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Les albums de l’année 2015

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adele dominiquea duran duran

Charlie… Winston ! Mais si, souvenez-vous : « Like a Hobo » ! Son nouvel album, s’inscrivant entre la pop soul de Seal et le blufunk de Keziah Jones, est sorti en janvier dans une indifférence quasi générale malgré la beauté et la douceur de son spleen animal caressant. A écouter : « Lately ».

David Gilmour en est réduit aujourd’hui à recycler le jingle de la SNCF, l’idée lui est sans doute venue sur un quai de gare, pendant l’attente d’un train qui n’arrivait pas, quelque part en France. L’événement avait inspiré à Julien Courbet ce tweet mémorable : « Le pauvre, son nouvel album risque de sortir avec 25 minutes de retard. » A écouter : « Rattle That Lock ».

Julio Iglesias chante Mexico pour son rideau final. Ce n’est pas le Mexico de Mariano, c’est le Mexico de Julio, qui pourrait invariablement être son Milano, son Palermo ou son Bilbao, tant l’hispano excelle dans son numéro immuable de l’innamoramento comme art de vivre. Non vraiment, Julio n’a pas changé, toujours le même parfum léger, porté par l’empreinte fataliste de la Galice. A écouter : « Sway ».

Ibrahim Maalouf a publié un diptyque instrumental remarqué cet automne, deux odes à la femme – à leur façon -, comme l’indique la pochette de Kalthoum, où la part laissée à l’improvisation orientalisante est importante. Plus accessible, Red & Black Light est une célébration de la femme d’aujourd’hui, d’où le son électro-pop de cet album aux polyrythmies riches, à la fois jazz fusion, mariachi, synthétique, psychédélique… charmant, frais et euphorisant comme les femmes d’aujourd’hui (les vraies) ! A écouter : « Free Spirit ».

Duran Duran s’est classé à la 10ème place du Billboard (USA) et 5ème au Royaume-Uni avec son fulgurant nouvel album. En France, on a une Semaine du Goût – officiellement – par an. Il faut croire que le reste de l’année est consacré à la soupe à la grimace culturelle, puisqu’à part Paris Match, Le Monde et Causeur – qui ont salué l’événement à sa juste valeur -, la presse d’ici est passée à côté. A écouter : « The Universe Alone ».

Dominique A a sorti l’album français de l’année et de la consécration, enfin ! Les Victoires de la Musique devraient le plébisciter (devraient…). A écouter : « Par le Canada ».

Maître Gims a déclenché une tempête presque comparable au phénomène Stromae ! Gims a fait sortir le rap conservateur de ses ghettos pour faire vibrer les Zénith au son de ses hymnes en cœur massif et à la séduction intergénérationnelle. Seul JoeyStarr le conchie, raison supplémentaire pour apprécier Gims. La chanson française populaire est aujourd’hui incarnée par une figure issue de la musique urbaine… Le rap, dernier ascenseur (tagué) social ? A écouter : « Brisé ».

Sirba Octet a obtenu le Choc Classica du mois de novembre, distinction amplement méritée pour cette formation classique que l’on pourrait renommer The Grand Budapest Cocktail ! L’album Tantz ! est un monument de « Classic World », sculpté dans les souvenirs du pont Charles de Prague et dans les légendes mordorées des Carpates, chantourné par les B.O. des films de Woody Allen. A écouter : « Fantaisie Roumaine ».

Noel Gallagher a reçu l’Award du meilleur album 2015, distinction attribuée par Q Magazine, le mensuel britannique de référence. La guéguerre « Blur vs Oasis » aura finalement tourné à l’avantage des seconds à travers le combat des chefs des deux formations, se soldant par la victoire de Noel Gallagher sur Damon Albarn ! On a attendu moins longtemps pour constater la supériorité évidente de Lennon sur McCartney ! A écouter : « Ballad of the Mighty ».

 

Neil Young a sorti son 36ème album studio, The Monsanto Years, disque de country rock pépère à laquelle les puristes préfèreront Bluenote café, sorti des archives de la tournée 87/88 du Loner avec son groupe de jump blues d’alors, le bien nommé The Bluenotes. Swing et notes bleues à tous les étages old school ! A écouter : « Twilight ».

 

Mais quitte à choisir le 36ème album studio d’un artiste sorti cette année, autant prendre celui de Bob Dylan, hommage intimiste au répertoire de Frank Sinatra. A écouter : « Autumn Leaves ».

A-ha et Coldplay ont sorti chacun de leur côté un nouvel album lumineux, pluie de lueurs norvégiennes pour les premiers et feu de Bengale océanien pour les seconds. A écouter : « Door Ajar » (A-ha) et « Hymn for the Weekend » (Coldplay).

Adele, la Whitney Houston des années 2000, a cassé la baraque avec son nouvel album – dont les ventes atteignent des records (6 millions d’exemplaires écoulés dans le monde en quinze jours) – porté par le tube « Hello », aux 700 millions de vues YouTube… Non mais hello, quoi ! A écouter : « I Miss You ».

Eagles of Death Metal sera à jamais associé à l’horreur des attentats du 13 novembre à Paris : le groupe jouait au Bataclan ce maudit soir. Les terroristes ont fait irruption pendant la chanson « Kiss the Devil ». Impossible de ne pas faire le lien avec le drame d’Altamont, festival rock pendant lequel, en 1969, un spectateur fut assassiné au moment où les Rolling Stones entonnaient « Sympathy for the Devil »… Mais le procès en satanisme ne tient pas : les Stones ne sont pas plus satanistes que les Eagles of Death Metal ne sont un groupe de metal. La panoplie rock regorge de ce genre d’élucubrations potaches, couchées sur papier après quelques verres de bières : de la provoc’ à deux balles de mecs bourrés ou défoncés. Les sources d’inspiration sulfureuses font partie du genre. L’album des Eagles of Death Metal et sa pochette hédoniste incarnent désormais une forme de résistance culturelle, politique et spirituelle à l’obscurantisme le plus barbare. A écouter : « Save a Prayer » (reprise d’un titre de Duran Duran).

Trois jours après les attentats, Manuel Valls a parlé de « génération Bataclan »… Encore une formule déplacée et vaine, symptomatique de la génération des politicards communicants. Une chose est sûre : il y a bien une « génération Golf Drouot », le club mythique où sont passées toutes les vedettes de la chanson française des années 60 à 80. Un coffret Golf Drouot célébrant le 60ème anniversaire de la naissance du temple parisien, en 5 CDs, vient de sortir ! Des Yé-yé au post-punk, l’objet nous permet de revivre 20 ans de rock français canal historique (de 1961 à 1981) ! A écouter parmi cette anthologie de 115 titres (versions originales studio) : « Tout feu, tout flamme » de Ange.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : REX40409594_000033.

Golf Drouot-Le Temple du Rock

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Il était une fois 2015 (3/3)

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todd sarkozy migrants

Retrouvez les deux premières parties de cette rétrospective ici et .

Perdre (se). Il est dans la nature de l’humain de se perdre. On peut se perdre dans un discours de Michel Rocard. Se perdre dans les yeux de celle que l’on aime. Se perdre en conjectures. On peut aussi, évidemment, se perdre dans les rues d’une grande ville… Le New York Times nous rapportait en novembre l’histoire extraordinaire d’un italien d’une trentaine d’années venu à New-York pour participer au légendaire marathon, qui s’est perdu deux jours dans la « Grosse pomme »… bien après que les derniers concurrents aient franchi la ligne d’arrivée. Gianclaudio Marengo, qui tentait cette expérience sportive en compagnie d’un groupe d’anciens toxicomanes, n’a jamais trouvé la sortie. Perdant de vue ses camarades, perdant ses papiers, perdant les documents lui permettant de s’orienter (comme de retrouver son hôtel dans le Queens), ne parlant pas un mot de la langue de Donald Trump, il a erré dans les rues, arpenté les couloirs du métro, dormi dans un parc – toujours dans sa tenue de marathon-man… – avant qu’un policier, averti de la disparition mystérieuse d’un italien en goguette, ne le raccompagne à son ambassade. Déshydraté, désorienté, le malheureux a été hospitalisé puis embarqué sur un avion. Retour en Europe. Ce qu’il a fait, ce qu’il a vu, ce qu’il a tenté durant ces quelques jours, il l’a gardé pour lui. « Allo, passez-moi Fellini, c’est pour une idée de scénario… »

Sarkozy (Dynastie). Dans la famille Sarkozy vous connaissez le père, cycliste amateur et joggeur professionnel, toujours hyperactif et dilettante, à moins que ce ne soit le contraire ; Pierre le fils rappeur (sous le pseudonyme de DJ Mosey !), Jean le fils politicien à cheveux longs, qui nous avait bien fait rire dans son rôle de candidat surprise à la présidence de l’établissement d’aménagement de La Défense… Il faudra désormais compter avec le petit Louis. On était resté sur l’image d’un gamin d’apparence sage, mais espiègle, qui semblait s’amuser beaucoup du décorum et des ors de l’Elysée. Mais Louis a bien changé. Il a pris du muscle. Il a pris de la masse. Il a même pris du gallon, puisque Paris Match l’a retrouvé – cette année – dans une académie militaire de Pennsylvanie ! Le fils de Cécilia a fait toute une partie de sa scolarité aux Etats-Unis et a envisagé un temps d’entrer dans les Marines US. Le jeune-homme nous apprend que dans cette académie il a été « co-instructeur de tir. (Je tirais) entre 150 et 300 cartouches par semaine. ». Revenant sur sa vie de gamin dans les jupes de son père Président, il se remémore quelques bons souvenirs : « J’ai eu la chance de rencontrer Obama, le Pape m’a béni, quant à George W. Bush, il m’a tout simplement fait un câlin ! » Gare au baiser de Judas ! Quitte à choisir je crois que j’aurais préféré mourir plus tôt et n’avoir jamais à lire une interview de Louis Sarkozy. Il se pourrait pourtant que l’on parle à nouveau beaucoup de cette dynastie dans les années à venir…

Youkounkoun. 2015 a été marquée par l’afflux massif de migrants venus en Europe par les Balkans ou la mer Méditerranée. Cela fait certes des années que des bateaux de migrants, venus d’Afrique ou du Proche-Orient s’échouent, chavirent ou accostent vaille que vaille sur les côtes espagnoles, italiennes ou françaises… mais cette année le mouvement s’est accentué, en raison naturellement de la situation dramatique en Syrie, en Afghanistan et (on l’oublie parfois) dans cette Corée du Nord africaine qu’est l’Érythrée… En 2015, pour le grand public, les flux de migrants sont devenus la « crise migratoire ». Moment fort après des dizaines de chavirages de navires de fortune, et des milliers de morts perdus en mer, l’image du petit Aylan Kurdi, garçonnet syrien d’origine Kurde dont la famille fuyait la guerre civile par bateau, allongé sans vie sur une plage Turque bouleverse la planète entière… La mer a rendu cruellement le corps sur plage. La position de l’enfant, la tête dans le sable, fait en elle-même toute la photo. L’image devient symbole. L’engouement de la presse est immédiat (la photo est publiée massivement en Une des principaux quotidiens mondiaux, alors que l’on en savait bien peu sur l’origine de cette image et les intentions du photographe). L’image devient symbole, et le symbole devient emballement ? Naturellement, le petit Aylan enterré, l’émotion s’est dissipée sur les réseaux sociaux, et partout ailleurs. Cette question des migrants a dominé l’année dans les discussions de bistrots, dans les réunions familiales autour du gigot dominical, a alimenté la campagne des régionales, a nourri le racisme et des peurs diverses (notamment celle, qui s’est avérée hélas justifiée de la présence d’islamistes parmi ces nouveaux arrivants…) Cette crise migratoire a surtout alimenté la connerie humaine, qui d’année en année ne se dément pas. Ainsi, au Danemark, a émergé l’idée d’une confiscation automatique des principaux « biens » de valeur des migrants afin de financer leur accueil – et aussi de dissuader, certainement, de nouvelles arrivées…  Des « biens » incluant l’argent, les objets divers, mais aussi les… bijoux… On ne parle pas là du Youkounkoun ou des bijoux de la Castafiore, mais de simples bijoux de famille… Sans manifestement songer aux relents immondes de spoliation de cette mesure, le gouvernement danois l’a défendu sans complexe, soutenu par le Parti populaire, dont l’un des leaders a déclaré : « C’est juste une petite proposition dans le but de protéger notre démocratie, notre pays et notre culture ». J’sens comme un vide, remets-moi Johnny Kidd…

Zombies (catholiques). Le 10 et le 11 janvier de grandes « marches républicaines » ont réuni dans Paris, et d’innombrables villes françaises, des millions de citoyens révoltés par les attaques terroristes du début d’année contre Charlie Hebdo et l’Hyper Casher. Le slogan « Je suis Charlie » a émergé. La Marseillaise a fusé. Les cœurs ont été gros. Les mines fermées. Les sanglots longs des violons de l’hiver ont blessé nos cœurs d’une langueur monotone. Des millions de français se sont dressés contre la barbarie islamiste, contre la violence, contre la bêtise gorgée du pire des ressentiments des faiseurs de morts d’Allah. Il n’en fallait pas moins pour que le petit personnel intellectuel hexagonal s’agite, s’interroge, voire s’insurge… Le cartographe d’extrême-centre-gauche Emmanuel Todd a tiré de ses rêves névrotiques l’idée que les indignés de ces jours-là étaient des catholiques, petit bourgeois, issus de petites villes provinciales moisies…voire islamophobes… Des « Catholiques zombies »©… Le concept est épais comme un sandwich SNCF…  Depuis il y a eu d’autres attaques. Depuis il y a eu le 13 novembre… Les dons de sang ont afflué, massivement – de toute la France. Toute la France. Et Emmanuel Todd a disparu.

Mais il est possible qu’il revienne, au vent mauvais, en 2016…

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00656862_000011.

Star Wars, le retour en force

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star wars abrams

Le plus grand danger auquel est confronté tout chroniqueur du dernier Star Wars est de basculer d’entrée du côté obscur de la farce en cédant à la tentation du clin d’oeil attendu pour débuter sa critique. Cet article ne débutera donc pas par « Il y a fort longtemps, dans une galaxie très très lointaine » et se satisfera modestement, en guise d’entame, d’un simple aveu d’impuissance : Star Wars, c’est plus fort que toi, on ne badine pas avec une saga dont la suite engrange un milliard de recettes au box-office après une semaine d’exploitation et trente ans d’attente. Les fans de La Guerre des Etoiles sont patients et ils ont entre-temps eu le loisir de faire des enfants, qui escaladent aujourd’hui les sièges des premiers rangs des cinémas pour manger du Dolby et de l’Imax et en très gros plan et connaître cette expérience initiatique : voir à dix ans ou douze ans un Star Wars sur grand écran. En termes de grandes gestes pré-adolescentes, il y avait dans les années 80 la rencontre avec Le Seigneur des Anneaux, avec Star Wars, ou l’odyssée de Michel Platini. Le cycle éternel recommence aujourd’hui, seul Zlatan a remplacé Platini, pour le reste, c’est toujours croiseurs impériaux contre oliphants. Camarade, choisis ton camp.

La Guerre des Etoiles est un monument qui doit inspirer respect et déférence, contrairement à ses concurrents dans la mémoire collective tels que Retour vers le futur ou Ghostbuster, qui assument parfaitement leur statut de comédies d’aventure, ou d’Indiana Jones, assumant simplement le sourire ironique et le chapeau emblématique d’Harrison Ford. Dans Star Wars, on ne rit jamais de Star Wars. L’humour, bien que présent est, comme tout élément de la geste, précisément circonscris et réservé à quelques personnages, ou catégories de personnages, ayant la fonction de faire rire, comme le bouffon des pièces de Shakespeare : C3PO, R2D2, Chewbacca, Harrison Ford, son sourire ironique et son pistolet laser emblématique et les gentils Ewoks (qui sont quand même aussi des anthropophages, il faut le rappeler !). Star Wars est une épopée et l’épopée point tu ne  moqueras. Dark Vador n’est pas censé faire rire quand il apparaît à l’écran et si Luke Skywalker peut, à la rigueur, se permettre d’être touchant au début de son apprentissage, c’est à la manière d’un jeune poulain maladroit dont on sait qu’il deviendra par la suite un fier et bel alezan. Et bien sûr personne, j’ai bien dit PERSONNE, n’a le droit de se moquer de la coiffure en forme de pains aux raisins de la princesse Leia. Sauf Mel Brooks, évidemment, qui bénéficie d’une dérogation : quand on a réussi à produire un film drôle prenant pour sujet un projet de comédie musicale sur le Troisième Reich montée par deux imposteurs[1. The Producers. 1969.], on peut tout se permettre, même de faire reprendre le rôle de Dark Vador par Rick Moranis dans La Folle Histoire de l’Espace.

Les réalisateurs et producteurs du nouvel épisode de la saga (tome VII) étaient donc confrontés à un problème aussi simple qu’insoluble : produire de l’épopée et encore de l’épopée, mais une épopée à la hauteur des aventures originales de Luke, Leia, Han Solo et R2D2. Pari presque impossible à tenir : Georges Lucas s’en est douloureusement rendu compte en 1999 en produisant les tant annoncés épisodes I, II et III de la saga. Boursouflés, infatués, assommants de sérieux mais dénués du moindre souffle épique, plus ennuyeux que mille ans de digestion dans le ventre d’un Sarlaac, La Menace Fantôme (1999), L’Attaque des clones (2002) et La Revanche des Sith (2005), condamnaient le spectateur à être lentement rongé par l’ennui face à un défilé de mode galactique, empêtré dans un déluge d’effets spéciaux numériques (et dieu que le numérique vieillit mal, Avatar est là pour en témoigner…), ponctués par les interventions horripilantes du jeune et insupportable Anakin Skywalker ou de l’horripilant Jar-Jar Binks. Perdu dans cette galère, Ewan Mc Gregor jouait un Obiwan Kenobi dont la principale fonction se limitait à garder le vaisseau et à vérifier la pression des pneus, sans oublier de passer un coup de chiffon sur le pare-brise, tandis que son maître allait jouer du sabre laser à droite et à gauche, avant de se faire trucider au cours d’une scène poignante, comme tout bon maître Jedi qui se respecte.

Georges Lucas remercié, J.J. Abrams mandaté par les studios Disney aura donc eu la lourde tâche de rajeunir La Guerre des Etoiles sans porter atteinte au mythe, sous la surveillance pointilleuse des fans de la saga (et dieu sait que les fans ne s’arrangent pas en vieillissant…) et le résultat est plutôt réussi. Comme Lucas avait tenté de le faire avec les épisodes I, II et III, le nouvel opus de Star Wars raconte à peu près la même histoire que la trilogie « historique » : l’Empire (cette fois remplacé par le « Premier Ordre », tout aussi déplaisant et totalitaire) menace la liberté de la galaxie et le seul rempart opposé à son pouvoir est la résistance, réfugiée dans un coin de galaxie, toujours vaillante et généreuse. À la tête des forces du mal, un sombre et puissant personnage, vendu au côté obscur de la force, fait tout pour écraser la résistance : ce n’est plus cette fois Dark Maul, et son maquillage digne de Kiss, qui a la charge de succéder à Darth Vader, mais Kylo Ren, coiffé d’un casque en forme d’abat-jour dépressif et vêtu d’un joli costume japonisant. Et il y a, évidemment, un – ou plutôt Une – jeune Jedi, un sombre mentor, et le combat éternel de la Lumière contre le côté obscur. Quant à la République corrompue qui était au centre des épisodes I, II et III, elle est expédiée en un coup de super-laser. Une manière un peu cruelle de renvoyer définitivement G. Lucas au placard ?

Quitte à reprendre à peu près les mêmes codes et la même trame scénaristique, J.J. Abrams a eu l’idée plutôt heureuse de s’en amuser, avec suffisamment d’habileté cependant pour ne jamais tomber pas dans le crime de lèse-majesté. L’action du Réveil de la force débute sur une planète désertique très similaire à la planète Tatooine, sur laquelle nous rencontrions le jeune Luke Skywalker dans l’opus de 1977, à cette différence près que les vastes étendues sableuses de Jakku sont constellées des innombrables carcasses de croiseurs impériaux, vestiges des guerres passées entre l’Empire et la République, une manière peut-être pour J.J. Abrams de rendre un ironique hommage aux défuntes créations de Georges Lucas, dont la maison de production, LucasFilms LTD, est passée désormais dans le giron de Disney. Tandis que Luke Skywalker menait sur Tatooine une paisible existence de fermier avant de répondre à l’appel de la Force, c’est une jeune pilleuse d’épave, Rey, qui vivote de petites combines sur Jakku, avant de voir le destin frapper à sa porte sous la forme du petit droïde BB-8, sorte de croisement entre R2-D2 et Wall-E. Le duo est bientôt rejoint par un certain Finn, ex-matricule FN-2187, ancien Stormtrooper ayant déserté les troupes du Premier Ordre après une crise de conscience et un massacre de trop. Finn ressemble lui à un parfait compromis entre le jeune Han Solo et Lando Calrissian. Il paraît d’ailleurs que des fans suprématistes de Star Wars se sont déchaînés aux Etats-Unis parce que Finn est joué par un acteur noir, John Boyega. Il leur avait peut-être échappé, durant plus de trente ans, que Lando Calrissian, le copain pilote de Han Solo, était aussi joué par un acteur noir, Billy Dee Williams. Et puis après tout, il n’y a pas de quoi se formaliser, tant qu’ils n’enlèvent pas leur casque, tous les Stormtrooper sont blancs, comme la nuit tous les chats sont gris.

Plus qu’un récit vraiment original ou une vraie réinvention de la saga, la véritable qualité du film de J.J. Abrams réside dans ce mélange assez réussi entre récit épique et plaisamment naïf et une manière assez subtile de moquer gentiment les codes de l’épopée galactique et du film d’aventures en général. Il est assez amusant de voir ainsi la jeune Jedi Rey sauver son ami Finn des griffes d’une version lovecraftienne du diable de Tasmanie de Tex Avery en actionnant au bon moment le sas d’un vaisseau grâce aux écrans vidéos des caméras du vaisseau, un peu comme si le réalisateur permettait un bref instant aux spectateurs de passer dans les coulisses de l’exploit. A un Finn éberlué qui n’en revient pas que la porte ait pu sectionner le tentacule au moment fatidique, la jeune Rey répond, comme dans tout bon film d’aventures qui se respecte, qu’il s’agit juste d’un fabuleux coup de chance. Et quand Han Solo, de trente ans plus vieux, même sourire ironique et même pistolet laser, découvre, sur la classique projection holographique du QG de la résistance, une nouvelle Etoile Noire qui fait bien dix fois la taille de celle du Retour du Jedi, il n’a qu’une réplique : « elle est plus grosse, mais en quoi ça empêche de la détruire ? » La réplique résume à elle seule la formule épique de J.J. Abrams : on prend les mêmes et on recommence, avec un soupçon de dérision qui ne nuit en rien.

Il n’y a que le personnage de Kylo Ren qui pousse un peu loin le bouchon en termes de caricature amusante, mais dans ce cas précis elle n’est peut-être pas tout à fait assumée. Les spectateurs du Réveil de la force se sont amplement gaussés de cet avatar loupé de Dark Vador qui, dès qu’il a retiré son casque de samouraï interstellaire découvre le visage ingrat d’un adolescent à problème qui nous gratifie dans le film de jolies crises de nerfs. Sitôt à visage découvert, il ne nous donne qu’une envie : lui tirer l’oreille et l’amener chez le coiffeur. Mon petit Kylo, on reparlera de la conquête de la galaxie quand tu auras soigné cette mauvaise peau, en attendant tu vas te coller un peu d’eau précieuse sur la tronche, remettre ton lampadaire art-déco sur la tête et ranger ta chambre. Et tu m’écoutes s’il-te-plaît, je suis ton père. Allez, file et que la force de Biactol soit avec toi.

Il était une fois 2015 (2/3)

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dutilleux muray 2015

Paris, à côté de la plaque. La poursuite de la publication du Journal de Philippe Muray. La vérité – enfin – sur la fête de Noël ! Rétrospective de l’année, suite.

Dutilleux (Henri). Debussy, Ravel, Couperin, Fauré, Berlioz, Saint-Saëns, Satie, Poulenc… la France a donné au monde un nombre considérable de grands compositeurs. A l’instar de l’Allemagne et l’Italie le climat, les paysages, l’état d’esprit général, la psychologie et le régime alimentaire doivent être propices à l’éclosion de grands musiciens. Parmi ces grands noms il y a Henri Dutilleux (1916-2013) ; compositeur inclassable qui est toujours resté à l’écart des chapelles et sectes musicales diverses du XX ème siècle, il a laissé un catalogue aux dimensions modestes (quelques dizaines d’opus – en presque cent ans de vie !), mais ne comportant presque que des chefs d’œuvres, dont une sonate pour piano (1945) et des pièces orchestrales (Citons Timbres, espace, mouvement, 1978) qui sont jouées dans le monde entier depuis des décennies, contribuant à la joie des mélomanes, et au prestige culturel de la France. Mais il arrive que la France ait du mal avec ses génies… En 2013, à quelques encablures du centenaire, le compositeur s’éteint. Les hommages affluent du monde entier. Un type à l’Elysée écrit même un communiqué de presse signé du Président. Mais la ministre de la culture, Mme. Filippetti « oublie » de se rendre aux obsèques. L’affaire qui nous intéresse – celle de la « plaque » – commence en avril 2015. Christophe Girard, maire PS du 4ème arrondissement, qui souhaitait rendre hommage au musicien en apposant une plaque sur l’immeuble qu’il a longtemps occupé rue Saint-Louis-en-l’Île, se distingue par un tweet ravageur disant que, finalement, la pose de cette plaque était « inappropriée » en raison de « faits de collaboration (de Dutilleux) avec le régime de Vichy »… La polémique était lancée. La France découvre, stupéfaite, l’existence d’une commission historique, au sein de la Mairie de Paris, dont la fonction est d’enquêter sur la « moralité » politique des personnalités auxquelles la ville pourrait rendre hommage. Cadavres dans les placards. Exploration des poubelles de l’Histoire. La commission fouille-merde exhume une partition – coupable, nécessaire coupable… – que le jeune Dutilleux a écrit pour un film pédagogique officiel sur le sport. Pas un hymne à Pétain, non, un film à la gloire des gymnases et à la pratique sportive… Il avait la vingtaine, et – parallèlement – s’était engagé dans la Résistance, en rejoignant dès 1942 le clandestin Front national des musiciens. Les mélomanes ont montré les dents. L’agitation a été considérable. Une pétition, défendant Dutilleux contre les insultes des roquets analphabètes de l’époque, arrive même à recueillir plus de 7000 signatures. Les médias entrent dans la danse. La « commission » revoit son jugement. Christophe Girard, et d’autres élus, regrettent d’avoir parlé de « faits de collaboration ». La plaque est finalement apposée le 22 septembre 2015. Il avait d’abord été question d’y graver : « Henri Dutilleux, compositeur contemporain ». Comme si Bach et Beethoven n’étaient pas non plus contemporains à leur temps. Comme si cela avait le moindre sens. Quand ça ne veut pas, ça ne veut pas… Deux discours sont prononcés. Nos confrères de « Forum opéra » parlent d’un « hommage grotesque » – raillant des discours pompés de Wikipédia et s’amusant de l’inculture de l’adjoint à la culture, Bruno Julliard, évoquant fautivement le compositeur « Gabriel Faure », et non « Fauré ». La mairesse de Paris (il faut dire comme ça) Anne Hidalgo est évidemment restée en dehors de toute cette polémique. J’ai eu le bonheur de rencontrer Dutilleux à deux reprises. Une fois, assez longuement, dans les années 90, salle Olivier Messiaen à Radio France. Nous avons parlé musique, musique et musique. Il était assis sur le tabouret du piano de son épouse Geneviève Joy, et j’étais debout à côté de lui. Au bout d’un moment il s’est enquis, prévenant, de mon confort et m’a demandé si je voulais m’asseoir pour poursuivre notre échange. J’avais 20 ans. Il en avait près de 80. Je fais le pari qu’il aurait pris cet épisode bouffon de sa « plaque » avec humour et bonhommie. En 2016 nous célébrerons le centenaire de sa naissance : peut-être une occasion pour les politiques de se racheter ?

Muray (Philippe). En 2015, Les Belles Lettres ont publié le second tome du journal de Muray (Ultima Necat II) qui couvre les années 1986-1988. Prenant un tour franchement littéraire, plus cohérent que le premier tome (qui couvrait une période beaucoup plus longue) ce journal nous éclaire sur la fabrique de la pensée murayenne. En pleine gestation et écriture de son grand roman Postérité – qui paraîtra en 1988 chez Grasset dans une collection dirigée par Bernard-Henri Levy -, le pourfendeur d’homo festivus observe le monde moderne vivre ses pathétiques soubresauts de fin de siècle, et se rêve en grand romancier, avec pour modèle évidemment L-F Céline. C’est l’insuccès qui sera au bout du chemin, l’indifférence critique, l’indifférence du public, et au fil des pages on perçoit une vraie mélancolie. On comprend plus que jamais que Muray a eu plusieurs « vies » littéraires. Après une première période étonnante où l’auteur des « Exorcismes spirituels » se voue au roman, dans un style expérimental ; après l’écriture de ses deux grands essais (Le « Céline » et le « XIXème siècle ») ; il retrouve le roman, et projette déjà l’écriture de son Rubens. Il semble ne pas avoir conscience encore que sa plume s’épanouira dans les décennies qui vont venir dans une veine pamphlétaire ravageuse, période qui s’ouvrira avec L’empire du bien (1991). S’il parle peu de sa vie privée (il entremêle ça et là des notations sur son bagne, l’écriture de romans populaires sous pseudonyme, ou sur ses femmes, à des notes préparatoires sur les personnages de Postérité), il se livre parfois sur sa philosophie personnelle, comme dans ce très bel extrait que nous mettrons en exergue : «Il faut amener une femme à tromper avec vous le reste de l’univers. Si vous n’avez jamais senti que votre femme ou votre maîtresse, en vous aimant, était infidèle à tout le reste, au genre humain, à l’hystérie, à la communauté, vous n’avez jamais aimé, vous n’avez jamais été aimé. Vous n’avez jamais heureux». Dont acte. Rendez-vous courant 2016 pour lire la suite de ce passionnant journal qui pourrait bien être le chef d’œuvre de Muray…

Noël. Il y a quelques années, dans le cadre de notre rétrospective 2013, nous révélions mondialement l’origine méconnue de la fête de Noël. A l’inverse de ce que beaucoup d’ignorants pensent cela n’a absolument aucun rapport avec un Jésus, une crèche, des rois mages, un fier sapin, ou encore l’industrie du jouet, non, chaque année nous nous offrons des cadeaux pour célébrer la naissance d’Humphrey Bogart, arrivé sur terre le 25 décembre 1899 – afin d’apporter de la paix, du flegme et de la virilité dans le monde. Cela me vaut depuis quelques années un courrier de lecteurs qui attirent mon attention sur d’autres origines possibles à cette fête. Si j’en crois un mail de Martine de Besançon, cette pratique festive remonterait au temps de la grandeur de Noël Roquevert (1892-1973), immense acteur français aujourd’hui bien oublié, qui incarnait notamment le personnage surnommé « Landru » dans Un singe en hiver de Verneuil (d’après Blondin), énigmatique patron de bazar qui fournissait aux deux héros babioles et fusées de feu d’artifice, pour rendre l’après-guerre plus respirable. On a vu aussi Roquevert chez Clouzot (L’assassin habite au 21, Le Corbeau, Les Diaboliques)… Mais pourquoi parler de Roquevert ? Car il paraît possible – compte tenu de son apport au cinéma – que certaines parties du globe fêtent Noël pour lui rendre un vibrant hommage. Là-bas on ne dit pas « Joyeux Noël ! » mais « Joyeux Noël Roquevert ! » Nous avançons résolument dans la connaissance de cette fête…

à suivre…

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00339351_000001.

Ultima necat: Journal intime Tome 2, 1986-1988

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2016: des raisons d’espérer

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attentats Nouvel an 2016

Hier soir, alors que je promenais ma chienne, Gala, – un carlin noir de 4 ans, plus 5 kg si j’en crois sa dernière pesée chez le vétérinaire de l’avenue Kléber –, une jeune femme qui passait à côté de moi parlait avec fébrilité à son Smartphone. « Depuis le début de cette semaine, disait-elle, j’ai moins peur, je pense moins aux attentats. Je ne prends plus le bus ni le métro, mais… » Je n’ai pas pu entendre la suite. Elle s’était éloignée pendant que ma chienne me retenait cloué au pied d’un arbre où la brave bête faisait ce que j’attends qu’elle fasse à cet endroit. Je crois, néanmoins, avoir compris le sens général du discours de la demoiselle. C’est la guerre, on tue en terrasse et dans les salles de concert, et nous avons peur.

Quelle erreur ! Admettons que politiques et journalistes ne font rien pour nous apaiser, ces temps-ci. Et que dire des Finkielkraut et des Lévy qui, entourés de leur bruyante clique de crypto-fascistes, voudraient nous obliger à voir ce que l’on voit ? Que mes collègues de Causeur me pardonnent, je vais, contrairement à eux, essayer de soulager les nerfs de nos chers lecteurs. Amis lectrices, amis lecteurs, les djihadistes vous font peur ? Calmez-vous, vous avez toutes les chances d’échapper aux tirs fruités de leurs kalachnikovs. Pour ne pas avoir affaire à eux, des techniques simples et très efficaces existent. Les voici :

1-Faire un AVC (32.500 décès par an) ou un infarctus (18.000 décès).

2-Avoir un cancer incurable (le cancer du poumon fait à lui seul 30.000 morts par an).

3-Si mourir d’une maladie trop répandue vous répugne, tranquillisez-vous : les maladies rares et rapidement mortelles sont nombreuses, beaucoup plus que vous ne l’imaginez. La maladie de Charcot, par exemple, avec son petit millier de morts chaque année, pourra vous satisfaire. Il y a mieux encore : Creutzfeldt-Jakob. On compte moins d’une centaine de décès annuels. C’est la maladie chic et snob par excellence.

4-Pour les plus jeunes, moins concernés par les pathologies évoquées plus haut, pas de raison de s’inquiéter pour autant : des leucémies, des lupus incurables, des méningites aiguës et même des tumeurs cérébrales les attendent.

5-Quant à vous, mesdames et messieurs les vieillards, dites « merde ! » à votre médecin et à France Télévisions : ne vous vaccinez pas contre la grippe. Avec un peu de chance, malgré le réchauffement climatique, l’hiver sera rude et, comme l’année dernière, la grippe tuera 18.000 veinards.

6-Dépressifs, mes frères, vos amis et vos parents se font du souci pour vous. N’attendez plus : suicidez-vous.

7-Fumeurs, fumez. Alcooliques, buvez. Toxicomanes de tous les pays, droguez-vous.

Pour ceux qui sont aussi allergiques à l’État islamique qu’aux maladies, des solutions de secours existent. Vous pouvez :

8-Avoir un accident de voiture (plus de 3.000 morts en 2014). Profitez-en, cette année, la mortalité au volant est à la hausse. Un conseil : roulez systématiquement à plus de 150 km/h. Ne faites aucun blessé, seulement des morts. Merci pour eux.

9-Vous écraser en avion. Les accidents sont rares, mais gardez confiance. Quand vous montez dans l’appareil censé vous emmener à Ibiza, n’oubliez jamais que vous avez plus de chance d’en sortir écrabouillé (1 chance sur 5.000.000) que de remporter l’Euromillions (1 chance sur 116.000.000). Évidemment, l’État islamique pourrait être impliqué dans ce genre d’accident, et vous mourrez sans en avoir le cœur net. Pensez à vos proches, cependant. Quand ils apprendront qu’il ne s’agissait que d’un défaut matériel ou d’une erreur humaine, ils seront soulagés de savoir que vous n’êtes pas mort à la guerre.

10-Faire une fausse route (4.000 morts par an). Mort peu glorieuse, mais efficace. À ranger dans le rayon des accidents domestiques qui, chaque année, font 12.000 victimes.

Bien d’autres solutions existent : se faire battre mortellement par son épouse ou époux, être égorgé par un chien, être victime d’une dissection aortique ou d’une rupture d’anévrisme, tomber dans les escaliers du métro, que sais-je encore ? Je ne peux pas toutes les énumérer. Et, soyons francs, malgré leur nombre incalculable, le risque que vous vous retrouviez face à un djihadiste persistera toujours. Auquel cas, ne dramatisez pas, rien ne dit que vous en mourrez. Peut-être perdrez-vous un bras ou une jambe, mais ces choses-là allant par paires, vous apprécierez d’autant mieux le membre qui vous reste. Ne dramatisez pas non plus si vous perdez vos quatre membres. Pour peu que vous soyez au chômage, adieu trapèze, mais quelle carrière d’homme-tronc s’offre à vous !

Alors, amis lectrices, amis lecteurs, rassurés ? Non ? Moi non plus. La vie, la mort, voyez-vous, c’est la punition des spermatozoïdes carriéristes.

*Photo : Wikimedia Commons.

Il était une fois 2015 (1/3)

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cabu charlie chasse becasse

2015 n’a pas été une mince affaire. Attaques terroristes d’une ampleur inédite sur le territoire national. Retour de Pif Gadget en kiosque. Afflux inédit de migrants en Europe. Montée en puissance du comique américain Donald Trump, dont la stand-up comedy permanente pourrait bien se poursuivre en cette nouvelle année… Ce fut éprouvant… En 2015, les Français ont découvert, médusés, que deux familles de gitans peuvent paralyser – seules – une autoroute entière avec un feu de palettes et trois vieux J9 d’origine douteuse. En 2015 le monde a joué à la fin du monde, mais fut sauvé de justesse par Laurent Fabius à la Cop 21. La France a échappé de peu au péril nazi personnifié par Marion Maréchal-Le Pen, et à l’issue d’une bataille colossale, Fernandel est arrivé à la présidence de la région PACA. Une année d’amalgames, de padamalgames… une année qui a vue la disparition d’Anita Ekberg, la surfemme fellinienne de la Dolce Vita, de Demis Roussos (à ne pas confondre avec Alexis Tsipras, qui a suscité cette année d’autres types de fantasmes), de Roger Hanin le cow-boy du far-Oued, mais aussi François Maspero, Percy Sledge, la chanteuse Patachou (qui avait révélé Brassens), le bluesman Charles Pasqua, BB King… Une année que nous allons passer en revue de A à Z…

Autrice. Dans la nécrologie de la cinéaste Chantal Akerman, publiée par Le Monde, j’ai découvert le mot « autrice »… Il m’a fallu attendre 2015 pour être frappé de cette révélation…de nos jours il n’y a plus d’auteurs, ni même d’auteures, mais des autrices… ! J’ai d’abord cru à une erreur de la journaliste, une regrettable faute de frappe, un scélérat incident lors de l’impression… Que nenni. Renseignements pris, malgré la réticence de l’Académie française (pour les immortels « auteur » n’a pas de féminin), « autrice » est reconnu par Le dictionnaire officiel du jeu de Scrabble, et par le bréviaire des modernes. Je crois que je vais vraiment avoir du mal à parler le sabir de l’époque… – Et sinon, amis journalistes, ce serait bien d’arrêter de titrer « Clap de fin » quand un réalisateur passe l’arme à gauche, merci.

Avant-guerre. Les grands événements, ou les morts célèbres, ont un effet singulier sur nos mémoires. On se souvient tous de ce que nous faisions lorsque nous avons appris la disparition de telle personnalité, ou quand les avions se sont jetés sur les tours jumelles de New-York. Il en sera de même pour le 13 novembre 2015, l’une des dates les plus sombres de l’histoire de notre pays. Personnellement, au moment du drame, j’écoutais le Concerto macabre (cela ne s’invente pas…) de Bernard Herrmann à l’auditorium de Radio France ; dans le métro du retour j’ai vu des scènes de panique, tandis que les haut-parleurs annonçaient de manière parfaitement surréaliste que des « incidents sur la voie publique » se déroulaient quelque part dans Paris. A partir du moment où un suicide est un « accident grave de voyageur » il est normal qu’un massacre soit un incident… Le 13 novembre ressemblait pourtant à une journée postmoderne tout à fait normale. C’était même la Journée mondiale de la gentillesse (mais aussi la Journée mondiale de la vasectomie). En pleine campagne pour les élections régionales Marine Le Pen était en meeting à Rouen, Manuel Valls était en déplacement à Dijon sur le thème des « fonctionnaires ». A midi François Hollande a remis le Prix Elysée de la photographie à un artiste. Les médecins libéraux étaient en grève pour dénoncer le projet de loi santé. En Avignon se tenaient les « Etats Généraux LesbiensGayBiTransInter » (sic). Eurostat publiait le chiffre vertigineux de la croissance dans la zone euro. Les One Direction (ne me demandez pas de quoi il s’agit) sortaient leur nouvel album. L’hystérie collective au sujet de la Cop21 était à son comble. On parlait beaucoup du sort des migrants, de leur accueil, de leur destin. Dans les colonnes de Libé les progressistes de confort dénonçaient gravement le péril frontiste. On remettait le Prix Interallié. L’Obs consacrait sa Une à Nicolas Hulot. L’Express ressortait son éternel marronnier du classement des cliniques où il fait bon mourir. C’était un vendredi 13. C’était juste avant les attaques islamistes abominables qui ont ôté la vie à 130 personnes, dont près d’une centaine dans sa seule salle du Bataclan. C’était juste avant le trou noir… Les historiens, dans le futur, feront de 2015 le dernier jalon de notre avant-guerre…

Bécasse (mordorée). Président de la République n’est pas un métier facile. Il faut savoir faire du scooter, maîtriser l’art de l’anaphore, faire semblant d’être copain avec des écologistes, prendre des postures, pratiquer l’effet de manche, parler couramment la langue de bois… il faut aussi donner des interviews à des magazines spécialisés. C’est important les niches, surtout quand une élection se profile. Aller à la rencontre des lecteurs de Tatouages magazine pour dire que l’on caresse le désir de se faire graver un petit Rocard sur la fesse droite. S’aventurer chez Molosse Passion et parler de son labrador. François Hollande ne fait pas exception à cette règle et a donné – cette année – une assez pénible interview au Chasseur Français. Peu après la crise agricole qui a envoyé des centaines de tracteurs dans Paris, le président a entrepris de parler ruralité sur pas moins de  huit pages…  Allant jusqu’à déclarer des trucs du genre : « Grâce à la Corrèze, j’ai pu découvrir la chasse. Les jours d’ouverture sont l’occasion de fêtes qui se préparent dans l’enthousiasme, dans l’émulation et dans la camaraderie. J’ai également été invité à la table de nombreux chasseurs. J’ai assisté à des battues » Malheureusement, malgré ces efforts rhétoriques colossaux, le magazine a réservé sa Une à la bécasse mordorée… Dur.

becasse chasse

Cabu. L’année a très mal commencé. Pour beaucoup par une migraine, comme après toutes les soirées de Saint-Sylvestre. Mais la France s’est réveillée avec une vraie gueule de bois le 7 janvier, date du massacre de bon nombre des membres de la rédaction de Charlie Hebdo, hebdomadaire satirique qui avait eu l’impudence de représenter Mahomet et de moquer l’intégrisme religieux. Parmi les grands dessinateurs assassinés ce jour-là, Honoré, Charb, Tignous, Wolinski… choisissons de dire quelques mots de Cabu. Né dans les années 30, sévissant dans les pages de Charlie mais aussi dans bien d’autres journaux, dont Le Canard Enchaîné, il a laissé des personnages forts qui peuplent déjà notre imaginaire collectif tels que le Grand Duduche, l’adjudant Kronenbourg ou le « Beauf », notre prochain. Anar, libertaire, talentueux, mélomane, grand admirateur de Trenet, pitre chez Dorothée pour toute une génération (la mienne), le dessinateur racontait cette anecdote touchante à nos confrères du JDD un an avant le drame : « À mes débuts à L’Union de Reims, j’avais dessiné une clocharde de Châlons. On la surnommait Marie la Lune. Elle vendait des cartons pour vivre. J’en avais fait une BD. Mais plus je la faisais vivre comme personnage, plus les enfants lui jetaient des pierres. Un jour, elle a été blessée. On l’a emmenée à l’hôpital. Je suis allé la voir. Et j’ai arrêté de la dessiner. » On ne sait pas ce qu’est devenue Marie la Lune, mais Cabu nous a appris que pour Mahomet c’était dur d’être aimé par des cons… Il ne fallait pas transiger avec le fanatisme et Jean Cabut – comme ses copains de Charlie – est mort les armes à la main.

à suivre…

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21676854_000208.

La chute du prix du pétrole ne menace pas la stabilité du régime saoudien

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arabie saoudite petrole qatar

Spécialiste dans le domaine de l’énergie et les matières premières, Francis Perrin a créé en 2012 Stratégies et Politiques Energétiques (SPE), dont il est le directeur de la publication et de la rédaction. Il est par ailleurs toujours rédacteur en chef des revues Pétrole et Gaz Arabes et d’Arab Oil & Gas.

Gil Mihaely. L’Arabie saoudite vient de boucler son deuxième budget déficitaire consécutif. Son gouvernement impute essentiellement cette contre-performance à la baisse du prix du pétrole. Or, cette baisse est – au moins partiellement – due à une décision prise il y plus d’un an par le précédent roi qui avait augmenté l’offre de pétrole afin de faire chuter le prix du baril et de nuire à la Russie et à l’Iran. Cette stratégie est-elle réaliste et efficace ?

Francis Perrin. Le déficit des budgets 2015 et 2016 de l’Arabie Saoudite est effectivement la conséquence de la chute des prix du pétrole. Mais celle-ci n’a pas été au départ, c’est-à-dire à l’été 2014, provoquée par l’Arabie Saoudite. L’excédent de l’offre pétrolière mondiale sur la demande est d’abord la conséquence de l’augmentation, depuis plusieurs années, de la production des États-Unis et du Canada, elle-même due à la hausse de leur production de pétrole non conventionnel. À l’automne 2014, l’Arabie Saoudite puis l’OPEP ont décidé de ne pas réduire leur production, contrairement à la stratégie habituelle de l’OPEP, et cette production OPEP a même augmenté en 2015. Les motivations du royaume saoudien sont cependant davantage pétrolières et économiques que politiques. Certes, la chute des prix frappe durement les économies russe et iranienne, ce qui n’est pas pour déplaire à l’Arabie Saoudite, mais c’est là l’un des impacts du changement de stratégie de ce pays et de l’OPEP il y a un peu plus d’un an et pas son principal objectif.

Par ses conséquences économiques néfastes, ce virage stratégique menace-t-il la stabilité du régime saoudien ?  

Cette stratégie est en partie efficace mais risquée. Des prix très bas du pétrole contribuent à relancer la consommation mondiale de pétrole et à faire diminuer la production de pétrole à coût élevé. La production pétrolière des États-Unis a commencé à baisser en mai 2015 et l’offre pétrolière non-OPEP devrait décliner en 2016. Ces tendances vont contribuer à un rééquilibrage entre offre et demande sur le marché pétrolier mais ce processus prend un certain temps et les conséquences négatives sur les pays producteurs en développement ou émergents, qu’ils soient ou pas membres de l’OPEP, sont très importantes. Je ne pense cependant pas que la stabilité du régime saoudien soit menacée car le pays dispose encore de réserves considérables – plus de $600 milliards – et les prix du pétrole ne vont pas rester éternellement à des niveaux aussi bas.

Les perdants de la stratégie saoudienne – notamment l’Iran et la Russie – peuvent-ils la contourner et faire en sorte que le prix des hydrocarbures augmente ?  

Au sein de l’OPEP comme en dehors de l’organisation, plusieurs pays producteurs de pétrole sont opposés à la stratégie saoudienne (que soutiennent les Émirats Arabes Unis, le Koweït et le Qatar) mais, pour que l’OPEP réduise sa production, il faut une décision unanime en ce sens au sein de cette organisation, ce qui n’est pas possible du fait des divergences entre États membres. Les pays non-OPEP, dont la Russie, ont toute liberté pour réduire leur production mais ils ne le font pas. Soit il y a un accord entre l’OPEP et plusieurs pays non-OPEP pour une réduction concertée de leur production, soit le rééquilibrage se fera par le marché et cela peut être brutal. Dans tous les cas, il n’est pas facile de contourner le premier exportateur mondial de pétrole.

Les mesures annoncées par le gouvernement saoudien ressemblent à un début de sevrage des sujets du royaume dopés aux subventions et habitués à un Etat-providence extrêmement généreux. L’Arabie Saoudite espère-t-elle inciter ses citoyens à développer des activités économiques émancipées du secteur public et du pétrole ?

Oui, en partie, et ces objectifs sont louables mais très ambitieux. Il est fort difficile de changer des habitudes aussi bien ancrées. Le pays annonce maintenant qu’il va réduire sur cinq ans ses subventions massives sur les produits pétroliers, l’électricité et l’eau et de fortes hausses des prix des carburants viennent d’entrer en vigueur. La potion est amère et le changement brutal.

Pour ce qui concerne le développement du secteur privé, il ne s’agit pas d’un objectif nouveau mais la chute des prix du pétrole est une raison supplémentaire pour aller dans ce sens et pour accélérer cette tendance.

Quelle est la situation dans d’autres pays exportateurs d’hydrocarbures comme le Qatar et les Émirats arabes unis ?

La situation budgétaire de ces deux pays est meilleure que celle de l’Arabie Saoudite mais chacun d’entre eux devrait enregistrer un déficit en 2016 même si celui-ci ne sera pas forcément très important. Leurs politiques budgétaires sont très prudentes et ils ont pris des mesures d’adaptation plus rapidement que ne l’a fait l’Arabie Saoudite.

Les pays du Golfe persique ont-ils des réserves de devises leur permettant de tenir aussi longtemps que l’Arabie saoudite ?  

C’est effectivement l’un des points communs entre l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis, le Koweït et le Qatar. Ces quatre pays ont accumulé des réserves au niveau de leurs banques centrales et/ou de leurs fonds souverains pendant les années de prix du pétrole élevés, notamment entre 2011 et la fin du premier semestre 2014. Ils sont donc en situation de résister à la chute des prix plus longtemps que les autres producteurs, ce qui est un atout considérable dans la partie de bras de fer qui se déroule actuellement au sein de l’OPEP et entre pays OPEP et non-OPEP.

Est-il envisageable que le Qatar ne puisse pas tenir ses engagements à moyen terme, comme par exemple assurer la tenue de la Coupe de monde de football, faute de moyens ? 

Non. Il en va de sa crédibilité. Le Qatar a engagé des investissements liés à cet événement sportif majeur depuis des années et a les moyens de les poursuivre. Certains projets pourront être revus à la baisse et les autorités tenteront de réduire les coûts mais les chantiers clés se poursuivront.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00702761_000012.

Rachid Birbach, un imam corse?

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La Toile n’en finit pas de railler France 3, accusé d’avoir été un peu vite en besogne en invitant Rachid Birbach, président autoproclamé de l’Assemblée des musulmans de Corse, pour réagir aux échauffourées qui ont marqué le week-end dernier (caillassage de pompiers suivi du saccage d’une salle de prière musulmane en représailles). L’homme n’en serait pas à son premier numéro d’acteur : si l’on en croit Le Point, Birbach aurait également berné son monde il y a quelques années en s’improvisant imam d’Auxerre. Comme  la République une et indivisible, n’en déplaise à certains nationalistes à tête de maure, n’administre plus les cultes, nous nous garderons bien de distribuer les diplômes en théologie islamique. Après tout, un prêcheur itinérant sans mosquée fixe n’est sans doute pas moins représentatif que 99% des associations musulmanes qui prétendent l’être…

Contentons-nous donc d’analyser le discours de l’imam présumé, qui ravit certains et en désole d’autres. Birbach souligne la responsabilité de l’islam de France dans la dégradation du « vivre-ensemble ». En l’occurrence, le CFCM et l’UOIF, en préconisant de transformer des églises en mosquées il y a quelques mois, aurait mis de l’huile sur le feu en Corse, où tout n’était qu’harmonie, amour et volupté. La preuve, souligne Birbach, c’est que les porteuses de voile et même de burqa circulent librement dans l’île, sans se faire houspiller par quiconque. Pour mémoire, une loi prohibe le port du voile intégral (burqa, niqab) et son champ d’application s’étend même aux territoires oubliés de la République que sont certaines banlieues françaises… et la Corse.

 

Turquie-Kurdistan: deux pays en un

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turquie kurdes pkk hdp daech

Après avoir délibérément rompu le processus de paix avec le PKK en juillet dernier, le président turc, Recep Tayyip Erdogan a déclenché une véritable guerre contre les Kurdes. À ce jour, les opérations militaires menées par l’Etat turc ont entraîné la mort de 186 civils, en majorité des femmes et des enfants. Des centaines d’autres ont par ailleurs été blessés et des dizaines de milliers ont dû fuir les zones assiégées par l’armée turque.

Après plus de deux ans d’un fragile cessez-le-feu, la reprise des combats a éteint les espoirs de résolution d’un conflit qui a fait plus de 40 000 morts depuis 1984. Chaque jour, de violents affrontements ont lieu entre les forces de l’ordre et les rebelles kurdes, instaurant un peu plus le chaos dans la région et rappelant les années de plomb des années 1980-1990 –  déportations, villages brûlés, tortures de masse, disparitions de militants – qui avaient durablement traumatisé la population kurde. Depuis la reprise des hostilités, le Sud-est du pays, à majorité kurde, s’est vue imposé de nombreux couvre-feu qui paralysent la vie quotidienne et plongent la population dans l’angoisse.

Dans ce climat d’une violence extrême, les Kurdes du sud-est ont le sentiment d’être totalement oubliés par leurs concitoyens de la Turquie de l’ouest. Esra, une habitante de Diyarbakir, s’en indigne : «Les gens à Istanbul et dans tout l’ouest du pays n’ont absolument pas idée de ce qui se passe ici. Ils ne peuvent pas imaginer ce que c’est que de vivre sous la violence de l’Etat, l’oppression du couvre-feu, d’être enfermé chez soi et surtout de voir des civils se faire tuer en pleine rue.»

Car cette fois, les civils se sentent directement visés par les attaques qui se déroulent désormais au cœur même des grandes villes de la région. Une habitante de Cizre, une ville de plus de 100 000 habitants non loin de la frontière avec la Syrie et l’Irak, confirme et décrit une véritable fracture à l’intérieur du pays : «Les Turcs de l’ouest ne nous connaissent pas, ils ne viennent jamais dans notre région, à part quand ils en ont l’obligation, en tant qu’officiers, enseignants, infirmiers… Et alors encore, ils font le décompte des jours qu’il leur reste avant de repartir. Mais si les Turcs venaient plus régulièrement ici, le gouvernement ne pourrait pas y relancer la guerre d’un claquement de doigt, comme il le fait ! »

Or, si les Kurdes de l’est de la Turquie se sentent comme des citoyens de seconde zone d’un Etat dont ils critiquent sévèrement la politique, ils ne ménagent pas non plus le PKK. Accusé de semer depuis des années la terreur dans la région, d’imposer son idéologie et sa violence et parfois même d’agir en premier lieu contre les civils kurdes qui ne vont pas dans son sens, le mouvement de lutte armée est loin de faire l’unanimité. Qui plus est, une partie du peuple kurde en a assez d’être systématiquement associé au parti, considéré officiellement par l’ONU et l’Union Européenne comme une organisation terroriste. Cet amalgame obstiné qui consiste à ne pas distinguer un rebelle militant du PKK, d’un civil kurde qui, attaqué par l’Etat en bas de chez lui et exténué des violences qui s’abattent sur son quotidien, en arrive à prendre une pierre pour se défendre, prédomine dans la vision que l’opinion publique turque s’est fait de la situation.

Chaque jour, la grande majorité des médias turcs, pour le moins partiale, fait le décompte des victimes en distinguant les « soldats » des « terroristes ». Comme le résume Figen, une militante du HDP [NDLR : parti turc pro-kurde.] résidant à Paris : « Si l’on est kurde, qu’on vit à l’Est et qu’on essaie seulement de résister aux violences policières, on est automatiquement vu comme un « terroriste » par la population turque. À cause de ce que relatent les médias mais aussi du système éducatif fondé sur un ultranationalisme et le déni des minorités, les Turcs, parfois même les plus instruits, associent souvent cause kurde et terrorisme ». Et cette confusion confirme en filigrane la réalité d’un pays scindé entre un Ouest qui se modernise à un rythme affolant, obsédé par le développement et l’économie du marché, et un Est embourbé dans le sous-développement économique et le chaos politique.

Le plus inquiétant, en marge de cette montée des violences, c’est sans doute le recours à un langage extrêmement violent de la part du gouvernement. En effet, le Premier Ministre Ahmet Davutoğlu a récemment déclaré: « Les opérations ne s’arrêteront pas tant que la région ne sera pas nettoyée », les médias alliés leur font écho d’une seule voix, n’hésitant pas à titrer en « une » du journal Yeni Şafak, connu pour sa proximité avec Erdogan, le 17 décembre dernier : « LE GRAND MENAGE ». Et Erdogan, de menacer directement le peuple kurde : « Vous allez disparaître dans ces mêmes tranchées que vous avez creusées ». Malgré les appels aux rassemblements un peu partout en Turquie, le soutien n’arrive pas à mobiliser suffisamment, et certainement pas à créer une réelle vague humaine comme à l’époque de la Résistance Gezi en juin 2013 – alors que la situation est devenue bien plus alarmante et que l’image de Erdogan s’est considérablement dégradée.

Alors, quid de l’espoir colossal qu’avait représentée la percée remarquable du parti pro-kurde HDP (Parti démocratique des peuples) en juin dernier ? Ce parti qui avait réalisé 13% aux élections du 7 juin, obtenant ainsi 80 sièges au Parlement avait su faire converger autour d’un programme social, écologique et féministe à la fois les forces progressistes et les minorités du pays.

La reprise des hostilités dans le sud-est au même moment a néanmoins porté directement atteinte au parti. Sa campagne électorale pour les élections anticipées du 1er novembre s’est trouvée largement entravée par le climat délétère et l‘enchaînement de violences orchestrées par le président Erdogan. Se repliant sur son électorat kurde, à l’issue des élections du 1er novembre, le parti a perdu 21 sièges.

Pourtant, le HDP semblait être la seule formation politique à incarner une réelle opposition au pouvoir central aux mains de l’AKP, tout en se distinguant d’un PKK interdit profondément modelé par la culture de la violence et une forte ethnicité. Son jeune et dynamique co-président, Selahattin Demirtaş, devenu symbole de la remise en cause du pouvoir autoritaire et brutal d’Erdogan, est le premier à se trouver embarrassé par le retour de la lutte armée. Chaque fois qu’il le peut, il le rappelle : «Nous ne sommes pas le bras politique du PKK.»

Le succès du HDP aux élections de juin dernier avait d’ailleurs confirmé cette réalité incontestable : la majorité du peuple kurde aspire à vivre dans un climat de paix. Cette paix est indispensable pour envisager tout développement du Kurdistan turc. Aujourd’hui, le chômage y est un véritable fléau et depuis la reprise du conflit, le climat de doute et d’angoisse a de nouveau paralysé l’activité économique. Le traumatisme social des années de plomb a resurgi, avec la dose de désespoir qui l’accompagne, touchant toute la population mais surtout la jeunesse de la région qui, de plus en plus désœuvrée, en arrive à prendre les armes.

Le changement le plus net au sein de la société kurde ces dernières années, c’est justement sa jeunesse. Ayant grandi entre guerres d’hier et d’aujourd’hui, elle est à la fois désespérée et déterminée, méfiante vis-à-vis de la démocratie turque et résolue à combattre l’Etat, et finalement plus radicale que la génération d’avant.

Urbaine et ultra connectée, cette « génération Z » s’apparente, selon Chris Stephenson, historien spécialiste de la Turquie, par son désœuvrement et sa propension à la radicalisation, aux « jeunes de banlieue » des pays occidentaux. « Il s’agit d’une jeunesse complètement aliénée que le PKK ne parvient pas à manipuler comme il le souhaiterait. Ces jeunes se battent le plus souvent dans les villes à l’est, ils arborent des coupes de cheveux « ghetto », ils construisent des tranchées et ont souvent une expérience carcérale avant même d’avoir atteint la majorité. »

Une réalité sociale qu’ignore complaisamment l’Union européenne, laquelle ménage plus que jamais Ankara, qu’elle voit comme un acteur clef dans la région en raison de sa position géographique stratégique dans la crise des migrants et la lutte contre l’Etat islamique. Au détriment des Kurdes qui, eux, combattent réellement Daech.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00558089_000006.

Pour une déchéance de nationalité antiterroriste

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François Hollande a confirmé la constitutionnalité de la déchéance de nationalité des terroristes. Avec la rigueur et la fermeté qu’ils reprochent par ailleurs à tous ceux ce qui ne sont pas eux, nos amis verts et rouges ont replongé, après cette annonce, dans le syndrome Gilles de la Tourette… et la crise est aiguë !

« Heures les plus sombres », « Vichy », « jeu du FN », « fasciste », « les uns contre les autres », « stigmatisation » …Les mots « nazis », « liste », « déportation » devraient logiquement être lâchés dans les prochaines heures. Nos amis verts et rouges disent que la constitutionnalité de la déchéance de nationalité va créer deux catégories de français. C’est assez vrai. À ceci près qu’elle ne va pas les créer mais permettre au droit de rattraper les faits. Elle prend acte de l’existence de deux catégories de personnes qui vivent en France.

Mais contrairement à ce qui est répété, aucune discrimination ne sera opérée entre les binationaux et les autres français. Observons-nous une scission entre les binationaux naturalisés, qui peuvent d’ores et déjà être soumis à la déchéance de nationalité, et les autres Français? Bien sûr que non ! Cette crainte simulée et surjouée n’est pas conforme à la réalité que nous vivons. La réalité est qu’il existe d’un coté ceux qui vivent normalement en France, partagés entre passion, indifférence et exaspération pour leur pays et de l’autre ceux qui veulent simplement nous tuer…qu’ils soient binationaux ou non.

Il y a donc bien deux catégories de citoyens : ceux qui vivent pour nous tuer massivement, aveuglement, résolument et les autres, à qui il est uniquement demandé de ne pas vouloir nous tuer avec la même obstination. C’est la seule division qui existe, que la déchéance de la nationalité soit inscrite ou non dans la Constitution.

Il n’est pas possible de partager la liberté, l’égalité et la fraternité avec des gens qui nous haïssent, veulent sincèrement et concrètement notre mort, utilisent le fait d’être français pour nous attaquer plus facilement sur notre sol et ne regrettent rien – sinon de ne pas avoir massacré davantage.

Ce n’est pas la déchéance de nationalité, même constitutionnalisée, qui menace l’unité nationale mais bien ces gens qui la mettent en péril et s’auto-déchoient de leur nationalité, voire de leur humanité.

Une nation n’est ni une église ni le bon Dieu. Son rôle ultime n’est pas de tout pardonner, de tout accepter et de tendre l’autre joue. N’y voyons pas une question de principes mais de respect, de dignité voire, rêvons un peu, d’amour pour ce que nous sommes.

C’est un simple rappel à toutes fins utiles pour nos amis verts et rouges, couleurs de Noël, en ces jours de fêtes où des miracles sont, paraît-il, possibles !

*Photo: wikicommons.

Les albums de l’année 2015

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adele dominiquea duran duran

adele dominiquea duran duran

Charlie… Winston ! Mais si, souvenez-vous : « Like a Hobo » ! Son nouvel album, s’inscrivant entre la pop soul de Seal et le blufunk de Keziah Jones, est sorti en janvier dans une indifférence quasi générale malgré la beauté et la douceur de son spleen animal caressant. A écouter : « Lately ».

David Gilmour en est réduit aujourd’hui à recycler le jingle de la SNCF, l’idée lui est sans doute venue sur un quai de gare, pendant l’attente d’un train qui n’arrivait pas, quelque part en France. L’événement avait inspiré à Julien Courbet ce tweet mémorable : « Le pauvre, son nouvel album risque de sortir avec 25 minutes de retard. » A écouter : « Rattle That Lock ».

Julio Iglesias chante Mexico pour son rideau final. Ce n’est pas le Mexico de Mariano, c’est le Mexico de Julio, qui pourrait invariablement être son Milano, son Palermo ou son Bilbao, tant l’hispano excelle dans son numéro immuable de l’innamoramento comme art de vivre. Non vraiment, Julio n’a pas changé, toujours le même parfum léger, porté par l’empreinte fataliste de la Galice. A écouter : « Sway ».

Ibrahim Maalouf a publié un diptyque instrumental remarqué cet automne, deux odes à la femme – à leur façon -, comme l’indique la pochette de Kalthoum, où la part laissée à l’improvisation orientalisante est importante. Plus accessible, Red & Black Light est une célébration de la femme d’aujourd’hui, d’où le son électro-pop de cet album aux polyrythmies riches, à la fois jazz fusion, mariachi, synthétique, psychédélique… charmant, frais et euphorisant comme les femmes d’aujourd’hui (les vraies) ! A écouter : « Free Spirit ».

Duran Duran s’est classé à la 10ème place du Billboard (USA) et 5ème au Royaume-Uni avec son fulgurant nouvel album. En France, on a une Semaine du Goût – officiellement – par an. Il faut croire que le reste de l’année est consacré à la soupe à la grimace culturelle, puisqu’à part Paris Match, Le Monde et Causeur – qui ont salué l’événement à sa juste valeur -, la presse d’ici est passée à côté. A écouter : « The Universe Alone ».

Dominique A a sorti l’album français de l’année et de la consécration, enfin ! Les Victoires de la Musique devraient le plébisciter (devraient…). A écouter : « Par le Canada ».

Maître Gims a déclenché une tempête presque comparable au phénomène Stromae ! Gims a fait sortir le rap conservateur de ses ghettos pour faire vibrer les Zénith au son de ses hymnes en cœur massif et à la séduction intergénérationnelle. Seul JoeyStarr le conchie, raison supplémentaire pour apprécier Gims. La chanson française populaire est aujourd’hui incarnée par une figure issue de la musique urbaine… Le rap, dernier ascenseur (tagué) social ? A écouter : « Brisé ».

Sirba Octet a obtenu le Choc Classica du mois de novembre, distinction amplement méritée pour cette formation classique que l’on pourrait renommer The Grand Budapest Cocktail ! L’album Tantz ! est un monument de « Classic World », sculpté dans les souvenirs du pont Charles de Prague et dans les légendes mordorées des Carpates, chantourné par les B.O. des films de Woody Allen. A écouter : « Fantaisie Roumaine ».

Noel Gallagher a reçu l’Award du meilleur album 2015, distinction attribuée par Q Magazine, le mensuel britannique de référence. La guéguerre « Blur vs Oasis » aura finalement tourné à l’avantage des seconds à travers le combat des chefs des deux formations, se soldant par la victoire de Noel Gallagher sur Damon Albarn ! On a attendu moins longtemps pour constater la supériorité évidente de Lennon sur McCartney ! A écouter : « Ballad of the Mighty ».

 

Neil Young a sorti son 36ème album studio, The Monsanto Years, disque de country rock pépère à laquelle les puristes préfèreront Bluenote café, sorti des archives de la tournée 87/88 du Loner avec son groupe de jump blues d’alors, le bien nommé The Bluenotes. Swing et notes bleues à tous les étages old school ! A écouter : « Twilight ».

 

Mais quitte à choisir le 36ème album studio d’un artiste sorti cette année, autant prendre celui de Bob Dylan, hommage intimiste au répertoire de Frank Sinatra. A écouter : « Autumn Leaves ».

A-ha et Coldplay ont sorti chacun de leur côté un nouvel album lumineux, pluie de lueurs norvégiennes pour les premiers et feu de Bengale océanien pour les seconds. A écouter : « Door Ajar » (A-ha) et « Hymn for the Weekend » (Coldplay).

Adele, la Whitney Houston des années 2000, a cassé la baraque avec son nouvel album – dont les ventes atteignent des records (6 millions d’exemplaires écoulés dans le monde en quinze jours) – porté par le tube « Hello », aux 700 millions de vues YouTube… Non mais hello, quoi ! A écouter : « I Miss You ».

Eagles of Death Metal sera à jamais associé à l’horreur des attentats du 13 novembre à Paris : le groupe jouait au Bataclan ce maudit soir. Les terroristes ont fait irruption pendant la chanson « Kiss the Devil ». Impossible de ne pas faire le lien avec le drame d’Altamont, festival rock pendant lequel, en 1969, un spectateur fut assassiné au moment où les Rolling Stones entonnaient « Sympathy for the Devil »… Mais le procès en satanisme ne tient pas : les Stones ne sont pas plus satanistes que les Eagles of Death Metal ne sont un groupe de metal. La panoplie rock regorge de ce genre d’élucubrations potaches, couchées sur papier après quelques verres de bières : de la provoc’ à deux balles de mecs bourrés ou défoncés. Les sources d’inspiration sulfureuses font partie du genre. L’album des Eagles of Death Metal et sa pochette hédoniste incarnent désormais une forme de résistance culturelle, politique et spirituelle à l’obscurantisme le plus barbare. A écouter : « Save a Prayer » (reprise d’un titre de Duran Duran).

Trois jours après les attentats, Manuel Valls a parlé de « génération Bataclan »… Encore une formule déplacée et vaine, symptomatique de la génération des politicards communicants. Une chose est sûre : il y a bien une « génération Golf Drouot », le club mythique où sont passées toutes les vedettes de la chanson française des années 60 à 80. Un coffret Golf Drouot célébrant le 60ème anniversaire de la naissance du temple parisien, en 5 CDs, vient de sortir ! Des Yé-yé au post-punk, l’objet nous permet de revivre 20 ans de rock français canal historique (de 1961 à 1981) ! A écouter parmi cette anthologie de 115 titres (versions originales studio) : « Tout feu, tout flamme » de Ange.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : REX40409594_000033.

Golf Drouot-Le Temple du Rock

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Il était une fois 2015 (3/3)

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todd sarkozy migrants

todd sarkozy migrants

Retrouvez les deux premières parties de cette rétrospective ici et .

Perdre (se). Il est dans la nature de l’humain de se perdre. On peut se perdre dans un discours de Michel Rocard. Se perdre dans les yeux de celle que l’on aime. Se perdre en conjectures. On peut aussi, évidemment, se perdre dans les rues d’une grande ville… Le New York Times nous rapportait en novembre l’histoire extraordinaire d’un italien d’une trentaine d’années venu à New-York pour participer au légendaire marathon, qui s’est perdu deux jours dans la « Grosse pomme »… bien après que les derniers concurrents aient franchi la ligne d’arrivée. Gianclaudio Marengo, qui tentait cette expérience sportive en compagnie d’un groupe d’anciens toxicomanes, n’a jamais trouvé la sortie. Perdant de vue ses camarades, perdant ses papiers, perdant les documents lui permettant de s’orienter (comme de retrouver son hôtel dans le Queens), ne parlant pas un mot de la langue de Donald Trump, il a erré dans les rues, arpenté les couloirs du métro, dormi dans un parc – toujours dans sa tenue de marathon-man… – avant qu’un policier, averti de la disparition mystérieuse d’un italien en goguette, ne le raccompagne à son ambassade. Déshydraté, désorienté, le malheureux a été hospitalisé puis embarqué sur un avion. Retour en Europe. Ce qu’il a fait, ce qu’il a vu, ce qu’il a tenté durant ces quelques jours, il l’a gardé pour lui. « Allo, passez-moi Fellini, c’est pour une idée de scénario… »

Sarkozy (Dynastie). Dans la famille Sarkozy vous connaissez le père, cycliste amateur et joggeur professionnel, toujours hyperactif et dilettante, à moins que ce ne soit le contraire ; Pierre le fils rappeur (sous le pseudonyme de DJ Mosey !), Jean le fils politicien à cheveux longs, qui nous avait bien fait rire dans son rôle de candidat surprise à la présidence de l’établissement d’aménagement de La Défense… Il faudra désormais compter avec le petit Louis. On était resté sur l’image d’un gamin d’apparence sage, mais espiègle, qui semblait s’amuser beaucoup du décorum et des ors de l’Elysée. Mais Louis a bien changé. Il a pris du muscle. Il a pris de la masse. Il a même pris du gallon, puisque Paris Match l’a retrouvé – cette année – dans une académie militaire de Pennsylvanie ! Le fils de Cécilia a fait toute une partie de sa scolarité aux Etats-Unis et a envisagé un temps d’entrer dans les Marines US. Le jeune-homme nous apprend que dans cette académie il a été « co-instructeur de tir. (Je tirais) entre 150 et 300 cartouches par semaine. ». Revenant sur sa vie de gamin dans les jupes de son père Président, il se remémore quelques bons souvenirs : « J’ai eu la chance de rencontrer Obama, le Pape m’a béni, quant à George W. Bush, il m’a tout simplement fait un câlin ! » Gare au baiser de Judas ! Quitte à choisir je crois que j’aurais préféré mourir plus tôt et n’avoir jamais à lire une interview de Louis Sarkozy. Il se pourrait pourtant que l’on parle à nouveau beaucoup de cette dynastie dans les années à venir…

Youkounkoun. 2015 a été marquée par l’afflux massif de migrants venus en Europe par les Balkans ou la mer Méditerranée. Cela fait certes des années que des bateaux de migrants, venus d’Afrique ou du Proche-Orient s’échouent, chavirent ou accostent vaille que vaille sur les côtes espagnoles, italiennes ou françaises… mais cette année le mouvement s’est accentué, en raison naturellement de la situation dramatique en Syrie, en Afghanistan et (on l’oublie parfois) dans cette Corée du Nord africaine qu’est l’Érythrée… En 2015, pour le grand public, les flux de migrants sont devenus la « crise migratoire ». Moment fort après des dizaines de chavirages de navires de fortune, et des milliers de morts perdus en mer, l’image du petit Aylan Kurdi, garçonnet syrien d’origine Kurde dont la famille fuyait la guerre civile par bateau, allongé sans vie sur une plage Turque bouleverse la planète entière… La mer a rendu cruellement le corps sur plage. La position de l’enfant, la tête dans le sable, fait en elle-même toute la photo. L’image devient symbole. L’engouement de la presse est immédiat (la photo est publiée massivement en Une des principaux quotidiens mondiaux, alors que l’on en savait bien peu sur l’origine de cette image et les intentions du photographe). L’image devient symbole, et le symbole devient emballement ? Naturellement, le petit Aylan enterré, l’émotion s’est dissipée sur les réseaux sociaux, et partout ailleurs. Cette question des migrants a dominé l’année dans les discussions de bistrots, dans les réunions familiales autour du gigot dominical, a alimenté la campagne des régionales, a nourri le racisme et des peurs diverses (notamment celle, qui s’est avérée hélas justifiée de la présence d’islamistes parmi ces nouveaux arrivants…) Cette crise migratoire a surtout alimenté la connerie humaine, qui d’année en année ne se dément pas. Ainsi, au Danemark, a émergé l’idée d’une confiscation automatique des principaux « biens » de valeur des migrants afin de financer leur accueil – et aussi de dissuader, certainement, de nouvelles arrivées…  Des « biens » incluant l’argent, les objets divers, mais aussi les… bijoux… On ne parle pas là du Youkounkoun ou des bijoux de la Castafiore, mais de simples bijoux de famille… Sans manifestement songer aux relents immondes de spoliation de cette mesure, le gouvernement danois l’a défendu sans complexe, soutenu par le Parti populaire, dont l’un des leaders a déclaré : « C’est juste une petite proposition dans le but de protéger notre démocratie, notre pays et notre culture ». J’sens comme un vide, remets-moi Johnny Kidd…

Zombies (catholiques). Le 10 et le 11 janvier de grandes « marches républicaines » ont réuni dans Paris, et d’innombrables villes françaises, des millions de citoyens révoltés par les attaques terroristes du début d’année contre Charlie Hebdo et l’Hyper Casher. Le slogan « Je suis Charlie » a émergé. La Marseillaise a fusé. Les cœurs ont été gros. Les mines fermées. Les sanglots longs des violons de l’hiver ont blessé nos cœurs d’une langueur monotone. Des millions de français se sont dressés contre la barbarie islamiste, contre la violence, contre la bêtise gorgée du pire des ressentiments des faiseurs de morts d’Allah. Il n’en fallait pas moins pour que le petit personnel intellectuel hexagonal s’agite, s’interroge, voire s’insurge… Le cartographe d’extrême-centre-gauche Emmanuel Todd a tiré de ses rêves névrotiques l’idée que les indignés de ces jours-là étaient des catholiques, petit bourgeois, issus de petites villes provinciales moisies…voire islamophobes… Des « Catholiques zombies »©… Le concept est épais comme un sandwich SNCF…  Depuis il y a eu d’autres attaques. Depuis il y a eu le 13 novembre… Les dons de sang ont afflué, massivement – de toute la France. Toute la France. Et Emmanuel Todd a disparu.

Mais il est possible qu’il revienne, au vent mauvais, en 2016…

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00656862_000011.

Star Wars, le retour en force

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star wars abrams

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Le plus grand danger auquel est confronté tout chroniqueur du dernier Star Wars est de basculer d’entrée du côté obscur de la farce en cédant à la tentation du clin d’oeil attendu pour débuter sa critique. Cet article ne débutera donc pas par « Il y a fort longtemps, dans une galaxie très très lointaine » et se satisfera modestement, en guise d’entame, d’un simple aveu d’impuissance : Star Wars, c’est plus fort que toi, on ne badine pas avec une saga dont la suite engrange un milliard de recettes au box-office après une semaine d’exploitation et trente ans d’attente. Les fans de La Guerre des Etoiles sont patients et ils ont entre-temps eu le loisir de faire des enfants, qui escaladent aujourd’hui les sièges des premiers rangs des cinémas pour manger du Dolby et de l’Imax et en très gros plan et connaître cette expérience initiatique : voir à dix ans ou douze ans un Star Wars sur grand écran. En termes de grandes gestes pré-adolescentes, il y avait dans les années 80 la rencontre avec Le Seigneur des Anneaux, avec Star Wars, ou l’odyssée de Michel Platini. Le cycle éternel recommence aujourd’hui, seul Zlatan a remplacé Platini, pour le reste, c’est toujours croiseurs impériaux contre oliphants. Camarade, choisis ton camp.

La Guerre des Etoiles est un monument qui doit inspirer respect et déférence, contrairement à ses concurrents dans la mémoire collective tels que Retour vers le futur ou Ghostbuster, qui assument parfaitement leur statut de comédies d’aventure, ou d’Indiana Jones, assumant simplement le sourire ironique et le chapeau emblématique d’Harrison Ford. Dans Star Wars, on ne rit jamais de Star Wars. L’humour, bien que présent est, comme tout élément de la geste, précisément circonscris et réservé à quelques personnages, ou catégories de personnages, ayant la fonction de faire rire, comme le bouffon des pièces de Shakespeare : C3PO, R2D2, Chewbacca, Harrison Ford, son sourire ironique et son pistolet laser emblématique et les gentils Ewoks (qui sont quand même aussi des anthropophages, il faut le rappeler !). Star Wars est une épopée et l’épopée point tu ne  moqueras. Dark Vador n’est pas censé faire rire quand il apparaît à l’écran et si Luke Skywalker peut, à la rigueur, se permettre d’être touchant au début de son apprentissage, c’est à la manière d’un jeune poulain maladroit dont on sait qu’il deviendra par la suite un fier et bel alezan. Et bien sûr personne, j’ai bien dit PERSONNE, n’a le droit de se moquer de la coiffure en forme de pains aux raisins de la princesse Leia. Sauf Mel Brooks, évidemment, qui bénéficie d’une dérogation : quand on a réussi à produire un film drôle prenant pour sujet un projet de comédie musicale sur le Troisième Reich montée par deux imposteurs[1. The Producers. 1969.], on peut tout se permettre, même de faire reprendre le rôle de Dark Vador par Rick Moranis dans La Folle Histoire de l’Espace.

Les réalisateurs et producteurs du nouvel épisode de la saga (tome VII) étaient donc confrontés à un problème aussi simple qu’insoluble : produire de l’épopée et encore de l’épopée, mais une épopée à la hauteur des aventures originales de Luke, Leia, Han Solo et R2D2. Pari presque impossible à tenir : Georges Lucas s’en est douloureusement rendu compte en 1999 en produisant les tant annoncés épisodes I, II et III de la saga. Boursouflés, infatués, assommants de sérieux mais dénués du moindre souffle épique, plus ennuyeux que mille ans de digestion dans le ventre d’un Sarlaac, La Menace Fantôme (1999), L’Attaque des clones (2002) et La Revanche des Sith (2005), condamnaient le spectateur à être lentement rongé par l’ennui face à un défilé de mode galactique, empêtré dans un déluge d’effets spéciaux numériques (et dieu que le numérique vieillit mal, Avatar est là pour en témoigner…), ponctués par les interventions horripilantes du jeune et insupportable Anakin Skywalker ou de l’horripilant Jar-Jar Binks. Perdu dans cette galère, Ewan Mc Gregor jouait un Obiwan Kenobi dont la principale fonction se limitait à garder le vaisseau et à vérifier la pression des pneus, sans oublier de passer un coup de chiffon sur le pare-brise, tandis que son maître allait jouer du sabre laser à droite et à gauche, avant de se faire trucider au cours d’une scène poignante, comme tout bon maître Jedi qui se respecte.

Georges Lucas remercié, J.J. Abrams mandaté par les studios Disney aura donc eu la lourde tâche de rajeunir La Guerre des Etoiles sans porter atteinte au mythe, sous la surveillance pointilleuse des fans de la saga (et dieu sait que les fans ne s’arrangent pas en vieillissant…) et le résultat est plutôt réussi. Comme Lucas avait tenté de le faire avec les épisodes I, II et III, le nouvel opus de Star Wars raconte à peu près la même histoire que la trilogie « historique » : l’Empire (cette fois remplacé par le « Premier Ordre », tout aussi déplaisant et totalitaire) menace la liberté de la galaxie et le seul rempart opposé à son pouvoir est la résistance, réfugiée dans un coin de galaxie, toujours vaillante et généreuse. À la tête des forces du mal, un sombre et puissant personnage, vendu au côté obscur de la force, fait tout pour écraser la résistance : ce n’est plus cette fois Dark Maul, et son maquillage digne de Kiss, qui a la charge de succéder à Darth Vader, mais Kylo Ren, coiffé d’un casque en forme d’abat-jour dépressif et vêtu d’un joli costume japonisant. Et il y a, évidemment, un – ou plutôt Une – jeune Jedi, un sombre mentor, et le combat éternel de la Lumière contre le côté obscur. Quant à la République corrompue qui était au centre des épisodes I, II et III, elle est expédiée en un coup de super-laser. Une manière un peu cruelle de renvoyer définitivement G. Lucas au placard ?

Quitte à reprendre à peu près les mêmes codes et la même trame scénaristique, J.J. Abrams a eu l’idée plutôt heureuse de s’en amuser, avec suffisamment d’habileté cependant pour ne jamais tomber pas dans le crime de lèse-majesté. L’action du Réveil de la force débute sur une planète désertique très similaire à la planète Tatooine, sur laquelle nous rencontrions le jeune Luke Skywalker dans l’opus de 1977, à cette différence près que les vastes étendues sableuses de Jakku sont constellées des innombrables carcasses de croiseurs impériaux, vestiges des guerres passées entre l’Empire et la République, une manière peut-être pour J.J. Abrams de rendre un ironique hommage aux défuntes créations de Georges Lucas, dont la maison de production, LucasFilms LTD, est passée désormais dans le giron de Disney. Tandis que Luke Skywalker menait sur Tatooine une paisible existence de fermier avant de répondre à l’appel de la Force, c’est une jeune pilleuse d’épave, Rey, qui vivote de petites combines sur Jakku, avant de voir le destin frapper à sa porte sous la forme du petit droïde BB-8, sorte de croisement entre R2-D2 et Wall-E. Le duo est bientôt rejoint par un certain Finn, ex-matricule FN-2187, ancien Stormtrooper ayant déserté les troupes du Premier Ordre après une crise de conscience et un massacre de trop. Finn ressemble lui à un parfait compromis entre le jeune Han Solo et Lando Calrissian. Il paraît d’ailleurs que des fans suprématistes de Star Wars se sont déchaînés aux Etats-Unis parce que Finn est joué par un acteur noir, John Boyega. Il leur avait peut-être échappé, durant plus de trente ans, que Lando Calrissian, le copain pilote de Han Solo, était aussi joué par un acteur noir, Billy Dee Williams. Et puis après tout, il n’y a pas de quoi se formaliser, tant qu’ils n’enlèvent pas leur casque, tous les Stormtrooper sont blancs, comme la nuit tous les chats sont gris.

Plus qu’un récit vraiment original ou une vraie réinvention de la saga, la véritable qualité du film de J.J. Abrams réside dans ce mélange assez réussi entre récit épique et plaisamment naïf et une manière assez subtile de moquer gentiment les codes de l’épopée galactique et du film d’aventures en général. Il est assez amusant de voir ainsi la jeune Jedi Rey sauver son ami Finn des griffes d’une version lovecraftienne du diable de Tasmanie de Tex Avery en actionnant au bon moment le sas d’un vaisseau grâce aux écrans vidéos des caméras du vaisseau, un peu comme si le réalisateur permettait un bref instant aux spectateurs de passer dans les coulisses de l’exploit. A un Finn éberlué qui n’en revient pas que la porte ait pu sectionner le tentacule au moment fatidique, la jeune Rey répond, comme dans tout bon film d’aventures qui se respecte, qu’il s’agit juste d’un fabuleux coup de chance. Et quand Han Solo, de trente ans plus vieux, même sourire ironique et même pistolet laser, découvre, sur la classique projection holographique du QG de la résistance, une nouvelle Etoile Noire qui fait bien dix fois la taille de celle du Retour du Jedi, il n’a qu’une réplique : « elle est plus grosse, mais en quoi ça empêche de la détruire ? » La réplique résume à elle seule la formule épique de J.J. Abrams : on prend les mêmes et on recommence, avec un soupçon de dérision qui ne nuit en rien.

Il n’y a que le personnage de Kylo Ren qui pousse un peu loin le bouchon en termes de caricature amusante, mais dans ce cas précis elle n’est peut-être pas tout à fait assumée. Les spectateurs du Réveil de la force se sont amplement gaussés de cet avatar loupé de Dark Vador qui, dès qu’il a retiré son casque de samouraï interstellaire découvre le visage ingrat d’un adolescent à problème qui nous gratifie dans le film de jolies crises de nerfs. Sitôt à visage découvert, il ne nous donne qu’une envie : lui tirer l’oreille et l’amener chez le coiffeur. Mon petit Kylo, on reparlera de la conquête de la galaxie quand tu auras soigné cette mauvaise peau, en attendant tu vas te coller un peu d’eau précieuse sur la tronche, remettre ton lampadaire art-déco sur la tête et ranger ta chambre. Et tu m’écoutes s’il-te-plaît, je suis ton père. Allez, file et que la force de Biactol soit avec toi.

Il était une fois 2015 (2/3)

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dutilleux muray 2015

dutilleux muray 2015

Paris, à côté de la plaque. La poursuite de la publication du Journal de Philippe Muray. La vérité – enfin – sur la fête de Noël ! Rétrospective de l’année, suite.

Dutilleux (Henri). Debussy, Ravel, Couperin, Fauré, Berlioz, Saint-Saëns, Satie, Poulenc… la France a donné au monde un nombre considérable de grands compositeurs. A l’instar de l’Allemagne et l’Italie le climat, les paysages, l’état d’esprit général, la psychologie et le régime alimentaire doivent être propices à l’éclosion de grands musiciens. Parmi ces grands noms il y a Henri Dutilleux (1916-2013) ; compositeur inclassable qui est toujours resté à l’écart des chapelles et sectes musicales diverses du XX ème siècle, il a laissé un catalogue aux dimensions modestes (quelques dizaines d’opus – en presque cent ans de vie !), mais ne comportant presque que des chefs d’œuvres, dont une sonate pour piano (1945) et des pièces orchestrales (Citons Timbres, espace, mouvement, 1978) qui sont jouées dans le monde entier depuis des décennies, contribuant à la joie des mélomanes, et au prestige culturel de la France. Mais il arrive que la France ait du mal avec ses génies… En 2013, à quelques encablures du centenaire, le compositeur s’éteint. Les hommages affluent du monde entier. Un type à l’Elysée écrit même un communiqué de presse signé du Président. Mais la ministre de la culture, Mme. Filippetti « oublie » de se rendre aux obsèques. L’affaire qui nous intéresse – celle de la « plaque » – commence en avril 2015. Christophe Girard, maire PS du 4ème arrondissement, qui souhaitait rendre hommage au musicien en apposant une plaque sur l’immeuble qu’il a longtemps occupé rue Saint-Louis-en-l’Île, se distingue par un tweet ravageur disant que, finalement, la pose de cette plaque était « inappropriée » en raison de « faits de collaboration (de Dutilleux) avec le régime de Vichy »… La polémique était lancée. La France découvre, stupéfaite, l’existence d’une commission historique, au sein de la Mairie de Paris, dont la fonction est d’enquêter sur la « moralité » politique des personnalités auxquelles la ville pourrait rendre hommage. Cadavres dans les placards. Exploration des poubelles de l’Histoire. La commission fouille-merde exhume une partition – coupable, nécessaire coupable… – que le jeune Dutilleux a écrit pour un film pédagogique officiel sur le sport. Pas un hymne à Pétain, non, un film à la gloire des gymnases et à la pratique sportive… Il avait la vingtaine, et – parallèlement – s’était engagé dans la Résistance, en rejoignant dès 1942 le clandestin Front national des musiciens. Les mélomanes ont montré les dents. L’agitation a été considérable. Une pétition, défendant Dutilleux contre les insultes des roquets analphabètes de l’époque, arrive même à recueillir plus de 7000 signatures. Les médias entrent dans la danse. La « commission » revoit son jugement. Christophe Girard, et d’autres élus, regrettent d’avoir parlé de « faits de collaboration ». La plaque est finalement apposée le 22 septembre 2015. Il avait d’abord été question d’y graver : « Henri Dutilleux, compositeur contemporain ». Comme si Bach et Beethoven n’étaient pas non plus contemporains à leur temps. Comme si cela avait le moindre sens. Quand ça ne veut pas, ça ne veut pas… Deux discours sont prononcés. Nos confrères de « Forum opéra » parlent d’un « hommage grotesque » – raillant des discours pompés de Wikipédia et s’amusant de l’inculture de l’adjoint à la culture, Bruno Julliard, évoquant fautivement le compositeur « Gabriel Faure », et non « Fauré ». La mairesse de Paris (il faut dire comme ça) Anne Hidalgo est évidemment restée en dehors de toute cette polémique. J’ai eu le bonheur de rencontrer Dutilleux à deux reprises. Une fois, assez longuement, dans les années 90, salle Olivier Messiaen à Radio France. Nous avons parlé musique, musique et musique. Il était assis sur le tabouret du piano de son épouse Geneviève Joy, et j’étais debout à côté de lui. Au bout d’un moment il s’est enquis, prévenant, de mon confort et m’a demandé si je voulais m’asseoir pour poursuivre notre échange. J’avais 20 ans. Il en avait près de 80. Je fais le pari qu’il aurait pris cet épisode bouffon de sa « plaque » avec humour et bonhommie. En 2016 nous célébrerons le centenaire de sa naissance : peut-être une occasion pour les politiques de se racheter ?

Muray (Philippe). En 2015, Les Belles Lettres ont publié le second tome du journal de Muray (Ultima Necat II) qui couvre les années 1986-1988. Prenant un tour franchement littéraire, plus cohérent que le premier tome (qui couvrait une période beaucoup plus longue) ce journal nous éclaire sur la fabrique de la pensée murayenne. En pleine gestation et écriture de son grand roman Postérité – qui paraîtra en 1988 chez Grasset dans une collection dirigée par Bernard-Henri Levy -, le pourfendeur d’homo festivus observe le monde moderne vivre ses pathétiques soubresauts de fin de siècle, et se rêve en grand romancier, avec pour modèle évidemment L-F Céline. C’est l’insuccès qui sera au bout du chemin, l’indifférence critique, l’indifférence du public, et au fil des pages on perçoit une vraie mélancolie. On comprend plus que jamais que Muray a eu plusieurs « vies » littéraires. Après une première période étonnante où l’auteur des « Exorcismes spirituels » se voue au roman, dans un style expérimental ; après l’écriture de ses deux grands essais (Le « Céline » et le « XIXème siècle ») ; il retrouve le roman, et projette déjà l’écriture de son Rubens. Il semble ne pas avoir conscience encore que sa plume s’épanouira dans les décennies qui vont venir dans une veine pamphlétaire ravageuse, période qui s’ouvrira avec L’empire du bien (1991). S’il parle peu de sa vie privée (il entremêle ça et là des notations sur son bagne, l’écriture de romans populaires sous pseudonyme, ou sur ses femmes, à des notes préparatoires sur les personnages de Postérité), il se livre parfois sur sa philosophie personnelle, comme dans ce très bel extrait que nous mettrons en exergue : «Il faut amener une femme à tromper avec vous le reste de l’univers. Si vous n’avez jamais senti que votre femme ou votre maîtresse, en vous aimant, était infidèle à tout le reste, au genre humain, à l’hystérie, à la communauté, vous n’avez jamais aimé, vous n’avez jamais été aimé. Vous n’avez jamais heureux». Dont acte. Rendez-vous courant 2016 pour lire la suite de ce passionnant journal qui pourrait bien être le chef d’œuvre de Muray…

Noël. Il y a quelques années, dans le cadre de notre rétrospective 2013, nous révélions mondialement l’origine méconnue de la fête de Noël. A l’inverse de ce que beaucoup d’ignorants pensent cela n’a absolument aucun rapport avec un Jésus, une crèche, des rois mages, un fier sapin, ou encore l’industrie du jouet, non, chaque année nous nous offrons des cadeaux pour célébrer la naissance d’Humphrey Bogart, arrivé sur terre le 25 décembre 1899 – afin d’apporter de la paix, du flegme et de la virilité dans le monde. Cela me vaut depuis quelques années un courrier de lecteurs qui attirent mon attention sur d’autres origines possibles à cette fête. Si j’en crois un mail de Martine de Besançon, cette pratique festive remonterait au temps de la grandeur de Noël Roquevert (1892-1973), immense acteur français aujourd’hui bien oublié, qui incarnait notamment le personnage surnommé « Landru » dans Un singe en hiver de Verneuil (d’après Blondin), énigmatique patron de bazar qui fournissait aux deux héros babioles et fusées de feu d’artifice, pour rendre l’après-guerre plus respirable. On a vu aussi Roquevert chez Clouzot (L’assassin habite au 21, Le Corbeau, Les Diaboliques)… Mais pourquoi parler de Roquevert ? Car il paraît possible – compte tenu de son apport au cinéma – que certaines parties du globe fêtent Noël pour lui rendre un vibrant hommage. Là-bas on ne dit pas « Joyeux Noël ! » mais « Joyeux Noël Roquevert ! » Nous avançons résolument dans la connaissance de cette fête…

à suivre…

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00339351_000001.

Ultima necat: Journal intime Tome 2, 1986-1988

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2016: des raisons d’espérer

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attentats Nouvel an 2016

attentats Nouvel an 2016

Hier soir, alors que je promenais ma chienne, Gala, – un carlin noir de 4 ans, plus 5 kg si j’en crois sa dernière pesée chez le vétérinaire de l’avenue Kléber –, une jeune femme qui passait à côté de moi parlait avec fébrilité à son Smartphone. « Depuis le début de cette semaine, disait-elle, j’ai moins peur, je pense moins aux attentats. Je ne prends plus le bus ni le métro, mais… » Je n’ai pas pu entendre la suite. Elle s’était éloignée pendant que ma chienne me retenait cloué au pied d’un arbre où la brave bête faisait ce que j’attends qu’elle fasse à cet endroit. Je crois, néanmoins, avoir compris le sens général du discours de la demoiselle. C’est la guerre, on tue en terrasse et dans les salles de concert, et nous avons peur.

Quelle erreur ! Admettons que politiques et journalistes ne font rien pour nous apaiser, ces temps-ci. Et que dire des Finkielkraut et des Lévy qui, entourés de leur bruyante clique de crypto-fascistes, voudraient nous obliger à voir ce que l’on voit ? Que mes collègues de Causeur me pardonnent, je vais, contrairement à eux, essayer de soulager les nerfs de nos chers lecteurs. Amis lectrices, amis lecteurs, les djihadistes vous font peur ? Calmez-vous, vous avez toutes les chances d’échapper aux tirs fruités de leurs kalachnikovs. Pour ne pas avoir affaire à eux, des techniques simples et très efficaces existent. Les voici :

1-Faire un AVC (32.500 décès par an) ou un infarctus (18.000 décès).

2-Avoir un cancer incurable (le cancer du poumon fait à lui seul 30.000 morts par an).

3-Si mourir d’une maladie trop répandue vous répugne, tranquillisez-vous : les maladies rares et rapidement mortelles sont nombreuses, beaucoup plus que vous ne l’imaginez. La maladie de Charcot, par exemple, avec son petit millier de morts chaque année, pourra vous satisfaire. Il y a mieux encore : Creutzfeldt-Jakob. On compte moins d’une centaine de décès annuels. C’est la maladie chic et snob par excellence.

4-Pour les plus jeunes, moins concernés par les pathologies évoquées plus haut, pas de raison de s’inquiéter pour autant : des leucémies, des lupus incurables, des méningites aiguës et même des tumeurs cérébrales les attendent.

5-Quant à vous, mesdames et messieurs les vieillards, dites « merde ! » à votre médecin et à France Télévisions : ne vous vaccinez pas contre la grippe. Avec un peu de chance, malgré le réchauffement climatique, l’hiver sera rude et, comme l’année dernière, la grippe tuera 18.000 veinards.

6-Dépressifs, mes frères, vos amis et vos parents se font du souci pour vous. N’attendez plus : suicidez-vous.

7-Fumeurs, fumez. Alcooliques, buvez. Toxicomanes de tous les pays, droguez-vous.

Pour ceux qui sont aussi allergiques à l’État islamique qu’aux maladies, des solutions de secours existent. Vous pouvez :

8-Avoir un accident de voiture (plus de 3.000 morts en 2014). Profitez-en, cette année, la mortalité au volant est à la hausse. Un conseil : roulez systématiquement à plus de 150 km/h. Ne faites aucun blessé, seulement des morts. Merci pour eux.

9-Vous écraser en avion. Les accidents sont rares, mais gardez confiance. Quand vous montez dans l’appareil censé vous emmener à Ibiza, n’oubliez jamais que vous avez plus de chance d’en sortir écrabouillé (1 chance sur 5.000.000) que de remporter l’Euromillions (1 chance sur 116.000.000). Évidemment, l’État islamique pourrait être impliqué dans ce genre d’accident, et vous mourrez sans en avoir le cœur net. Pensez à vos proches, cependant. Quand ils apprendront qu’il ne s’agissait que d’un défaut matériel ou d’une erreur humaine, ils seront soulagés de savoir que vous n’êtes pas mort à la guerre.

10-Faire une fausse route (4.000 morts par an). Mort peu glorieuse, mais efficace. À ranger dans le rayon des accidents domestiques qui, chaque année, font 12.000 victimes.

Bien d’autres solutions existent : se faire battre mortellement par son épouse ou époux, être égorgé par un chien, être victime d’une dissection aortique ou d’une rupture d’anévrisme, tomber dans les escaliers du métro, que sais-je encore ? Je ne peux pas toutes les énumérer. Et, soyons francs, malgré leur nombre incalculable, le risque que vous vous retrouviez face à un djihadiste persistera toujours. Auquel cas, ne dramatisez pas, rien ne dit que vous en mourrez. Peut-être perdrez-vous un bras ou une jambe, mais ces choses-là allant par paires, vous apprécierez d’autant mieux le membre qui vous reste. Ne dramatisez pas non plus si vous perdez vos quatre membres. Pour peu que vous soyez au chômage, adieu trapèze, mais quelle carrière d’homme-tronc s’offre à vous !

Alors, amis lectrices, amis lecteurs, rassurés ? Non ? Moi non plus. La vie, la mort, voyez-vous, c’est la punition des spermatozoïdes carriéristes.

*Photo : Wikimedia Commons.

Il était une fois 2015 (1/3)

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cabu charlie chasse becasse

cabu charlie chasse becasse

2015 n’a pas été une mince affaire. Attaques terroristes d’une ampleur inédite sur le territoire national. Retour de Pif Gadget en kiosque. Afflux inédit de migrants en Europe. Montée en puissance du comique américain Donald Trump, dont la stand-up comedy permanente pourrait bien se poursuivre en cette nouvelle année… Ce fut éprouvant… En 2015, les Français ont découvert, médusés, que deux familles de gitans peuvent paralyser – seules – une autoroute entière avec un feu de palettes et trois vieux J9 d’origine douteuse. En 2015 le monde a joué à la fin du monde, mais fut sauvé de justesse par Laurent Fabius à la Cop 21. La France a échappé de peu au péril nazi personnifié par Marion Maréchal-Le Pen, et à l’issue d’une bataille colossale, Fernandel est arrivé à la présidence de la région PACA. Une année d’amalgames, de padamalgames… une année qui a vue la disparition d’Anita Ekberg, la surfemme fellinienne de la Dolce Vita, de Demis Roussos (à ne pas confondre avec Alexis Tsipras, qui a suscité cette année d’autres types de fantasmes), de Roger Hanin le cow-boy du far-Oued, mais aussi François Maspero, Percy Sledge, la chanteuse Patachou (qui avait révélé Brassens), le bluesman Charles Pasqua, BB King… Une année que nous allons passer en revue de A à Z…

Autrice. Dans la nécrologie de la cinéaste Chantal Akerman, publiée par Le Monde, j’ai découvert le mot « autrice »… Il m’a fallu attendre 2015 pour être frappé de cette révélation…de nos jours il n’y a plus d’auteurs, ni même d’auteures, mais des autrices… ! J’ai d’abord cru à une erreur de la journaliste, une regrettable faute de frappe, un scélérat incident lors de l’impression… Que nenni. Renseignements pris, malgré la réticence de l’Académie française (pour les immortels « auteur » n’a pas de féminin), « autrice » est reconnu par Le dictionnaire officiel du jeu de Scrabble, et par le bréviaire des modernes. Je crois que je vais vraiment avoir du mal à parler le sabir de l’époque… – Et sinon, amis journalistes, ce serait bien d’arrêter de titrer « Clap de fin » quand un réalisateur passe l’arme à gauche, merci.

Avant-guerre. Les grands événements, ou les morts célèbres, ont un effet singulier sur nos mémoires. On se souvient tous de ce que nous faisions lorsque nous avons appris la disparition de telle personnalité, ou quand les avions se sont jetés sur les tours jumelles de New-York. Il en sera de même pour le 13 novembre 2015, l’une des dates les plus sombres de l’histoire de notre pays. Personnellement, au moment du drame, j’écoutais le Concerto macabre (cela ne s’invente pas…) de Bernard Herrmann à l’auditorium de Radio France ; dans le métro du retour j’ai vu des scènes de panique, tandis que les haut-parleurs annonçaient de manière parfaitement surréaliste que des « incidents sur la voie publique » se déroulaient quelque part dans Paris. A partir du moment où un suicide est un « accident grave de voyageur » il est normal qu’un massacre soit un incident… Le 13 novembre ressemblait pourtant à une journée postmoderne tout à fait normale. C’était même la Journée mondiale de la gentillesse (mais aussi la Journée mondiale de la vasectomie). En pleine campagne pour les élections régionales Marine Le Pen était en meeting à Rouen, Manuel Valls était en déplacement à Dijon sur le thème des « fonctionnaires ». A midi François Hollande a remis le Prix Elysée de la photographie à un artiste. Les médecins libéraux étaient en grève pour dénoncer le projet de loi santé. En Avignon se tenaient les « Etats Généraux LesbiensGayBiTransInter » (sic). Eurostat publiait le chiffre vertigineux de la croissance dans la zone euro. Les One Direction (ne me demandez pas de quoi il s’agit) sortaient leur nouvel album. L’hystérie collective au sujet de la Cop21 était à son comble. On parlait beaucoup du sort des migrants, de leur accueil, de leur destin. Dans les colonnes de Libé les progressistes de confort dénonçaient gravement le péril frontiste. On remettait le Prix Interallié. L’Obs consacrait sa Une à Nicolas Hulot. L’Express ressortait son éternel marronnier du classement des cliniques où il fait bon mourir. C’était un vendredi 13. C’était juste avant les attaques islamistes abominables qui ont ôté la vie à 130 personnes, dont près d’une centaine dans sa seule salle du Bataclan. C’était juste avant le trou noir… Les historiens, dans le futur, feront de 2015 le dernier jalon de notre avant-guerre…

Bécasse (mordorée). Président de la République n’est pas un métier facile. Il faut savoir faire du scooter, maîtriser l’art de l’anaphore, faire semblant d’être copain avec des écologistes, prendre des postures, pratiquer l’effet de manche, parler couramment la langue de bois… il faut aussi donner des interviews à des magazines spécialisés. C’est important les niches, surtout quand une élection se profile. Aller à la rencontre des lecteurs de Tatouages magazine pour dire que l’on caresse le désir de se faire graver un petit Rocard sur la fesse droite. S’aventurer chez Molosse Passion et parler de son labrador. François Hollande ne fait pas exception à cette règle et a donné – cette année – une assez pénible interview au Chasseur Français. Peu après la crise agricole qui a envoyé des centaines de tracteurs dans Paris, le président a entrepris de parler ruralité sur pas moins de  huit pages…  Allant jusqu’à déclarer des trucs du genre : « Grâce à la Corrèze, j’ai pu découvrir la chasse. Les jours d’ouverture sont l’occasion de fêtes qui se préparent dans l’enthousiasme, dans l’émulation et dans la camaraderie. J’ai également été invité à la table de nombreux chasseurs. J’ai assisté à des battues » Malheureusement, malgré ces efforts rhétoriques colossaux, le magazine a réservé sa Une à la bécasse mordorée… Dur.

becasse chasse

Cabu. L’année a très mal commencé. Pour beaucoup par une migraine, comme après toutes les soirées de Saint-Sylvestre. Mais la France s’est réveillée avec une vraie gueule de bois le 7 janvier, date du massacre de bon nombre des membres de la rédaction de Charlie Hebdo, hebdomadaire satirique qui avait eu l’impudence de représenter Mahomet et de moquer l’intégrisme religieux. Parmi les grands dessinateurs assassinés ce jour-là, Honoré, Charb, Tignous, Wolinski… choisissons de dire quelques mots de Cabu. Né dans les années 30, sévissant dans les pages de Charlie mais aussi dans bien d’autres journaux, dont Le Canard Enchaîné, il a laissé des personnages forts qui peuplent déjà notre imaginaire collectif tels que le Grand Duduche, l’adjudant Kronenbourg ou le « Beauf », notre prochain. Anar, libertaire, talentueux, mélomane, grand admirateur de Trenet, pitre chez Dorothée pour toute une génération (la mienne), le dessinateur racontait cette anecdote touchante à nos confrères du JDD un an avant le drame : « À mes débuts à L’Union de Reims, j’avais dessiné une clocharde de Châlons. On la surnommait Marie la Lune. Elle vendait des cartons pour vivre. J’en avais fait une BD. Mais plus je la faisais vivre comme personnage, plus les enfants lui jetaient des pierres. Un jour, elle a été blessée. On l’a emmenée à l’hôpital. Je suis allé la voir. Et j’ai arrêté de la dessiner. » On ne sait pas ce qu’est devenue Marie la Lune, mais Cabu nous a appris que pour Mahomet c’était dur d’être aimé par des cons… Il ne fallait pas transiger avec le fanatisme et Jean Cabut – comme ses copains de Charlie – est mort les armes à la main.

à suivre…

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21676854_000208.

La chute du prix du pétrole ne menace pas la stabilité du régime saoudien

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arabie saoudite petrole qatar

arabie saoudite petrole qatar

Spécialiste dans le domaine de l’énergie et les matières premières, Francis Perrin a créé en 2012 Stratégies et Politiques Energétiques (SPE), dont il est le directeur de la publication et de la rédaction. Il est par ailleurs toujours rédacteur en chef des revues Pétrole et Gaz Arabes et d’Arab Oil & Gas.

Gil Mihaely. L’Arabie saoudite vient de boucler son deuxième budget déficitaire consécutif. Son gouvernement impute essentiellement cette contre-performance à la baisse du prix du pétrole. Or, cette baisse est – au moins partiellement – due à une décision prise il y plus d’un an par le précédent roi qui avait augmenté l’offre de pétrole afin de faire chuter le prix du baril et de nuire à la Russie et à l’Iran. Cette stratégie est-elle réaliste et efficace ?

Francis Perrin. Le déficit des budgets 2015 et 2016 de l’Arabie Saoudite est effectivement la conséquence de la chute des prix du pétrole. Mais celle-ci n’a pas été au départ, c’est-à-dire à l’été 2014, provoquée par l’Arabie Saoudite. L’excédent de l’offre pétrolière mondiale sur la demande est d’abord la conséquence de l’augmentation, depuis plusieurs années, de la production des États-Unis et du Canada, elle-même due à la hausse de leur production de pétrole non conventionnel. À l’automne 2014, l’Arabie Saoudite puis l’OPEP ont décidé de ne pas réduire leur production, contrairement à la stratégie habituelle de l’OPEP, et cette production OPEP a même augmenté en 2015. Les motivations du royaume saoudien sont cependant davantage pétrolières et économiques que politiques. Certes, la chute des prix frappe durement les économies russe et iranienne, ce qui n’est pas pour déplaire à l’Arabie Saoudite, mais c’est là l’un des impacts du changement de stratégie de ce pays et de l’OPEP il y a un peu plus d’un an et pas son principal objectif.

Par ses conséquences économiques néfastes, ce virage stratégique menace-t-il la stabilité du régime saoudien ?  

Cette stratégie est en partie efficace mais risquée. Des prix très bas du pétrole contribuent à relancer la consommation mondiale de pétrole et à faire diminuer la production de pétrole à coût élevé. La production pétrolière des États-Unis a commencé à baisser en mai 2015 et l’offre pétrolière non-OPEP devrait décliner en 2016. Ces tendances vont contribuer à un rééquilibrage entre offre et demande sur le marché pétrolier mais ce processus prend un certain temps et les conséquences négatives sur les pays producteurs en développement ou émergents, qu’ils soient ou pas membres de l’OPEP, sont très importantes. Je ne pense cependant pas que la stabilité du régime saoudien soit menacée car le pays dispose encore de réserves considérables – plus de $600 milliards – et les prix du pétrole ne vont pas rester éternellement à des niveaux aussi bas.

Les perdants de la stratégie saoudienne – notamment l’Iran et la Russie – peuvent-ils la contourner et faire en sorte que le prix des hydrocarbures augmente ?  

Au sein de l’OPEP comme en dehors de l’organisation, plusieurs pays producteurs de pétrole sont opposés à la stratégie saoudienne (que soutiennent les Émirats Arabes Unis, le Koweït et le Qatar) mais, pour que l’OPEP réduise sa production, il faut une décision unanime en ce sens au sein de cette organisation, ce qui n’est pas possible du fait des divergences entre États membres. Les pays non-OPEP, dont la Russie, ont toute liberté pour réduire leur production mais ils ne le font pas. Soit il y a un accord entre l’OPEP et plusieurs pays non-OPEP pour une réduction concertée de leur production, soit le rééquilibrage se fera par le marché et cela peut être brutal. Dans tous les cas, il n’est pas facile de contourner le premier exportateur mondial de pétrole.

Les mesures annoncées par le gouvernement saoudien ressemblent à un début de sevrage des sujets du royaume dopés aux subventions et habitués à un Etat-providence extrêmement généreux. L’Arabie Saoudite espère-t-elle inciter ses citoyens à développer des activités économiques émancipées du secteur public et du pétrole ?

Oui, en partie, et ces objectifs sont louables mais très ambitieux. Il est fort difficile de changer des habitudes aussi bien ancrées. Le pays annonce maintenant qu’il va réduire sur cinq ans ses subventions massives sur les produits pétroliers, l’électricité et l’eau et de fortes hausses des prix des carburants viennent d’entrer en vigueur. La potion est amère et le changement brutal.

Pour ce qui concerne le développement du secteur privé, il ne s’agit pas d’un objectif nouveau mais la chute des prix du pétrole est une raison supplémentaire pour aller dans ce sens et pour accélérer cette tendance.

Quelle est la situation dans d’autres pays exportateurs d’hydrocarbures comme le Qatar et les Émirats arabes unis ?

La situation budgétaire de ces deux pays est meilleure que celle de l’Arabie Saoudite mais chacun d’entre eux devrait enregistrer un déficit en 2016 même si celui-ci ne sera pas forcément très important. Leurs politiques budgétaires sont très prudentes et ils ont pris des mesures d’adaptation plus rapidement que ne l’a fait l’Arabie Saoudite.

Les pays du Golfe persique ont-ils des réserves de devises leur permettant de tenir aussi longtemps que l’Arabie saoudite ?  

C’est effectivement l’un des points communs entre l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis, le Koweït et le Qatar. Ces quatre pays ont accumulé des réserves au niveau de leurs banques centrales et/ou de leurs fonds souverains pendant les années de prix du pétrole élevés, notamment entre 2011 et la fin du premier semestre 2014. Ils sont donc en situation de résister à la chute des prix plus longtemps que les autres producteurs, ce qui est un atout considérable dans la partie de bras de fer qui se déroule actuellement au sein de l’OPEP et entre pays OPEP et non-OPEP.

Est-il envisageable que le Qatar ne puisse pas tenir ses engagements à moyen terme, comme par exemple assurer la tenue de la Coupe de monde de football, faute de moyens ? 

Non. Il en va de sa crédibilité. Le Qatar a engagé des investissements liés à cet événement sportif majeur depuis des années et a les moyens de les poursuivre. Certains projets pourront être revus à la baisse et les autorités tenteront de réduire les coûts mais les chantiers clés se poursuivront.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00702761_000012.

Rachid Birbach, un imam corse?

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La Toile n’en finit pas de railler France 3, accusé d’avoir été un peu vite en besogne en invitant Rachid Birbach, président autoproclamé de l’Assemblée des musulmans de Corse, pour réagir aux échauffourées qui ont marqué le week-end dernier (caillassage de pompiers suivi du saccage d’une salle de prière musulmane en représailles). L’homme n’en serait pas à son premier numéro d’acteur : si l’on en croit Le Point, Birbach aurait également berné son monde il y a quelques années en s’improvisant imam d’Auxerre. Comme  la République une et indivisible, n’en déplaise à certains nationalistes à tête de maure, n’administre plus les cultes, nous nous garderons bien de distribuer les diplômes en théologie islamique. Après tout, un prêcheur itinérant sans mosquée fixe n’est sans doute pas moins représentatif que 99% des associations musulmanes qui prétendent l’être…

Contentons-nous donc d’analyser le discours de l’imam présumé, qui ravit certains et en désole d’autres. Birbach souligne la responsabilité de l’islam de France dans la dégradation du « vivre-ensemble ». En l’occurrence, le CFCM et l’UOIF, en préconisant de transformer des églises en mosquées il y a quelques mois, aurait mis de l’huile sur le feu en Corse, où tout n’était qu’harmonie, amour et volupté. La preuve, souligne Birbach, c’est que les porteuses de voile et même de burqa circulent librement dans l’île, sans se faire houspiller par quiconque. Pour mémoire, une loi prohibe le port du voile intégral (burqa, niqab) et son champ d’application s’étend même aux territoires oubliés de la République que sont certaines banlieues françaises… et la Corse.

 

Turquie-Kurdistan: deux pays en un

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turquie kurdes pkk hdp daech

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Après avoir délibérément rompu le processus de paix avec le PKK en juillet dernier, le président turc, Recep Tayyip Erdogan a déclenché une véritable guerre contre les Kurdes. À ce jour, les opérations militaires menées par l’Etat turc ont entraîné la mort de 186 civils, en majorité des femmes et des enfants. Des centaines d’autres ont par ailleurs été blessés et des dizaines de milliers ont dû fuir les zones assiégées par l’armée turque.

Après plus de deux ans d’un fragile cessez-le-feu, la reprise des combats a éteint les espoirs de résolution d’un conflit qui a fait plus de 40 000 morts depuis 1984. Chaque jour, de violents affrontements ont lieu entre les forces de l’ordre et les rebelles kurdes, instaurant un peu plus le chaos dans la région et rappelant les années de plomb des années 1980-1990 –  déportations, villages brûlés, tortures de masse, disparitions de militants – qui avaient durablement traumatisé la population kurde. Depuis la reprise des hostilités, le Sud-est du pays, à majorité kurde, s’est vue imposé de nombreux couvre-feu qui paralysent la vie quotidienne et plongent la population dans l’angoisse.

Dans ce climat d’une violence extrême, les Kurdes du sud-est ont le sentiment d’être totalement oubliés par leurs concitoyens de la Turquie de l’ouest. Esra, une habitante de Diyarbakir, s’en indigne : «Les gens à Istanbul et dans tout l’ouest du pays n’ont absolument pas idée de ce qui se passe ici. Ils ne peuvent pas imaginer ce que c’est que de vivre sous la violence de l’Etat, l’oppression du couvre-feu, d’être enfermé chez soi et surtout de voir des civils se faire tuer en pleine rue.»

Car cette fois, les civils se sentent directement visés par les attaques qui se déroulent désormais au cœur même des grandes villes de la région. Une habitante de Cizre, une ville de plus de 100 000 habitants non loin de la frontière avec la Syrie et l’Irak, confirme et décrit une véritable fracture à l’intérieur du pays : «Les Turcs de l’ouest ne nous connaissent pas, ils ne viennent jamais dans notre région, à part quand ils en ont l’obligation, en tant qu’officiers, enseignants, infirmiers… Et alors encore, ils font le décompte des jours qu’il leur reste avant de repartir. Mais si les Turcs venaient plus régulièrement ici, le gouvernement ne pourrait pas y relancer la guerre d’un claquement de doigt, comme il le fait ! »

Or, si les Kurdes de l’est de la Turquie se sentent comme des citoyens de seconde zone d’un Etat dont ils critiquent sévèrement la politique, ils ne ménagent pas non plus le PKK. Accusé de semer depuis des années la terreur dans la région, d’imposer son idéologie et sa violence et parfois même d’agir en premier lieu contre les civils kurdes qui ne vont pas dans son sens, le mouvement de lutte armée est loin de faire l’unanimité. Qui plus est, une partie du peuple kurde en a assez d’être systématiquement associé au parti, considéré officiellement par l’ONU et l’Union Européenne comme une organisation terroriste. Cet amalgame obstiné qui consiste à ne pas distinguer un rebelle militant du PKK, d’un civil kurde qui, attaqué par l’Etat en bas de chez lui et exténué des violences qui s’abattent sur son quotidien, en arrive à prendre une pierre pour se défendre, prédomine dans la vision que l’opinion publique turque s’est fait de la situation.

Chaque jour, la grande majorité des médias turcs, pour le moins partiale, fait le décompte des victimes en distinguant les « soldats » des « terroristes ». Comme le résume Figen, une militante du HDP [NDLR : parti turc pro-kurde.] résidant à Paris : « Si l’on est kurde, qu’on vit à l’Est et qu’on essaie seulement de résister aux violences policières, on est automatiquement vu comme un « terroriste » par la population turque. À cause de ce que relatent les médias mais aussi du système éducatif fondé sur un ultranationalisme et le déni des minorités, les Turcs, parfois même les plus instruits, associent souvent cause kurde et terrorisme ». Et cette confusion confirme en filigrane la réalité d’un pays scindé entre un Ouest qui se modernise à un rythme affolant, obsédé par le développement et l’économie du marché, et un Est embourbé dans le sous-développement économique et le chaos politique.

Le plus inquiétant, en marge de cette montée des violences, c’est sans doute le recours à un langage extrêmement violent de la part du gouvernement. En effet, le Premier Ministre Ahmet Davutoğlu a récemment déclaré: « Les opérations ne s’arrêteront pas tant que la région ne sera pas nettoyée », les médias alliés leur font écho d’une seule voix, n’hésitant pas à titrer en « une » du journal Yeni Şafak, connu pour sa proximité avec Erdogan, le 17 décembre dernier : « LE GRAND MENAGE ». Et Erdogan, de menacer directement le peuple kurde : « Vous allez disparaître dans ces mêmes tranchées que vous avez creusées ». Malgré les appels aux rassemblements un peu partout en Turquie, le soutien n’arrive pas à mobiliser suffisamment, et certainement pas à créer une réelle vague humaine comme à l’époque de la Résistance Gezi en juin 2013 – alors que la situation est devenue bien plus alarmante et que l’image de Erdogan s’est considérablement dégradée.

Alors, quid de l’espoir colossal qu’avait représentée la percée remarquable du parti pro-kurde HDP (Parti démocratique des peuples) en juin dernier ? Ce parti qui avait réalisé 13% aux élections du 7 juin, obtenant ainsi 80 sièges au Parlement avait su faire converger autour d’un programme social, écologique et féministe à la fois les forces progressistes et les minorités du pays.

La reprise des hostilités dans le sud-est au même moment a néanmoins porté directement atteinte au parti. Sa campagne électorale pour les élections anticipées du 1er novembre s’est trouvée largement entravée par le climat délétère et l‘enchaînement de violences orchestrées par le président Erdogan. Se repliant sur son électorat kurde, à l’issue des élections du 1er novembre, le parti a perdu 21 sièges.

Pourtant, le HDP semblait être la seule formation politique à incarner une réelle opposition au pouvoir central aux mains de l’AKP, tout en se distinguant d’un PKK interdit profondément modelé par la culture de la violence et une forte ethnicité. Son jeune et dynamique co-président, Selahattin Demirtaş, devenu symbole de la remise en cause du pouvoir autoritaire et brutal d’Erdogan, est le premier à se trouver embarrassé par le retour de la lutte armée. Chaque fois qu’il le peut, il le rappelle : «Nous ne sommes pas le bras politique du PKK.»

Le succès du HDP aux élections de juin dernier avait d’ailleurs confirmé cette réalité incontestable : la majorité du peuple kurde aspire à vivre dans un climat de paix. Cette paix est indispensable pour envisager tout développement du Kurdistan turc. Aujourd’hui, le chômage y est un véritable fléau et depuis la reprise du conflit, le climat de doute et d’angoisse a de nouveau paralysé l’activité économique. Le traumatisme social des années de plomb a resurgi, avec la dose de désespoir qui l’accompagne, touchant toute la population mais surtout la jeunesse de la région qui, de plus en plus désœuvrée, en arrive à prendre les armes.

Le changement le plus net au sein de la société kurde ces dernières années, c’est justement sa jeunesse. Ayant grandi entre guerres d’hier et d’aujourd’hui, elle est à la fois désespérée et déterminée, méfiante vis-à-vis de la démocratie turque et résolue à combattre l’Etat, et finalement plus radicale que la génération d’avant.

Urbaine et ultra connectée, cette « génération Z » s’apparente, selon Chris Stephenson, historien spécialiste de la Turquie, par son désœuvrement et sa propension à la radicalisation, aux « jeunes de banlieue » des pays occidentaux. « Il s’agit d’une jeunesse complètement aliénée que le PKK ne parvient pas à manipuler comme il le souhaiterait. Ces jeunes se battent le plus souvent dans les villes à l’est, ils arborent des coupes de cheveux « ghetto », ils construisent des tranchées et ont souvent une expérience carcérale avant même d’avoir atteint la majorité. »

Une réalité sociale qu’ignore complaisamment l’Union européenne, laquelle ménage plus que jamais Ankara, qu’elle voit comme un acteur clef dans la région en raison de sa position géographique stratégique dans la crise des migrants et la lutte contre l’Etat islamique. Au détriment des Kurdes qui, eux, combattent réellement Daech.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00558089_000006.

Pour une déchéance de nationalité antiterroriste

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decheance nationalite ps verts daech

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François Hollande a confirmé la constitutionnalité de la déchéance de nationalité des terroristes. Avec la rigueur et la fermeté qu’ils reprochent par ailleurs à tous ceux ce qui ne sont pas eux, nos amis verts et rouges ont replongé, après cette annonce, dans le syndrome Gilles de la Tourette… et la crise est aiguë !

« Heures les plus sombres », « Vichy », « jeu du FN », « fasciste », « les uns contre les autres », « stigmatisation » …Les mots « nazis », « liste », « déportation » devraient logiquement être lâchés dans les prochaines heures. Nos amis verts et rouges disent que la constitutionnalité de la déchéance de nationalité va créer deux catégories de français. C’est assez vrai. À ceci près qu’elle ne va pas les créer mais permettre au droit de rattraper les faits. Elle prend acte de l’existence de deux catégories de personnes qui vivent en France.

Mais contrairement à ce qui est répété, aucune discrimination ne sera opérée entre les binationaux et les autres français. Observons-nous une scission entre les binationaux naturalisés, qui peuvent d’ores et déjà être soumis à la déchéance de nationalité, et les autres Français? Bien sûr que non ! Cette crainte simulée et surjouée n’est pas conforme à la réalité que nous vivons. La réalité est qu’il existe d’un coté ceux qui vivent normalement en France, partagés entre passion, indifférence et exaspération pour leur pays et de l’autre ceux qui veulent simplement nous tuer…qu’ils soient binationaux ou non.

Il y a donc bien deux catégories de citoyens : ceux qui vivent pour nous tuer massivement, aveuglement, résolument et les autres, à qui il est uniquement demandé de ne pas vouloir nous tuer avec la même obstination. C’est la seule division qui existe, que la déchéance de la nationalité soit inscrite ou non dans la Constitution.

Il n’est pas possible de partager la liberté, l’égalité et la fraternité avec des gens qui nous haïssent, veulent sincèrement et concrètement notre mort, utilisent le fait d’être français pour nous attaquer plus facilement sur notre sol et ne regrettent rien – sinon de ne pas avoir massacré davantage.

Ce n’est pas la déchéance de nationalité, même constitutionnalisée, qui menace l’unité nationale mais bien ces gens qui la mettent en péril et s’auto-déchoient de leur nationalité, voire de leur humanité.

Une nation n’est ni une église ni le bon Dieu. Son rôle ultime n’est pas de tout pardonner, de tout accepter et de tendre l’autre joue. N’y voyons pas une question de principes mais de respect, de dignité voire, rêvons un peu, d’amour pour ce que nous sommes.

C’est un simple rappel à toutes fins utiles pour nos amis verts et rouges, couleurs de Noël, en ces jours de fêtes où des miracles sont, paraît-il, possibles !

*Photo: wikicommons.