitudes.

Bien sûr, dans ces méandres du temps, les apparences sont trompeuses. Pécherot, qui n’a jamais aussi bien écrit, à coup de phrases courtes, entêtantes, qui scandent la mélancolie du temps qui passe et des rendez-vous ratés de l’histoire et de l’émancipation, nous promène, dans tous les sens du terme, des grands espaces de l’Ouest américain aux dernières barricades de la Commune en passant par le Paris fin de siècle.

Et l’on finit par réciter les vers du jeune homme aux semelles de vents dans un saloon tandis que Courbet peint le sexe d’une femme, que Louise Michel encore institutrice apprend à lire à la future madame Verlaine et que l’on peut retrouver sur les premiers westerns documentaires américains aux images tressautantes, importés par Pathé, la silhouette d’un ami qui a trahi, d’un amour perdu, d’un idéal envolé.

Une plaie ouverte de Patrick Pécherot (Gallimard/Série Noire)

*Photo : Wikipedia.

Une plaie ouverte

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Ivre de salon

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Salon du livre

Salon du livre

Le jogger chausse tous les dimanches ses baskets et enfile son collant fluorescent. C’est un homme heureux ! Il court pour perdre du poids, pour se faire des amis et pour raconter sa vie trépidante à ses collègues de bureau, le lundi matin devant la machine à café. Le « running » est une nouvelle forme d’hygiénisme. Tout le monde applaudit : les équipementiers se frottent les mains, les municipalités bloquent les rues et les chirurgiens réparent toute la semaine ces sportifs trop imprudents. On ne s’improvise pas coureur à pied, pêcheur de sandres ou cueilleur de giroles sans risques mais la société approuve cet activisme du week-end, signe d’une profonde inconscience ou d’un optimisme crasse. Un homme sans hobby est l’ennemi du genre humain selon nos nouveaux édiles républicains qui, à défaut de changer notre vie, s’occupent d’y mettre de l’ambiance. Touche pas à mon loisir résume leur programme politique !

Ne pas participer au grand relâchement du dimanche est, sans conteste, la marque d’un esprit perturbé, vindicatif, un mauvais coucheur, de la graine de délinquant. Il existe pourtant une catégorie de citoyens qui n’a même pas droit à sa foulée dominicale ou à son brunch entouré d’hommes à barbes et d’étranges filles, croisement entre Simone de Beauvoir et Nicki Minaj. Les écrivains font toujours bande à part. Ils aimeraient bien porter un short moulant et manger du quinoa en écoutant de la pop anglaise soporifique. Sauf qu’à la saison des Prix littéraires, ils sont sur le pied de guerre. Infatigables colonnes, alignés au cordeau, stylos prêts à faire feu, table contre table dans cette promiscuité qui rappelle certaines chambrées d’Extrême-Orient, ils participent aux salons du livre comme d’autres défilent sur les Champs-Elysées. Honneur et servitudes du métier. Nous avons vu des confrères mourir de solitude dans des travées désertes. Sans un cri. Il y a des images déchirantes dont notre mémoire gardera longtemps la trace. Si la Grande Muette décore ses valeureux combattants, notre Ministère de tutelle, la Culture, reste atrocement silencieux sur cette hécatombe qui se répète, chaque année, entre septembre et décembre. Les auteurs réfléchissent pourtant à deux fois avant de se rendre sur ce périlleux champ de bataille. Ils connaissent les dangers et savent leur chance de survie mince.

Qui a dit que les écrivains avaient perdu le goût du sacrifice ? Jacques Attali ne continue-t-il pas à écrire des livres ? Et Alain Minc, Alain Duhamel et Stéphane Bern ? Passé un temps d’observation où chacun estime les chances commerciales de son voisin, un front commun se met en place. Une stratégie de défense s’organise. Les auteurs tous secteurs confondus contre le reste du monde. L’historien, l’illustrateur, le polardeux, le chantre du terroir, l’essayiste, le poète, l’ex-vedette du petit écran et même le coach sportif des stars, tous unis dans une même détestation du public qui n’achète pas ! Avec cette question sans réponse qui hantera bien des nuits : que sommes-nous venus faire dans cette galère ? Les raisons objectives n’expliquent pas tout.

Bien sûr, nos éditeurs nous poussent à sortir de nos clapiers, les organisateurs nous charment en nous promettant des ventes mirifiques, et puis la rencontre avec nos lecteurs, argument Massu, ça vaut tout l’or du monde. Des lecteurs, nous en croiserons seulement un ou deux dans cette déambulation festive et désœuvrée. Ces marcheurs qui arpentent les allées du livre à la recherche d’un carré de chocolat ou d’une rondelle de saucisson. Gratuité à la becquée. Payer pour lire leur semble d’un anachronisme désopilant. Beau joueur, nous apprécierons quelques coups d’éclat comme la maestria de ce confrère ne s’avouant jamais vaincu, tentant par tous les moyens jusqu’à l’intimidation de refourguer sa marchandise. Des guerriers de cette trempe sont la fierté de notre profession.

On n’oubliera pas non plus le regard implorant de cette jeune romancière pour que le massacre cesse enfin, harcelée pendant cinq heures pour qu’elle donne son 06 alors qu’elle demandait juste le numéro de carte bleue à ses futures victimes. Nous étions le gibier traqué, questionné, méprisé, sans échappatoire possible. Nos agresseurs d’un jour n’hésitant pas à faire tourner nos livres dans leurs mains, triturant la couverture, pinaillant sur le moindre adjectif, sans jamais ouvrir leur porte-monnaie. A la fin, aucune cellule psychologique pour nous accompagner, nous réconforter, alors, fidèle à Serge Reggiani, nous prenions la seule décision qui s’impose : Ce soir, je bois !

*Photo : Wikipedia.

Le cinéma dans ses marges

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Jacques Richard Le cinéma libertaire et libertin

Jacques Richard Le cinéma libertaire et libertin

Si l’on excepte les problèmes de censure que rencontra l’affiche de son film Ave Maria et qui lui apportèrent une relative notoriété, Jacques Richard reste un cinéaste méconnu, auteur d’une œuvre qui mériterait d’être redécouverte, que ce soit par ses fictions singulières – Rebelote, un film muet avec Jean-Pierre Léaud ou le très beau L’orpheline avec en plus un bras en moins d’après Topor – mais aussi par ses documentaires, comme Les fantômes d’Henri Langlois par exemple. Entre avril 2011 et mars 2012, le cinéaste a animé une émission consacrée au cinéma sur les ondes de Radio Libertaire. Ce livre d’entretiens est la transcription de ses conversations à bâtons rompus avec un certain nombre de personnalités marginales du cinéma français.

Même si je ne le fais pas de gaieté de cœur, il convient d’emblée d’évoquer d’abord le plus gros défaut du livre : celui de la transcription, justement. L’ouvrage aurait mérité un sérieux travail de réécriture et, surtout, de relecture. Lorsque les invités ont un débit fluide et une parole structurée, l’entretien se lit bien. Mais lorsqu’ils sont plus hésitants, cela devient compliqué. Je pense en particulier à certains passages de la conversation avec le comédien Jean-Claude Dreyfus qui sont quasiment illisibles (phrases suspendues, répétitions à l’intérieur de la phrase, pas de ponctuation…). A cela, il faut ajouter que le livre est constellé de fautes. Quasiment tous les noms propres sont écorchés, du traditionnel « Scorcese » (au lieu de Scorsese) à Pascale Ferrand (avec un « d » en trop) ou Walt Dysney (à la place de Disney) sans oublier Claude Lévis Strauss (sic). Parfois, le nom est même totalement transformé : le réalisateur de Frankenstein James Whale devient James Wall et le situationniste René Viénet se transforme en René Vianey !

A cela, il faut ajouter les fautes de grammaire, d’accord et d’orthographe qui sont beaucoup trop nombreuses : Christian Metz devient le « Hérault » comme le département de la sémiologie et lorsque Dreyfus confesse être « resté coi » face à Delon, ses mots deviennent « je suis resté coït » !

Je n’insiste pas davantage mais c’est vraiment dommage, car cet aspect risque de faire oublier les grandes qualités d’un ouvrage assez passionnant. D’abord parce que Jacques Richard est un excellent intervieweur : cinéphile curieux, fin connaisseur de l’histoire du cinéma, il est capable de pousser ses invités à évoquer des pans assez méconnus du cinéma français (pour ma part, j’ignorais tout de Maria Koleva, par exemple) et à mettre un peu de lumière sur ses marges les plus stimulantes. D’autre part, cet ouvrage dense (400 pages) permet également de dessiner les contours imprécis d’une nébuleuse où se côtoient des personnalités diverses mais partageant le même goût pour une véritable liberté. Nous croiserons donc la route d’auteurs reconnus mais œuvrant toujours dans les marges du cinéma français comme le tempétueux et toujours aussi drôle Jean-Pierre Mocky, l’immense Paul Vecchiali – qui dit tout le mal qu’il pense d’Il était une fois dans l’ouest – et le mésestimé Joël Séria. Mais des cinéastes révoltés plus confidentiels et expérimentaux (Jean-François Ossang, Jean-Pierre Bastid), des théoriciennes à part (Nicole Brenez, Martine Boyer…), des écrivains cinéphiles (les excellents Jean Streff et Alexandre Mathis qui revient de manière passionnante sur l’histoire des salles de cinéma parisienne) ou des touche-à-tout géniaux comme l’indispensable Jean-Pierre Bouyxou.

Entre anecdotes savoureuses – comme celles racontées par les cinéastes Frédéric Sojcher et Jean-Henri Meunier, évoquant avec beaucoup de verve la générosité de Serge Gainsbourg, qui les a aidés à leurs débuts, et les réflexions plus poussées sur les problèmes actuels du cinéma (la distribution, la conservation, le numérique, la censure…) –, le livre parvient à dresser un panorama palpitant de tout ce qui existe dans la marge : le cinéma expérimental, l’érotisme et la pornographie, la comédie anarchiste, le cinéma politique, militant, etc.

Si on parvient à faire abstraction des défauts pointés plus haut, on pourra mesurer l’intérêt d’un ouvrage qui donne la parole à un courant protéiforme et marginal du cinéma français et cette parole est, bien entendu, fort précieuse…

Le cinéma libertaire et libertin de Jacques Richard. Éditions L’Harmattan. Collection L’écarlate (2015).

Le cinéma libertaire et libertin

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Mamleïev: la «Russie éternelle»

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Iouri Mamleïev

Iouri Mamleïev

De la littérature soviétique des années 1960-1970 le lectorat français connaît les grandes plumes dissidentes, celles du goulag, celles qui ont fait l’objet de violentes campagnes de dénigrement… et quelques rares écrivains « dans la ligne ». Pourtant, d’autres encore étaient résolument en dehors du clivage, surveillés sans être traqués. Iouri Mamleïev était de ces écrivains méconnus, inclassables. Il est mort à Moscou, le 25 octobre dernier, à l’âge de 84 ans.

L’enfance de Mamleïev, né à Moscou en 1931, fut marquée par l’impitoyable politique de répression stalinienne des années 1930, dont son père fut victime. Diplôme d’ingénieur en sylviculture en poche, il enseigna finalement les mathématiques, avant de se tourner vers l’écriture qui lui permit de côtoyer le milieu de l’intelligentsia non conformiste de la capitale soviétique.

Ses œuvres, déviant par leurs audaces provocatrices des canons du réalisme socialiste officiel, circulaient alors en samizdat, bien que, selon ses dires, elles n’aient rien eu de politique ni d’antisoviétique.

Dans les années 1960, il créa un groupe ésotérique clandestin dans son appartement communautaire de la rue Ioujinski. Le « souterrain schizoïde » de Mamleïev vit se réunir toutes sortes de personnalités singulières, des écrivains métaphysiciens et théosophes, d’autres attirés par l’alchimie ou une expérience mystique, et certains tenants du courant eurasiste aujourd’hui très en vogue parmi les théoriciens du Kremlin. La plupart se considéraient comme les représentants de la vieille Russie, « dont l’épine dorsale avait été brisée par le bolchevisme ». Mais, à la différence des dissidents, ils cherchèrent à échapper aux procès retentissants (Soljenitsyne, Siniavski, Daniel) en restant délibérément en retrait du paradigme soviétique.

Ce monde parallèle, ce cercle des marges voulait d’abord favoriser le contact entre la métaphysique et la création artistique, qui irrigue toute une tradition littéraire et de pensée russe, depuis les symbolistes du siècle d’argent. Mamleïev rapportait qu’au cours des lectures de ses textes dans l’appartement, les auditeurs accédaient à un état proche de l’extase mystique.

Il émigra finalement en 1975, d’abord aux États-Unis, puis à Paris en 1983, où il donna des cours de littérature russe aux Langues O. Il rentra en Russie aussitôt après l’effondrement de l’Union soviétique. Il se consacra d’abord essentiellement à l’écriture théâtrale et enseigna quelques années la philosophie hindoue à l’université Lomonossov. Ses œuvres ont depuis été largement récompensées par des prix littéraires.

Les lecteurs français ont pu notamment découvrir ses Chatouny (le premier roman de Mamleïev publié en français), qui font la part belle aux meurtres et à la dépravation sexuelle, en présentant une galerie de personnages fantasques, insanes et morbides sur fond de misère soviétique.

Il est considéré comme le fondateur d’une nouvelle école littéraire, dans la lignée de Gogol par le grotesque et le fantastique : le « réalisme métaphysique ». Mais si son rire de désacralisation rappelle Gogol, lui se réclame de Dostoïevski, auquel il doit la portée métaphysique de ses œuvres, la description des passions démoniaques et des tares spirituelles. Le projet littéraire de Mamleïev implique une « percée dans l’au-delà ». Il visait à dépeindre les zones infernales de l’esprit humain à travers la folie macabre de ses personnages déjantés et, ce faisant, à créer un « choc gurdjievien », une catharsis.

On lui reconnaît quelques émules parmi la jeune génération des écrivains « postmodernes » de la fin des années 1990. Ainsi de Viktor Pelevine, dont La Mitrailleuse d’argile, par exemple, empreinte de satire et de fantastique, s’appuie sur des idées analogues : la réalité mirage, l’Orient comme recours d’une Russie en quête de spiritualité. Ou de Vladimir Sorokine, dont les romans, qui mêlent archaïsme et anticipation, lèvent de nombreux tabous.

Les médias russes font aujourd’hui de Mamleïev l’un des écrivains nationaux les plus étonnants des 50 dernières années. Et les « antilibéraux » rappellent volontiers qu’il récusait la nécessité d’apprendre de l’Occident dans les domaines politique, culturel et spirituel. En effet, Mamleïev est aussi l’auteur d’une Russie éternelle qu’il fait reposer sur la triade : connaissance de soi, foi et patrie. Il prônait la résurgence d’un patriotisme spirituel, d’une Russie intérieure, mystique, qui naît dans l’âme de chacun.

Que penserait-il de sa récupération politique dans les médias ? Cet homme de la quête, dont ses proches décrivent les manières affables, que les photos montrent entouré d’animaux de compagnie, estimait que l’histoire humaine est d’abord celle de l’anthropophagie…

Chatouny, Robert Laffont, 1986, rééd. Le Serpent à plumes, 1998.

La Dernière Comédie, Robert Laffont, 1988.

« Mort vivante – Le cahier d’un individualiste » in Les Fleurs du mal russe, Albin Michel, 1997.

Les Couloirs du temps, Le Serpent à plumes, 2004.

Le Monde et le Rire, Le Serpent à plumes, 2007.

CHATOUNY

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*Photo : Wikipedia.

Mon Roi: l’amour vache plutôt qu’à la carte

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Mon roi amour vache

Mon roi amour vache

Cette fois, Maïwenn a choisi de ne pas apparaître à l’écran. Pour son quatrième long métrage, la réalisatrice a définitivement tourné la page du documentaire nappé de narcissisme auto-satisfait dans lequel elle s’était fourvoyée à ses débuts. Déjà avec Polisse, Maïwenn réfrénait sa tendance à l’autofiction obsessionnelle et signait un film très perspicace sur la réalité vécue au quotidien par une équipe de la Brigade des mineurs de la police de Paris. Moins social, plus intimiste mais tout aussi pénétrant, Mon Roi  met en scène, avec justesse et vivacité, un amour toxique entre un restaurateur, séduisant et séducteur, Giorgio, interprété par Vincent Cassel, et une avocate pénaliste, Tony. Pour ce rôle, Emmanuelle Bercot a été récompensée par le prix d’interprétation féminine à Cannes.

« Les histoires d’amour finissent mal… en général »  chantent les Rita Mitsouko. Celle de Giorgio et Tony n’y coupe pas. Le film s’ouvre sur un accident. Dix années de passion dévastatrice se soldent pour Tony par une chute de ski. Bilan : déchirure les ligaments du genou. À la brisure morale correspond la blessure physique. On comprend que Tony chute pour mieux se relever et que cette déchirure physique, inconsciemment souhaitée, lui permet de rompre avec sa propre torture sentimentale. Immobilisée, obligée de réapprendre à marcher dans un centre de rééducation pour sportifs blessés, les souvenirs de sa relation chaotique avec Giorgio refont surface. Et aux flashs back qui affluent répondent les étapes de sa guérison.

Boudé par les critiques à Cannes, le film a été froidement accueilli à sa sortie en salle. Nombreux sont ceux qui ont reproché à cette histoire d’amour son hystérisation des sentiments et sa banalité. Pourtant, sans jamais tomber dans l’écueil du dolorisme, Maïwenn filme cet amour convulsif qui palpite et crépite, enchante et détruit. N’est-ce pas entre sublimation et destruction, entre ces deux extrêmes, que se situe la face ombrageuse de l’amour-passion ? Proust, Aragon, Albert Cohen, Stendhal n’ont pas franchement montré dans leurs romans que l’amour était synonyme de bonheur !

Si hystérie il y a, c’est l’hystérie d’une passion incompatible avec la lente construction d’une vie commune. Giorgio et Tony s’aiment mais d’un amour différent. Giorgio, c’est l’amour de l’union libre et sans contrainte, l’Eros au pied nu qui aime parce qu’il aime et qui se braque devant les exigences d’engagements mutuels de Tony qui, elle, incarne l’amour conjugal.

Pour Giorgio, l’habitude n’existe pas. C’est l’imprévisibilité qui est la norme. Un peu de magie et d’exubérance dans le monde prosaïque. Les pitreries et vannes hilarantes s’enchainement. Tout est emballement, emportement, tournoiement. La séduction opère et la tête finit par tourner. Plusieurs scènes truculentes ponctuent le film, comme celle de la pharmacie où Giorgio  demande du Lexomil et du Viagra et balance sa blague sur le nouveau produit révolutionnaire : le Viazac, mélange de Viagra et de Prozac : « Tu bandes plus mais tu t’en fous ! » lance-t-il, avec la désinvolture qui le caractérise. Giorgio amuse son monde mais surtout abuse. Le mariage sera tout de même célébré mais pas question de passer la bague aux doigts. Un enfant naitra sans pour autant réunir le couple, chacun vivant chez soi. Des éclats de joie euphoriques on passe bien vite aux jaillissements de larmes, des fous rires aux cris de rage, des tourbillons colorés aux prostrations dépressives. Et le duo se transforme en un huis clos plombant et étouffant.

Maïwenn montre que s’engager avec l’être aimé et prendre la décision de rompre avec lui n’est pas un acte anodin mais bien tragique. Son film s’oppose à la conception mercantile de « l’amour à la carte » et de la « rupture pour tous » qui fait qu’à la moindre petite contrariété, on n’hésite pas à balancer sa bague de fiançailles et à envoyer valser ses voeux de fidélité mutuelle. Avec Mon roi, Maïwenn va à l’encontre de cet individualisme sentimental que rien ne trouble ni affecte. Elle heurte donc les convictions libertaires de la nouvelle grammaire amoureuse. Les Femen éventuellement présentes sentiront leurs seins se raidir d’effroi devant cette femme d’aujourd’hui amoureuse d’un macho qui la maltraite. Cet amour vache dépasse leur entendement, incapables qu’elles sont de comprendre qu’une femme libérée peut être séduite par le charme enivrant d’un joli coeur flamboyant et flambeur, qui transforme chaque moment de la vie bassement triviale en quelque chose d’unique, de drôle, de léger et continuer d’aimer, en dépit de toutes les souffrances accumulées, ce roi de la fête et des paillettes, ce « roi des connards » autoproclamé, égoïste et égocentrique.

On leur rétorquera que si la passion amoureuse peut être source de souffrance, c’est une souffrance encore plus grande que de ne jamais connaître la passion.

Isabelle Marchandier

Mon roi de Maiwenn, en salle depuis le 21 octobre.

Vienne: les enjeux d’une conférence

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Vienne conférence Syrie

Vienne conférence Syrie

Vienne est fidèle à sa réputation séculaire de capitale diplomatique. Le fameux congrès de 1814-1815 bien sûr, son rôle de passerelle américano-russe pendant la guerre froide, et enfin la signature au palais Cobourg de l’accord sur le nucléaire iranien mi-juillet. Les acteurs ont changé, le rôle de l’Autriche est protocolaire mais les charmes de Vienne demeurent.

Pour la première fois en quatre ans, l’ensemble des puissances régionales vont se réunir vendredi avec l’Iran sur le conflit syrien en présence des deux plus grandes puissances militaires du monde : la Russie et les Etats-Unis.

Mohammad Javad Zarif, le ministre des affaires étrangères iranien ne pensait sans doute pas revenir aussi vite dans la capitale des Habsbourg. Mais cette fois, il n’est plus question de programme atomique. L’Iran n’est plus le mauvais élève qu’on a puni, il est parmi les acteurs qui comptent. Téhéran recueille les fruits de son accord sur le dossier nucléaire. Signé cet été, celui-ci permet à l’Iran de rejoindre la communauté internationale autant qu’aux occidentaux de maintenir l’ancien ennemi dans le cercle vertueux de la normalisation diplomatique. L’ouverture américaine vers l’Iran se poursuit, donnant à Washington une marge de manœuvre face à ses traditionnels alliés saoudien et turc.

Engagé en Irak et en Syrie, l’Iran est devenue incontournable pour la coalition. Sans la force militaire, une diplomatie brasse du vent. Et justement, le rapport de force militaire s’est inversé selon l’aveu même du chef d’Etat-major américain. Les pays du Golfe et la Turquie ont été contraints de céder face à l’offensive diplomatique et militaire russo-iranienne. Ils vont devoir s’assoir à la même table que leurs rivaux persans, parce que la position frontale des débuts n’est plus tenable. En difficulté militaire au Yémen et en Syrie, contestés sur leur propre scène intérieure, leur position anti-Bachar est devenue minoritaire au sein de la Ligue arabe où Egypte, Jordanie, Irak, Liban et Algérie sont partisans d’un règlement politique le plus ouvert possible de la question syrienne.

L’opposition en exil – le Conseil National Syrien –, marginalisée dans le conflit, enrage de voir s’élargir la table des négociations. On lui impose la présence russe et iranienne qui sont pourtant les soutiens de Bachar Al-Assad depuis longtemps. Paris, de son côté, est parvenu in extremis à éviter une humiliation en organisant une réunion bidon au Quai d’Orsay quelques jours plus tôt. Invité de dernière minute à Vienne et écarté du quatuor décisionnel (Turquie, Arabie Saoudite, USA et Russie), la France fera une nouvelle fois entendre sa voix pro-saoudienne vendredi. Souhaitons que l’énième appel au départ de Bachar Al-Assad sera pour Laurent Fabius l’occasion d’un dernier tour de piste.

La réinsertion de l’Iran dans les négociations est aussi une demande russe. Après son offensive aérienne, le Kremlin engage une percée diplomatique qui consacre ses gains militaire. De fait, la Russie a quasiment monopolisé le ciel syrien par ses frappes, elle empêche la Turquie et les pays du Golfe d’appuyer sereinement leurs alliés djihadistes « modérés ». Les Etats-Unis ont eux-mêmes reconnu avoir annulé des missions aériennes pour cette raison. Quant aux frappes françaises, la troisième sur le sol syrien se fait attendre.

Pourtant, l’avancée diplomatique russe est aussi incomplète que son offensive militaire. A priori le gouvernement syrien, le premier concerné par la réunion, ne sera pas représenté. De sorte que l’objet de la réunion n’est pas bien défini. La coalition se réunit-elle contre Daech ou contre le gouvernement syrien ? L’interrogation révèle à elle seule l’impasse de cette nouvelle grand’messe diplomatique. Laquelle risque de se transformer en tribune médiatique à destination des opinions publiques réciproques. L’essentiel a déjà eu lieu ; l’Iran a été invitée.

Faute de trouver un accord global sur le conflit, il faudra sans doute à l’avenir « compartimenter » les zones d’action des uns et des autres. Tant que les grandes puissances se chamaillent à Damas et Bagdad, Daech se maintiendra. La Russie refuse encore à l’Irak l’appui aérien qu’elle sollicite de sa part. Elle se cantonne à la Syrie. Ce qui est sans doute un signal envoyé aux américains ; laissez-nous faire en Syrie, nous vous laissons faire en Irak et au Kurdistan. Vienne pourrait être l’occasion pour la Russie et les Etats-Unis d’un « Yalta moyen-oriental », un partage régional des sphères d’influence. Si les Etats-Unis ne répondaient pas à cet appel et désiraient toujours un changement de régime à Damas, la Russie pourrait être tentée d’ouvrir la porte de l’Irak et du Kurdistan.

*Photo : SIPA.AP21814962_000001