Comment une société aussi éprise de liberté et aussi peu religieuse que la nôtre peut-elle s’enthousiasmer pour la mode islamique, alliance contre-nature de la frivolité et du puritanisme ?
Que des femmes non musulmanes, hôtesses de l’air ou simples visiteuses, soient contraintes de se couvrir la tête d’un voile dès qu’elles posent le pied en Iran ou ailleurs en terre d’islam, serait un geste de courtoisie envers les us et coutumes du pays d’accueil si cette concession « diplomatique » était assortie de réciprocité, et si ces « mœurs » locales n’étaient en fait le sceau de la Loi islamique avec laquelle on ne négocie pas, dans quelque pays que ce soit. La conscience des femmes étrangères à l’islam serait-elle moins respectable que celle des fidèles d’Allah hurlant à la profanation si on évoque le retrait de leur voile ? Elles ont donc bon dos, les « mœurs » au nom desquelles des femmes chrétiennes, juives ou athées sont obligées de porter ce signe religieux pour le moins ostentatoire au mépris de leurs convictions intimes, tandis que dans le même temps l’espace européen se couvre de voiles qui n’ont plus rien d’une marque discrète de modestie.
Le salut et l’immunité diplomatique
L’islam serait-il la seule religion au monde qui accorderait à la fois le salut et l’immunité diplomatique ? Au regard de nos mœurs, qui valent bien celles des autres, ce geste de soumission exigé des femmes frôle de surcroît l’apostasie, car la foi, ou son absence, ne se travestit pas ; et le respect du sacré commence, pour nous Européen(ne)s tout au moins, avec celui des consciences. Alors qu’aucun musulman ne peut dans certains pays changer de religion sans risquer la peine de mort, l’islam rigoriste continue à trouver normal que des femmes occidentales revêtent le symbole d’une religion qui n’est pas la leur ; geste qui devrait les conduire, si elles sont fidèles à elles-mêmes, à en refuser intérieurement la portée symbolique au risque d’en rendre manifeste le caractère parodique. Qu’y-a-t-il en effet de plus caricatural et donc blasphématoire : montrer ses cheveux, ou abriter sa duplicité intérieure sous un voile ? Est-ce cela que veulent les responsables religieux ? Rien de semblable n’est exigé en Inde par exemple, même dans les fiefs de l’hindouisme le plus orthodoxe ; et les Occidentales qui ont l’imprudence de revêtir un sari pour faire couleur locale ou afficher un zèle religieux intempestif sont en général regardées avec un certain mépris.
Cautionner notre relativisme
Mais c’est aussi qu’en évoquant les « mœurs », on espère réveiller en chaque Européen(ne) le sens d’un relativisme de bon aloi, compréhensif et tolérant à l’endroit des modes de vie dont la diversité fait aussi le charme des voyages dans les contrées lointaines. On se souvient de Diderot, émerveillé de découvrir combien pouvaient être pacifiques les mœurs des peuples océaniens, offrant leurs femmes au voyageur de passage qui, rentrant chez lui, ne manquait pas de trouver bien étriqués les usages conjugaux ! Et puisqu’il est de bon ton d’évoquer Lévi-Strauss pour cautionner le relativisme culturel dans lequel nous sommes enlisés, relisons plutôt le discours prononcé par lui à l’Unesco en 1971 (Race et Culture) dans lequel il reconnaît à chaque culture le droit de se préserver en se désolidarisant, sans haine ni mépris mais avec fermeté, de ce qui heurte sa sensibilité. De deux choses l’une en effet : ou bien le port du voile islamique – en terre d’islam ou en Europe – est en effet une affaire de mœurs, toujours relatives et donc négociables mais avec un souci de réciprocité ; ou bien il n’en est rien et les mœurs en question ne sont que l’habillage plus ou moins discret de la Loi coranique qu’il serait vain de vouloir modifier mais qu’il nous reste le droit de refuser, en bloc et sans états d’âme.
Prétentieux que nous sommes
Aussi est-il à craindre que notre « tolérance » et notre « humanité » de façade cachent avant tout la prétention, qui nous a plus d’une fois été fatale, d’être une fois encore les plus compréhensifs, les plus généreux, les plus vertueux en matière d’universalisme ; ceux qui réussiront l’impossible – convaincre, intégrer, transformer les mentalités – comme cherche à en persuader les Européens le « nous allons y arriver » lancé comme un défi par la chancelière Merkel. Y arriver peut-être, mais pour quel résultat et à quel prix ?
Passent les jours et passent les semaines sans que l’essaim de veilleurs massés place de la République sous l’étiquette « Nuit debout » ne faiblisse. La contagion du mouvement printanier à des villes de province telles que Nantes (cf. le photo-reportage de Thomas Girondel), Toulouse ou même Nice nous a convaincu de consacrer notre une au « Grand soir des mutins de Panurge », selon une expression chère au regretté Philippe Muray.
Car depuis l’expulsion d’Alain Finkielkraut de la place de la République, l’obsession purificatrice de certains révolutionnaires en peau de lapin est apparue au grand jour. L’épisode, que le principal intéressé nous conte par le menu, aura servi de révélateur, estime Elisabeth Lévy, selon laquelle « les participants à ce grand défouloir sont tout heureux de jouer au Grand soir, de faire comme si ». Au grand bal de l’égo démocratique, écologique et citoyen (autrement dit, sans gluten), « chacun arrive avec son moi victimaire, sa cause incontestable et son ennemi quasi héréditaire – sioniste, mâle, riche, blanc, américain, capitaliste, on choisit ou on fait un mixte. », s’amuse notre directrice de la rédaction. Un « fondamentalisme démocratique », selon l’expression de Maurice Merchier, qui analyse en profondeur ce mouvement purement horizontal, symptôme de notre démocratie malade. Lui emboîtant le pas, le philosophe Yves Michaud scrute l’émergence d’« un mouvement gaucho-populiste » comme Podemos en Espagne ou Cinq étoiles en Italie, place de la République, dans une belle formule : « Nuit debout, c’est Internet plus les soviets. » À ceci près que personne n’a jamais su définir les règles de fonctionnement démocratiques d’un soviet et « à Nuit debout, on n’entend pas les doléances des retraités qui touchent entre 500 et 700 euros par mois. Pour ça, il faut aller sur RTL ! »
Tandis que le chansonnier Régis Mailhot raconte son « voyage (imaginaire) au bout de la Nuit debout » avec une mauvaise foi aussi drôle que carabinée, Jérôme Leroy aperçoit une lueur d’espoir. Notre rédacteur en chef culture célèbre « ce désir du pas de côté, du moment pris pour respirer, parler et finalement peu importe ce qui se dit » et, à tout prendre, « préfère le chagrin d’amour qui suivra au regret de ne pas avoir essayé ». À vous de juger !
Pendant que la place de la République fait le plein, il est des campagnes qui font le vide. Malgré la rurbanisation rampante – de plus en plus de citadins fuient les villes, exaspérés par le coût et la piètre qualité de la vie – certaines zones rurales peuvent légitimement prétendre au titre de « campagnes perdues de la République ». Ainsi, Jean Clair se remémore le monde paysan qui n’est plus, cette « terre qui meurt » sur laquelle il a grandi, entouré des croquantes et des croquants privés des fruits amers du Progrès. À Novion-Porcien, petit village des Ardennes nanti de 500 habitants, les services publics se font rares à mesure que l’Etat, le département et La Poste se désengagent. La désertification avance tant et si bien que les scores du FN y flambent malgré l’absence d’immigration. Dans une autre partie de la France, économiquement bien plus sinistrée, j’ai planté ma tente à Montluçon, une ville en friche qui cumule désindustrialisation et nuisances industrielles persistantes… une gageure berrichonne !
Mais l’événement de ce numéro, c’est aussi et surtout le grand retour de Basile de Koch dont le « moi » particulièrement inspiré et drolatique vous fera notamment découvrir un obscur écrivain hongrois. Autre révélation, Laetitia Strauch-Bonart, auteur d’une enquête sur le conservatisme qui renouvelle la réflexion sur le sujet., que j’ai eu l’honneur d’interviewer. Cette ancienne élève de Michéa lorgne certes davantage du côté des Tories britanniques que du socialisme conservateur, mais cela ne l’empêche pas de dresser l’inventaire des années Thatcher et Cameron.
Dans un tout autre esprit, l’artiste Marc Molk a pris sa plus belle plume pour fustiger la loi de pénalisation des clients des prostituées, qu’il qualifie de « houellebecquiens ». « Une loi contre tous les hommes qui ne savent pas parler et qui s’offrent des jambes écartées sans bla-bla aléatoire », dénonce-t-il.
Enfin, en pages culture, Jean-Michel Boris se souvient de la salle mythique qu’il a dirigée de 1979 à 2002 et de son fondateur Bruno Coquatrix, dans une longue évocation de l’Olympia. Au rayon théologie, Paul Thibaud habille Abdennour Bidar pour l’hiver prochain, réfutant la construction d’un islam sur mesure, tolérant, ouvert mais… imaginaire. Complétez cette lecture buissonnière par le portrait d’Antoine Blondin en écrivain sous-estimé signé Jérôme Leroy et vous aurez l’humeur vagabonde !
Christian Clavier et Jean Reno (Photo : Nicolas Schul/GAUMONT/OUILLE PRODUCTIONS/TF1 FILMS PRODUCTION/NEXUS FACTORY/OKKO PRODUCTION)
Les Visiteurs 3, la Révolution est un film qui a presque tout raté. Presque tout. Ce qui a raté, tout le monde le sait : ce sont ses mauvais gags à base de pieds qui puent et autres cacas & prouts, tenus à bout de bras par un Jacquouille qui n’est plus que l’ombre de lui-même dans un spectacle navrant.
Car une fois qu’on lui a ôté son épaisse gangue de merdasse fatiguée, il reste au film quelques axes de lecture réellement dignes d’intérêt.
En premier lieu, il faut noter que le film prend racine sur un substrat historique sérieux. Si les personnages du récit sont presque tous caricaturaux (il s’agit d’une comédie), les situations auxquelles ils sont confrontés sont très réelles et historiquement exactes. On y décrit les griefs du peuple contre la noblesse, la paranoïa révolutionnaire, les protagonistes politiques en place, le fonctionnement d’un Paris fortifié dont on franchit les portes, etc.
Ensuite, on nous donne à voir la rencontre des classes et des époques, ce qui donne lieu à des réflexions sur la France franchement les bienvenues, mais qui sont malheureusement fugaces et vite happées par le tourbillon scatologique et les gros plans sur des dents pourries.
Ainsi, la rencontre de la noblesse médiévale et de la noblesse du XVIIIème siècle (Godefroy de Montmirail rencontrant sa descendance) donne lieu à une vraie réflexion sur la mutation de l’esprit chevaleresque en esprit de cour. Le premier réflexe de Godefroy en apprenant la mort de Louis XVI est de filer à Paris pour libérer son fils du Temple et le mettre sur le trône, parce qu’il n’imagine rien d’autre que la loyauté, les armes à la main. Les autres ont depuis longtemps troqué l’armure contre la perruque poudrée, les honneurs au champ de bataille contre les honneurs autour du royal pot de chambre. Bien vu.
Ainsi, la rencontre des idéologues de la Révolution avec ceux qui la mettent en œuvre donne à voir en quoi « le peuple », selon qu’il soit une définition politique (le Peuple, c’est-à-dire la Nation) ou une définition sociologique (le peuple, c’est-à-dire les gens) fait émerger une dissociation complète entre des utopistes intransigeants jusqu’à l’inhumanité (excellent Robespierre dans une scène de dîner) et la masse des pragmatiques qui profitent facilement du chaos pour se servir et régler leurs comptes sans ménagement. Quand le château familial est confisqué au bénéfice du Peuple (la Nation), il s’en faut de peu pour que ce soit le peuple (les gens) qui s’en emparent, par avidité ou par esprit de vengeance. Pertinent.
Bref, au milieu du purin, surnagent encore quelques grumeaux d’intelligence concernant la Terreur, qui sont sans illusion sur les révolutionnaires, mais sans pitié non plus pour une certaine noblesse. Ni progressiste ni réactionnaire, ce film cache l’inavouable envie d’être une sorte de versant comique et familial de L’Anglaise et le duc, mais il échoue finalement sur le légendaire tas de fumier où chante le coq national.
La France à l’Unesco a voté une résolution arrachant au peuple juif ses liens avec ses lieux saints historiques et en en faisant des sites musulmans ; l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (sic) dont l’objectif affirmé est « d’encourager la paix et le respect des droits de l’homme par l’éducation » ! Que des Etats arabes dont l’obscurantisme s’étale en permanence sur les pages des quotidiens internationaux, veuillent faire disparaître la géographie et l’histoire de l’Etat juif, nous y sommes habitués. Que l’Unesco se déshonore une nouvelle fois, c’est devenu une manie, mais la France ! Le stigmate d’un lent et long déclin. Un suicide.
L’Unesco contre le Coran
À l’Unesco, nous avons appris qu’Hollande est inculte, ses amis et gouvernants avec lui. Tous, pourtant, ont étudié dans des écoles prestigieuses. Mais ils ont oublié les auteurs classiques grecs et romains que sont Hérodote, Tacite, Tite Live, Strabon, Sénèque, Pline ainsi que les Evangiles. Ils se sont alignés sur les plus incultes de la planète, ceux qui veulent faire dominer une loi du Moyen Âge aux dépens même de leur propre texte qui affirme qu’« Allah a assigné cette terre aux fils d’Israël jusqu’au Jour du Jugement » (sourate 5, verset 21), et « nous avons fait les enfants d’Israël les héritiers de la terre » (Sourate 26, verset 59) ! Sans parler des exégèses du célèbre Al-Tabari.
La France et ceux qui ont voté ces résolutions font même mine d’oublier les firmans de califes affirmant le caveau des patriarches et le tombeau de Rachel héritages juifs (firmans de 1615 renouvelés en 1827 et 1831). L’Unesco s’oppose en outre aux résolutions de la Société des nations (SDN) qui affirmait les liens historiques du peuple juif avec cette terre (24 juillet 1922) et donna mandat à la Grande-Bretagne d’y favoriser l’établissement d’un foyer national juif (la Transjordanie a été retirée du territoire du mandat sur la Palestine le 16 septembre 1922 pour le prince Abdallah, fils du chérif de la Mecque). Par la suite, l’ONU, successeur de la SDN, avait entériné une situation de fait en proposant (l’article 80 de sa Charte lui interdisant de créer un Etat sur le territoire, sauf accord entre les parties) une nouvelle partition de la Palestine (résolution 181 du 29 novembre 1947). Pour mémoire, les Etats arabes voisins montent à l’assaut d’Israël dès le départ des Britanniques. Personne ne vient à l’aide des Israéliens agressés par des membres de l’ONU (l’adhésion comporte un engagement à ne pas faire de guerre…). Les juifs perdent la vieille ville de Jérusalem où ils étaient largement majoritaires depuis au moins le recensement ottoman de 1844 (déjà en 985, le voyageur arabe Muqaddasi se plaignait qu’« à Jérusalem la grande majorité de la population est juive » et que « la mosquée est vide des adorateurs »).
Une réécriture religieuse du conflit
Pour faire bonne mesure, l’ONU, dans un monde qui comportait alors 60 millions de réfugiés, a créé une agence spécifique avec un statut spécifique pour les 650 000 réfugiés palestiniens (ceux qui pouvait prouver une résidence dans le territoire israélien au cours des deux années précédentes…), l’UNWRA. Inversement, l’ONU n’est pas intervenue en faveur des 700 000 juifs expulsés des pays arabes. Est-ce une surprise ? Voilà quelques rappels historiques pour nos dirigeants incultes ou aveugles.
Donc, pour l’Unesco aujourd’hui, il n’y a pas de lien entre le peuple juif et ses sanctuaires (le Temple, le tombeau de Rachel, le caveau des Patriarches). Est-ce à dire que les musulmans ne sont pas rancuniers car, après tout, selon le récit, c’est Sarah (pour ensevelir laquelle Abraham aurait acheté la grotte-caveau) qui aurait chassé Ismaël, ancêtre mythique des Arabes ?
La revendication d’en faire des lieux saints musulmans montre avec vigueur la dimension purement et ontologiquement religieuse donnée au conflit. C’est ce pour quoi la France a voté dans la pétaudière de l’Unesco, prétendue temple de la culture et de la paix. Hollande et son gouvernement ont plus que déshonoré la France, ils l’ont encore affaiblie. Ils en ont fait une république bananière d’une idéologie mortifère antidémocratique. Et Valls, malgré ses déclarations, laisse faire. Quel courage ! S’il était défavorable à ce vote et n’a pas pu s’y opposer, que n’a-t-il démissionné.
Pas de Jésus sans Temple juif
Voilà que le juif Jésus devenu Issa est Palestinien. Pourtant, sans Temple juif, il n’y aurait pas eu de marchands du Temple et donc de Jésus. Ou bien tout ceci n’est qu’un mensonge et l’Europe n’a pour racine chrétienne que du vent, du sable du désert. L’islam, lui, absorbant Issa, entre en contradiction avec lui-même. La France ne soutient pas même ses amis arabes contre eux-mêmes. La France n’a pas de vision politique.
Mieux encore, dans une résurgence de pensée colonialiste, elle veut relancer des négociations de paix sans les belligérants. Pour tenter d’imposer quoi ? Pour faire oublier son empire colonial présent ? Les récentes manœuvres de Fabius à propos de Mayotte à l’ONU ? Celles sur les îles de la Société ? Les retards pris sur le référendum en Nouvelle-Calédonie promis par Mitterrand ?
Ne nous y trompons pas, rien de tout cela n’est bien grave pour Israël qui en a l’habitude et se moque bien des gesticulations onusiennes partisanes. Israël qui a d’autres chats à fouetter, continue d’avancer dans la culture et le développement. Mais la France ? Que va-t-elle faire dans cette galère et ces fourberies ?
Causeur : Commençons par une question d’actualité : la crise migratoire dessinerait-elle de nouveau les contours d’une Europe centrale qui refuse fermement d’ouvrir ses frontières et le dit sans s’embarrasser de politiquement correct ? Michel Masłowski[1. Professeur émérite de littérature polonaise à Paris-Sorbonne, ancien directeur du département de polonais. Membre étranger de l’Académie polonaise des sciences et des lettres, Michel Masłowski s’est spécialisé dans l’anthropologie culturelle de l’Europe centrale.] : Oui et non. Il est certain que les migrants, surtout d’origine arabe et particulièrement les islamistes, suscitent une grande appréhension en Europe centrale. Mais ce n’est pas si différent dans les Balkans, en Italie ou en Espagne. Ce qui change, c’est la manière dont ces appréhensions se manifestent – en l’occurrence par le rejet décomplexé de cette immigration. Ce qui cimente l’Europe centrale, c’est la mémoire historique : il s’agit de pays qui ont été puissants à un moment de leur histoire pour devenir sujets d’un empire à la suite de diverses occupations et annexions. C’est là qu’au xixe siècle s’est élaborée, à l’opposé de l’État-nation à la française, une identité spécifique d’un « peuple nation » relié par la culture. D’une manière plus ou moins analogue, c’est un concept valable dans toute la région dont le noyau dur est constitué par le Groupe de Visegrád – Pologne, Hongrie, Tchéquie et Slovaquie – créé en 1994 pour faciliter leur entrée dans l’UE et ressuscité aujourd’hui contre la politique migratoire allemande.
Kundera disait autrefois que l’Europe centrale est « politiquement à l’Est, géographiquement au centre, culturellement à l’Ouest ». Comment actualiser cette définition ? Kundera lui-même a fait marche arrière en constatant qu’il n’y avait pas eu d’entité telle que l’Europe centrale, parce qu’il n’y avait pas eu de collaboration entre ces pays. Il a alors parlé d’une analogie de destin. Et c’est vrai. Les tentatives de réunification des pays de cette région – au Moyen Âge et à la Renaissance –, n’ont pas été accomplies. En revanche, la structure commune du « peuple nation » est réelle, et il y a des utopies politiques actuelles qui renaissent sur ce fond-là.
Pourriez-vous nous en dire plus sur ces utopies ? Ce sont par exemple les rêves du président polonais Kaczyński, qui cherche à renouer avec le passé romantique… Nous traversons actuellement une crise du modèle néolibéral qui n’épargne pas l’Europe centrale. Les jeunes, et particulièrement les jeunes d’Europe centrale qui n’ont pas connu le communisme, ont besoin de sens. Kaczyński a gagné les élections parce qu’il leur a donné un semblant de signification identitaire, en renouant avec une mémoire historique, qui comprend notamment la tentative de réunification de l’Europe centrale. Avant 1939, le rêve polonais était de créer une zone politique entre la mer Baltique et la mer Noire. Kaczyński voudrait probablement revenir vers cette idée et la réaliser par un système d’alliance. Victor Orbán y songe aussi. Fortement critiqué par tous les commentateurs politiques qui le considèrent comme absurde, assez mal pris par les voisins des Polonais, qui craignent de nouveau que la Pologne s’impose dans la région, ce rêve existe toujours : la mythique troisième voie entre une Russie trop autocratique et l’Occident trop libéral, sans valeurs ni âme.[access capability= »lire_inedits »]
Cependant, les conservateurs d’Europe centrale ne se montrent-ils pas plus critiques vis-à-vis de l’Europe occidentale que vis-à-vis de la Russie ? Le discours de Poutine sur la religion et les mœurs est-il en train de les séduire ? Non. Poutine se réfère à ces sujets par cynisme – il n’est vraiment pas un grand défenseur des valeurs. En Hongrie et en Pologne, il y a effectivement ce besoin de retrouver des assises morales, axiologiques, que l’Union européenne a refusées en rejetant le projet de préambule de la Constitution européenne. Je vous rappelle que ce projet faisait non seulement référence aux racines chrétiennes de l’Europe,mais aussi à ses racines grecques, en évoquant la triade platonicienne – le Bien, le Vrai et le Beau. Certains voulaient aussi mentionner les Lumières. Ce rejet dévoile le grand malentendu entre deux parties de l’Europe. En Europe centrale, c’est un paradigme culturel et non pas institutionnel qui domine, et lorsqu’on y parle des « valeurs chrétiennes », on veut dire « valeurs morales ». En revanche, pour un Français, quand on parle des valeurs chrétiennes on renforce l’Église ! La plupart des Polonais vont à l’église et se déclarent catholiques sans pour autant suivre à la lettre l’enseignement de l’Église ! Ils font la différence entre adhésion à la foi et à l’éthique chrétiennes et adhésion à l’institution ecclésiastique !
Il n’en reste pas moins vrai que, lors des dernières élections, les Polonais ont voté comme leurs curés… Le contraire tient aussi : le pays est coupé en deux car l’ancien président, Bronisław Komorowski, a perdu de moins de 2 % avec un taux de participation de 55 %. Ce qui a fait basculer les résultats a été la candidature de Paweł Kukiz, un chanteur de rock, qui n’est ni un homme politique ni un intellectuel, mais qui « parle vrai ». Les jeunes l’ont appuyé parce qu’il est « antisystème » et il a obtenu plus de 20 % des votes au premier tour des élections, en surfant sur la vague du renouveau qu’il promettait. En outre, Kaczyński, contrairement à Orbán, ne dispose pas d’une majorité absolue et il est obligé de composer avec l’opposition. L’influence de l’Église n’a donc pas été décisive.
Revenons sur la question de la « troisième voie », entre l’Occident et la Russie. Vous avez parlé des utopies, mais la politique ukrainienne de la Pologne est bien concrète. Ne tenterait-elle pas d’arracher l’Ukraine à la Russie pour l’inclure dans l’espace européen ? Il est certain que les Polonais préféreraient voir une Ukraine arrimée à l’Europe plutôt qu’à la Russie. C’est loin d’être facile. Il y a vingt ans, quand je demandais aux intellectuels ukrainiens où ils se situaient, ils faisaient cette réponse : « On voudrait s’arrimer à l’Ouest, mais si deux ou trois choses nous attachent effectivement à l’Ouest, cent nous lient à l’Est. » Depuis il y a eu Maïdan (novembre 2013) et la guerre du Donbass (depuis mars 2014)… La situation évolue et le champ des possibles aussi.
Pour les Polonais, Maïdan est une révolution romantique, qui évoque l’époque de Solidarnosc
L’objectif des Polonais est-il de créer une zone tampon à l’Est ou simplement de voir l’Ukraine enfin démocratisée ? La vision d’une entité fraternelle inédite composée par la Pologne, l’Ukraine et la Biélorussie existe depuis longtemps et, depuis la chute du communisme, elle est devenue la doctrine de tous les présidents polonais. La raison en est notamment expliquée par le politologue d’origine polonaise, Zbigniew Brzeziński. Dans Le Grand Échiquier (Fayard, 2011), cet ancien conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter dit – et je cite de mémoire – qu’« avec l’Ukraine, la Russie est un empire doté d’une politique expansionniste, sans l’Ukraine elle est un pays comme les autres ». Rappelons néanmoins qu’après des siècles de haine entre les Polonais et les Ukrainiens d’une part, et de l’autre, entre les Polonais et les Lituaniens, une sorte d’amitié vient de naître, comparable à la relation amicale entre la France et l’Allemagne, nouée après la Seconde Guerre mondiale. Un travail énorme a été effectué pour que les Polonais renoncent aux villes comme Vilnius, Lviv ou Grodno qui étaient polonaises depuis des siècles. Ceci dit, si dans les relations polono-ukrainiennes il y a bien évidemment un aspect pragmatique, l’élan spontané y joue un grand rôle. Les Polonais assimilent Maïdan à une révolution romantique, qu’ils ont connue à l’époque de Solidarnosc.
L’appartenance à l’Union européenne a-t-elle calmé les tensions en Europe centrale ou les a-t-elle ravivées ? Elle les a beaucoup apaisées. Cela ne signifie pas que des problèmes, comme celui des minorités, sont complètement dépassés. Mes amis hongrois, politologues ou hommes politiques, défendent Orbán en arguant que personne n’aurait pu faire mieux que lui face notamment au parti Jobbik, fascisant et antisémite. Selon eux, Orbán représenterait donc le centre, et la situation en Hongrie serait en réalité moins dramatique qu’on ne le pense en Occident. C’est différent en Pologne, où des gens défilent contre la politique de Kaczyński, sous la bannière du Comité de défense de la démocratie. Dans les deux cas nous n’avons pas affaire à un retour à l’entre-deux-guerres, mais à une tentative de réveiller la mémoire historique et identitaire pour contrer le modèle néolibéral.
Est-il imaginable qu’une révolution conservatrice enflamme l’Europe en partant d’Europe centrale ? Je ne le crois pas. D’une manière très pragmatique, les Polonais et les Hongrois savent qu’en cas d’attaque russe, seuls les États-Unis – et surtout pas l’UE – pourraient et auraient les moyens d’agir. C’est pourquoi il faut créer les conditions pour une présence américaine en Europe centrale. D’ailleurs les États-Unis ont effectivement promis un soutien militaire sur le flanc est de l’Europe centrale. Mais c’est l’Ukraine qui est la clé de la politique de cette région. Il y a quelques années, après avoir visité Lavra (La Laure) à Kiev, équivalent orthodoxe de Lourdes et un lieu saint commun aux Russes et aux Ukrainiens, je suis arrivé à la conclusion qu’on n’arriverait pas à séparer l’Ukraine de la Russie. Elles sont trop liées, sur le plan spirituel, sentimental aussi, par une sorte de cordon ombilical. Cependant, si l’Ukraine évolue vers l’Ouest – et c’est le cas aujourd’hui –, la Russie suivra. Une Ukraine européanisée donnera envie à ses voisins russes de vivre mieux, et Poutine ne pourra pas résister longtemps.
Qu’en est-il du rôle de l’Allemagne en Europe centrale ? Après un relatif apaisement dans les années 1990 avec la création de la Fondation de la réconciliation polono-allemande en 1991, la politique migratoire d’Angela Merkel – très impopulaire en Europe centrale – peut-elle altérer cette entente précaire ? J’espère que non. La réconciliation polono-germanique a vu le jour grâce à la génération qui était très jeune à l’époque hitlérienne. Ce sont les hommes politiques allemands de cette génération qui ont accueilli et même introduit les pays d’Europe centrale dans l’Union européenne – la France n’en voulait pas – avec, sans doute, une volonté de racheter les fautes du passé. Les Polonais aussi ont fait du chemin. La lettre des évêques polonais adressée aux évêques allemands de 1965, qui a fait scandale à l’époque parce qu’elle accordait le pardon aux Allemands et demandait pardon pour les expulsions d’Allemands, a fini par influencer positivement la société polonaise. Les conséquences psychologiques ont été énormes et ont créé une ouverture, sinon un réel rapprochement. Est-ce que cette entente s’épuisera ? Kaczyński, en tout cas, joue à attiser le sentiment antiallemand.
La sortie des pays d’Europe centrale de l’Union européenne est-elle une éventualité ? Certainement pas, à moins que l’Union européenne se disloque. Les Polonais, les Hongrois ou les Tchèques font partie des peuples les plus europhiles. Ce qui choque, en Europe centrale, c’est la libéralisation des mœurs en Occident – le mariage pour tous, les mouvements homosexuels. Dans l’esprit des gens il s’agit de procédures démocratiques dévoyées, d’une déchéance morale de l’Europe.
Justement, y aurait-il des réminiscences du messianisme romantique, une aspiration à « sauver » les peuples de l’Europe, dans la politique conservatrice de Kaczyński et d’Orbán ? Tout le christianisme est une sorte de messianisme et celui-ci n’est pas complètement mort, comme en témoigne la renaissance de quelques revues messianiques en Pologne, pas forcément affiliées à Kaczyński mais idéologiquement proches de lui. À titre anecdotique, j’évoquerai un fait qui date de la fin du xixe siècle quand une séance médiumnique a eu lieu, faisant apparaître l’esprit du grand poète national polonais Adam Mickiewicz. Celui-ci a fait des prophéties, prédisant entre autres les deux guerres mondiales et l’élection d’un pape polonais. Si on lit bien cette prophétie, on comprend qu’implicitement y est aussi annoncée une alliance entre la Pologne, la Hongrie et la Roumanie. On dirait qu’un inconscient collectif travaille dans le sens d’une réunion… Si cette prophétie a été oubliée depuis longtemps en Pologne, reste qu’encore une fois il s’agissait de la vision d’une Europe centrale allant de la mer Baltique à la mer Noire.[/access]
La place de la République, le 16 avril 2016, lors de la venue de Yanis Varoufakis (Photo : SIPA.00751649_000008)
Grâce à un texte, Eric Senabre est passé de l’anonymat à la gloire, de l’obscurité à la lumière. Sa tribune publiée dans Libération, intitulée « Et si on fichait la paix aux bobos ? », contient en effet des phrases qui ne peuvent passer inaperçues comme : « Les bobos vous emmerdent. » Un cri du cœur destiné à redonner une fierté perdue à tous les bobos humiliés, vilipendés, caricaturés et salis par la droite la plus réactionnaire et la plus méprisante qui soit.
Eric Senabre est auteur jeunesse. Il a aussi une identité revendiquée et assumée : il est bobo. Et il a un lieu de prédilection : la place de la République où il se tient debout la nuit. S’ensuit une description assez juste sociologiquement du bobo. Il est musicien, illustrateur, graphiste, artiste, intermittent du spectacle. Il mange bio, aime le commerce équitable, vomit les grandes surfaces et se définit comme écologiste. « Et alors ? » s’exclame Eric Senabre renvoyant les réac et les fachos au mépris que leurs railleries méritent.
Nous avons là le portrait d’un animal sympathique, doux et pacifique, qui n’aurait pour seul ennemi que les semences OGM Monsanto. Pourtant, il suffit de gratter un peu cette douce et soyeuse fourrure pour s’apercevoir que le bobo n’est pas sans rapport avec le beauf de Cabu. Avec une petite variante : bobo, con et fier de l’être. Se contenterait-il de jouer de la guitare et de boire du lait d’amandes issues de l’agriculture biologique qu’on trouverait le bobo inoffensif, gentil et même décoratif. Tel n’est pas le cas. Car le doux bobo a des vraies passions et des vraies colères qui le mettent d’humeur guerrière.
En effet, il n’aime pas, mais pas du tout, l’Occident et tout ce qui le symbolise à ses yeux : les banques, la bourse, les riches, les filles dénudées offertes par la pub et les esclaves volontaires de la pernicieuse société de consommation. Il a ça en commun – la sauvagerie sanguinaire en moins – avec la secte Boko Haram. Même si cela fait débat, les mots « Boko Haram » pourraient signifier : « Livres (comprendre Occident) interdits ». Il y a donc nombre de bobo… haram !
Mais que serait la haine si elle n’était pas équilibrée par de l’amour ? Le bobo aime donc. Il aime les filles arabes que l’Etat oppressif veut empêcher de porter le voile. Il aime les oliviers palestiniens que les bulldozers sionistes arrachent. Il aime les peuples arabes, tellement proches de la terre et de la nature. Le bobo-halal se porte lui aussi très bien.
Il est chez lui place de la République. Là-bas le drapeau tricolore, rouge du sang des colonisés, n’a pas droit de séjour. Le drapeau palestinien si. Il paraît que les goûts et couleurs ne se discutent pas. Le bobo a choisi les siens. Et fort de cette belle identité, il nous emmerde, si l’on en croît la profession de foi de M. Senabre.
Car, écrit-il audacieusement, il vaut mieux être traité de bobo que de « gros connard ». Et là se fait jour chez nous une douloureuse interrogation : pourquoi oppose-t-il ces deux entités le bobo et le connard ? A l’évidence (allez donc vérifier place de la République), elles sont parfaitement cumulables.
On pourrait croire la population de la petite colonie britannique située à la pointe sud de la péninsule ibérique résolument attachée à l’Union européenne. Ce petit paradis – pas uniquement fiscal – tire une partie de ses revenus des échanges avec l’Espagne et les liens tant familiaux que personnels sont très nombreux avec ce pays. Mais, depuis le début de la campagne entre les in et les out, c’est-à-dire entre les partisans et les adversaires du maintien du Royaume-Uni dans l’UE, les choses ne sont pas si simples. On retrouve dans ce confetti d’empire la division assez nette entre peuple et élites.
Au cœur de la cité-État, les in ont dû se résoudre à ouvrir une permanence de campagne. Fabian Picardo, le Chief minister du gouvernement de Sa Gracieuse Majesté, et ses deux principaux opposants ont cru bon de l’inaugurer ensemble – pour le bien, pensent-ils, du Royaume-Uni et de ses derniers dominions. À travers la documentation remise au chaland qui entre dans le local l’argumentaire déployé ne fait pas dans la nuance : un Brexit nuirait aux capacités d’exportations du territoire britannique en compliquant le recrutement de travailleurs au sein du vastehinterland espagnol.
On parle donc gros sous aux électeurs. A cet égard, les représentants du secteur financier, regroupés au sein d’un Gibraltar Finance Center Council (GFCG) sont de ceux qui ont le plus à perdre. L’un d’entre eux nous confie que l’éclatement du cadre juridique européen risque de coûter cher et de détourner de nombreux clients potentiels du Rocher.
Dans une lettre adressée au 10 Downing street, le gouvernement local presse le gouvernement britannique de négocier un statut spécial d’association entre Gibraltar et l’Union européenne en cas de Brexit. Le document rappelle l’importance de garantir l’accès au marché unique aux secteurs des services financiers, des assurances et des jeux d’argent en ligne européens.
La colonie britannique pourrait aussi voir remis en cause le bénéfice du régime fiscal commun applicable aux sociétés mères et filiales d’États membres différents auquel leur donne droit une directive européenne de 2003. La presse londonienne s’est ainsi inquiétée des pertes financières imputables à un éventuel Brexit – sans toutefois les chiffrer précisément.
L’argument massue utilisé contre les partisans du out fait entrevoir derrière le Brexit la radicalisation du vieux conflit séculaire avec l’Espagne. La souveraineté britannique sur le Rocher est depuis toujours contestée par Madrid. José María Margallo, le ministre espagnol des Affaires étrangères, s’est récemment empressé de le rappeler, dans un entretien à El País. Certains, même, n’hésitent pas à évoquer le spectre d’une nouvelle fermeture de la frontière terrestre avec l’Espagne – comme cela avait été le cas entre 1969 et 1982. L’Espagne pourrait aussi bloquer toute négociation d’un statut particulier, Gibraltar n’étant pas reconnu par les partenaires européens du Royaume-Uni comme un État séparé.
Le Gibraltarien de la rue, lui, reste de marbre, face aux arguments économiques – quand bien même les emplois d’un grand nombre des 23 000 électeurs du Dominion dépendent de ces derniers – ou aux menaces les plus outrancières. On ne dispose, certes, d’aucun sondage d’opinion. Mais un rapide micro-trottoir nous indique que les out sont tout aussi sensibles à la défense de l’argument de la souveraineté de la « mère-patrie » que les autres eurosceptiques britanniques.
De manière très significative, la Gibraltar Federation of Small Business, qui parle habituellement au nom des petits entrepreneurs, se refuse à choisir entre les in et les out. Seule sa présidente, à titre personnel seulement, s’est engagée dans le camp du in.
Comme tout bon politicien, le Chief minister sent déjà le vent du boulet. Il ne néglige donc, en parallèle à sa campagne pour le in, aucune voix susceptible de garantir une coexistence harmonieuse avec l’Espagne en cas de sortie de l’UE.
Mi-avril, Fabian Picardo a, du reste, été reçu avec tous les honneurs par José María González, le nouveau député-maire Podemosde Cadix. Tous deux de gauche, ils se sont probablement trouvé quelques affinités… malgré tout ce qui peut séparer un ancien Indigné du Premier ministre d’un paradis fiscal… Emploi, éducation, coopération culturelle, dans le but affiché d’améliorer « la vie quotidienne des citoyens » étaient donc au programme de la visite, selon les exigences d’un « populisme de gauche » exempt de toute considération nationale susceptible de fâcher l’un ou l’autre parti. À quelques encablures de Trafalgar, un rejeton d’Albion semble nous signifier le grand retour du politique.
Jeune musulmane américaine. Sipa. Numéro de reportage : AP20480916_000022.
Au cri de « démystifions le tissu », on nous propose d’en rajouter. « Il y a autant de voiles que de femmes. C’est la personne qui le porte qui donne une signification à son vêtement, et elle est la seule légitime à le faire » expliquent avec pédagogie les organisateurs du « Hijab day ». Le mot est lâché : le voile serait un accessoire de mode mettant en valeur l’individu, soumis à nos caprices et non l’inverse, mariage étrange entre un signe de domination et la demande d’autonomie individuelle. « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà ! » disait Pascal. Un chiffon peut désormais oppresser les femmes en Afghanistan et libérer les Françaises.
Cette inadéquation entre le sens que l’on donne à certaines pratiques religieuses en France et celui qu’elles revêtent ailleurs n’est pas sans questionner. L’amalgamite étant devenue la nouvelle maladie, on ne sait plus à quel interprète légitime se vouer. A force de répéter que rien, absolument rien ne rapproche Kouachi, Abaaoud, Adbeslam et compères de nos compatriotes musulmans « modérés et républicains », au nom du nouveau mantra « l’islam est une religion de paix et d’amour » répété par les imams autorisés autant que par des athées revendiqués, on en vient à décréter que n’est musulman que ce qui est « paix et amour ». Dans cette acception, le voile ne peut que valoriser l’individu, libérer la femme, tant et si bien que l’on se demande s’il a encore quelque chose en commun avec la religion dont il se réclame.
Il est difficile d’avoir un débat sensé sur une religion qui ne permet à personne d’avoir le dernier mot. Entre NotInMyName et JeSuisKouachi, y a-t-il un seulement un fond commun substantiel ? Tous, nous aimerions penser qu’il n’y a qu’un hasard fortuit entre ce dont se revendiquent l’Etat islamique et Malek Chebel, mais il n’aura échappé à personne que ces derniers prêchent malgré tout pour la même paroisse. Nos cerveaux, si habitués aux anciennes catégories du monde catholique, semblent avoir oublié ce qu’est une « religion du Livre » : une religion pour laquelle il n’existe aucune autorité interprétative compétente. Sous ce rapport, le fond dogmatique de l’islam est on ne peut plus minimal : comparez seulement le Credo de Nicée-Constantinople à la Chahada (profession de foi)… en terme de Vérité de foi unifiant le corps des croyants, il faut admettre que c’est assez pauvre.
Tout comme le protestantisme, l’islam est intrinsèquement divisé, pour le meilleur et pour le pire. Et il semble aussi peu pertinent de rapprocher ma tranquille voisine fêtant l’Aid d’un imam pensant que la musique transforme en cochon (sic), que d’imaginer que le calvinisme et l’évangélisme ont la même compréhension théologique de l’Evangile.
Puisqu’il n’existe aucune hiérarchie compétente, on voit mal comment une interprétation du Coran pourrait faire jurisprudence de façon unifiée au sein du monde musulman. Voilà où nous a mené l’anti-dogmatisme ! Le petit foulard fuchsia agrémenté d’un maquillage soigné et assorti aux chaussures très in de ma camarade sciences-piste ne serait ni plus ni moins halal que le voile intégral qu’exhibe la jeune convertie à l’islam. Le « pas d’amalgame » devrait alors fonctionner dans les deux sens. Le reste relèvera sans doute d’un rapport de force politique.
Mais il y a davantage à dire sur le sens du voile que reflète le « Hijab day » ; il révèle dans le même temps la forme « protestante » de l’islam, et qu’une interprétation sans doute inédite de la foi musulmane se fait jour en France. Le musulman modéré, celui qui crie au « pas d’amalgame » et qui fait des campagnes Twitter pour montrer combien l’islam est compatible avec la modernité et la République, est sans doute plus républicain que nous tous : il effectue un tri dans sa religion, fondement de son rapport au monde, à partir de valeurs qui lui sont a priori extérieures – du moins culturellement. L’islam étant une religion d’interprétation d’un texte écrit il y a plusieurs siècles, sans tradition, sans clergé unifié, il y a fort à parier que ce type d’attitude – j’en pioche, j’en laisse, je suis moderne avant tout – entérine un nouveau courant.
S’il est aussi ridicule de penser que l’on puisse « démystifier » le voile d’une musulmane comme celui d’une religieuse, dans ce nouveau discours pour rendre le voile « attractif » et plus seulement « obligatoire », un changement normatif s’opère. Sans disparaître pour autant, le religieux se transforme par l’intégration de nouvelles normes. Lorsqu’une participante du « Hijab day » confie au Point se sentir « plus libre » depuis qu’elle porte le voile, n’intègre-t-elle pas des normes individuelles occidentales, modernes, et ce faisant, ne transforme-t-elle effectivement pas le sens de son voile ? En affirmant que c’est « la personne qui le porte qui donne une signification à son voile », des musulmanes offrent un discours résolument relativiste et sûrement assez éloigné de l’interprétation majoritaire du texte. Elles entérinent le principe ô combien moderne de la séparation entre le signe et son sens. Comme religion du Livre, la pratique de l’islam dépend de l’interprétation que les musulmans en font : si le voile devient subjectif, les libéraux et modernes de tous crins ne devraient-il pas s’en réjouir ? Que les laïcards grincent des dents, un 1905 pour l’islam ne sera pas utile, la sécularisation commence par le tissu mais ne s’y arrêtera probablement pas.
Plutôt que la solidarité avec les voilées stigmatisées dans leur version très contemporaine de l’islam, je préfère la solidarité avec celles pour qui il a toujours aujourd’hui le sens d’antan. Mais cela ne m’empêche pas de remarquer qu’un islam de France advient, transformé au contact des valeurs de la seule culture qui semble valoir désormais : individu, apparence, consumérisme et libre disposition de soi. Me voilà rassurée.
Causeur : Le 14 février, lors d’un Conseil européen des ministres à Bruxelles, la ministre allemande de la Défense, Ursula von der Leyen, s’est emportée face aux journalistes : « Un continent de 500 millions d’habitants ne peut pas capituler devant 1,5 ou 2 millions de réfugiés ! » En réaction, le Premier ministre français, Manuel Valls, a rétorqué : « L’Europe ne peut pas accueillir plus de réfugiés. » Lequel des deux a raison ? Paul Scheffer[1. Paul Scheffer est professeur d’université, spécialiste de l’immigration et des études européennes et membre du parti travailliste néerlandais. Son dernier livre Immigrant Nations a été publié en 2011.] : La position française est la plus réaliste. Sans rien demander à personne, l’Allemagne a ouvert ses frontières – qui sont aussi les nôtres – en même temps qu’elle fermait les yeux. En revanche, après les derniers attentats, la France ferme ses frontières et ouvre les yeux. Mais plus le temps passe, plus les Allemands comprennent que l’esprit « on peut y arriver » de l’automne 2015 exprimait un excès de confiance. Il existe des limites à ce qu’une société peut intégrer, aussi la position française est-elle aujourd’hui majoritaire au sein de l’UE.
Mais si la Turquie, avec 70 millions d’habitants, accueille 2,5 ou 3 millions de réfugiés, ce qui représente 5 % de sa population, si le Liban et la Jordanie accueillent proportionnellement cinq à six fois plus de Syriens, pourquoi l’Europe, avec ses 500 millions d’habitants et son économie développée, se dit-elle saturée avec à peine 1,5 million d’immigrés ? La solution doit être un compromis entre Merkel et Orban : ni fermeture hermétique ni ouverture totale. Toute la question est : combien peut-on en accueillir ? Or, pour répondre à cette question, vos comparaisons sont fausses, et cela pour deux raisons. Primo, vos chiffres ne signifient pas grand-chose. En réalité, il ne s’agit pas de 500 millions d’Européens car seule une poignée d’États intéresse les immigrés et accepte de les recevoir. Certains États européens comme la Pologne s’y refusent et nous sommes obligés de respecter leur position car sans consensus démocratique au sein d’un pays, l’accueil est inenvisageable. Et puis, même au sein des pays d’accueil, seuls quelques centres urbains vont assumer l’intégration de l’écrasante majorité des immigrés. En réalité, ce sont moins de 150 millions d’Européens qui devraient concrètement intégrer des millions d’immigrés.
Secundo, on compare deux choses différentes : le niveau d’intégration que l’Europe – terre de l’État-providence – propose aux immigrés n’a rien à voir avec l’accueil que leur réservent le Liban, la Jordanie ou la Turquie. Puisqu’on donne beaucoup, on ne peut pas donner à beaucoup ! La Jordanie et le Liban leur proposent un présent, l’Europe leur propose un avenir.
D’accord, mais pour donner beaucoup à peu, ce qui revient à exclure beaucoup, il faut contrôler ses frontières. Absolument. Et si on érige des frontières à l’intérieur de l’Europe, c’est parce qu’on a abandonné nos frontières extérieures. Les frontières de la France sont en Grèce et en Italie ! Soit on prend en main nos frontières extérieures, soit on risque de voir Schengen s’écrouler et de revenir aux frontières nationales. Or, Schengen est un atout important pour l’Europe. Il faut donc assumer la souveraineté européenne, contrôler efficacement nos frontières et renvoyer tous ceux que nous ne pouvons pas intégrer correctement vers des pays comme la Turquie où leurs vies ne soient pas en danger.[access capability= »lire_inedits »]
Peut-on avoir des frontières ouvertes aux mouvements de marchandises et de capitaux, mais fermées aux personnes ? Bien sûr. Surtout, comme le préconisait Nicolas Sarkozy, il faut passer d’une immigration subie à une immigration choisie. Nous avons peur de l’immigration parce que nous la vivons depuis plusieurs décennies comme un phénomène incontrôlable. L’immigration est la quintessence d’un monde chaotique où personne ne contrôle rien. Or, entre les points de vue en présence – justifié par ailleurs –, il est impossible de trouver un consensus pour élaborer une politique migratoire raisonnable.
L’UE est-elle vraiment capable de reprendre ses frontières en main ? Oui. Notre frontière commune est plus courte que la somme des frontières intérieures (c’est-à-dire la situation avant Schengen). Et puis, il faut dire que nous ne l’avons jamais essayé : le budget de Frontex est tout simplement ridicule ! Notre incapacité actuelle à maîtriser nos frontières trouve ses causes dans une absence de volonté politique, un phénomène fortement lié à notre embarras moral. Depuis la Seconde Guerre mondiale et la guerre froide, « frontière » est devenu un gros mot en Europe. Nous confondons deux choses : les droits du citoyen, attachés par définition à un territoire, et les droits de l’homme qui ne connaissent pas de frontières. Face au dilemme moral que nous pose la crise des migrants, nous n’arrivons pas à trouver l’équilibre entre les droits de ceux qui sont à l’intérieur des frontières, les citoyens, et les droits de ceux qui sont à l’extérieur.
Or, l’Europe ne peut pas être une zone de libre-échange, de libre circulation et de droits civiques – ce qui est en soi une avancée civilisationnelle importante – sans se protéger de l’extérieur. C’est d’ailleurs le ressort profond de la montée du populisme : une demande populaire de protection et de sécurité. Et l’UE a lamentablement échoué sur ces thèmes. Il est urgent de répondre aux besoins légitimes des citoyens.
Jusqu’alors nous avons parlé d’une immigration abstraite, mais l’Europe fait face depuis un demi-siècle à une immigration particulière, celle des personnes issues des pays arabes et musulmans. Nos graves problèmes d’intégration des dernières générations immigrées ont-ils pour cause les différences culturelles ? La différence culturelle entre pays d’origine et pays d’accueil est sans doute un facteur majeur de l’équation. Aux États-Unis par exemple, l’intégration de l’immigration catholique – essentiellement irlandaise et italienne – a pris plusieurs décennies. Ces processus – immigration, accueil, intégration – sont toujours longs, difficiles et, au niveau individuel, souvent dramatiques. Cependant, malgré des succès notables – aux Pays-Bas, plusieurs enfants de l’immigration marocaine ont intégré l’élite politique et économique –, comment ignorer ces études conduites en France, en Allemagne et aux Pays-Bas révélant que presque la moitié (44 %) des musulmans vivant dans ces pays sont des fondamentalistes ? Ces croyants très orthodoxes pensent qu’il n’existe qu’une seule bonne interprétation du Coran et qu’un bon musulman devrait retrouver l’esprit de l’islam des origines. C’est une pensée difficilement compatible avec les fondamentaux d’une société européenne. Même si les comportements diffèrent d’une communauté à l’autre – les crimes d’honneur sont plus rares chez les Néerlandais d’origine marocaine que chez leurs concitoyens d’origine turque –, ces enfants d’immigrés musulmans de deuxième et troisième générations partagent des vues traditionalistes – sur les relations hommes/femmes ou parents/enfants, les tendances claniques, etc.
Cette rigidité à l’intérieur du groupe va de pair avec la fermeture par rapport à l’extérieur. En effet, on observe de surcroît une intolérance croissante vis-à-vis d’autres groupes et notamment des Juifs : aujourd’hui la communauté juive d’Amsterdam est obligée de se protéger de la violence des jeunes d’origine marocaine. Pour résumer, la majorité des citoyens des pays d’accueil croit que l’islam est incompatible avec la démocratie tandis que trop de musulmans européens pensent que la démocratie est une idée étrangère à l’islam.
Il y a une quinzaine d’années, vous tiriez déjà la sonnette d’alarme avec votre article « Le désastre multiculturel », publié dans le quotidien de référence hollandais NRC Handelsblad…
J’avais observé la situation à Amsterdam et à Rotterdam où, déjà à l’époque, 40 % de la population était composée d’immigrés, et j’avais compris que nous allions vers une ségrégation. J’entendais des échos de ce qui se disait dans les mosquées sur le maire juif d’Amsterdam (« un musulman ne devrait jamais obéir aux lois d’une ville dirigée par un Juif »). Je me suis intéressé aussi à la violence des jeunes, j’ai vu les enfants nés aux Pays-Bas décrocher de l’école. J’ai vu la montée des modèles fondés sur le retour aux origines de l’islam… Bref, une nouvelle question sociale émergeait, une question qu’on ne pouvait pas simplement réduire à l’exclusion et à la discrimination. Or, quand j’ai essayé d’en parler avec des gens comme l’ancien maire de Rotterdam, j’ai eu pour seule réponse : « De quoi parlez-vous ? Rotterdam est un modèle de vivre-ensemble pour l’Europe ! » Le maire n’a rien vu venir…
S’agissait-il de déni ou de véritable ignorance ? Lui et les autres vivaient tout simplement dans un autre monde que celui qu’ils célébraient dans leurs discours, aussi étaient-ils incapables de comprendre ce qui se passait sous leur nez. Mettant les critiques sur le compte de préjugés xénophobes, ils estimaient que leur rôle d’élite était d’éclairer les masses ignorantes et racistes. Ce n’est qu’au moment où les classes moyennes se sont heurtées directement au problème – dans les écoles de leurs enfants par exemple – que les gens ont commencé à changer de discours. Ce qu’ils qualifiaient de modèle de vivre-ensemble et de multiculturalisme heureux cachait des stratégies d’évitement. Puis le moment des conflits est arrivé car on ne peut pas vivre indéfiniment dans une situation de ségrégation.
Quelles ont été les réactions à la publication de votre article ? Le texte a été publié le 29 janvier 2000, et a suscité énormément de réactions –, le parlement lui a même consacré un débat mais sans vote ni décision. Mais ce qui est intéressant est le processus de récupération politique. En Belgique par exemple, les premiers à s’être emparés du sujet ont été les gens de la droite nationaliste flamande, le Vlaams Blok de Dewinter, puis les chrétiens-démocrates, les sociaux-démocrates et les Verts. Aux Pays-Bas aussi, en l’espace de trois ans, la critique de la politique d’intégration et du modèle multiculturel est passée de la droite radicale à la gauche pour une raison simple : il n’était plus possible de nier la réalité.
Ce qui se passe en France prouve que c’est toujours possible. Aux Pays-Bas, le début des années 2000 a aussi été marqué par la violence… Oui. Pim Fortuyn a été assassiné en 2002 par un militant écologiste qui voulait l’empêcher d’« exploiter les musulmans comme boucs émissaires ». Ensuite il y a eu l’affaire Ayaan Hirsi Ali, qui a rompu en 2002 avec le parti travailliste pour rejoindre les libéraux et travailler aux côtés de Theo Van Gogh, assassiné en 2004 par un islamiste néerlandais d’origine marocaine. Cela a été une période traumatique pour une société qui se croyait pacifique mais se voyait obligée de se poser des questions vieilles de quelques siècles et auxquelles elle pensait avoir apporté des réponses définitives : qu’est-ce que la liberté religieuse ? Quelles limites poser à la liberté d’expression ? Quelles normes doivent gérer la vie en société ? Ce débat fait toujours rage.
Que peut-on faire pour que le camp des libertés emporte ce débat ? Commençons par insister sur la responsabilité. On me dit qu’à peine 1 % des musulmans sont vraiment radicalisés. Cela fait beaucoup en chiffre absolu et même si les 99 % autres ne sont pas coupables, ils peinent à prendre leurs responsabilités. Il m’arrive assez souvent de visiter des mosquées, et beaucoup de musulmans me disent qu’ils souhaitent agir mais font valoir que la radicalisation ne se passe pas dans les mosquées et ils n’ont pas de contrôle sur les jeunes qui sont les principaux concernés. Je comprends leur sentiment d’impuissance mais en même temps ils en savent souvent beaucoup plus qu’ils ne veulent bien l’admettre sur ce qui se passe au sein de leur communauté ! Les musulmans devraient dénoncer les individus suspects à la police et coopérer avec les services de sécurité.
D’accord, mais au-delà des slogans, n’est-il pas dangereux d’opérer un amalgame entre les activistes et la majorité silencieuse ? Même s’il ne faut pas confondre orthodoxie religieuse, conservatisme et violence terroriste, des passerelles existent des uns aux autres. Le rejet de l’Autre, notamment du Juif, est fréquent dans des milieux musulmans éloignés du djihadisme violent : ce n’est pas par hasard que des juifs ont été ciblés à Toulouse, Bruxelles, Paris et Copenhague. Il faut combattre la vision du monde qui soutient le vivier dans lequel les terroristes peuvent évoluer, se cacher et recruter. Et ça, seuls les musulmans peuvent le faire.
Pour nouer une grande alliance entre la société d’accueil et la majorité des musulmans, faut-il consentir à des accommodements raisonnables ? Il faut exiger des musulmans qu’ils soient responsables et qu’ils acceptent les principes fondamentaux tels que la liberté de quitter sa religion, mais aussi, en contrepartie, reconnaître l’existence d’une nouvelle communauté religieuse en Europe. Dans une société ouverte, si on peut séparer l’État de l’Église, on ne peut séparer la société de la religion. La religion peut participer à la vie publique et il existe d’ailleurs des partis chrétiens-démocrates partout en Europe. Pourquoi se priverait-on d’hommes profondément religieux comme Martin Luther King ou Gandhi ? La religion n’est pas une affaire privée ! Mais attention, il faut rester vigilant. Dans mes débats avec des jeunes musulmans, j’entends souvent : « Nous sommes en colère car nous sommes victimes de discriminations. Nous ne sommes pas traités à égalité. » Je leur réplique : « D’accord, c’est un bon argument. Êtes-vous prêts à traiter sur un pied d’égalité les femmes de votre communauté ? Les non-croyants ? Les homosexuels ? Si la réponse est négative, vous comprenez que votre demande de traitement équitable ne tient pas… » Il faut être juste et exigeant.
Et nous ne sommes ni l’un ni l’autre… Exactement ! Écoutant le discours du président Hollande devant le Congrès après les attentats du 13 novembre, j’ai été choqué : il n’a pas adressé un seul mot aux communautés musulmanes ! Le mot islam n’a pas été mentionné ou à peine. Comment a-t-il pu ignorer à ce point l’état d’esprit des gens, y compris au sein même des communautés musulmanes qui ne souhaitent que vivre librement en tant que citoyens français ! Selon les sondages, 60-70 % des Français pensent que l’islam est incompatible avec la République, et le président ne dit pas un mot sur l’islam quelques jours à peine après des attentats perpétrés au nom de l’islam. Hallucinant !
Sinon par le manque de courage, comment expliquez-vous cette omission ? Par un mélange de gêne, d’embarras, de culpabilité postcoloniale, et de peur de stigmatiser. Sauf que le non-dit se paie. Le volet répressif de son discours, que représente l’inscription de la déchéance de citoyenneté dans la Constitution, est une surréaction expliquée par le non-dit. Au lieu de parler juste, il a frappé très fort mais à côté de la cible. C’est une grave erreur. Il ne faut pas sous-estimer la capacité de la société ouverte à résister à ses ennemis. Jean-François Revel a écrit Comment les démocraties finissent en 1983, six ans avant la chute du mur de Berlin. La leçon à retenir de la guerre froide, c’est que nous pouvons gagner contre ceux qui utilisent nos libertés pour nous en priver. À condition de rester fidèles à nos principes.[/access]
Le 29 avril 1975, des membres de l'équipage de l'USS Blue Ridge font basculer un hélicoptère dans la mer pour faire plus de place aux personnes évacuées de Saïgon (Photo : SIPA.AP21728262_000012)
Tous les 30 avril, je revois cette séquence des chars de l’Armée populaire du Vietnam renversant les grilles du palais présidentiel de Saïgon. Mettant un terme à une guerre de libération de trente ans où un petit peuple d’Asie avait mis en échec la France d’abord, puis la première puissance du monde, et le point final à l’ère des empires occidentaux initiée au XIXe siècle. Au prix de sacrifices inouïs et d’un courage sans faille, le Vietnam, pays de vieille civilisation, venait enfin de reconquérir son indépendance. Cette guerre a hanté ma jeunesse, et chaque fois que je me repasse l’ouverture du film de Coppola et la chanson de Morrison, que je relis des pages du formidable Putain de mort !, je replonge, ému, dans l’ambiance de folie qui baignait cette époque.
Écoutons ce que disait Coppola en présentant son film : « Apocalypse Now n’est pas un film sur le Vietnam, c’est le Vietam. Et la façon dont nous avons réalisé Apocalypse Now ressemble à ce qu’étaient les Américains au Vietnam. Nous étions dans la jungle, nous étions trop nombreux, nous avions trop d’argent, trop de matériel et petit à petit, nous sommes devenus fous. »
Tous les jours pendant ces années-là, les journaux télévisés commençaient par un point sur cette guerre filmée, photographiée comme jamais ne l’avait été un conflit. Et nous recevions ces images en temps réel, le paroxysme étant atteint au moment de l’offensive du Têt en février 1968. Dans cette année terrible qui vit l’assassinat de Martin Luther King, celui de Robert Kennedy, les révoltes étudiantes en Occident, le mai français, l’intervention soviétique à Prague, le premier tour de la lune d’Apollo 10, le spectacle de ces divisions blindées nord-vietnamiennes sortant soudain de la jungle à 10 km des grandes villes fut le plus grand choc.
Et il y eut la fin, l’effondrement et le spectacle de la panique et de la débandade qui saisit Saïgon, le ballet des hélicoptères, le pont des porte-avions d’où on les jetait à la mer pour faire de la place. Le symbole de cette terrible défaite fut l’image de l’ambassadeur américain montant dans un de ces hélicoptères son drapeau plié à la main. Je garde aussi de ce moment un souvenir personnel, celui de mon père rentré d’Indochine après la défaite française et plein de respect pour les Nord-Vietnamiens qu’il comparait aux Prussiens et pour Giap leur chef. Et anticommuniste ou pas, l’humiliation américaine, relativisant la défaite française, ne lui provoquait pas un chagrin fou. Lors de leur offensive du début 1975, les dirigeants nord-vietnamiens prévoyaient une victoire pour l’année suivante. Lorsqu’il apprit la prise de Buôn Ma Thuột par l’APV en mars, il me dit simplement : « C’est fini ».
Bizarrement, ce traumatisme est aujourd’hui enfoui, les pages sont tournées, et cette histoire n’intéresse plus grand monde. Je l’ai ressenti l’année dernière au moment du 40e anniversaire. J’étais alors en Chine, et j’ai pu constater que ce que nous avions vécu comme un événement majeur avait disparu des mémoires. Les États-Unis, aussi, ont tourné la page et, dès le début des années 80 avec Ronald Reagan, retrouvé leur confiance. Et ce n’était pas l’effondrement de l’URSS quelques années plus tard qui allaient l’entamer. Des vétérans qui avaient défilé contre la guerre du Vietnam et jeté leurs médailles ont pu, comme John Kerry, devenir vice-président ou secrétaire d’État. Le Vietnam, appliquant la stratégie de Deng Xiaoping, a pris son virage économique et entretient les meilleures relations avec les États-Unis, probablement aussi à cause de leur méfiance commune vis-à-vis de la Chine. On ne rencontre pas le ressentiment aigre qui hante souvent les relations de la France avec ses anciennes colonies. De la même façon, le Vietnam qui a pourtant payé le prix fort pour sa libération et subi une colonisation particulièrement dure n’éprouve pas le besoin de se poser en permanence en victime, et il ne viendrait pas à l’idée de ses ressortissants en France, pourtant assez nombreux, de se prétendre victime d’un racisme colonial. Une des raisons de cette résilience trouve probablement son origine dans le fait que le Vietnam est un pays de vieille civilisation et qu’il perçoit la tragédie dont il vient de sortir comme une péripétie d’une longue Histoire.
Ce qui me revient au moment de ce 41e anniversaire me renvoie, et cela va paraître bizarre aux gesticulations qui entourent le mouvement Nuit debout. J’ai déjà dit que ma sympathie initiale s’était transformée en lourd scepticisme face à l’absence totale des couches populaires et à la dimension « new age obscurantiste » que véhicule un certain nombre de charlatans. Les tentatives caricaturales tendant à réactiver le mot d’ordre imbécile CRS=SS, les pleurnicheries permanentes de warriors en peau de lapin me rappellent furieusement Mai 68. Et puis, je me souviens de tous ces révolutionnaires purs et durs, trotskistes, maoïstes, anarchistes qui passaient leur temps à donner des leçons à la classe ouvrière et à cracher sur le PCF. Eh bien, tous ceux-là, à l’exception de l’unique Alain Krivine se sont reniés et ont changé de camp. Pour peupler les conseils d’administration, les cabinets ministériels, et les comités de rédaction des chiens de garde.
La première manifestation de cette trahison, le Vietnam en fut victime. Comme me l’avait dit un vieil ami vietnamien qui avait tout vécu : « Nous n’imaginions pas qu’il serait à ce point plus difficile de construire la paix que de faire la guerre ». Voilà un pays qui avait eu à déplorer près de 2 millions de morts, reçu sur son territoire plus de bombes que tous les théâtres de la deuxième guerre mondiale réunis, vu ses campagnes ravagées par le napalm et l’agent orange, déchiré par ce qui fut aussi une guerre civile, devant se reconstruire dans un environnement hostile et soumis à un embargo sévère. Cela ne dissuada pas nos révolutionnaires de salon reconvertis de lui tirer dans le dos. On assista au moment de la tragédie des boat-people à un déferlement de propagande qui culmina avec la sinistre pantalonnade de Glucksmann et ses compères maoïstes accompagnant deux vieillards se réconcilier sur le perron de l’Élysée. Sartre qui fut de toutes les imbécillités gauchistes d’après mai, et le pauvre Raymond Aron qui n’en pouvait mais, seul à être de bonne foi dans cette équipée. Ceux qui avaient applaudi la révolution culturelle étaient d’une discrétion de violettes sur l’abomination « Khmers rouges », ne leur mégotant pas leur soutien même après que le Vietnam en eu débarrassé le Cambodge, et se sont avec beaucoup d’aisance reconvertis dans le service des puissants.
Je ne sais pas ce qu’il en sera des thuriféraires de Nuit debout, mais va savoir pourquoi, sur ce point-là aussi, je suis méfiant.
Défilé de mode islamique à Jakarta.
Gusti Aldi/SIPA, Numéro de reportage :00778979_000022
Comment une société aussi éprise de liberté et aussi peu religieuse que la nôtre peut-elle s’enthousiasmer pour la mode islamique, alliance contre-nature de la frivolité et du puritanisme ?
Que des femmes non musulmanes, hôtesses de l’air ou simples visiteuses, soient contraintes de se couvrir la tête d’un voile dès qu’elles posent le pied en Iran ou ailleurs en terre d’islam, serait un geste de courtoisie envers les us et coutumes du pays d’accueil si cette concession « diplomatique » était assortie de réciprocité, et si ces « mœurs » locales n’étaient en fait le sceau de la Loi islamique avec laquelle on ne négocie pas, dans quelque pays que ce soit. La conscience des femmes étrangères à l’islam serait-elle moins respectable que celle des fidèles d’Allah hurlant à la profanation si on évoque le retrait de leur voile ? Elles ont donc bon dos, les « mœurs » au nom desquelles des femmes chrétiennes, juives ou athées sont obligées de porter ce signe religieux pour le moins ostentatoire au mépris de leurs convictions intimes, tandis que dans le même temps l’espace européen se couvre de voiles qui n’ont plus rien d’une marque discrète de modestie.
Le salut et l’immunité diplomatique
L’islam serait-il la seule religion au monde qui accorderait à la fois le salut et l’immunité diplomatique ? Au regard de nos mœurs, qui valent bien celles des autres, ce geste de soumission exigé des femmes frôle de surcroît l’apostasie, car la foi, ou son absence, ne se travestit pas ; et le respect du sacré commence, pour nous Européen(ne)s tout au moins, avec celui des consciences. Alors qu’aucun musulman ne peut dans certains pays changer de religion sans risquer la peine de mort, l’islam rigoriste continue à trouver normal que des femmes occidentales revêtent le symbole d’une religion qui n’est pas la leur ; geste qui devrait les conduire, si elles sont fidèles à elles-mêmes, à en refuser intérieurement la portée symbolique au risque d’en rendre manifeste le caractère parodique. Qu’y-a-t-il en effet de plus caricatural et donc blasphématoire : montrer ses cheveux, ou abriter sa duplicité intérieure sous un voile ? Est-ce cela que veulent les responsables religieux ? Rien de semblable n’est exigé en Inde par exemple, même dans les fiefs de l’hindouisme le plus orthodoxe ; et les Occidentales qui ont l’imprudence de revêtir un sari pour faire couleur locale ou afficher un zèle religieux intempestif sont en général regardées avec un certain mépris.
Cautionner notre relativisme
Mais c’est aussi qu’en évoquant les « mœurs », on espère réveiller en chaque Européen(ne) le sens d’un relativisme de bon aloi, compréhensif et tolérant à l’endroit des modes de vie dont la diversité fait aussi le charme des voyages dans les contrées lointaines. On se souvient de Diderot, émerveillé de découvrir combien pouvaient être pacifiques les mœurs des peuples océaniens, offrant leurs femmes au voyageur de passage qui, rentrant chez lui, ne manquait pas de trouver bien étriqués les usages conjugaux ! Et puisqu’il est de bon ton d’évoquer Lévi-Strauss pour cautionner le relativisme culturel dans lequel nous sommes enlisés, relisons plutôt le discours prononcé par lui à l’Unesco en 1971 (Race et Culture) dans lequel il reconnaît à chaque culture le droit de se préserver en se désolidarisant, sans haine ni mépris mais avec fermeté, de ce qui heurte sa sensibilité. De deux choses l’une en effet : ou bien le port du voile islamique – en terre d’islam ou en Europe – est en effet une affaire de mœurs, toujours relatives et donc négociables mais avec un souci de réciprocité ; ou bien il n’en est rien et les mœurs en question ne sont que l’habillage plus ou moins discret de la Loi coranique qu’il serait vain de vouloir modifier mais qu’il nous reste le droit de refuser, en bloc et sans états d’âme.
Prétentieux que nous sommes
Aussi est-il à craindre que notre « tolérance » et notre « humanité » de façade cachent avant tout la prétention, qui nous a plus d’une fois été fatale, d’être une fois encore les plus compréhensifs, les plus généreux, les plus vertueux en matière d’universalisme ; ceux qui réussiront l’impossible – convaincre, intégrer, transformer les mentalités – comme cherche à en persuader les Européens le « nous allons y arriver » lancé comme un défi par la chancelière Merkel. Y arriver peut-être, mais pour quel résultat et à quel prix ?
Passent les jours et passent les semaines sans que l’essaim de veilleurs massés place de la République sous l’étiquette « Nuit debout » ne faiblisse. La contagion du mouvement printanier à des villes de province telles que Nantes (cf. le photo-reportage de Thomas Girondel), Toulouse ou même Nice nous a convaincu de consacrer notre une au « Grand soir des mutins de Panurge », selon une expression chère au regretté Philippe Muray.
Car depuis l’expulsion d’Alain Finkielkraut de la place de la République, l’obsession purificatrice de certains révolutionnaires en peau de lapin est apparue au grand jour. L’épisode, que le principal intéressé nous conte par le menu, aura servi de révélateur, estime Elisabeth Lévy, selon laquelle « les participants à ce grand défouloir sont tout heureux de jouer au Grand soir, de faire comme si ». Au grand bal de l’égo démocratique, écologique et citoyen (autrement dit, sans gluten), « chacun arrive avec son moi victimaire, sa cause incontestable et son ennemi quasi héréditaire – sioniste, mâle, riche, blanc, américain, capitaliste, on choisit ou on fait un mixte. », s’amuse notre directrice de la rédaction. Un « fondamentalisme démocratique », selon l’expression de Maurice Merchier, qui analyse en profondeur ce mouvement purement horizontal, symptôme de notre démocratie malade. Lui emboîtant le pas, le philosophe Yves Michaud scrute l’émergence d’« un mouvement gaucho-populiste » comme Podemos en Espagne ou Cinq étoiles en Italie, place de la République, dans une belle formule : « Nuit debout, c’est Internet plus les soviets. » À ceci près que personne n’a jamais su définir les règles de fonctionnement démocratiques d’un soviet et « à Nuit debout, on n’entend pas les doléances des retraités qui touchent entre 500 et 700 euros par mois. Pour ça, il faut aller sur RTL ! »
Tandis que le chansonnier Régis Mailhot raconte son « voyage (imaginaire) au bout de la Nuit debout » avec une mauvaise foi aussi drôle que carabinée, Jérôme Leroy aperçoit une lueur d’espoir. Notre rédacteur en chef culture célèbre « ce désir du pas de côté, du moment pris pour respirer, parler et finalement peu importe ce qui se dit » et, à tout prendre, « préfère le chagrin d’amour qui suivra au regret de ne pas avoir essayé ». À vous de juger !
Pendant que la place de la République fait le plein, il est des campagnes qui font le vide. Malgré la rurbanisation rampante – de plus en plus de citadins fuient les villes, exaspérés par le coût et la piètre qualité de la vie – certaines zones rurales peuvent légitimement prétendre au titre de « campagnes perdues de la République ». Ainsi, Jean Clair se remémore le monde paysan qui n’est plus, cette « terre qui meurt » sur laquelle il a grandi, entouré des croquantes et des croquants privés des fruits amers du Progrès. À Novion-Porcien, petit village des Ardennes nanti de 500 habitants, les services publics se font rares à mesure que l’Etat, le département et La Poste se désengagent. La désertification avance tant et si bien que les scores du FN y flambent malgré l’absence d’immigration. Dans une autre partie de la France, économiquement bien plus sinistrée, j’ai planté ma tente à Montluçon, une ville en friche qui cumule désindustrialisation et nuisances industrielles persistantes… une gageure berrichonne !
Mais l’événement de ce numéro, c’est aussi et surtout le grand retour de Basile de Koch dont le « moi » particulièrement inspiré et drolatique vous fera notamment découvrir un obscur écrivain hongrois. Autre révélation, Laetitia Strauch-Bonart, auteur d’une enquête sur le conservatisme qui renouvelle la réflexion sur le sujet., que j’ai eu l’honneur d’interviewer. Cette ancienne élève de Michéa lorgne certes davantage du côté des Tories britanniques que du socialisme conservateur, mais cela ne l’empêche pas de dresser l’inventaire des années Thatcher et Cameron.
Dans un tout autre esprit, l’artiste Marc Molk a pris sa plus belle plume pour fustiger la loi de pénalisation des clients des prostituées, qu’il qualifie de « houellebecquiens ». « Une loi contre tous les hommes qui ne savent pas parler et qui s’offrent des jambes écartées sans bla-bla aléatoire », dénonce-t-il.
Enfin, en pages culture, Jean-Michel Boris se souvient de la salle mythique qu’il a dirigée de 1979 à 2002 et de son fondateur Bruno Coquatrix, dans une longue évocation de l’Olympia. Au rayon théologie, Paul Thibaud habille Abdennour Bidar pour l’hiver prochain, réfutant la construction d’un islam sur mesure, tolérant, ouvert mais… imaginaire. Complétez cette lecture buissonnière par le portrait d’Antoine Blondin en écrivain sous-estimé signé Jérôme Leroy et vous aurez l’humeur vagabonde !
Christian Clavier et Jean Reno (Photo : Nicolas Schul/GAUMONT/OUILLE PRODUCTIONS/TF1 FILMS PRODUCTION/NEXUS FACTORY/OKKO PRODUCTION)
Christian Clavier et Jean Reno (Photo : Nicolas Schul/GAUMONT/OUILLE PRODUCTIONS/TF1 FILMS PRODUCTION/NEXUS FACTORY/OKKO PRODUCTION)
Les Visiteurs 3, la Révolution est un film qui a presque tout raté. Presque tout. Ce qui a raté, tout le monde le sait : ce sont ses mauvais gags à base de pieds qui puent et autres cacas & prouts, tenus à bout de bras par un Jacquouille qui n’est plus que l’ombre de lui-même dans un spectacle navrant.
Car une fois qu’on lui a ôté son épaisse gangue de merdasse fatiguée, il reste au film quelques axes de lecture réellement dignes d’intérêt.
En premier lieu, il faut noter que le film prend racine sur un substrat historique sérieux. Si les personnages du récit sont presque tous caricaturaux (il s’agit d’une comédie), les situations auxquelles ils sont confrontés sont très réelles et historiquement exactes. On y décrit les griefs du peuple contre la noblesse, la paranoïa révolutionnaire, les protagonistes politiques en place, le fonctionnement d’un Paris fortifié dont on franchit les portes, etc.
Ensuite, on nous donne à voir la rencontre des classes et des époques, ce qui donne lieu à des réflexions sur la France franchement les bienvenues, mais qui sont malheureusement fugaces et vite happées par le tourbillon scatologique et les gros plans sur des dents pourries.
Ainsi, la rencontre de la noblesse médiévale et de la noblesse du XVIIIème siècle (Godefroy de Montmirail rencontrant sa descendance) donne lieu à une vraie réflexion sur la mutation de l’esprit chevaleresque en esprit de cour. Le premier réflexe de Godefroy en apprenant la mort de Louis XVI est de filer à Paris pour libérer son fils du Temple et le mettre sur le trône, parce qu’il n’imagine rien d’autre que la loyauté, les armes à la main. Les autres ont depuis longtemps troqué l’armure contre la perruque poudrée, les honneurs au champ de bataille contre les honneurs autour du royal pot de chambre. Bien vu.
Ainsi, la rencontre des idéologues de la Révolution avec ceux qui la mettent en œuvre donne à voir en quoi « le peuple », selon qu’il soit une définition politique (le Peuple, c’est-à-dire la Nation) ou une définition sociologique (le peuple, c’est-à-dire les gens) fait émerger une dissociation complète entre des utopistes intransigeants jusqu’à l’inhumanité (excellent Robespierre dans une scène de dîner) et la masse des pragmatiques qui profitent facilement du chaos pour se servir et régler leurs comptes sans ménagement. Quand le château familial est confisqué au bénéfice du Peuple (la Nation), il s’en faut de peu pour que ce soit le peuple (les gens) qui s’en emparent, par avidité ou par esprit de vengeance. Pertinent.
Bref, au milieu du purin, surnagent encore quelques grumeaux d’intelligence concernant la Terreur, qui sont sans illusion sur les révolutionnaires, mais sans pitié non plus pour une certaine noblesse. Ni progressiste ni réactionnaire, ce film cache l’inavouable envie d’être une sorte de versant comique et familial de L’Anglaise et le duc, mais il échoue finalement sur le légendaire tas de fumier où chante le coq national.
La France à l’Unesco a voté une résolution arrachant au peuple juif ses liens avec ses lieux saints historiques et en en faisant des sites musulmans ; l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (sic) dont l’objectif affirmé est « d’encourager la paix et le respect des droits de l’homme par l’éducation » ! Que des Etats arabes dont l’obscurantisme s’étale en permanence sur les pages des quotidiens internationaux, veuillent faire disparaître la géographie et l’histoire de l’Etat juif, nous y sommes habitués. Que l’Unesco se déshonore une nouvelle fois, c’est devenu une manie, mais la France ! Le stigmate d’un lent et long déclin. Un suicide.
L’Unesco contre le Coran
À l’Unesco, nous avons appris qu’Hollande est inculte, ses amis et gouvernants avec lui. Tous, pourtant, ont étudié dans des écoles prestigieuses. Mais ils ont oublié les auteurs classiques grecs et romains que sont Hérodote, Tacite, Tite Live, Strabon, Sénèque, Pline ainsi que les Evangiles. Ils se sont alignés sur les plus incultes de la planète, ceux qui veulent faire dominer une loi du Moyen Âge aux dépens même de leur propre texte qui affirme qu’« Allah a assigné cette terre aux fils d’Israël jusqu’au Jour du Jugement » (sourate 5, verset 21), et « nous avons fait les enfants d’Israël les héritiers de la terre » (Sourate 26, verset 59) ! Sans parler des exégèses du célèbre Al-Tabari.
La France et ceux qui ont voté ces résolutions font même mine d’oublier les firmans de califes affirmant le caveau des patriarches et le tombeau de Rachel héritages juifs (firmans de 1615 renouvelés en 1827 et 1831). L’Unesco s’oppose en outre aux résolutions de la Société des nations (SDN) qui affirmait les liens historiques du peuple juif avec cette terre (24 juillet 1922) et donna mandat à la Grande-Bretagne d’y favoriser l’établissement d’un foyer national juif (la Transjordanie a été retirée du territoire du mandat sur la Palestine le 16 septembre 1922 pour le prince Abdallah, fils du chérif de la Mecque). Par la suite, l’ONU, successeur de la SDN, avait entériné une situation de fait en proposant (l’article 80 de sa Charte lui interdisant de créer un Etat sur le territoire, sauf accord entre les parties) une nouvelle partition de la Palestine (résolution 181 du 29 novembre 1947). Pour mémoire, les Etats arabes voisins montent à l’assaut d’Israël dès le départ des Britanniques. Personne ne vient à l’aide des Israéliens agressés par des membres de l’ONU (l’adhésion comporte un engagement à ne pas faire de guerre…). Les juifs perdent la vieille ville de Jérusalem où ils étaient largement majoritaires depuis au moins le recensement ottoman de 1844 (déjà en 985, le voyageur arabe Muqaddasi se plaignait qu’« à Jérusalem la grande majorité de la population est juive » et que « la mosquée est vide des adorateurs »).
Une réécriture religieuse du conflit
Pour faire bonne mesure, l’ONU, dans un monde qui comportait alors 60 millions de réfugiés, a créé une agence spécifique avec un statut spécifique pour les 650 000 réfugiés palestiniens (ceux qui pouvait prouver une résidence dans le territoire israélien au cours des deux années précédentes…), l’UNWRA. Inversement, l’ONU n’est pas intervenue en faveur des 700 000 juifs expulsés des pays arabes. Est-ce une surprise ? Voilà quelques rappels historiques pour nos dirigeants incultes ou aveugles.
Donc, pour l’Unesco aujourd’hui, il n’y a pas de lien entre le peuple juif et ses sanctuaires (le Temple, le tombeau de Rachel, le caveau des Patriarches). Est-ce à dire que les musulmans ne sont pas rancuniers car, après tout, selon le récit, c’est Sarah (pour ensevelir laquelle Abraham aurait acheté la grotte-caveau) qui aurait chassé Ismaël, ancêtre mythique des Arabes ?
La revendication d’en faire des lieux saints musulmans montre avec vigueur la dimension purement et ontologiquement religieuse donnée au conflit. C’est ce pour quoi la France a voté dans la pétaudière de l’Unesco, prétendue temple de la culture et de la paix. Hollande et son gouvernement ont plus que déshonoré la France, ils l’ont encore affaiblie. Ils en ont fait une république bananière d’une idéologie mortifère antidémocratique. Et Valls, malgré ses déclarations, laisse faire. Quel courage ! S’il était défavorable à ce vote et n’a pas pu s’y opposer, que n’a-t-il démissionné.
Pas de Jésus sans Temple juif
Voilà que le juif Jésus devenu Issa est Palestinien. Pourtant, sans Temple juif, il n’y aurait pas eu de marchands du Temple et donc de Jésus. Ou bien tout ceci n’est qu’un mensonge et l’Europe n’a pour racine chrétienne que du vent, du sable du désert. L’islam, lui, absorbant Issa, entre en contradiction avec lui-même. La France ne soutient pas même ses amis arabes contre eux-mêmes. La France n’a pas de vision politique.
Mieux encore, dans une résurgence de pensée colonialiste, elle veut relancer des négociations de paix sans les belligérants. Pour tenter d’imposer quoi ? Pour faire oublier son empire colonial présent ? Les récentes manœuvres de Fabius à propos de Mayotte à l’ONU ? Celles sur les îles de la Société ? Les retards pris sur le référendum en Nouvelle-Calédonie promis par Mitterrand ?
Ne nous y trompons pas, rien de tout cela n’est bien grave pour Israël qui en a l’habitude et se moque bien des gesticulations onusiennes partisanes. Israël qui a d’autres chats à fouetter, continue d’avancer dans la culture et le développement. Mais la France ? Que va-t-elle faire dans cette galère et ces fourberies ?
Causeur : Commençons par une question d’actualité : la crise migratoire dessinerait-elle de nouveau les contours d’une Europe centrale qui refuse fermement d’ouvrir ses frontières et le dit sans s’embarrasser de politiquement correct ? Michel Masłowski[1. Professeur émérite de littérature polonaise à Paris-Sorbonne, ancien directeur du département de polonais. Membre étranger de l’Académie polonaise des sciences et des lettres, Michel Masłowski s’est spécialisé dans l’anthropologie culturelle de l’Europe centrale.] : Oui et non. Il est certain que les migrants, surtout d’origine arabe et particulièrement les islamistes, suscitent une grande appréhension en Europe centrale. Mais ce n’est pas si différent dans les Balkans, en Italie ou en Espagne. Ce qui change, c’est la manière dont ces appréhensions se manifestent – en l’occurrence par le rejet décomplexé de cette immigration. Ce qui cimente l’Europe centrale, c’est la mémoire historique : il s’agit de pays qui ont été puissants à un moment de leur histoire pour devenir sujets d’un empire à la suite de diverses occupations et annexions. C’est là qu’au xixe siècle s’est élaborée, à l’opposé de l’État-nation à la française, une identité spécifique d’un « peuple nation » relié par la culture. D’une manière plus ou moins analogue, c’est un concept valable dans toute la région dont le noyau dur est constitué par le Groupe de Visegrád – Pologne, Hongrie, Tchéquie et Slovaquie – créé en 1994 pour faciliter leur entrée dans l’UE et ressuscité aujourd’hui contre la politique migratoire allemande.
Kundera disait autrefois que l’Europe centrale est « politiquement à l’Est, géographiquement au centre, culturellement à l’Ouest ». Comment actualiser cette définition ? Kundera lui-même a fait marche arrière en constatant qu’il n’y avait pas eu d’entité telle que l’Europe centrale, parce qu’il n’y avait pas eu de collaboration entre ces pays. Il a alors parlé d’une analogie de destin. Et c’est vrai. Les tentatives de réunification des pays de cette région – au Moyen Âge et à la Renaissance –, n’ont pas été accomplies. En revanche, la structure commune du « peuple nation » est réelle, et il y a des utopies politiques actuelles qui renaissent sur ce fond-là.
Pourriez-vous nous en dire plus sur ces utopies ? Ce sont par exemple les rêves du président polonais Kaczyński, qui cherche à renouer avec le passé romantique… Nous traversons actuellement une crise du modèle néolibéral qui n’épargne pas l’Europe centrale. Les jeunes, et particulièrement les jeunes d’Europe centrale qui n’ont pas connu le communisme, ont besoin de sens. Kaczyński a gagné les élections parce qu’il leur a donné un semblant de signification identitaire, en renouant avec une mémoire historique, qui comprend notamment la tentative de réunification de l’Europe centrale. Avant 1939, le rêve polonais était de créer une zone politique entre la mer Baltique et la mer Noire. Kaczyński voudrait probablement revenir vers cette idée et la réaliser par un système d’alliance. Victor Orbán y songe aussi. Fortement critiqué par tous les commentateurs politiques qui le considèrent comme absurde, assez mal pris par les voisins des Polonais, qui craignent de nouveau que la Pologne s’impose dans la région, ce rêve existe toujours : la mythique troisième voie entre une Russie trop autocratique et l’Occident trop libéral, sans valeurs ni âme.[access capability= »lire_inedits »]
Cependant, les conservateurs d’Europe centrale ne se montrent-ils pas plus critiques vis-à-vis de l’Europe occidentale que vis-à-vis de la Russie ? Le discours de Poutine sur la religion et les mœurs est-il en train de les séduire ? Non. Poutine se réfère à ces sujets par cynisme – il n’est vraiment pas un grand défenseur des valeurs. En Hongrie et en Pologne, il y a effectivement ce besoin de retrouver des assises morales, axiologiques, que l’Union européenne a refusées en rejetant le projet de préambule de la Constitution européenne. Je vous rappelle que ce projet faisait non seulement référence aux racines chrétiennes de l’Europe,mais aussi à ses racines grecques, en évoquant la triade platonicienne – le Bien, le Vrai et le Beau. Certains voulaient aussi mentionner les Lumières. Ce rejet dévoile le grand malentendu entre deux parties de l’Europe. En Europe centrale, c’est un paradigme culturel et non pas institutionnel qui domine, et lorsqu’on y parle des « valeurs chrétiennes », on veut dire « valeurs morales ». En revanche, pour un Français, quand on parle des valeurs chrétiennes on renforce l’Église ! La plupart des Polonais vont à l’église et se déclarent catholiques sans pour autant suivre à la lettre l’enseignement de l’Église ! Ils font la différence entre adhésion à la foi et à l’éthique chrétiennes et adhésion à l’institution ecclésiastique !
Il n’en reste pas moins vrai que, lors des dernières élections, les Polonais ont voté comme leurs curés… Le contraire tient aussi : le pays est coupé en deux car l’ancien président, Bronisław Komorowski, a perdu de moins de 2 % avec un taux de participation de 55 %. Ce qui a fait basculer les résultats a été la candidature de Paweł Kukiz, un chanteur de rock, qui n’est ni un homme politique ni un intellectuel, mais qui « parle vrai ». Les jeunes l’ont appuyé parce qu’il est « antisystème » et il a obtenu plus de 20 % des votes au premier tour des élections, en surfant sur la vague du renouveau qu’il promettait. En outre, Kaczyński, contrairement à Orbán, ne dispose pas d’une majorité absolue et il est obligé de composer avec l’opposition. L’influence de l’Église n’a donc pas été décisive.
Revenons sur la question de la « troisième voie », entre l’Occident et la Russie. Vous avez parlé des utopies, mais la politique ukrainienne de la Pologne est bien concrète. Ne tenterait-elle pas d’arracher l’Ukraine à la Russie pour l’inclure dans l’espace européen ? Il est certain que les Polonais préféreraient voir une Ukraine arrimée à l’Europe plutôt qu’à la Russie. C’est loin d’être facile. Il y a vingt ans, quand je demandais aux intellectuels ukrainiens où ils se situaient, ils faisaient cette réponse : « On voudrait s’arrimer à l’Ouest, mais si deux ou trois choses nous attachent effectivement à l’Ouest, cent nous lient à l’Est. » Depuis il y a eu Maïdan (novembre 2013) et la guerre du Donbass (depuis mars 2014)… La situation évolue et le champ des possibles aussi.
Pour les Polonais, Maïdan est une révolution romantique, qui évoque l’époque de Solidarnosc
L’objectif des Polonais est-il de créer une zone tampon à l’Est ou simplement de voir l’Ukraine enfin démocratisée ? La vision d’une entité fraternelle inédite composée par la Pologne, l’Ukraine et la Biélorussie existe depuis longtemps et, depuis la chute du communisme, elle est devenue la doctrine de tous les présidents polonais. La raison en est notamment expliquée par le politologue d’origine polonaise, Zbigniew Brzeziński. Dans Le Grand Échiquier (Fayard, 2011), cet ancien conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter dit – et je cite de mémoire – qu’« avec l’Ukraine, la Russie est un empire doté d’une politique expansionniste, sans l’Ukraine elle est un pays comme les autres ». Rappelons néanmoins qu’après des siècles de haine entre les Polonais et les Ukrainiens d’une part, et de l’autre, entre les Polonais et les Lituaniens, une sorte d’amitié vient de naître, comparable à la relation amicale entre la France et l’Allemagne, nouée après la Seconde Guerre mondiale. Un travail énorme a été effectué pour que les Polonais renoncent aux villes comme Vilnius, Lviv ou Grodno qui étaient polonaises depuis des siècles. Ceci dit, si dans les relations polono-ukrainiennes il y a bien évidemment un aspect pragmatique, l’élan spontané y joue un grand rôle. Les Polonais assimilent Maïdan à une révolution romantique, qu’ils ont connue à l’époque de Solidarnosc.
L’appartenance à l’Union européenne a-t-elle calmé les tensions en Europe centrale ou les a-t-elle ravivées ? Elle les a beaucoup apaisées. Cela ne signifie pas que des problèmes, comme celui des minorités, sont complètement dépassés. Mes amis hongrois, politologues ou hommes politiques, défendent Orbán en arguant que personne n’aurait pu faire mieux que lui face notamment au parti Jobbik, fascisant et antisémite. Selon eux, Orbán représenterait donc le centre, et la situation en Hongrie serait en réalité moins dramatique qu’on ne le pense en Occident. C’est différent en Pologne, où des gens défilent contre la politique de Kaczyński, sous la bannière du Comité de défense de la démocratie. Dans les deux cas nous n’avons pas affaire à un retour à l’entre-deux-guerres, mais à une tentative de réveiller la mémoire historique et identitaire pour contrer le modèle néolibéral.
Est-il imaginable qu’une révolution conservatrice enflamme l’Europe en partant d’Europe centrale ? Je ne le crois pas. D’une manière très pragmatique, les Polonais et les Hongrois savent qu’en cas d’attaque russe, seuls les États-Unis – et surtout pas l’UE – pourraient et auraient les moyens d’agir. C’est pourquoi il faut créer les conditions pour une présence américaine en Europe centrale. D’ailleurs les États-Unis ont effectivement promis un soutien militaire sur le flanc est de l’Europe centrale. Mais c’est l’Ukraine qui est la clé de la politique de cette région. Il y a quelques années, après avoir visité Lavra (La Laure) à Kiev, équivalent orthodoxe de Lourdes et un lieu saint commun aux Russes et aux Ukrainiens, je suis arrivé à la conclusion qu’on n’arriverait pas à séparer l’Ukraine de la Russie. Elles sont trop liées, sur le plan spirituel, sentimental aussi, par une sorte de cordon ombilical. Cependant, si l’Ukraine évolue vers l’Ouest – et c’est le cas aujourd’hui –, la Russie suivra. Une Ukraine européanisée donnera envie à ses voisins russes de vivre mieux, et Poutine ne pourra pas résister longtemps.
Qu’en est-il du rôle de l’Allemagne en Europe centrale ? Après un relatif apaisement dans les années 1990 avec la création de la Fondation de la réconciliation polono-allemande en 1991, la politique migratoire d’Angela Merkel – très impopulaire en Europe centrale – peut-elle altérer cette entente précaire ? J’espère que non. La réconciliation polono-germanique a vu le jour grâce à la génération qui était très jeune à l’époque hitlérienne. Ce sont les hommes politiques allemands de cette génération qui ont accueilli et même introduit les pays d’Europe centrale dans l’Union européenne – la France n’en voulait pas – avec, sans doute, une volonté de racheter les fautes du passé. Les Polonais aussi ont fait du chemin. La lettre des évêques polonais adressée aux évêques allemands de 1965, qui a fait scandale à l’époque parce qu’elle accordait le pardon aux Allemands et demandait pardon pour les expulsions d’Allemands, a fini par influencer positivement la société polonaise. Les conséquences psychologiques ont été énormes et ont créé une ouverture, sinon un réel rapprochement. Est-ce que cette entente s’épuisera ? Kaczyński, en tout cas, joue à attiser le sentiment antiallemand.
La sortie des pays d’Europe centrale de l’Union européenne est-elle une éventualité ? Certainement pas, à moins que l’Union européenne se disloque. Les Polonais, les Hongrois ou les Tchèques font partie des peuples les plus europhiles. Ce qui choque, en Europe centrale, c’est la libéralisation des mœurs en Occident – le mariage pour tous, les mouvements homosexuels. Dans l’esprit des gens il s’agit de procédures démocratiques dévoyées, d’une déchéance morale de l’Europe.
Justement, y aurait-il des réminiscences du messianisme romantique, une aspiration à « sauver » les peuples de l’Europe, dans la politique conservatrice de Kaczyński et d’Orbán ? Tout le christianisme est une sorte de messianisme et celui-ci n’est pas complètement mort, comme en témoigne la renaissance de quelques revues messianiques en Pologne, pas forcément affiliées à Kaczyński mais idéologiquement proches de lui. À titre anecdotique, j’évoquerai un fait qui date de la fin du xixe siècle quand une séance médiumnique a eu lieu, faisant apparaître l’esprit du grand poète national polonais Adam Mickiewicz. Celui-ci a fait des prophéties, prédisant entre autres les deux guerres mondiales et l’élection d’un pape polonais. Si on lit bien cette prophétie, on comprend qu’implicitement y est aussi annoncée une alliance entre la Pologne, la Hongrie et la Roumanie. On dirait qu’un inconscient collectif travaille dans le sens d’une réunion… Si cette prophétie a été oubliée depuis longtemps en Pologne, reste qu’encore une fois il s’agissait de la vision d’une Europe centrale allant de la mer Baltique à la mer Noire.[/access]
La place de la République, le 16 avril 2016, lors de la venue de Yanis Varoufakis (Photo : SIPA.00751649_000008)
La place de la République, le 16 avril 2016, lors de la venue de Yanis Varoufakis (Photo : SIPA.00751649_000008)
Grâce à un texte, Eric Senabre est passé de l’anonymat à la gloire, de l’obscurité à la lumière. Sa tribune publiée dans Libération, intitulée « Et si on fichait la paix aux bobos ? », contient en effet des phrases qui ne peuvent passer inaperçues comme : « Les bobos vous emmerdent. » Un cri du cœur destiné à redonner une fierté perdue à tous les bobos humiliés, vilipendés, caricaturés et salis par la droite la plus réactionnaire et la plus méprisante qui soit.
Eric Senabre est auteur jeunesse. Il a aussi une identité revendiquée et assumée : il est bobo. Et il a un lieu de prédilection : la place de la République où il se tient debout la nuit. S’ensuit une description assez juste sociologiquement du bobo. Il est musicien, illustrateur, graphiste, artiste, intermittent du spectacle. Il mange bio, aime le commerce équitable, vomit les grandes surfaces et se définit comme écologiste. « Et alors ? » s’exclame Eric Senabre renvoyant les réac et les fachos au mépris que leurs railleries méritent.
Nous avons là le portrait d’un animal sympathique, doux et pacifique, qui n’aurait pour seul ennemi que les semences OGM Monsanto. Pourtant, il suffit de gratter un peu cette douce et soyeuse fourrure pour s’apercevoir que le bobo n’est pas sans rapport avec le beauf de Cabu. Avec une petite variante : bobo, con et fier de l’être. Se contenterait-il de jouer de la guitare et de boire du lait d’amandes issues de l’agriculture biologique qu’on trouverait le bobo inoffensif, gentil et même décoratif. Tel n’est pas le cas. Car le doux bobo a des vraies passions et des vraies colères qui le mettent d’humeur guerrière.
En effet, il n’aime pas, mais pas du tout, l’Occident et tout ce qui le symbolise à ses yeux : les banques, la bourse, les riches, les filles dénudées offertes par la pub et les esclaves volontaires de la pernicieuse société de consommation. Il a ça en commun – la sauvagerie sanguinaire en moins – avec la secte Boko Haram. Même si cela fait débat, les mots « Boko Haram » pourraient signifier : « Livres (comprendre Occident) interdits ». Il y a donc nombre de bobo… haram !
Mais que serait la haine si elle n’était pas équilibrée par de l’amour ? Le bobo aime donc. Il aime les filles arabes que l’Etat oppressif veut empêcher de porter le voile. Il aime les oliviers palestiniens que les bulldozers sionistes arrachent. Il aime les peuples arabes, tellement proches de la terre et de la nature. Le bobo-halal se porte lui aussi très bien.
Il est chez lui place de la République. Là-bas le drapeau tricolore, rouge du sang des colonisés, n’a pas droit de séjour. Le drapeau palestinien si. Il paraît que les goûts et couleurs ne se discutent pas. Le bobo a choisi les siens. Et fort de cette belle identité, il nous emmerde, si l’on en croît la profession de foi de M. Senabre.
Car, écrit-il audacieusement, il vaut mieux être traité de bobo que de « gros connard ». Et là se fait jour chez nous une douloureuse interrogation : pourquoi oppose-t-il ces deux entités le bobo et le connard ? A l’évidence (allez donc vérifier place de la République), elles sont parfaitement cumulables.
On pourrait croire la population de la petite colonie britannique située à la pointe sud de la péninsule ibérique résolument attachée à l’Union européenne. Ce petit paradis – pas uniquement fiscal – tire une partie de ses revenus des échanges avec l’Espagne et les liens tant familiaux que personnels sont très nombreux avec ce pays. Mais, depuis le début de la campagne entre les in et les out, c’est-à-dire entre les partisans et les adversaires du maintien du Royaume-Uni dans l’UE, les choses ne sont pas si simples. On retrouve dans ce confetti d’empire la division assez nette entre peuple et élites.
Au cœur de la cité-État, les in ont dû se résoudre à ouvrir une permanence de campagne. Fabian Picardo, le Chief minister du gouvernement de Sa Gracieuse Majesté, et ses deux principaux opposants ont cru bon de l’inaugurer ensemble – pour le bien, pensent-ils, du Royaume-Uni et de ses derniers dominions. À travers la documentation remise au chaland qui entre dans le local l’argumentaire déployé ne fait pas dans la nuance : un Brexit nuirait aux capacités d’exportations du territoire britannique en compliquant le recrutement de travailleurs au sein du vastehinterland espagnol.
On parle donc gros sous aux électeurs. A cet égard, les représentants du secteur financier, regroupés au sein d’un Gibraltar Finance Center Council (GFCG) sont de ceux qui ont le plus à perdre. L’un d’entre eux nous confie que l’éclatement du cadre juridique européen risque de coûter cher et de détourner de nombreux clients potentiels du Rocher.
Dans une lettre adressée au 10 Downing street, le gouvernement local presse le gouvernement britannique de négocier un statut spécial d’association entre Gibraltar et l’Union européenne en cas de Brexit. Le document rappelle l’importance de garantir l’accès au marché unique aux secteurs des services financiers, des assurances et des jeux d’argent en ligne européens.
La colonie britannique pourrait aussi voir remis en cause le bénéfice du régime fiscal commun applicable aux sociétés mères et filiales d’États membres différents auquel leur donne droit une directive européenne de 2003. La presse londonienne s’est ainsi inquiétée des pertes financières imputables à un éventuel Brexit – sans toutefois les chiffrer précisément.
L’argument massue utilisé contre les partisans du out fait entrevoir derrière le Brexit la radicalisation du vieux conflit séculaire avec l’Espagne. La souveraineté britannique sur le Rocher est depuis toujours contestée par Madrid. José María Margallo, le ministre espagnol des Affaires étrangères, s’est récemment empressé de le rappeler, dans un entretien à El País. Certains, même, n’hésitent pas à évoquer le spectre d’une nouvelle fermeture de la frontière terrestre avec l’Espagne – comme cela avait été le cas entre 1969 et 1982. L’Espagne pourrait aussi bloquer toute négociation d’un statut particulier, Gibraltar n’étant pas reconnu par les partenaires européens du Royaume-Uni comme un État séparé.
Le Gibraltarien de la rue, lui, reste de marbre, face aux arguments économiques – quand bien même les emplois d’un grand nombre des 23 000 électeurs du Dominion dépendent de ces derniers – ou aux menaces les plus outrancières. On ne dispose, certes, d’aucun sondage d’opinion. Mais un rapide micro-trottoir nous indique que les out sont tout aussi sensibles à la défense de l’argument de la souveraineté de la « mère-patrie » que les autres eurosceptiques britanniques.
De manière très significative, la Gibraltar Federation of Small Business, qui parle habituellement au nom des petits entrepreneurs, se refuse à choisir entre les in et les out. Seule sa présidente, à titre personnel seulement, s’est engagée dans le camp du in.
Comme tout bon politicien, le Chief minister sent déjà le vent du boulet. Il ne néglige donc, en parallèle à sa campagne pour le in, aucune voix susceptible de garantir une coexistence harmonieuse avec l’Espagne en cas de sortie de l’UE.
Mi-avril, Fabian Picardo a, du reste, été reçu avec tous les honneurs par José María González, le nouveau député-maire Podemosde Cadix. Tous deux de gauche, ils se sont probablement trouvé quelques affinités… malgré tout ce qui peut séparer un ancien Indigné du Premier ministre d’un paradis fiscal… Emploi, éducation, coopération culturelle, dans le but affiché d’améliorer « la vie quotidienne des citoyens » étaient donc au programme de la visite, selon les exigences d’un « populisme de gauche » exempt de toute considération nationale susceptible de fâcher l’un ou l’autre parti. À quelques encablures de Trafalgar, un rejeton d’Albion semble nous signifier le grand retour du politique.
Jeune musulmane américaine. Sipa. Numéro de reportage : AP20480916_000022.
Jeune musulmane américaine. Sipa. Numéro de reportage : AP20480916_000022.
Au cri de « démystifions le tissu », on nous propose d’en rajouter. « Il y a autant de voiles que de femmes. C’est la personne qui le porte qui donne une signification à son vêtement, et elle est la seule légitime à le faire » expliquent avec pédagogie les organisateurs du « Hijab day ». Le mot est lâché : le voile serait un accessoire de mode mettant en valeur l’individu, soumis à nos caprices et non l’inverse, mariage étrange entre un signe de domination et la demande d’autonomie individuelle. « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà ! » disait Pascal. Un chiffon peut désormais oppresser les femmes en Afghanistan et libérer les Françaises.
Cette inadéquation entre le sens que l’on donne à certaines pratiques religieuses en France et celui qu’elles revêtent ailleurs n’est pas sans questionner. L’amalgamite étant devenue la nouvelle maladie, on ne sait plus à quel interprète légitime se vouer. A force de répéter que rien, absolument rien ne rapproche Kouachi, Abaaoud, Adbeslam et compères de nos compatriotes musulmans « modérés et républicains », au nom du nouveau mantra « l’islam est une religion de paix et d’amour » répété par les imams autorisés autant que par des athées revendiqués, on en vient à décréter que n’est musulman que ce qui est « paix et amour ». Dans cette acception, le voile ne peut que valoriser l’individu, libérer la femme, tant et si bien que l’on se demande s’il a encore quelque chose en commun avec la religion dont il se réclame.
Il est difficile d’avoir un débat sensé sur une religion qui ne permet à personne d’avoir le dernier mot. Entre NotInMyName et JeSuisKouachi, y a-t-il un seulement un fond commun substantiel ? Tous, nous aimerions penser qu’il n’y a qu’un hasard fortuit entre ce dont se revendiquent l’Etat islamique et Malek Chebel, mais il n’aura échappé à personne que ces derniers prêchent malgré tout pour la même paroisse. Nos cerveaux, si habitués aux anciennes catégories du monde catholique, semblent avoir oublié ce qu’est une « religion du Livre » : une religion pour laquelle il n’existe aucune autorité interprétative compétente. Sous ce rapport, le fond dogmatique de l’islam est on ne peut plus minimal : comparez seulement le Credo de Nicée-Constantinople à la Chahada (profession de foi)… en terme de Vérité de foi unifiant le corps des croyants, il faut admettre que c’est assez pauvre.
Tout comme le protestantisme, l’islam est intrinsèquement divisé, pour le meilleur et pour le pire. Et il semble aussi peu pertinent de rapprocher ma tranquille voisine fêtant l’Aid d’un imam pensant que la musique transforme en cochon (sic), que d’imaginer que le calvinisme et l’évangélisme ont la même compréhension théologique de l’Evangile.
Puisqu’il n’existe aucune hiérarchie compétente, on voit mal comment une interprétation du Coran pourrait faire jurisprudence de façon unifiée au sein du monde musulman. Voilà où nous a mené l’anti-dogmatisme ! Le petit foulard fuchsia agrémenté d’un maquillage soigné et assorti aux chaussures très in de ma camarade sciences-piste ne serait ni plus ni moins halal que le voile intégral qu’exhibe la jeune convertie à l’islam. Le « pas d’amalgame » devrait alors fonctionner dans les deux sens. Le reste relèvera sans doute d’un rapport de force politique.
Mais il y a davantage à dire sur le sens du voile que reflète le « Hijab day » ; il révèle dans le même temps la forme « protestante » de l’islam, et qu’une interprétation sans doute inédite de la foi musulmane se fait jour en France. Le musulman modéré, celui qui crie au « pas d’amalgame » et qui fait des campagnes Twitter pour montrer combien l’islam est compatible avec la modernité et la République, est sans doute plus républicain que nous tous : il effectue un tri dans sa religion, fondement de son rapport au monde, à partir de valeurs qui lui sont a priori extérieures – du moins culturellement. L’islam étant une religion d’interprétation d’un texte écrit il y a plusieurs siècles, sans tradition, sans clergé unifié, il y a fort à parier que ce type d’attitude – j’en pioche, j’en laisse, je suis moderne avant tout – entérine un nouveau courant.
S’il est aussi ridicule de penser que l’on puisse « démystifier » le voile d’une musulmane comme celui d’une religieuse, dans ce nouveau discours pour rendre le voile « attractif » et plus seulement « obligatoire », un changement normatif s’opère. Sans disparaître pour autant, le religieux se transforme par l’intégration de nouvelles normes. Lorsqu’une participante du « Hijab day » confie au Point se sentir « plus libre » depuis qu’elle porte le voile, n’intègre-t-elle pas des normes individuelles occidentales, modernes, et ce faisant, ne transforme-t-elle effectivement pas le sens de son voile ? En affirmant que c’est « la personne qui le porte qui donne une signification à son voile », des musulmanes offrent un discours résolument relativiste et sûrement assez éloigné de l’interprétation majoritaire du texte. Elles entérinent le principe ô combien moderne de la séparation entre le signe et son sens. Comme religion du Livre, la pratique de l’islam dépend de l’interprétation que les musulmans en font : si le voile devient subjectif, les libéraux et modernes de tous crins ne devraient-il pas s’en réjouir ? Que les laïcards grincent des dents, un 1905 pour l’islam ne sera pas utile, la sécularisation commence par le tissu mais ne s’y arrêtera probablement pas.
Plutôt que la solidarité avec les voilées stigmatisées dans leur version très contemporaine de l’islam, je préfère la solidarité avec celles pour qui il a toujours aujourd’hui le sens d’antan. Mais cela ne m’empêche pas de remarquer qu’un islam de France advient, transformé au contact des valeurs de la seule culture qui semble valoir désormais : individu, apparence, consumérisme et libre disposition de soi. Me voilà rassurée.
Causeur : Le 14 février, lors d’un Conseil européen des ministres à Bruxelles, la ministre allemande de la Défense, Ursula von der Leyen, s’est emportée face aux journalistes : « Un continent de 500 millions d’habitants ne peut pas capituler devant 1,5 ou 2 millions de réfugiés ! » En réaction, le Premier ministre français, Manuel Valls, a rétorqué : « L’Europe ne peut pas accueillir plus de réfugiés. » Lequel des deux a raison ? Paul Scheffer[1. Paul Scheffer est professeur d’université, spécialiste de l’immigration et des études européennes et membre du parti travailliste néerlandais. Son dernier livre Immigrant Nations a été publié en 2011.] : La position française est la plus réaliste. Sans rien demander à personne, l’Allemagne a ouvert ses frontières – qui sont aussi les nôtres – en même temps qu’elle fermait les yeux. En revanche, après les derniers attentats, la France ferme ses frontières et ouvre les yeux. Mais plus le temps passe, plus les Allemands comprennent que l’esprit « on peut y arriver » de l’automne 2015 exprimait un excès de confiance. Il existe des limites à ce qu’une société peut intégrer, aussi la position française est-elle aujourd’hui majoritaire au sein de l’UE.
Mais si la Turquie, avec 70 millions d’habitants, accueille 2,5 ou 3 millions de réfugiés, ce qui représente 5 % de sa population, si le Liban et la Jordanie accueillent proportionnellement cinq à six fois plus de Syriens, pourquoi l’Europe, avec ses 500 millions d’habitants et son économie développée, se dit-elle saturée avec à peine 1,5 million d’immigrés ? La solution doit être un compromis entre Merkel et Orban : ni fermeture hermétique ni ouverture totale. Toute la question est : combien peut-on en accueillir ? Or, pour répondre à cette question, vos comparaisons sont fausses, et cela pour deux raisons. Primo, vos chiffres ne signifient pas grand-chose. En réalité, il ne s’agit pas de 500 millions d’Européens car seule une poignée d’États intéresse les immigrés et accepte de les recevoir. Certains États européens comme la Pologne s’y refusent et nous sommes obligés de respecter leur position car sans consensus démocratique au sein d’un pays, l’accueil est inenvisageable. Et puis, même au sein des pays d’accueil, seuls quelques centres urbains vont assumer l’intégration de l’écrasante majorité des immigrés. En réalité, ce sont moins de 150 millions d’Européens qui devraient concrètement intégrer des millions d’immigrés.
Secundo, on compare deux choses différentes : le niveau d’intégration que l’Europe – terre de l’État-providence – propose aux immigrés n’a rien à voir avec l’accueil que leur réservent le Liban, la Jordanie ou la Turquie. Puisqu’on donne beaucoup, on ne peut pas donner à beaucoup ! La Jordanie et le Liban leur proposent un présent, l’Europe leur propose un avenir.
D’accord, mais pour donner beaucoup à peu, ce qui revient à exclure beaucoup, il faut contrôler ses frontières. Absolument. Et si on érige des frontières à l’intérieur de l’Europe, c’est parce qu’on a abandonné nos frontières extérieures. Les frontières de la France sont en Grèce et en Italie ! Soit on prend en main nos frontières extérieures, soit on risque de voir Schengen s’écrouler et de revenir aux frontières nationales. Or, Schengen est un atout important pour l’Europe. Il faut donc assumer la souveraineté européenne, contrôler efficacement nos frontières et renvoyer tous ceux que nous ne pouvons pas intégrer correctement vers des pays comme la Turquie où leurs vies ne soient pas en danger.[access capability= »lire_inedits »]
Peut-on avoir des frontières ouvertes aux mouvements de marchandises et de capitaux, mais fermées aux personnes ? Bien sûr. Surtout, comme le préconisait Nicolas Sarkozy, il faut passer d’une immigration subie à une immigration choisie. Nous avons peur de l’immigration parce que nous la vivons depuis plusieurs décennies comme un phénomène incontrôlable. L’immigration est la quintessence d’un monde chaotique où personne ne contrôle rien. Or, entre les points de vue en présence – justifié par ailleurs –, il est impossible de trouver un consensus pour élaborer une politique migratoire raisonnable.
L’UE est-elle vraiment capable de reprendre ses frontières en main ? Oui. Notre frontière commune est plus courte que la somme des frontières intérieures (c’est-à-dire la situation avant Schengen). Et puis, il faut dire que nous ne l’avons jamais essayé : le budget de Frontex est tout simplement ridicule ! Notre incapacité actuelle à maîtriser nos frontières trouve ses causes dans une absence de volonté politique, un phénomène fortement lié à notre embarras moral. Depuis la Seconde Guerre mondiale et la guerre froide, « frontière » est devenu un gros mot en Europe. Nous confondons deux choses : les droits du citoyen, attachés par définition à un territoire, et les droits de l’homme qui ne connaissent pas de frontières. Face au dilemme moral que nous pose la crise des migrants, nous n’arrivons pas à trouver l’équilibre entre les droits de ceux qui sont à l’intérieur des frontières, les citoyens, et les droits de ceux qui sont à l’extérieur.
Or, l’Europe ne peut pas être une zone de libre-échange, de libre circulation et de droits civiques – ce qui est en soi une avancée civilisationnelle importante – sans se protéger de l’extérieur. C’est d’ailleurs le ressort profond de la montée du populisme : une demande populaire de protection et de sécurité. Et l’UE a lamentablement échoué sur ces thèmes. Il est urgent de répondre aux besoins légitimes des citoyens.
Jusqu’alors nous avons parlé d’une immigration abstraite, mais l’Europe fait face depuis un demi-siècle à une immigration particulière, celle des personnes issues des pays arabes et musulmans. Nos graves problèmes d’intégration des dernières générations immigrées ont-ils pour cause les différences culturelles ? La différence culturelle entre pays d’origine et pays d’accueil est sans doute un facteur majeur de l’équation. Aux États-Unis par exemple, l’intégration de l’immigration catholique – essentiellement irlandaise et italienne – a pris plusieurs décennies. Ces processus – immigration, accueil, intégration – sont toujours longs, difficiles et, au niveau individuel, souvent dramatiques. Cependant, malgré des succès notables – aux Pays-Bas, plusieurs enfants de l’immigration marocaine ont intégré l’élite politique et économique –, comment ignorer ces études conduites en France, en Allemagne et aux Pays-Bas révélant que presque la moitié (44 %) des musulmans vivant dans ces pays sont des fondamentalistes ? Ces croyants très orthodoxes pensent qu’il n’existe qu’une seule bonne interprétation du Coran et qu’un bon musulman devrait retrouver l’esprit de l’islam des origines. C’est une pensée difficilement compatible avec les fondamentaux d’une société européenne. Même si les comportements diffèrent d’une communauté à l’autre – les crimes d’honneur sont plus rares chez les Néerlandais d’origine marocaine que chez leurs concitoyens d’origine turque –, ces enfants d’immigrés musulmans de deuxième et troisième générations partagent des vues traditionalistes – sur les relations hommes/femmes ou parents/enfants, les tendances claniques, etc.
Cette rigidité à l’intérieur du groupe va de pair avec la fermeture par rapport à l’extérieur. En effet, on observe de surcroît une intolérance croissante vis-à-vis d’autres groupes et notamment des Juifs : aujourd’hui la communauté juive d’Amsterdam est obligée de se protéger de la violence des jeunes d’origine marocaine. Pour résumer, la majorité des citoyens des pays d’accueil croit que l’islam est incompatible avec la démocratie tandis que trop de musulmans européens pensent que la démocratie est une idée étrangère à l’islam.
Il y a une quinzaine d’années, vous tiriez déjà la sonnette d’alarme avec votre article « Le désastre multiculturel », publié dans le quotidien de référence hollandais NRC Handelsblad…
J’avais observé la situation à Amsterdam et à Rotterdam où, déjà à l’époque, 40 % de la population était composée d’immigrés, et j’avais compris que nous allions vers une ségrégation. J’entendais des échos de ce qui se disait dans les mosquées sur le maire juif d’Amsterdam (« un musulman ne devrait jamais obéir aux lois d’une ville dirigée par un Juif »). Je me suis intéressé aussi à la violence des jeunes, j’ai vu les enfants nés aux Pays-Bas décrocher de l’école. J’ai vu la montée des modèles fondés sur le retour aux origines de l’islam… Bref, une nouvelle question sociale émergeait, une question qu’on ne pouvait pas simplement réduire à l’exclusion et à la discrimination. Or, quand j’ai essayé d’en parler avec des gens comme l’ancien maire de Rotterdam, j’ai eu pour seule réponse : « De quoi parlez-vous ? Rotterdam est un modèle de vivre-ensemble pour l’Europe ! » Le maire n’a rien vu venir…
S’agissait-il de déni ou de véritable ignorance ? Lui et les autres vivaient tout simplement dans un autre monde que celui qu’ils célébraient dans leurs discours, aussi étaient-ils incapables de comprendre ce qui se passait sous leur nez. Mettant les critiques sur le compte de préjugés xénophobes, ils estimaient que leur rôle d’élite était d’éclairer les masses ignorantes et racistes. Ce n’est qu’au moment où les classes moyennes se sont heurtées directement au problème – dans les écoles de leurs enfants par exemple – que les gens ont commencé à changer de discours. Ce qu’ils qualifiaient de modèle de vivre-ensemble et de multiculturalisme heureux cachait des stratégies d’évitement. Puis le moment des conflits est arrivé car on ne peut pas vivre indéfiniment dans une situation de ségrégation.
Quelles ont été les réactions à la publication de votre article ? Le texte a été publié le 29 janvier 2000, et a suscité énormément de réactions –, le parlement lui a même consacré un débat mais sans vote ni décision. Mais ce qui est intéressant est le processus de récupération politique. En Belgique par exemple, les premiers à s’être emparés du sujet ont été les gens de la droite nationaliste flamande, le Vlaams Blok de Dewinter, puis les chrétiens-démocrates, les sociaux-démocrates et les Verts. Aux Pays-Bas aussi, en l’espace de trois ans, la critique de la politique d’intégration et du modèle multiculturel est passée de la droite radicale à la gauche pour une raison simple : il n’était plus possible de nier la réalité.
Ce qui se passe en France prouve que c’est toujours possible. Aux Pays-Bas, le début des années 2000 a aussi été marqué par la violence… Oui. Pim Fortuyn a été assassiné en 2002 par un militant écologiste qui voulait l’empêcher d’« exploiter les musulmans comme boucs émissaires ». Ensuite il y a eu l’affaire Ayaan Hirsi Ali, qui a rompu en 2002 avec le parti travailliste pour rejoindre les libéraux et travailler aux côtés de Theo Van Gogh, assassiné en 2004 par un islamiste néerlandais d’origine marocaine. Cela a été une période traumatique pour une société qui se croyait pacifique mais se voyait obligée de se poser des questions vieilles de quelques siècles et auxquelles elle pensait avoir apporté des réponses définitives : qu’est-ce que la liberté religieuse ? Quelles limites poser à la liberté d’expression ? Quelles normes doivent gérer la vie en société ? Ce débat fait toujours rage.
Que peut-on faire pour que le camp des libertés emporte ce débat ? Commençons par insister sur la responsabilité. On me dit qu’à peine 1 % des musulmans sont vraiment radicalisés. Cela fait beaucoup en chiffre absolu et même si les 99 % autres ne sont pas coupables, ils peinent à prendre leurs responsabilités. Il m’arrive assez souvent de visiter des mosquées, et beaucoup de musulmans me disent qu’ils souhaitent agir mais font valoir que la radicalisation ne se passe pas dans les mosquées et ils n’ont pas de contrôle sur les jeunes qui sont les principaux concernés. Je comprends leur sentiment d’impuissance mais en même temps ils en savent souvent beaucoup plus qu’ils ne veulent bien l’admettre sur ce qui se passe au sein de leur communauté ! Les musulmans devraient dénoncer les individus suspects à la police et coopérer avec les services de sécurité.
D’accord, mais au-delà des slogans, n’est-il pas dangereux d’opérer un amalgame entre les activistes et la majorité silencieuse ? Même s’il ne faut pas confondre orthodoxie religieuse, conservatisme et violence terroriste, des passerelles existent des uns aux autres. Le rejet de l’Autre, notamment du Juif, est fréquent dans des milieux musulmans éloignés du djihadisme violent : ce n’est pas par hasard que des juifs ont été ciblés à Toulouse, Bruxelles, Paris et Copenhague. Il faut combattre la vision du monde qui soutient le vivier dans lequel les terroristes peuvent évoluer, se cacher et recruter. Et ça, seuls les musulmans peuvent le faire.
Pour nouer une grande alliance entre la société d’accueil et la majorité des musulmans, faut-il consentir à des accommodements raisonnables ? Il faut exiger des musulmans qu’ils soient responsables et qu’ils acceptent les principes fondamentaux tels que la liberté de quitter sa religion, mais aussi, en contrepartie, reconnaître l’existence d’une nouvelle communauté religieuse en Europe. Dans une société ouverte, si on peut séparer l’État de l’Église, on ne peut séparer la société de la religion. La religion peut participer à la vie publique et il existe d’ailleurs des partis chrétiens-démocrates partout en Europe. Pourquoi se priverait-on d’hommes profondément religieux comme Martin Luther King ou Gandhi ? La religion n’est pas une affaire privée ! Mais attention, il faut rester vigilant. Dans mes débats avec des jeunes musulmans, j’entends souvent : « Nous sommes en colère car nous sommes victimes de discriminations. Nous ne sommes pas traités à égalité. » Je leur réplique : « D’accord, c’est un bon argument. Êtes-vous prêts à traiter sur un pied d’égalité les femmes de votre communauté ? Les non-croyants ? Les homosexuels ? Si la réponse est négative, vous comprenez que votre demande de traitement équitable ne tient pas… » Il faut être juste et exigeant.
Et nous ne sommes ni l’un ni l’autre… Exactement ! Écoutant le discours du président Hollande devant le Congrès après les attentats du 13 novembre, j’ai été choqué : il n’a pas adressé un seul mot aux communautés musulmanes ! Le mot islam n’a pas été mentionné ou à peine. Comment a-t-il pu ignorer à ce point l’état d’esprit des gens, y compris au sein même des communautés musulmanes qui ne souhaitent que vivre librement en tant que citoyens français ! Selon les sondages, 60-70 % des Français pensent que l’islam est incompatible avec la République, et le président ne dit pas un mot sur l’islam quelques jours à peine après des attentats perpétrés au nom de l’islam. Hallucinant !
Sinon par le manque de courage, comment expliquez-vous cette omission ? Par un mélange de gêne, d’embarras, de culpabilité postcoloniale, et de peur de stigmatiser. Sauf que le non-dit se paie. Le volet répressif de son discours, que représente l’inscription de la déchéance de citoyenneté dans la Constitution, est une surréaction expliquée par le non-dit. Au lieu de parler juste, il a frappé très fort mais à côté de la cible. C’est une grave erreur. Il ne faut pas sous-estimer la capacité de la société ouverte à résister à ses ennemis. Jean-François Revel a écrit Comment les démocraties finissent en 1983, six ans avant la chute du mur de Berlin. La leçon à retenir de la guerre froide, c’est que nous pouvons gagner contre ceux qui utilisent nos libertés pour nous en priver. À condition de rester fidèles à nos principes.[/access]
Le 29 avril 1975, des membres de l'équipage de l'USS Blue Ridge font basculer un hélicoptère dans la mer pour faire plus de place aux personnes évacuées de Saïgon (Photo : SIPA.AP21728262_000012)
Le 29 avril 1975, des membres de l'équipage de l'USS Blue Ridge font basculer un hélicoptère dans la mer pour faire plus de place aux personnes évacuées de Saïgon (Photo : SIPA.AP21728262_000012)
Tous les 30 avril, je revois cette séquence des chars de l’Armée populaire du Vietnam renversant les grilles du palais présidentiel de Saïgon. Mettant un terme à une guerre de libération de trente ans où un petit peuple d’Asie avait mis en échec la France d’abord, puis la première puissance du monde, et le point final à l’ère des empires occidentaux initiée au XIXe siècle. Au prix de sacrifices inouïs et d’un courage sans faille, le Vietnam, pays de vieille civilisation, venait enfin de reconquérir son indépendance. Cette guerre a hanté ma jeunesse, et chaque fois que je me repasse l’ouverture du film de Coppola et la chanson de Morrison, que je relis des pages du formidable Putain de mort !, je replonge, ému, dans l’ambiance de folie qui baignait cette époque.
Écoutons ce que disait Coppola en présentant son film : « Apocalypse Now n’est pas un film sur le Vietnam, c’est le Vietam. Et la façon dont nous avons réalisé Apocalypse Now ressemble à ce qu’étaient les Américains au Vietnam. Nous étions dans la jungle, nous étions trop nombreux, nous avions trop d’argent, trop de matériel et petit à petit, nous sommes devenus fous. »
Tous les jours pendant ces années-là, les journaux télévisés commençaient par un point sur cette guerre filmée, photographiée comme jamais ne l’avait été un conflit. Et nous recevions ces images en temps réel, le paroxysme étant atteint au moment de l’offensive du Têt en février 1968. Dans cette année terrible qui vit l’assassinat de Martin Luther King, celui de Robert Kennedy, les révoltes étudiantes en Occident, le mai français, l’intervention soviétique à Prague, le premier tour de la lune d’Apollo 10, le spectacle de ces divisions blindées nord-vietnamiennes sortant soudain de la jungle à 10 km des grandes villes fut le plus grand choc.
Et il y eut la fin, l’effondrement et le spectacle de la panique et de la débandade qui saisit Saïgon, le ballet des hélicoptères, le pont des porte-avions d’où on les jetait à la mer pour faire de la place. Le symbole de cette terrible défaite fut l’image de l’ambassadeur américain montant dans un de ces hélicoptères son drapeau plié à la main. Je garde aussi de ce moment un souvenir personnel, celui de mon père rentré d’Indochine après la défaite française et plein de respect pour les Nord-Vietnamiens qu’il comparait aux Prussiens et pour Giap leur chef. Et anticommuniste ou pas, l’humiliation américaine, relativisant la défaite française, ne lui provoquait pas un chagrin fou. Lors de leur offensive du début 1975, les dirigeants nord-vietnamiens prévoyaient une victoire pour l’année suivante. Lorsqu’il apprit la prise de Buôn Ma Thuột par l’APV en mars, il me dit simplement : « C’est fini ».
Bizarrement, ce traumatisme est aujourd’hui enfoui, les pages sont tournées, et cette histoire n’intéresse plus grand monde. Je l’ai ressenti l’année dernière au moment du 40e anniversaire. J’étais alors en Chine, et j’ai pu constater que ce que nous avions vécu comme un événement majeur avait disparu des mémoires. Les États-Unis, aussi, ont tourné la page et, dès le début des années 80 avec Ronald Reagan, retrouvé leur confiance. Et ce n’était pas l’effondrement de l’URSS quelques années plus tard qui allaient l’entamer. Des vétérans qui avaient défilé contre la guerre du Vietnam et jeté leurs médailles ont pu, comme John Kerry, devenir vice-président ou secrétaire d’État. Le Vietnam, appliquant la stratégie de Deng Xiaoping, a pris son virage économique et entretient les meilleures relations avec les États-Unis, probablement aussi à cause de leur méfiance commune vis-à-vis de la Chine. On ne rencontre pas le ressentiment aigre qui hante souvent les relations de la France avec ses anciennes colonies. De la même façon, le Vietnam qui a pourtant payé le prix fort pour sa libération et subi une colonisation particulièrement dure n’éprouve pas le besoin de se poser en permanence en victime, et il ne viendrait pas à l’idée de ses ressortissants en France, pourtant assez nombreux, de se prétendre victime d’un racisme colonial. Une des raisons de cette résilience trouve probablement son origine dans le fait que le Vietnam est un pays de vieille civilisation et qu’il perçoit la tragédie dont il vient de sortir comme une péripétie d’une longue Histoire.
Ce qui me revient au moment de ce 41e anniversaire me renvoie, et cela va paraître bizarre aux gesticulations qui entourent le mouvement Nuit debout. J’ai déjà dit que ma sympathie initiale s’était transformée en lourd scepticisme face à l’absence totale des couches populaires et à la dimension « new age obscurantiste » que véhicule un certain nombre de charlatans. Les tentatives caricaturales tendant à réactiver le mot d’ordre imbécile CRS=SS, les pleurnicheries permanentes de warriors en peau de lapin me rappellent furieusement Mai 68. Et puis, je me souviens de tous ces révolutionnaires purs et durs, trotskistes, maoïstes, anarchistes qui passaient leur temps à donner des leçons à la classe ouvrière et à cracher sur le PCF. Eh bien, tous ceux-là, à l’exception de l’unique Alain Krivine se sont reniés et ont changé de camp. Pour peupler les conseils d’administration, les cabinets ministériels, et les comités de rédaction des chiens de garde.
La première manifestation de cette trahison, le Vietnam en fut victime. Comme me l’avait dit un vieil ami vietnamien qui avait tout vécu : « Nous n’imaginions pas qu’il serait à ce point plus difficile de construire la paix que de faire la guerre ». Voilà un pays qui avait eu à déplorer près de 2 millions de morts, reçu sur son territoire plus de bombes que tous les théâtres de la deuxième guerre mondiale réunis, vu ses campagnes ravagées par le napalm et l’agent orange, déchiré par ce qui fut aussi une guerre civile, devant se reconstruire dans un environnement hostile et soumis à un embargo sévère. Cela ne dissuada pas nos révolutionnaires de salon reconvertis de lui tirer dans le dos. On assista au moment de la tragédie des boat-people à un déferlement de propagande qui culmina avec la sinistre pantalonnade de Glucksmann et ses compères maoïstes accompagnant deux vieillards se réconcilier sur le perron de l’Élysée. Sartre qui fut de toutes les imbécillités gauchistes d’après mai, et le pauvre Raymond Aron qui n’en pouvait mais, seul à être de bonne foi dans cette équipée. Ceux qui avaient applaudi la révolution culturelle étaient d’une discrétion de violettes sur l’abomination « Khmers rouges », ne leur mégotant pas leur soutien même après que le Vietnam en eu débarrassé le Cambodge, et se sont avec beaucoup d’aisance reconvertis dans le service des puissants.
Je ne sais pas ce qu’il en sera des thuriféraires de Nuit debout, mais va savoir pourquoi, sur ce point-là aussi, je suis méfiant.