La demande est discrète mais réelle concernant les traditions bien établies de l’érotisme chinois, ou formosan, de la part de ceux et celles qui suivent mon blog.
Pour répondre à leurs vœux :
– Côté Formose : je termine en ce moment la relecture de la version bilingue chinois-français d’un texte charmant par une amie flutiste taïwanaise qui fait ses classes en France. Je suis très tentée de mettre en valeur ne serait-ce que son introduction que je trouve d’une grande bonne humeur ; mais il me faut encore un peu de temps pour l’aider à relire la version française. J’en ferai donc certainement ma trentième tranche de blog, entièrement bilingue (pour encourager à l’apprentissage de la langue chinoise), d’ici quelques jours.
– Côté Chine : je me suis donc résolue, dans un premier temps, à ressortir de mes tiroirs une série de cartes postales qui furent imprimées quand j’étais encore une jeune écolière, comme cadeau par un groupe d’anciennes maîtresses à un couple qui allait fêter le douzième anniversaire de leur mariage.
Il y avait une demi-douzaine de séries (une par ancienne amante probablement) pour six et douze images dans chaque série. J’ai choisi d’en présenter ci-après une seule complètement, celle monochrome avec texte, pour mettre en valeur mes talents de paléographe. Mais j’offre aussi deux images extraites d’autres séries pour donner une idée de leur diversité.
On vient de m’expliquer que si j’avais eu la possibilité d’étudier ces images gravées sur pierre ou sur des plaques de terres cuites, je n’aurais pas été une apprentie-paléographe mais une candidate-épigraphiste. Ce blog me permet de découvrir des mots français nouveaux pour moi ; et de rêver que j’aurais pu me lancer dans une carrière parisienne de paléographe sentimentale ou d’épigraphiste érotique, si je n’avais pas choisi la photographie.
Le lecteur parisien est sans doute habitué à des curiosa chinois un peu différents, type peintures sur soie dans des livres du genre Nuages & pluie. Les bois gravés que je donne ci-après (et ceux que je ne montre pas, en tous cas pas immédiatement) appartiennent à une toute autre tradition, celle des modestes œuvres pédagogiques sur pauvre papier (souvent avec légers rehauts de couleurs) qui étaient vendues sur les marchés en Chine du Nord au début du XXème siècle pour l’éducation des jeunes marié(e)s.
Sur cette image, l’homme porte encore la natte (enroulée autour du crâne) : nous sommes donc avant 1911.
La courte série que je présente intégralement est monochrome mais enrichie de courts textes, les autres séries se passant de commentaires. Reste-t-on paléographe s’il n’y a que des images et pas de textes ? Même si je ne présente pas bientôt ma candidature à l’Académie des inscriptions et belles-lettres, je ne prends pas de risque : je donne la préférence aux images commentées.
要幹媳婦不用學 Yào Kàn Xí Fù Bù Yòng Xué
有了銀兩就能嫖 Yǒu Le Yín Liǎng Jiù Néng Piáo
二人將行雲雨事 Èr Rén Jiāng Háng Yún Yǔ Shì
左手攢著一隻腳 Zuǒ Shǒu Cuán Zhe Yī Zhī Jiǎo
二人動春心 Èr Rén Dòng Chūn Xīn
摟抱把口親 Lǒu Bào Bǎ Kǒu Qīn
往來數十遍 Wǎng Lái Shù Shí Biàn
今科入紅門 Jīn Kē Rù Hóng Mén
二人動春情 Èr Rén Dòng Chūn Qíng
摟抱在懷中 Lǒu Bào Zài Huái Zhōng
費盡平生力 Fèi Jìn Píng Shēng Lì
強勝似拉弓 Qiáng Shèng Sì Lā Gōng
扛起一根杆 Káng Qǐ Yī Gēn Gǎn
洞裡走一番 Dòng Lǐ Zǒu Yī Fān
洛道公子進堂名 Luò Dào Gōng Zǐ Jìn Táng Míng
得與妓女婚配成 Dé Yǔ Jì Nǚ Hūn Pèi Chéng
天子中英豪 Tiān Zǐ Zhōng Yīng Háo
肏屄要勤學 Cào Bī Yào Qín Xué
一宿幹八遍 Yī Xiǔ Qain Bā Biàn
不怕種色癆 Bù Pà Zhǒng Sè Láo
二人余動心 Èr Rén Yú Dòng Xīn
喜笑把臉親 Xǐ Xiào Bǎ Liǎn Qīn
暫行雲雨事 Zàn Xíng Yún Yǔ Shì
不亞舊朱陳 Bù Yà Jiù Zhū Chén
少年強壯寔可當 Shǎo Nián Qiáng Zhuàng Shí Kě Dāng
雞巴長了如鐵鎗 Jī Bā Cháng Le Rú Tiě Qiāng
夜戰八回不足量 Yè Zhàn Bā Huí Bù Zú Liàng
青筋爆流硬如箭 Qīng Jīn Bào Liú Yìng Rú Jiàn
L’homme, dans cette image, attache une grande importance érotique à empoigner l’un des deux lotus d’or et à sucer l’autre. Cette attirance notoire pour les petits pieds (débandés pour l’occasion) a beaucoup interloqué les Occidentaux qui furent au contact de la civilisation chinoise. Pourtant les orteils en Occident sont également l’objet de fascinations intenses et de soins langoureux : une langueur qui attend l’émotion, avec la langue donc, en prolégomènes ; et par des massages doux avec les doigts (ou la bouche encore) qui conduisent à l’assoupissement après l’extase.
La bordure du cadre comporte de nombreuses chauves-souris qui sont en Chine des symboles de la félicité, sans doute à cause de l’homonymie entre les caractères pour chauve-souris [蝙蝠BianFu] et l’un des bonheurs [福Fu], l’abondance. En fait il en faut trois pour les trois bonheurs que sont abondance 福 Fu, Bonheur 祿 Lu et longévité 壽 Shou. Vivant la nuit, chassant les moustiques, la chauve-souris ne peut être que favorable aux ébats amoureux, le plus souvent nocturnes dans toutes les civilisations. C’est un être volant dont le (remarquable et remarqué) pénis, chez les males, permet de comprendre qu’on a pas affaire à un pigeon déguisé. Nous sommes donc loin en Chine de la chauve-souris vampire associé à Dracula [XiXieGui 吸血鬼], et plus près du baphomet ithyphallique que l’un de mes premiers amants parisiens m’emmena découvrir en haut du porche de l’église Saint-Merry, sous le prétexte sage en apparence – pour un premier rendez-vous – de visiter une église (cinq minutes après, il me lutinait derrière un pilier).
Le baphomet de l’église Saint-Merry, mais il a perdu son caractère ithyphallique …
Les Chinois furent – si possible – en fonction de leur statut social et de leur fortune – polygames. Le lecteur remarquera trois partenaires, ci-après, dans l’un de ces ébats conjugaux : deux femmes et un homme ; alors que la tendance en France est désormais plutôt à « une femme et deux hommes ». Ce qui paraît plus logique et plus satisfaisant si une femme préfère les hommes aux femmes ; mais aussi un juste retour des choses dans une époque qui met en valeur les droits des femmes et la satisfaction la plus complète de leurs plaisirs.
La coupe de cheveux de l’homme permet de dater cette image d’après 1911, puisqu’il ne porte plus la natte [辮子BiànZǐ ] qui était d’usage avant la révolution républicaine [辛亥革命XīnHài GéMìng] sous la dynastie mandchoue des Qing [清朝 QingChao]. La tapisserie du fauteuil suggère une influence occidentale indéniable, alors que les petits pieds, les « lotus d’or » [三寸金蓮 SānCùn JīnLián ] indiquent la rémanence de la tradition chinoise.
Pour autant me fait remarquer une amie qui lit par dessus mon épaule, en caressant l’oreille de mon amant, deux femmes peuvent entre elles suppléer parfois mieux à la trop grande hâte (ouà l’épuisement rapide de l’énergie) d’un seul homme, voire de deux hommes — ajoute-t-elle. Mais je la soupçonne de préférer les femmes, tout en prétendant être humaniste (est-ce dans ce cas le bon mot pour le miroir de féministe ?). Le débat est ouvert depuis des siècles et n’est pas près d’être clos.
A l’intention des amateurs et des conservateurs de musées, je précise que les images originales (que j’ai aperçues, encadrées, et qui constituaient le véritable cadeau au couple ainsi honoré par leurs anciennes maîtresses) étaient à peine plus grandes que des cartes postales contemporaines et étaient vendues en rouleaux, moins chers et plus discrets que des albums.
A ma connaissance, la BNF et les musées français ne conservent pas ce type d’authentiques œuvres didactiques populaires. Cette demi-douzaine de séries mériterait sans doute, sinon une thèse, du moins un mémoire de maîtrise à l’Ecole du Louvre.
Quai de Conti, on ne badine pas avec la géographie. Pas de littérature sans topographie, pas de roman sans lieu précis. Le dernier récit de Frédéric Vitoux ne nous emmène pas chez les Papous, mais île Saint-Louis, en plein cœur de Paris. Les insulaires des quais de Seine sont une peuplade lointaine qui méritait son traité d’anthropologie. Pour observer les mœurs et coutumes des Ludovisiens, l’académicien a pris position Au Rendez-vous des Mariniers, un bistrot restaurant situé 33, quai d’Anjou qui a fermé ses portes en 1953.
L’immortel étant né en 1944, il lui aurait été difficile d’évoquer ses souvenirs de zinc alors qu’à cet âge-là, il ânonnait rosa rosam rosae dans l’appartement familial. Les Vitoux ont toujours habité le quartier, étrange tête de pont d’un Paris fantomatique, badigeonné à l’encre amère de Simenon. Quand les ouvriers n’avaient pas encore été évincés au-delà des fortifs, ce coin réunissait bateliers, artisans, petits commerçants, travailleurs, blanchisseuses, bourgeois et artistes. Une population hétéroclite et représentative d’un certain état d’esprit français. C’était avant l’éventrement des Halles, avant la gentrification et les palais orientaux. Vitoux, archiviste mélancolique et prodigieux conteur, rebâtit ce troquet à partir de références littéraires et de recoupements historiques. « Qui furent les clients, les familiers, les propriétaires du Rendez-vous des Mariniers, durant son histoire ? N’aimerais-je pas enfin leur donner à chacun une chance, les voir vivre, vieillir, s’affronter, espérer ? » s’interroge-t-il.
Une devanture se patine au fil des années et une clientèle se façonne sous la férule de patrons successifs. Vitoux réussit à passionner ses lecteurs en narrant le quotidien de ce restaurant ouvrier de 1904 à 1953 où les couverts étaient en métal, l’addition à l’ardoise et la cuisine roborative.[access capability= »lire_inedits »] Le charme du livre, son savoureux fumet, s’exhale grâce à l’enchevêtrement des personnages illustres et anonymes. Qu’y a-t-il de commun entre Mme Lecomte, celle qui donna l’âme à ce lieu, et Jean de La Ville de Mirmont mort en 1914, entre cette tenancière solidement arrimée à son comptoir et Dos Passos ? Le midi, son affaire remplit les estomacs des manuels, le soir, la jeunesse intellectuelle américaine (Sylvia Beach, Hemingway, Joyce, etc.) s’encanaille. Le livre d’or de ce Hollywood-sur-Seine atteste même la présence de Douglas Fairbanks.
En 1928, les Lecomte revendent leur affaire aux Guérineau. Après les Années folles, cette famille originaire d’Anjou (hasard ou coïncidence) va continuer d’accueillir la fine fleur des lettres françaises jusqu’à ce fameux dîner du 23 mars 1933. Céline, Mauriac et Fernandez à la même table. Puis, le Rendez-vous change encore de main en 1934 avec l’arrivée d’une certaine Alma Correa au parcours on ne peut plus exotique. Ce livre se boit, sans façons, comme un ballon de sauvignon. On s’instruit en tutoyant Aragon et les grands ducs, Drieu et la tortore, et une fois de plus, la formule d’Audiard colle à cette enseigne du monde d’avant : « C’est curieux chez les marins ce besoin de faire des phrases. »
Au Rendez-vous des Mariniers, Frédéric Vitoux, Fayard (2016).
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«Madame Bovary » de Yumiko Igarashi aux Editions Isan Manga
Dans la famille manga, je demande le genre shôjo : il s’agit de mangas pour adolescentes (c’est le sens de shôjo en japonais) pré ou tout juste post-pubères, parfois touche-pipi mais pas forcément. Un peu niais. Harlequin mis en images. Bibliothèque rose bonbon.
Yumiko Igarashi, la grande mangaka « princesse du shôjo manga », connue pour Candy ou Georgie, qui doit se tenir au courant des dernières réformes du collège en France, a donc adapté Madame Bovary en shôjo mangaafin de complaire aux IPR qui inlassablement sillonnent leur rectorat (un joli mot qui vient probablement de rectum, vu le forcing des con/certations) et qui recommandent (voir par ailleurs ma future chronique du Point) de ne pas se lancer dans des travaux littéraires qui passeraient par dessus la tête des apprenants.
Comme dit l’éditeur français, « la narration très féminine du genre colle parfaitement au style graphique ». Qu’on en juge :
Ou encore :
Les albums ont été publiés en français en 2013 — mais c’est cette année qu’ils pourront connaître le succès qu’ils méritent. Ah, quels beaux EPI Lettres/Arts plastiques on va nous tricoter avec un pareil matériel graphique ! Comme l’ironie de Flaubert se dégage admirablement de ces planches ! Par exemple, dans le roman, Emma et Léon passent trois jours de lune de miel à Rouen. Ils font romantiquement du canotage sur la Seine, Léon lui récite du Lamartine — « Un soir, t’en souvient-il, nous voguions en silence », le vieil Alphonse était un maître du shôjo — à ceci près que le fleuve est bordé d’entreprises de calfatage, que « la fumée du goudron s’échappait d’entre les arbres », et que « l’on voyait sur la rivière de larges gouttes grasses, ondulant inégalement sous la couleur pourpre du soleil, comme des plaques de bronze florentin, qui flottaient » : la romance s’écoule sur fond de pollution — un mot qui à l’époque de Flaubert n’avait pas exactement le sens actuel, et qui évoquait davantage les pollutions nocturnes auxquelles doivent se livrer les jeunes filles adeptes du genre shôjo — surtout si tout ce qu’elles connaissent de la scène est ce qu’en a gardé Yumiko Igarashi :
Quand j’ai à parler de Madame Bovary (ou de l’Education sentimentale, mêmes ressorts, même punition), je commence par expliquer qu’il est très compliqué de lire Flaubert à voix haute : soit on lit au premier degré, et on rate l’ironie, soit on lit de façon distanciée, et on sabote le point de vue d’Emma et de toutes les courges qui « se graissent les mains à cette poussière » des romans sentimentaux.
C’est sans doute trop com/plexe pour des ados con/temporains cons/ommateurs de shôjo et d’autres balivernes sentimentales. Trop complexe aussi pour les inventeurs des dernières réformes de l’Education — celle du lycée, con/coctée par les services de Luc Chatel, ne valait pas mieux que celle du collège qui lui fait écho. Faut croire qu’en fait d’Education, c’est à l’Education sentimentale que pensent les gros bonnets de la rue de Grenelle. Du coup, la fameuse phrase où le romancier se moque des lectures de la jeune shôjo Emma, pleines de « messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l’est pas, toujours bien mis et qui pleurent comme des urnes » devient, chez Igarashi :
J’en connais une, chroniqueuse émérite et pétrifiée d’admiration devant Flaubert, qui va courir s’offrir ce chef d’œuvre.
Comme les Japonais pensent à tous les publics, les homos ont spécifiquement le yaoi, dans lequel l’intrigue est centrée autour d’une relation homosexuelle entre personnages masculins, et comportant éventuellement des scènes sexuelles. Dans les faits, c’est aussi cucul la praline que le shôjo — il n’y a pas de raison commerciale que les gays soient plus malins que les hétéros.
Et sachez, heureux enseignants en quête d’œuvres adaptées au niveau de vos élèves, que Yumiko Igarashi a également fait un shôjo à partir de Roméo et Juliette— en cette année de célébration du 400ème anniversaire de la mort du grand Will, voilà qui fera chaud au cœur de tous les anglicistes.
Aussi niais que Bovary, ou que les inscriptions griffonnées par des touristes incultes à l’entrée de la maison supposée de Juliette, à Vérone.
Du graf’ au shôjo, même combat — et je ne suis pas bien sûr que Shakespeare ou Flaubert en sortent vainqueurs. Mais l’essentiel, n’est-ce pas, c’est que les apprenants s’expriment — comme le jus des citrons.
J’étais déjà l’heureux possesseur d’une version réduite et illustrée du Comte de Monte-Cristo publiée en Inde — les 1 000 pages du roman de Dumas ramenées à 231 pages d’un tout petit format en corps 14 — voyez vous-même, c’est la fin :
Mais avec le genre shôjo, une nouvelle barre est franchie — la barre que l’on abaisse, bien sûr, afin que tous la passent, et viennent ensuite s’écraser contre le mur inéluctable de la réalité. Flaubert ne sert pas uniquement à donner de la culture ou à passer un bon moment, mais à faire comprendre qu’en rester à des lectures chatoyantes et un savoir auto-construit à 14 ans vous promet des lendemains qui déchanteront — mais Najat s’en soucie-t-elle ?
Chantal Delsol. Sipa. Numéro de reportage : 00656862_000020.
La philosophe Chantal Delsol démontre dans son dernier ouvrage comment, dans une post-modernité aux relents totalitaires, de nouveaux démiurges modernes tentent d’imposer leurs vues alors qu’il faudrait, au contraire, loin de cette hubris, avoir envers ce monde qui nous entoure le respect et la retenue de modestes jardiniers. Pour elle, le mythe prométhéen qui sous-tendait les totalitarismes communiste et national-socialiste, cette volonté de créer un homme nouveau, prolétaire ou aryen, mais nécessairement parfait, nous revient dans ce transhumanisme pour lequel l’homme ne serait plus le fruit de la Création mais le seul résultat de sa propre création.
L’Occident totalitaire ?
Peut-on parler de totalitarisme pour notre monde ? Delsol rappelle l’étonnement de ces écrivains venus de l’Est communiste, les Alexandre Soljenitsyne ou Vaclav Havel, confrontés, dans cet Occident où ils croyaient changer de vie, à la même absence de vraie liberté que dans le monde d’où ils venaient. Mais pour la philosophe, qui reprend ici les approches d’Arendt, le totalitarisme mélange nécessairement monopole du pouvoir et usage de la terreur, quand cette dernière ne serait pas au centre du pouvoir moderne, où existent certes des pressions et des chantages, mais d’où « la terreur et la violence physique ont disparu ». Sans doute, mais faut-il se limiter à prendre en compte la seule violence physique mise en œuvre par l’État ? L’insécurité physique ne croît-elle pas dans nos rues – sans même parler de son expression paroxystique avec le terrorisme –, et nos États ne savent-ils pas l’utiliser pour renforcer leur pouvoir de contrôle et de contrainte sur leurs populations ? Est-on si loin du totalitarisme ? Le débat reste ouvert.
La communauté sans la communauté
L’élan actuel d’émancipation des individus de leurs groupes d’appartenance est pour Chantal Delsol, comme l’était la recherche de l’égalité pour Tocqueville, un élan universel : tous les pays, toutes les sociétés traditionnelles, s’y convertissent « dès qu’ils en découvrent les expressions ». Il faut rappeler ici, comme le faisait le théoricien normand, que l’un des moteurs principaux de ces conversions est le penchant naturel de l’homme vers la facilité. Il le pousse naturellement vers tout système qui l’affranchit de ses devoirs et lui permet de faire valoir, à l’encontre d’une communauté sans laquelle il n’existerait pourtant pas, ses droits, y compris les plus aberrants. Mais il frappe aussi, comme le note la philosophe, ceux-là même qui voudraient retrouver leurs racines : « On voudrait, écrit-elle, retrouver le lien perdu, mais sans les attaches : on voudrait retrouver, en quelque sorte, la communauté sans la communauté ».
Si notre monde occidental a bénéficié le premier de cet élan émancipateur, ce serait grâce à ce judéo-christianisme qui, selon Delsol, reste la seule approche qui porte en même temps « le poison et son remède », la seule qui permette à la fois l’émancipation de l’individu et la maîtrise de cette émancipation. On sait les choix personnels de l’auteur, mais cette dualité est-elle possible ? Elle ne peut nier quelques pages plus loin que « le prométhéisme perverti observé à la fois dans le totalitarisme et dans les sociétés contemporaines ne peut se déployer que dans les sociétés post-chrétiennes », et lorsqu’elle analyse les dérives de la société suédoise actuelle, passe peut-être un peu vite sur ce que son égalitarisme et son conformisme social pourraient avoir de typiquement protestant.
On sait que la tutelle qui pèse sur les individus peut-être sociale, résultant du regard des autres, et être alors aussi forte et efficace que la contrainte étatique, comme l’a démontré Alexis de Tocqueville dans son analyse de l’Amérique démocratique. Mais Delsol analyse très finement comment cette tutelle sociale été inversée. Tocqueville décrivait en effet le fonctionnement d’un groupe social conscient de lui-même et de ses valeurs et pensant être légitime pour les imposer à ses membres. Après des années de dénigrement de ces mêmes valeurs, de relativisme, on pourrait croire que notre société n’est plus en mesure de faire peser cette contrainte sociale. Or cette absence affichée de valeur est justement la nouvelle norme contraignante : personne ne se permet plus la moindre remarque sur un comportement « déviant » puisqu’il a été décidé qu’il n’y avait pas de déviances, qu’elles soient vestimentaire, sexuelle ou religieuse. Mais cette doctrine n’est plus l’émanation du « sens commun » du groupe social mais seulement la production hors-sol d’une pseudo-élite.
Les paroles barbares engagent les futures barbaries
Ne jetons pas pour autant le bébé avec l’eau du bain. La dérision a persisté sous tous les totalitarismes (qu’on se souvienne de ces plaisanteries des soviétiques contre le régime communiste), et l’on peut se demander si elle ne permettra pas de mettre à bas les nouvelles vaches sacrées… de la dérision imposée. Des textes de Philippe Muray aux tweets de « L’humour de gauche », l’ironie dissout en effet la bien-pensance mieux que bien des thèses, et elle séduira toujours, car il a toujours « été chic » de prendre de la distance d’avec les idées en place. Il y aura bientôt un contre-Petit journal comme il y a eu un Rivarol pourvu seulement qu’on le laisse parler. Chantal Delsol, qui sait combien le débat est déséquilibré, combien la dérision semble à sens unique, fait là encore le procès d’une hypocrisie contemporaine qui, sous couvert de protéger le lecteur, condamne Céline mais porte Sade au pinacle. Elle semble s’en méfier. « Nous savons bien, depuis le nazisme, écrit-elle , que les paroles barbares engagent directement les barbaries à venir ». Mais il faut pourtant accepter de laisser lire Sade pour pouvoir lire Céline, et Stuart Mill, dans De la liberté, a montré que l’État ne pouvait jamais punir que les actions et non les opinions, car l’expression d’une opinion ne conduit pas nécessairement à une action dangereuse, tant les hommes et les circonstances peuvent être différents.
Qu’y a-t-il derrière cette moderne hypocrisie ? Un projet démiurgique. S’interrogeant sur la différence de perception dans nos sociétés occidentales des deux formes de totalitarisme du XXe siècle, la philosophe note avec raison – et courage – que le nazisme, haï quand le communisme n’est, au mieux, que déploré, ne l’est sans doute pas seulement à cause de la politique d’extermination qu’il a mis en place, mais aussi « pour une autre raison, plus obscure et presque impensée : parce qu’il est une tentative de retour à une forme (par ailleurs mortifère) d’enracinement – dans l’identité, ici de race, dans l’identité culturelle même fantasmée, dans la patrie, tout ce qui est aux racines ». Pour elle, comme pour Frédéric Rouvillois[1. Frédéric Rouvillois, Crime et utopie, Paris, Flammarion, 2014.], le caractère « utopique » est refusé au nazisme « parce que ce serait lui faire trop d’honneur » : l’utopie ne saurait mal faire.
Emphase et erzatz
Le caractère diffus du totalitarisme moderne, où se mêlent politiques, médias, associations et jusqu’aux amuseurs, rend plus délicate une prise de conscience pourtant indispensable à la formation d’une résistance. Quand, rarement, il commet l’erreur de se cristalliser dans une structure, par exemple, comme le note Delsol, dans les institutions et la bureaucratie européennes, peut naître alors une opposition. Mais la disparition programmée des groupes intermédiaires, au premier rang desquels la famille, laisse l’individu face au vide ou, pire encore, à des médias, qui lui renvoient en miroir son image inversée en un spectacle aberrant. Un vide hurlant qui interdit l’expression des évidences anthropologiques qui ont structuré non seulement nos sociétés occidentales mais aussi la plupart des sociétés humaines. « Ce qui a déserté notre monde avec l’envahissement complet de l’idéologie émancipatrice, écrit Delsol, c’est le bon sens, cette capacité à voir les évidences et les lapalissades et à en tenir compte dans les décisions de l’existence ».
Face à ce monde de « l’emphase et de l’ersatz », pour citer encore la philosophe, on saisit mieux le redoutable pouvoir d’attraction d’idéologies qui reposent sur une vision plus proche de la réalité. Et on comprend qu’il nous sera impossible de lutter contre elles si nous ne retrouvons pas la maîtrise de notre pensée, préalable indispensable à celle de notre destin. Penser clair pour marcher droit. Ce livre nous y aide.
La haine du monde. Totalitarismes et fausse modernité, Chantal Delsol, Ed. du Cerf, 2016.
Le Fils de Joseph d’Eugène Green tout comme ses précédents films (Toutes les nuits, Le Pont des arts, La Sapienza…) ne ressemble à rien de ce qui se fait actuellement. Et même si la référence semble désormais l’agacer, c’est Robert Bresson qu’il faudrait évoquer pour donner une petite idée de ce cinéma : composition rigoureuse des plans, diction « blanche » des comédiens, jeu antinaturaliste où tous les mots sont bien articulés et où les liaisons sont scrupuleusement respectées… Eludant toute psychologie, Green se concentre sur un découpage très élaboré de la mise en scène : goût pour la verticalité (ces monuments de Paris immémoriaux qui s’opposent aux contingences médiocres de notre modernité), travail très précis sur la lumière (une très belle scène où Marie et Joseph boivent un verre après une séance de cinéma et où Green accentue la lumière sur leurs visages, comme s’ils étaient transfigurés par la grâce), frontalité des échanges dans ses fameux champs/contrechamps face caméra et à 180°…
On l’aura compris, le titre renvoie à la Bible et aux textes sacrés. Divisé en chapitres dont les titres accentuent cette dimension religieuse (« Le Sacrifice d’Abraham », « La Fuite en Egypte »…), le récit suit les pérégrinations de Vincent, un lycéen qui vit seul avec sa mère Marie (Natacha Régnier, radieuse et magnétique). Un jour, il découvre que son père qui l’a abandonné est un grand éditeur parisien. Après avoir tenté de l’égorger, il fait la connaissance de Joseph (Fabrizio Rongione), le frère de son père avec qui il va très bien s’entendre…
Le film est donc l’histoire d’une famille recomposée mais qui se recompose non pas selon les désirs des parents mais selon ceux du fils. Au père biologique (Mathieu Amalric qui n’avait pas été aussi drôle et bon depuis très longtemps), Vincent substitue un père électif et symbolique.
Ce récit mythique, intemporel, Eugène Green l’inscrit dans notre modernité qu’il abhorre. Avec un art prononcé pour le trait saillant, il filme un homme tenant son bébé en écharpe et portant un sac « Au bobo bio » ou un adolescent qui a décidé de monter sa propre entreprise sur Internet (« moderne, écologique ») en vendant son sperme.
Si on s’amusait à pousser les correspondances dans les derniers retranchements de la logique, on pourrait dire que si le père symbolique de Vincent (Jésus) est Joseph, son vrai père devrait être Dieu. L’éditeur qu’incarne Amalric n’est évidemment pas Dieu mais le cinéaste raille avec beaucoup d’humour cet homme qui s’est fait Dieu et qui exerce son pouvoir dans le milieu de l’édition. La dimension satirique du Fils de Joseph est sans doute l’une des plus réussies. Avec beaucoup de verve, Eugène Green décrit avec justesse un cocktail mondain et littéraire où l’outrecuidance se dispute à la superficialité la plus extrême. Critique littéraire inculte (plaisir de revoir la grande Maria de Medeiros), culte de la « transgression », règne du paraître et de l’arrivisme : la satire du milieu fonctionne à merveille et s’avère réjouissante.
Ce que recherche par là le cinéaste, c’est opposer une fois de plus les « modernes » qui se sont accaparés une certaine idée de l’art (ou plutôt, comme le disait Godard, de la « culture ») comme petite parcelle de pouvoir et ce que Green considère comme le véritable Art et qui élève : la musique baroque du XVIIème siècle, un poème chanté dans une église à la lumière des bougies…
Pour être tout à fait franc, l’opposition est parfois un peu schématique entre la Sainte famille et les horribles bobos, entre les deux frères (qui incarnent le Bien et le Mal), entre une modernité vouée aux gémonies et la parabole mystique… Mais à cette petite réserve, la petite musique d’Eugène Green, le trait saillant du satiriste et la lumière qui se dégage des comédiens font du Fils de Joseph une expérience passionnante…
Le Fils de Joseph, d’Eugène Green avec Natacha Régnier, Mathieu Amalric, Victor Ezenfis, Fabrizio Rongione. En salle depuis le 20 avril.
Fresque d'Albert Maignan pour le restaurant parisien Le Train Bleu dans le hall de la gare de Lyon (Photo : Hannah Assouline)
J’ai sonné. Les gardiens m’ont ouvert. Ils semblaient étonnés, mais contents d’avoir une visite. J’étais peut-être leur première entrée de la journée ou de la semaine. J’étais jeune père et lesté d’un landau. Les gardiens m’ont proposé de s’occuper du bébé pendant que je parcourais le musée. « Prenez tout votre temps ! », ont-ils insisté. Je me suis laissé faire. La découverte de Henner, que je connaissais mal, a été un pur délice. J’étais quand même un peu embêté, une heure et demie plus tard, de n’avoir pas vu le temps passer. Mais tout le monde était content : le bébé, les gardiens et moi. C’était il y a longtemps, mais c’est un de mes meilleurs souvenirs de musée. C’est pourquoi, à présent, je me réjouis de la réouverture imminente du musée Jean-Jacques‑Henner après une importante rénovation. En parallèle, les ateliers de deux autres peintres de la même époque, Albert Maignan et Gustave Moreau, accueillent d’intéressantes expositions. Ces trois événements sont l’occasion d’un périple dans le Paris artistique de la fin du xixe.
Commençons par le musée Jean-Jacques‑Henner. Il s’agit d’un bâtiment typique de la plaine Monceau où le modèle haussmannien cède le pas à des constructions plus petites et pleines de fantaisie. Le musée a bien été occupé par un peintre, mais pas celui qu’on pourrait croire. En effet, à la mort de Henner, en 1905, son neveu décide de sauver l’œuvre de la dispersion. Mais plutôt qu’utiliser l’atelier du défunt, il achète un bâtiment plus vaste appartenant à un autre peintre, Guillaume Dubufe, qui vient, lui aussi, de décéder. Le musée n’ouvre ses portes qu’en 1923. Presque aussitôt, il tombe dans une profonde désuétude : peu de visiteurs, peu d’entretien, peu d’acquisitions.
Presque un siècle plus tôt, en 1829, Jean-Jacques Henner naît dans une famille de paysans du Sundgau, au sud de l’Alsace. Son frère aîné est gardien de musée. Le jeune Jean-Jacques nourrit l’idée de devenir artiste. Le prix de Rome le conduit en Italie, où il peint des vues de la campagne dans un style sensible, proche de celui de Corot. Rentré en France, il se partage entre des commandes religieuses et de très nombreuses « églogues » qui sont en réalité des nus féminins placés dans des paysages crépusculaires. Sa réputation internationale s’identifie à ces églogues, à tel point que d’abondantes contrefaçons circulent.[access capability= »lire_inedits »]
Son Lévite d’Éphraïm, présenté au salon de 1898, est un véritable « J’accuse ! »
Comme beaucoup d’artistes reconnus à cette époque, Henner assume des responsabilités au sein de la profession : il enseigne, il fait partie des commissions d’acquisitions du Louvre, il est membre des jurys des salons.
En outre, il ouvre un « atelier des dames » pour permettre la formation des femmes qui ne peuvent accéder à l’étude d’après modèle vivant des Beaux-arts, réservé aux hommes.
Henner reste célibataire. Il a une riche vie sociale. Son agenda indique qu’il sort tous les soirs. Sa prédilection va aux dîners. Il est souvent invité dans les palais de la République, mais son intérêt pour la politique semble quasi inexistant en temps ordinaire. Cependant, il est très affecté par l’annexion de l’Alsace, sa province natale. Cela lui inspire, en 1871, la peinture d’une jeune Alsacienne vêtue de noir (L’Alsace, elle attend…) qui connaît un immense succès. De même, en 1898, quelques mois après le J’accuse de Zola, il s’engage lui aussi en exposant au Salon une toile très dreyfusarde qui fait sensation. Il s’agit du Lévite d’Ephraïm et sa femme morte, inspirée par une injustice atroce relatée dans le Livre des Juges.
Ce qui fait la singularité de Henner est sans doute sa prédilection pour des sortes de sfumatostrès poussés. Dérivant du mot fumo (fumée en italien), ce terme désigne une façon de peindre qui privilégie le flou, le fondu et les gradients de teintes au détriment du trait. Cette pratique va à l’encontre de notre tendance naturelle à analyser les images pour cerner les objets et les personnages significatifs. Bien souvent, les artistes figuratifs aussi bien que les enfants qui commencent à dessiner tracent les contours des choses qu’ils veulent représenter. La peinture en sfumato procède de la démarche inverse. Elle est fréquemment troublante et étrangement poétique. Henner appartient, avec Le Corrège et Prud’hon, au cercle très étroit des artistes qui misent sur la force de l’insaisissable.
Après le musée Henner (ou avant, selon les dates), ce périple conduit dans un autre quartier de Paris, La Nouvelle-Athènes, dans le 9e arrondissement, où ont vécu au xixe de nombreux écrivains, acteurs et artistes. L’atelier d’Albert Maignan, rue La Bruyère, est aujourd’hui occupé par la fondation Taylor. Il s’agit d’une association qui, depuis le xixe, vient en aide aux artistes, organise des expositions et décerne des prix. Maignan a été président de cette fondation, et c’est à elle qu’il a légué sa maison et son atelier. C’est là qu’est présentée, à bon escient, la rétrospective Albert Maignan.
Le nom de cet artiste n’est guère connu de nos jours. Cela fait presque sourire d’apprendre qu’en 1908, peu après sa mort, la Gazette des beaux-arts lui consacre un numéro et déclare : « La renommée si légitime d’Albert Maignan est de celles que le temps confirmera ! » Malheureusement, Maignan est tombé dans un oubli abyssal. En outre, les hôtels particuliers et autre palais de l’Industrie qu’il a décorés sont pour beaucoup détruits et ses peintures murales ont été jetées avec les gravats, comme de vulgaires papiers peints passés de mode.
Né en 1845, le jeune Albert Maignan adore très vite dessiner pour raconter des histoires. Mais son père, notaire, lui demande de faire son droit. Il obéit et c’est seulement après ses études qu’il se consacre à sa passion, la peinture. Il entre dans l’atelier d’Évariste Luminais, un artiste qui excelle à faire revivre les Gaulois et les Mérovingiens, comme autant de métaphores du peuple français dans un contexte où ce thème a beaucoup d’adeptes. À la suite de son maître, Maignan brosse des scènes du haut Moyen Âge. Son Hommage à Clovis II ou son Départ des Normands pour l’Angleterre sont des morceaux de peinture époustouflants.
Pour se plonger dans son œuvre, la meilleure idée est d’aller dîner au Train bleu
Marié, mais sans enfants, Maignan est un homme qui sort beaucoup. Il aime les concerts et, plus encore, les dîners. Il est professeur et considère ses élèves comme les enfants qu’il n’a pas eus. Il les reçoit, les soutient, les héberge même souvent. Il est admiré et aimé. Cependant, malgré ces satisfactions, il ne s’installe pas dans la routine. Au contraire, dans la seconde partie de sa vie, il délaisse la peinture de chevalet pour de grands cycles de décorations murales.
Certaines de ses compositions évoquent des aspects sombres de son temps, comme le fameux incendie du bazar de la Charité, les méfaits de l’absinthe ou le travail des mines. Cependant, la plupart de ses œuvres ont une tonalité lumineuse qui nous fait entrer de plain-pied dans l’ambiance de la Belle Époque. C’est le cas de ses décors à l’Opéra-comique ou au Train bleu, mythique restaurant de la gare de Lyon, à Paris.
Maignan relève de cette sorte d’attirance ordinaire et heureuse pour les narrations imagées que l’on trouve aussi bien dans les vitraux des cathédrales que dans nos modernes B.D. Il aime des peintres comme Carpaccio ou Tiepolo. Mais il me fait surtout penser à Ghirlandaio. Cet artiste florentin avait fait le vœu de couvrir tout Florence de ses fresques et il y est presque arrivé. Ghirlandaio aime raconter des tas d’histoires avec ses pinceaux et ça se voit. Maignan également. C’est aussi simple que cela.
Une fois sorti de l’atelier d’Albert Maignan, il suffit de marcher trois cents mètres pour atteindre le musée Gustave-Moreau,rue de La Rochefoucauld. Une exposition intitulée « Souvenirs d’atelier »y est organisée. Elle est consacrée à l’artiste comme professeur, et plus particulièrement, à ses relations avec son principal élève, Georges Rouault. Il serait dommage, cependant, de ne pas revoir le reste de ce petit musée. Au premier étage, en particulier, on traverse l’appartement de l’artiste. Tout y est magnifiquement conservé. Ce sont de petites pièces saturées d’objets d’art et de souvenirs personnels. On est ému par une ambiance d’intimité bourgeoise qui revit, le temps de la visite, comme les bribes d’une civilisation disparue.
Gustave Moreau est un artiste très singulier et très secret. Il naît en 1826 dans une famille aisée et cultivée. Petit et malingre, il est couvé par sa mère qui a perdu son autre enfant. Il veut être artiste. Pourquoi pas, pourvu qu’il reste vivant ! Il rate le prix de Rome, mais ses parents financent son séjour en Italie. Ce sont eux aussi qui lui attribuent cet hôtel particulier. Il y vit et y travaille toute sa vie. Il n’est peut-être pas le « mystique enfermé en plein Paris » que décrit Huysmans, mais sa vocation, sa maison et son atelier ne font qu’un. L’art est pour lui un sacerdoce qui exclut de fonder une famille et qui limite sa vie sociale. Il vit donc là avec sa mère, il peint, et puis c’est tout.
Il faut quand même mentionner une amie, Alexandrine Dureux, avec qui il a des relations extraordinairement discrètes et épisodiques. Avec Moreau, l’élan vers l’autre sexe semble suspendu dans un mélange de fascination et d’effroi. Sa peinture est peuplée d’étranges idoles, à la fois vierges mystiques et femmes maudites.
Gustave Moreau, à l’abri du besoin, est réticent à vendre ses œuvres. Moins d’un quart de sa production sera cédé. Le reste s’entasse chez lui. Il conserve tout, jusqu’à la moindre esquisse. Durant la Commune, on le presse de fuir. En effet, après presque deux décennies d’haussmannisation de la capitale, les pauvres ont été massivement évincés du centre de Paris et beaucoup d’entre eux exècrent les beaux bâtiments. Les incendies et les destructions se multiplient. Moreau est effondré par le ravage de la Cour des comptes (à l’emplacement de l’actuel musée d’Orsay). Y disparaît, en effet, l’essentiel de l’œuvre de Chassériau, qui a décidé de sa vocation. Moreau plonge dans la dépression. Il reste terré chez lui. Sa vie lui paraît inséparable de sa maison et de ses peintures. Au même moment, dans une cave à Belleville, dans un milieu misérable, naît Georges Rouault. Il sera son élève favori. Beaucoup plus sensible que son maître aux thèmes sociaux, il est aussi très catholique.
On s’étonne qu’il ait déjà expérimenté nombre d’idées qui ont fait florès au xxe siècle
L’âge venant, Gustave Moreau commence à se préoccuper de ce que deviendra son œuvre après sa mort. Il veut éviter la dispersion. En outre, il souhaite que la postérité ait accès à ses tâtonnements et à ses expérimentations. Il fait donc agrandir sa maison pour qu’elle puisse, le jour venu, devenir un musée.
Sa mère et son amie disparues, Moreau se retrouve absolument seul. C’est sans doute pourquoi il accepte, à 65 ans, une fonction de professeur à l’École des beaux-arts. Il est un maître adoré. Son secret est simple. Il ne pousse nullement ses élèves à peindre comme lui, il les laisse libres. Il veut seulement leur ouvrir l’esprit et les aider à trouver leur propre voie. Parmi ses élèves, figurent artistes aussi différents que Rouault, Evenepoel, Matisse, Marquet, Manguin et beaucoup d’autres.
À la mort de Moreau, en 1898, l’administration est réticente à accepter sa donation. Difficile, semble-t-il, aux yeux des fonctionnaires des beaux-arts, de créer un musée comprenant principalement des œuvres inachevées. Finalement, l’État accepte et Georges Rouault en devient le premier conservateur. Cependant, très vite, on n’enregistre presque plus d’entrées. Il n’y a plus de quoi chauffer et on songe à assurer le fonctionnement ordinaire en vendant des œuvres. La traversée du xxe siècle s’annonce donc mal. Cependant, on note l’intérêt de visiteurs comme André Breton. Une exposition des œuvres de Moreau est même organisée en 1961 au Louvre. Si bien qu’il s’en tire plutôt mieux que beaucoup d’artistes de sa période.
Moreau est abondamment critiqué de son temps, car ses fantaisies mythologiques semblent aller à rebours de l’exigence naissante de naturalisme et de modernité. Cependant, il lègue des peintures qui conservent aujourd’hui une puissante vérité onirique. Le surréalisme lui doit beaucoup. On pourrait aussi le rapprocher d’illustrateurs comme Dulac ou de nombreux auteurs de B.D. comme, par exemple, Philippe Druillet.
Le plus important est sans doute dans cette façon très particulière qu’a Moreau d’esquisser en jetant des taches de couleur] On devine chez lui une sorte de transe lyrique. Cette liberté avec la couleur exerce une forte influence sur les Fauves qui sont pour la plupart ses élèves. Mais cela va plus loin. Quand on regarde ses nombreuses esquisses, on est stupéfait de voir à quel point il a expérimenté et fait vivre l’abstraction bien avant qu’elle soit un mouvement à part entière. On pourrait donc soutenir qu’une bonne part du xxe est en germe dans l’œuvre de Moreau.
Au terme de ces trois visites, on pourrait être attristé de constater à quel point le xixe est mal connu et, de surcroît, souvent mal conservé. Cependant, il y a aussi quelque chose d’enthousiasmant à comprendre que, tout près de nous, s’étend un véritable continent artistique à explorer. Pour une nouvelle génération de conservateurs, c’est la perspective d’un immense travail de recherche et de restauration. L’Histoire est parfois plus diverse qu’on ne l’a cru. Heureusement !
Musée Gustave-Moreau, 14, rue de La Rochefoucauld, 75009 Paris. L’exposition « Souvenirs d’atelier » est hélas terminée depuis me 25 avril.
Dans l’atelier d’Albert Maignan, fondation Taylor, 1, rue La Bruyère, 75009 Paris, du 10 mars au 16 juillet.
Musée Jean-Jacques Henner, 43, avenue de Villiers 75017 Paris, date non encore communiquée à consulter sur le site du musée.
Ainsi donc, pour la première fois depuis plus de vingt ans, Jean-Louis Murat ne partira pas en tournée défendre son nouvel album. L’objet, Morituri, devra se contenter du minimum syndical promotionnel (papiers moribonds et interviews-tueries). Au passage, notons que les autres médias traduisent morituri pour leurs lecteurs, nous ne commettrons pas cette offense envers ceux de Causeur, êtres cultivés qui connaissent leur latin, c’est de notoriété publique, horresco referens.
Les raisons de cette absence de tournée invoquées par le chanteur sont au nombre de deux, sans rapport l’une avec l’autre, curieusement : les musiciens qui ont participé au disque ne seraient pas disponibles (sic) et les salles préféreraient « programmer des gros cons comme Renaud ou Polnareff »… Sale temps pour Murat en tout cas : son meilleur ennemi Renaud, « toujours debout », fait carton plein et bat des records de vente jusqu’ici détenus par son deuxième meilleur ennemi (Johnny). Mais la raison profonde vient sans doute de plus loin : ceux qui font le succès des albums estiment que Murat a usé son public, à force de roublardise, de distanciation altière, de minimalisme bougon, de sautes d’humeur rédhibitoires. Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse, comme les fans. Nombreux sont ceux qui ne veulent plus se faire avoir, être les dindons de la farce auvergnate.
C’était à prévoir : depuis une petite dizaine d’années, les concerts du sexagénaire se muent inexorablement en messes tridentines avec la bénédiction de fidèles de plus en plus masos et de moins en moins nombreux. Tant vont les cruches à vau-l’eau… L’illustre homme de radio Jean-Bernard Hebey (« Salut les copains » sur Europe 1, « Poste restante » sur RTL, etc.), premier et dernier producteur de Murat, a bien résumé la situation dans la biographie consacrée au chanteur parue l’an dernier et dont votre serviteur est l’heureux auteur : « Il est dans un métier qui s’appelle le show-business, c’est-à-dire que quand on rentre sur une scène, il y a des lumières sur lui et la salle est dans le noir, et non pas le contraire ! Il n’a pas compris le métier qu’il faisait. »
Son meilleur disque dixit lui-même
Pourtant, Murat continue à sortir, imperturbable, des disques largement supérieurs à la norme française, hermétiques à l’air du temps, dignes d’intérêt. Morituri ne déroge pas à la règle, une fois encore. Il en a bien conscience quand il déclare que c’est son meilleur disque. Ça lui fait au moins un point commun avec Renaud puisque ce dernier a dit la même chose de son nouvel album : le meilleur selon lui depuis Mistral gagnant (la bonne blague marketing). Penchons-nous donc sur ce Morituri, « Ceux qui vont mourir » en français (pour les non latinistes venus s’échouer ici incidemment). Et, une fois n’est pas coutume, commençons par la fin, avec le titre de clôture « Le cafard » et ses paroles vade-mecum : « J’ai eu le cafard, c’est quoi le cafard, difficile à dire / C’est comme un buvard qui te boit la joie, te prépare au pire / C’est un animal qui fait un carnage chez les colibris / En Haute-Savoie, face caméra, Coupez. » Un frisson de cafard terré dans la tuerie du Grand-Bornand parcourt les oreilles de l’auditeur à l’écoute de ce titre glaçant.
Ensuite, dans cette galerie de chants mélancoliques en haute altitude résonne le morceau éponyme « Morituri », un duo coquin avec Morgane Imbeaud, la nouvelle Mylène Farmer de Jean-Louis. Précision utile pour ceux qui voudraient opérer des rapprochements hasardeux à la lecture de certaines paroles : toutes les chansons ont été écrites avant les événements dramatiques du 13 novembre. « La pharmacienne d’Yvetot » en pleurs dans sa cuisine pour toutes les raisons du monde, « Interroge la jument » et sa prescience des attentats, « La chanson du cavalier » et ses réminiscences d’amours médiévales chantées dans l’album Tristan, « Frankie » – sortie du même moule antédiluvien -, sont autant de clefs délicates de la nuit Morituri, imprégnée d’une musique délicieusement jazzy et anxiogène (l’album a été enregistré quelques jours après les attaques terroristes parisiennes).
Dommage, vraiment, cette absence de tournée… Morituri est supérieur à tous les Mistral gagnant actuels, que demande le peuple mort ? Allez Jean-Louis, pour une fois, fais comme les autres : annonce une tournée d’adieux, les salles vont t’accueillir les bras ouverts !
Ne rêvons pas, nous ne sommes pas débarrassés des « rienàvoiristes » et des « padamalgame », ceux qui répètent, quand on nous tue en criant « Allahou Akbar », que cela n’a rien à voir avec l’islam, ceux que l’actualité et la décence devraient inciter à se faire oublier et qu’on voit défiler sur les plateaux, armés de leur bonne conscience et de leurs œillères.
Le jour des attentats de Bruxelles, Marc-Olivier Fogiel recevait dans son émission « On refait le monde » sur RTL, Clémentine Autain, Gaspard Koenig, Paolo Levi et, ouf, Ivan Rioufol. Remercions celui ou celle qui a choisi les invités de nous avoir épargné un de ces échanges où les participants concourent tous ensemble contre la vérité, et le hasard d’avoir convoqué ce soir-là trois têtes d’affiche du sans-frontiérisme, de l’immigrationnisme et du multiculturalisme, l’une extrême gauchiste, l’autre libéraliste et le troisième européiste, et de les avoir placées à bonne portée de baffes de notre ami journaliste et essayiste clairement réactionnaire.
Heureusement pour l’intérêt du débat car pour les trois adversaires d’Ivan, l’heure n’était toujours pas à la réaction, surtout pas, mais au recueillement et au changement dans la persévérance. Leurs grilles de lecture superposées nous avaient menés au désastre et au frémissement d’une guerre civile et ils n’en démordaient pas : une Europe multiculturelle et plus ouverte ! braillaient-ils. Et plus de solidarité ! ajoutait Bécassine. Alors contre eux trois, que voulez-vous qu’il fît ? Qu’il leur fît mordre la poussière : « Mais réveillez-vous bon sang, vous n’êtes que des lâches ! » leur balança-t-il, dans un verbe clair, net et précis, arguments et preuves à l’appui, comme à son habitude.[access capability= »lire_inedits »]
Et c’est comme ça qu’on l’aime, Ivan Rioufol, déterminé à poser le réel sur la table, avec patience et passion, par le petit bout de la raison comme Rouletabille dans ses enquêtes. Depuis très longtemps, il s’expose aux stigmatisations et aux exclusions médiatiques, aux insultes et aux menaces, aux « Y a bon awards » (prix remis par des noirs réels ou imaginaires à des blancs pour leur supposé « racisme ») et aux procès, en disant ce qu’il voit et ce qu’il en pense. Son dernier livre, La Guerre civile qui vient, essai et pamphlet, est un régal où la vermine qui ronge les moulures de notre civilisation est dénoncée sans détour, où « les collabos, les traîtres, les imposteurs » qui voudraient nous imposer de « faire France comme on fait ses besoins » sont traînés dans la lumière.
On y trouve les récits de débats épiques, comme celui où Rokhaya Diallo invitée à délivrer une parole musulmane sur le djihadisme assassin, et blessée par cette brutale assignation, et sans doute parce que cela n’a rien à voir avec l’islam, préféra verser des larmes de crocodile, faisant passer notre redresseur de torts pour le méchant de service. Mais Ivan s’en fout et nous aussi. Enfin pas moi, pas tout à fait. C’est aussi quand ils font pleurer les activistes du désastre que je reconnais les penseurs sérieux de notre époque.[/access]
La Guerre civile qui vient, Ivan Rioufol, Éd. Pierre-Guillaume de Roux, 2016.
Journaliste à La Libre Belgique et sinologue, Philippe Paquet est l’auteur d’une biographie de Mme Chiang Kai-shek. Il côtoya Simon Leys durant la dernière partie de sa vie, lui faisant lire la première mouture du livre éponyme qu’il lui a consacré, Simon Leys. Navigateur entre les mondes (Flammarion, 2016).
Daoud Boughezala : Séduit par le maoïsme dans sa prime jeunesse, Pierre Rickmans alias Simon Leys (1935-2014) n’aura séjourné que quelques mois en chine, en 1955 puis en 1972. Comment a-t-il pu devenir le meilleur interprète de la Révolution culturelle sans l’observer de l’intérieur ? Philippe Paquet : C’est effectivement un paradoxe que l’un des meilleurs connaisseurs de la Chine communiste n’y ait séjourné que brièvement – mais le pays était largement fermé aux étrangers à l’époque, en particulier à ceux qui ne se montraient pas spécialement complaisants à l’égard du régime. Simon Leys n’en était, toutefois, pas très éloigné lorsqu’éclata la Révolution culturelle. Il se trouvait à Hong Kong, alors colonie britannique : un poste d’observation privilégié puisque, en raison de sa situation géographique (à proximité de la ville de Canton) et politique (une enclave occidentale sur le continent chinois), c’était le lieu de passage obligé pour ceux qui visitaient la Chine. On y disposait des sources d’informations les plus variées : la presse de Chine populaire et de Taïwan (partisane, sans doute, mais toujours très bien renseignée), les publications locales en chinois et en anglais, les bulletins des agences de renseignements étrangères, etc. Et puis il y avait les contacts personnels que Leys, parlant couramment le chinois, pouvaient établir : beaucoup d’intellectuels chinois s’étaient établis à Hong Kong et, avec la Révolution chinoise, un grand nombre de réfugiés allaient y affluer. Simon Leys pourrait obtenir d’eux une masse d’informations, qui faisait défaut à ceux qui analysaient les événements de l’Europe ou des Etats-Unis.
Si je résume la lecture leysienne de la Révolution culturelle, celle-ci n’a de culturelle et de révolutionnaire que le nom puisqu’il s’agissait pour Mao de recouvrer le pouvoir. Comment l’avait-il perdu ? Mao conservait son prestige en tant que père de la révolution et de la « Chine nouvelle », mais, après l’échec du Grand Bond en avant, lancé en 1958, il avait été largement confiné dans un rôle de demi-dieu, tenu à l’écart de la gestion effective du pays, notamment dans le domaine économique. Le Grand Bond en avant, qui entendait hisser en très peu de temps la Chine au niveau des puissances industrielles, s’était soldé par un désastre. Au début des années 1960, l’économie chinoise était ruinée, en particulier le secteur agricole. Une famine sans précédent décima la population ; les estimations les plus récentes, chinoises notamment, parlent de trente-cinq millions de morts au moins… Malgré quoi, Mao ne pouvait supporter cette mise à l’écart. Il ne pouvait concevoir la Chine sans lui. Il ne pouvait imaginer ne pas avoir les pleins pouvoirs pour la diriger. Alors que ses adversaires politiques (les « pragmatiques », comme Liu Shaoqi ou Deng Xiaoping) donnaient la priorité à l’économie, le Grand Timonier entendit restaurer la primauté du politique, à travers la « lutte des classes ». Il fallait de nouveau être « plus rouge qu’expert ». C’est le sens de la « révolution culturelle » – une expression que Simon Leys plaça toujours entre guillemets, parce qu’elle n’était pas, à ses yeux, une « révolution », pas plus qu’elle n’était « culturelle ».
Rétrospectivement, on a peine à se figurer l’opprobre dont Leys a été couvert pour avoir simplement décrit la réalité du maoïsme. Le catholique conservateur Pierre Rickmans est devenu Simon Leys grâce à l’édition des Habits neufs du président Mao par le situationniste René Viénet. Avant sa popularisation par les Nouveaux philosophes, l’antitotalitarisme se cantonnait-il aux marges du spectre politique ? Il faut le croire puisque Simon Leys eut toutes les peines du monde à se faire éditer, non seulement pour Les Habits neufs du président Mao, mais aussi pour Ombres chinoises qui lui fera suite en 1974. C’est une maison marginale de « l’ultra-gauche », Champ libre, qui publia finalement Les Habits neufs, ce qui, estimait Leys, était peut-être moins étonnant qu’il n’y paraît à première vue. Le livre, remarquait-il, dénonce Mao « d’un point de vue de gauche », en exposant son caractère « féodal-rétrograde », et cette analyse était, selon lui, inacceptable pour la gauche française orthodoxe et incompréhensible pour la droite.
Au temps du maoïsme triomphant, dans les années 1970, comment expliquez-vous « cet aveuglement volontaire qui conduisit tant d’intellectuels occidentaux à prendre les vessies chinoises pour des lanternes rouges », selon votre expression, alors même que la Révolution culturelle était en partie dirigée contre les intellectuels ?
Pour être honnête, on ne se l’explique pas. Pareil égarement est sans doute unique dans l’histoire des idées. L’éloignement de la Chine, tant sur le plan de la distance que de l’exotisme, permet sans doute d’expliquer en partie pourquoi il était a priori difficile de comprendre ce qui s’y passait. La barrière de la langue constitue probablement un obstacle supplémentaire, bien que la plupart des textes sur lesquels les maoïstes étrangers fondèrent leur idolâtrie étaient disponibles dans des traductions. Enfin, il faut reconnaître, à la décharge des admirateurs de la Chine maoïste, que, sur le papier, les idéaux professés à Pékin pouvaient résonner positivement sous nos latitudes. Dans une France confrontée à la guerre d’Algérie, puis aux convulsions de Mai 68, prôner la paix, l’harmonie, l’égalité, ne pouvait que sembler extrêmement séduisant. Cela dit, il n’était pas impossible de voir clair, d’interpréter la réalité chinoise correctement. Tout le monde ne s’est pas trompé à l’époque, à Paris ou ailleurs, même si Leys put compter sur les doigts d’une main ceux qui eurent le courage de le défendre en partageant son analyse.
Dans des pages assez drôles, vous revenez notamment sur les tribulations des auteurs de la revue Tel Quel en Chine. Au contraire du maolâtre Sollers, Roland Barthes a-t-il alors pris conscience des bizarreries maoïstes ? On ne peut pas vraiment dire cela quand on lit le compte rendu qu’il fit, dans le journal Le Monde, de son périple en Chine lors de l’équipée Tel Quel. Trouver la Chine « fade » et « paisible » (sic) alors qu’elle était encore plongée dans la Révolution culturelle et qu’on y menait la fameuse campagne « contre Lin Biao et Confucius » (dont le thème, dirait Barthes, « sonnait comme un grelot »), trahissait au minimum une singulière incompréhension des événements. S’il trouva effectivement la Chine de Mao pour le moins « bizarre » (ce qu’atteste la publication posthume de son carnet de voyage), Barthes ne la dénonça pas pour autant avec la clairvoyance qu’on attendrait d’un grand intellectuel, en particulier d’un sémiologue capable, par définition, d’effectuer divers degrés de lecture d’une réalité donnée.
Sans l’expertise du sémiologue, mais avec la lucidité d’un bilingue honnête, Leys a dénoncé la caricature de la culture confucéenne chinoise, souvent réduite à une doctrine de l’obéissance. Partant, pourquoi a-t-il croisé le fer avec Edward Said, contestant sa déconstruction de l’orientalisme en tant que catégorie essentialiste forgée par l’Occident ? Il est dommage, pour le public francophone, que l’essai consacré par Simon Leys à l’orientalisme tel qu’Edward Said l’envisageait, n’ait été publié qu’en anglais, en 1984. En résumé, Leys y reprochait à l’auteur palestinien naturalisé américain de ne voir, dans l’orientalisme, qu’une « conspiration colonialo-impérialiste ». Tout en ironisant sur le fait que, si l’on devait un jour découvrir que c’est la CIA qui a financé les meilleures études sur la poésie des Tang et la peinture des Song, cela aurait moins le mérite de rehausser l’image de l’agence de renseignement américaine, Simon Leys demandait plus sérieusement pourquoi l’orientalisme, et plus généralement la curiosité pour une culture « autre », ne pouvaient pas être tout simplement considérés sous l’angle de l’admiration et de l’émerveillement, pour conduire à une meilleure connaissance des autres et de soi, et par conséquent à une prise de conscience des limites de sa propre civilisation.
Cela pourrait être la définition de la traduction, art dans lequel Leys excellait. Au XIXe siècle, le meilleur traducteur chinois de La Dame aux camélias et d’autres chefs d’œuvre de la littérature européenne dans la Chine du XIXe siècle ne parlait d’autre langue que le mandarin. Comment se fait-ce ? Simon Leys a consacré la moitié de sa vie à la traduction. Il a par ailleurs écrit un remarquable essai sur les exigences de ce métier (« L’expérience de la traduction littéraire », repris dans L’Ange et le cachalot), texte dans lequel il fait cette constatation, a priori paradoxale, qu’il ne faut pas nécessairement connaître la langue de départ pour être un bon traducteur. Il en veut pour exemple le cas de Lin Shu, ce lettré de la dynastie des Qing qui, sans connaître aucune langue étrangère, traduisit en chinois quelque deux cents romans européens, de Goethe à Shakespeare et de Tolstoï à Hugo. Sa méthode était aussi simple qu’efficace. Un ami, versé dans la langue de l’auteur à traduire, lui faisait la lecture de l’ouvrage en question, et Lin Shu recomposait ensuite le récit en chinois. Cette version n’épousait, certes, pas le texte original au plus près, mais elle était fidèle à l’intrigue et à l’esprit de l’œuvre. La version de La Dame aux camélias donnée par Lin Shu enthousiasma ainsi plusieurs générations de lecteurs chinois et jusqu’à Mao lui-même (qui en parla à François Mitterrand !).
Puisque vous ré-exhumez cette figure tutélaire, que reste-t-il aujourd’hui de Mao à la Chine, qui semble avoir tourné le dos à son passé communiste ? Mao est devenu ce que Simon Leys avait prédit : une icône. Son effigie orne encore tous les billets de banque de la République populaire de Chine, alors que le pays a viré au capitalisme (ou plutôt à « l’économie socialiste de marché », comme le disent pudiquement les dirigeants du parti communiste chinois). Son portrait géant, accroché à la porte Tian’anmen, devant la place du même nom, paraît toujours veiller sur la nation, tandis que chauffeurs de bus et de taxis accrochent des médaillons à son image sur leur tableau de bord, à côté d’autres saints protecteurs empruntés au bouddhisme et au taoïsme. S’agissant d’un homme qui aspirait à éradiquer les croyances religieuses, la revanche de l’Histoire ne manque pas de piquant.
Persona non grata en Chine continentale – on comprend aisément pourquoi ! – Simon Leys a vécu en Australie les quarante dernières années de sa vie. S’est-il autant épanoui dans ce pays de la fin de l’Histoire parce qu’il pouvait y assouvir sa passion pour la mer ? Simon Leys était profondément reconnaissant à l’Australie de l’avoir accueilli, de lui avoir donné les moyens d’assouvir ses passions, et d’abord de lui avoir fourni, en 1970, son premier emploi stable et décemment rémunéré, grâce à un poste d’enseignant et de chercheur à l’Université nationale d’Australie à Canberra (il avait jusque-là vécu d’expédients). L’Australie procura, je pense, cinq avantages au moins à Simon Leys. Premièrement, comme je viens de le souligner, la possibilité d’une carrière universitaire en sinologie (et les universités australiennes avaient des ressources considérables dans ce domaine). Deuxièmement, un cadre de vie agréable pour un ménage avec quatre enfants (ce n’était plus l’appartement exigu de Hong Kong, mais une maison avec jardin…). Troisièmement, pour un homme passionné par la mer et initié dès son plus jeune âge à la navigation à voile (il en apprit les techniques à l’école des Glénans), la possession d’un bateau. Quatrièmement, à l’époque des fureurs maoïstes, une retraite aussi éloignée qu’il était possible des cénacles parisiens et des sollicitations médiatiques qu’il n’aimait guère. Cinquièmement, et c’est probablement la chose la plus importante, l’opportunité de devenir un écrivain de langue anglaise. Leys n’était pas peu fier d’être aussi reconnu et apprécié en anglais qu’en français.
La demande est discrète mais réelle concernant les traditions bien établies de l’érotisme chinois, ou formosan, de la part de ceux et celles qui suivent mon blog.
Pour répondre à leurs vœux :
– Côté Formose : je termine en ce moment la relecture de la version bilingue chinois-français d’un texte charmant par une amie flutiste taïwanaise qui fait ses classes en France. Je suis très tentée de mettre en valeur ne serait-ce que son introduction que je trouve d’une grande bonne humeur ; mais il me faut encore un peu de temps pour l’aider à relire la version française. J’en ferai donc certainement ma trentième tranche de blog, entièrement bilingue (pour encourager à l’apprentissage de la langue chinoise), d’ici quelques jours.
– Côté Chine : je me suis donc résolue, dans un premier temps, à ressortir de mes tiroirs une série de cartes postales qui furent imprimées quand j’étais encore une jeune écolière, comme cadeau par un groupe d’anciennes maîtresses à un couple qui allait fêter le douzième anniversaire de leur mariage.
Il y avait une demi-douzaine de séries (une par ancienne amante probablement) pour six et douze images dans chaque série. J’ai choisi d’en présenter ci-après une seule complètement, celle monochrome avec texte, pour mettre en valeur mes talents de paléographe. Mais j’offre aussi deux images extraites d’autres séries pour donner une idée de leur diversité.
On vient de m’expliquer que si j’avais eu la possibilité d’étudier ces images gravées sur pierre ou sur des plaques de terres cuites, je n’aurais pas été une apprentie-paléographe mais une candidate-épigraphiste. Ce blog me permet de découvrir des mots français nouveaux pour moi ; et de rêver que j’aurais pu me lancer dans une carrière parisienne de paléographe sentimentale ou d’épigraphiste érotique, si je n’avais pas choisi la photographie.
Le lecteur parisien est sans doute habitué à des curiosa chinois un peu différents, type peintures sur soie dans des livres du genre Nuages & pluie. Les bois gravés que je donne ci-après (et ceux que je ne montre pas, en tous cas pas immédiatement) appartiennent à une toute autre tradition, celle des modestes œuvres pédagogiques sur pauvre papier (souvent avec légers rehauts de couleurs) qui étaient vendues sur les marchés en Chine du Nord au début du XXème siècle pour l’éducation des jeunes marié(e)s.
Sur cette image, l’homme porte encore la natte (enroulée autour du crâne) : nous sommes donc avant 1911.
La courte série que je présente intégralement est monochrome mais enrichie de courts textes, les autres séries se passant de commentaires. Reste-t-on paléographe s’il n’y a que des images et pas de textes ? Même si je ne présente pas bientôt ma candidature à l’Académie des inscriptions et belles-lettres, je ne prends pas de risque : je donne la préférence aux images commentées.
要幹媳婦不用學 Yào Kàn Xí Fù Bù Yòng Xué
有了銀兩就能嫖 Yǒu Le Yín Liǎng Jiù Néng Piáo
二人將行雲雨事 Èr Rén Jiāng Háng Yún Yǔ Shì
左手攢著一隻腳 Zuǒ Shǒu Cuán Zhe Yī Zhī Jiǎo
二人動春心 Èr Rén Dòng Chūn Xīn
摟抱把口親 Lǒu Bào Bǎ Kǒu Qīn
往來數十遍 Wǎng Lái Shù Shí Biàn
今科入紅門 Jīn Kē Rù Hóng Mén
二人動春情 Èr Rén Dòng Chūn Qíng
摟抱在懷中 Lǒu Bào Zài Huái Zhōng
費盡平生力 Fèi Jìn Píng Shēng Lì
強勝似拉弓 Qiáng Shèng Sì Lā Gōng
扛起一根杆 Káng Qǐ Yī Gēn Gǎn
洞裡走一番 Dòng Lǐ Zǒu Yī Fān
洛道公子進堂名 Luò Dào Gōng Zǐ Jìn Táng Míng
得與妓女婚配成 Dé Yǔ Jì Nǚ Hūn Pèi Chéng
天子中英豪 Tiān Zǐ Zhōng Yīng Háo
肏屄要勤學 Cào Bī Yào Qín Xué
一宿幹八遍 Yī Xiǔ Qain Bā Biàn
不怕種色癆 Bù Pà Zhǒng Sè Láo
二人余動心 Èr Rén Yú Dòng Xīn
喜笑把臉親 Xǐ Xiào Bǎ Liǎn Qīn
暫行雲雨事 Zàn Xíng Yún Yǔ Shì
不亞舊朱陳 Bù Yà Jiù Zhū Chén
少年強壯寔可當 Shǎo Nián Qiáng Zhuàng Shí Kě Dāng
雞巴長了如鐵鎗 Jī Bā Cháng Le Rú Tiě Qiāng
夜戰八回不足量 Yè Zhàn Bā Huí Bù Zú Liàng
青筋爆流硬如箭 Qīng Jīn Bào Liú Yìng Rú Jiàn
L’homme, dans cette image, attache une grande importance érotique à empoigner l’un des deux lotus d’or et à sucer l’autre. Cette attirance notoire pour les petits pieds (débandés pour l’occasion) a beaucoup interloqué les Occidentaux qui furent au contact de la civilisation chinoise. Pourtant les orteils en Occident sont également l’objet de fascinations intenses et de soins langoureux : une langueur qui attend l’émotion, avec la langue donc, en prolégomènes ; et par des massages doux avec les doigts (ou la bouche encore) qui conduisent à l’assoupissement après l’extase.
La bordure du cadre comporte de nombreuses chauves-souris qui sont en Chine des symboles de la félicité, sans doute à cause de l’homonymie entre les caractères pour chauve-souris [蝙蝠BianFu] et l’un des bonheurs [福Fu], l’abondance. En fait il en faut trois pour les trois bonheurs que sont abondance 福 Fu, Bonheur 祿 Lu et longévité 壽 Shou. Vivant la nuit, chassant les moustiques, la chauve-souris ne peut être que favorable aux ébats amoureux, le plus souvent nocturnes dans toutes les civilisations. C’est un être volant dont le (remarquable et remarqué) pénis, chez les males, permet de comprendre qu’on a pas affaire à un pigeon déguisé. Nous sommes donc loin en Chine de la chauve-souris vampire associé à Dracula [XiXieGui 吸血鬼], et plus près du baphomet ithyphallique que l’un de mes premiers amants parisiens m’emmena découvrir en haut du porche de l’église Saint-Merry, sous le prétexte sage en apparence – pour un premier rendez-vous – de visiter une église (cinq minutes après, il me lutinait derrière un pilier).
Le baphomet de l’église Saint-Merry, mais il a perdu son caractère ithyphallique …
Les Chinois furent – si possible – en fonction de leur statut social et de leur fortune – polygames. Le lecteur remarquera trois partenaires, ci-après, dans l’un de ces ébats conjugaux : deux femmes et un homme ; alors que la tendance en France est désormais plutôt à « une femme et deux hommes ». Ce qui paraît plus logique et plus satisfaisant si une femme préfère les hommes aux femmes ; mais aussi un juste retour des choses dans une époque qui met en valeur les droits des femmes et la satisfaction la plus complète de leurs plaisirs.
La coupe de cheveux de l’homme permet de dater cette image d’après 1911, puisqu’il ne porte plus la natte [辮子BiànZǐ ] qui était d’usage avant la révolution républicaine [辛亥革命XīnHài GéMìng] sous la dynastie mandchoue des Qing [清朝 QingChao]. La tapisserie du fauteuil suggère une influence occidentale indéniable, alors que les petits pieds, les « lotus d’or » [三寸金蓮 SānCùn JīnLián ] indiquent la rémanence de la tradition chinoise.
Pour autant me fait remarquer une amie qui lit par dessus mon épaule, en caressant l’oreille de mon amant, deux femmes peuvent entre elles suppléer parfois mieux à la trop grande hâte (ouà l’épuisement rapide de l’énergie) d’un seul homme, voire de deux hommes — ajoute-t-elle. Mais je la soupçonne de préférer les femmes, tout en prétendant être humaniste (est-ce dans ce cas le bon mot pour le miroir de féministe ?). Le débat est ouvert depuis des siècles et n’est pas près d’être clos.
A l’intention des amateurs et des conservateurs de musées, je précise que les images originales (que j’ai aperçues, encadrées, et qui constituaient le véritable cadeau au couple ainsi honoré par leurs anciennes maîtresses) étaient à peine plus grandes que des cartes postales contemporaines et étaient vendues en rouleaux, moins chers et plus discrets que des albums.
A ma connaissance, la BNF et les musées français ne conservent pas ce type d’authentiques œuvres didactiques populaires. Cette demi-douzaine de séries mériterait sans doute, sinon une thèse, du moins un mémoire de maîtrise à l’Ecole du Louvre.
Quai de Conti, on ne badine pas avec la géographie. Pas de littérature sans topographie, pas de roman sans lieu précis. Le dernier récit de Frédéric Vitoux ne nous emmène pas chez les Papous, mais île Saint-Louis, en plein cœur de Paris. Les insulaires des quais de Seine sont une peuplade lointaine qui méritait son traité d’anthropologie. Pour observer les mœurs et coutumes des Ludovisiens, l’académicien a pris position Au Rendez-vous des Mariniers, un bistrot restaurant situé 33, quai d’Anjou qui a fermé ses portes en 1953.
L’immortel étant né en 1944, il lui aurait été difficile d’évoquer ses souvenirs de zinc alors qu’à cet âge-là, il ânonnait rosa rosam rosae dans l’appartement familial. Les Vitoux ont toujours habité le quartier, étrange tête de pont d’un Paris fantomatique, badigeonné à l’encre amère de Simenon. Quand les ouvriers n’avaient pas encore été évincés au-delà des fortifs, ce coin réunissait bateliers, artisans, petits commerçants, travailleurs, blanchisseuses, bourgeois et artistes. Une population hétéroclite et représentative d’un certain état d’esprit français. C’était avant l’éventrement des Halles, avant la gentrification et les palais orientaux. Vitoux, archiviste mélancolique et prodigieux conteur, rebâtit ce troquet à partir de références littéraires et de recoupements historiques. « Qui furent les clients, les familiers, les propriétaires du Rendez-vous des Mariniers, durant son histoire ? N’aimerais-je pas enfin leur donner à chacun une chance, les voir vivre, vieillir, s’affronter, espérer ? » s’interroge-t-il.
Une devanture se patine au fil des années et une clientèle se façonne sous la férule de patrons successifs. Vitoux réussit à passionner ses lecteurs en narrant le quotidien de ce restaurant ouvrier de 1904 à 1953 où les couverts étaient en métal, l’addition à l’ardoise et la cuisine roborative.[access capability= »lire_inedits »] Le charme du livre, son savoureux fumet, s’exhale grâce à l’enchevêtrement des personnages illustres et anonymes. Qu’y a-t-il de commun entre Mme Lecomte, celle qui donna l’âme à ce lieu, et Jean de La Ville de Mirmont mort en 1914, entre cette tenancière solidement arrimée à son comptoir et Dos Passos ? Le midi, son affaire remplit les estomacs des manuels, le soir, la jeunesse intellectuelle américaine (Sylvia Beach, Hemingway, Joyce, etc.) s’encanaille. Le livre d’or de ce Hollywood-sur-Seine atteste même la présence de Douglas Fairbanks.
En 1928, les Lecomte revendent leur affaire aux Guérineau. Après les Années folles, cette famille originaire d’Anjou (hasard ou coïncidence) va continuer d’accueillir la fine fleur des lettres françaises jusqu’à ce fameux dîner du 23 mars 1933. Céline, Mauriac et Fernandez à la même table. Puis, le Rendez-vous change encore de main en 1934 avec l’arrivée d’une certaine Alma Correa au parcours on ne peut plus exotique. Ce livre se boit, sans façons, comme un ballon de sauvignon. On s’instruit en tutoyant Aragon et les grands ducs, Drieu et la tortore, et une fois de plus, la formule d’Audiard colle à cette enseigne du monde d’avant : « C’est curieux chez les marins ce besoin de faire des phrases. »
Au Rendez-vous des Mariniers, Frédéric Vitoux, Fayard (2016).
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«Madame Bovary » de Yumiko Igarashi aux Editions Isan Manga
Dans la famille manga, je demande le genre shôjo : il s’agit de mangas pour adolescentes (c’est le sens de shôjo en japonais) pré ou tout juste post-pubères, parfois touche-pipi mais pas forcément. Un peu niais. Harlequin mis en images. Bibliothèque rose bonbon.
Yumiko Igarashi, la grande mangaka « princesse du shôjo manga », connue pour Candy ou Georgie, qui doit se tenir au courant des dernières réformes du collège en France, a donc adapté Madame Bovary en shôjo mangaafin de complaire aux IPR qui inlassablement sillonnent leur rectorat (un joli mot qui vient probablement de rectum, vu le forcing des con/certations) et qui recommandent (voir par ailleurs ma future chronique du Point) de ne pas se lancer dans des travaux littéraires qui passeraient par dessus la tête des apprenants.
Comme dit l’éditeur français, « la narration très féminine du genre colle parfaitement au style graphique ». Qu’on en juge :
Ou encore :
Les albums ont été publiés en français en 2013 — mais c’est cette année qu’ils pourront connaître le succès qu’ils méritent. Ah, quels beaux EPI Lettres/Arts plastiques on va nous tricoter avec un pareil matériel graphique ! Comme l’ironie de Flaubert se dégage admirablement de ces planches ! Par exemple, dans le roman, Emma et Léon passent trois jours de lune de miel à Rouen. Ils font romantiquement du canotage sur la Seine, Léon lui récite du Lamartine — « Un soir, t’en souvient-il, nous voguions en silence », le vieil Alphonse était un maître du shôjo — à ceci près que le fleuve est bordé d’entreprises de calfatage, que « la fumée du goudron s’échappait d’entre les arbres », et que « l’on voyait sur la rivière de larges gouttes grasses, ondulant inégalement sous la couleur pourpre du soleil, comme des plaques de bronze florentin, qui flottaient » : la romance s’écoule sur fond de pollution — un mot qui à l’époque de Flaubert n’avait pas exactement le sens actuel, et qui évoquait davantage les pollutions nocturnes auxquelles doivent se livrer les jeunes filles adeptes du genre shôjo — surtout si tout ce qu’elles connaissent de la scène est ce qu’en a gardé Yumiko Igarashi :
Quand j’ai à parler de Madame Bovary (ou de l’Education sentimentale, mêmes ressorts, même punition), je commence par expliquer qu’il est très compliqué de lire Flaubert à voix haute : soit on lit au premier degré, et on rate l’ironie, soit on lit de façon distanciée, et on sabote le point de vue d’Emma et de toutes les courges qui « se graissent les mains à cette poussière » des romans sentimentaux.
C’est sans doute trop com/plexe pour des ados con/temporains cons/ommateurs de shôjo et d’autres balivernes sentimentales. Trop complexe aussi pour les inventeurs des dernières réformes de l’Education — celle du lycée, con/coctée par les services de Luc Chatel, ne valait pas mieux que celle du collège qui lui fait écho. Faut croire qu’en fait d’Education, c’est à l’Education sentimentale que pensent les gros bonnets de la rue de Grenelle. Du coup, la fameuse phrase où le romancier se moque des lectures de la jeune shôjo Emma, pleines de « messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l’est pas, toujours bien mis et qui pleurent comme des urnes » devient, chez Igarashi :
J’en connais une, chroniqueuse émérite et pétrifiée d’admiration devant Flaubert, qui va courir s’offrir ce chef d’œuvre.
Comme les Japonais pensent à tous les publics, les homos ont spécifiquement le yaoi, dans lequel l’intrigue est centrée autour d’une relation homosexuelle entre personnages masculins, et comportant éventuellement des scènes sexuelles. Dans les faits, c’est aussi cucul la praline que le shôjo — il n’y a pas de raison commerciale que les gays soient plus malins que les hétéros.
Et sachez, heureux enseignants en quête d’œuvres adaptées au niveau de vos élèves, que Yumiko Igarashi a également fait un shôjo à partir de Roméo et Juliette— en cette année de célébration du 400ème anniversaire de la mort du grand Will, voilà qui fera chaud au cœur de tous les anglicistes.
Aussi niais que Bovary, ou que les inscriptions griffonnées par des touristes incultes à l’entrée de la maison supposée de Juliette, à Vérone.
Du graf’ au shôjo, même combat — et je ne suis pas bien sûr que Shakespeare ou Flaubert en sortent vainqueurs. Mais l’essentiel, n’est-ce pas, c’est que les apprenants s’expriment — comme le jus des citrons.
J’étais déjà l’heureux possesseur d’une version réduite et illustrée du Comte de Monte-Cristo publiée en Inde — les 1 000 pages du roman de Dumas ramenées à 231 pages d’un tout petit format en corps 14 — voyez vous-même, c’est la fin :
Mais avec le genre shôjo, une nouvelle barre est franchie — la barre que l’on abaisse, bien sûr, afin que tous la passent, et viennent ensuite s’écraser contre le mur inéluctable de la réalité. Flaubert ne sert pas uniquement à donner de la culture ou à passer un bon moment, mais à faire comprendre qu’en rester à des lectures chatoyantes et un savoir auto-construit à 14 ans vous promet des lendemains qui déchanteront — mais Najat s’en soucie-t-elle ?
Chantal Delsol. Sipa. Numéro de reportage : 00656862_000020.
Chantal Delsol. Sipa. Numéro de reportage : 00656862_000020.
La philosophe Chantal Delsol démontre dans son dernier ouvrage comment, dans une post-modernité aux relents totalitaires, de nouveaux démiurges modernes tentent d’imposer leurs vues alors qu’il faudrait, au contraire, loin de cette hubris, avoir envers ce monde qui nous entoure le respect et la retenue de modestes jardiniers. Pour elle, le mythe prométhéen qui sous-tendait les totalitarismes communiste et national-socialiste, cette volonté de créer un homme nouveau, prolétaire ou aryen, mais nécessairement parfait, nous revient dans ce transhumanisme pour lequel l’homme ne serait plus le fruit de la Création mais le seul résultat de sa propre création.
L’Occident totalitaire ?
Peut-on parler de totalitarisme pour notre monde ? Delsol rappelle l’étonnement de ces écrivains venus de l’Est communiste, les Alexandre Soljenitsyne ou Vaclav Havel, confrontés, dans cet Occident où ils croyaient changer de vie, à la même absence de vraie liberté que dans le monde d’où ils venaient. Mais pour la philosophe, qui reprend ici les approches d’Arendt, le totalitarisme mélange nécessairement monopole du pouvoir et usage de la terreur, quand cette dernière ne serait pas au centre du pouvoir moderne, où existent certes des pressions et des chantages, mais d’où « la terreur et la violence physique ont disparu ». Sans doute, mais faut-il se limiter à prendre en compte la seule violence physique mise en œuvre par l’État ? L’insécurité physique ne croît-elle pas dans nos rues – sans même parler de son expression paroxystique avec le terrorisme –, et nos États ne savent-ils pas l’utiliser pour renforcer leur pouvoir de contrôle et de contrainte sur leurs populations ? Est-on si loin du totalitarisme ? Le débat reste ouvert.
La communauté sans la communauté
L’élan actuel d’émancipation des individus de leurs groupes d’appartenance est pour Chantal Delsol, comme l’était la recherche de l’égalité pour Tocqueville, un élan universel : tous les pays, toutes les sociétés traditionnelles, s’y convertissent « dès qu’ils en découvrent les expressions ». Il faut rappeler ici, comme le faisait le théoricien normand, que l’un des moteurs principaux de ces conversions est le penchant naturel de l’homme vers la facilité. Il le pousse naturellement vers tout système qui l’affranchit de ses devoirs et lui permet de faire valoir, à l’encontre d’une communauté sans laquelle il n’existerait pourtant pas, ses droits, y compris les plus aberrants. Mais il frappe aussi, comme le note la philosophe, ceux-là même qui voudraient retrouver leurs racines : « On voudrait, écrit-elle, retrouver le lien perdu, mais sans les attaches : on voudrait retrouver, en quelque sorte, la communauté sans la communauté ».
Si notre monde occidental a bénéficié le premier de cet élan émancipateur, ce serait grâce à ce judéo-christianisme qui, selon Delsol, reste la seule approche qui porte en même temps « le poison et son remède », la seule qui permette à la fois l’émancipation de l’individu et la maîtrise de cette émancipation. On sait les choix personnels de l’auteur, mais cette dualité est-elle possible ? Elle ne peut nier quelques pages plus loin que « le prométhéisme perverti observé à la fois dans le totalitarisme et dans les sociétés contemporaines ne peut se déployer que dans les sociétés post-chrétiennes », et lorsqu’elle analyse les dérives de la société suédoise actuelle, passe peut-être un peu vite sur ce que son égalitarisme et son conformisme social pourraient avoir de typiquement protestant.
On sait que la tutelle qui pèse sur les individus peut-être sociale, résultant du regard des autres, et être alors aussi forte et efficace que la contrainte étatique, comme l’a démontré Alexis de Tocqueville dans son analyse de l’Amérique démocratique. Mais Delsol analyse très finement comment cette tutelle sociale été inversée. Tocqueville décrivait en effet le fonctionnement d’un groupe social conscient de lui-même et de ses valeurs et pensant être légitime pour les imposer à ses membres. Après des années de dénigrement de ces mêmes valeurs, de relativisme, on pourrait croire que notre société n’est plus en mesure de faire peser cette contrainte sociale. Or cette absence affichée de valeur est justement la nouvelle norme contraignante : personne ne se permet plus la moindre remarque sur un comportement « déviant » puisqu’il a été décidé qu’il n’y avait pas de déviances, qu’elles soient vestimentaire, sexuelle ou religieuse. Mais cette doctrine n’est plus l’émanation du « sens commun » du groupe social mais seulement la production hors-sol d’une pseudo-élite.
Les paroles barbares engagent les futures barbaries
Ne jetons pas pour autant le bébé avec l’eau du bain. La dérision a persisté sous tous les totalitarismes (qu’on se souvienne de ces plaisanteries des soviétiques contre le régime communiste), et l’on peut se demander si elle ne permettra pas de mettre à bas les nouvelles vaches sacrées… de la dérision imposée. Des textes de Philippe Muray aux tweets de « L’humour de gauche », l’ironie dissout en effet la bien-pensance mieux que bien des thèses, et elle séduira toujours, car il a toujours « été chic » de prendre de la distance d’avec les idées en place. Il y aura bientôt un contre-Petit journal comme il y a eu un Rivarol pourvu seulement qu’on le laisse parler. Chantal Delsol, qui sait combien le débat est déséquilibré, combien la dérision semble à sens unique, fait là encore le procès d’une hypocrisie contemporaine qui, sous couvert de protéger le lecteur, condamne Céline mais porte Sade au pinacle. Elle semble s’en méfier. « Nous savons bien, depuis le nazisme, écrit-elle , que les paroles barbares engagent directement les barbaries à venir ». Mais il faut pourtant accepter de laisser lire Sade pour pouvoir lire Céline, et Stuart Mill, dans De la liberté, a montré que l’État ne pouvait jamais punir que les actions et non les opinions, car l’expression d’une opinion ne conduit pas nécessairement à une action dangereuse, tant les hommes et les circonstances peuvent être différents.
Qu’y a-t-il derrière cette moderne hypocrisie ? Un projet démiurgique. S’interrogeant sur la différence de perception dans nos sociétés occidentales des deux formes de totalitarisme du XXe siècle, la philosophe note avec raison – et courage – que le nazisme, haï quand le communisme n’est, au mieux, que déploré, ne l’est sans doute pas seulement à cause de la politique d’extermination qu’il a mis en place, mais aussi « pour une autre raison, plus obscure et presque impensée : parce qu’il est une tentative de retour à une forme (par ailleurs mortifère) d’enracinement – dans l’identité, ici de race, dans l’identité culturelle même fantasmée, dans la patrie, tout ce qui est aux racines ». Pour elle, comme pour Frédéric Rouvillois[1. Frédéric Rouvillois, Crime et utopie, Paris, Flammarion, 2014.], le caractère « utopique » est refusé au nazisme « parce que ce serait lui faire trop d’honneur » : l’utopie ne saurait mal faire.
Emphase et erzatz
Le caractère diffus du totalitarisme moderne, où se mêlent politiques, médias, associations et jusqu’aux amuseurs, rend plus délicate une prise de conscience pourtant indispensable à la formation d’une résistance. Quand, rarement, il commet l’erreur de se cristalliser dans une structure, par exemple, comme le note Delsol, dans les institutions et la bureaucratie européennes, peut naître alors une opposition. Mais la disparition programmée des groupes intermédiaires, au premier rang desquels la famille, laisse l’individu face au vide ou, pire encore, à des médias, qui lui renvoient en miroir son image inversée en un spectacle aberrant. Un vide hurlant qui interdit l’expression des évidences anthropologiques qui ont structuré non seulement nos sociétés occidentales mais aussi la plupart des sociétés humaines. « Ce qui a déserté notre monde avec l’envahissement complet de l’idéologie émancipatrice, écrit Delsol, c’est le bon sens, cette capacité à voir les évidences et les lapalissades et à en tenir compte dans les décisions de l’existence ».
Face à ce monde de « l’emphase et de l’ersatz », pour citer encore la philosophe, on saisit mieux le redoutable pouvoir d’attraction d’idéologies qui reposent sur une vision plus proche de la réalité. Et on comprend qu’il nous sera impossible de lutter contre elles si nous ne retrouvons pas la maîtrise de notre pensée, préalable indispensable à celle de notre destin. Penser clair pour marcher droit. Ce livre nous y aide.
La haine du monde. Totalitarismes et fausse modernité, Chantal Delsol, Ed. du Cerf, 2016.
Le Fils de Joseph d’Eugène Green tout comme ses précédents films (Toutes les nuits, Le Pont des arts, La Sapienza…) ne ressemble à rien de ce qui se fait actuellement. Et même si la référence semble désormais l’agacer, c’est Robert Bresson qu’il faudrait évoquer pour donner une petite idée de ce cinéma : composition rigoureuse des plans, diction « blanche » des comédiens, jeu antinaturaliste où tous les mots sont bien articulés et où les liaisons sont scrupuleusement respectées… Eludant toute psychologie, Green se concentre sur un découpage très élaboré de la mise en scène : goût pour la verticalité (ces monuments de Paris immémoriaux qui s’opposent aux contingences médiocres de notre modernité), travail très précis sur la lumière (une très belle scène où Marie et Joseph boivent un verre après une séance de cinéma et où Green accentue la lumière sur leurs visages, comme s’ils étaient transfigurés par la grâce), frontalité des échanges dans ses fameux champs/contrechamps face caméra et à 180°…
On l’aura compris, le titre renvoie à la Bible et aux textes sacrés. Divisé en chapitres dont les titres accentuent cette dimension religieuse (« Le Sacrifice d’Abraham », « La Fuite en Egypte »…), le récit suit les pérégrinations de Vincent, un lycéen qui vit seul avec sa mère Marie (Natacha Régnier, radieuse et magnétique). Un jour, il découvre que son père qui l’a abandonné est un grand éditeur parisien. Après avoir tenté de l’égorger, il fait la connaissance de Joseph (Fabrizio Rongione), le frère de son père avec qui il va très bien s’entendre…
Le film est donc l’histoire d’une famille recomposée mais qui se recompose non pas selon les désirs des parents mais selon ceux du fils. Au père biologique (Mathieu Amalric qui n’avait pas été aussi drôle et bon depuis très longtemps), Vincent substitue un père électif et symbolique.
Ce récit mythique, intemporel, Eugène Green l’inscrit dans notre modernité qu’il abhorre. Avec un art prononcé pour le trait saillant, il filme un homme tenant son bébé en écharpe et portant un sac « Au bobo bio » ou un adolescent qui a décidé de monter sa propre entreprise sur Internet (« moderne, écologique ») en vendant son sperme.
Si on s’amusait à pousser les correspondances dans les derniers retranchements de la logique, on pourrait dire que si le père symbolique de Vincent (Jésus) est Joseph, son vrai père devrait être Dieu. L’éditeur qu’incarne Amalric n’est évidemment pas Dieu mais le cinéaste raille avec beaucoup d’humour cet homme qui s’est fait Dieu et qui exerce son pouvoir dans le milieu de l’édition. La dimension satirique du Fils de Joseph est sans doute l’une des plus réussies. Avec beaucoup de verve, Eugène Green décrit avec justesse un cocktail mondain et littéraire où l’outrecuidance se dispute à la superficialité la plus extrême. Critique littéraire inculte (plaisir de revoir la grande Maria de Medeiros), culte de la « transgression », règne du paraître et de l’arrivisme : la satire du milieu fonctionne à merveille et s’avère réjouissante.
Ce que recherche par là le cinéaste, c’est opposer une fois de plus les « modernes » qui se sont accaparés une certaine idée de l’art (ou plutôt, comme le disait Godard, de la « culture ») comme petite parcelle de pouvoir et ce que Green considère comme le véritable Art et qui élève : la musique baroque du XVIIème siècle, un poème chanté dans une église à la lumière des bougies…
Pour être tout à fait franc, l’opposition est parfois un peu schématique entre la Sainte famille et les horribles bobos, entre les deux frères (qui incarnent le Bien et le Mal), entre une modernité vouée aux gémonies et la parabole mystique… Mais à cette petite réserve, la petite musique d’Eugène Green, le trait saillant du satiriste et la lumière qui se dégage des comédiens font du Fils de Joseph une expérience passionnante…
Le Fils de Joseph, d’Eugène Green avec Natacha Régnier, Mathieu Amalric, Victor Ezenfis, Fabrizio Rongione. En salle depuis le 20 avril.
Fresque d'Albert Maignan pour le restaurant parisien Le Train Bleu dans le hall de la gare de Lyon (Photo : Hannah Assouline)
Fresque d'Albert Maignan pour le restaurant parisien Le Train Bleu dans le hall de la gare de Lyon (Photo : Hannah Assouline)
J’ai sonné. Les gardiens m’ont ouvert. Ils semblaient étonnés, mais contents d’avoir une visite. J’étais peut-être leur première entrée de la journée ou de la semaine. J’étais jeune père et lesté d’un landau. Les gardiens m’ont proposé de s’occuper du bébé pendant que je parcourais le musée. « Prenez tout votre temps ! », ont-ils insisté. Je me suis laissé faire. La découverte de Henner, que je connaissais mal, a été un pur délice. J’étais quand même un peu embêté, une heure et demie plus tard, de n’avoir pas vu le temps passer. Mais tout le monde était content : le bébé, les gardiens et moi. C’était il y a longtemps, mais c’est un de mes meilleurs souvenirs de musée. C’est pourquoi, à présent, je me réjouis de la réouverture imminente du musée Jean-Jacques‑Henner après une importante rénovation. En parallèle, les ateliers de deux autres peintres de la même époque, Albert Maignan et Gustave Moreau, accueillent d’intéressantes expositions. Ces trois événements sont l’occasion d’un périple dans le Paris artistique de la fin du xixe.
Commençons par le musée Jean-Jacques‑Henner. Il s’agit d’un bâtiment typique de la plaine Monceau où le modèle haussmannien cède le pas à des constructions plus petites et pleines de fantaisie. Le musée a bien été occupé par un peintre, mais pas celui qu’on pourrait croire. En effet, à la mort de Henner, en 1905, son neveu décide de sauver l’œuvre de la dispersion. Mais plutôt qu’utiliser l’atelier du défunt, il achète un bâtiment plus vaste appartenant à un autre peintre, Guillaume Dubufe, qui vient, lui aussi, de décéder. Le musée n’ouvre ses portes qu’en 1923. Presque aussitôt, il tombe dans une profonde désuétude : peu de visiteurs, peu d’entretien, peu d’acquisitions.
Presque un siècle plus tôt, en 1829, Jean-Jacques Henner naît dans une famille de paysans du Sundgau, au sud de l’Alsace. Son frère aîné est gardien de musée. Le jeune Jean-Jacques nourrit l’idée de devenir artiste. Le prix de Rome le conduit en Italie, où il peint des vues de la campagne dans un style sensible, proche de celui de Corot. Rentré en France, il se partage entre des commandes religieuses et de très nombreuses « églogues » qui sont en réalité des nus féminins placés dans des paysages crépusculaires. Sa réputation internationale s’identifie à ces églogues, à tel point que d’abondantes contrefaçons circulent.[access capability= »lire_inedits »]
Son Lévite d’Éphraïm, présenté au salon de 1898, est un véritable « J’accuse ! »
Comme beaucoup d’artistes reconnus à cette époque, Henner assume des responsabilités au sein de la profession : il enseigne, il fait partie des commissions d’acquisitions du Louvre, il est membre des jurys des salons.
En outre, il ouvre un « atelier des dames » pour permettre la formation des femmes qui ne peuvent accéder à l’étude d’après modèle vivant des Beaux-arts, réservé aux hommes.
Henner reste célibataire. Il a une riche vie sociale. Son agenda indique qu’il sort tous les soirs. Sa prédilection va aux dîners. Il est souvent invité dans les palais de la République, mais son intérêt pour la politique semble quasi inexistant en temps ordinaire. Cependant, il est très affecté par l’annexion de l’Alsace, sa province natale. Cela lui inspire, en 1871, la peinture d’une jeune Alsacienne vêtue de noir (L’Alsace, elle attend…) qui connaît un immense succès. De même, en 1898, quelques mois après le J’accuse de Zola, il s’engage lui aussi en exposant au Salon une toile très dreyfusarde qui fait sensation. Il s’agit du Lévite d’Ephraïm et sa femme morte, inspirée par une injustice atroce relatée dans le Livre des Juges.
Ce qui fait la singularité de Henner est sans doute sa prédilection pour des sortes de sfumatostrès poussés. Dérivant du mot fumo (fumée en italien), ce terme désigne une façon de peindre qui privilégie le flou, le fondu et les gradients de teintes au détriment du trait. Cette pratique va à l’encontre de notre tendance naturelle à analyser les images pour cerner les objets et les personnages significatifs. Bien souvent, les artistes figuratifs aussi bien que les enfants qui commencent à dessiner tracent les contours des choses qu’ils veulent représenter. La peinture en sfumato procède de la démarche inverse. Elle est fréquemment troublante et étrangement poétique. Henner appartient, avec Le Corrège et Prud’hon, au cercle très étroit des artistes qui misent sur la force de l’insaisissable.
Après le musée Henner (ou avant, selon les dates), ce périple conduit dans un autre quartier de Paris, La Nouvelle-Athènes, dans le 9e arrondissement, où ont vécu au xixe de nombreux écrivains, acteurs et artistes. L’atelier d’Albert Maignan, rue La Bruyère, est aujourd’hui occupé par la fondation Taylor. Il s’agit d’une association qui, depuis le xixe, vient en aide aux artistes, organise des expositions et décerne des prix. Maignan a été président de cette fondation, et c’est à elle qu’il a légué sa maison et son atelier. C’est là qu’est présentée, à bon escient, la rétrospective Albert Maignan.
Le nom de cet artiste n’est guère connu de nos jours. Cela fait presque sourire d’apprendre qu’en 1908, peu après sa mort, la Gazette des beaux-arts lui consacre un numéro et déclare : « La renommée si légitime d’Albert Maignan est de celles que le temps confirmera ! » Malheureusement, Maignan est tombé dans un oubli abyssal. En outre, les hôtels particuliers et autre palais de l’Industrie qu’il a décorés sont pour beaucoup détruits et ses peintures murales ont été jetées avec les gravats, comme de vulgaires papiers peints passés de mode.
Né en 1845, le jeune Albert Maignan adore très vite dessiner pour raconter des histoires. Mais son père, notaire, lui demande de faire son droit. Il obéit et c’est seulement après ses études qu’il se consacre à sa passion, la peinture. Il entre dans l’atelier d’Évariste Luminais, un artiste qui excelle à faire revivre les Gaulois et les Mérovingiens, comme autant de métaphores du peuple français dans un contexte où ce thème a beaucoup d’adeptes. À la suite de son maître, Maignan brosse des scènes du haut Moyen Âge. Son Hommage à Clovis II ou son Départ des Normands pour l’Angleterre sont des morceaux de peinture époustouflants.
Pour se plonger dans son œuvre, la meilleure idée est d’aller dîner au Train bleu
Marié, mais sans enfants, Maignan est un homme qui sort beaucoup. Il aime les concerts et, plus encore, les dîners. Il est professeur et considère ses élèves comme les enfants qu’il n’a pas eus. Il les reçoit, les soutient, les héberge même souvent. Il est admiré et aimé. Cependant, malgré ces satisfactions, il ne s’installe pas dans la routine. Au contraire, dans la seconde partie de sa vie, il délaisse la peinture de chevalet pour de grands cycles de décorations murales.
Certaines de ses compositions évoquent des aspects sombres de son temps, comme le fameux incendie du bazar de la Charité, les méfaits de l’absinthe ou le travail des mines. Cependant, la plupart de ses œuvres ont une tonalité lumineuse qui nous fait entrer de plain-pied dans l’ambiance de la Belle Époque. C’est le cas de ses décors à l’Opéra-comique ou au Train bleu, mythique restaurant de la gare de Lyon, à Paris.
Maignan relève de cette sorte d’attirance ordinaire et heureuse pour les narrations imagées que l’on trouve aussi bien dans les vitraux des cathédrales que dans nos modernes B.D. Il aime des peintres comme Carpaccio ou Tiepolo. Mais il me fait surtout penser à Ghirlandaio. Cet artiste florentin avait fait le vœu de couvrir tout Florence de ses fresques et il y est presque arrivé. Ghirlandaio aime raconter des tas d’histoires avec ses pinceaux et ça se voit. Maignan également. C’est aussi simple que cela.
Une fois sorti de l’atelier d’Albert Maignan, il suffit de marcher trois cents mètres pour atteindre le musée Gustave-Moreau,rue de La Rochefoucauld. Une exposition intitulée « Souvenirs d’atelier »y est organisée. Elle est consacrée à l’artiste comme professeur, et plus particulièrement, à ses relations avec son principal élève, Georges Rouault. Il serait dommage, cependant, de ne pas revoir le reste de ce petit musée. Au premier étage, en particulier, on traverse l’appartement de l’artiste. Tout y est magnifiquement conservé. Ce sont de petites pièces saturées d’objets d’art et de souvenirs personnels. On est ému par une ambiance d’intimité bourgeoise qui revit, le temps de la visite, comme les bribes d’une civilisation disparue.
Gustave Moreau est un artiste très singulier et très secret. Il naît en 1826 dans une famille aisée et cultivée. Petit et malingre, il est couvé par sa mère qui a perdu son autre enfant. Il veut être artiste. Pourquoi pas, pourvu qu’il reste vivant ! Il rate le prix de Rome, mais ses parents financent son séjour en Italie. Ce sont eux aussi qui lui attribuent cet hôtel particulier. Il y vit et y travaille toute sa vie. Il n’est peut-être pas le « mystique enfermé en plein Paris » que décrit Huysmans, mais sa vocation, sa maison et son atelier ne font qu’un. L’art est pour lui un sacerdoce qui exclut de fonder une famille et qui limite sa vie sociale. Il vit donc là avec sa mère, il peint, et puis c’est tout.
Il faut quand même mentionner une amie, Alexandrine Dureux, avec qui il a des relations extraordinairement discrètes et épisodiques. Avec Moreau, l’élan vers l’autre sexe semble suspendu dans un mélange de fascination et d’effroi. Sa peinture est peuplée d’étranges idoles, à la fois vierges mystiques et femmes maudites.
Gustave Moreau, à l’abri du besoin, est réticent à vendre ses œuvres. Moins d’un quart de sa production sera cédé. Le reste s’entasse chez lui. Il conserve tout, jusqu’à la moindre esquisse. Durant la Commune, on le presse de fuir. En effet, après presque deux décennies d’haussmannisation de la capitale, les pauvres ont été massivement évincés du centre de Paris et beaucoup d’entre eux exècrent les beaux bâtiments. Les incendies et les destructions se multiplient. Moreau est effondré par le ravage de la Cour des comptes (à l’emplacement de l’actuel musée d’Orsay). Y disparaît, en effet, l’essentiel de l’œuvre de Chassériau, qui a décidé de sa vocation. Moreau plonge dans la dépression. Il reste terré chez lui. Sa vie lui paraît inséparable de sa maison et de ses peintures. Au même moment, dans une cave à Belleville, dans un milieu misérable, naît Georges Rouault. Il sera son élève favori. Beaucoup plus sensible que son maître aux thèmes sociaux, il est aussi très catholique.
On s’étonne qu’il ait déjà expérimenté nombre d’idées qui ont fait florès au xxe siècle
L’âge venant, Gustave Moreau commence à se préoccuper de ce que deviendra son œuvre après sa mort. Il veut éviter la dispersion. En outre, il souhaite que la postérité ait accès à ses tâtonnements et à ses expérimentations. Il fait donc agrandir sa maison pour qu’elle puisse, le jour venu, devenir un musée.
Sa mère et son amie disparues, Moreau se retrouve absolument seul. C’est sans doute pourquoi il accepte, à 65 ans, une fonction de professeur à l’École des beaux-arts. Il est un maître adoré. Son secret est simple. Il ne pousse nullement ses élèves à peindre comme lui, il les laisse libres. Il veut seulement leur ouvrir l’esprit et les aider à trouver leur propre voie. Parmi ses élèves, figurent artistes aussi différents que Rouault, Evenepoel, Matisse, Marquet, Manguin et beaucoup d’autres.
À la mort de Moreau, en 1898, l’administration est réticente à accepter sa donation. Difficile, semble-t-il, aux yeux des fonctionnaires des beaux-arts, de créer un musée comprenant principalement des œuvres inachevées. Finalement, l’État accepte et Georges Rouault en devient le premier conservateur. Cependant, très vite, on n’enregistre presque plus d’entrées. Il n’y a plus de quoi chauffer et on songe à assurer le fonctionnement ordinaire en vendant des œuvres. La traversée du xxe siècle s’annonce donc mal. Cependant, on note l’intérêt de visiteurs comme André Breton. Une exposition des œuvres de Moreau est même organisée en 1961 au Louvre. Si bien qu’il s’en tire plutôt mieux que beaucoup d’artistes de sa période.
Moreau est abondamment critiqué de son temps, car ses fantaisies mythologiques semblent aller à rebours de l’exigence naissante de naturalisme et de modernité. Cependant, il lègue des peintures qui conservent aujourd’hui une puissante vérité onirique. Le surréalisme lui doit beaucoup. On pourrait aussi le rapprocher d’illustrateurs comme Dulac ou de nombreux auteurs de B.D. comme, par exemple, Philippe Druillet.
Le plus important est sans doute dans cette façon très particulière qu’a Moreau d’esquisser en jetant des taches de couleur] On devine chez lui une sorte de transe lyrique. Cette liberté avec la couleur exerce une forte influence sur les Fauves qui sont pour la plupart ses élèves. Mais cela va plus loin. Quand on regarde ses nombreuses esquisses, on est stupéfait de voir à quel point il a expérimenté et fait vivre l’abstraction bien avant qu’elle soit un mouvement à part entière. On pourrait donc soutenir qu’une bonne part du xxe est en germe dans l’œuvre de Moreau.
Au terme de ces trois visites, on pourrait être attristé de constater à quel point le xixe est mal connu et, de surcroît, souvent mal conservé. Cependant, il y a aussi quelque chose d’enthousiasmant à comprendre que, tout près de nous, s’étend un véritable continent artistique à explorer. Pour une nouvelle génération de conservateurs, c’est la perspective d’un immense travail de recherche et de restauration. L’Histoire est parfois plus diverse qu’on ne l’a cru. Heureusement !
Musée Gustave-Moreau, 14, rue de La Rochefoucauld, 75009 Paris. L’exposition « Souvenirs d’atelier » est hélas terminée depuis me 25 avril.
Dans l’atelier d’Albert Maignan, fondation Taylor, 1, rue La Bruyère, 75009 Paris, du 10 mars au 16 juillet.
Musée Jean-Jacques Henner, 43, avenue de Villiers 75017 Paris, date non encore communiquée à consulter sur le site du musée.
Ainsi donc, pour la première fois depuis plus de vingt ans, Jean-Louis Murat ne partira pas en tournée défendre son nouvel album. L’objet, Morituri, devra se contenter du minimum syndical promotionnel (papiers moribonds et interviews-tueries). Au passage, notons que les autres médias traduisent morituri pour leurs lecteurs, nous ne commettrons pas cette offense envers ceux de Causeur, êtres cultivés qui connaissent leur latin, c’est de notoriété publique, horresco referens.
Les raisons de cette absence de tournée invoquées par le chanteur sont au nombre de deux, sans rapport l’une avec l’autre, curieusement : les musiciens qui ont participé au disque ne seraient pas disponibles (sic) et les salles préféreraient « programmer des gros cons comme Renaud ou Polnareff »… Sale temps pour Murat en tout cas : son meilleur ennemi Renaud, « toujours debout », fait carton plein et bat des records de vente jusqu’ici détenus par son deuxième meilleur ennemi (Johnny). Mais la raison profonde vient sans doute de plus loin : ceux qui font le succès des albums estiment que Murat a usé son public, à force de roublardise, de distanciation altière, de minimalisme bougon, de sautes d’humeur rédhibitoires. Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse, comme les fans. Nombreux sont ceux qui ne veulent plus se faire avoir, être les dindons de la farce auvergnate.
C’était à prévoir : depuis une petite dizaine d’années, les concerts du sexagénaire se muent inexorablement en messes tridentines avec la bénédiction de fidèles de plus en plus masos et de moins en moins nombreux. Tant vont les cruches à vau-l’eau… L’illustre homme de radio Jean-Bernard Hebey (« Salut les copains » sur Europe 1, « Poste restante » sur RTL, etc.), premier et dernier producteur de Murat, a bien résumé la situation dans la biographie consacrée au chanteur parue l’an dernier et dont votre serviteur est l’heureux auteur : « Il est dans un métier qui s’appelle le show-business, c’est-à-dire que quand on rentre sur une scène, il y a des lumières sur lui et la salle est dans le noir, et non pas le contraire ! Il n’a pas compris le métier qu’il faisait. »
Son meilleur disque dixit lui-même
Pourtant, Murat continue à sortir, imperturbable, des disques largement supérieurs à la norme française, hermétiques à l’air du temps, dignes d’intérêt. Morituri ne déroge pas à la règle, une fois encore. Il en a bien conscience quand il déclare que c’est son meilleur disque. Ça lui fait au moins un point commun avec Renaud puisque ce dernier a dit la même chose de son nouvel album : le meilleur selon lui depuis Mistral gagnant (la bonne blague marketing). Penchons-nous donc sur ce Morituri, « Ceux qui vont mourir » en français (pour les non latinistes venus s’échouer ici incidemment). Et, une fois n’est pas coutume, commençons par la fin, avec le titre de clôture « Le cafard » et ses paroles vade-mecum : « J’ai eu le cafard, c’est quoi le cafard, difficile à dire / C’est comme un buvard qui te boit la joie, te prépare au pire / C’est un animal qui fait un carnage chez les colibris / En Haute-Savoie, face caméra, Coupez. » Un frisson de cafard terré dans la tuerie du Grand-Bornand parcourt les oreilles de l’auditeur à l’écoute de ce titre glaçant.
Ensuite, dans cette galerie de chants mélancoliques en haute altitude résonne le morceau éponyme « Morituri », un duo coquin avec Morgane Imbeaud, la nouvelle Mylène Farmer de Jean-Louis. Précision utile pour ceux qui voudraient opérer des rapprochements hasardeux à la lecture de certaines paroles : toutes les chansons ont été écrites avant les événements dramatiques du 13 novembre. « La pharmacienne d’Yvetot » en pleurs dans sa cuisine pour toutes les raisons du monde, « Interroge la jument » et sa prescience des attentats, « La chanson du cavalier » et ses réminiscences d’amours médiévales chantées dans l’album Tristan, « Frankie » – sortie du même moule antédiluvien -, sont autant de clefs délicates de la nuit Morituri, imprégnée d’une musique délicieusement jazzy et anxiogène (l’album a été enregistré quelques jours après les attaques terroristes parisiennes).
Dommage, vraiment, cette absence de tournée… Morituri est supérieur à tous les Mistral gagnant actuels, que demande le peuple mort ? Allez Jean-Louis, pour une fois, fais comme les autres : annonce une tournée d’adieux, les salles vont t’accueillir les bras ouverts !
Ne rêvons pas, nous ne sommes pas débarrassés des « rienàvoiristes » et des « padamalgame », ceux qui répètent, quand on nous tue en criant « Allahou Akbar », que cela n’a rien à voir avec l’islam, ceux que l’actualité et la décence devraient inciter à se faire oublier et qu’on voit défiler sur les plateaux, armés de leur bonne conscience et de leurs œillères.
Le jour des attentats de Bruxelles, Marc-Olivier Fogiel recevait dans son émission « On refait le monde » sur RTL, Clémentine Autain, Gaspard Koenig, Paolo Levi et, ouf, Ivan Rioufol. Remercions celui ou celle qui a choisi les invités de nous avoir épargné un de ces échanges où les participants concourent tous ensemble contre la vérité, et le hasard d’avoir convoqué ce soir-là trois têtes d’affiche du sans-frontiérisme, de l’immigrationnisme et du multiculturalisme, l’une extrême gauchiste, l’autre libéraliste et le troisième européiste, et de les avoir placées à bonne portée de baffes de notre ami journaliste et essayiste clairement réactionnaire.
Heureusement pour l’intérêt du débat car pour les trois adversaires d’Ivan, l’heure n’était toujours pas à la réaction, surtout pas, mais au recueillement et au changement dans la persévérance. Leurs grilles de lecture superposées nous avaient menés au désastre et au frémissement d’une guerre civile et ils n’en démordaient pas : une Europe multiculturelle et plus ouverte ! braillaient-ils. Et plus de solidarité ! ajoutait Bécassine. Alors contre eux trois, que voulez-vous qu’il fît ? Qu’il leur fît mordre la poussière : « Mais réveillez-vous bon sang, vous n’êtes que des lâches ! » leur balança-t-il, dans un verbe clair, net et précis, arguments et preuves à l’appui, comme à son habitude.[access capability= »lire_inedits »]
Et c’est comme ça qu’on l’aime, Ivan Rioufol, déterminé à poser le réel sur la table, avec patience et passion, par le petit bout de la raison comme Rouletabille dans ses enquêtes. Depuis très longtemps, il s’expose aux stigmatisations et aux exclusions médiatiques, aux insultes et aux menaces, aux « Y a bon awards » (prix remis par des noirs réels ou imaginaires à des blancs pour leur supposé « racisme ») et aux procès, en disant ce qu’il voit et ce qu’il en pense. Son dernier livre, La Guerre civile qui vient, essai et pamphlet, est un régal où la vermine qui ronge les moulures de notre civilisation est dénoncée sans détour, où « les collabos, les traîtres, les imposteurs » qui voudraient nous imposer de « faire France comme on fait ses besoins » sont traînés dans la lumière.
On y trouve les récits de débats épiques, comme celui où Rokhaya Diallo invitée à délivrer une parole musulmane sur le djihadisme assassin, et blessée par cette brutale assignation, et sans doute parce que cela n’a rien à voir avec l’islam, préféra verser des larmes de crocodile, faisant passer notre redresseur de torts pour le méchant de service. Mais Ivan s’en fout et nous aussi. Enfin pas moi, pas tout à fait. C’est aussi quand ils font pleurer les activistes du désastre que je reconnais les penseurs sérieux de notre époque.[/access]
La Guerre civile qui vient, Ivan Rioufol, Éd. Pierre-Guillaume de Roux, 2016.
Journaliste à La Libre Belgique et sinologue, Philippe Paquet est l’auteur d’une biographie de Mme Chiang Kai-shek. Il côtoya Simon Leys durant la dernière partie de sa vie, lui faisant lire la première mouture du livre éponyme qu’il lui a consacré, Simon Leys. Navigateur entre les mondes (Flammarion, 2016).
Daoud Boughezala : Séduit par le maoïsme dans sa prime jeunesse, Pierre Rickmans alias Simon Leys (1935-2014) n’aura séjourné que quelques mois en chine, en 1955 puis en 1972. Comment a-t-il pu devenir le meilleur interprète de la Révolution culturelle sans l’observer de l’intérieur ? Philippe Paquet : C’est effectivement un paradoxe que l’un des meilleurs connaisseurs de la Chine communiste n’y ait séjourné que brièvement – mais le pays était largement fermé aux étrangers à l’époque, en particulier à ceux qui ne se montraient pas spécialement complaisants à l’égard du régime. Simon Leys n’en était, toutefois, pas très éloigné lorsqu’éclata la Révolution culturelle. Il se trouvait à Hong Kong, alors colonie britannique : un poste d’observation privilégié puisque, en raison de sa situation géographique (à proximité de la ville de Canton) et politique (une enclave occidentale sur le continent chinois), c’était le lieu de passage obligé pour ceux qui visitaient la Chine. On y disposait des sources d’informations les plus variées : la presse de Chine populaire et de Taïwan (partisane, sans doute, mais toujours très bien renseignée), les publications locales en chinois et en anglais, les bulletins des agences de renseignements étrangères, etc. Et puis il y avait les contacts personnels que Leys, parlant couramment le chinois, pouvaient établir : beaucoup d’intellectuels chinois s’étaient établis à Hong Kong et, avec la Révolution chinoise, un grand nombre de réfugiés allaient y affluer. Simon Leys pourrait obtenir d’eux une masse d’informations, qui faisait défaut à ceux qui analysaient les événements de l’Europe ou des Etats-Unis.
Si je résume la lecture leysienne de la Révolution culturelle, celle-ci n’a de culturelle et de révolutionnaire que le nom puisqu’il s’agissait pour Mao de recouvrer le pouvoir. Comment l’avait-il perdu ? Mao conservait son prestige en tant que père de la révolution et de la « Chine nouvelle », mais, après l’échec du Grand Bond en avant, lancé en 1958, il avait été largement confiné dans un rôle de demi-dieu, tenu à l’écart de la gestion effective du pays, notamment dans le domaine économique. Le Grand Bond en avant, qui entendait hisser en très peu de temps la Chine au niveau des puissances industrielles, s’était soldé par un désastre. Au début des années 1960, l’économie chinoise était ruinée, en particulier le secteur agricole. Une famine sans précédent décima la population ; les estimations les plus récentes, chinoises notamment, parlent de trente-cinq millions de morts au moins… Malgré quoi, Mao ne pouvait supporter cette mise à l’écart. Il ne pouvait concevoir la Chine sans lui. Il ne pouvait imaginer ne pas avoir les pleins pouvoirs pour la diriger. Alors que ses adversaires politiques (les « pragmatiques », comme Liu Shaoqi ou Deng Xiaoping) donnaient la priorité à l’économie, le Grand Timonier entendit restaurer la primauté du politique, à travers la « lutte des classes ». Il fallait de nouveau être « plus rouge qu’expert ». C’est le sens de la « révolution culturelle » – une expression que Simon Leys plaça toujours entre guillemets, parce qu’elle n’était pas, à ses yeux, une « révolution », pas plus qu’elle n’était « culturelle ».
Rétrospectivement, on a peine à se figurer l’opprobre dont Leys a été couvert pour avoir simplement décrit la réalité du maoïsme. Le catholique conservateur Pierre Rickmans est devenu Simon Leys grâce à l’édition des Habits neufs du président Mao par le situationniste René Viénet. Avant sa popularisation par les Nouveaux philosophes, l’antitotalitarisme se cantonnait-il aux marges du spectre politique ? Il faut le croire puisque Simon Leys eut toutes les peines du monde à se faire éditer, non seulement pour Les Habits neufs du président Mao, mais aussi pour Ombres chinoises qui lui fera suite en 1974. C’est une maison marginale de « l’ultra-gauche », Champ libre, qui publia finalement Les Habits neufs, ce qui, estimait Leys, était peut-être moins étonnant qu’il n’y paraît à première vue. Le livre, remarquait-il, dénonce Mao « d’un point de vue de gauche », en exposant son caractère « féodal-rétrograde », et cette analyse était, selon lui, inacceptable pour la gauche française orthodoxe et incompréhensible pour la droite.
Au temps du maoïsme triomphant, dans les années 1970, comment expliquez-vous « cet aveuglement volontaire qui conduisit tant d’intellectuels occidentaux à prendre les vessies chinoises pour des lanternes rouges », selon votre expression, alors même que la Révolution culturelle était en partie dirigée contre les intellectuels ?
Pour être honnête, on ne se l’explique pas. Pareil égarement est sans doute unique dans l’histoire des idées. L’éloignement de la Chine, tant sur le plan de la distance que de l’exotisme, permet sans doute d’expliquer en partie pourquoi il était a priori difficile de comprendre ce qui s’y passait. La barrière de la langue constitue probablement un obstacle supplémentaire, bien que la plupart des textes sur lesquels les maoïstes étrangers fondèrent leur idolâtrie étaient disponibles dans des traductions. Enfin, il faut reconnaître, à la décharge des admirateurs de la Chine maoïste, que, sur le papier, les idéaux professés à Pékin pouvaient résonner positivement sous nos latitudes. Dans une France confrontée à la guerre d’Algérie, puis aux convulsions de Mai 68, prôner la paix, l’harmonie, l’égalité, ne pouvait que sembler extrêmement séduisant. Cela dit, il n’était pas impossible de voir clair, d’interpréter la réalité chinoise correctement. Tout le monde ne s’est pas trompé à l’époque, à Paris ou ailleurs, même si Leys put compter sur les doigts d’une main ceux qui eurent le courage de le défendre en partageant son analyse.
Dans des pages assez drôles, vous revenez notamment sur les tribulations des auteurs de la revue Tel Quel en Chine. Au contraire du maolâtre Sollers, Roland Barthes a-t-il alors pris conscience des bizarreries maoïstes ? On ne peut pas vraiment dire cela quand on lit le compte rendu qu’il fit, dans le journal Le Monde, de son périple en Chine lors de l’équipée Tel Quel. Trouver la Chine « fade » et « paisible » (sic) alors qu’elle était encore plongée dans la Révolution culturelle et qu’on y menait la fameuse campagne « contre Lin Biao et Confucius » (dont le thème, dirait Barthes, « sonnait comme un grelot »), trahissait au minimum une singulière incompréhension des événements. S’il trouva effectivement la Chine de Mao pour le moins « bizarre » (ce qu’atteste la publication posthume de son carnet de voyage), Barthes ne la dénonça pas pour autant avec la clairvoyance qu’on attendrait d’un grand intellectuel, en particulier d’un sémiologue capable, par définition, d’effectuer divers degrés de lecture d’une réalité donnée.
Sans l’expertise du sémiologue, mais avec la lucidité d’un bilingue honnête, Leys a dénoncé la caricature de la culture confucéenne chinoise, souvent réduite à une doctrine de l’obéissance. Partant, pourquoi a-t-il croisé le fer avec Edward Said, contestant sa déconstruction de l’orientalisme en tant que catégorie essentialiste forgée par l’Occident ? Il est dommage, pour le public francophone, que l’essai consacré par Simon Leys à l’orientalisme tel qu’Edward Said l’envisageait, n’ait été publié qu’en anglais, en 1984. En résumé, Leys y reprochait à l’auteur palestinien naturalisé américain de ne voir, dans l’orientalisme, qu’une « conspiration colonialo-impérialiste ». Tout en ironisant sur le fait que, si l’on devait un jour découvrir que c’est la CIA qui a financé les meilleures études sur la poésie des Tang et la peinture des Song, cela aurait moins le mérite de rehausser l’image de l’agence de renseignement américaine, Simon Leys demandait plus sérieusement pourquoi l’orientalisme, et plus généralement la curiosité pour une culture « autre », ne pouvaient pas être tout simplement considérés sous l’angle de l’admiration et de l’émerveillement, pour conduire à une meilleure connaissance des autres et de soi, et par conséquent à une prise de conscience des limites de sa propre civilisation.
Cela pourrait être la définition de la traduction, art dans lequel Leys excellait. Au XIXe siècle, le meilleur traducteur chinois de La Dame aux camélias et d’autres chefs d’œuvre de la littérature européenne dans la Chine du XIXe siècle ne parlait d’autre langue que le mandarin. Comment se fait-ce ? Simon Leys a consacré la moitié de sa vie à la traduction. Il a par ailleurs écrit un remarquable essai sur les exigences de ce métier (« L’expérience de la traduction littéraire », repris dans L’Ange et le cachalot), texte dans lequel il fait cette constatation, a priori paradoxale, qu’il ne faut pas nécessairement connaître la langue de départ pour être un bon traducteur. Il en veut pour exemple le cas de Lin Shu, ce lettré de la dynastie des Qing qui, sans connaître aucune langue étrangère, traduisit en chinois quelque deux cents romans européens, de Goethe à Shakespeare et de Tolstoï à Hugo. Sa méthode était aussi simple qu’efficace. Un ami, versé dans la langue de l’auteur à traduire, lui faisait la lecture de l’ouvrage en question, et Lin Shu recomposait ensuite le récit en chinois. Cette version n’épousait, certes, pas le texte original au plus près, mais elle était fidèle à l’intrigue et à l’esprit de l’œuvre. La version de La Dame aux camélias donnée par Lin Shu enthousiasma ainsi plusieurs générations de lecteurs chinois et jusqu’à Mao lui-même (qui en parla à François Mitterrand !).
Puisque vous ré-exhumez cette figure tutélaire, que reste-t-il aujourd’hui de Mao à la Chine, qui semble avoir tourné le dos à son passé communiste ? Mao est devenu ce que Simon Leys avait prédit : une icône. Son effigie orne encore tous les billets de banque de la République populaire de Chine, alors que le pays a viré au capitalisme (ou plutôt à « l’économie socialiste de marché », comme le disent pudiquement les dirigeants du parti communiste chinois). Son portrait géant, accroché à la porte Tian’anmen, devant la place du même nom, paraît toujours veiller sur la nation, tandis que chauffeurs de bus et de taxis accrochent des médaillons à son image sur leur tableau de bord, à côté d’autres saints protecteurs empruntés au bouddhisme et au taoïsme. S’agissant d’un homme qui aspirait à éradiquer les croyances religieuses, la revanche de l’Histoire ne manque pas de piquant.
Persona non grata en Chine continentale – on comprend aisément pourquoi ! – Simon Leys a vécu en Australie les quarante dernières années de sa vie. S’est-il autant épanoui dans ce pays de la fin de l’Histoire parce qu’il pouvait y assouvir sa passion pour la mer ? Simon Leys était profondément reconnaissant à l’Australie de l’avoir accueilli, de lui avoir donné les moyens d’assouvir ses passions, et d’abord de lui avoir fourni, en 1970, son premier emploi stable et décemment rémunéré, grâce à un poste d’enseignant et de chercheur à l’Université nationale d’Australie à Canberra (il avait jusque-là vécu d’expédients). L’Australie procura, je pense, cinq avantages au moins à Simon Leys. Premièrement, comme je viens de le souligner, la possibilité d’une carrière universitaire en sinologie (et les universités australiennes avaient des ressources considérables dans ce domaine). Deuxièmement, un cadre de vie agréable pour un ménage avec quatre enfants (ce n’était plus l’appartement exigu de Hong Kong, mais une maison avec jardin…). Troisièmement, pour un homme passionné par la mer et initié dès son plus jeune âge à la navigation à voile (il en apprit les techniques à l’école des Glénans), la possession d’un bateau. Quatrièmement, à l’époque des fureurs maoïstes, une retraite aussi éloignée qu’il était possible des cénacles parisiens et des sollicitations médiatiques qu’il n’aimait guère. Cinquièmement, et c’est probablement la chose la plus importante, l’opportunité de devenir un écrivain de langue anglaise. Leys n’était pas peu fier d’être aussi reconnu et apprécié en anglais qu’en français.