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Afrique du Sud: les Boers et l’argent des Boers

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Afrique du Sud ANC Julius Malema

La colère gronde en Afrique du Sud. Depuis septembre dernier, des milliers d’étudiants défilent dans les rues pour défendre leur droit d’accès à l’Université. Leur slogan : #Feesmustfall (les prix d’inscription doivent baisser). Le mouvement étudiant pourrait toutefois s’étendre. L’ANC, parti au pouvoir depuis la fin de l’apartheid, pourrait faire les frais d’une action perçue comme étant de plus en plus au service d’une classe dirigeante. L’enjeu est considérable : le gouvernement avait annoncé une hausse de 10,5% des frais de scolarité. Selon des chiffres révélés par Le Monde, pour Witwatersrand, la plus prestigieuse université du pays, ces frais seraient passés de 29.620 rands (1930 euros) à 58.140 rands (3.800 euros) dans un pays où le salaire moyen d’un employé équivaut à 140 euros par mois. C’est beaucoup pour ce pays où 42 millions de Noirs (sur une population de 53 millions) avaient des attentes bien différentes quand la nation « arc-en-ciel » a remplacé l’apartheid.

Pour tenter de faire plier le gouvernement, les étudiants ont marché sur Pretoria, la capitale politique du pays. Arrivés devant le siège du gouvernement, les jeunes qui n’ont pas connu l’apartheid  (les « born free ») ont interpellé le président sud-africain Jacob Zuma. C’est la police qui a répondu à coup de grenades étourdissantes et de gaz lacrymogènes. Depuis, le président Jacob Zuma a cédé. Les frais de scolarité n’augmenteront pas en 2016, ils vont donc rester très élevés et non pas très, très, très élevés… Mais dans le pays, la contestation est profonde et dépasse largement la question du ticket d’entrée à l’Université.

Au début des années 1990, à la fin de l’apartheid, l’Afrique du Sud avait la classe moyenne noire la plus importante au monde après les Etats-Unis. Un quart de siècle plus tard, un récent sondage a toutefois établi que les Noirs, 80% de la population, se partagent 3% des richesses nationales. La majorité est touchée par un chômage élevé (25,2% en 2013) et la pauvreté. Parti au pouvoir indéboulonnable, symbole de la fin de l’apartheid et de la présidence de Nelson Mandela, l’ANC pourrait pourtant voir sa légitimité vaciller. Pour Samadoda Fikeni, analyste politique interrogé par la BBC, les actuels dirigeants ne peuvent plus faire face aux transformations radicales du pays : « Sans convictions politiques, ils font le minimum nécessaire, se préoccupant avant tout du maintien de leur niveau de vie. » Et cet immobilisme pourrait donner naissance à un mouvement de contestation de plus grande ampleur.

Dès ce lundi, Julius Malema, le leader d’une partie dissidente de l’ANC, le Economic Freedom Fighters (EFF), a demandé la « nationalisation des mines », rapporte un reporter de la BBC. L’ancien président des Jeune de l’ANC, expulsé du parti en 2012 pour avoir « semé la discorde », a par ailleurs demandé aux banques l’arrêt du prélèvement de frais bancaires pour les pauvres et les personnes âgées. Déterminé à mettre en place une « véritable justice économique », Malema avait déclaré en novembre dernier : « Nous sommes sérieux, nous voulons pleinement profiter de notre économie. Nous sommes fatigués du bavardage et de la théorie, nous voulons passer à l’action. Il faut que chaque entreprise explique comment elle compte corriger les inégalités de notre économie. » Le succès du leader, très contesté au sein de la classe politique et souvent qualifié de populiste[1. …et condamné deux fois pour incitation à la haine, après avoir chanté une chanson appelant à tuer les Boers et dit, à propos d’une femme qui accusait le président Zuma de viol, « elle a dû bien s’amuser ».] aux dernières élections générales – sa formation devient le troisième parti du pays avec 6,4 % des voix en mai 2014 – témoigne d’un malaise social profond.

Il y a quelques semaines le président sud-africain Jacob Zuma a limogé son ministre des finances Nhlanhla Nene, qu’il a lui-même nommé après les élections de 2014, le remplaçant par un député peu connu. La manœuvre – presqu’unanimement condamnée comme une tentative de se débarrasser d’un homme qui empêche le pillage du budget national – a crée un tel tollé (et une chute vertigineuse de la monnaie) que Zuma a rapidement changé d’avis, et nommé à ce poste clé Pravin Gordhan, un ancien ministre expérimenté qui a déjà eu la charge de ce portefeuille entre 2009 et 2014. Ce rétropédalage – peu de temps après son revirement concernant les frais de scolarité – n’a pas arrangé les choses. Il y a quelques jours, l’agence de notation Fitch a encore abaissé la note de la dette sud-africaine. La raison principale du risque accru – et donc du prix plus élevé du financement – sont les prévisions de croissance faible : 1,4% cette année, 1,7%  en 2016. Or, le pays a besoin d’une croissance annuelle de l’ordre de 7% pour créer un nombre d’emplois à la hauteur de la forte dynamique démographique de la société sud-africaine, où naissent chaque année plus d’un million d’enfants [2. 25% de plus qu’en France pour une population moins importante de 20%.].

*Photo : SIPA.AP21813689_000005.

Les années des régimes saoudien et qatari sont comptées

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frederic encel daech syrie

Retrouvez la première partie de l’entretien ici.

C’est bien beau de bombarder l’EI tous azimuts mais aucune armée étrangère ne semble vouloir s’engager dans un combat au sol. Peut-on pallier ce manque en asphyxiant économiquement ce « califat » autoproclamé ?

Pour faire la guerre, il faut du nerf, autrement dit de l’argent. Et le nerf de la guerre de l’État islamique n’avait jamais été sérieusement atteint, par manque de volonté turque – et peut-être américaine –, et en dépit de la volonté française. Je dis bien « par manque de volonté » et non de capacité ; car l’essentiel des revenus de l’organisation terroriste provient de norias de camions-citernes exportant des huiles lourdes vers le nord, la Turquie, dont la frontière était fermée pour les réfugiés kurdes mais très poreuse pour les terroristes de Daech… L’argent n’ayant pas d’odeur et l’AKP au pouvoir à Ankara étant de type islamiste sunnite, la complaisance était manifeste. Mais depuis le bain de sang de Paris, comme par enchantement, des chasseurs américains F-15 et autres Sukhoï russes ont enfin rejoint nos Rafale pour stopper les convois de centaines de ces camions, franchement faciles à neutraliser depuis les airs. Quant à la Turquie, dont la duplicité envers Daech était devenue indécente (surtout pour un membre de l’OTAN), elle a enfin consenti à ouvrir la grande base otanienne d’Incirlik et à surveiller un peu sa frontière.

Grâce à cette nouvelle donne, les jours de l’État islamique sont-ils comptés ?

Ne pavoisons pas trop vite ; même asséché financièrement, l’État islamique ne sombrera pas ainsi. Après tout, des couteaux sanguinolents, des sites Internet et des fusils ne coûtent pas très cher. Son arme principale, c’est cet odieux romantisme révolutionnaire, bien davantage que les rares puits de pétrole qu’il peut exploiter…[access capability= »lire_inedits »]
La combinaison de bombardements et d’attaques ponctuelles et ciblées au sol sera la plus efficace, notamment avec pour troupes au sol les Kurdes dans leurs zones d’habitat. De même, l’action de commandos spéciaux américains, britanniques et français peut s’avérer très précieuse. On ne reprendra pas Mossoul, mais après avoir endigué depuis dix-huit mois Daech, l’important est de le refouler et de l’affaiblir le plus possible. Ce genre de groupe apocalyptique craint d’autant plus de reculer, même localement, que cela mine sa capacité d’attraction et de fascination auprès de certains jeunes. Après tout, si ces hommes refluent et perdent du terrain, c’est bien peut-être qu’Allah ne les soutient pas tant que cela…

Face à la « somalisation » d’une grande partie du monde arabo-musulman (Libye, Yémen, Syrie, Irak…), ne faut-il pas se résigner à voir se développer des mouvements djihadistes sur les décombres des États-nations ?

Si. Plus l’État faillit, plus et mieux les seigneurs de la guerre s’engouffrent dans l’espace souverain laissé vacant. La géopolitique a autant horreur du vide que la nature, et, mécaniquement, l’absence de prérogatives des uns favorise la prise de contrôle des zones, de l’économie et des populations par les autres. La balkanisation, ou la fragmentation du monde arabe, qui commence en effet avec la Somalie en 1991, s’est poursuivie avec l’Irak en 2003, puis dans la foulée du printemps arabe en 2011 avec le Yémen, la Libye, et dans une certaine mesure la Syrie. Sur les vingt-deux États arabes que compte une Ligue arabe qui ne représente presque plus rien, plusieurs sont directement menacés par le terrorisme islamiste parfois provisoirement allié à des forces centrifuges régionalistes (Bédouins du Sinaï, Touareg au Nord Sahel, tribus en Irak, etc.). Or, avec un baril durablement à 50 dollars, l’Algérie, mais aussi l’Irak chiite et les pétromonarchies du Golfe commencent à souffrir sérieusement.

On accuse beaucoup ces dernières, Doha et Riyad en tête, d’avoir financé l’hydre Daech. Pour ces pays tiraillés par le fondamentalisme, n’est-ce pas aussi un moyen d’acheter la paix sociale ?

Il n’est pas toujours besoin d’un affaiblissement de l’État pour voir celui-ci subir la menace islamiste radicale, il suffit parfois de l’avoir enfantée. Après tout, l’Arabie saoudite et le Qatar sont dotés de régimes wahhabites, c’est-à-dire clairement radicaux, lesquels ont longtemps soutenu des groupes extrémistes, y compris djihadistes. Penchez-vous de près sur le dogme wahhabite du XVIIIe siècle, comparez-le à la doctrine contemporaine des barbares de Daech, et tentez de m’expliquer la différence fondamentale entre les deux. Je vous souhaite bien du courage !

En ce cas, que faut-il faire ? Continuer à commercer avec des gens qui ressemblent clairement à nos ennemis ? Rompre toute relation ? Réviser notre politique d’alliance en faveur de l’Iran ?

Question presque philosophique, mais équation simple ! À l’heure actuelle, seuls quelques-uns des 194 États de l’ONU – dont l’Arabie saoudite et le Qatar – conjuguent la volonté et la capacité de nous acheter des armements à haute valeur ajoutée, à commencer par des Rafale et des navires de guerre. Or notre balance commerciale est gravement déficitaire et je ne vous parle pas du front de l’emploi… Alors que faire ? Eh bien continuer à leur vendre des armements de pointe. D’abord, ce n’est pas avec cela qu’ils pourrissent les banlieues d’Occident, d’Asie du sud et d’Afrique subsaharienne depuis plusieurs décennies, mais bien via l’achat de mosquées et de madrasa dans lesquels prêchent des imams fanatiques. Ensuite, de toute façon, leurs années sont comptées ; la conjonction des gaz de schiste et de la montée en puissance de l’Iran entraînera fatalement la chute de ces régimes wahhabites d’un autre âge. Ce jour-là, nous ne les pleurerons pas mais en attendant, soyons pragmatiques…[/access]

*Photo: Hannah.

Cop 21: l’accord sera difficile à appliquer

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philippe verdier canada loukachenko

Philippe Verdier a dirigé le service météo de France 2. Licencié en raison de ses prises de position sur la lutte contre le changement climatique, il a récemment publié Climat investigation (Ring, 2015).

Gil Mihaely. Cet hiver est anormalement doux, avec des températures quasi-printanières de l’Europe à l’Amérique. Certains y voient l’influence d’El Niño, phénomène lié à la température de l’eau dans le Pacifique au large de l’Amérique du sud. Qu’en pensez-vous ?

Philippe Verdier. Une telle douceur en début d’hiver est effectivement un phénomène rare. Ce n’est toutefois pas la première fois que l’hiver commence avec des températures hors saison. Rien ne nous dit si d’ici fin janvier ou février, on verra venir une coulée d’air froid polaire.
Effectivement, le phénomène El Niño est particulièrement virulent cette année. Il a tendance à détraquer le climat dans les pays bordant le pacifique mais ses influences peuvent également se manifester dans une moindre mesure en Europe.

Vous fustigez la tendance des médias à confondre météo et climat. Cependant, la fréquence et l’intensité de phénomènes météorologiques hors normes n’indiquent-elles un problème d’ordre climatique ?

Ceux qui confondent météo et climat pratiquent le grand écart, une figure particulièrement périlleuse. Malgré ses caractéristiques générales, une saison ressemble rarement à son image d’Épinal. Tous les hivers ne sont donc pas systématiquement froids et les étés chauds et ensoleillés. Du point de vue de la météo, j’ai l’impression que les « situations de blocage » sont un peu plus fréquentes qu’il y a dix ou vingt ans. Quand on entre dans une configuration, celle-ci a tendance à s’installer durablement.

Vous avez critiqué la Cop 21 en dénonçant son inutilité dans une lettre ouverte à François Hollande. L’accord finalement conclu – que certains jugent ambitieux et d’autres irréaliste – est-il proche de ce que avez prévu ? N’est-ce pas malgré tout une bonne nouvelle pour la planète ?

La COP 21 est manifestement un énorme succès diplomatique puisque tous les pays sont parvenus à un accord. Ne soyons pas dupes, les problèmes énoncés dans mon livre Climat investigation subsistent. L’inconstance des pouvoirs sur le thème du réchauffement climatique reste l’obstacle majeur. Le dossier commence à décroître sur la scène de l’actualité, cela se poursuivra dans le cours des prochains mois. Les Etats sont conscients du problème mais ne mettent aucun moyen pour y répondre. Je me range du côté de beaucoup d’observateurs issus du monde associatif qui redoutent une mise en application hypothétique et tardive. Il faudra surveiller la phase de signature de l’accord qui sera confrontée à de nombreux obstacles. C’est la raison pour laquelle mon livre est critique à l’égard de l’organisation de ces conférences. Elles font enfler le sujet momentanément et artificiellement.

Vous aimez dénoncer la manière dont la communauté internationale traite aujourd’hui la question climatique et notamment le fonctionnement du GIEC. Que proposez-vous pour remplacer le système politico-scientifique mondial ?

Les solutions alternatives proposées dans mon livre restent à mon sens plus concrètes pour lutter contre le réchauffement climatique. Les grandes villes sont des leviers extraordinaires. Les grandes entreprises à condition qu’elle ne pratiquent pas le greenwashing apportent également de très bonnes solutions. Mais ce sont surtout les individus qui détiennent des clés utilisables dès aujourd’hui pour répondre aux enjeux environnementaux. Nos actes d’achat sont particulièrement porteurs de sens. L’imagination et les nouveaux comportements peuvent prendre le pouvoir indépendamment de ces grand-messes onusiennes.

Angleterre: une ONG «antiraciste» dresse des listes

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islam hope antiracisme

Le monde est de plus en plus petit. Prenez l’antifascisme immense et rouge, ses croisades contre le racisme et « l’islamophobie ». À Londres comme à Paris, ça dénonce sec à l’ère post-Charlie. La semaine des attentats de Paris, l’ONG britannique Hope not hate (« L’espoir, pas la haine », abrégée HOPE) a publié un rapport de 130 pages dénonçant les « personnalités et groupes islamophobes » aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Rien de très original a priori, la constitution de listes étant le propre de la flicaille de la pensée. Mais là où le serpent se mord la queue, c’est que ladite étude brocarde les «islamophobes»… d’origine musulmane ! Le « contre-djihad » (sic), voilà le nouvel ennemi ! Vous pensiez que les kamikazes et autres artificiers de Daech menaçaient notre vivre-ensemble chéri ? Tout ça n’est que de la petite bière – si l’on peut dire… – comparé à l’hydre néofasciste qui se développe dans certaines consciences immigrées.

Raheem Kassam[1. Qui a quitté l’UKIP il y a quelques mois, pour cause de bisbilles à l’intérieur du parti. Il faut croire que le racisme n’est pas l’alpha et l’omega de la politique !)], l’ancien bras droit de Nigel Farage, le Dupont-Aignan british, s’exaspère du confusionnisme de HOPE. Méli-mélo certainement pétri des meilleures intentions du monde, le rapport épingle pêle-mêle des organisations d’extrême droite (English defence League, British National Party) et des musulmans réformistes refusant l’introduction de la charia dans le droit britannique – les bougres ! Même le port du voile islamique ne protège pas des soupçons puisque, dans la première version de l’étude, corrigée depuis, la militante musulmane pratiquante Raquel Saraswati, au chef couvert, se voyait également montrée du doigt, probablement à cause de positions un peu trop virulemment réformistes. Nick Lowles, directeur dudit rapport, explique avoir finalement blanchi Sarawasti de tout soupçon après consulté « des gens qui la connaissent » – les fameux « milieux autorisés » que moquait Coluche. Quel sérieux !

Et ce n’est pas fini. Des religieux anciennement intégristes convertis au progressisme musulman sont mis à l’index par les auteurs du rapport, à l’instar de l’islamiste repenti Tawfik Hamed, signe que l’« industrie de l’islamophobie » (Raheen Kassam), médiatiquement florissante, tourne à vide. Telle est la quadrature du cercle de l’antifa : faute d’ennemis crédibles au-delà de l’habituel quarteron de fachos, fabriquons-en… Quitte à désigner à la vindicte djhadiste les brebis galeuses de l’islam. « Le paradis à l’ombre des épées » que décrit un verset du Coran en fait visiblement fantasmer certains.

Je ne sais pas quelle mouche a piqué HOPE, hier encore coqueluche de toute l’intelligentsia politically correct du Royaume, pour adopter une conception si extensive de l’islamophobie. Même en pays multiculturel, une telle dérive islamo-gauchiste fait tache. Surtout si les liens supposés entre HOPE et des organisations islamistes proches des Frères musulmans, qu’évoquent la page Wikipedia de l’association, se révèlent exacts.

Signe des temps, le journal The Jewish chronicle a annoncé ne plus soutenir HOPE par un communiqué dont je ne retrancherai pas le moindre mot : « Pendant de nombreuses années, notre journal a soutenu Hope not hate, une organisation aux buts louables, et accueilli ses auteurs dans ses colonnes. Mais elle ne mérite plus désormais d’être prise au sérieux. Déjà, l’an dernier, HOPE a commencé à cibler l’UKIP [NDLR : le parti de Nigel Farage] comme si elle ne se distinguait pas de l’English Defence League ou du British National Party. Mais sa dernière production dénonçant de prétendus islamophobes n’est pas seulement de piètre qualité – elle est dangereuse. Inclure des gens critiquant tel ou tel aspect de l’islam, voire de l’islamisme, même quand il s’agit de musulmans pratiquants, s’avère diffamatoire, absurde et profondément contre-productif. Cela revient à dresser une liste de cibles pour les djihadistes. Le fait d’incriminer Melanie Phillips [NDLR : chroniqueuse et intellectuelle britannique qui publie notamment dans le Jerusalem Post.] en raison de son engagement pro-israélien nous dérange profondément. Hope not hate semble aujourd’hui engagé dans une politique de haine – par la diffamation. »

Faut-il en rire ou en pleurer ? Ni l’un ni l’autre, je vous rappelle qu’on a les mêmes larrons en France. Dans le prochain numéro de Causeur qui sortira la semaine prochaine, je raconte par le menu le déroulement d’une conférence dans une mosquée parisienne au cours de laquelle des clercs et intellectuels musulmans ont manifesté un grand sens de l’autocritique pour mettre un nom sur le mal qui ronge leur religion. À l’issue des débats, il s’est trouvé un militant antiraciste (non-musulman, faut-il le préciser ?) pour décréter que « le vrai sujet, c’est l’islamophobie » puis établir un parallèle osé entre le score du FN aux régionales… et le carnage du 13 novembre. Comme le répète mon compère Marco, en matière de gastronomie, d’Europe ou de mal-vivre-ensemble, on n’a décidément aucune leçon à donner à nos amis Brits…

*Photo: JMacPherson.

Déchéance de nationalité: un référendum ou rien!

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referendum decheance nationalite

Le projet de constitutionnalisation de la déchéance de nationalité n’en finit pas de faire des vagues. Dans les rangs de la gauche, et pas seulement au sein de la « gauche morale ». À droite aussi, Patrick Devedjian et Rachida Dati ayant exprimé leur opposition à cette mesure. Et sous bien des crânes, le mien compris, c’est la tempête, comme l’a très bien expliqué Elisabeth Lévy : il y a autant d’excellentes raisons d’être opposé au projet que d’y être favorable.

Personnellement, je tire mon chapeau à Laurent Bouvet (opposant au projet) et Henri Guaino (qui y est favorable) pour avoir été les plus convaincants de leurs camps respectifs. Mais puisqu’il faut décidément trancher, j’ai une préférence pour les arguments du premier. Constitutionnaliser la distinction entre les binationaux et les autres a en effet plus d’inconvénients que d’avantages. Comme Bouvet,  je suis opposé de longue date au droit de vote des étrangers aux élections municipales et européennes parce que je ne souhaite pas saucissonner la citoyenneté. Aussi est-il cohérent de ne pas la saucissonner dans le cas qui nous occupe aujourd’hui.

J’ai une amie qui a une mère néerlandaise. Imaginons que nous nous radicalisions de concert et que nous devenions terroristes. Elle serait déchue de sa nationalité et pas moi ? Il serait pourtant logique que nous soyons tous les deux frappés de la même sanction civique : l’indignité nationale, par exemple, infligée à de nombreux Français à la Libération parce qu’ils avaient collaboré activement avec l’ennemi.

J’en viens maintenant à l’argument ultime que m’a soufflé l’ami Marc Cohen. La déchéance nationale apparaît comme un déni. Une façon de dire : nous ne les connaissons pas, ils n’ont pas grandi avec nous. Ils n’existent pas. Cachez ces passeports français que nous ne saurions voir, en somme. Voilà pourquoi, contre toute attente, je me range pour une fois du même côté de la barrière que Sylvain Bourmeau et Cécile Duflot.

Cela ne me ravit guère mais ce qui m’amuse encore moins, c’est la facilité avec laquelle on utilise aujourd’hui un sondage effectué quelques jours seulement après les attentats pour décréter que le peuple soutient cette initiative. C’est l’argument utilisé par le Président de la République pour faire pression sur les nombreux parlementaires rétifs de sa majorité. 94 % des Français. Écrasant, n’est-ce pas ?  Sauf que ce sondage ne donne aucune information sur ce que pense « le peuple ». Il donne une information à un instant T, qui n’est d’ailleurs plus celui d’aujourd’hui, sur l’état de l’opinion. À ce propos, on ne répétera jamais assez cette sentence de Philippe Séguin : « Les sondages sont à la démocratie ce que l’amour vénal est à la romance.»

En République, le peuple souverain s’exprime via l’élection de ses représentants, ou sur une question précise, par référendum. On a consulté le peuple en septembre 1992 et en mai 2005. Si on s’était contenté du verdict des sondages avant même de commencer les campagnes référendaires, on aurait obtenu des résultats forts différents. Et je dois bien avouer que si j’avais été moi-même interrogé par téléphone à l’heure du repas, entre la poire et le fromage, quelques jours après les attentats de Paris, j’aurais sans doute fait partie des fameux 94 %.

Faut-il donc consulter les Français par référendum pour constitutionnaliser une déchéance de nationalité qui se limite aux binationaux ? À certains égards, on pourrait considérer que cette mesure ne vaut même pas le départ de la Garde des sceaux (par démission ou par éjection), qui s’y est opposée publiquement.

Nos gouvernants lui accordant si peu d’importance, pourquoi demander au peuple de trancher ? Si on continue d’expliquer, dans les hautes sphères politiques et médiatiques, que le peuple est favorable à cette évolution de notre droit, il va falloir le prouver avec d’autres éléments que des sondages. C’est pourquoi j’espère que les parlementaires de gauche qui s’agitent actuellement, alors qu’ils auraient très bien pu le faire dès le 16 novembre, date du discours du Président devant le Congrès, iront jusqu’au bout de leur logique et priveront l’exécutif de la majorité des trois cinquièmes nécessaires à l’adoption de la révision constitutionnelle. Ce serait la meilleure manière de signifier clairement : « Le peuple ? Chiche ! »

Etats-Unis: le goût de la diversité

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cantine Etats-Unis université

Mettre la diversité ethnique au menu de la cantine : voici la dernière bataille d’une année marquée par les protestations des étudiants pour tenter de faire évoluer le statu quo à la fois culturel et racial sur les campus américains. Dans l’Ohio, les étudiants d’Oberlin College ne sont pas contents de leurs cafétérias et cantines dont ils fustigent la cuisine multiculturelle. A la place, ils exigent plus de « repas traditionnels ». Pour eux, Bon appétit Management, l’entreprise chargée de fournir les repas des étudiants, est coupable ni plus ni moins que « d’insensibilité culturelle ».

Exemple ? Plus tôt ce mois-ci, les membres du syndicat étudiant noir protestaient devant le réfectoire de la Maison de l’héritage noir après s’être vus opposer une fin de non-recevoir à leur demande de voir des plats tel le poulet frit, le « fried chicken », associé à la cuisine noire sud-américaine. Plus généralement, dans un article publié par le journal du campus, l’auteur demande le remplacement des plats préparés par des plats cuisinés selon les goûts des chefs présents sur le campus. Il ne s’agit pas uniquement de rajouter des plats, mais aussi de mieux cuisiner ceux qui sont proposés et donc de respecter davantage les cultures qu’ils représentent. Car faire autrement consiste, pour ces étudiants, à faire preuve « d’appropriation culturelle »…

Les offenses culinaires viseraient notamment le soggy, un sandwich composé de porc et de chou qu’on voudrait faire passer pour un sandwich traditionnel vietnamien nommé Banh mi. Le plat original, associé au nom du général chinois Tso, composé conformément à la cuisine vietnamienne de poulet grillé, avait été remplacé par du poulet vapeur. Et ce n’est pas tout. Les étudiants s’insurgent également contre des sushis non préparés dans les règles de l’art. Le problème n’est pas gustatif, mais politique et culturel : « Lorsque que vous cuisinez le plat d’un pays pour des gens qui n’en viennent pas et pour ceux qui n’ont jamais goûté au plat orignal, il faut leur faire découvrir et comprendre le pays et sa culture », a ainsi expliqué Tomoyo Joshi, un étudiant japonais. « Si ces plats sont préparés par des gens qui n’ont pas ces connaissances culturelles, s’ils sont modifiés et servis comme des plats « authentiques », c’est de l’appropriation culturelle ».

Face aux critiques estudiantines, Michele Gross, directrice des services de restauration de l’université, a choisi de capituler : « Dans nos efforts pour fournir des menus variés, nous avons négligé la préparation de plats faisant ainsi preuve d’insensibilité culturelle. » Ceci dit, pas de panique, l’université discute avec ses étudiants et compte bien rendre ce dialogue pérenne. D’autres – ça alors – trouvent tout cela dérisoire. « Franchement, défendre l’authenticité culturelle du « Poulet général Tso », c’est ridicule », a réagi sur Twitter Fredrik de Boer, un universitaire.

Au-delà du Poulet du général Tso et des sushis, cette nouvelle version plus intello de la vieille tradition estudiantine de la « food fight » traduit les profondes divisions raciales et culturelles présentes dans les campus américain. En 2013, Oberlin avait déjà fait la Une de l’actualité quand des cours avaient été annulés à cause de la prolifération de graffitis et de tracts racistes sur le campus.

Les revendications du syndicat étudiant noir d’Oberlin dépassent en réalité largement le menu de la cantine. Parmi ces demandes, la création sur le campus d’espaces séparés et sécurisés pour les étudiants noirs, et une augmentation annuelle de 4% par an du nombre de noirs admis à l’université. Et ils sont sérieux : « Si ces exigences ne sont pas prises au sérieux, une action immédiate de la communauté africaine suivra », promettent-ils.

Derrière ce regain de tensions – et le caractère parfois dérisoire qu’elles revêtent – s’exprime une réelle inquiétude des Noirs américains à la suite de nombreux incidents impliquant des policiers et de jeunes noirs depuis le tristement célèbre cas de Mickael Brown, abattu par un policier en août 2014 à Ferguson, quelques jours avant d’intégrer l’université où il avait été admis. Face à ce que les étudiants perçoivent comme une réaction trop tiède du président Obama et plus largement des leaders traditionnels de la communauté noire, les étudiants noirs tentent de reprendre leur  destin en main et ne laisseront rien passer. Pas même une préparation culinaire.

*Photo : Flickr.com.

Agressions contre les pompiers: respect à Patrice Quarteron!

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J’ai déjà dit ici tout le bien qu’il fallait penser des proclamations virilement civiques de Patrice Quarteron, l’idole montante des cités qui n’aime pas qu’on méprise son hymne national et son drapeau tricolore.

Je me vois dans l’obligation de récidiver après un texte publié hier sur sa page Facebook. On y voit d’abord une photo montrant le champion du monde de muay thai devant un immeuble de La Grande Borne à Grigny, où il a grandi et vécu presque toute sa vie.

patrick quarteron pompiers

Voilà ce qu’il a écrit sous cette photo, et qui m’a profondément ému.

« En 2003, dans cette cage d’escalier, mon père a eu un très grave accident, il a fait une chute… mon frère tenait mon père, la tête ensanglantée… Les pompiers malgré le fait qu’il s’agissait du quartier le moins sécurisé du 91 sont venus à son secours. Mon frère qui pleurait a vu les pompiers, le SAMU qui faisaient tout pour essayer de le ranimer.

Grâce à leur intervention, et malgré le fait que depuis ce drame mon père n’a plus bougé, n’a plus parlé, il pouvait encore nous sourire jusqu’à sa mort en 2007.

Ce sont des professionnels et plus encore des personnes qu’il faut particulièrement respecter. Ils sont capables de sacrifier leur propre vie pour sauver la nôtre…

Respect aux pompiers.»

On peut frapper Daech sans faire d’Assad un allié

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frederic encel daech syrie

Docteur en géopolitique, maître de conférences à Sciences-Po Paris et à la Paris School of Business, Frédéric Encel a été lauréat 2015 du Grand Prix de la Société de Géographie. Dernier ouvrage : Petites leçons de diplomatie (Autrement, 2015).

Daoud Boughezala. Pour décrire la politique occidentale contre l’État islamique, de Molenbeek à Raqqa, la notion de « guerre contre le terrorisme » vous paraît-elle opératoire ?

Frédéric Encel. La guerre contre le terrorisme n’a pas de sens. Car le terrorisme n’est qu’un cadre conceptuel, un mode d’expression de la violence, une façon différente de faire la guerre en quelque sorte. Décréter une « guerre contre le terrorisme », c’est donc un peu comme affirmer qu’il faut faire la guerre à la guerre, ou éradiquer la maladie au sens générique du terme. On ne combat pas la guerre, on ne soigne pas la maladie ; on combat une idéologie qui emprunte le mode d’action terroriste, et on tente d’éradiquer une maladie parmi d’autres. En l’occurrence, c’est bien l’islamisme radical qui, ces deux dernières décennies, utilise principalement un mode d’action consistant tout à la fois à sidérer les populations civiles, à paralyser l’action des États souverains et, dans ce cas précis, à abattre aveuglément le plus de personnes possibles.

Approuvez-vous donc Michel Onfray et les autres pourfendeurs des ingérences que l’Occident a menées dans les pays musulmans au nom de la lutte contre le terrorisme ?[access capability= »lire_inedits »]

Certains commentateurs très complaisants, dont Onfray n’est pas, s’appuient sur une vérité – « on ne peut vaincre ce phénomène terroriste, multiséculaire et mutant » –, afin de ne surtout pas lutter contre le véritable fléau qu’incarne l’islamisme radical. Au fond, si le combat ne peut être remporté, pourquoi le mener ? Cette démarche me semble pernicieuse pour deux raisons. D’abord, on s’interdit ainsi de désigner clairement ceux qui, objectivement et sans contestation possible puisqu’ils les ont revendiqués, ont perpétré les massacres de janvier et de novembre 2015 en France (et bien d’autres un peu partout sur la planète depuis les années 1990 !), ensuite on les absout indirectement de leurs responsabilités. Car personne n’est terroriste comme cela, dans l’absolu, pour rien ; seuls les déséquilibrés tuent sans raison.

Et quelle est la raison de ces tueurs-là ?

Nous avons affaire à une idéologie extrêmement cohérente, raciste, antisémite, misogyne, liberticide et apocalyptique dont la matrice théologique remonte au ixe siècle et non à la guerre de Bush en 2003 !

Par naïveté, lâcheté, intérêts mercantiles avec le Qatar ou haine de soi occidentale (la fameuse « tyrannie de la pénitence » bien analysée par Pascal Bruckner), certains ignorent totalement les représentations mentales et le corpus doctrinal des islamistes radicaux, des GIA algériens d’hier à l’État islamique d’aujourd’hui en passant par le Hamas ou Al-Qaida, préférant pointer du doigt les prétendues et constantes responsabilités de l’Occident. Seulement, si les bourreaux de Charlie ou du Bataclan ne sont pas si coupables, alors leurs victimes civiles ne sont pas si innocentes. Ce schéma simpliste me paraît politiquement infondé et moralement abject.

Bref, lorsque des États musulmans nous appellent à l’aide, il ne s’agit pas d’ingérence. Dans ce cas, il faut bien sûr intervenir. Les islamistes radicaux nous détestent de toute façon déjà pour ce que nous sommes intrinsèquement, et non pour tel ou tel aspect de notre politique étrangère.

Depuis les attentats du 13 novembre, François Hollande semble avoir infléchi sa politique syrienne. « Notre ennemi, c’est Daech » a-t-il déclaré, rompant avec la doctrine du « ni Bachar ni Daech » qui prévalait depuis des années au Quai d’Orsay. La France s’est-elle complètement leurrée en Syrie ?

La politique du « ni-ni » était moralement tout à fait fondée. N’oublions jamais que Bachar Al-Assad, suivant en cela l’exemple de feu son père Hafez, a non seulement réprimé chez lui les manifestations pacifiques par l’usage d’une violence inouïe, mais encore soigneusement évité de combattre l’État islamique. C’est un peu la peste qui se nourrirait du choléra. Évidemment, au vu des crimes contre l’humanité ouvertement perpétrés – et assumés – par les barbares de Daech, il a beau jeu de montrer, à nous autres Occidentaux, que sous son régime les femmes sont libres et les minorités (plus ou moins) respectées. Avec son usage massif de gaz neurotoxiques, de barils d’explosifs sur les immeubles civils et le recours systématique à la torture, ce cynique absolu peut aujourd’hui triompher ! L’erreur n’était pas de le considérer comme un problème, mais de croire qu’il tomberait comme un fruit mûr après la chute de ses comparses dictateurs Ben Ali, Moubarak, Abdallah Saleh et Kadhafi. C’était bien mal connaître les Alaouites, les Assad, et la Syrie de façon générale. J’ai personnellement toujours dit et écrit qu’il ne chuterait pas.

Faut-il en tirer les conséquences logiques en s’alliant au moindre mal, Assad contre Daech ?

Même si l’État islamique constitue la menace principale, on peut parfaitement frapper Daech sans faire d’Al-Assad un allié. Il y a quelques semaines, la décision de François Hollande de ne plus se contenter de frapper des cibles de Daech en Irak mais aussi sur le sol syrien avait déjà constitué un infléchissement réaliste. De toute façon, Assad n’est plus qu’un pantin exsangue soutenu à bout de bras par l’Iran, le Hezbollah et surtout Moscou, alors autant s’adresser directement à Poutine !

La Russie a justement infléchi sa politique en Syrie à la suite de l’attentat du 31 octobre contre l’Airbus de la compagnie Metrojet. Vladimir Poutine bombarde de plus en plus massivement l’État islamique, et plus seulement les autres groupes armés d’opposition à Assad, qu’il se dit même prêt à aider contre l’EI. Quelle est aujourd’hui la stratégie russe en Syrie ?

Cet infléchissement russe est une marque de la puissance de la France et de la détermination du trio Hollande, Valls, Le Drian. Car on ne fait pas plier facilement Vladimir Poutine ni même, en l’occurrence, Barack Obama. Pour le premier, l’objectif fondamental a toujours été de conserver un régime allié à Damas et plus précisément sur le littoral méditerranéen de Syrie, où Tartous constituait l’unique base aéronavale russe de tout le bassin Méditerranée-Moyen-Orient. Mieux : la Syrie s’était alliée à l’URSS dès 1951 ! Accessoirement, Assad représente un bastion anti-islamiste aux yeux d’un pouvoir russe ayant déjà subi des attentats monstres dans les années 2000, et qui se méfie comme de la peste de la pénétration du wahhabisme au sein de la population russe musulmane sunnite. Sur le terrain, Poutine frappait donc jusqu’à présent les opposants les plus dangereux de son protégé, autrement dit des groupes nationalistes classiques (notamment l’Armée syrienne libre), le Front Al-Nosra (Al-Qaida), mais pas nécessairement Daech qui se trouve un peu plus loin du front. Mais à présent, les chasseurs bombardiers russes vont cibler aussi l’État islamique, comme l’a théâtralement demandé Poutine à son chef d’état-major dans une scène filmée digne du cours Florent ![/access]

à suivre ici

*Photo: Hannah.

Déchéance de nationalité: 94% de pétainistes?

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decheance nationalite valls taubira

La gauche lyncheuse a l’esprit large. Dans sa quête insatiable de dérapages, de relents des heures les plus sombres et autres remugles de Vichy, elle n’épargne personne. Mais cette fois, la roue de l’infortune s’est emballée au point de désigner le président de la République – hier porteur des glorieux espoirs de la Gauche –, qui se retrouve sous le feu des dénonciateurs. François Hollande en émule de Pétain, parce qu’il pourrait priver quelques assassins de leur passeport français, c’est la polémique à la fois amusante et consternante de cette fin d’année.

Indigne ! Honteux ! Valeurs piétinées ! République bafouée !

Depuis l’annonce du maintien de la déchéance de la nationalité dans la révision constitutionnelle, le 23 décembre, le chœur des indignés est progressivement monté en puissance – bénissons l’Université, les spécialistes de la tribune outragée sont pour l’essentiel en vacances. Pour Aurélie Filippetti et Cécile Duflot, le chef de l’Etat fait le jeu du Front national. Mélenchon, tout en nuance, prononce sa « déchéance morale » de même que celle de son Premier ministre. Et la clameur n’émane pas seulement des rangs des frondeurs ou de la gauche-de-gauche toujours en embuscade, mais se fait entendre au cœur même de la Hollandie, de Jean-Marc Ayrault à Laurent Joffrin en passant par Jean-Pierre Mignard.

Au sein de la gauche d’en haut, la condamnation de la décision présidentielle est donc à peu près unanime. Ainsi, 80 % des députés socialistes y seraient opposés. L’ennui, c’est que, à en croire un sondage qui semble avoir grandement guidé le choix présidentiel, 94 % des Français y sont plutôt favorables. À ce niveau de décalage, nos défenseurs des droits des terroristes devraient tout de même se demander si leurs affèteries juridico-morales ne sont pas légèrement hors-sol.

Entendons-nous bien. Il y a d’excellentes raisons pour être opposé à la déchéance de nationalité et d’excellentes raisons pour lui être favorable, à commencer par le fait qu’elle fasse un tabac au braillomètre. J’ai déjà dit ici, au moment du discours de Grenoble, que, par principe, je n’aime guère le « passeport à points », qu’il concerne les terroristes, les tueurs de flics ou les bandits ordinaires. Certes, un Etat peut manquer à sa parole ou revenir sur elle, mais perso, je préfèrerais qu’il la donne un peu moins facilement. Autrement dit, qu’on cesse d’accorder la nationalité française sans la moindre contrepartie. Mais enfin je ne crois pas que les libertés des honnêtes citoyens – ni d’ailleurs, celles des malhonnêtes de modèle courant – soient menacées parce que des assassins en seraient privés.

Que cette mesure soit dictée par d’inavouables calculs politiciens, c’est probable. Qu’elle soit inefficace pour lutter contre le terrorisme, c’est un fait. C’est donc bien, comme on l’a répété, une mesure symbolique et contre le symbole que s’insurgent les bons esprits. Eh bien, c’est à cause du symbole que les Français approuvent le président. Si des terroristes peuvent être expulsés, même symboliquement, de la communauté nationale, eh bien, bon débarras symbolique ! Cela revient à porter atteinte au droit du sol, a déclaré Christiane Taubira. Justement, beaucoup de Français aimeraient que l’on débatte du droit du sol qui, à leur connaissance, ne relève pas de la loi divine. Si inscrire la possibilité de déchéance de la nationalité dans la Constitution, c’est rappeler que la France n’est pas un droit de l’homme et qu’elle peut choisir ceux qu’elle accueille, alors va pour la déchéance. Bien sûr, elle doit le faire selon des règles strictes, humaines et fondées. Mais je l’avoue, je fais partie des 94 % de Français qui se fichent éperdument que les droits des salopards qui tirent sur des foules désarmées ne soient pas scrupuleusement respectés. Du reste, s’il y a 94 % de pétainistes en France, nos belles âmes devraient peut-être songer à l’exil. En plus, Guernesey a dû devenir un paradis fiscal…

*Photo: © POOL/AFP/Archives Eric FEFERBERG.

Daech: l’électricité moins les soviets

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daech amimour irak

(Avec AFP) – L’épouse française de Samy Amimour, un des trois kamikazes tués au Bataclan le 13 novembre, actuellement en Irak, a écrit une série de mails à une connaissance pour dire sa fierté, selon l’édition d’aujourd’hui du Parisien. Mariée religieusement à Samy Aminour, qu’elle a rencontré en Seine-Saint-Denis, la jeune femme de 18 ans a quitté le lycée en 2014 pour rejoindre en Syrie l’ancien chauffeur de bus RATP.

Dans son dernier courriel, envoyé trois jours après les attentats, elle exulte : « J’ai encouragé mon mari à partir pour terroriser le peuple français qui a tant de sang sur les mains. Je suis tellement fière de mon mari et de vanter son mérite, ah là là, je suis si heureuse… » a-t-elle écrit à une des ses anciennes connaissances dans une série de courriels découverts par les enquêteurs où elle raconte sa vie dans des messages « contenant tous les codes de la propagande de l’EI », révèle le quotidien.

La jeune femme, qui vient d’avoir un enfant, prévient son interlocuteur : « Tant que vous continuerez à offenser l’islam et les musulmans vous serez des cibles potentielles, et pas seulement les flics et les juifs mais tout le monde. » Rhétorique classique de l’Etat islamique, qu’ont matérialisée les attaques du 13 novembre contre les terrasses de café, le Bataclan et le stade de France. Son mari, mort à 28 ans en commettant un carnage dans la salle de concert parisienne, était né et avait grandi à Drancy, en Seine-Saint-Denis, ville dont dépend le cimetière de La Courneuve où il a été inhumé le soir de Noël.

Mais pour les hallucinés de l’arrière-monde, seul le bonheur céleste compte… ou presque. « J’ai un appart tout meublé avec cuisine équipée, deux salles de bains toilettes, et trois chambres, et je paye pas de loyer, ni l’électricité et l’eau. La belle vie quoi !!! », se vante la veuve d’Amimour dans un de ses messages. Bref, en qualité d’épouse de « martyr », la jeune femme bénéficie d’un traitement de faveur qui lui fait éprouver un bonheur on ne peut plus matérialiste. Quand on nous dit que les djihadistes garçons et filles rejettent en bloc la société de consommation occidentale, on n’a donc qu’à moitié raison…

*Photo: home_of_chaos.

Afrique du Sud: les Boers et l’argent des Boers

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Afrique du Sud ANC Julius Malema

Afrique du Sud ANC Julius Malema

La colère gronde en Afrique du Sud. Depuis septembre dernier, des milliers d’étudiants défilent dans les rues pour défendre leur droit d’accès à l’Université. Leur slogan : #Feesmustfall (les prix d’inscription doivent baisser). Le mouvement étudiant pourrait toutefois s’étendre. L’ANC, parti au pouvoir depuis la fin de l’apartheid, pourrait faire les frais d’une action perçue comme étant de plus en plus au service d’une classe dirigeante. L’enjeu est considérable : le gouvernement avait annoncé une hausse de 10,5% des frais de scolarité. Selon des chiffres révélés par Le Monde, pour Witwatersrand, la plus prestigieuse université du pays, ces frais seraient passés de 29.620 rands (1930 euros) à 58.140 rands (3.800 euros) dans un pays où le salaire moyen d’un employé équivaut à 140 euros par mois. C’est beaucoup pour ce pays où 42 millions de Noirs (sur une population de 53 millions) avaient des attentes bien différentes quand la nation « arc-en-ciel » a remplacé l’apartheid.

Pour tenter de faire plier le gouvernement, les étudiants ont marché sur Pretoria, la capitale politique du pays. Arrivés devant le siège du gouvernement, les jeunes qui n’ont pas connu l’apartheid  (les « born free ») ont interpellé le président sud-africain Jacob Zuma. C’est la police qui a répondu à coup de grenades étourdissantes et de gaz lacrymogènes. Depuis, le président Jacob Zuma a cédé. Les frais de scolarité n’augmenteront pas en 2016, ils vont donc rester très élevés et non pas très, très, très élevés… Mais dans le pays, la contestation est profonde et dépasse largement la question du ticket d’entrée à l’Université.

Au début des années 1990, à la fin de l’apartheid, l’Afrique du Sud avait la classe moyenne noire la plus importante au monde après les Etats-Unis. Un quart de siècle plus tard, un récent sondage a toutefois établi que les Noirs, 80% de la population, se partagent 3% des richesses nationales. La majorité est touchée par un chômage élevé (25,2% en 2013) et la pauvreté. Parti au pouvoir indéboulonnable, symbole de la fin de l’apartheid et de la présidence de Nelson Mandela, l’ANC pourrait pourtant voir sa légitimité vaciller. Pour Samadoda Fikeni, analyste politique interrogé par la BBC, les actuels dirigeants ne peuvent plus faire face aux transformations radicales du pays : « Sans convictions politiques, ils font le minimum nécessaire, se préoccupant avant tout du maintien de leur niveau de vie. » Et cet immobilisme pourrait donner naissance à un mouvement de contestation de plus grande ampleur.

Dès ce lundi, Julius Malema, le leader d’une partie dissidente de l’ANC, le Economic Freedom Fighters (EFF), a demandé la « nationalisation des mines », rapporte un reporter de la BBC. L’ancien président des Jeune de l’ANC, expulsé du parti en 2012 pour avoir « semé la discorde », a par ailleurs demandé aux banques l’arrêt du prélèvement de frais bancaires pour les pauvres et les personnes âgées. Déterminé à mettre en place une « véritable justice économique », Malema avait déclaré en novembre dernier : « Nous sommes sérieux, nous voulons pleinement profiter de notre économie. Nous sommes fatigués du bavardage et de la théorie, nous voulons passer à l’action. Il faut que chaque entreprise explique comment elle compte corriger les inégalités de notre économie. » Le succès du leader, très contesté au sein de la classe politique et souvent qualifié de populiste[1. …et condamné deux fois pour incitation à la haine, après avoir chanté une chanson appelant à tuer les Boers et dit, à propos d’une femme qui accusait le président Zuma de viol, « elle a dû bien s’amuser ».] aux dernières élections générales – sa formation devient le troisième parti du pays avec 6,4 % des voix en mai 2014 – témoigne d’un malaise social profond.

Il y a quelques semaines le président sud-africain Jacob Zuma a limogé son ministre des finances Nhlanhla Nene, qu’il a lui-même nommé après les élections de 2014, le remplaçant par un député peu connu. La manœuvre – presqu’unanimement condamnée comme une tentative de se débarrasser d’un homme qui empêche le pillage du budget national – a crée un tel tollé (et une chute vertigineuse de la monnaie) que Zuma a rapidement changé d’avis, et nommé à ce poste clé Pravin Gordhan, un ancien ministre expérimenté qui a déjà eu la charge de ce portefeuille entre 2009 et 2014. Ce rétropédalage – peu de temps après son revirement concernant les frais de scolarité – n’a pas arrangé les choses. Il y a quelques jours, l’agence de notation Fitch a encore abaissé la note de la dette sud-africaine. La raison principale du risque accru – et donc du prix plus élevé du financement – sont les prévisions de croissance faible : 1,4% cette année, 1,7%  en 2016. Or, le pays a besoin d’une croissance annuelle de l’ordre de 7% pour créer un nombre d’emplois à la hauteur de la forte dynamique démographique de la société sud-africaine, où naissent chaque année plus d’un million d’enfants [2. 25% de plus qu’en France pour une population moins importante de 20%.].

*Photo : SIPA.AP21813689_000005.

Les années des régimes saoudien et qatari sont comptées

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frederic encel daech syrie

frederic encel daech syrie

Retrouvez la première partie de l’entretien ici.

C’est bien beau de bombarder l’EI tous azimuts mais aucune armée étrangère ne semble vouloir s’engager dans un combat au sol. Peut-on pallier ce manque en asphyxiant économiquement ce « califat » autoproclamé ?

Pour faire la guerre, il faut du nerf, autrement dit de l’argent. Et le nerf de la guerre de l’État islamique n’avait jamais été sérieusement atteint, par manque de volonté turque – et peut-être américaine –, et en dépit de la volonté française. Je dis bien « par manque de volonté » et non de capacité ; car l’essentiel des revenus de l’organisation terroriste provient de norias de camions-citernes exportant des huiles lourdes vers le nord, la Turquie, dont la frontière était fermée pour les réfugiés kurdes mais très poreuse pour les terroristes de Daech… L’argent n’ayant pas d’odeur et l’AKP au pouvoir à Ankara étant de type islamiste sunnite, la complaisance était manifeste. Mais depuis le bain de sang de Paris, comme par enchantement, des chasseurs américains F-15 et autres Sukhoï russes ont enfin rejoint nos Rafale pour stopper les convois de centaines de ces camions, franchement faciles à neutraliser depuis les airs. Quant à la Turquie, dont la duplicité envers Daech était devenue indécente (surtout pour un membre de l’OTAN), elle a enfin consenti à ouvrir la grande base otanienne d’Incirlik et à surveiller un peu sa frontière.

Grâce à cette nouvelle donne, les jours de l’État islamique sont-ils comptés ?

Ne pavoisons pas trop vite ; même asséché financièrement, l’État islamique ne sombrera pas ainsi. Après tout, des couteaux sanguinolents, des sites Internet et des fusils ne coûtent pas très cher. Son arme principale, c’est cet odieux romantisme révolutionnaire, bien davantage que les rares puits de pétrole qu’il peut exploiter…[access capability= »lire_inedits »]
La combinaison de bombardements et d’attaques ponctuelles et ciblées au sol sera la plus efficace, notamment avec pour troupes au sol les Kurdes dans leurs zones d’habitat. De même, l’action de commandos spéciaux américains, britanniques et français peut s’avérer très précieuse. On ne reprendra pas Mossoul, mais après avoir endigué depuis dix-huit mois Daech, l’important est de le refouler et de l’affaiblir le plus possible. Ce genre de groupe apocalyptique craint d’autant plus de reculer, même localement, que cela mine sa capacité d’attraction et de fascination auprès de certains jeunes. Après tout, si ces hommes refluent et perdent du terrain, c’est bien peut-être qu’Allah ne les soutient pas tant que cela…

Face à la « somalisation » d’une grande partie du monde arabo-musulman (Libye, Yémen, Syrie, Irak…), ne faut-il pas se résigner à voir se développer des mouvements djihadistes sur les décombres des États-nations ?

Si. Plus l’État faillit, plus et mieux les seigneurs de la guerre s’engouffrent dans l’espace souverain laissé vacant. La géopolitique a autant horreur du vide que la nature, et, mécaniquement, l’absence de prérogatives des uns favorise la prise de contrôle des zones, de l’économie et des populations par les autres. La balkanisation, ou la fragmentation du monde arabe, qui commence en effet avec la Somalie en 1991, s’est poursuivie avec l’Irak en 2003, puis dans la foulée du printemps arabe en 2011 avec le Yémen, la Libye, et dans une certaine mesure la Syrie. Sur les vingt-deux États arabes que compte une Ligue arabe qui ne représente presque plus rien, plusieurs sont directement menacés par le terrorisme islamiste parfois provisoirement allié à des forces centrifuges régionalistes (Bédouins du Sinaï, Touareg au Nord Sahel, tribus en Irak, etc.). Or, avec un baril durablement à 50 dollars, l’Algérie, mais aussi l’Irak chiite et les pétromonarchies du Golfe commencent à souffrir sérieusement.

On accuse beaucoup ces dernières, Doha et Riyad en tête, d’avoir financé l’hydre Daech. Pour ces pays tiraillés par le fondamentalisme, n’est-ce pas aussi un moyen d’acheter la paix sociale ?

Il n’est pas toujours besoin d’un affaiblissement de l’État pour voir celui-ci subir la menace islamiste radicale, il suffit parfois de l’avoir enfantée. Après tout, l’Arabie saoudite et le Qatar sont dotés de régimes wahhabites, c’est-à-dire clairement radicaux, lesquels ont longtemps soutenu des groupes extrémistes, y compris djihadistes. Penchez-vous de près sur le dogme wahhabite du XVIIIe siècle, comparez-le à la doctrine contemporaine des barbares de Daech, et tentez de m’expliquer la différence fondamentale entre les deux. Je vous souhaite bien du courage !

En ce cas, que faut-il faire ? Continuer à commercer avec des gens qui ressemblent clairement à nos ennemis ? Rompre toute relation ? Réviser notre politique d’alliance en faveur de l’Iran ?

Question presque philosophique, mais équation simple ! À l’heure actuelle, seuls quelques-uns des 194 États de l’ONU – dont l’Arabie saoudite et le Qatar – conjuguent la volonté et la capacité de nous acheter des armements à haute valeur ajoutée, à commencer par des Rafale et des navires de guerre. Or notre balance commerciale est gravement déficitaire et je ne vous parle pas du front de l’emploi… Alors que faire ? Eh bien continuer à leur vendre des armements de pointe. D’abord, ce n’est pas avec cela qu’ils pourrissent les banlieues d’Occident, d’Asie du sud et d’Afrique subsaharienne depuis plusieurs décennies, mais bien via l’achat de mosquées et de madrasa dans lesquels prêchent des imams fanatiques. Ensuite, de toute façon, leurs années sont comptées ; la conjonction des gaz de schiste et de la montée en puissance de l’Iran entraînera fatalement la chute de ces régimes wahhabites d’un autre âge. Ce jour-là, nous ne les pleurerons pas mais en attendant, soyons pragmatiques…[/access]

*Photo: Hannah.

Cop 21: l’accord sera difficile à appliquer

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philippe verdier canada loukachenko

philippe verdier canada loukachenko

Philippe Verdier a dirigé le service météo de France 2. Licencié en raison de ses prises de position sur la lutte contre le changement climatique, il a récemment publié Climat investigation (Ring, 2015).

Gil Mihaely. Cet hiver est anormalement doux, avec des températures quasi-printanières de l’Europe à l’Amérique. Certains y voient l’influence d’El Niño, phénomène lié à la température de l’eau dans le Pacifique au large de l’Amérique du sud. Qu’en pensez-vous ?

Philippe Verdier. Une telle douceur en début d’hiver est effectivement un phénomène rare. Ce n’est toutefois pas la première fois que l’hiver commence avec des températures hors saison. Rien ne nous dit si d’ici fin janvier ou février, on verra venir une coulée d’air froid polaire.
Effectivement, le phénomène El Niño est particulièrement virulent cette année. Il a tendance à détraquer le climat dans les pays bordant le pacifique mais ses influences peuvent également se manifester dans une moindre mesure en Europe.

Vous fustigez la tendance des médias à confondre météo et climat. Cependant, la fréquence et l’intensité de phénomènes météorologiques hors normes n’indiquent-elles un problème d’ordre climatique ?

Ceux qui confondent météo et climat pratiquent le grand écart, une figure particulièrement périlleuse. Malgré ses caractéristiques générales, une saison ressemble rarement à son image d’Épinal. Tous les hivers ne sont donc pas systématiquement froids et les étés chauds et ensoleillés. Du point de vue de la météo, j’ai l’impression que les « situations de blocage » sont un peu plus fréquentes qu’il y a dix ou vingt ans. Quand on entre dans une configuration, celle-ci a tendance à s’installer durablement.

Vous avez critiqué la Cop 21 en dénonçant son inutilité dans une lettre ouverte à François Hollande. L’accord finalement conclu – que certains jugent ambitieux et d’autres irréaliste – est-il proche de ce que avez prévu ? N’est-ce pas malgré tout une bonne nouvelle pour la planète ?

La COP 21 est manifestement un énorme succès diplomatique puisque tous les pays sont parvenus à un accord. Ne soyons pas dupes, les problèmes énoncés dans mon livre Climat investigation subsistent. L’inconstance des pouvoirs sur le thème du réchauffement climatique reste l’obstacle majeur. Le dossier commence à décroître sur la scène de l’actualité, cela se poursuivra dans le cours des prochains mois. Les Etats sont conscients du problème mais ne mettent aucun moyen pour y répondre. Je me range du côté de beaucoup d’observateurs issus du monde associatif qui redoutent une mise en application hypothétique et tardive. Il faudra surveiller la phase de signature de l’accord qui sera confrontée à de nombreux obstacles. C’est la raison pour laquelle mon livre est critique à l’égard de l’organisation de ces conférences. Elles font enfler le sujet momentanément et artificiellement.

Vous aimez dénoncer la manière dont la communauté internationale traite aujourd’hui la question climatique et notamment le fonctionnement du GIEC. Que proposez-vous pour remplacer le système politico-scientifique mondial ?

Les solutions alternatives proposées dans mon livre restent à mon sens plus concrètes pour lutter contre le réchauffement climatique. Les grandes villes sont des leviers extraordinaires. Les grandes entreprises à condition qu’elle ne pratiquent pas le greenwashing apportent également de très bonnes solutions. Mais ce sont surtout les individus qui détiennent des clés utilisables dès aujourd’hui pour répondre aux enjeux environnementaux. Nos actes d’achat sont particulièrement porteurs de sens. L’imagination et les nouveaux comportements peuvent prendre le pouvoir indépendamment de ces grand-messes onusiennes.

Angleterre: une ONG «antiraciste» dresse des listes

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islam hope antiracisme

islam hope antiracisme

Le monde est de plus en plus petit. Prenez l’antifascisme immense et rouge, ses croisades contre le racisme et « l’islamophobie ». À Londres comme à Paris, ça dénonce sec à l’ère post-Charlie. La semaine des attentats de Paris, l’ONG britannique Hope not hate (« L’espoir, pas la haine », abrégée HOPE) a publié un rapport de 130 pages dénonçant les « personnalités et groupes islamophobes » aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Rien de très original a priori, la constitution de listes étant le propre de la flicaille de la pensée. Mais là où le serpent se mord la queue, c’est que ladite étude brocarde les «islamophobes»… d’origine musulmane ! Le « contre-djihad » (sic), voilà le nouvel ennemi ! Vous pensiez que les kamikazes et autres artificiers de Daech menaçaient notre vivre-ensemble chéri ? Tout ça n’est que de la petite bière – si l’on peut dire… – comparé à l’hydre néofasciste qui se développe dans certaines consciences immigrées.

Raheem Kassam[1. Qui a quitté l’UKIP il y a quelques mois, pour cause de bisbilles à l’intérieur du parti. Il faut croire que le racisme n’est pas l’alpha et l’omega de la politique !)], l’ancien bras droit de Nigel Farage, le Dupont-Aignan british, s’exaspère du confusionnisme de HOPE. Méli-mélo certainement pétri des meilleures intentions du monde, le rapport épingle pêle-mêle des organisations d’extrême droite (English defence League, British National Party) et des musulmans réformistes refusant l’introduction de la charia dans le droit britannique – les bougres ! Même le port du voile islamique ne protège pas des soupçons puisque, dans la première version de l’étude, corrigée depuis, la militante musulmane pratiquante Raquel Saraswati, au chef couvert, se voyait également montrée du doigt, probablement à cause de positions un peu trop virulemment réformistes. Nick Lowles, directeur dudit rapport, explique avoir finalement blanchi Sarawasti de tout soupçon après consulté « des gens qui la connaissent » – les fameux « milieux autorisés » que moquait Coluche. Quel sérieux !

Et ce n’est pas fini. Des religieux anciennement intégristes convertis au progressisme musulman sont mis à l’index par les auteurs du rapport, à l’instar de l’islamiste repenti Tawfik Hamed, signe que l’« industrie de l’islamophobie » (Raheen Kassam), médiatiquement florissante, tourne à vide. Telle est la quadrature du cercle de l’antifa : faute d’ennemis crédibles au-delà de l’habituel quarteron de fachos, fabriquons-en… Quitte à désigner à la vindicte djhadiste les brebis galeuses de l’islam. « Le paradis à l’ombre des épées » que décrit un verset du Coran en fait visiblement fantasmer certains.

Je ne sais pas quelle mouche a piqué HOPE, hier encore coqueluche de toute l’intelligentsia politically correct du Royaume, pour adopter une conception si extensive de l’islamophobie. Même en pays multiculturel, une telle dérive islamo-gauchiste fait tache. Surtout si les liens supposés entre HOPE et des organisations islamistes proches des Frères musulmans, qu’évoquent la page Wikipedia de l’association, se révèlent exacts.

Signe des temps, le journal The Jewish chronicle a annoncé ne plus soutenir HOPE par un communiqué dont je ne retrancherai pas le moindre mot : « Pendant de nombreuses années, notre journal a soutenu Hope not hate, une organisation aux buts louables, et accueilli ses auteurs dans ses colonnes. Mais elle ne mérite plus désormais d’être prise au sérieux. Déjà, l’an dernier, HOPE a commencé à cibler l’UKIP [NDLR : le parti de Nigel Farage] comme si elle ne se distinguait pas de l’English Defence League ou du British National Party. Mais sa dernière production dénonçant de prétendus islamophobes n’est pas seulement de piètre qualité – elle est dangereuse. Inclure des gens critiquant tel ou tel aspect de l’islam, voire de l’islamisme, même quand il s’agit de musulmans pratiquants, s’avère diffamatoire, absurde et profondément contre-productif. Cela revient à dresser une liste de cibles pour les djihadistes. Le fait d’incriminer Melanie Phillips [NDLR : chroniqueuse et intellectuelle britannique qui publie notamment dans le Jerusalem Post.] en raison de son engagement pro-israélien nous dérange profondément. Hope not hate semble aujourd’hui engagé dans une politique de haine – par la diffamation. »

Faut-il en rire ou en pleurer ? Ni l’un ni l’autre, je vous rappelle qu’on a les mêmes larrons en France. Dans le prochain numéro de Causeur qui sortira la semaine prochaine, je raconte par le menu le déroulement d’une conférence dans une mosquée parisienne au cours de laquelle des clercs et intellectuels musulmans ont manifesté un grand sens de l’autocritique pour mettre un nom sur le mal qui ronge leur religion. À l’issue des débats, il s’est trouvé un militant antiraciste (non-musulman, faut-il le préciser ?) pour décréter que « le vrai sujet, c’est l’islamophobie » puis établir un parallèle osé entre le score du FN aux régionales… et le carnage du 13 novembre. Comme le répète mon compère Marco, en matière de gastronomie, d’Europe ou de mal-vivre-ensemble, on n’a décidément aucune leçon à donner à nos amis Brits…

*Photo: JMacPherson.

Déchéance de nationalité: un référendum ou rien!

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referendum decheance nationalite

referendum decheance nationalite

Le projet de constitutionnalisation de la déchéance de nationalité n’en finit pas de faire des vagues. Dans les rangs de la gauche, et pas seulement au sein de la « gauche morale ». À droite aussi, Patrick Devedjian et Rachida Dati ayant exprimé leur opposition à cette mesure. Et sous bien des crânes, le mien compris, c’est la tempête, comme l’a très bien expliqué Elisabeth Lévy : il y a autant d’excellentes raisons d’être opposé au projet que d’y être favorable.

Personnellement, je tire mon chapeau à Laurent Bouvet (opposant au projet) et Henri Guaino (qui y est favorable) pour avoir été les plus convaincants de leurs camps respectifs. Mais puisqu’il faut décidément trancher, j’ai une préférence pour les arguments du premier. Constitutionnaliser la distinction entre les binationaux et les autres a en effet plus d’inconvénients que d’avantages. Comme Bouvet,  je suis opposé de longue date au droit de vote des étrangers aux élections municipales et européennes parce que je ne souhaite pas saucissonner la citoyenneté. Aussi est-il cohérent de ne pas la saucissonner dans le cas qui nous occupe aujourd’hui.

J’ai une amie qui a une mère néerlandaise. Imaginons que nous nous radicalisions de concert et que nous devenions terroristes. Elle serait déchue de sa nationalité et pas moi ? Il serait pourtant logique que nous soyons tous les deux frappés de la même sanction civique : l’indignité nationale, par exemple, infligée à de nombreux Français à la Libération parce qu’ils avaient collaboré activement avec l’ennemi.

J’en viens maintenant à l’argument ultime que m’a soufflé l’ami Marc Cohen. La déchéance nationale apparaît comme un déni. Une façon de dire : nous ne les connaissons pas, ils n’ont pas grandi avec nous. Ils n’existent pas. Cachez ces passeports français que nous ne saurions voir, en somme. Voilà pourquoi, contre toute attente, je me range pour une fois du même côté de la barrière que Sylvain Bourmeau et Cécile Duflot.

Cela ne me ravit guère mais ce qui m’amuse encore moins, c’est la facilité avec laquelle on utilise aujourd’hui un sondage effectué quelques jours seulement après les attentats pour décréter que le peuple soutient cette initiative. C’est l’argument utilisé par le Président de la République pour faire pression sur les nombreux parlementaires rétifs de sa majorité. 94 % des Français. Écrasant, n’est-ce pas ?  Sauf que ce sondage ne donne aucune information sur ce que pense « le peuple ». Il donne une information à un instant T, qui n’est d’ailleurs plus celui d’aujourd’hui, sur l’état de l’opinion. À ce propos, on ne répétera jamais assez cette sentence de Philippe Séguin : « Les sondages sont à la démocratie ce que l’amour vénal est à la romance.»

En République, le peuple souverain s’exprime via l’élection de ses représentants, ou sur une question précise, par référendum. On a consulté le peuple en septembre 1992 et en mai 2005. Si on s’était contenté du verdict des sondages avant même de commencer les campagnes référendaires, on aurait obtenu des résultats forts différents. Et je dois bien avouer que si j’avais été moi-même interrogé par téléphone à l’heure du repas, entre la poire et le fromage, quelques jours après les attentats de Paris, j’aurais sans doute fait partie des fameux 94 %.

Faut-il donc consulter les Français par référendum pour constitutionnaliser une déchéance de nationalité qui se limite aux binationaux ? À certains égards, on pourrait considérer que cette mesure ne vaut même pas le départ de la Garde des sceaux (par démission ou par éjection), qui s’y est opposée publiquement.

Nos gouvernants lui accordant si peu d’importance, pourquoi demander au peuple de trancher ? Si on continue d’expliquer, dans les hautes sphères politiques et médiatiques, que le peuple est favorable à cette évolution de notre droit, il va falloir le prouver avec d’autres éléments que des sondages. C’est pourquoi j’espère que les parlementaires de gauche qui s’agitent actuellement, alors qu’ils auraient très bien pu le faire dès le 16 novembre, date du discours du Président devant le Congrès, iront jusqu’au bout de leur logique et priveront l’exécutif de la majorité des trois cinquièmes nécessaires à l’adoption de la révision constitutionnelle. Ce serait la meilleure manière de signifier clairement : « Le peuple ? Chiche ! »

Etats-Unis: le goût de la diversité

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cantine Etats-Unis université

cantine Etats-Unis université

Mettre la diversité ethnique au menu de la cantine : voici la dernière bataille d’une année marquée par les protestations des étudiants pour tenter de faire évoluer le statu quo à la fois culturel et racial sur les campus américains. Dans l’Ohio, les étudiants d’Oberlin College ne sont pas contents de leurs cafétérias et cantines dont ils fustigent la cuisine multiculturelle. A la place, ils exigent plus de « repas traditionnels ». Pour eux, Bon appétit Management, l’entreprise chargée de fournir les repas des étudiants, est coupable ni plus ni moins que « d’insensibilité culturelle ».

Exemple ? Plus tôt ce mois-ci, les membres du syndicat étudiant noir protestaient devant le réfectoire de la Maison de l’héritage noir après s’être vus opposer une fin de non-recevoir à leur demande de voir des plats tel le poulet frit, le « fried chicken », associé à la cuisine noire sud-américaine. Plus généralement, dans un article publié par le journal du campus, l’auteur demande le remplacement des plats préparés par des plats cuisinés selon les goûts des chefs présents sur le campus. Il ne s’agit pas uniquement de rajouter des plats, mais aussi de mieux cuisiner ceux qui sont proposés et donc de respecter davantage les cultures qu’ils représentent. Car faire autrement consiste, pour ces étudiants, à faire preuve « d’appropriation culturelle »…

Les offenses culinaires viseraient notamment le soggy, un sandwich composé de porc et de chou qu’on voudrait faire passer pour un sandwich traditionnel vietnamien nommé Banh mi. Le plat original, associé au nom du général chinois Tso, composé conformément à la cuisine vietnamienne de poulet grillé, avait été remplacé par du poulet vapeur. Et ce n’est pas tout. Les étudiants s’insurgent également contre des sushis non préparés dans les règles de l’art. Le problème n’est pas gustatif, mais politique et culturel : « Lorsque que vous cuisinez le plat d’un pays pour des gens qui n’en viennent pas et pour ceux qui n’ont jamais goûté au plat orignal, il faut leur faire découvrir et comprendre le pays et sa culture », a ainsi expliqué Tomoyo Joshi, un étudiant japonais. « Si ces plats sont préparés par des gens qui n’ont pas ces connaissances culturelles, s’ils sont modifiés et servis comme des plats « authentiques », c’est de l’appropriation culturelle ».

Face aux critiques estudiantines, Michele Gross, directrice des services de restauration de l’université, a choisi de capituler : « Dans nos efforts pour fournir des menus variés, nous avons négligé la préparation de plats faisant ainsi preuve d’insensibilité culturelle. » Ceci dit, pas de panique, l’université discute avec ses étudiants et compte bien rendre ce dialogue pérenne. D’autres – ça alors – trouvent tout cela dérisoire. « Franchement, défendre l’authenticité culturelle du « Poulet général Tso », c’est ridicule », a réagi sur Twitter Fredrik de Boer, un universitaire.

Au-delà du Poulet du général Tso et des sushis, cette nouvelle version plus intello de la vieille tradition estudiantine de la « food fight » traduit les profondes divisions raciales et culturelles présentes dans les campus américain. En 2013, Oberlin avait déjà fait la Une de l’actualité quand des cours avaient été annulés à cause de la prolifération de graffitis et de tracts racistes sur le campus.

Les revendications du syndicat étudiant noir d’Oberlin dépassent en réalité largement le menu de la cantine. Parmi ces demandes, la création sur le campus d’espaces séparés et sécurisés pour les étudiants noirs, et une augmentation annuelle de 4% par an du nombre de noirs admis à l’université. Et ils sont sérieux : « Si ces exigences ne sont pas prises au sérieux, une action immédiate de la communauté africaine suivra », promettent-ils.

Derrière ce regain de tensions – et le caractère parfois dérisoire qu’elles revêtent – s’exprime une réelle inquiétude des Noirs américains à la suite de nombreux incidents impliquant des policiers et de jeunes noirs depuis le tristement célèbre cas de Mickael Brown, abattu par un policier en août 2014 à Ferguson, quelques jours avant d’intégrer l’université où il avait été admis. Face à ce que les étudiants perçoivent comme une réaction trop tiède du président Obama et plus largement des leaders traditionnels de la communauté noire, les étudiants noirs tentent de reprendre leur  destin en main et ne laisseront rien passer. Pas même une préparation culinaire.

*Photo : Flickr.com.

Agressions contre les pompiers: respect à Patrice Quarteron!

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patrick quarteron pompiers

J’ai déjà dit ici tout le bien qu’il fallait penser des proclamations virilement civiques de Patrice Quarteron, l’idole montante des cités qui n’aime pas qu’on méprise son hymne national et son drapeau tricolore.

Je me vois dans l’obligation de récidiver après un texte publié hier sur sa page Facebook. On y voit d’abord une photo montrant le champion du monde de muay thai devant un immeuble de La Grande Borne à Grigny, où il a grandi et vécu presque toute sa vie.

patrick quarteron pompiers

Voilà ce qu’il a écrit sous cette photo, et qui m’a profondément ému.

« En 2003, dans cette cage d’escalier, mon père a eu un très grave accident, il a fait une chute… mon frère tenait mon père, la tête ensanglantée… Les pompiers malgré le fait qu’il s’agissait du quartier le moins sécurisé du 91 sont venus à son secours. Mon frère qui pleurait a vu les pompiers, le SAMU qui faisaient tout pour essayer de le ranimer.

Grâce à leur intervention, et malgré le fait que depuis ce drame mon père n’a plus bougé, n’a plus parlé, il pouvait encore nous sourire jusqu’à sa mort en 2007.

Ce sont des professionnels et plus encore des personnes qu’il faut particulièrement respecter. Ils sont capables de sacrifier leur propre vie pour sauver la nôtre…

Respect aux pompiers.»

On peut frapper Daech sans faire d’Assad un allié

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frederic encel daech syrie

Docteur en géopolitique, maître de conférences à Sciences-Po Paris et à la Paris School of Business, Frédéric Encel a été lauréat 2015 du Grand Prix de la Société de Géographie. Dernier ouvrage : Petites leçons de diplomatie (Autrement, 2015).

Daoud Boughezala. Pour décrire la politique occidentale contre l’État islamique, de Molenbeek à Raqqa, la notion de « guerre contre le terrorisme » vous paraît-elle opératoire ?

Frédéric Encel. La guerre contre le terrorisme n’a pas de sens. Car le terrorisme n’est qu’un cadre conceptuel, un mode d’expression de la violence, une façon différente de faire la guerre en quelque sorte. Décréter une « guerre contre le terrorisme », c’est donc un peu comme affirmer qu’il faut faire la guerre à la guerre, ou éradiquer la maladie au sens générique du terme. On ne combat pas la guerre, on ne soigne pas la maladie ; on combat une idéologie qui emprunte le mode d’action terroriste, et on tente d’éradiquer une maladie parmi d’autres. En l’occurrence, c’est bien l’islamisme radical qui, ces deux dernières décennies, utilise principalement un mode d’action consistant tout à la fois à sidérer les populations civiles, à paralyser l’action des États souverains et, dans ce cas précis, à abattre aveuglément le plus de personnes possibles.

Approuvez-vous donc Michel Onfray et les autres pourfendeurs des ingérences que l’Occident a menées dans les pays musulmans au nom de la lutte contre le terrorisme ?[access capability= »lire_inedits »]

Certains commentateurs très complaisants, dont Onfray n’est pas, s’appuient sur une vérité – « on ne peut vaincre ce phénomène terroriste, multiséculaire et mutant » –, afin de ne surtout pas lutter contre le véritable fléau qu’incarne l’islamisme radical. Au fond, si le combat ne peut être remporté, pourquoi le mener ? Cette démarche me semble pernicieuse pour deux raisons. D’abord, on s’interdit ainsi de désigner clairement ceux qui, objectivement et sans contestation possible puisqu’ils les ont revendiqués, ont perpétré les massacres de janvier et de novembre 2015 en France (et bien d’autres un peu partout sur la planète depuis les années 1990 !), ensuite on les absout indirectement de leurs responsabilités. Car personne n’est terroriste comme cela, dans l’absolu, pour rien ; seuls les déséquilibrés tuent sans raison.

Et quelle est la raison de ces tueurs-là ?

Nous avons affaire à une idéologie extrêmement cohérente, raciste, antisémite, misogyne, liberticide et apocalyptique dont la matrice théologique remonte au ixe siècle et non à la guerre de Bush en 2003 !

Par naïveté, lâcheté, intérêts mercantiles avec le Qatar ou haine de soi occidentale (la fameuse « tyrannie de la pénitence » bien analysée par Pascal Bruckner), certains ignorent totalement les représentations mentales et le corpus doctrinal des islamistes radicaux, des GIA algériens d’hier à l’État islamique d’aujourd’hui en passant par le Hamas ou Al-Qaida, préférant pointer du doigt les prétendues et constantes responsabilités de l’Occident. Seulement, si les bourreaux de Charlie ou du Bataclan ne sont pas si coupables, alors leurs victimes civiles ne sont pas si innocentes. Ce schéma simpliste me paraît politiquement infondé et moralement abject.

Bref, lorsque des États musulmans nous appellent à l’aide, il ne s’agit pas d’ingérence. Dans ce cas, il faut bien sûr intervenir. Les islamistes radicaux nous détestent de toute façon déjà pour ce que nous sommes intrinsèquement, et non pour tel ou tel aspect de notre politique étrangère.

Depuis les attentats du 13 novembre, François Hollande semble avoir infléchi sa politique syrienne. « Notre ennemi, c’est Daech » a-t-il déclaré, rompant avec la doctrine du « ni Bachar ni Daech » qui prévalait depuis des années au Quai d’Orsay. La France s’est-elle complètement leurrée en Syrie ?

La politique du « ni-ni » était moralement tout à fait fondée. N’oublions jamais que Bachar Al-Assad, suivant en cela l’exemple de feu son père Hafez, a non seulement réprimé chez lui les manifestations pacifiques par l’usage d’une violence inouïe, mais encore soigneusement évité de combattre l’État islamique. C’est un peu la peste qui se nourrirait du choléra. Évidemment, au vu des crimes contre l’humanité ouvertement perpétrés – et assumés – par les barbares de Daech, il a beau jeu de montrer, à nous autres Occidentaux, que sous son régime les femmes sont libres et les minorités (plus ou moins) respectées. Avec son usage massif de gaz neurotoxiques, de barils d’explosifs sur les immeubles civils et le recours systématique à la torture, ce cynique absolu peut aujourd’hui triompher ! L’erreur n’était pas de le considérer comme un problème, mais de croire qu’il tomberait comme un fruit mûr après la chute de ses comparses dictateurs Ben Ali, Moubarak, Abdallah Saleh et Kadhafi. C’était bien mal connaître les Alaouites, les Assad, et la Syrie de façon générale. J’ai personnellement toujours dit et écrit qu’il ne chuterait pas.

Faut-il en tirer les conséquences logiques en s’alliant au moindre mal, Assad contre Daech ?

Même si l’État islamique constitue la menace principale, on peut parfaitement frapper Daech sans faire d’Al-Assad un allié. Il y a quelques semaines, la décision de François Hollande de ne plus se contenter de frapper des cibles de Daech en Irak mais aussi sur le sol syrien avait déjà constitué un infléchissement réaliste. De toute façon, Assad n’est plus qu’un pantin exsangue soutenu à bout de bras par l’Iran, le Hezbollah et surtout Moscou, alors autant s’adresser directement à Poutine !

La Russie a justement infléchi sa politique en Syrie à la suite de l’attentat du 31 octobre contre l’Airbus de la compagnie Metrojet. Vladimir Poutine bombarde de plus en plus massivement l’État islamique, et plus seulement les autres groupes armés d’opposition à Assad, qu’il se dit même prêt à aider contre l’EI. Quelle est aujourd’hui la stratégie russe en Syrie ?

Cet infléchissement russe est une marque de la puissance de la France et de la détermination du trio Hollande, Valls, Le Drian. Car on ne fait pas plier facilement Vladimir Poutine ni même, en l’occurrence, Barack Obama. Pour le premier, l’objectif fondamental a toujours été de conserver un régime allié à Damas et plus précisément sur le littoral méditerranéen de Syrie, où Tartous constituait l’unique base aéronavale russe de tout le bassin Méditerranée-Moyen-Orient. Mieux : la Syrie s’était alliée à l’URSS dès 1951 ! Accessoirement, Assad représente un bastion anti-islamiste aux yeux d’un pouvoir russe ayant déjà subi des attentats monstres dans les années 2000, et qui se méfie comme de la peste de la pénétration du wahhabisme au sein de la population russe musulmane sunnite. Sur le terrain, Poutine frappait donc jusqu’à présent les opposants les plus dangereux de son protégé, autrement dit des groupes nationalistes classiques (notamment l’Armée syrienne libre), le Front Al-Nosra (Al-Qaida), mais pas nécessairement Daech qui se trouve un peu plus loin du front. Mais à présent, les chasseurs bombardiers russes vont cibler aussi l’État islamique, comme l’a théâtralement demandé Poutine à son chef d’état-major dans une scène filmée digne du cours Florent ![/access]

à suivre ici

*Photo: Hannah.

Déchéance de nationalité: 94% de pétainistes?

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decheance nationalite valls taubira

decheance nationalite valls taubira

La gauche lyncheuse a l’esprit large. Dans sa quête insatiable de dérapages, de relents des heures les plus sombres et autres remugles de Vichy, elle n’épargne personne. Mais cette fois, la roue de l’infortune s’est emballée au point de désigner le président de la République – hier porteur des glorieux espoirs de la Gauche –, qui se retrouve sous le feu des dénonciateurs. François Hollande en émule de Pétain, parce qu’il pourrait priver quelques assassins de leur passeport français, c’est la polémique à la fois amusante et consternante de cette fin d’année.

Indigne ! Honteux ! Valeurs piétinées ! République bafouée !

Depuis l’annonce du maintien de la déchéance de la nationalité dans la révision constitutionnelle, le 23 décembre, le chœur des indignés est progressivement monté en puissance – bénissons l’Université, les spécialistes de la tribune outragée sont pour l’essentiel en vacances. Pour Aurélie Filippetti et Cécile Duflot, le chef de l’Etat fait le jeu du Front national. Mélenchon, tout en nuance, prononce sa « déchéance morale » de même que celle de son Premier ministre. Et la clameur n’émane pas seulement des rangs des frondeurs ou de la gauche-de-gauche toujours en embuscade, mais se fait entendre au cœur même de la Hollandie, de Jean-Marc Ayrault à Laurent Joffrin en passant par Jean-Pierre Mignard.

Au sein de la gauche d’en haut, la condamnation de la décision présidentielle est donc à peu près unanime. Ainsi, 80 % des députés socialistes y seraient opposés. L’ennui, c’est que, à en croire un sondage qui semble avoir grandement guidé le choix présidentiel, 94 % des Français y sont plutôt favorables. À ce niveau de décalage, nos défenseurs des droits des terroristes devraient tout de même se demander si leurs affèteries juridico-morales ne sont pas légèrement hors-sol.

Entendons-nous bien. Il y a d’excellentes raisons pour être opposé à la déchéance de nationalité et d’excellentes raisons pour lui être favorable, à commencer par le fait qu’elle fasse un tabac au braillomètre. J’ai déjà dit ici, au moment du discours de Grenoble, que, par principe, je n’aime guère le « passeport à points », qu’il concerne les terroristes, les tueurs de flics ou les bandits ordinaires. Certes, un Etat peut manquer à sa parole ou revenir sur elle, mais perso, je préfèrerais qu’il la donne un peu moins facilement. Autrement dit, qu’on cesse d’accorder la nationalité française sans la moindre contrepartie. Mais enfin je ne crois pas que les libertés des honnêtes citoyens – ni d’ailleurs, celles des malhonnêtes de modèle courant – soient menacées parce que des assassins en seraient privés.

Que cette mesure soit dictée par d’inavouables calculs politiciens, c’est probable. Qu’elle soit inefficace pour lutter contre le terrorisme, c’est un fait. C’est donc bien, comme on l’a répété, une mesure symbolique et contre le symbole que s’insurgent les bons esprits. Eh bien, c’est à cause du symbole que les Français approuvent le président. Si des terroristes peuvent être expulsés, même symboliquement, de la communauté nationale, eh bien, bon débarras symbolique ! Cela revient à porter atteinte au droit du sol, a déclaré Christiane Taubira. Justement, beaucoup de Français aimeraient que l’on débatte du droit du sol qui, à leur connaissance, ne relève pas de la loi divine. Si inscrire la possibilité de déchéance de la nationalité dans la Constitution, c’est rappeler que la France n’est pas un droit de l’homme et qu’elle peut choisir ceux qu’elle accueille, alors va pour la déchéance. Bien sûr, elle doit le faire selon des règles strictes, humaines et fondées. Mais je l’avoue, je fais partie des 94 % de Français qui se fichent éperdument que les droits des salopards qui tirent sur des foules désarmées ne soient pas scrupuleusement respectés. Du reste, s’il y a 94 % de pétainistes en France, nos belles âmes devraient peut-être songer à l’exil. En plus, Guernesey a dû devenir un paradis fiscal…

*Photo: © POOL/AFP/Archives Eric FEFERBERG.

Daech: l’électricité moins les soviets

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daech amimour irak

(Avec AFP) – L’épouse française de Samy Amimour, un des trois kamikazes tués au Bataclan le 13 novembre, actuellement en Irak, a écrit une série de mails à une connaissance pour dire sa fierté, selon l’édition d’aujourd’hui du Parisien. Mariée religieusement à Samy Aminour, qu’elle a rencontré en Seine-Saint-Denis, la jeune femme de 18 ans a quitté le lycée en 2014 pour rejoindre en Syrie l’ancien chauffeur de bus RATP.

Dans son dernier courriel, envoyé trois jours après les attentats, elle exulte : « J’ai encouragé mon mari à partir pour terroriser le peuple français qui a tant de sang sur les mains. Je suis tellement fière de mon mari et de vanter son mérite, ah là là, je suis si heureuse… » a-t-elle écrit à une des ses anciennes connaissances dans une série de courriels découverts par les enquêteurs où elle raconte sa vie dans des messages « contenant tous les codes de la propagande de l’EI », révèle le quotidien.

La jeune femme, qui vient d’avoir un enfant, prévient son interlocuteur : « Tant que vous continuerez à offenser l’islam et les musulmans vous serez des cibles potentielles, et pas seulement les flics et les juifs mais tout le monde. » Rhétorique classique de l’Etat islamique, qu’ont matérialisée les attaques du 13 novembre contre les terrasses de café, le Bataclan et le stade de France. Son mari, mort à 28 ans en commettant un carnage dans la salle de concert parisienne, était né et avait grandi à Drancy, en Seine-Saint-Denis, ville dont dépend le cimetière de La Courneuve où il a été inhumé le soir de Noël.

Mais pour les hallucinés de l’arrière-monde, seul le bonheur céleste compte… ou presque. « J’ai un appart tout meublé avec cuisine équipée, deux salles de bains toilettes, et trois chambres, et je paye pas de loyer, ni l’électricité et l’eau. La belle vie quoi !!! », se vante la veuve d’Amimour dans un de ses messages. Bref, en qualité d’épouse de « martyr », la jeune femme bénéficie d’un traitement de faveur qui lui fait éprouver un bonheur on ne peut plus matérialiste. Quand on nous dit que les djihadistes garçons et filles rejettent en bloc la société de consommation occidentale, on n’a donc qu’à moitié raison…

*Photo: home_of_chaos.