Chantal Delsol. Sipa. Numéro de reportage : 00656862_000020.

La philosophe Chantal Delsol démontre dans son dernier ouvrage comment, dans une post-modernité aux relents totalitaires, de nouveaux démiurges modernes tentent d’imposer leurs vues alors qu’il faudrait, au contraire, loin de cette hubris, avoir envers ce monde qui nous entoure le respect et la retenue de modestes jardiniers. Pour elle, le mythe prométhéen qui sous-tendait les totalitarismes communiste et national-socialiste, cette volonté de créer un homme nouveau, prolétaire ou aryen, mais nécessairement parfait, nous revient dans ce transhumanisme pour lequel l’homme ne serait plus le fruit de la Création mais le seul résultat de sa propre création.

L’Occident totalitaire ?

Peut-on parler de totalitarisme pour notre monde ? Delsol rappelle l’étonnement de ces écrivains venus de l’Est communiste, les Alexandre Soljenitsyne ou Vaclav Havel, confrontés, dans cet Occident où ils croyaient changer de vie, à la même absence de vraie liberté que dans le monde d’où ils venaient. Mais pour la philosophe, qui reprend ici les approches d’Arendt, le totalitarisme mélange nécessairement monopole du pouvoir et usage de la terreur, quand cette dernière ne serait pas au centre du pouvoir moderne, où existent certes des pressions et des chantages, mais d’où « la terreur et la violence physique ont disparu ». Sans doute, mais faut-il se limiter à prendre en compte la seule violence physique mise en œuvre par l’État ? L’insécurité physique ne croît-elle pas dans nos rues – sans même parler de son expression paroxystique avec le terrorisme –, et nos États ne savent-ils pas l’utiliser pour renforcer leur pouvoir de contrôle et de contrainte sur leurs populations ? Est-on si loin du totalitarisme ? Le débat reste ouvert.

La communauté sans la communauté

L’élan actuel d’émancipation des individus de leurs groupes d’appartenance est pour Chantal Delsol, comme l’était la recherche de l’égalité pour Tocqueville, un élan universel : tous les pays, toutes les sociétés traditionnelles, s’y convertissent « dès qu’ils en découvrent les expressions ». Il faut rappeler ici, comme le faisait le théoricien normand, que l’un des moteurs principaux de ces conversions est le penchant naturel de l’homme vers la facilité. Il le pousse naturellement vers tout système qui l’affranchit de ses devoirs et lui permet de faire valoir, à l’encontre d’une communauté sans laquelle il n’existerait pourtant pas, ses droits, y compris les plus aberrants. Mais il frappe aussi, comme le note la philosophe, ceux-là même qui voudraient retrouver leurs racines : « On voudrait, écrit-elle, retrouver le lien perdu, mais sans les attaches : on voudrait retrouver, en quelque sorte, la communauté sans la communauté ».

Si notre monde occidental a bénéficié le premier de cet élan émancipateur, ce serait grâce à ce judéo-christianisme qui, selon Delsol, reste la seule approche qui porte en même temps « le poison et son remède », la seule qui permette à la fois l’émancipation de l’individu et la maîtrise de cette émancipation. On sait les choix personnels de l’auteur, mais cette dualité est-elle possible ? Elle ne peut nier quelques pages plus loin que « le prométhéisme perverti observé à la fois dans le totalitarisme et dans les sociétés contemporaines ne peut se déployer que dans les sociétés post-chrétiennes », et lorsqu’elle analyse les dérives de la société suédoise actuelle, passe peut-être un peu vite sur ce que son égalitarisme et son conformisme social pourraient avoir de typiquement protestant.

On sait que la tutelle qui pèse sur les individus peut-être sociale, résultant du regard des autres, et être alors aussi forte et efficace que la contrainte étatique, comme l’a démontré Alexis de Tocqueville dans son analyse de l’Amérique démocratique. Mais Delsol analyse très finement comment cette tutelle sociale été inversée. Tocqueville décrivait en effet le fonctionnement d’un groupe social conscient de lui-même et de ses valeurs et pensant être légitime pour les imposer à ses membres. Après des années de dénigrement de ces mêmes valeurs, de relativisme, on pourrait croire que notre société n’est plus en mesure de faire peser cette contrainte sociale. Or cette absence affichée de valeur est justement la nouvelle norme contraignante : personne ne se permet plus la moindre remarque sur un comportement « déviant » puisqu’il a été décidé qu’il n’y avait pas de déviances, qu’elles soient vestimentaire, sexuelle ou religieuse. Mais cette doctrine n’est plus l’émanation du « sens commun » du groupe social mais seulement la production hors-sol d’une pseudo-élite.

Les paroles barbares engagent les futures barbaries

Ne jetons pas pour autant le bébé avec l’eau du bain. La dérision a persisté sous tous les totalitarismes (qu’on se souvienne de ces plaisanteries des soviétiques contre le régime communiste), et l’on peut se demander si elle ne permettra pas de mettre à bas les nouvelles vaches sacrées… de la dérision imposée. Des textes de Philippe Muray aux tweets de « L’humour de gauche », l’ironie dissout en effet la bien-pensance mieux que bien des thèses, et elle séduira toujours, car il a toujours « été chic » de prendre de la distance d’avec les idées en place. Il y aura bientôt un contre-Petit journal comme il y a eu un Rivarol pourvu seulement qu’on le laisse parler. Chantal Delsol, qui sait combien le débat est déséquilibré, combien la dérision semble à sens unique, fait là encore le procès d’une hypocrisie contemporaine qui, sous couvert de protéger le lecteur, condamne Céline mais porte Sade au pinacle. Elle semble s’en méfier. « Nous savons bien, depuis le nazisme, écrit-elle , que les paroles barbares engagent directement les barbaries à venir ». Mais il faut pourtant accepter de laisser lire Sade pour pouvoir lire Céline, et Stuart Mill, dans De la liberté, a montré que l’État ne pouvait jamais punir que les actions et non les opinions, car l’expression d’une opinion ne conduit pas nécessairement à une action dangereuse, tant les hommes et les circonstances peuvent être différents.

Qu’y a-t-il derrière cette moderne hypocrisie ? Un projet démiurgique. S’interrogeant sur la différence de perception dans nos sociétés occidentales des deux formes de totalitarisme du XXe siècle, la philosophe note avec raison – et courage – que le nazisme, haï quand le communisme n’est, au mieux, que déploré, ne l’est sans doute pas seulement à cause de la politique d’extermination qu’il a mis en place, mais aussi « pour une autre raison, plus obscure et presque impensée : parce qu’il est une tentative de retour à une forme (par ailleurs mortifère) d’enracinement – dans l’identité, ici de race, dans l’identité culturelle même fantasmée, dans la patrie, tout ce qui est aux racines ». Pour elle, comme pour Frédéric Rouvillois[1. Frédéric Rouvillois, Crime et utopie, Paris, Flammarion, 2014.], le caractère « utopique » est refusé au nazisme « parce que ce serait lui faire trop d’honneur » : l’utopie ne saurait mal faire.

Emphase et erzatz

Le caractère diffus du totalitarisme moderne, où se mêlent politiques, médias, associations et jusqu’aux amuseurs, rend plus délicate une prise de conscience pourtant indispensable à la formation d’une résistance. Quand, rarement, il commet l’erreur de se cristalliser dans une structure, par exemple, comme le note Delsol, dans les institutions et la bureaucratie européennes, peut naître alors une opposition. Mais la disparition programmée des groupes intermédiaires, au premier rang desquels la famille, laisse l’individu face au vide ou, pire encore, à des médias, qui lui renvoient en miroir son image inversée en un spectacle aberrant. Un vide hurlant qui interdit l’expression des évidences anthropologiques qui ont structuré non seulement nos sociétés occidentales mais aussi la plupart des sociétés humaines. « Ce qui a déserté notre monde avec l’envahissement complet de l’idéologie émancipatrice, écrit Delsol, c’est le bon sens, cette capacité à voir les évidences et les lapalissades et à en tenir compte dans les décisions de l’existence ».

Face à ce monde de « l’emphase et de l’ersatz », pour citer encore la philosophe, on saisit mieux le redoutable pouvoir d’attraction d’idéologies qui reposent sur une vision plus proche de la réalité. Et on comprend qu’il nous sera impossible de lutter contre elles si nous ne retrouvons pas la maîtrise de notre pensée, préalable indispensable à celle de notre destin. Penser clair pour marcher droit. Ce livre nous y aide.

La haine du monde. Totalitarismes et fausse modernité, Chantal Delsol, Ed. du Cerf, 2016.

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Christophe Boutin
est professeur de droit public à l'université de Caen.Il est l'auteur des "grands discours du XXe siècle" publié chez Flammarion
Lire la suite