Dans la famille manga, je demande le genre shôjo : il s’agit de mangas pour adolescentes (c’est le sens de shôjo en japonais) pré ou tout juste post-pubères, parfois touche-pipi mais pas forcément. Un peu niais. Harlequin mis en images. Bibliothèque rose bonbon.

Yumiko Igarashi, la grande mangaka « princesse du shôjo manga », connue pour Candy ou Georgie, qui doit se tenir au courant des dernières réformes du collège en France, a donc adapté Madame Bovary en shôjo manga afin de complaire aux IPR qui inlassablement sillonnent leur rectorat (un joli mot qui vient probablement de rectum, vu le forcing des con/certations) et qui recommandent (voir par ailleurs ma future chronique du Point) de ne pas se lancer dans des travaux littéraires qui passeraient par dessus la tête des apprenants.

Comme dit l’éditeur français, « la narration très féminine du genre colle parfaitement au style graphique ». Qu’on en juge :

Ou encore :

Les albums ont été publiés en français en 2013 — mais c’est cette année qu’ils pourront connaître le succès qu’ils méritent. Ah, quels beaux EPI Lettres/Arts plastiques on va nous tricoter avec un pareil matériel graphique ! Comme l’ironie de Flaubert se dégage admirablement de ces planches ! Par exemple, dans le roman, Emma et Léon passent trois jours de lune de miel à Rouen. Ils font romantiquement du canotage sur la Seine, Léon lui récite du Lamartine — « Un soir, t’en souvient-il, nous voguions en silence », le vieil Alphonse était un maître du shôjo — à ceci près que le fleuve est bordé d’entreprises de calfatage, que « la fumée du goudron s’échappait d’entre les arbres », et que « l’on voyait sur la rivière de larges gouttes grasses, ondulant inégalement sous la couleur pourpre du soleil, comme des plaques de bronze florentin, qui flottaient » : la romance s’écoule sur fond de pollution — un mot qui à l’époque de Flaubert n’avait pas exactement le sens actuel, et qui évoquait davantage les pollutions nocturnes auxquelles doivent se livrer les jeunes filles adeptes du genre shôjo — surtout si tout ce qu’elles connaissent de la scène est ce qu’en a gardé Yumiko Igarashi :

Quand j’ai à parler de Madame Bovary (ou de l’Education sentimentale, mêmes ressorts, même punition), je commence par expliquer qu’il est très compliqué de lire Flaubert à voix haute : soit on lit au premier degré, et on rate l’ironie, soit on lit de façon distanciée, et on sabote le point de vue d’Emma et de toutes les courges qui « se graissent les mains à cette poussière » des romans sentimentaux.

C’est sans doute trop com/plexe pour des ados con/temporains cons/ommateurs de shôjo et d’autres balivernes sentimentales. Trop complexe aussi pour les inventeurs des dernières réformes de l’Education — celle du lycée, con/coctée par les services de Luc Chatel, ne valait pas mieux que celle du collège qui lui fait écho. Faut croire qu’en fait d’Education, c’est à l’Education sentimentale que pensent les gros bonnets de la rue de Grenelle. Du coup, la fameuse phrase où le romancier se moque des lectures de la jeune shôjo Emma, pleines de « messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l’est pas, toujours bien mis et qui pleurent comme des urnes » devient, chez Igarashi :

J’en connais une, chroniqueuse émérite et pétrifiée d’admiration devant Flaubert, qui va courir s’offrir ce chef d’œuvre.

Comme les Japonais pensent à tous les publics, les homos ont spécifiquement le yaoi, dans lequel l’intrigue est centrée autour d’une relation homosexuelle entre personnages masculins, et comportant éventuellement des scènes sexuelles. Dans les faits, c’est aussi cucul la praline que le shôjo — il n’y a pas de raison commerciale que les gays soient plus malins que les hétéros.

Et sachez, heureux enseignants en quête d’œuvres adaptées au niveau de vos élèves, que Yumiko Igarashi a également fait un shôjo à partir de Roméo et Juliette — en cette année de célébration du 400ème anniversaire de la mort du grand Will, voilà qui fera chaud au cœur de tous les anglicistes.

Aussi niais que Bovary, ou que les inscriptions griffonnées par des touristes incultes à l’entrée de la maison supposée de Juliette, à Vérone.

Du graf’ au shôjo, même combat — et je ne suis pas bien sûr que Shakespeare ou Flaubert en sortent vainqueurs. Mais l’essentiel, n’est-ce pas, c’est que les apprenants s’expriment — comme le jus des citrons.

J’étais déjà l’heureux possesseur d’une version réduite et illustrée du Comte de Monte-Cristo publiée en Inde — les 1 000 pages du roman de Dumas ramenées à 231 pages d’un tout petit format en corps 14 — voyez vous-même, c’est la fin :

Mais avec le genre shôjo, une nouvelle barre est franchie — la barre que l’on abaisse, bien sûr, afin que tous la passent, et viennent ensuite s’écraser contre le mur inéluctable de la réalité. Flaubert ne sert pas uniquement à donner de la culture ou à passer un bon moment, mais à faire comprendre qu’en rester à des lectures chatoyantes et un savoir auto-construit à 14 ans vous promet des lendemains qui déchanteront — mais Najat s’en soucie-t-elle ?

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Jean-Paul Brighelli
enseignant et essayiste français.Il anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.