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Coran mode d’emploi

Admettons.

Mais qui pourrait me dire ce qu’est l’islam ?

Je ne veux pas savoir ce que ce n’est pas.

Je voudrais savoir ce que c’est.

Est-ce que les islamistes citent des fausses sourates issues d’un faux Coran ?

Inventent-ils des hadiths ?

Est-ce qu’un musulman pieux se nourrit du même livre que l’islamiste assassin ?

Si c’est le cas, peut-on se contenter de dire que le Coran c’est comme la choucroute, ça ne réussit pas à tout le monde ?

 

Ce n’est pas ça l’Islam ?

Moi je veux bien, je n’y connais rien.

À vrai dire, les textes religieux n’ont pas une grande importance pour moi.

Seuls les agissements qu’ils produisent aujourd’hui en ont.

Les religions en 2015  sont ce que les gens qui s’en réclament en font.

Or en 2015,  un certain nombre de « Ce n’est pas ça l’Islam » se réclament du Coran et  produisent des horreurs en l’appliquant à la lettre. Ils citent le Coran. Et leurs citations se trouvent effectivement dans le Coran.[access capability= »lire_inedits »]

 

Alors ce n’est pas ça l’islam ?

Ces passages seraient donc la trace historique de mœurs barbares et passées, condamnées aujourd’hui en raison de notre évolution morale, à l’épreuve des siècles ?

Non.

Ces passages sont aussi le Coran. Qui, étant un texte révélé, est à prendre dans son entier sans qu’un seul de ses mots puisse être supprimé.

Si rien ne peut en être retiré, c’est bien que l’islam, c’est aussi « ça ».

Si personne, dans le monde musulman, n’invoquait ces passages pour justifier sa conduite, je comprendrais que le Coran reste tel quel, témoignage d’une période historique dans sa globalité et guide spirituel de ceux qui en ont envie pour les parties acceptables en 2015.

Mais il s’avère que depuis le 7eme siècle,  il y a toujours eu des musulmans pour s’accaparer les pires passages et prétendre que leur conduite était dictée par la parole du prophète.

Il s’avère que Sunnites et Chiites s’entretuent sans relâche depuis la disparition du prophète, parce que ses descendants se sont entretués à l’époque pour hériter du gâteau.

Il s’avère que Sunnites et Chiites lisent le même livre : le Coran. Et que depuis 1400 ans cela ne les empêche pas de se haïr et de se massacrer. (90% des musulmans tués dans le monde le sont par d’autres musulmans)

 

Qui décide de ce qu’est l’Islam ?

Personne.  Pas de hiérarchie dans le Sunnisme.

Des savants, des exégètes. Qui expliquent, commentent et sont suivis. Ou pas.

Toutes sortes de voies sont donc tracées.

Et qu’elles soient sages ou immondes, elles sont toujours l’Islam.

Un musulman pourra toujours dire « ce n’est pas ça MON islam.

Mais personne ne peut dire : ce n’est pas ça l’Islam.

 

Car le mode d’emploi ne pouvant être remis en cause, il permet à ceux qui veulent le suivre à la lettre de tuer « dans les règles ».

Et le jour où les mêmes décrètent qu’au nom de leur mode d’emploi, l’humanité entière doit se comporter comme ils ont compris le Coran, ce problème  n’est plus seulement celui des musulmans.

C’est le problème de l’humanité entière. Qui fera l’amalgame par pure logique. Parce qu’il n’est question que d’un seul livre. Avec les mêmes mots, avec la même proportion d’horreurs.

Parce qu’à chaque bombe qui déchiquète des innocents sans couleur, sans religion, sans sexe,  ce sont les mêmes passages du même mode d’emploi qui sont mis en avant.

Parce qu’à chaque  Juif torturé, exécuté, en France ou en Belgique, ce n’est pas ça l’Islam. Mais c’est pourtant dans le mode d’emploi, car tout de même, les juifs, ces porcs et ces singes, tels qu’ils sont définis dans le Coran…

À chaque femme lapidée, chaque fillette violée, chaque homosexuel pendu reviennent les mêmes mantras : ce sont des fous, ce n’est pas ça l’islam.

C’est aussi ça l’islam.

C’est marqué dans le mode d’emploi !

 

Comment faire, donc, pour que les musulmans ne soient pas amalgamés à ces horreurs ?

En réalité, très peu de gens font l’amalgame entre Islam et Islamisme.

Et au regard de la montée de la violence islamique c’est même un véritable miracle.

Mais il est plus que temps que le monde musulman passe de la défensive (Ce n’est pas ça…) à l’introspection. (Pourquoi ça produit ça ?)

 

Car le ver est dans le fruit.

Car il n’est plus crédible de nous vanter une religion de paix et de tolérance jusqu’au ridicule alors que les pays musulmans sont le mètre-étalon de l’intolérance et les islamistes qui citent textuellement le livre commun à tous les Musulmans, celui de la barbarie.

 

Il n’y a aucun amalgame.

Il y a un constat.

Celui de la violence barbare de ceux qui se servent du mode d’emploi en ayant le mauvais goût de lire aussi ce qui n’a plus cours mais qui ne peut être retiré car on ne peut rien retirer.

Celui d’une régression des sociétés musulmanes vers l’obscurantisme, le dogmatisme,  le rigorisme.

 

L’islam est beaucoup de choses différentes. Et il y a un silence assourdissant de l’Oumma concernant celles qui sont inacceptables.

Les intellectuels musulmans qui se risquent à le rompre sont au mieux isolés, le plus souvent menacés.

 

Et pendant ce temps-la,  nous pactisons avec l’Arabie Saoudite !

Pas d’amalgame ? Vous connaissez  Fernandel, « Félicie Aussi » ?

Pour Blasphème, homosexualité, acte de trahison et meurtre, l’Etat Islamique condamne les « coupables » à mort.

Alors que l’Arabie Saoudite… aussi

Pour adultère si t’es marié, L’EI condamne les coupable a mort par lapidation,

Alors que l’Arabie Saoudite… aussi

Pour adultère si t’es pas marié, c’est seulement 100 coups de fouet,

Alors qu’en Arabie Saoudite… aussi

Si t’es chopé à voler, ce sera la main droite coupée

Alors qu’en  Arabie Saoudite… aussi.

Vol en bande l’EI coupe la main et le pied

Alors que l’Arabie Saoudite aussi.

 

Comment vendre des Rafales et en avoir en prime des gratuites au Bataclan ?

Est-ce que finalement toute la question ne serait pas là ?

 

La semaine prochaine, nous verrons le Chiisme, ses merveilleux attentats, en 1983 par exemple sur le Drakkar. Chiisme dont l’Iran est la tête de pont inchangée depuis cette période.  Je ne voudrais pas que vous fassiez bêtement l’amalgame avec le Sunnisme, ignorants que vous êtes ![/access]

*Photo: wikimedia.

Corse: Fora Basta! Basta Fora!

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corse ecole simeoni

Les îles sont des organismes plus sensibles que les continents, parce que ce sont des espaces confinés, limités. Des siècles durant, la Corse a tenté — en vain d’ailleurs — de se protéger de toutes les invasions, Shardanes, Grecs, Romains, Arabes (aux VIIIème-IXème siècles), Italiens divers, Français enfin — sans oublier les touristes : de sacrés mélanges génétiques ! En témoignent les tours génoises construites au XVIème siècle pour signaler l’arrivée des barbaresques, qui venaient opérer des razzias sur l’île. En témoignent la rareté des ports, et la façon dont les villages sont systématiquement planqués derrière les premières collines. En témoignent les plasticages de clubs de vacances et de résidences secondaires dans les années flamboyantes de l’indépendantisme.

En témoignent enfin tous les sigles du refus : I Francesi Fora — raccourci en un graf énigmatique pour les pinzuti, IFF. A droga basta — une succursale anti-drogue et pratiquement anti-immigrés de certains partis indépendantistes dans les années 1990. Et maintenant, Arabi fora. Pff…
Fora, c’est « dehors ». Comme si le corps îlien se défendait contre des espèces invasives — toujours en vain. Parce que des Français, des Arabes et de la drogue, on en trouve ici autant qu’ailleurs.
Oui, en vain. En fait, les Corses se sont construits une identité en empruntant à tous les envahisseurs — à commencer par le Maure de leur drapeau, ou le vieux toscan qui sert de base à la langue corse.
Alors, ce ne sont pas quelques poignées de manifestants (600 personnes, c’est 1% d’Ajaccio) qui y changeront quoi que ce soit. D’ailleurs, ce n’est pas nouveau. En 1985, une ancienne résistante et ancienne déportée, Natale Francescini, avait fondé Avà basta, le premier mouvement antiraciste corse — peu suspect de boboïsme, comme on ne disait pas encore, ni de complicité avec l’Etat français.
La Corse serait-elle alors le laboratoire de ce qui pourrait se passer ailleurs ? Ma foi, le FN n’a pas fait 10% au second tour des Régionales, le PS dépasse difficilement 3%, les Radicaux de Gauche (qui ça ?) qui partout ailleurs tiennent leurs congrès dans des cabines téléphoniques tiennent presque le haut du pavé, et les Autonomico-Indépendantistes sont arrivés en tête — alors que la Bretagne a oublié depuis longtemps le FLB et se vautre dans les draps de Le Drian.
Ce qui en revanche est commun à l’île et au continent, c’est le chômage des jeunes, l’absence de structures économiques vivaces, à part dans l’industrie très saisonnière et de plus en plus courte du tourisme, c’est l’éternel retour des mêmes têtes en haut de l’exécutif, membres délégués de clans inamovibles. Les Autonomistes ne sont pas arrivés en tête par hasard, ils sont implantés depuis longtemps, Gilles Simeoni, fils d’Edmond, a conquis la mairie de Bastia sans jouer aucun refrain anti-immigration ; n’empêche qu’une partie du vote qui s’est reporté sur lui ou sur Talamoni (et il y aurait à en dire sur Talamoni) est aussi un vote d’exaspération — cette exaspération nationale que le gouvernement ne veut pas entendre, l’exaspération de la France « périphérique » — et la Corse, puissamment excentrée, est très périphérique — tout comme les Antilles, qui lui disputent chaque année le record du nombre d’assassinats jamais résolus.
Alors aucun coup de menton et aucun coup de gueule ne résoudront rien dans l’île. Ce qu’il faut, c’est donner du travail, donner des raisons de rester au pays avec d’autres perspectives que de faire des cartons sur les copains, former inlassablement à l’école, au collège, au lycée. La création de l’université de Corse, dans les années 1980 (et c’est quelqu’un que je connais bien qui y a consacré son énergie) s’est faite contre le souhait de la classe politique traditionnelle, qui au même moment soutenait un collectif baptisé Francia qui se plaisait à interdire les concerts de I Muvrini, à Cargèse et ailleurs (ça, c’est un trait caractéristique des Corses : ils ont une longue mémoire, et le culte des morts). Mais qui nous débarrassera de ces politiques-là, adeptes de ce qu’on appelle a pulitichella, la politique politicienne et magouilleuse ?
En tout cas, le gouvernement ferait bien de se méfier, et de trouver les responsables des agressions de pompiers — vénérés, dans une île qui s’embrase en chaque fin d’été. Sinon, qui peut prédire ce qui se passera, dans un pays où il y a au moins autant d’armes à feu que d’habitants, et où les jeunes sont élevés dans la religion du « calibre » ?
Mais peut-être faudrait-il leur rappeler que Pascal Paoli, qu’ils adorent mais connaissent mal, était avant tout un homme des Lumières… Une question d’éducation, tout ça.

*Photo: © AFP YANNICK GRAZIANI.

Plaidoyer pour les Corses

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corse simeoni talamoni republique

Il ne fait pas bon être corse en cette fin d’année. Depuis le 13 décembre, se sont multipliés les prises à partie, les amalgames et les injures. La presse et les réseaux sociaux se déchaînent contre ces gens sans foi ni loi élisant des «indépendantistes » à la tête de leur collectivité territoriale avant de se lancer dans d’impardonnables ratonnades. Il faut dire que les Corses ont fait fort en votant au second tour à 23 % des inscrits pour une liste «autonomiste» ayant fusionné avec des «indépendantistes» qui avaient réuni 4,5% des inscrits au premier tour de scrutin… Quelle horreur ! Les républicains des deux rives se sont à nouveau réunis, renforcés par une bien-pensance hétéroclite, pour sonner le tocsin.  Et sûr de son coup, l’histrion Talamoni, devenu Président de l’assemblée, a prononcé son discours d’intronisation dans le patois toscan qu’il appelle « la langue corse ».

Provocation réussie puisque les insultes ont redoublé. De Guaino et Chevènement, en passant par Alain Juppé rappelant d’un tweet lapidaire l’article 2 de la Constitution sur le français, langue de la République. De la part de quelqu’un qui depuis plus de trente ans a organisé et soutenu toutes les combines visant à démanteler la souveraineté française au profit de la bureaucratie européenne, cela témoigne d’un certain culot.

Dans le concert de protestations contre les indépendantistes corses, on peut distinguer deux lignes. Un premier courant soutient que l’État doit intervenir contre les agissements de cette liste d’extrême droite et restaurer son autorité. D’autres, prônent « le largage » et souhaitent souhaite qu’on se débarrasse de tous ces voyous paresseux, xénophobes amateurs de beurre et d’argent du beurre.

Première remarque : si les autonomistes l’ont emporté à une majorité très relative, c’est du fait de l’usure et de la dispersion du système clanique. Autrement dit, à la régulière. Ajoutons que « l’insécurité culturelle » (C. Guilluy) et la crise économique existent aussi en Corse où, au moins, on n’a pas massivement voté Front national.  Le président de l’exécutif est Gilles Simeoni, élu maire de Bastia tout aussi régulièrement en 2014, autonomiste conséquent dont on ne sache pas qu’il ait mis sa ville à feu et à sang. Rappelons que la collectivité territoriale corse, au contraire des régions métropolitaines, fonctionne de façon démocratique avec une séparation de l’exécutif et du législatif. Le pouvoir de Talamoni sur son assemblée est le même que celui de Bartolone sur la sienne, c’est-à-dire pas grand-chose.

Le risque de séparatisme est assez ténu puisque les revendications actuelles portent en général sur des mesures déjà largement utilisées par d’autres pays de l’UE comme l’Espagne. La co-officialité de la langue corse est un colifichet, tous les Corses parlent très bien le français, mais aussi souvent le corse entre eux, quand ils n’ont pas envie qu’on les comprenne. Henri Guaino et beaucoup d’autres ont tonné contre la proposition de réserver la possibilité d’acquisition immobilière aux résidents sur l’île de plus de cinq ans. Chargé de l’étude juridico-économique de la question, et ayant conclu à cette nécessité, je me crois assez bien placé pour dire que c’était la meilleure solution pour éviter une spéculation-blanchiment souvent d’origine mafieuse qui aurait entraîné une flambée des prix et la destruction des merveilles du littoral corse. Cette solution a enfin l’avantage de permettre à la majorité des Corses qui le souhaitent d’accéder à la propriété. Mais pour les républicains intégristes, il vaut mieux laisser l’argent sale recommencer le désastre de la Côte d’Azur.

Le Corse-bashing battait son plein lorsqu’est arrivée la divine surprise du 26 décembre. Je vais immédiatement prendre la précaution de dire que les ratonnades ou les tentatives de ratonnades du 26 et des jours suivants sont intolérables. Elles ont été immédiatement et très vigoureusement condamnées par tous les responsables corses, y compris Siméoni et Talamoni. Mais alors, quelle clameur ! Des mosquées profanées (comme des églises aussi) il y en a assez régulièrement, tout comme des cimetières et d’autres édifices religieux, un tel acte est complètement lamentable et malheureusement révélateur, mais ne provoque jamais un tel tollé. Cette fois, tout le monde s’y est mis, dirigeants politiques nationaux, médias, réseaux sociaux.

Avec comme d’habitude une information à caractère unilatéral. Les incidents de la nuit de Noël et l’embuscade tendue à des pompiers volontaires en intervention n’ont pas provoqué, en dehors de Corse Matin, le moindre écho. C’est seulement quand la manifestation de protestation a dégénéré que médias et politiques ont réagi. Il a fallu attendre pour avoir des détails sur la gravité de l’agression des pompiers. Répétons que ces événements ne peuvent en rien justifier la réaction des racistes bas du front. Mais il faut peut-être rappeler que dans une région comme la Corse, les pompiers bénéficient d’une grande affection, souvent d’ailleurs parce qu’il y en a dans toutes les familles, et en Corse la famille, elle est large et sacrée…

Par ailleurs, les fêtes catholiques y sont encore très importantes, et traiter de «sale corses de merde» ceux qui sacrifient leur nuit de Noël pour protéger la population, c’est plus qu’une profanation. Les habitants savent très bien que sur le continent, le nombre des attaques de pompiers en intervention est considérable (1600 par an !) et qu’elles ne font l’objet d’aucune répression. Le spectacle très inquiétant de la dérive en mode 9-3 de la fameuse « cité de l’empereur » suffit alors à faire sortir du bois quelques identitaires imbéciles comme on en trouve malheureusement partout.

L’unanimisme à se passer les nerfs sur les Corses a donc quelque chose de très gênant.Les mêmes causes produisant les mêmes effets, des phénomènes identiques et peut-être plus graves peuvent se passer à tout moment. Essentialiser les Corses comme on le fait relève, qu’on le veuille ou non, d’une certaine forme de racisme très déplaisant.

Et s’il ne doit pas exister dans la République de « peuple » corse, il y a une identité, une culture, et une langue qui font des Corses une population spécifique. Ces derniers ont la chance d’habiter un des plus beaux endroits du monde qui fut très pauvre et où la vie n’a pas toujours été facile. Ils sont encore attachés à des valeurs anciennes comme la famille, l’amitié, la parole et l’hospitalité, savent faire la cuisine comme personne, et la fête quand il faut. Certes, certains entretiennent des rapports parfois élastiques avec la règle et peuvent se montrer très cons. Mais la République devrait se rappeler que l’île nous a donné un empereur, et que ses habitants ne lui ont jamais manqué quand elle les a appelés.

J’ai vu circuler un texte reprochant aux Corses d’avoir soi-disant oublié leur libération en 1943 par des goumiers marocains. J’ajoute qu’il n’y avait pas que des goumiers, mais aussi mon père. J’ajoute encore que les Corses étaient nombreux dans la France Libre ainsi que dans la Résistance. Avec au premier rang Danielle Casanova, communiste morte à Auschwitz. Et j’ajoute enfin que la Corse est la région française qui a protégé le plus de juifs pendant la guerre. Et qu’en Israël on l’appelle « l’île des Justes ».

Alors, amis Corses, soyez sympas, ne vous formalisez pas, on vous aime. Les choses vont se calmer et vous saurez mettre au pas les imbéciles.

*Photo: © AFP YANNICK GRAZIANI.

Le diable au coin de la rue

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diable tiodor rosic robe

Une femme appelle la police pour signaler la mort de sa vieille voisine et se pend au moment où les inspecteurs arrivent. Est-ce la mort que Milena croisait tous les matins dans son miroir ou au supermarché ?

Est-ce la mort qui joue à la flûte une fugue que Nestor le recteur du conservatoire est seul à entendre ? Après sept nuits sans sommeil, il poursuit et rattrape le soliste: lui-même, baignant dans son sang.

Et que dire du chat noir recueilli par un standardiste et devenu l’idole tyrannique des milieux branchés de Belgrade, sinon que le Diable en personne loge en son sein ?

Introduire le bizarre dans la normalité est la vocation du genre fantastique: plus le bizarre est ténu, plus il est terrifiant. Ici, c’est une étrangeté brutale, à peine esquissée et surtout pas questionnée, moins encore expliquée, qui fait irruption dans le monde de tous les jours, et parfois dans la normalité à marche forcée du soviétisme.

On connaissait sur ce point les récits de goulag, de résistance plus ou moins active, d’exactions, d’exécutions et d’exils, on explore peu les limites de la standardisation des esprits. Dans l’Histoire comme dans la tête des hommes, le couvercle de la cocotte tremblote, est à deux doigts de tout faire sauter, mais reste finalement en place.

L’auteur n’en dira pas plus, la nouvelle s’achève. De quoi a-t-il été témoin, d’où parle-t-il, comment fait-il pour être toujours au bon endroit au bon moment ? Mystère, crime parfait de l’écrivain. Le lecteur est condamné à ne pouvoir suivre aucun des personnages dans l’abîme soudain béant sous ses pieds et son plancher grinçant. Quelle que soit la lucarne à travers laquelle il nous est donné d’observer la scène et son basculement dans l’irréel, elle rétrécit et se referme, nous laissant pour dernière image celle d’un être damné emportant son secret dans un autre monde. Il ne nous reste qu’à prier pour croiser nous aussi le diable au coin de la rue et le percer à jour.

À moins qu’il ne soit même pas nécessaire d’arpenter les rues ou les manoirs hantés. L’équilibre de Vasilije, mari violent et alcoolique, banal jusqu’à l’os, vacille imperceptiblement: « Il s’arrêtait à la buvette Prokupac, sirotait un brandy, supportait l’Étoile rouge, marmonnait des chansons dans sa barbe, et de temps à autre, sans rime ni raison, riait tout seul. ». Plus tard dans la nuit, surgissant d’un tas d’ordures sous la forme d’un chien pour mordre sa femme au sang, il se donne à lui-même des raisons de rire.

Et si tout cela ne se passait que dans nos têtes ? À bien y réfléchir, l’infanticide mis en scène dans « L’Enfantement » est commis par une épouvantable tarentule, ou le motif psychanalytique universel de la mauvaise mère.

Fonctionnaires sadiques, vieilles cocottes, voisins indiscrets, filles de joie parricides, cette galerie de portraits est une tératologie humaine; le mal s’y loge si profond que l’on n’y distingue plus les hommes des bêtes.

La Robe de Madame Kilibarda de Tiodor Rosic, traduit du serbe par Alain Cappon – Serge Safran Éditeur.

La robe de madame Kilibarda

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*Photo: Deviant art.

Divagations philosophiques

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freud wittgenstein comte sponville

1. N’AIE SURTOUT PAS HONTE DE DIRE DES ABSURDITÉS!

J’ai demandé à mon ami André Comte-Sponville pourquoi il s’était progressivement éloigné de Spinoza.

Il m’a répondu : « D’une part, parce que je pouvais de moins en moins assumer son dogmatisme (l’idée de démonstration philosophique est pour moi une contradiction dans les termes : cela relativise la portée de l’Éthique), d’autre part parce qu’il me semblait sous-estimer la dimension de tragique – de finitude, d’échec, de souffrance – de la condition humaine. » Disons que Montaigne l’a emporté sur Spinoza d’un point de vue théorique, comme Pascal d’un point de vue pratique ou existentiel.

André Comte-Sponville rejoint sur ce point Cioran qui affirmait que la chose la plus difficile est de faire une expérience philosophique profonde et de la formuler sans avoir recours au jargon d’école, lequel représente une solution de facilité, un escamotage et presque une imposture.

Encore plus radical, Ludwig Wittgenstein était hanté par l’idée qu’il ne servait à rien, mais alors strictement à rien, d’être le plus subtil des penseurs si l’on n’était même pas un homme.[access capability= »lire_inedits »] Toute son existence, et Dieu sait si elle fut tumultueuse, il chercha à comprendre ce que cela signifiait : être un homme. Il l’a résumé en un mot : respect face à la folie. Respect de sa propre folie. Respect de la folie de l’autre. Il répétait volontiers cette phrase : « N’aie surtout pas honte de dire des absurdités ! Tu dois seulement être attentif à ta propre absurdité. »

Quant à Nietzsche, quand on lui demandait s’il était un philosophe, il répondait d’un air las « Mais que m’importe ! » – ou plus précisément en allemand : « Aber was liegt daran… ! » Avec Schopenhauer, il considérait que lire beaucoup représentait un poids pour l’esprit, lui enlevant toute souplesse. Il se félicitait d’avoir une vue fragile : elle l’obligeait à penser par lui-même.

2. DIS-MOI QUI JE SUIS…

« Il y a deux hommes en chacun de nous, et le vrai, c’est l’autre », écrit Samuel Brussell dans Dis-moi qui je suis, question qu’il posa à sa mère et qui, bien sûr, est insoluble : trop de personnages se bousculent en nous avant que nous nous résignions à adopter celui qui occupa le premier rôle dans la comédie sociale. En se gardant d’oublier que d’autres moi sont tapis dans le recoin de notre être.

Samuel Brussell s’est livré à ce jeu passionnant qui consiste à partir à leur recherche, c’est-à-dire à ressusciter celui qu’il aurait pu être s’il n’avait été Samuel Brussell, éditeur de Samuel Johnson entre autres, et écrivain, né à Haïfa en 1956, découvrant avec stupeur et émerveillement le Paris des années 1960. Le colonialisme est alors encore un sujet de débat : il le défend en arguant qu’il a quelque chose de louable par la culture qu’il porte en lui, culture qui est un ferment corrupteur des sociétés tribales. Cet esprit libre qui, de surcroît, est sensible dans son écriture à la beauté du doute, ne pouvait manquer de se lier à Jean Eustache et à Raymond Queneau qu’il portraiture délicatement.

Ce retour aux sources d’un moi qui s’effiloche a été écrit dans le plus parfait désordre – et c’est ainsi qu’il faut le lire. Rien n’est plus absurde ni lassant, en philosophie comme en littérature, que la cohérence. Quelle calamité d’être pris au piège d’une identité ou d’un système de pensée ! Dans la nuit noire du hasard, nous ne croisons que les fantômes de ceux que nous aurions voulu être. Et, comme un enfant dans l’obscurité qui chantonne pour conjurer son angoisse, nous supplions notre mère de répondre à la question « Dis-moi qui je suis » sans soupçonner que, si elle nous a mis au monde, c’est précisément parce qu’elle l’ignorait elle-même.

3. QUAND SERGE KOSTER DÉLIRE…

Il était déjà tard. Je m’en voulais de ne pas avoir pris de nouvelles de mon ami Serge. Il avait subi une opération délicate sur une partie de son corps que l’on préfère savoir épargnée. Je l’avais trouvé très affaibli lors de nos dernières rencontres au Flore, le vendredi après-midi, as usual. Je craignais pour sa vie. Ou, pire encore, de ne plus jamais le retrouver tel que je l’avais connu et aimé : goguenard, sarcastique, caustique. Et fidèle aux arcanes de la langue française qu’il maîtrisait mieux que quiconque. Je ne supporte pas de savoir mes proches diminués. La mort me semble encore préférable…

Bref, en composant son numéro, j’étais inquiet. Il décrocha rapidement. Non sans emphase et avec une voix d’outre-tombe, je me présentai :

— El Jaccardo veut avoir de vos nouvelles, cher ami.

Un long silence s’ensuivit. Et sur un ton que je ne lui connaissais pas, j’entendis :

— Tu es mon père ?

Croyant qu’il plaisantait, je répondis :

— Bien sûr !

Il dit alors ceci qui me plongea dans un abîme de perplexité :

— Tu viens pour m’assassiner ? Tu veux me tuer…

Je compris alors que quelque chose ne tournait pas rond. Il délirait. Il me prenait pour son père, mort il y a des décennies, mais toujours présent en lui, tant il est difficile de se débarrasser du cadavre de nos géniteurs qui gigotent encore dans notre inconscient.

Je tentai, en pure perte, de lui faire entendre que son ami Orlando était au bout du fil. Mais c’est son père qu’il réclamait. Et c’est son père qui devait lui porter le coup fatal. Je raccrochai finalement. Et me souvins que j’étais entré une nuit dans la chambre à coucher de ma mère malade en hurlant « Je suis la Mort ! » Décidément, nous entretenons de drôles de rapports avec nos géniteurs. Pour en savoir plus, prenez rendez-vous au 19 Berggasse, à Vienne, chez mon illustre prédécesseur : Sigmund Freud. Et n’oubliez pas ce que Montaigne a dit à Serge Koster : « Avec les morts nous gagnons à rester tout ouïe : ils ont beaucoup à nous dire. »

Mais sommes-nous certains de vouloir les entendre ?[/access]

*Image: wikicommons.

L’amour made in USA

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nehring amour americaine

Le ministère des droits des femmes vient de lancer, sous le slogan « Stop, ça suffit », une campagne de communication (pardon : de « sensibilisation ») contre le harcèlement sexuel dans les transports en commun. La secrétaire d’Etat aux droits des femmes, Pascale Boistard, interrogée le 9 novembre sur France Inter, explique ainsi, en évoquant d’ailleurs moins le harcèlement dans les transports que le harcèlement de rue en général : « Quand vous voyez une personne que vous interpellez […], si vous voyez que la personne ne vous répond pas, que vous ré-insistez sur une autre phrase et qu’elle vous dit non, ben non, c’est non, en fait. Non, c’est pas peut-être, ou pourquoi pas ». Constatation de bon sens, dont il est navrant de songer que des goujats restent incapables de la comprendre, aujourd’hui, en 2015. La drague, oui, le compliment, oui, l’insistance, la répétition pesante, a fortiori le passage à l’acte, évidemment pas. Non, c’est non.

En Californie, le législateur a franchi un pas supplémentaire et renversé la formule : yes means yes. C’est ce qu’explique Cristina Nehring dans L’amour à l’américaine, un recueil d’essais sur la conception moderne du harcèlement sexuel, du viol et des rapports entre sexes dans la société en général et sur les campus en particulier. Yes means yes signifie qu’une relation physique n’est légale qu’à condition que les partenaires aient échangé préalablement un consentement express à chaque étape de leur rapport, du premier baiser à l’ultime coup de rein. Autrement dit, avant d’embrasser la jeune fille pour qui bat son cœur, un étudiant doit l’interroger soigneusement et obtenir d’elle un « oui » en bonne et due forme, prononcé à haute et intelligible voix. Idem s’il envisage d’ajouter une caresse à son baiser ; et ainsi de suite, sans que le langoureux abandon de sa partenaire ni ses soupirs évocatoires puissent être interprétés comme des accords tacites. « L’absence de protestation ou de résistance ne signifie pas le consentement. Le consentement explicite doit se poursuivre tout au long de l’activité sexuelle et peut être révoqué à n’importe quel moment ». Faute de consentement explicite, l’acte est assimilable à un viol. Donc, pour se prémunir contre les mauvaises surprises, le plus sûr consiste à faire signer une décharge. Comme le résume Cristina Nehring avec ironie : « Est-ce que je peux t’embrasser ? (Signez ici) ».

Les rapports amoureux entre étudiants et professeurs, quant à eux, sont forcément regardés comme entachés d’une violence intrinsèque et assimilés à du harcèlement, quel que soit l’avis des intéressés. Pour les théoriciens du harcèlement, en effet, le « différentiel de pouvoir » (sic) entre étudiant et professeur empêche par définition le premier de consentir réellement à sa relation avec le second. Ainsi, pour eux, « un chargé de TD non seulement ne devrait pas, mais est incapable de consentir à une union avec jeune professeur ».

L’auteur en témoigne : le prof avec qui elle a eu une aventure quand elle était en troisième cycle, dénoncé par un tiers, a été poursuivi pour harcèlement, alors qu’elle était éprise de lui et qu’elle n’avait évidemment rien demandé ! « Peu importe que je ne me sois senti en aucune façon harcelée par lui. Cela n’intéressait personne. Mon point de vue sur le sujet était jugé “hors de propos” ». Le féminisme ancien, défenseur de l’égalité entre les sexes, dégénère en puritanisme victimaire, niant la capacité des jeunes femmes (ou des jeunes hommes, pour les relations avec un professeur féminin) à consentir librement ; ce qui revient, au fond, à les assimiler à des majeurs sous tutelle.

À lire Cristina Nehring, ces intrusions dans la vie intime débouchent dans les campus sur un climat de suspicion digne d’une contre-utopie orwellienne, chacun marchant sur des œufs, par crainte du faux pas. Donner du dear à un étudiant est hautement risqué. « Un regard, un compliment, un mot d’esprit » peuvent avoir des conséquences effroyables. Les exemples de règlements qu’elle cite par sont à peine croyables. A Harvard, on interdit toute « attention personnelle » entre profs et étudiants. Wellesley condamne les « invitations sociales inappropriées ». L’Université d’Antioch réprouve les mots qui « insistent sur le genre » ainsi que les « commentaires déplacés » – sans autre précision. Des « inspecteurs du harcèlement sexuel » (sexual harassment officers) circulent dans les facs avec des brochures et proposent leur aide aux victimes. Certains auteurs ont établi des typologies de professeurs dangereux, comme The Lecherous Professor (« Le professeur libidineux ») de Billie Dziech et Linda Wiener (1984), ouvrage qui distingue le prof « ouvertement harceleur », reconnaissable au fait qu’il s’habille alternativement « de manière trop formelle et trop décontractée », et le harceleur « discret », qui s’habille « de manière classique » et « adhère souvent aux stéréotypes académiques »…

Cette « police des sentiments », explique Nehring, a tué le romantisme et abouti à la judiciarisation complète de l’intimité, en enserrant les relations humaines dans un corset comparable à celui d’un contrat d’affaires. « C’est d’autant plus dommage, note-t-elle, que la plus extraordinaire vertu de la vie érotique est précisément de ne pas ressembler à la vue verbale : si nous devons toujours le faire précéder d’un discours, nous supprimons purement et simplement l’irremplaçable révélation du contact physique ».

Vif, édifiant, son petit livre – moins de 100 pages, comme tous ceux de la collection Premier Parallèle – recèle des réflexions intéressantes sur l’expansion simultanée de la police amoureuse et de la pornographie (ce qu’on comprime d’un côté ressort de l’autre, dévié jusqu’à l’exubérance), sur les contradictions des théoriciens du harcèlement, sur le rôle de la séduction dans la relation pédagogique ou sur le pain bénit que cette situation représente pour les romanciers, de Philip Roth à Tim O’Brien. On regrette juste qu’elle ne s’interroge pas sur les éventuelles racines protestantes de ce puritanisme (mais peut-être est-ce une fausse piste ?), et que deux ou trois fautes de syntaxe gênent la lecture de la version française. Pour le reste, on referme le livre en songeant qu’il fait bon vivre en France, loin d’un tel climat.

En s’inquiétant, toutefois, que la règle si raisonnable et si nécessaire du « non, c’est non » réaffirmée ces jours-ci s’aligne, un jour, sur le modèle américain du « oui, c’est oui ».

L’amour à l’américaine de Cristina Nehring (traduit de l’anglais par Amélie Petit, Premier Parallèle, 2015)

L'Amour à l'américaine. Une nouvelle police des sentiments

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*Photo: James Vaughan.

Fantastiques gravures

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dore redon moreau goya

On emploie souvent le mot « romantisme » pour qualifier l’art du début du xixe, en France. En réalité, notre pays, à cette période, est loin d’être aussi romantique qu’on pourrait le croire. Au contraire, on a l’impression d’avoir affaire en grande partie à un désert néoclassique. Il y a certes des exceptions, mais dans l’ensemble, le culte de la raison, l’exaltation des vertus civiques et militaires l’emportent largement sur la fantaisie et l’imagination. On peint plat, lisse et moral. Les nouvelles élites issues de la Révolution et de l’Empire font souvent preuve d’un goût à la Bokassa, tourné vers le clinquant et le monumental. Bref, c’est mal parti.

L’estampe est une échappatoire parce qu’elle relève de la sphère privée. On n’a pas encore l’habitude d’encadrer les gravures. Les estampes restent dans des livres et dans des portfolios. On les sort pour soi, un moment. On les regarde juste pour son plaisir. Elles s’adressent à la vie intérieure et au besoin d’imaginaire, comme le feraient un roman ou un recueil de poésie.

Le ferment en matière d’estampe vient de l’étranger. D’Italie arrivent, en effet, les planches de Piranèse, notamment ses prisons, réellement démentes (Carceri d’invenzione). Giambattista Tiepolo livre ses Caprices pleins de bizarrerie et d’invention. En Grande-Bretagne, le Suisse Füssli marque les esprits avec son Cauchemar, diffusé en gravures.

Mais la contribution décisive est celle de Goya (1746-1828).[access capability= »lire_inedits »]
Le maître espagnol suit une évolution artistique très singulière. Au milieu d’une carrière brillante, il est terrassé par une maladie qui le laisse muré dans la surdité. Son tempérament s’assombrit. Il délaisse les grandes commandes et se lance dans des séries d’eaux-fortes où il exprime le fond de sa sensibilité. Tout y passe : tauromachie, angoisses et fantasmes divers, obscurantisme de la société espagnole, horreurs de la guerre, où sombrent tous ses espoirs en les Lumières.

En outre, comme d’autres graveurs avant lui, Goya prend l’habitude de compléter ses images par de courts textes pour en renforcer le message. On a l’impression qu’avec lui se confirme une voie figurative plus sincère que ne l’est bien souvent la grande peinture, une voie qui fait toute sa part à l’imagination et qui agit en synergie avec du texte.

Réfugié à Bordeaux à la fin de sa vie, Goya est à peu près ignoré en France. Cependant, ses estampes commencent à circuler dans des cercles restreints à partir de 1820. Son influence ne cessera de s’accroître. Par la même occasion, on redécouvre de grands ancêtres, tels que Dürer, Rembrandt et Jacques Callot.

L’exposition du Petit Palais propose un florilège de graveurs visionnaires du xixe. La personnalité la plus marquante est sans doute celle de Rodolphe Bresdin (1822-1885). Il s’agit d’un ermite, d’un réfractaire, d’un mystique. Il tient beaucoup à ce qu’on prononce le « s » de son nom. En effet, dans les Pays de la Loire, un bredin signifie un pauvre type et c’est déjà ce que son apparence misérable semble indiquer. Fils de tanneur, tanneur lui-même quelque temps, il vit d’abord à Paris dans des galetas. Puis il part se construire une cabane dans la forêt, en Corrèze. Ensuite, il s’établira à Bordeaux. Un peu plus tard, on le retrouve mort dans une mansarde, à Sèvres.

Cette figure farouche impressionne ses contemporains. Odilon Redon, qui le connaît bien, souligne que Bresdin est « un homme épris de solitude, fuyant le monde, fuyant éperdument sous un ciel sans patrie, dans les angoisses d’un exil sans espoir. » Le fameux critique d’art Champfleury écrit, quant à lui, un roman intitulé Chien-Caillou calqué sur la vie de Bresdin. Le titre de l’ouvrage résulte d’une transcription phonétique de Chingachgook, héros du Dernier des Mohicans, de Fenimore Cooper. Bresdin méprise Champfleury et son succès mondain, mais il assume le sobriquet de Chien-Caillou. Il éprouve une infinie sympathie pour les vaincus. C’est ce qui l’attire dans le personnage de Chingachgook, mais aussi dans celui de Vercingétorix ou encore d’Abd el-Kader. Ce dernier lui fournit d’ailleurs le modèle de son Bon Samaritain, la seule gravure bien commercialisée de son vivant. Nombre de ses autres œuvres sont cédées pour trois fois rien à des brocanteurs qui les revendent au prix fort en les faisant passer pour des authentiques du xviie.

Il faut dire que Bresdin a vraiment l’air d’appartenir à une autre époque. Il n’a pas suivi d’école d’art. Il a juste été initié artisanalement par le graveur Eugène Bléry. Il en restera un peu de naïveté, voire de maladresse, dans certaines de ses compositions. Un point marquant est cependant que Bresdin accroche chez lui une eau-forte originale de Rembrandt. C’est la seule chose de valeur qu’il possède. Il s’agit d’une descente de croix. Bresdin est fasciné par ce tirage. Il admire plus que tout le vieux maître hollandais qui est particulièrement sincère et audacieux dans ses gravures.

Si Bresdin ne s’intéresse pas à son époque, c’est qu’il est poussé par une sombre nostalgie. Il aspire à une sorte d’éternité pauvre dans laquelle les temps anciens perdureraient dans une douce décomposition. Dans ses estampes, tout est enchevêtré, délabré, pourrissant. On y trouve, comme le dit Odilon Redon, des « fouillis de choses étranges où le regard aime à poursuivre mille et mille apparitions ». Végétation envahissante, cieux épais, villes et vaisseaux foisonnants, tout se mêle dans une continuité mystique. Les humains, pointant leurs museaux ici et là, font figure de micromammifères. Le monde selon Bresdin est inextricable. Chaque être y vit petitement, à la façon des saints nichés dans les entrelacs des églises du gothique tardif.

Ses gravures sont souvent de taille réduite, parfois à peine plus grandes que nos cartes d’identité. On dirait qu’il fait exprès de se priver des chances d’être remarqué. Cependant, si on prend le temps de regarder attentivement son travail, on découvre un style très singulier. Le trait est serré et frémissant. Il a vraiment une patte que l’amateur reconnaît et apprécie au premier coup d’œil. Bien que Bresdin n’accède pas à la notoriété de son vivant, il est admiré dans des cercles restreints. Des observateurs tels que Baudelaire, Huysmans et Mallarmé s’enthousiasment pour lui.

Gustave Doré (1832-1883) est presque l’antithèse de Bresdin, tant il a connu un succès planétaire. Il faut reconnaître que cet illustrateur a une imagination hors du commun. Aussi étonnant que cela puisse paraître, on peut le considérer comme un enfant de la BD. Sa vocation doit en effet beaucoup aux planches de Rodolphe Töpffer (1799-1846), inventeur de cet art. Gustave Doré commence dans la même veine que son maître en livrant à la presse des séquences satiriques. Ensuite, il passe à l’illustration de textes littéraires. Sa technique consiste à dessiner directement sur des surfaces en bois dur. Puis des assistants creusent pour traduire au moyen de traits toutes les nuances de son dessin. Il en résulte des sortes de tampons de la même épaisseur que les caractères typographiques et qui peuvent donc être composés avec eux. Ce procédé permet une diffusion à grande échelle.

L’exposition du Petit Palais intègre quelques graveurs étrangers, bien qu’ils soient moins représentés que les Français dans les collections de la BNF. On peut ainsi voir des œuvres de personnalités aussi passionnantes que les Belges James Ensor et Félicien Rops. Mais c’est surtout Max Klinger (1857-1920) qui retient l’attention. Il s’agit sans aucun doute de l’un des artistes les plus puissants et les plus singuliers du XIXe siècle. Peintre, sculpteur, il est surtout un prodigieux graveur. Malheureusement, il est longtemps ignoré en France, à cause de l’hostilité antiallemande. Cependant, le musée de Strasbourg a acquis presque l’intégralité de son œuvre gravé au moment où cette ville était allemande.

On est d’abord frappé par l’élégance de son travail. La gradation des gris, le piqué des aquatintes, la sûreté des tracés, l’audace des compositions, tout donne à ses planches une étrange beauté.

Mais c’est surtout par ses thèmes que cet admirateur de Goya est inégalé. Il excelle en effet dans les discordances et les incongruités. Il se passionne pour les bizarreries de la nature comme pour celles de la société. Il n’hésite pas à représenter de façon très crue les hommes et les femmes de son époque. D’omniprésentes tensions sexuelles se mêlent à ses angoisses morbides. Un érotisme trouble, insidieux et reptilien irrigue son œuvre. Il est habité par cette sorte de quête de la vérité qui exige le droit à l’invraisemblance.

Il faut faire une place à part à Odilon Redon (1840-1916). C’est Bresdin qui l’initie à l’eau-forte dans son atelier, à Bordeaux. Mais, contrairement à ce dernier, Redon est né dans une famille bourgeoise. Sa mère, créole, le fait voyager aux Amériques. Il en garde un besoin d’évasion et de rêve. Il prend très jeune l’habitude de promenades solitaires dans la campagne et en profite pour faire des croquis. Il remporte un premier prix de dessin alors qu’il ne sait pas encore lire. Cependant, il ne suit pas de formation académique, malgré un passage éclair dans l’atelier de Gérôme avec qui il se fâche. Sa formation tiendra à des rencontres déterminantes. Après Bresdin, déjà évoqué, il y a Fantin-Latour qui le sensibilisera à la lithographie. Odilon Redon est un autodidacte. Il en résulte un dessin qui peut paraître parfois un peu simple dans certaines de ses œuvres. Toutefois, il y a une chose sur laquelle il ne transige pas, ce sont les ambitions qu’il assigne à l’art. C’est pourquoi il s’oppose vivement aux impressionnistes dont les scènes de canotage et de pique-nique lui semblent avoir « des voûtes un peu basses ». Redon aspire à un art mystique, fantastique, un art en rapport avec la vie intérieure. Il admire Gustave Moreau et les symbolistes. Il s’imbibe d’Edgar Poe dont il illustre certains ouvrages. La première partie de son œuvre est entièrement en noir et blanc. En noir tout court faudrait-il dire, tant la noirceur est alors la substance de son monde.

En 1913, trois ans avant sa mort, il envoie aux États-Unis, à la fameuse exposition de l’Armory show, une quarantaine d’œuvres sur papier. C’est à cette même exposition que Marcel Duchamp présente son Nu descendant l’escalier qui fit scandale, contribuant grandement à sa notoriété. Une époque se termine, une autre commence.

On aurait pourtant tort de croire que l’estampe fantastique n’a pas de postérité au xxe siècle et de nos jours. Sans doute a-t-elle peu d’incidence sur la modernité et l’art muséal, mais elle a une immense influence sur le développement de figurations populaires telles que l’illustration, la BD, le film d’animation et même le cinéma. On sait par exemple que Walt Disney et Arthur Rackham se sont beaucoup intéressés à Gustave Doré. De même, quand on voit les croquis d’Alan Lee ou de John Howe pour la trilogie du Seigneur des anneaux, on devine toute la filiation avec l’estampe du XIXe.

Il y en a qui ne s’y sont pas trompés, ce sont les jeunes qui visitent l’exposition. Les organisateurs ont en effet remarqué qu’ils manifestaient souvent beaucoup de compréhension et d’enthousiasme. Nourris par leurs films et leurs BD préférés, ils sont comme préparés à apprécier l’univers fantastique de la gravure du XIXe.[/access]

À voir absolument : Fantastique ! L’estampe visionnaire de Goya à Redon, Petit Palais, jusqu’au 17 janvier 2016.

De l’influence d’Isabelle Carré sur les rayons gamma

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isabelle carre theatre atelier

Un article sur Isabelle Carré pourrait assez naturellement appeler tout un bouquet d’expressions astucieuses du genre : « C’est carrément réussi », « Ne coupons pas les cheveux en quatre… », « Le dernier carré… », c’est même une pente qui pourrait nous emmener à parler de carré d’agneau, de partie carrée, de racine carrée ou encore de carré de dames. Ecartons d’emblée la tentation. Ce serait hors de propos, et dans le cas qui nous intéresse il s’agirait d’ailleurs plutôt d’un brelan.

Isabelle Carré est à l’affiche – jusqu’à la fin du mois janvier au Théâtre de l’Atelier – d’une très belle comédie de l’américain Paul Zindel (1936-2003), qu’elle a également mis en scène, au titre énigmatique et gracieux : De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites. Parce que c’est l’une des premières fois qu’une pièce de ce dramaturge méconnu en hexagone, mais populaire outre-Atlantique, est présentée à Paris ; parce que cette première mise en scène de Carré respire l’intelligence et la sensibilité ; parce que la fable imaginée par Zindel, sous les atours de la comédie, est une brillante réflexion pleine de noirceur sur le ressentiment (lit sur lequel peuvent croitre les marguerites…) ; pour toutes ces raisons, il faut aller voir cette pièce.

Dans son appartement modeste qui semble avoir été dévasté par un typhon (murs au papier peint ravagé, désordre de bouteilles vides, chaos ambiant) Béatrice Hundsdorfer vit avec ses deux filles adolescentes. Ruth, 17 ans, qui – superficielle et apprêtée – aspire surtout à être la plus populaire de son lycée ; et la discrète Mathilda, 13 ans, qui n’a d’autres fantaisie dans la vie que les sciences, et se passionne pour les effets de la radioactivité sur le développement des graines et des plantes. Ce trio, triplette, brelan, appelez-le comme vous voulez, se complète d’un lapin nain (offert à Mathilda par son prof de sciences – un léporidé qu’à l’instar du requin dans Les dents de la mer, on ne voit jamais !) et une vieille dame sénile que Béatrice garde pour 50$ la semaine. En dessous de tout ! Dans cet univers un peu sordide, mais sans misérabilisme (Zindel n’est pas Brecht, et heureusement), ces trois femmes évoluent chacune sur leurs partitions  respectives : la mère, Béatrice, cherche péniblement à joindre les deux bouts, ressassent les échecs de sa vie passée, son divorce, ses rêves de gloire ; Ruth – essentiellement – se met du rouge à lèvres, et Mathilda – la geek introvertie – devient soudain l’égérie du lycée en gagnant un concours scolaire grâce à ses expériences sur « l’influence des rayons gammas sur le comportement, etc. » S’en suivront quelques épisodes psychodramatiques attachants, des accès de rage inopinées d’une sœur sur l’autre, et Béatrice – personnage toujours gouailleur et drôle – finira par montrer son vrai visage désespéré, farouche, sauvage et finalement plutôt cruel.

On ne présente plus Isabelle Carré. Cela fait une vingtaine d’années, depuis son rôle solaire dans La femme défendue de Philippe Harel (1997), qu’elle ballade sa moue espiègle et sa fantaisie lunaire (façon Pierre Richard) dans tout le cinéma français. César 2003 de la meilleure actrice pour Se souvenir des belles choses – où elle incarne une jeune-femme perturbée et farfelue sous la direction de Zabou, elle se distingue aussi en timide pathologique dans Les émotifs anonymes (2010) où elle donne la réplique à Benoît Poelvoorde dans une bacchanale musicale de poche, que les amateurs savent apprécier. On ne présente plus Isabelle Carré. Le soir même de la première (jeudi 17 décembre au soir) elle était aussi sur l’antenne de France 5 pour lire à tous les français un poème de Jean Fauque, La nuit je mens, chanté jadis par Baschung – on en vient à se demander comment fait le théâtre pour parvenir à un tel niveau d’ubiquité, à moins qu’il ne s’agisse de la télévision, grâce à des magnétoscopes. Sinon on l’a vu également chez Alain Resnais, Pascal Bonitzer, Jean-Paul Rappeneau ou encore Diane Kurys. Et déjà au théâtre ! Mais c’est la première fois qu’Isabelle² met en scène.

Et c’est habile. Zindel écrit la pièce dans les années 70, et situe bien naturellement l’action dans son Amérique familière. Isabelle Carré a la finesse de résister à la tentation de toute transposition. Quand Béatrice Hundsdorfer allume la radio c’est du Bob Dylan qui sort du haut-parleur, ou une quelconque soupe disco de confort. Les téléphones en bakélite pèsent 20 kilos. On évoque les fins de mois difficiles en dollars.

Pour conjurer le marasme, pour conjurer la peur de vieillir, Béatrice danse. Joyeuse. Mais lorsque sa fille Mathilda en vient à parler de la notion scientifique de « demi-vie » des atomes, Béatrice y voit une leçon pour sa propre vie. Et de ressasser ad nauseam sa triste morale intime disant que certains sont faits pour parler et d’autres pour écouter. Nous ne sommes pas loin da leçon fameuse du Bon, la brute et le truand de Sergio Leone : « le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent ». Paul Zindel, prix Pulitzer 71 aux USA pour ce petit bijou – qui a aussi écrit un roman avec ce titre délectable : My Darling, My Hamburger – pourrait bien finir par devenir célèbre en France…

Ça arrive même aux meilleurs.

Bon courage, mec. Bon courage Béatrice !

 

De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites. (Théâtre de l’Atelier)

 

Dakar: histoire du Palais de justice abandonné

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dakar senghor anta diop justice

Je ne lis plus Libération depuis longtemps. La lecture du quotidien de Patrick Drahi piloté par Joffrin, ne suscitant plus qu’un ennui pesant. J’en dis souvent du mal, ce qui n’est pas très charitable et ce d’autant qu’ils viennent de me faire un joli petit cadeau de Noël. Je pense que ce n’était pas le but poursuivi lorsqu’ils ont publié dans la série « Les grandes nécropoles contemporaines » un reportage sur le Palais de justice de Dakar abandonné. Mais la lecture de celui-ci et la vision des photos qui l’accompagnaient ont provoqué une séquence nostalgie, confirmant mon chagrin de la disparition du monde d’avant qui avait entre autres caractéristiques celle d’être celui de mes vingt ans.

Je vais dire pourquoi en quelques lignes pour remercier Libé et qu’ils sachent qu’ils auront eu au moins un lecteur que cela aura touché.

L’histoire se passe en 1977. Léopold Sedar Senghor règne sur le Sénégal depuis l’indépendance. L’intellectuel lettré dont les élites françaises raffolaient, qui s’était approprié sans vergogne le concept de « négritude » dirigeait son pays d’une main de fer. Démocrate approximatif, il avait instauré un régime de parti unique au sein duquel pullulaient les fonctionnaires français. Le ministre de l’intérieur était un français blanc, choisi par Foccart qui faisait peur à tout le monde. Ce qui faisait du Sénégal un maillon paisible de la Francafrique. Plusieurs facteurs incitèrent Senghor à mettre de l’eau dans son vin. Tout d’abord, l’arrivée de la gauche au pouvoir en France devenait possible sinon probable. Une tragédie avait aussi fait un peu de bruit en France et sérieusement écorné l’image de grand intellectuel démocrate francophile à laquelle le président sénégalais tenait tant. Un étudiant normalien brillant très connu à Paris, enfermé avec ses frères dans la forteresse de Gorée pour leurs activités politiques était mort sous la torture. Il était donc urgent de se racheter une conduite. Senghor sollicita pour son parti unique, rebaptisé pour l’occasion « Parti Socialiste », l’adhésion à l’Internationale du même nom. Où il lui fut répondu que l’existence d’un ou deux partis supplémentaires serait plus convenable et faciliterait les choses. Qu’à cela ne tienne, Senghor décréta brutalement que la société sénégalaise était structurée autour de trois grands courants de pensée : socialiste démocratique (le sien), libéral et démocratique, et marxiste-léniniste (!). Et qu’il ne pouvait donc y avoir que deux autres partis, dès lors qu’ils acceptaient un des deux labels restant. Abdoulaye Wade récupéra celui de « libéral et démocratique ». Pour le troisième, dans un pays en grande partie peuplé de musulmans animistes, se prétendre marxiste-léniniste était la voie directe pour des congrès de cabine téléphonique. Qu’à cela ne tienne, un ancien gauchiste, pharmacien de son état, se proposa et on lui offrit une officine se en contrepartie. Circulez, il n’y a plus rien à voir, et de place pour personne d’autre. Cette mascarade convint parfaitement à l’Internationale Socialiste où Senghor, fut accueilli pompeusement.

Mais il y avait aussi une raison cachée. Senghor souhaitait se débarrasser de son seul véritable rival politique Cheikh Anta Diop, autre intellectuel de réputation internationale, dont le président sénégalais craignait comme la peste la supériorité intellectuelle et politique. Cheikh Anta refusa de souscrire à la pantalonnade politique initiée par Senghor, s’exposant alors ainsi que ses partisans à une répression qui ne fut pas tendre

Une des procédures devant être examiné devant la cour suprême, je fus sollicité pour défendre Cheikh Anta Diop aux côtés des confrères sénégalais. Ce premier voyage militant en Afrique de l’Ouest reste un grand souvenir. Je découvris, déçu la personnalité terne et racornie de Senghor. Pour être séduit par celle de Cheikh Anta Diop avec celles des intellectuels de très haute volée qui l’entouraient. Je rencontrais aussi Mamadou Dia autre opposant farouche que Senghor avait embastillé et qui venait d’être libéré après 15 ans d’incarcération. À quoi s’ajoutait, la découverte de Dakar et de Saint-Louis dans les «s’en fout la mort » bien nommés, les visites en brousse et les rencontres avec la pauvreté et la dignité africaine. Cette expérience fut une chance pour mes vingt-sept ans. Il y eut aussi le combat judiciaire, avec cette foule de vingt mille personnes devant le palais de justice, la salle d’audience de la cour suprême, pleine à craquer vibrant et réagissant à tous les effets de manches comme les avocats sénégalais, fins et cultivés en raffolent. Le trac terrible au moment de prendre la parole et le plaisir délicieux de l’ovation une fois les derniers mots prononcés. Alors, revoir les photos de cette salle d’audience abandonnée, de ces archives piétinées, cela a ravivé tous les souvenirs. Et en particulier celui d’un petit incident que je me rappellerai toujours avec gourmandise.

La cour suprême était présidée par un conseiller d’État français (!) également choisi par Foccart. Ce qui mettait les avocats sénégalais dans une rage compréhensible. En leur compagnie nous avions été nous présenter au président la veille de l’audience. De façon impromptue et sans rendez-vous préalable, ce qui fait que nous dûmes attendre un petit quart d’heure avant de voir une secrétaire fort belle et un peu ébouriffée sortir du bureau pour nous inviter à entrer. L’atmosphère était un peu tendue car mes camarades détestaient cordialement ce juge colonial. Assis à l’extrême gauche de notre petite brochette, et seul dans ce cas-là, j’avais une vue directe sur la moquette à côté du bureau. Sur laquelle reposait un magnifique et ample soutien-gorge de dentelle d’un très beau rose dont on pouvait imaginer le rendu sur une peau brune. Le président horriblement gêné vit que j’avais vu. Et avais compris à quelle activité le haut magistrat guindé, se livrait avec sa secrétaire lorsque nous étions arrivés. Évidemment je restais muet.

Mais le lendemain, de façon très déloyale et pour surmonter mon trac, je veillais lors des deux heures de ma plaidoirie à le fixer le plus souvent possible dans les yeux. Il y pensait, et savait que j’y pensais aussi. Revoir sur les photos, son siège dans la salle abandonnée a réanimé le plaisir de cette méchanceté.

Le ministère de l’intérieur sénégalais me fit savoir deux jours plus tard que mes propos d’audience avaient contrarié Senghor et que j’étais expulsé et frappé d’une interdiction de séjour. L’agrégé de grammaire était particulièrement susceptible car aucun des médias sénégalais tous obéissants n’avait fait la moindre mention de la procédure, ni bien sûr de mes paroles. Pour me dissuader d’essayer de revenir, on me secoua un peu au moment des formalités de police avant de prendre l’avion. Ce fut désagréable, mais sans gravité.

Cheikh Anta Diop est mort comme plupart de ses camarades, mes amis. Senghor a été statufié et son grand rival oublié.  Mes vingt ans se sont enfuis beaucoup trop vite. Rien, absolument rien de ce que nous espérions ne s’est produit ni au Sénégal ni en France. Le palais de justice de Dakar abandonné, est une des grandes nécropoles contemporaines nous dit Libération. Nécropole qui n’abrite pas seulement des archives piétinées. Y traînent aussi quelques fantômes, des illusions dissipées, des espérances disparues, et le souvenir de jours de bonheur. Et qui sait, et ce serait logique, dans un coin sous une pile de papiers, un soutien-gorge de dentelle rose.

*Photo: wikicommons.

Coran mode d’emploi

204
coran sunnisme arabie saoudite chiisme

Admettons.

Mais qui pourrait me dire ce qu’est l’islam ?

Je ne veux pas savoir ce que ce n’est pas.

Je voudrais savoir ce que c’est.

Est-ce que les islamistes citent des fausses sourates issues d’un faux Coran ?

Inventent-ils des hadiths ?

Est-ce qu’un musulman pieux se nourrit du même livre que l’islamiste assassin ?

Si c’est le cas, peut-on se contenter de dire que le Coran c’est comme la choucroute, ça ne réussit pas à tout le monde ?

 

Ce n’est pas ça l’Islam ?

Moi je veux bien, je n’y connais rien.

À vrai dire, les textes religieux n’ont pas une grande importance pour moi.

Seuls les agissements qu’ils produisent aujourd’hui en ont.

Les religions en 2015  sont ce que les gens qui s’en réclament en font.

Or en 2015,  un certain nombre de « Ce n’est pas ça l’Islam » se réclament du Coran et  produisent des horreurs en l’appliquant à la lettre. Ils citent le Coran. Et leurs citations se trouvent effectivement dans le Coran.[access capability= »lire_inedits »]

 

Alors ce n’est pas ça l’islam ?

Ces passages seraient donc la trace historique de mœurs barbares et passées, condamnées aujourd’hui en raison de notre évolution morale, à l’épreuve des siècles ?

Non.

Ces passages sont aussi le Coran. Qui, étant un texte révélé, est à prendre dans son entier sans qu’un seul de ses mots puisse être supprimé.

Si rien ne peut en être retiré, c’est bien que l’islam, c’est aussi « ça ».

Si personne, dans le monde musulman, n’invoquait ces passages pour justifier sa conduite, je comprendrais que le Coran reste tel quel, témoignage d’une période historique dans sa globalité et guide spirituel de ceux qui en ont envie pour les parties acceptables en 2015.

Mais il s’avère que depuis le 7eme siècle,  il y a toujours eu des musulmans pour s’accaparer les pires passages et prétendre que leur conduite était dictée par la parole du prophète.

Il s’avère que Sunnites et Chiites s’entretuent sans relâche depuis la disparition du prophète, parce que ses descendants se sont entretués à l’époque pour hériter du gâteau.

Il s’avère que Sunnites et Chiites lisent le même livre : le Coran. Et que depuis 1400 ans cela ne les empêche pas de se haïr et de se massacrer. (90% des musulmans tués dans le monde le sont par d’autres musulmans)

 

Qui décide de ce qu’est l’Islam ?

Personne.  Pas de hiérarchie dans le Sunnisme.

Des savants, des exégètes. Qui expliquent, commentent et sont suivis. Ou pas.

Toutes sortes de voies sont donc tracées.

Et qu’elles soient sages ou immondes, elles sont toujours l’Islam.

Un musulman pourra toujours dire « ce n’est pas ça MON islam.

Mais personne ne peut dire : ce n’est pas ça l’Islam.

 

Car le mode d’emploi ne pouvant être remis en cause, il permet à ceux qui veulent le suivre à la lettre de tuer « dans les règles ».

Et le jour où les mêmes décrètent qu’au nom de leur mode d’emploi, l’humanité entière doit se comporter comme ils ont compris le Coran, ce problème  n’est plus seulement celui des musulmans.

C’est le problème de l’humanité entière. Qui fera l’amalgame par pure logique. Parce qu’il n’est question que d’un seul livre. Avec les mêmes mots, avec la même proportion d’horreurs.

Parce qu’à chaque bombe qui déchiquète des innocents sans couleur, sans religion, sans sexe,  ce sont les mêmes passages du même mode d’emploi qui sont mis en avant.

Parce qu’à chaque  Juif torturé, exécuté, en France ou en Belgique, ce n’est pas ça l’Islam. Mais c’est pourtant dans le mode d’emploi, car tout de même, les juifs, ces porcs et ces singes, tels qu’ils sont définis dans le Coran…

À chaque femme lapidée, chaque fillette violée, chaque homosexuel pendu reviennent les mêmes mantras : ce sont des fous, ce n’est pas ça l’islam.

C’est aussi ça l’islam.

C’est marqué dans le mode d’emploi !

 

Comment faire, donc, pour que les musulmans ne soient pas amalgamés à ces horreurs ?

En réalité, très peu de gens font l’amalgame entre Islam et Islamisme.

Et au regard de la montée de la violence islamique c’est même un véritable miracle.

Mais il est plus que temps que le monde musulman passe de la défensive (Ce n’est pas ça…) à l’introspection. (Pourquoi ça produit ça ?)

 

Car le ver est dans le fruit.

Car il n’est plus crédible de nous vanter une religion de paix et de tolérance jusqu’au ridicule alors que les pays musulmans sont le mètre-étalon de l’intolérance et les islamistes qui citent textuellement le livre commun à tous les Musulmans, celui de la barbarie.

 

Il n’y a aucun amalgame.

Il y a un constat.

Celui de la violence barbare de ceux qui se servent du mode d’emploi en ayant le mauvais goût de lire aussi ce qui n’a plus cours mais qui ne peut être retiré car on ne peut rien retirer.

Celui d’une régression des sociétés musulmanes vers l’obscurantisme, le dogmatisme,  le rigorisme.

 

L’islam est beaucoup de choses différentes. Et il y a un silence assourdissant de l’Oumma concernant celles qui sont inacceptables.

Les intellectuels musulmans qui se risquent à le rompre sont au mieux isolés, le plus souvent menacés.

 

Et pendant ce temps-la,  nous pactisons avec l’Arabie Saoudite !

Pas d’amalgame ? Vous connaissez  Fernandel, « Félicie Aussi » ?

Pour Blasphème, homosexualité, acte de trahison et meurtre, l’Etat Islamique condamne les « coupables » à mort.

Alors que l’Arabie Saoudite… aussi

Pour adultère si t’es marié, L’EI condamne les coupable a mort par lapidation,

Alors que l’Arabie Saoudite… aussi

Pour adultère si t’es pas marié, c’est seulement 100 coups de fouet,

Alors qu’en Arabie Saoudite… aussi

Si t’es chopé à voler, ce sera la main droite coupée

Alors qu’en  Arabie Saoudite… aussi.

Vol en bande l’EI coupe la main et le pied

Alors que l’Arabie Saoudite aussi.

 

Comment vendre des Rafales et en avoir en prime des gratuites au Bataclan ?

Est-ce que finalement toute la question ne serait pas là ?

 

La semaine prochaine, nous verrons le Chiisme, ses merveilleux attentats, en 1983 par exemple sur le Drakkar. Chiisme dont l’Iran est la tête de pont inchangée depuis cette période.  Je ne voudrais pas que vous fassiez bêtement l’amalgame avec le Sunnisme, ignorants que vous êtes ![/access]

*Photo: wikimedia.

Corse: Fora Basta! Basta Fora!

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corse ecole simeoni

corse ecole simeoni

Les îles sont des organismes plus sensibles que les continents, parce que ce sont des espaces confinés, limités. Des siècles durant, la Corse a tenté — en vain d’ailleurs — de se protéger de toutes les invasions, Shardanes, Grecs, Romains, Arabes (aux VIIIème-IXème siècles), Italiens divers, Français enfin — sans oublier les touristes : de sacrés mélanges génétiques ! En témoignent les tours génoises construites au XVIème siècle pour signaler l’arrivée des barbaresques, qui venaient opérer des razzias sur l’île. En témoignent la rareté des ports, et la façon dont les villages sont systématiquement planqués derrière les premières collines. En témoignent les plasticages de clubs de vacances et de résidences secondaires dans les années flamboyantes de l’indépendantisme.

En témoignent enfin tous les sigles du refus : I Francesi Fora — raccourci en un graf énigmatique pour les pinzuti, IFF. A droga basta — une succursale anti-drogue et pratiquement anti-immigrés de certains partis indépendantistes dans les années 1990. Et maintenant, Arabi fora. Pff…
Fora, c’est « dehors ». Comme si le corps îlien se défendait contre des espèces invasives — toujours en vain. Parce que des Français, des Arabes et de la drogue, on en trouve ici autant qu’ailleurs.
Oui, en vain. En fait, les Corses se sont construits une identité en empruntant à tous les envahisseurs — à commencer par le Maure de leur drapeau, ou le vieux toscan qui sert de base à la langue corse.
Alors, ce ne sont pas quelques poignées de manifestants (600 personnes, c’est 1% d’Ajaccio) qui y changeront quoi que ce soit. D’ailleurs, ce n’est pas nouveau. En 1985, une ancienne résistante et ancienne déportée, Natale Francescini, avait fondé Avà basta, le premier mouvement antiraciste corse — peu suspect de boboïsme, comme on ne disait pas encore, ni de complicité avec l’Etat français.
La Corse serait-elle alors le laboratoire de ce qui pourrait se passer ailleurs ? Ma foi, le FN n’a pas fait 10% au second tour des Régionales, le PS dépasse difficilement 3%, les Radicaux de Gauche (qui ça ?) qui partout ailleurs tiennent leurs congrès dans des cabines téléphoniques tiennent presque le haut du pavé, et les Autonomico-Indépendantistes sont arrivés en tête — alors que la Bretagne a oublié depuis longtemps le FLB et se vautre dans les draps de Le Drian.
Ce qui en revanche est commun à l’île et au continent, c’est le chômage des jeunes, l’absence de structures économiques vivaces, à part dans l’industrie très saisonnière et de plus en plus courte du tourisme, c’est l’éternel retour des mêmes têtes en haut de l’exécutif, membres délégués de clans inamovibles. Les Autonomistes ne sont pas arrivés en tête par hasard, ils sont implantés depuis longtemps, Gilles Simeoni, fils d’Edmond, a conquis la mairie de Bastia sans jouer aucun refrain anti-immigration ; n’empêche qu’une partie du vote qui s’est reporté sur lui ou sur Talamoni (et il y aurait à en dire sur Talamoni) est aussi un vote d’exaspération — cette exaspération nationale que le gouvernement ne veut pas entendre, l’exaspération de la France « périphérique » — et la Corse, puissamment excentrée, est très périphérique — tout comme les Antilles, qui lui disputent chaque année le record du nombre d’assassinats jamais résolus.
Alors aucun coup de menton et aucun coup de gueule ne résoudront rien dans l’île. Ce qu’il faut, c’est donner du travail, donner des raisons de rester au pays avec d’autres perspectives que de faire des cartons sur les copains, former inlassablement à l’école, au collège, au lycée. La création de l’université de Corse, dans les années 1980 (et c’est quelqu’un que je connais bien qui y a consacré son énergie) s’est faite contre le souhait de la classe politique traditionnelle, qui au même moment soutenait un collectif baptisé Francia qui se plaisait à interdire les concerts de I Muvrini, à Cargèse et ailleurs (ça, c’est un trait caractéristique des Corses : ils ont une longue mémoire, et le culte des morts). Mais qui nous débarrassera de ces politiques-là, adeptes de ce qu’on appelle a pulitichella, la politique politicienne et magouilleuse ?
En tout cas, le gouvernement ferait bien de se méfier, et de trouver les responsables des agressions de pompiers — vénérés, dans une île qui s’embrase en chaque fin d’été. Sinon, qui peut prédire ce qui se passera, dans un pays où il y a au moins autant d’armes à feu que d’habitants, et où les jeunes sont élevés dans la religion du « calibre » ?
Mais peut-être faudrait-il leur rappeler que Pascal Paoli, qu’ils adorent mais connaissent mal, était avant tout un homme des Lumières… Une question d’éducation, tout ça.

*Photo: © AFP YANNICK GRAZIANI.

Plaidoyer pour les Corses

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corse simeoni talamoni republique

corse simeoni talamoni republique

Il ne fait pas bon être corse en cette fin d’année. Depuis le 13 décembre, se sont multipliés les prises à partie, les amalgames et les injures. La presse et les réseaux sociaux se déchaînent contre ces gens sans foi ni loi élisant des «indépendantistes » à la tête de leur collectivité territoriale avant de se lancer dans d’impardonnables ratonnades. Il faut dire que les Corses ont fait fort en votant au second tour à 23 % des inscrits pour une liste «autonomiste» ayant fusionné avec des «indépendantistes» qui avaient réuni 4,5% des inscrits au premier tour de scrutin… Quelle horreur ! Les républicains des deux rives se sont à nouveau réunis, renforcés par une bien-pensance hétéroclite, pour sonner le tocsin.  Et sûr de son coup, l’histrion Talamoni, devenu Président de l’assemblée, a prononcé son discours d’intronisation dans le patois toscan qu’il appelle « la langue corse ».

Provocation réussie puisque les insultes ont redoublé. De Guaino et Chevènement, en passant par Alain Juppé rappelant d’un tweet lapidaire l’article 2 de la Constitution sur le français, langue de la République. De la part de quelqu’un qui depuis plus de trente ans a organisé et soutenu toutes les combines visant à démanteler la souveraineté française au profit de la bureaucratie européenne, cela témoigne d’un certain culot.

Dans le concert de protestations contre les indépendantistes corses, on peut distinguer deux lignes. Un premier courant soutient que l’État doit intervenir contre les agissements de cette liste d’extrême droite et restaurer son autorité. D’autres, prônent « le largage » et souhaitent souhaite qu’on se débarrasse de tous ces voyous paresseux, xénophobes amateurs de beurre et d’argent du beurre.

Première remarque : si les autonomistes l’ont emporté à une majorité très relative, c’est du fait de l’usure et de la dispersion du système clanique. Autrement dit, à la régulière. Ajoutons que « l’insécurité culturelle » (C. Guilluy) et la crise économique existent aussi en Corse où, au moins, on n’a pas massivement voté Front national.  Le président de l’exécutif est Gilles Simeoni, élu maire de Bastia tout aussi régulièrement en 2014, autonomiste conséquent dont on ne sache pas qu’il ait mis sa ville à feu et à sang. Rappelons que la collectivité territoriale corse, au contraire des régions métropolitaines, fonctionne de façon démocratique avec une séparation de l’exécutif et du législatif. Le pouvoir de Talamoni sur son assemblée est le même que celui de Bartolone sur la sienne, c’est-à-dire pas grand-chose.

Le risque de séparatisme est assez ténu puisque les revendications actuelles portent en général sur des mesures déjà largement utilisées par d’autres pays de l’UE comme l’Espagne. La co-officialité de la langue corse est un colifichet, tous les Corses parlent très bien le français, mais aussi souvent le corse entre eux, quand ils n’ont pas envie qu’on les comprenne. Henri Guaino et beaucoup d’autres ont tonné contre la proposition de réserver la possibilité d’acquisition immobilière aux résidents sur l’île de plus de cinq ans. Chargé de l’étude juridico-économique de la question, et ayant conclu à cette nécessité, je me crois assez bien placé pour dire que c’était la meilleure solution pour éviter une spéculation-blanchiment souvent d’origine mafieuse qui aurait entraîné une flambée des prix et la destruction des merveilles du littoral corse. Cette solution a enfin l’avantage de permettre à la majorité des Corses qui le souhaitent d’accéder à la propriété. Mais pour les républicains intégristes, il vaut mieux laisser l’argent sale recommencer le désastre de la Côte d’Azur.

Le Corse-bashing battait son plein lorsqu’est arrivée la divine surprise du 26 décembre. Je vais immédiatement prendre la précaution de dire que les ratonnades ou les tentatives de ratonnades du 26 et des jours suivants sont intolérables. Elles ont été immédiatement et très vigoureusement condamnées par tous les responsables corses, y compris Siméoni et Talamoni. Mais alors, quelle clameur ! Des mosquées profanées (comme des églises aussi) il y en a assez régulièrement, tout comme des cimetières et d’autres édifices religieux, un tel acte est complètement lamentable et malheureusement révélateur, mais ne provoque jamais un tel tollé. Cette fois, tout le monde s’y est mis, dirigeants politiques nationaux, médias, réseaux sociaux.

Avec comme d’habitude une information à caractère unilatéral. Les incidents de la nuit de Noël et l’embuscade tendue à des pompiers volontaires en intervention n’ont pas provoqué, en dehors de Corse Matin, le moindre écho. C’est seulement quand la manifestation de protestation a dégénéré que médias et politiques ont réagi. Il a fallu attendre pour avoir des détails sur la gravité de l’agression des pompiers. Répétons que ces événements ne peuvent en rien justifier la réaction des racistes bas du front. Mais il faut peut-être rappeler que dans une région comme la Corse, les pompiers bénéficient d’une grande affection, souvent d’ailleurs parce qu’il y en a dans toutes les familles, et en Corse la famille, elle est large et sacrée…

Par ailleurs, les fêtes catholiques y sont encore très importantes, et traiter de «sale corses de merde» ceux qui sacrifient leur nuit de Noël pour protéger la population, c’est plus qu’une profanation. Les habitants savent très bien que sur le continent, le nombre des attaques de pompiers en intervention est considérable (1600 par an !) et qu’elles ne font l’objet d’aucune répression. Le spectacle très inquiétant de la dérive en mode 9-3 de la fameuse « cité de l’empereur » suffit alors à faire sortir du bois quelques identitaires imbéciles comme on en trouve malheureusement partout.

L’unanimisme à se passer les nerfs sur les Corses a donc quelque chose de très gênant.Les mêmes causes produisant les mêmes effets, des phénomènes identiques et peut-être plus graves peuvent se passer à tout moment. Essentialiser les Corses comme on le fait relève, qu’on le veuille ou non, d’une certaine forme de racisme très déplaisant.

Et s’il ne doit pas exister dans la République de « peuple » corse, il y a une identité, une culture, et une langue qui font des Corses une population spécifique. Ces derniers ont la chance d’habiter un des plus beaux endroits du monde qui fut très pauvre et où la vie n’a pas toujours été facile. Ils sont encore attachés à des valeurs anciennes comme la famille, l’amitié, la parole et l’hospitalité, savent faire la cuisine comme personne, et la fête quand il faut. Certes, certains entretiennent des rapports parfois élastiques avec la règle et peuvent se montrer très cons. Mais la République devrait se rappeler que l’île nous a donné un empereur, et que ses habitants ne lui ont jamais manqué quand elle les a appelés.

J’ai vu circuler un texte reprochant aux Corses d’avoir soi-disant oublié leur libération en 1943 par des goumiers marocains. J’ajoute qu’il n’y avait pas que des goumiers, mais aussi mon père. J’ajoute encore que les Corses étaient nombreux dans la France Libre ainsi que dans la Résistance. Avec au premier rang Danielle Casanova, communiste morte à Auschwitz. Et j’ajoute enfin que la Corse est la région française qui a protégé le plus de juifs pendant la guerre. Et qu’en Israël on l’appelle « l’île des Justes ».

Alors, amis Corses, soyez sympas, ne vous formalisez pas, on vous aime. Les choses vont se calmer et vous saurez mettre au pas les imbéciles.

*Photo: © AFP YANNICK GRAZIANI.

Le diable au coin de la rue

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diable tiodor rosic robe

diable tiodor rosic robe

Une femme appelle la police pour signaler la mort de sa vieille voisine et se pend au moment où les inspecteurs arrivent. Est-ce la mort que Milena croisait tous les matins dans son miroir ou au supermarché ?

Est-ce la mort qui joue à la flûte une fugue que Nestor le recteur du conservatoire est seul à entendre ? Après sept nuits sans sommeil, il poursuit et rattrape le soliste: lui-même, baignant dans son sang.

Et que dire du chat noir recueilli par un standardiste et devenu l’idole tyrannique des milieux branchés de Belgrade, sinon que le Diable en personne loge en son sein ?

Introduire le bizarre dans la normalité est la vocation du genre fantastique: plus le bizarre est ténu, plus il est terrifiant. Ici, c’est une étrangeté brutale, à peine esquissée et surtout pas questionnée, moins encore expliquée, qui fait irruption dans le monde de tous les jours, et parfois dans la normalité à marche forcée du soviétisme.

On connaissait sur ce point les récits de goulag, de résistance plus ou moins active, d’exactions, d’exécutions et d’exils, on explore peu les limites de la standardisation des esprits. Dans l’Histoire comme dans la tête des hommes, le couvercle de la cocotte tremblote, est à deux doigts de tout faire sauter, mais reste finalement en place.

L’auteur n’en dira pas plus, la nouvelle s’achève. De quoi a-t-il été témoin, d’où parle-t-il, comment fait-il pour être toujours au bon endroit au bon moment ? Mystère, crime parfait de l’écrivain. Le lecteur est condamné à ne pouvoir suivre aucun des personnages dans l’abîme soudain béant sous ses pieds et son plancher grinçant. Quelle que soit la lucarne à travers laquelle il nous est donné d’observer la scène et son basculement dans l’irréel, elle rétrécit et se referme, nous laissant pour dernière image celle d’un être damné emportant son secret dans un autre monde. Il ne nous reste qu’à prier pour croiser nous aussi le diable au coin de la rue et le percer à jour.

À moins qu’il ne soit même pas nécessaire d’arpenter les rues ou les manoirs hantés. L’équilibre de Vasilije, mari violent et alcoolique, banal jusqu’à l’os, vacille imperceptiblement: « Il s’arrêtait à la buvette Prokupac, sirotait un brandy, supportait l’Étoile rouge, marmonnait des chansons dans sa barbe, et de temps à autre, sans rime ni raison, riait tout seul. ». Plus tard dans la nuit, surgissant d’un tas d’ordures sous la forme d’un chien pour mordre sa femme au sang, il se donne à lui-même des raisons de rire.

Et si tout cela ne se passait que dans nos têtes ? À bien y réfléchir, l’infanticide mis en scène dans « L’Enfantement » est commis par une épouvantable tarentule, ou le motif psychanalytique universel de la mauvaise mère.

Fonctionnaires sadiques, vieilles cocottes, voisins indiscrets, filles de joie parricides, cette galerie de portraits est une tératologie humaine; le mal s’y loge si profond que l’on n’y distingue plus les hommes des bêtes.

La Robe de Madame Kilibarda de Tiodor Rosic, traduit du serbe par Alain Cappon – Serge Safran Éditeur.

La robe de madame Kilibarda

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*Photo: Deviant art.

Divagations philosophiques

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freud wittgenstein comte sponville

freud wittgenstein comte sponville

1. N’AIE SURTOUT PAS HONTE DE DIRE DES ABSURDITÉS!

J’ai demandé à mon ami André Comte-Sponville pourquoi il s’était progressivement éloigné de Spinoza.

Il m’a répondu : « D’une part, parce que je pouvais de moins en moins assumer son dogmatisme (l’idée de démonstration philosophique est pour moi une contradiction dans les termes : cela relativise la portée de l’Éthique), d’autre part parce qu’il me semblait sous-estimer la dimension de tragique – de finitude, d’échec, de souffrance – de la condition humaine. » Disons que Montaigne l’a emporté sur Spinoza d’un point de vue théorique, comme Pascal d’un point de vue pratique ou existentiel.

André Comte-Sponville rejoint sur ce point Cioran qui affirmait que la chose la plus difficile est de faire une expérience philosophique profonde et de la formuler sans avoir recours au jargon d’école, lequel représente une solution de facilité, un escamotage et presque une imposture.

Encore plus radical, Ludwig Wittgenstein était hanté par l’idée qu’il ne servait à rien, mais alors strictement à rien, d’être le plus subtil des penseurs si l’on n’était même pas un homme.[access capability= »lire_inedits »] Toute son existence, et Dieu sait si elle fut tumultueuse, il chercha à comprendre ce que cela signifiait : être un homme. Il l’a résumé en un mot : respect face à la folie. Respect de sa propre folie. Respect de la folie de l’autre. Il répétait volontiers cette phrase : « N’aie surtout pas honte de dire des absurdités ! Tu dois seulement être attentif à ta propre absurdité. »

Quant à Nietzsche, quand on lui demandait s’il était un philosophe, il répondait d’un air las « Mais que m’importe ! » – ou plus précisément en allemand : « Aber was liegt daran… ! » Avec Schopenhauer, il considérait que lire beaucoup représentait un poids pour l’esprit, lui enlevant toute souplesse. Il se félicitait d’avoir une vue fragile : elle l’obligeait à penser par lui-même.

2. DIS-MOI QUI JE SUIS…

« Il y a deux hommes en chacun de nous, et le vrai, c’est l’autre », écrit Samuel Brussell dans Dis-moi qui je suis, question qu’il posa à sa mère et qui, bien sûr, est insoluble : trop de personnages se bousculent en nous avant que nous nous résignions à adopter celui qui occupa le premier rôle dans la comédie sociale. En se gardant d’oublier que d’autres moi sont tapis dans le recoin de notre être.

Samuel Brussell s’est livré à ce jeu passionnant qui consiste à partir à leur recherche, c’est-à-dire à ressusciter celui qu’il aurait pu être s’il n’avait été Samuel Brussell, éditeur de Samuel Johnson entre autres, et écrivain, né à Haïfa en 1956, découvrant avec stupeur et émerveillement le Paris des années 1960. Le colonialisme est alors encore un sujet de débat : il le défend en arguant qu’il a quelque chose de louable par la culture qu’il porte en lui, culture qui est un ferment corrupteur des sociétés tribales. Cet esprit libre qui, de surcroît, est sensible dans son écriture à la beauté du doute, ne pouvait manquer de se lier à Jean Eustache et à Raymond Queneau qu’il portraiture délicatement.

Ce retour aux sources d’un moi qui s’effiloche a été écrit dans le plus parfait désordre – et c’est ainsi qu’il faut le lire. Rien n’est plus absurde ni lassant, en philosophie comme en littérature, que la cohérence. Quelle calamité d’être pris au piège d’une identité ou d’un système de pensée ! Dans la nuit noire du hasard, nous ne croisons que les fantômes de ceux que nous aurions voulu être. Et, comme un enfant dans l’obscurité qui chantonne pour conjurer son angoisse, nous supplions notre mère de répondre à la question « Dis-moi qui je suis » sans soupçonner que, si elle nous a mis au monde, c’est précisément parce qu’elle l’ignorait elle-même.

3. QUAND SERGE KOSTER DÉLIRE…

Il était déjà tard. Je m’en voulais de ne pas avoir pris de nouvelles de mon ami Serge. Il avait subi une opération délicate sur une partie de son corps que l’on préfère savoir épargnée. Je l’avais trouvé très affaibli lors de nos dernières rencontres au Flore, le vendredi après-midi, as usual. Je craignais pour sa vie. Ou, pire encore, de ne plus jamais le retrouver tel que je l’avais connu et aimé : goguenard, sarcastique, caustique. Et fidèle aux arcanes de la langue française qu’il maîtrisait mieux que quiconque. Je ne supporte pas de savoir mes proches diminués. La mort me semble encore préférable…

Bref, en composant son numéro, j’étais inquiet. Il décrocha rapidement. Non sans emphase et avec une voix d’outre-tombe, je me présentai :

— El Jaccardo veut avoir de vos nouvelles, cher ami.

Un long silence s’ensuivit. Et sur un ton que je ne lui connaissais pas, j’entendis :

— Tu es mon père ?

Croyant qu’il plaisantait, je répondis :

— Bien sûr !

Il dit alors ceci qui me plongea dans un abîme de perplexité :

— Tu viens pour m’assassiner ? Tu veux me tuer…

Je compris alors que quelque chose ne tournait pas rond. Il délirait. Il me prenait pour son père, mort il y a des décennies, mais toujours présent en lui, tant il est difficile de se débarrasser du cadavre de nos géniteurs qui gigotent encore dans notre inconscient.

Je tentai, en pure perte, de lui faire entendre que son ami Orlando était au bout du fil. Mais c’est son père qu’il réclamait. Et c’est son père qui devait lui porter le coup fatal. Je raccrochai finalement. Et me souvins que j’étais entré une nuit dans la chambre à coucher de ma mère malade en hurlant « Je suis la Mort ! » Décidément, nous entretenons de drôles de rapports avec nos géniteurs. Pour en savoir plus, prenez rendez-vous au 19 Berggasse, à Vienne, chez mon illustre prédécesseur : Sigmund Freud. Et n’oubliez pas ce que Montaigne a dit à Serge Koster : « Avec les morts nous gagnons à rester tout ouïe : ils ont beaucoup à nous dire. »

Mais sommes-nous certains de vouloir les entendre ?[/access]

*Image: wikicommons.

L’amour made in USA

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nehring amour americaine

nehring amour americaine

Le ministère des droits des femmes vient de lancer, sous le slogan « Stop, ça suffit », une campagne de communication (pardon : de « sensibilisation ») contre le harcèlement sexuel dans les transports en commun. La secrétaire d’Etat aux droits des femmes, Pascale Boistard, interrogée le 9 novembre sur France Inter, explique ainsi, en évoquant d’ailleurs moins le harcèlement dans les transports que le harcèlement de rue en général : « Quand vous voyez une personne que vous interpellez […], si vous voyez que la personne ne vous répond pas, que vous ré-insistez sur une autre phrase et qu’elle vous dit non, ben non, c’est non, en fait. Non, c’est pas peut-être, ou pourquoi pas ». Constatation de bon sens, dont il est navrant de songer que des goujats restent incapables de la comprendre, aujourd’hui, en 2015. La drague, oui, le compliment, oui, l’insistance, la répétition pesante, a fortiori le passage à l’acte, évidemment pas. Non, c’est non.

En Californie, le législateur a franchi un pas supplémentaire et renversé la formule : yes means yes. C’est ce qu’explique Cristina Nehring dans L’amour à l’américaine, un recueil d’essais sur la conception moderne du harcèlement sexuel, du viol et des rapports entre sexes dans la société en général et sur les campus en particulier. Yes means yes signifie qu’une relation physique n’est légale qu’à condition que les partenaires aient échangé préalablement un consentement express à chaque étape de leur rapport, du premier baiser à l’ultime coup de rein. Autrement dit, avant d’embrasser la jeune fille pour qui bat son cœur, un étudiant doit l’interroger soigneusement et obtenir d’elle un « oui » en bonne et due forme, prononcé à haute et intelligible voix. Idem s’il envisage d’ajouter une caresse à son baiser ; et ainsi de suite, sans que le langoureux abandon de sa partenaire ni ses soupirs évocatoires puissent être interprétés comme des accords tacites. « L’absence de protestation ou de résistance ne signifie pas le consentement. Le consentement explicite doit se poursuivre tout au long de l’activité sexuelle et peut être révoqué à n’importe quel moment ». Faute de consentement explicite, l’acte est assimilable à un viol. Donc, pour se prémunir contre les mauvaises surprises, le plus sûr consiste à faire signer une décharge. Comme le résume Cristina Nehring avec ironie : « Est-ce que je peux t’embrasser ? (Signez ici) ».

Les rapports amoureux entre étudiants et professeurs, quant à eux, sont forcément regardés comme entachés d’une violence intrinsèque et assimilés à du harcèlement, quel que soit l’avis des intéressés. Pour les théoriciens du harcèlement, en effet, le « différentiel de pouvoir » (sic) entre étudiant et professeur empêche par définition le premier de consentir réellement à sa relation avec le second. Ainsi, pour eux, « un chargé de TD non seulement ne devrait pas, mais est incapable de consentir à une union avec jeune professeur ».

L’auteur en témoigne : le prof avec qui elle a eu une aventure quand elle était en troisième cycle, dénoncé par un tiers, a été poursuivi pour harcèlement, alors qu’elle était éprise de lui et qu’elle n’avait évidemment rien demandé ! « Peu importe que je ne me sois senti en aucune façon harcelée par lui. Cela n’intéressait personne. Mon point de vue sur le sujet était jugé “hors de propos” ». Le féminisme ancien, défenseur de l’égalité entre les sexes, dégénère en puritanisme victimaire, niant la capacité des jeunes femmes (ou des jeunes hommes, pour les relations avec un professeur féminin) à consentir librement ; ce qui revient, au fond, à les assimiler à des majeurs sous tutelle.

À lire Cristina Nehring, ces intrusions dans la vie intime débouchent dans les campus sur un climat de suspicion digne d’une contre-utopie orwellienne, chacun marchant sur des œufs, par crainte du faux pas. Donner du dear à un étudiant est hautement risqué. « Un regard, un compliment, un mot d’esprit » peuvent avoir des conséquences effroyables. Les exemples de règlements qu’elle cite par sont à peine croyables. A Harvard, on interdit toute « attention personnelle » entre profs et étudiants. Wellesley condamne les « invitations sociales inappropriées ». L’Université d’Antioch réprouve les mots qui « insistent sur le genre » ainsi que les « commentaires déplacés » – sans autre précision. Des « inspecteurs du harcèlement sexuel » (sexual harassment officers) circulent dans les facs avec des brochures et proposent leur aide aux victimes. Certains auteurs ont établi des typologies de professeurs dangereux, comme The Lecherous Professor (« Le professeur libidineux ») de Billie Dziech et Linda Wiener (1984), ouvrage qui distingue le prof « ouvertement harceleur », reconnaissable au fait qu’il s’habille alternativement « de manière trop formelle et trop décontractée », et le harceleur « discret », qui s’habille « de manière classique » et « adhère souvent aux stéréotypes académiques »…

Cette « police des sentiments », explique Nehring, a tué le romantisme et abouti à la judiciarisation complète de l’intimité, en enserrant les relations humaines dans un corset comparable à celui d’un contrat d’affaires. « C’est d’autant plus dommage, note-t-elle, que la plus extraordinaire vertu de la vie érotique est précisément de ne pas ressembler à la vue verbale : si nous devons toujours le faire précéder d’un discours, nous supprimons purement et simplement l’irremplaçable révélation du contact physique ».

Vif, édifiant, son petit livre – moins de 100 pages, comme tous ceux de la collection Premier Parallèle – recèle des réflexions intéressantes sur l’expansion simultanée de la police amoureuse et de la pornographie (ce qu’on comprime d’un côté ressort de l’autre, dévié jusqu’à l’exubérance), sur les contradictions des théoriciens du harcèlement, sur le rôle de la séduction dans la relation pédagogique ou sur le pain bénit que cette situation représente pour les romanciers, de Philip Roth à Tim O’Brien. On regrette juste qu’elle ne s’interroge pas sur les éventuelles racines protestantes de ce puritanisme (mais peut-être est-ce une fausse piste ?), et que deux ou trois fautes de syntaxe gênent la lecture de la version française. Pour le reste, on referme le livre en songeant qu’il fait bon vivre en France, loin d’un tel climat.

En s’inquiétant, toutefois, que la règle si raisonnable et si nécessaire du « non, c’est non » réaffirmée ces jours-ci s’aligne, un jour, sur le modèle américain du « oui, c’est oui ».

L’amour à l’américaine de Cristina Nehring (traduit de l’anglais par Amélie Petit, Premier Parallèle, 2015)

L'Amour à l'américaine. Une nouvelle police des sentiments

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*Photo: James Vaughan.

Fantastiques gravures

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dore redon moreau goya

dore redon moreau goya

On emploie souvent le mot « romantisme » pour qualifier l’art du début du xixe, en France. En réalité, notre pays, à cette période, est loin d’être aussi romantique qu’on pourrait le croire. Au contraire, on a l’impression d’avoir affaire en grande partie à un désert néoclassique. Il y a certes des exceptions, mais dans l’ensemble, le culte de la raison, l’exaltation des vertus civiques et militaires l’emportent largement sur la fantaisie et l’imagination. On peint plat, lisse et moral. Les nouvelles élites issues de la Révolution et de l’Empire font souvent preuve d’un goût à la Bokassa, tourné vers le clinquant et le monumental. Bref, c’est mal parti.

L’estampe est une échappatoire parce qu’elle relève de la sphère privée. On n’a pas encore l’habitude d’encadrer les gravures. Les estampes restent dans des livres et dans des portfolios. On les sort pour soi, un moment. On les regarde juste pour son plaisir. Elles s’adressent à la vie intérieure et au besoin d’imaginaire, comme le feraient un roman ou un recueil de poésie.

Le ferment en matière d’estampe vient de l’étranger. D’Italie arrivent, en effet, les planches de Piranèse, notamment ses prisons, réellement démentes (Carceri d’invenzione). Giambattista Tiepolo livre ses Caprices pleins de bizarrerie et d’invention. En Grande-Bretagne, le Suisse Füssli marque les esprits avec son Cauchemar, diffusé en gravures.

Mais la contribution décisive est celle de Goya (1746-1828).[access capability= »lire_inedits »]
Le maître espagnol suit une évolution artistique très singulière. Au milieu d’une carrière brillante, il est terrassé par une maladie qui le laisse muré dans la surdité. Son tempérament s’assombrit. Il délaisse les grandes commandes et se lance dans des séries d’eaux-fortes où il exprime le fond de sa sensibilité. Tout y passe : tauromachie, angoisses et fantasmes divers, obscurantisme de la société espagnole, horreurs de la guerre, où sombrent tous ses espoirs en les Lumières.

En outre, comme d’autres graveurs avant lui, Goya prend l’habitude de compléter ses images par de courts textes pour en renforcer le message. On a l’impression qu’avec lui se confirme une voie figurative plus sincère que ne l’est bien souvent la grande peinture, une voie qui fait toute sa part à l’imagination et qui agit en synergie avec du texte.

Réfugié à Bordeaux à la fin de sa vie, Goya est à peu près ignoré en France. Cependant, ses estampes commencent à circuler dans des cercles restreints à partir de 1820. Son influence ne cessera de s’accroître. Par la même occasion, on redécouvre de grands ancêtres, tels que Dürer, Rembrandt et Jacques Callot.

L’exposition du Petit Palais propose un florilège de graveurs visionnaires du xixe. La personnalité la plus marquante est sans doute celle de Rodolphe Bresdin (1822-1885). Il s’agit d’un ermite, d’un réfractaire, d’un mystique. Il tient beaucoup à ce qu’on prononce le « s » de son nom. En effet, dans les Pays de la Loire, un bredin signifie un pauvre type et c’est déjà ce que son apparence misérable semble indiquer. Fils de tanneur, tanneur lui-même quelque temps, il vit d’abord à Paris dans des galetas. Puis il part se construire une cabane dans la forêt, en Corrèze. Ensuite, il s’établira à Bordeaux. Un peu plus tard, on le retrouve mort dans une mansarde, à Sèvres.

Cette figure farouche impressionne ses contemporains. Odilon Redon, qui le connaît bien, souligne que Bresdin est « un homme épris de solitude, fuyant le monde, fuyant éperdument sous un ciel sans patrie, dans les angoisses d’un exil sans espoir. » Le fameux critique d’art Champfleury écrit, quant à lui, un roman intitulé Chien-Caillou calqué sur la vie de Bresdin. Le titre de l’ouvrage résulte d’une transcription phonétique de Chingachgook, héros du Dernier des Mohicans, de Fenimore Cooper. Bresdin méprise Champfleury et son succès mondain, mais il assume le sobriquet de Chien-Caillou. Il éprouve une infinie sympathie pour les vaincus. C’est ce qui l’attire dans le personnage de Chingachgook, mais aussi dans celui de Vercingétorix ou encore d’Abd el-Kader. Ce dernier lui fournit d’ailleurs le modèle de son Bon Samaritain, la seule gravure bien commercialisée de son vivant. Nombre de ses autres œuvres sont cédées pour trois fois rien à des brocanteurs qui les revendent au prix fort en les faisant passer pour des authentiques du xviie.

Il faut dire que Bresdin a vraiment l’air d’appartenir à une autre époque. Il n’a pas suivi d’école d’art. Il a juste été initié artisanalement par le graveur Eugène Bléry. Il en restera un peu de naïveté, voire de maladresse, dans certaines de ses compositions. Un point marquant est cependant que Bresdin accroche chez lui une eau-forte originale de Rembrandt. C’est la seule chose de valeur qu’il possède. Il s’agit d’une descente de croix. Bresdin est fasciné par ce tirage. Il admire plus que tout le vieux maître hollandais qui est particulièrement sincère et audacieux dans ses gravures.

Si Bresdin ne s’intéresse pas à son époque, c’est qu’il est poussé par une sombre nostalgie. Il aspire à une sorte d’éternité pauvre dans laquelle les temps anciens perdureraient dans une douce décomposition. Dans ses estampes, tout est enchevêtré, délabré, pourrissant. On y trouve, comme le dit Odilon Redon, des « fouillis de choses étranges où le regard aime à poursuivre mille et mille apparitions ». Végétation envahissante, cieux épais, villes et vaisseaux foisonnants, tout se mêle dans une continuité mystique. Les humains, pointant leurs museaux ici et là, font figure de micromammifères. Le monde selon Bresdin est inextricable. Chaque être y vit petitement, à la façon des saints nichés dans les entrelacs des églises du gothique tardif.

Ses gravures sont souvent de taille réduite, parfois à peine plus grandes que nos cartes d’identité. On dirait qu’il fait exprès de se priver des chances d’être remarqué. Cependant, si on prend le temps de regarder attentivement son travail, on découvre un style très singulier. Le trait est serré et frémissant. Il a vraiment une patte que l’amateur reconnaît et apprécie au premier coup d’œil. Bien que Bresdin n’accède pas à la notoriété de son vivant, il est admiré dans des cercles restreints. Des observateurs tels que Baudelaire, Huysmans et Mallarmé s’enthousiasment pour lui.

Gustave Doré (1832-1883) est presque l’antithèse de Bresdin, tant il a connu un succès planétaire. Il faut reconnaître que cet illustrateur a une imagination hors du commun. Aussi étonnant que cela puisse paraître, on peut le considérer comme un enfant de la BD. Sa vocation doit en effet beaucoup aux planches de Rodolphe Töpffer (1799-1846), inventeur de cet art. Gustave Doré commence dans la même veine que son maître en livrant à la presse des séquences satiriques. Ensuite, il passe à l’illustration de textes littéraires. Sa technique consiste à dessiner directement sur des surfaces en bois dur. Puis des assistants creusent pour traduire au moyen de traits toutes les nuances de son dessin. Il en résulte des sortes de tampons de la même épaisseur que les caractères typographiques et qui peuvent donc être composés avec eux. Ce procédé permet une diffusion à grande échelle.

L’exposition du Petit Palais intègre quelques graveurs étrangers, bien qu’ils soient moins représentés que les Français dans les collections de la BNF. On peut ainsi voir des œuvres de personnalités aussi passionnantes que les Belges James Ensor et Félicien Rops. Mais c’est surtout Max Klinger (1857-1920) qui retient l’attention. Il s’agit sans aucun doute de l’un des artistes les plus puissants et les plus singuliers du XIXe siècle. Peintre, sculpteur, il est surtout un prodigieux graveur. Malheureusement, il est longtemps ignoré en France, à cause de l’hostilité antiallemande. Cependant, le musée de Strasbourg a acquis presque l’intégralité de son œuvre gravé au moment où cette ville était allemande.

On est d’abord frappé par l’élégance de son travail. La gradation des gris, le piqué des aquatintes, la sûreté des tracés, l’audace des compositions, tout donne à ses planches une étrange beauté.

Mais c’est surtout par ses thèmes que cet admirateur de Goya est inégalé. Il excelle en effet dans les discordances et les incongruités. Il se passionne pour les bizarreries de la nature comme pour celles de la société. Il n’hésite pas à représenter de façon très crue les hommes et les femmes de son époque. D’omniprésentes tensions sexuelles se mêlent à ses angoisses morbides. Un érotisme trouble, insidieux et reptilien irrigue son œuvre. Il est habité par cette sorte de quête de la vérité qui exige le droit à l’invraisemblance.

Il faut faire une place à part à Odilon Redon (1840-1916). C’est Bresdin qui l’initie à l’eau-forte dans son atelier, à Bordeaux. Mais, contrairement à ce dernier, Redon est né dans une famille bourgeoise. Sa mère, créole, le fait voyager aux Amériques. Il en garde un besoin d’évasion et de rêve. Il prend très jeune l’habitude de promenades solitaires dans la campagne et en profite pour faire des croquis. Il remporte un premier prix de dessin alors qu’il ne sait pas encore lire. Cependant, il ne suit pas de formation académique, malgré un passage éclair dans l’atelier de Gérôme avec qui il se fâche. Sa formation tiendra à des rencontres déterminantes. Après Bresdin, déjà évoqué, il y a Fantin-Latour qui le sensibilisera à la lithographie. Odilon Redon est un autodidacte. Il en résulte un dessin qui peut paraître parfois un peu simple dans certaines de ses œuvres. Toutefois, il y a une chose sur laquelle il ne transige pas, ce sont les ambitions qu’il assigne à l’art. C’est pourquoi il s’oppose vivement aux impressionnistes dont les scènes de canotage et de pique-nique lui semblent avoir « des voûtes un peu basses ». Redon aspire à un art mystique, fantastique, un art en rapport avec la vie intérieure. Il admire Gustave Moreau et les symbolistes. Il s’imbibe d’Edgar Poe dont il illustre certains ouvrages. La première partie de son œuvre est entièrement en noir et blanc. En noir tout court faudrait-il dire, tant la noirceur est alors la substance de son monde.

En 1913, trois ans avant sa mort, il envoie aux États-Unis, à la fameuse exposition de l’Armory show, une quarantaine d’œuvres sur papier. C’est à cette même exposition que Marcel Duchamp présente son Nu descendant l’escalier qui fit scandale, contribuant grandement à sa notoriété. Une époque se termine, une autre commence.

On aurait pourtant tort de croire que l’estampe fantastique n’a pas de postérité au xxe siècle et de nos jours. Sans doute a-t-elle peu d’incidence sur la modernité et l’art muséal, mais elle a une immense influence sur le développement de figurations populaires telles que l’illustration, la BD, le film d’animation et même le cinéma. On sait par exemple que Walt Disney et Arthur Rackham se sont beaucoup intéressés à Gustave Doré. De même, quand on voit les croquis d’Alan Lee ou de John Howe pour la trilogie du Seigneur des anneaux, on devine toute la filiation avec l’estampe du XIXe.

Il y en a qui ne s’y sont pas trompés, ce sont les jeunes qui visitent l’exposition. Les organisateurs ont en effet remarqué qu’ils manifestaient souvent beaucoup de compréhension et d’enthousiasme. Nourris par leurs films et leurs BD préférés, ils sont comme préparés à apprécier l’univers fantastique de la gravure du XIXe.[/access]

À voir absolument : Fantastique ! L’estampe visionnaire de Goya à Redon, Petit Palais, jusqu’au 17 janvier 2016.

De l’influence d’Isabelle Carré sur les rayons gamma

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isabelle carre theatre atelier

isabelle carre theatre atelier

Un article sur Isabelle Carré pourrait assez naturellement appeler tout un bouquet d’expressions astucieuses du genre : « C’est carrément réussi », « Ne coupons pas les cheveux en quatre… », « Le dernier carré… », c’est même une pente qui pourrait nous emmener à parler de carré d’agneau, de partie carrée, de racine carrée ou encore de carré de dames. Ecartons d’emblée la tentation. Ce serait hors de propos, et dans le cas qui nous intéresse il s’agirait d’ailleurs plutôt d’un brelan.

Isabelle Carré est à l’affiche – jusqu’à la fin du mois janvier au Théâtre de l’Atelier – d’une très belle comédie de l’américain Paul Zindel (1936-2003), qu’elle a également mis en scène, au titre énigmatique et gracieux : De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites. Parce que c’est l’une des premières fois qu’une pièce de ce dramaturge méconnu en hexagone, mais populaire outre-Atlantique, est présentée à Paris ; parce que cette première mise en scène de Carré respire l’intelligence et la sensibilité ; parce que la fable imaginée par Zindel, sous les atours de la comédie, est une brillante réflexion pleine de noirceur sur le ressentiment (lit sur lequel peuvent croitre les marguerites…) ; pour toutes ces raisons, il faut aller voir cette pièce.

Dans son appartement modeste qui semble avoir été dévasté par un typhon (murs au papier peint ravagé, désordre de bouteilles vides, chaos ambiant) Béatrice Hundsdorfer vit avec ses deux filles adolescentes. Ruth, 17 ans, qui – superficielle et apprêtée – aspire surtout à être la plus populaire de son lycée ; et la discrète Mathilda, 13 ans, qui n’a d’autres fantaisie dans la vie que les sciences, et se passionne pour les effets de la radioactivité sur le développement des graines et des plantes. Ce trio, triplette, brelan, appelez-le comme vous voulez, se complète d’un lapin nain (offert à Mathilda par son prof de sciences – un léporidé qu’à l’instar du requin dans Les dents de la mer, on ne voit jamais !) et une vieille dame sénile que Béatrice garde pour 50$ la semaine. En dessous de tout ! Dans cet univers un peu sordide, mais sans misérabilisme (Zindel n’est pas Brecht, et heureusement), ces trois femmes évoluent chacune sur leurs partitions  respectives : la mère, Béatrice, cherche péniblement à joindre les deux bouts, ressassent les échecs de sa vie passée, son divorce, ses rêves de gloire ; Ruth – essentiellement – se met du rouge à lèvres, et Mathilda – la geek introvertie – devient soudain l’égérie du lycée en gagnant un concours scolaire grâce à ses expériences sur « l’influence des rayons gammas sur le comportement, etc. » S’en suivront quelques épisodes psychodramatiques attachants, des accès de rage inopinées d’une sœur sur l’autre, et Béatrice – personnage toujours gouailleur et drôle – finira par montrer son vrai visage désespéré, farouche, sauvage et finalement plutôt cruel.

On ne présente plus Isabelle Carré. Cela fait une vingtaine d’années, depuis son rôle solaire dans La femme défendue de Philippe Harel (1997), qu’elle ballade sa moue espiègle et sa fantaisie lunaire (façon Pierre Richard) dans tout le cinéma français. César 2003 de la meilleure actrice pour Se souvenir des belles choses – où elle incarne une jeune-femme perturbée et farfelue sous la direction de Zabou, elle se distingue aussi en timide pathologique dans Les émotifs anonymes (2010) où elle donne la réplique à Benoît Poelvoorde dans une bacchanale musicale de poche, que les amateurs savent apprécier. On ne présente plus Isabelle Carré. Le soir même de la première (jeudi 17 décembre au soir) elle était aussi sur l’antenne de France 5 pour lire à tous les français un poème de Jean Fauque, La nuit je mens, chanté jadis par Baschung – on en vient à se demander comment fait le théâtre pour parvenir à un tel niveau d’ubiquité, à moins qu’il ne s’agisse de la télévision, grâce à des magnétoscopes. Sinon on l’a vu également chez Alain Resnais, Pascal Bonitzer, Jean-Paul Rappeneau ou encore Diane Kurys. Et déjà au théâtre ! Mais c’est la première fois qu’Isabelle² met en scène.

Et c’est habile. Zindel écrit la pièce dans les années 70, et situe bien naturellement l’action dans son Amérique familière. Isabelle Carré a la finesse de résister à la tentation de toute transposition. Quand Béatrice Hundsdorfer allume la radio c’est du Bob Dylan qui sort du haut-parleur, ou une quelconque soupe disco de confort. Les téléphones en bakélite pèsent 20 kilos. On évoque les fins de mois difficiles en dollars.

Pour conjurer le marasme, pour conjurer la peur de vieillir, Béatrice danse. Joyeuse. Mais lorsque sa fille Mathilda en vient à parler de la notion scientifique de « demi-vie » des atomes, Béatrice y voit une leçon pour sa propre vie. Et de ressasser ad nauseam sa triste morale intime disant que certains sont faits pour parler et d’autres pour écouter. Nous ne sommes pas loin da leçon fameuse du Bon, la brute et le truand de Sergio Leone : « le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent ». Paul Zindel, prix Pulitzer 71 aux USA pour ce petit bijou – qui a aussi écrit un roman avec ce titre délectable : My Darling, My Hamburger – pourrait bien finir par devenir célèbre en France…

Ça arrive même aux meilleurs.

Bon courage, mec. Bon courage Béatrice !

 

De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites. (Théâtre de l’Atelier)

 

Dakar: histoire du Palais de justice abandonné

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dakar senghor anta diop justice

dakar senghor anta diop justice

Je ne lis plus Libération depuis longtemps. La lecture du quotidien de Patrick Drahi piloté par Joffrin, ne suscitant plus qu’un ennui pesant. J’en dis souvent du mal, ce qui n’est pas très charitable et ce d’autant qu’ils viennent de me faire un joli petit cadeau de Noël. Je pense que ce n’était pas le but poursuivi lorsqu’ils ont publié dans la série « Les grandes nécropoles contemporaines » un reportage sur le Palais de justice de Dakar abandonné. Mais la lecture de celui-ci et la vision des photos qui l’accompagnaient ont provoqué une séquence nostalgie, confirmant mon chagrin de la disparition du monde d’avant qui avait entre autres caractéristiques celle d’être celui de mes vingt ans.

Je vais dire pourquoi en quelques lignes pour remercier Libé et qu’ils sachent qu’ils auront eu au moins un lecteur que cela aura touché.

L’histoire se passe en 1977. Léopold Sedar Senghor règne sur le Sénégal depuis l’indépendance. L’intellectuel lettré dont les élites françaises raffolaient, qui s’était approprié sans vergogne le concept de « négritude » dirigeait son pays d’une main de fer. Démocrate approximatif, il avait instauré un régime de parti unique au sein duquel pullulaient les fonctionnaires français. Le ministre de l’intérieur était un français blanc, choisi par Foccart qui faisait peur à tout le monde. Ce qui faisait du Sénégal un maillon paisible de la Francafrique. Plusieurs facteurs incitèrent Senghor à mettre de l’eau dans son vin. Tout d’abord, l’arrivée de la gauche au pouvoir en France devenait possible sinon probable. Une tragédie avait aussi fait un peu de bruit en France et sérieusement écorné l’image de grand intellectuel démocrate francophile à laquelle le président sénégalais tenait tant. Un étudiant normalien brillant très connu à Paris, enfermé avec ses frères dans la forteresse de Gorée pour leurs activités politiques était mort sous la torture. Il était donc urgent de se racheter une conduite. Senghor sollicita pour son parti unique, rebaptisé pour l’occasion « Parti Socialiste », l’adhésion à l’Internationale du même nom. Où il lui fut répondu que l’existence d’un ou deux partis supplémentaires serait plus convenable et faciliterait les choses. Qu’à cela ne tienne, Senghor décréta brutalement que la société sénégalaise était structurée autour de trois grands courants de pensée : socialiste démocratique (le sien), libéral et démocratique, et marxiste-léniniste (!). Et qu’il ne pouvait donc y avoir que deux autres partis, dès lors qu’ils acceptaient un des deux labels restant. Abdoulaye Wade récupéra celui de « libéral et démocratique ». Pour le troisième, dans un pays en grande partie peuplé de musulmans animistes, se prétendre marxiste-léniniste était la voie directe pour des congrès de cabine téléphonique. Qu’à cela ne tienne, un ancien gauchiste, pharmacien de son état, se proposa et on lui offrit une officine se en contrepartie. Circulez, il n’y a plus rien à voir, et de place pour personne d’autre. Cette mascarade convint parfaitement à l’Internationale Socialiste où Senghor, fut accueilli pompeusement.

Mais il y avait aussi une raison cachée. Senghor souhaitait se débarrasser de son seul véritable rival politique Cheikh Anta Diop, autre intellectuel de réputation internationale, dont le président sénégalais craignait comme la peste la supériorité intellectuelle et politique. Cheikh Anta refusa de souscrire à la pantalonnade politique initiée par Senghor, s’exposant alors ainsi que ses partisans à une répression qui ne fut pas tendre

Une des procédures devant être examiné devant la cour suprême, je fus sollicité pour défendre Cheikh Anta Diop aux côtés des confrères sénégalais. Ce premier voyage militant en Afrique de l’Ouest reste un grand souvenir. Je découvris, déçu la personnalité terne et racornie de Senghor. Pour être séduit par celle de Cheikh Anta Diop avec celles des intellectuels de très haute volée qui l’entouraient. Je rencontrais aussi Mamadou Dia autre opposant farouche que Senghor avait embastillé et qui venait d’être libéré après 15 ans d’incarcération. À quoi s’ajoutait, la découverte de Dakar et de Saint-Louis dans les «s’en fout la mort » bien nommés, les visites en brousse et les rencontres avec la pauvreté et la dignité africaine. Cette expérience fut une chance pour mes vingt-sept ans. Il y eut aussi le combat judiciaire, avec cette foule de vingt mille personnes devant le palais de justice, la salle d’audience de la cour suprême, pleine à craquer vibrant et réagissant à tous les effets de manches comme les avocats sénégalais, fins et cultivés en raffolent. Le trac terrible au moment de prendre la parole et le plaisir délicieux de l’ovation une fois les derniers mots prononcés. Alors, revoir les photos de cette salle d’audience abandonnée, de ces archives piétinées, cela a ravivé tous les souvenirs. Et en particulier celui d’un petit incident que je me rappellerai toujours avec gourmandise.

La cour suprême était présidée par un conseiller d’État français (!) également choisi par Foccart. Ce qui mettait les avocats sénégalais dans une rage compréhensible. En leur compagnie nous avions été nous présenter au président la veille de l’audience. De façon impromptue et sans rendez-vous préalable, ce qui fait que nous dûmes attendre un petit quart d’heure avant de voir une secrétaire fort belle et un peu ébouriffée sortir du bureau pour nous inviter à entrer. L’atmosphère était un peu tendue car mes camarades détestaient cordialement ce juge colonial. Assis à l’extrême gauche de notre petite brochette, et seul dans ce cas-là, j’avais une vue directe sur la moquette à côté du bureau. Sur laquelle reposait un magnifique et ample soutien-gorge de dentelle d’un très beau rose dont on pouvait imaginer le rendu sur une peau brune. Le président horriblement gêné vit que j’avais vu. Et avais compris à quelle activité le haut magistrat guindé, se livrait avec sa secrétaire lorsque nous étions arrivés. Évidemment je restais muet.

Mais le lendemain, de façon très déloyale et pour surmonter mon trac, je veillais lors des deux heures de ma plaidoirie à le fixer le plus souvent possible dans les yeux. Il y pensait, et savait que j’y pensais aussi. Revoir sur les photos, son siège dans la salle abandonnée a réanimé le plaisir de cette méchanceté.

Le ministère de l’intérieur sénégalais me fit savoir deux jours plus tard que mes propos d’audience avaient contrarié Senghor et que j’étais expulsé et frappé d’une interdiction de séjour. L’agrégé de grammaire était particulièrement susceptible car aucun des médias sénégalais tous obéissants n’avait fait la moindre mention de la procédure, ni bien sûr de mes paroles. Pour me dissuader d’essayer de revenir, on me secoua un peu au moment des formalités de police avant de prendre l’avion. Ce fut désagréable, mais sans gravité.

Cheikh Anta Diop est mort comme plupart de ses camarades, mes amis. Senghor a été statufié et son grand rival oublié.  Mes vingt ans se sont enfuis beaucoup trop vite. Rien, absolument rien de ce que nous espérions ne s’est produit ni au Sénégal ni en France. Le palais de justice de Dakar abandonné, est une des grandes nécropoles contemporaines nous dit Libération. Nécropole qui n’abrite pas seulement des archives piétinées. Y traînent aussi quelques fantômes, des illusions dissipées, des espérances disparues, et le souvenir de jours de bonheur. Et qui sait, et ce serait logique, dans un coin sous une pile de papiers, un soutien-gorge de dentelle rose.

*Photo: wikicommons.