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Divorce à l’allemande

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Conférence de presse commune d'Angela Merkel et François Hollande à l'Elysée, le 4 mars 2016.

Le Monde, que l’on ne peut soupçonner d’europhobie ni même d’euroscepticisme, sonne le tocsin à toute volée dans son édition du 16 mars 2016 sous le titre : « La nuit où Angela Merkel a perdu l’Europe ». Il analyse l’affaire survenue à Bruxelles dans la nuit du 6 au 7 mars. Un événement inouï au regard des usages en vigueur au sein de l’Union européenne s’est produit au cours de cette nuit-là. Alors que le Conseil européen était réuni pour discuter des solutions à apporter à la crise migratoire, Merkel se rend, en compagnie du Premier ministre néerlandais Mark Rutte – dont le pays assure la présidence tournante du Conseil –, à l’ambassade de Turquie en Belgique pour dîner avec le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu.

Les partenaires européens avaient bien été informés de ce dîner, mais il n’était pas prévu que ces agapes diplomatiques se transforment en une longue séance de négociations, aboutissant, à 3 h 30 du matin, à un texte fondé sur les propositions turques, amendées à la marge par le couple germano-néerlandais, ni que les 27 non-participants au dîner seraient invités à adopter ce texte lors du prochain rendez-vous du Conseil, fixé dix jours plus tard. Cet accord est une prime au chantage d’Ankara – « Donnez-nous ce que nous voulons, ou on vous envoie des centaines de milliers de Syriens » – même s’il a été amendé de manière cosmétique par les 28, pour tenter de sauver la face de ceux qui se sont fait rouler dans la farine par le trio Merkel, Rutte, Davutoglu, c’est-à-dire la quasi-totalité des pays de l’UE, à l’exception de la Grèce, où sont actuellement bloqués les migrants.

Le système dit « un Syrien contre un Syrien » stipule que pour un migrant refoulé de Grèce vers la Turquie, un autre migrant demeuré sur le territoire turc sera admis dans un pays de l’UE, selon une clé de répartition fixée par Bruxelles. En échange, Ankara obtient des avantages sans contrepartie : financement par l’UE à hauteur de 6 milliards d’euros au cours des quatre prochaines années des camps de réfugiés syriens en Turquie, suppression de l’obligation de visas pour les Turcs voyageant en Europe pour moins de 90 jours, reprise et accélération des négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE, discrétion des institutions européennes sur les atteintes aux principes démocratiques par le régime autoritaire d’Erdogan, de plus en plus nombreuses et violentes. Pas très glorieux, tout ça…

Mais la principale nouveauté de cet épisode, c’est que la France, au même titre que, mettons, le Luxembourg ou la Slovénie, n’a pas été associée, même pour la forme, à la phase « chaude » des négociations avec Ankara, mais informée a posteriori du résultat des tête-à-tête de Merkel, ou de son chargé de mission pour les affaires de migrants Peter Altmaier, avec les autorités turques. Paris est invité, comme les autres, à participer sans rechigner à la réparation des dégâts produits par la décision unilatérale d’Angela Merkel de faire fi des traités européens pour ouvrir toutes grandes les portes de son pays aux réfugiés syriens, provoquant ainsi la plus grande vague migratoire de l’après-guerre.[access capability= »lire_inedits »]

Dans cette affaire, la France a délibérément été humiliée par Berlin, qui n’a même pas pris la précaution d’associer formellement Paris à ses démarches, comme cela avait encore été le cas au moment de la crise ukrainienne. Quand un haut diplomate français en est réduit à photographier avec son téléphone portable le texte concocté le 7 mars au petit matin à l’ambassade de Turquie pour le transmettre à l’Élysée, on mesure l’état de délabrement d’une relation qui n’a jamais été, certes, sans nuages ni orages, mais où le respect du partenaire, au moins dans les formes, fondait la confiance mutuelle. Dans le reste de l’Europe, c’est chacun pour soi, et on va en ordre dispersé mendier à madame Angela des aménagements à la règle fixée par elle.

Angela Merkel restera donc, pour l’Histoire, la chancelière qui aura planté les derniers clous du cercueil de cette relation privilégiée, amorcée sous la IVe République, et solennellement formalisée en 1961 par le traité de l’Élysée, signé par Charles de Gaulle et Konrad Adenauer. Les historiens du futur, de part et d’autre du Rhin, pourront alors discuter à l’envi des responsabilités respectives de Paris et de Berlin dans ce naufrage, mais devraient s’entendre sur le fait que la chancelière a été l’élément moteur de ce processus, alors que les dirigeants français, Sarkozy hier et Hollande aujourd’hui, le subissaient sans pouvoir le maîtriser, encore moins l’inverser.

Les « grandes » crises européennes récentes, celle de l’euro, puis celle des migrants, ont servi de révélateur des dysfonctionnements de ce couple mythique, que les connaisseurs du dossier avaient déjà constatés au cours de la dernière décennie sur des sujets moins publics, comme celui de la coopération dans le domaine de l’industrie de défense, de l’agriculture et de l’agroalimentaire. Toutes les décisions prises par les gouvernements d’Angela Merkel l’ont été en fonction du seul intérêt allemand, et accessoirement de son avenir politique personnel[1. Contrairement à ce qui a été écrit après les élections régionales allemandes du 13 mars, Angela Merkel n’est pas affaiblie par la montée de l’extrême droite. Elle est confortée dans son positionnement au centre de l’échiquier politique allemand.], et au détriment des intérêts de son partenaire français. C’est ce que constate un observateur extérieur à ce couple, l’historien néerlandais Luuk Van Middelaar, qui fut, de 2010 à 2014, la « plume » de Herman Van Rompuy, président du Conseil européen : « Aujourd’hui, l’indéniable puissance allemande déstabilise le couple. Depuis un certain temps déjà, la France est la plus faible, du point de vue économique et démographique, mais elle a toujours su compenser cela par des ambitions et des initiatives politiques, notamment en politique étrangère […] d’où la formule : “La France utilise l’Europe pour cacher sa faiblesse, l’Allemagne comme couverture pour cacher sa force.” Mais cette symétrie asymétrique n’est plus crédible, pas même comme illusion d’optique. »[2. In Le Débat, no 187, novembre-décembre 2015]

Angela Merkel est assurée de se succéder à elle-même en 2017

La démolition systématique de l’édifice franco-allemand par Angela Merkel, avec la complicité active de ses partenaires sociaux-démocrates au sein du gouvernement de « grande coalition », trouve une illustration éclatante dans le torpillage de l’accord Debré-Schmidt. Cet accord, conclu en 1971 entre les deux ministres de la Défense de l’époque, Michel Debré et Helmut Schmidt, organise la coopération franco-allemande dans le domaine des industries d’armement, et règle notamment, dans son article II, la question des exportations d’armes vers les pays hors UE et OTAN. Il stipule qu’« aucun des deux gouvernements n’empêchera l’autre gouvernement d’exporter ou de laisser exporter dans des pays tiers des matériels d’armement issus de développement ou de production menés en coopération ». Pour chaque matériel, une partie des composants provient d’un pays, et une autre partie de l’autre. Sur ce point le deuxième alinéa de l’article 2 poursuit : « Chacun des deux gouvernements s’engage à délivrer sans retard et selon les procédures prévues par les lois nationales les autorisations d’exportation nécessaires pour la fourniture de ces composants au pays exportateur. » Des exceptions sont prévues, mais comme leur nom l’indique, elles doivent rester exceptionnelles : « Il ne pourra être fait usage qu’exceptionnellement de la possibilité de refuser l’autorisation d’exporter les composants d’un projet commun. » Pendant près de quarante ans, cet accord a été respecté par les deux parties, dans sa lettre comme dans son esprit, pour le plus grand bénéfice de ce secteur de l’économie dans les deux pays. Or, depuis la constitution du gouvernement de « grande coalition » CDU-SPD, le ministre social-démocrate de l’Économie et vice-chancelier Sigmar Gabriel, hostile aux ventes d’armes vers des pays situés dans des zones de conflits, comme le Moyen-Orient, bloque systématiquement des contrats d’exportation d’armes conçues et fabriquées en France avec des composants allemands vers des pays comme l’Arabie saoudite et le Qatar, avec la bénédiction d’Angela Merkel. Gabriel a même tenté de s’opposer à la fusion de l’entreprise allemande KMW avec le français Nexter, souhaitée par les deux industriels pour optimiser leur production sur un marché à l’exportation de plus en plus concurrentiel. Cette fusion s’est tout de même réalisée en 2015, mais avec une clause suspendant pendant cinq ans les accords Debré-Schmidt, dont le renouvellement fait l’objet, actuellement d’âpres négociations entre Emmanuel Macron et Sigmar Gabriel, en toute bonne camaraderie sociale-démocrate, comme de bien entendu. Durant la période transitoire, seules s’appliquent les règles nationales en matière d’exportation d’armes. En revanche, Angela Merkel a réussi à faire échouer le projet de fusion des départements militaires d’EADS (Airbus et Arianespace) avec le britannique BAE, craignant que la partie allemande soit minorisée dans le nouvel ensemble. La création d’un géant européen de l’aéronautique militaire, seule manière de concurrencer efficacement les États-Unis et la Russie sur le marché international, a ainsi été renvoyée aux calendes grecques. Helmut Schmidt vient de mourir, on peut donc tranquillement brader son héritage…

De ces sabotages, l’Allemagne tire une plus-value morale à peu de frais : la part de l’armement dans ses exportations globales est minime par rapport à ce qu’elle représente dans le bilan du commerce extérieur de la France. Elle peut donc se prévaloir d’une moralité exemplaire de marchande de canons et autres joujoux létaux de haute technologie, ne vendant qu’à des clients triés sur le volet. Les quelques milliers d’emplois perdus en Allemagne par les refus d’exportation d’armement vers des pays « douteux » ne sont pas un drame dans un pays de quasi plein-emploi, où les salariés de l’armement trouveront aisément à se reconvertir dans le secteur civil. De plus, à moyen terme, snober les monarchies du Golfe peut générer des bénéfices autrement plus juteux dans les relations économiques avec leur ennemi juré, l’Iran, de retour dans le jeu international après la signature de l’accord nucléaire avec les Occidentaux. C’est plus ennuyeux, en revanche, pour une France qui a déjà dû encaisser les pertes, en chiffres d’affaires et en emplois, de la non-livraison des frégates à la Russie, et dont les choix politiques et stratégiques favorisent les régimes sunnites, au Machrek comme au Maghreb, gros consommateurs d’armes françaises.

Sans le proclamer officiellement, mais en inscrivant avec constance et détermination ce choix politique dans l’action quotidienne, Angela Merkel a fait une croix sur un demi-siècle de relation franco-allemande. Elle agit seule, en fonction des rapports de force qu’elle établit sur chacun des terrains d’affrontement qui surgit, avec la France si elle se plie à ses vues, sinon sans elle voire contre elle. Elle ne craint pas d’être isolée au sein de l’UE, comme elle l’a été sur la question des migrants, puisque faute d’union entre eux, les 28 sont contraints, bon gré mal gré, de la suivre. Merkel est assurée de se succéder à elle-même lors des élections législatives de l’automne 2017 : même si elle progresse de manière spectaculaire, faute de possibles alliances, la droite antimigrants et antieuropéenne de l’AfD ne sera pas en mesure d’empêcher l’actuelle coalition de se maintenir au pouvoir, alors que le SPD n’apparaît pas capable de lui disputer la prééminence au sein de cette dernière. Elle n’a donc aucune raison de faire le moindre cadeau à un président français dont elle est persuadée qu’il ne sera bientôt plus en poste.

On aurait tort de penser qu’il ne s’agit là que d’une crise passagère et que l’on assistera au retour des jours anciens du bonheur franco-allemand. Il faudrait, pour cela, que se rétablisse un rapport de force économique et politique moins défavorable à la France, ou qu’une crise d’exceptionnelle gravité vienne rappeler que le « hard power » – le seul domaine où la France devance l’Allemagne (dissuasion nucléaire et capacité de projections de forces à l’extérieur) – est au cœur de la puissance. La première hypothèse ne devrait pas se réaliser avant longtemps et on préférerait que la seconde ne survienne jamais… Penser la France, penser l’Europe dans ce nouveau contexte devrait être pour l’heure la tâche urgente pour tous ceux qui, dans notre pays, aspirent à exercer des responsabilités gouvernementales. Il n’en est rien : le bavardage moral (« Merkel a sauvé l’honneur de l’Europe ») et les invocations rituelles de projets faillis, comme celui d’une Europe fédérale, supplantent l’analyse politique sérieuse d’une situation aussi inédite que préoccupante. La mort du couple franco-allemand, c’est grave docteur ?[/access]

Ukraine: derrière la guerre des Eglises orthodoxes

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Des prêtres orthodoxes se tenant entre des manifestants et des policiers, en plein centre de Kiev, début 2014 (Photo : SIPA.AP21512702_000002)

En Ukraine, le nationalisme se porte bien, merci pour lui. Ce dimanche 24 avril, une journaliste russe a été expulsée du pays. Elle ne pourra pas y revenir pendant cinq ans. Mais on s’attaque aussi aux « hommes de Dieu ».  L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe s’est réunie vendredi 15 avril pour examiner un rapport sur la persécution de l’Eglise orthodoxe ukrainienne qui relève du Patriarcat de Moscou. Chapelles vandalisées, incendies volontaires, agressions physiques d’ecclésiastiques. Ces attaques sont révélatrices de la persistance d’un fort sentiment antirusse et également de l’histoire religieuse de l’Ukraine. Pour rappel, l’Ukraine, qui compte environ 25 millions d’orthodoxes, se divise en plusieurs Eglises de cette confession. L’Eglise orthodoxe du Patriarcat de Moscou constitue la principale d’entre elles. Elle est toujours sous l’autorité de la Russie même si elle a acquis un certain statut d’autonomie en 1990. La deuxième est l’Eglise orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Kiev qui est née en 1992 d’un schisme avec celle de Moscou. Elle n’est pas reconnue par le monde orthodoxe. La dernière est l’Eglise orthodoxe ukrainienne autocéphale, plutôt présente dans la partie occidentale de l’Ukraine. On trouve aussi une Église gréco-catholique.

En plus d’être rivales par « essence », ces Églises se retrouvent aujourd’hui au cœur des luttes géopolitiques qui agitent le pays. L’Eglise du Patriarcat de Kiev revendique sa légitimité en estimant l’Eglise du Patriarcat de Moscou comme la vassale de la Russie. D’ailleurs, en février, l’église de Saint-Vladimir qui est attachée au Patriarcat de Moscou et se trouve dans la région de Kiev, a été saisie de force par des milices d’autodéfense, soutenues par des membres du Patriarcat de Kiev. Pour rappel, l’Eglise du Patriarcat de Kiev a été, dès le début, un fervent soutien des manifestants ukrainiens contre Ianoukovitch. L’ancien chef d’Etat, ouvertement prorusse, trouvait au contraire un soutien du côté de l’Eglise du Patriarcat de Moscou. Cette dernière ne s’est toutefois pas opposée aux manifestations et a tenté de conserver une neutralité.

De plus, toutes les Eglises étaient unanimement contre la perte de l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Le fossé s’est cependant creusé encore plus profondément entre les ecclésiastiques du Patriarcat de Moscou, qui ont manifesté pour Ianoukovitch, et ceux du Patriarcat de Kiev qui le condamnaient. Il faut aussi ajouter que, bien que l’Eglise du Patriarcat de Moscou ait une large indépendance, elle relève toujours canoniquement de la Russie et reste donc pieds et poings liés. Depuis que Ianoukovitch a été destitué, cette Eglise se retrouve vulnérable. Elle est considérée par les nationalistes ukrainiens comme un ennemi à abattre car vecteur de l’hégémonie russe. Celle-ci, il est vrai, influence et modèle énormément la vie religieuse en Ukraine. Cependant, difficile d’effacer l’Histoire car comme l’a rappelé Xavier le Torrivellec, professeur à l’Université d’Etat de Voronezh et chercheur associé à l’Institut français de géopolitique, sur le site Russinfo.com, « l’Ukraine est directement reliée au berceau de la civilisation russe puisque la Russie est historiquement née à Kiev sur les bords du Dniepr ». Il est donc ici question du fort ressentiment antirusse qui vise à faire table rase du passé et qui s’illustre par des attaques violentes envers tout ce qui a un parfum moscovite…

Morts suspectes

En brutalisant les prêtres orthodoxes du Patriarcat de Moscou, la frange la plus extrême des nationalistes ukrainiens espère plusieurs choses. Tout d’abord se venger de l’annexion de la Crimée par Poutine. Ensuite affirmer un nationalisme ukrainien qui passe par le rejet de tout ce qui est russe et le soutien à sa propre Eglise orthodoxe relevant du Patriarcat de Kiev. Si l’on n’évoque ces attaques que maintenant, elles ne datent pourtant pas d’hier.

Le 26 juillet 2015, le père Roman Nikolayev, appartenant au Patriarcat de Moscou, avait été touché de deux balles dans la tête. Dans le coma, il avait fini par s’éteindre le 29 juillet. Ce même jour, la sœur Alevtina, du monastère Florosky à Kiev, avait été retrouvée morte dans son appartement. Ces meurtres politiques de religieux et ces persécutions ne sont malheureusement que l’arbre qui cache la forêt.

L’enfer, on le sait, est souvent pavé de bonnes intentions. Et comme pour chaque révolution, les dérives autoritaires ne tardent pas. Tuer un pro-Ianoukovitch, comme cela a été le cas de l’homme politique Oleg Kalachnikov le 15 avril 2015 montre, une fois de plus, les dérapages violents quasi inhérents aux révoltes. Autre exemple pertinent : la vague (assez suspecte) de suicides dans l’entourage de Ianoukovitch. Pendaisons pour Alexeï Kolesnik, ancien président du gouvernement local de la région de Kharlov, et Sergueï Valter, maître de la ville de Melitopol. Suicide par arme à feu pour Alexandre Peklouchenko, ex-gouverneur de la région de Zaporojie, et Stanislas Melnik, membre du Parti des régions (parti prorusse de Ianoukovtich).

S’en référer au propre nationalisme de Poutine et à l’ingérence de son pays en Ukraine est certainement tentant pour certains mais cela ne peut être une excuse valable pour tolérer des attaques contre des citoyens ukrainiens, qu’ils soient sous influence russe ou ouvertement prorusses. En 2014, il y avait foule au balcon médiatique pour évoquer les révoltes de la place Maïdan et les exactions russes, mais on entend aujourd’hui peu parler des dérives du côté ukrainien. L’Occident, fort de sa russophobie déclarée, croit bon s’abstenir d’émettre la moindre critique. La violence ? Elle ne peut venir que de la Russie, bien sûr ! Il faut croire que l’indignation, elle, est à géométrie variable…

Pourtant, le non à 64 % au référendum des Pays-Bas sur l’accord d’association entre l’Union européenne et l’Ukraine pourrait peut-être changer un peu la donne (même si les députés néerlandais sont passés outre ce résultat). L’UE est en effet déjà lourde de sa propre paralysie avec 28 Etats à gérer. Et l’Ukraine avec ses handicaps (une crise économique destructrice avec une chute du PIB de 18% depuis 2014 et, on l’a vu, des attaques perpétrées contre certains de ses concitoyens) apparaît comme le voisin que l’on a envie de garder éloigné de soi.

Bock-Côté à l’avant-garde de la critique du multiculturalisme

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Marche du 11 janvier 2015 à Paris (Photo : SIPA.00701556_000027)

« Merci d’être venus nombreux à ce premier rendez-vous ! » lance les organisateurs du premier « Café de l’Avant-garde » à la petite audience qui se presse dans l’arrière-salle exiguë d’un café parisien de la rue des Martyrs. Tous sont venus écouter Mathieu Bock-Côté qui vient de publier Le multiculturalisme comme religion politique, aux éditions du Cerf. Le son des conversations et la musique du bar nous parviennent largement, même au fond du café. Cela a peu d’importance pour l’essayiste québécois qui ajoute à une plume acérée quelques qualités de tribun et une voix capable de couvrir le brouhaha en arrière-plan.

« Le multiculturalisme est l’héritier d’un marxisme en décomposition », explique l’essayiste, c’est-à-dire d’une histoire politique qui vit d’abord le communisme français trébucher sur mai 1968, laissant l’initiative à une extrême gauche bigarrée et libertaire, avant de péricliter définitivement à partir des années 1990, survivant de peu – ou à peine – à l’effondrement du grand frère soviétique. Comme le rappelait le politologue Philippe Raynaud il y a quelques années : « La première singularité française, qui n’est sans doute pas la plus importante, est la permanence d’une extrême gauche organisée, dont les principaux courants sont issus de l’histoire déjà longue du trotskisme et se présentent peu ou prou comme les héritiers de la révolution d’Octobre. »[1. L’extrême gauche plurielle. Philippe Raynaud. Edition Perrin. Tempus. 2006. p. 9.] A travers cette mutation politique, ajoute aujourd’hui Mathieu Bock-Côté, on a assisté au « renouvellement en profondeur du projet politique de la gauche »[2. Le Multiculturalisme comme religion politique. Mathieu Bock-Côté. Les éditions du Cerf. 2016. p. 19.] qui a progressivement débouché, souligne le sociologue et chroniqueur du Journal de Montréal, sur une victoire idéologique : la vision de cette gauche post-marxiste devenant intellectuellement et médiatiquement dominante à partir des années 1990, alors même que les résultats obtenus aux présidentielles montrent sa faible implantation électorale. En 1995, Arlette Laguiller et Robert Hue rassemblaient encore près de 14 % des voix à eux deux (5,3% pour la première et 8,64% pour un PCF qui achevait son déclin), mais, dès 2002, une proportion de voix identique était répartie entre quatre candidats (Laguiller, Hue, Gluckstein et Besancenot). En 2007, cinq candidats d’extrême gauche totalisaient tout juste 9% des suffrages exprimés et il fallut le phénomène Mélenchon pour tirer en 2012 l’extrême gauche, désormais officiellement post-communiste, au-dessus de la barre des 11% (Mélenchon réalisant presque l’intégralité de ce score, Philippe Poutou devant se contenter de 1,15% et Nathalie Arthaud de 0,54%).

L’Etat-nation considéré comme un modèle oppressif

Les résultats de vingt ans d’élections présidentielles amènent logiquement à se poser la question de la survivance idéologique d’une gauche post-marxiste qui a su imposer son discours dans le champ bien plus élargi de la « démocratie diversitaire », analyse Mathieu Bock-Côté. Puisque le Grand Soir n’était décidément pas pour demain, il a fallu se tourner vers de nouvelles aubes révolutionnaires en attendant le crépuscule tant espéré de l’Etat-nation et de la démocratie bourgeoise. La nouvelle grande lueur n’est pas cette fois venue de l’Est mais de l’université, avec l’essor des théories déconstructionnistes qui ont accouché d’un véritable projet politique, « philosophie, explique Mathieu Bock-Côté, fondée sur la désoccidentalisation et la dénationalisation. » Puisque le prolétariat ne peut plus être la classe élue et que l’histoire a consacré la chute du communisme, il convient donc de rejeter l’histoire et de se tourner vers autre chose pour continuer à faire vivre l’idée d’un salut universel ici-bas. Après l’électrochoc de 1968 et celui de 1989, ce seront donc les philosophes de la déconstruction qui seront en quelque sorte appelés au chevet de la refondation doctrinale pour insuffler, à coups d’inspirations bourdivines, de parrainage foucaldien et d’incantations lévinassiennes, une nouvelle dynamique à cette gauche qui navigue entre intellectuels médiatiques et romantisme révolutionnaire. « L’Autre, expose Mathieu Bock-Côté, devient la figure régénératrice à partir de laquelle réinventer la civilisation occidentale ». Entre « réflexe pénitentiel », idéologie no border, égalitarisme ultrapolyvalent et culture de la contestation hors-sol, l’extrême gauche s’est réinventée un avenir que l’historien Marc Lazar évoquait déjà en ces termes en 2004 : « [L’extrême gauche] dispose d’une influence idéologique sans commune mesure avec son poids électoral. Elle diffuse une vulgate, qui n’est même plus une idéologie constituée, une forme de “néo-gauchisme” qui se répand bien au-delà des rangs de l’extrême gauche stricto sensu. »[3. Marc Lazar. Entretien donné à Politique Autrement. Octobre 2004. « Quel avenir pour le PCF et l’extrême gauche ? »]

Pour Mathieu Bock-Côté, les thèmes porteurs de cette gauche multiculuraliste et post-marxiste dépassent en effet largement le champ restreint des mouvements politiques marginaux et se rapporte plutôt à une transformation plus large du discours intellectuel, politique et médiatique dans toute la société occidentale. Au cours de la période post-totalitaire, le sanglot de l’homme blanc s’est mué en projet politique alternatif pour une démocratie triomphante, n’ayant plus d’autre adversaire à affronter qu’elle-même. Ce projet est celui d’une « démocratie diversitaire », porteuse d’un projet qui est celui du multiculturalisme, que Mathieu Bock-Côté définit comme une véritable idéologie, et non comme un simple phénomène social, culturel ou économique. « Il s’agit, écrit-il, plutôt de reconstruire intégralement la société à partir d’une nouvelle maquette, celle de l’égalitarisme identitaire, qui se réclamera de la diversité inclusive. »[4. Ibid. p. 186] Et pour ce faire, il convient avant tout de remettre définitivement en question le modèle historique de l’Etat-nation, considéré par les partisans du multiculturalisme politique, comme un modèle oppressif et dépassé, ralentissant l’inéluctable avènement d’une humanité débarrassée des contraintes de sa propre histoire, matérialisées par la persistance des frontières et des Etats. Le multiculturalisme a fait son apparition politique au Canada avec la Charte canadienne des droits et libertés en 1982, promue par le Premier ministre Pierre Elliott Trudeau. En France, c’est plutôt le débat autour de l’immigration qui a entraîné dans les années 1980 ce discret mais définitif séisme sémantique que fut le passage du modèle de l’assimilation culturelle au multiculturalisme, jusqu’à prôner, explique l’auteur du Multiculturalisme comme religion politique, une inversion de la notion d’intégration, puisque ce n’est plus à l’immigré, figure idéologiquement sacralisée, d’adapter sa culture et ses valeurs à la société d’accueil, mais bien à cette dernière d’adapter constamment les siennes aux populations arrivantes. Une logique qui dépasse la seule question des politiques d’intégration mais reflète plus largement un rapport très problématique des sociétés occidentales à l’Histoire. En effet, le multiculturalisme, comme projet ou religion politique, a pour horizon l’indifférenciation culturelle généralisée, dans des sociétés modernes où le rapport à l’Histoire tend à être remplacée par l’idéologie du compassionnel et du développement personnel, une sorte de meilleur des mondes post-modernes : « A partir du moment où les nations ne sont plus que des labels recouvrant, tout au plus, une simple réalité administrative, à ce moment nous pourrons dire que la véritable diversité culturelle aura été pulvérisée », assène encore l’orateur.

Résistance des peuples et des nations

L’ouvrage de Mathieu Bock-Côté expose cependant quelques limites au constructivisme de cette gauche humanitaire qui voudrait réduire l’humanité à sa souffrance comme la droite néolibérale veut la réduire à sa force de travail. Il y a des limites et donc des résistances qui sont celles, avant tout des populations, des nations, dont Mathieu Bock-Côté constate d’ailleurs, comme le faisait Milan Kundera dans Le Rideau[5. Le Rideau. Milan Kundera. Gallimard. 2005.], que plus elles sont petites et plus elles ont tendance à revendiquer leur singularité de manière forte : « Elles se définissent dans le sentiment qu’elles ont de leur singularité culturelle, et n’ont jamais l’illusion de se croire universelles. » Car l’universalisme est bien l’idéologie qui a enfanté la « religion du multiculturalisme », un universalisme qui est pourtant également au cœur de l’identité de la civilisation occidentale… et aujourd’hui au cœur de son malaise, comme si, à la mystique universaliste, qui permit à la démocratie libérale de triompher de ses ennemis de 1914 à 1991, on opposait désormais un universalisme dont l’ambition serait simplement de dissoudre cette vieille démocratie libérale en elle-même. « Le paradoxe, écrit Mathieu Bock-Coté, c’est que les soixante-huitards laissés à eux-mêmes auraient été incapables de défendre la société dont ils profitaient : ils ont tiré les avantages d’une victoire qui n’était pas la leur et qu’ils n’hésitaient pas à diaboliser. »[6. Ibid. p. 325]

Dans le contexte qui est le nôtre — celui de sociétés exposées au délitement social, à l’abdication du politique et au déchaînement d’une nouvelle forme de terreur totalitaire, cette fois islamiste — il nous reste donc à trouver, ou à retrouver, la formule d’une « résistance non-libérale – et non pas antilibérale », précise Mathieu Bock-Côté, qui est peut-être plus du côté d’Alexis de Tocqueville et de Benjamin Constant que des mots d’ordre éphémères et de la ritualisation groupusculaire du « nous », infatuation grégaro-révolutionnaire d’un « je » en mal d’affirmation. La réponse à trouver à ce multiculturalisme comme religion politique qui « écrit une nouvelle page dans l’histoire de l’assujettissement de l’homme »[7. Ibid.] résiderait dans la tradition d’une pensée antitotalitaire avec laquelle il est urgent de renouer, nous dit l’essayiste.

Une tradition antitotalitaire, ou tout simplement un renouvellement de la pensée politique dont la quête suscite des tentatives disparates de sortir d’un clivage politique aussi étouffant que stérile. Hier il s’agissait, à gauche, de la naissance du Printemps républicain. A droite aujourd’hui, c’est L’Avant-garde qui, sous le patronage d’un Charles Millon ou de Charles Beigbeder, veut former une « structure de réflexion et de mobilisation politique », explique Arthur de Watrigant, l’un des animateurs du collectif, proposant notamment les rendez-vous réguliers, tous les quinze jours, de ce « Café de l’Avant-garde », avec de nouveaux intervenants, « mais dans un lieu un peu moins bruyant la prochaine fois », conclut l’organisateur.

Le multiculturalisme comme religion politique

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Brexit, la grande peur des eurobéats

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brexit obama cameron macron
Sipa. Numéro de reportage : REX40427268_000008.

Le Brexit fait peur. Ou on nous fait peur avec le Brexit. Il y a quelques jours, le journal de France 2 nous concoctait un petit reportage comme il en a le secret. On nous annonçait l’Apocalypse au cas où les sujets de Sa Gracieuse Majesté décidaient de quitter l’Union européenne en juin prochain. L’OCDE, le FMI et tous les cabinets de consultants économiques qui ne se trompent jamais – d’ailleurs, tous ces gens avaient prévu la crise financière de 2008 – l’indiquaient avec force : le Brexit serait une catastrophe pour les Britanniques. Chute de la croissance, chômage, sécession de l’Ecosse, marginalisation de la City… La rédaction de France 2 est restée modérée ; elle n’a pas mentionné les invasions de criquets, les rivières de sang, les séismes et l’envahissement par les eaux de toute la surface de la Grande-Bretagne.

Nous sommes habitués. En 1992 puis en 2005, alors que nous devions nous prononcer sur le Traité de Maastricht et le TCE, nous mangions de ce genre de reportage matin, midi et soir. Cela ne nous a pas empêchés de maintenir le suspense jusqu’au bout en 1992 et de dire non massivement en 2005. Ce qui est curieux, c’est que France 2 et les autres tentent de nous convaincre, nous pauvres Français, alors que ce sont les Britanniques qui devront se prononcer. L’habitude, sans doute…

Le week-end dernier, Barack Obama himself est venu faire la leçon à Londres. Voilà que le président américain manifeste son mécontentement devant la tentation du Brexit. Que ses cousins britanniques se le disent ! S’ils quittent l’UE, ils seront désavantagés dans les négociations commerciales du Traité transatlantique. Pourquoi ces menaces ? Les Etats-Unis craignent-ils de perdre leur fameux cheval de Troie au sein de l’Union européenne ? Ou redoutent-ils la dislocation d’un ensemble qu’ils ont toujours couvé tant il leur paraissait docile ? Les menaces ne viennent d’ailleurs pas que de Barack Obama. L’immense Emmanuel Macron les a aussi menacés. Si les Britanniques votaient le Brexit, nous Français laisserions passer tous les migrants en Angleterre, a-t-il juré. Pourtant, le Royaume-Uni n’est pas dans l’Europe de Schengen et c’est le traité bilatéral franco-britannique du Touquet qui établit les règles en la matière. Bien entendu, la France pourrait le dénoncer en mesure de rétorsion mais il s’agirait dans ce cas de représailles que notre gouvernement devrait assumer en tant que telles. Pourquoi faire mine de croire que le Brexit annulerait automatiquement les dispositions d’un traité en rien concerné par une sortie d’un des deux pays de l’UE ?

On se demande si ces rodomontades peuvent avoir une influence réelle sur les électeurs. Si elles n’auraient pas au contraire un effet contre-productif. Car enfin, les Britanniques n’ont qu’à regarder autour d’eux : la Norvège a beau ne pas appartenir à l’UE, cela en fait-il un pays à mi-chemin entre le Venezuela de Maduro et l’Albanie d’Enver Hoxha ? La Suisse est-elle à ce point isolée que son système bancaire est le moins attractif du monde et la place financière de Zurich, complètement marginale ? La récente renonciation de l’Islande à l’adhésion à l’UE lui a-t-elle causé des dommages  économiques ? Les partisans du Brexit ont beau jeu de leur rappeler ces faits incontournables. On explique souvent que les adversaires de l’UE jouent sur les fantasmes. En l’occurrence, à chaque référendum, d’Athènes à Amsterdam et de Paris à Londres, ce sont ses partisans zélés qui usent à l’envi de l’argument de la peur.

Soyons généreux ! Donnons un conseil amical aux défenseurs la sainte construction européenne. Si jamais le Brexit advenait et qu’aucune des prévisions alarmistes ne se réalisait, à l’avenir, changez de tactique en cas de référendum français sur le sujet !

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Quand l’Unesco s’égare

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Puisque l’Unesco a proclamé que les Hébreux n’ont pas construit de Temple à Jérusalem, il faut changer les noms des peintures qui évoquent cette époque, avant de les livrer aux iconoclastes.

La scène peinte par Giotto en 1305 et intitulée le Christ chassant les marchands du Temple s’appellera désormais…

Le Christ Issa chassant les marchands du Temple de la Mosquée.

Et c’est ainsi qu’Allah est grand.

La dynamique de l’amalgame

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Une rue de Molenbeek après les attentats de Paris de novembre 2015 (Photo : SIPA.AP21825135_000032)

J’ai publié sur Facebook une photo de Loubna Lafkiri, 30 ans, mère de 3 enfants, professeur d’éducation physique, tuée lors des attentats du 22 mars à Bruxelles, accompagnée d’un dialogue tenu discrètement — en arabe — entre un cordonnier de Molenbeek et son client sur les attentats de Bruxelles :

– Ils n’ont pas tué que des Belges, mais aussi des musulmans…
– Cette fille… c’est rien. Elle avait des enfants, elle n’était pas mariée, pas voilée : c’était une pute !

J’invitais ensuite mes amis Facebook à partager mon post « pour le respect de sa mémoire et de toutes les femmes musulmanes. » Beaucoup de gens l’ont fait. Aucun musulman, mais j’en ai peu parmi mes amis, alors je l’envoie à une amie musulmane :

– Salut Leila*, que penses-tu de ceci — qui est authentique — ? Tu le partagerais ?
– Non Marc, je ne partagerai jamais ce genre de chose, ce serait leur donner de l’importance à ces malades d’une part et puis qui est la source ? Cette personne maîtrise-t-elle correctement l’arabe ? Parce que ces fous de Satan s’expriment en arabe et pas en dialecte… Ils s’expriment aussi en francais ! Parce que les gamins d’ici pour la plupart maîtrisent super mal la langue arabe !
N’oublie pas ceci Marc, nous musulmans, nous sommes deux fois condamnés… Une fois par ces malades qui nous considèrent comme des mécréants et une seconde fois par ceux qui font les amalgames et qui nous considèrent comme des terroristes… Y avais-tu seulement pensé ?
– Bien sûr que j’y ai pensé. C’est précisément pour ça que je te pose cette question. L’amalgame serait de ne pas pouvoir dénoncer des gens qui disent de telles horreurs, comme si tu avais quelque chose en commun avec eux, plutôt qu’avec la victime. Y as-tu pensé ? Je suis sûr de ma source. C’est une adulte marocaine qui maîtrise parfaitement la langue.

L’échange a continué vainement, mais ces deux répliques permettent de comprendre l’essentiel.

Les doutes sur l’authenticité de la scène (que je garantis) constituent une fuite, un déni de la réalité. De toute manière, même si la scène était fictive, rien n’empêcherait de prendre une position morale — sous réserve —, à l’égard de propos qui n’ont rien d’invraisemblable. C’est le refus de dénoncer, en tant que musulmane, ces propos machistes, intégristes et racistes qui constitue un amalgame, tel celui qu’utilisent les dentistes : un mélange qui durcit et se transforme en masse compacte comblant une carie.

Des « fous de Satan » ? Vraiment ?

Parler de « fous de Satan » peut apparaître comme une manière de se distancier de ces musulmans. En vérité, c’est une façon de les déresponsabiliser : les fous sont des « malades », des victimes, pas des sujets responsables. Comme s’il était inconcevable qu’un vrai musulman dise ou fasse quelque chose de mal : c’est Satan qui le lui fait faire. D’ailleurs s’agit-il ici de « fous de Satan » ou d’intolérance et d’inhumanité ordinaire ?

Mais les musulmans ne se critiquent pas, ils se dénient l’un l’autre le statut de vrai musulman, à tel point qu’on ne sait plus où les trouver. Aucune différence, aucune divergence n’est supportable, reconnaissable au sein de l’oumma, communauté où le sujet peine à s’affirmer. Quand il le fait, on le disqualifie, avec la complicité d’Occidentaux craignant toute stigmatisation, comme on l’a vu récemment avec l’écrivain Kamel Daoud.

Dans mon échange avec Leila, je cherche un sujet responsable — une personne qui exprimerait ce qu’elle ressent — et je rencontre quelqu’un qui ne peut pas se dissocier de sa communauté, vécue comme un bloc. En se montrant incapable de prendre une position morale personnelle, elle déforce cette communauté et se « stigmatise » elle-même, comme si elle était marquée par des propos immondes, dont elle n’ose pas se détacher.

Pourtant elle est « assez ouverte et libérée pour boire son verre de vin en terrasse et avoir comme compagnon un Belge catholique. Pour avoir eu un enfant d’origine normande et hors lien du mariage. »

Je comprends d’autant moins ce qui l’empêche de réagir avec d’autres face à des propos horribles. Surtout que dans la suite de notre discussion, elle reproche à la personne qui en a été témoin de ne pas les avoir dénoncés à la police belge ou à la cellule antiterroriste marocaine, « pour la mémoire de Loubna ». Ce qui ne l’empêche pas de s’enfoncer elle aussi la tête dans le sable.

Enfin, après la déresponsabilisation, vient la plainte de sentir les musulmans « deux fois condamnés », comme mécréants par les intégristes et comme terroristes par « ceux qui font les amalgames ».

Pourquoi alors ne pas dénoncer ces propos intégristes et pourquoi favoriser les amalgames ? Pourquoi Leila est-elle incapable de se démarquer — de se déstigmatiser — et de se solidariser avec la victime ?

Si elle avait eu la malchance d’être à la place de Loubna dans le métro qui a sauté, pourrait-elle imaginer sans révolte qu’on parle d’elle de cette manière et de son enfant né « hors des liens du mariage », et que d’autres laissent dire, comme elle le fait ?

A cette question « ridicule », selon Leila, je n’obtiendrai pas de réponse.

Et mon post ne sera pas partagé par des musulmans parce ce qu’un musulman ne critique pas des musulmans avec des non-musulmans. C’est pourquoi Salah Abdeslam, un des responsables des 130 morts de Paris, a pu se cacher à Molenbeek pendant quatre mois. N’est-ce pas là de l'(auto)amalgame et de l'(auto)stigmatisation ?

 

* Son prénom a été changé.

Grand jeu-concours sur l’horizontale du vide

(Photo : SIPA.AP21883319_000007)

Le printemps est propice aux révoltes et aux séditions. C’est d’ailleurs pour cette raison que Mai 68 a eu lieu en mai, et la grande révolution bolchévique de 1917 a eu lieu en octobre, c’est-à-dire à quelques mois seulement du printemps. C’est aussi pour cette raison qu’Orson Welles, Achille Zavatta et Edouard Balladur ont fait le choix de naître à cette époque de l’année. Mois printanier, dévolu à l’adoration de la déesse antique Maïa, mai voit les jupes se raccourcir et les révolutionnaires entrer en ébullition (pour porter à ébullition le révolutionnaire, il ne faut pas le tremper dans une grande marmite d’eau bouillante : c’est même déconseillé, il suffit de lui faire remarquer que les arbres sont entrés en floraison). C’est ainsi, en ce printemps certifié conforme, que la place de la République s’est noircie de tout un peuple contestataire, entendant forger de nouvelles constitutions et refaire le monde.

Le point de départ on le connaît : la grogne contre la loi El Khomri, le lieu d’arrivée est moins certain. C’est souvent le cas dans ce type de mouvements : je me souviens avoir jadis infiltré une « AG » à l’époque d’un quelconque mouvement estudiantin… au début il était question de protester contre une loi, au bout d’une heure le débat portait sur le destin des indiens du Chiapas. Grand chaudron dans lequel se mélangent tout et n’importe quoi, la Nuit debout© entend organiser une « convergence des luttes »… mais le vaste campement scout accouche surtout de débats nébuleux, de parlotte stérile, brassant la plupart des thèmes chers à la gauche, depuis l’écologie jusqu’à la question palestinienne, en passant par le fantasme d’une vraie démocratie directe, mais le mouvement a surtout pour principal sujet : lui-même. Et le tout avec un petit fumet bureaucratique qui fait plaisir à regarder. Le Français moyen, dès qu’il le peut, dès qu’il en a l’occasion, crée des comités, des groupes de réflexion, des Grenelles, des commissions. Nuit debout© n’échappe pas cette règle d’airain, et on a vu naître mille commissions vespérales, traitant de tout un tas de sujets bigarrés… Parmi cette liste de commissions Théodule saurez-vous repérer lesquelles avons-nous imaginé avec notre esprit badin ?

– Commission Banderoles
– Commission Repassage et temps libre
– Commission Arts visuels
– Commission Campement
– Commission Dessin débout
– Commission Drogue et liberté
– Commission Orchestre
– Commission Orphéon
– Commission Défense et représentation des roux
– Commission Perspective et programme
– Commission Jury citoyen
– Commission Potager bio
– Commission Démocratie par tirage au sort
– Commission Hygiène, toilettes et grosse commission
– Commission Réflexion sur les commissions
– Commission Démocratie sur place
– Commission Démocratie sur la lune
– Commission Libération de la femme et viande charolaise
– Commission Grève générale
– Commission Mots
– Commission Zumba et tomates bio

Les gagnants de ce jeu-concours ne remporteront absolument aucun cadeau. Sachez-le. Nul doute qu’au terme des débats, un seul sujet aura certainement échappé aux dormeurs debout : la loi El Khomri…

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés à Nuit debout.

Onfray, encore un effort pour être islamophobe!

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Michel Onfray. Sipa. Numéro de reportage : 00722141_000088

>>> Lire ici le premier volet de l’article de Kostas Mavrakis

Onfray en a particulièrement après le christianisme, ce qui l’incite à le mettre sur le même plan que les autres monothéismes. Pour cela, il lui faut accuser les Evangiles de prôner la violence autant que l’islam. Notre philosophe ne recule pas devant cette gageure mais il manque d’arguments à moins de considérer comme tels deux ou trois citations interprétées à tort et à travers.

Pauvres marchands du Temple

Il évoque  d’abord celle où Jésus chasse les marchands du Temple à coups de fouet sans comprendre que ce passage ne saurait être pris au pied de la lettre. Imagine-t-on un homme seul vidant une immense esplanade où se presse une foule de vendeurs et d’acheteurs ? Dans l’Evangile selon Saint Matthieu, il n’est d’ailleurs pas question de fouet ni d’aucune violence précise contre des personnes. Jésus renverse les tables de quelques changeurs en leur reprochant de ne pas respecter le Temple de son père,  lieu de prière.

L’anecdote met en exergue l’hostilité de Jésus aux activités chrématistiques et à la domination de l’argent. Onfray ne les exècre pas moins (cf. p. 56). S’il avait été un contemporain de Jésus, il aurait applaudi son geste comme il l’a fait sûrement pour le mouvement Occupy Wall Street. Une autre citation à laquelle Onfray n’a rien compris est celle qui fait dire à Jésus « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive ». Il suffit de lire la suite du texte  pour comprendre que « glaive » est une métaphore. Jésus annonce que son message divisera les familles et y suscitera des querelles. Qu’on pense à la fameuse caricature de Caran d’Ache. Ceux qui proclament la vérité sont toujours source de dissensions. Onfray commet aussi une étrange méprise dans sa lecture de Saint Paul, déclarant : « Il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu » (Romains 13, 1). Dans le contexte de l’époque, cela signifiait qu’il ne fallait pas se rebeller contre l’Empire. Cependant cette parole, qui prône la non-violence face à la violence de l’Etat, n’empêche pas Dieu de décerner aux martyrs les lauriers de la victoire. Onfray comprend le contraire. Pour lui, Saint Paul veut imposer un système théocratique dans lequel le pouvoir est exercé par le représentant de Dieu. Or notre philosophe sait très bien qu’en deux occasions Jésus-Christ innova par rapport au judaïsme en rejetant la théocratie. N’a-t-il pas dit  : 1) « Rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu » ? 2) « Mon royaume n’est pas de ce monde » ?

Nous sommes en guerre

En matière de déprédations aux dépens du patrimoine de l’humanité et de violences de toutes sortes, Onfray renvoie dos-à-dos les djihadistes et les Américains (p. 75). Que dis-je, sa condamnation de ces derniers est plus sévère car ils n’étalent pas sur Internet les effets de leurs bombardements. On peut voir les choses autrement. Les islamistes de l’EI diffusent les images de leurs atrocités et actes de vandalisme parce qu’ils en sont fiers. C’est en cela que consiste leur barbarie. Les Occidentaux sont plus discrets. L’hypocrisie des uns et le cynisme des autres sont significatifs. Pour qu’il y ait hommage du vice à la vertu, il faut qu’on puisse les distinguer. Les djihadistes, abomination à l’état pur, ne s’en soucient pas.

Onfray s’étonne que la classe politique et les médias portent sur l’islam un jugement positif alors même qu’ils justifient les bombardements par lesquels ses adeptes seraient massacrés (p. 16). Cela s’explique pourtant si l’on songe qu’en France, les populations musulmanes sont présumées de facto non violentes, alors qu’en Afghanistan, en Irak, au Mali nous combattons des djihadistes armés. L’expérience montrant  que les individus passent instantanément de la catégorie pacifique à la catégorie belliqueuse, la prudence exige que, dans les pays où les djihadistes opèrent ouvertement, on prenne le risque de tuer des personnes dont la culpabilité n’a pas été démontrée devant un tribunal et dans les formes juridiques. En cas de guerre, l’usage veut qu’on se dispense de ces précautions envers les ennemis. Or nous sommes en guerre, selon le président de la République.

Onfray s’inquiète pour la civilisation européenne qu’il voit sur le déclin non pas pour les raisons véritables, telles que les méfaits du nihilisme et du matérialisme ou encore de  l’ostracisme qui pèse sur l’art remplacé par le non-art  mais pour de fausses raisons, à savoir la montée du djihadisme. Il s’imagine que se délecter à couper des têtes, à commettre toutes sortes de cruautés, et s’en vanter sans vergogne est une preuve de force. Il répète avec insistance que « l’Europe montre les signes de la décadence » (p. 56) qu’elle est « en phase d’effondrement […] face à la guerre qui lui a été déclarée au nom de valeurs qui ne sont pas les siennes » (p. 55). Or les valeurs qui sont les nôtres, Onfray et ses pareils refusent de les défendre. Ils laissant le terrain libre à l’islam et ne lui opposent que le néant.

La vengeance du djihad masqué

« Si en territoire français le danger du terrorisme islamique existe, nous dit Onfray, […] c’est parce que ceux que nous avons agressés hier ripostent aujourd’hui à notre agression » (p. 17) ce qui est, en un certain sens, légitime (p 18). Cette thèse, Onfray la répète encore sans la moindre nuance. « L’agresseur ce fut l’Occident » (p. 110). Il y a cependant une logique dans cette aberration. Elle tient à un mot emprunté aux islamistes intégristes, partisans du califat. C’est le mot « Oumma » qui désigne la communauté des croyants. Pour ces fanatiques, on n’est pas égyptien, syrien, marocain, etc. On est musulman, point. En faisant sienne cette idéologie, Onfray peut identifier les nomades du Sahel aux habitants des banlieues parisiennes ou bruxelloises. Riposter aux terroristes qui opèrent aux abords du Sahara, chercher à neutraliser l’assassin Belmokhtar, ce serait attaquer nos voisins de palier, toucher « à nos potes ». La question de savoir qui a commencé porte sur l’origine et n’a pas beaucoup de sens. Mais si Onfray veut absolument la poser, la réponse qui s’impose désigne  l’islam. Il faut être deux pour qu’il y ait conflit et ce monothéisme est le dernier venu. A propos de la même question, on parle beaucoup des croisades. Elles furent une riposte aux conquêtes musulmanes et leur but était de protéger les pèlerins chrétiens rançonnés ou même tués par les tribus bédouines. On oublie aussi que le Khalife Hakim a détruit deux fois l’église du Saint-Sépulcre.

Si on veut distribuer les responsabilités sans remonter au déluge, il suffit de noter la chronologie des événements. Prenons la vague d’attentats de 1994-1996. Khaled Kelkal et ses amis qui ont tué 8 innocents ripostaient-ils à une agression française ? Les sept moines de Tibérine avaient-ils participé à une agression contre l’Algérie ? Les soixante touristes abattus à Louxor en Egypte étaient-ils des agresseurs ? Les centaines de morts à Naîrobi et Dar-es-Salam étaient-ils coupables de quoi que ce soit ? Ces crimes et tant d’autres, montrent que la faute pèse entièrement sur les djihadistes et non sur la « politique néocoloniale et islamophobe » de la France « alignée sur les positions des Etats-Unis » (p. 114). L’agresseur fut l’Occident, insiste Onfray (p. 110) et la date de cette agression est 1990 quand Bush invente la possession par l’Irak d’armes de destruction massive. Du coup, voilà l’occupation du Koweït passée à la trappe ! Onfray oublie en outre que les armes de destruction massive ont été invoquées  pour justifier l’invasion américaine de 2003, nullement de 1990.

Signer une trêve avec l’EI ?

Mais Onfray n’est pas seulement antioccidental, il est en plus d’une naïveté abyssale. Il préconise de « signer une trêve avec l’Etat islamique afin que les cellules dormantes sur notre territoire déposent les armes » (p. 115). Il voudrait qu’on trouve une « solution diplomatique » au conflit (p. 125). « Tôt ou tard, dit-il, nous devrons faire la paix avec ceux que nous combattons maintenant » (p. 126). « La carte de la paix vaut la peine d’être jouée » (p. 131). En réalité, l’Etat islamique a retiré cette carte du jeu en même temps que toute notion de trêve. La guerre que nous font ces criminels, ils l’ont voulue inexpiable et n’ayant pour terme que l’Armageddon. Les Russes l’ont compris et maintenant peut-être aussi les Américains. Face à un ennemi implacable, se soustraire à l’épreuve de force c’est capituler, se soumettre, renoncer lâchement à ce que nous sommes. Or c’est ce que voudrait  Onfray car telle est la conséquence de ses principes pacifistes.

On nous serine que seule une petite minorité des musulmans bascule dans le terrorisme. Mais qui a dit qu’il faut être une majorité pour commettre un massacre et ne savez-vous pas que les bourreaux du 13 novembre étaient à ce point pacifiques avant de tirer dans le tas que la police belge avait renoncé à les surveiller ? Ces criminels évoluent comme des poissons dans l’eau parmi les millions de musulmans qu’on a laissé s’installer en Europe.

Ceux qui observent avec inquiétude « la grande substitution » voudraient renvoyer les immigrés chez eux alors que, selon Onfray,  ils seraient déjà chez eux en étant chez nous ; et de préciser : « Nous parlons en fait de personnes nées en France de même que leurs parents » (p. 53). A le suivre ceux qui ne sont pas nés en France seraient expulsables. Ils sont arrivés hier, ils peuvent repartir demain comme des millions de visiteurs. Cela réduirait la base sociale du terrorisme qui recrute parmi les musulmans ainsi que le nombre de personnes à surveiller par les services dont les moyens ne sont pas illimités. Cette préoccupation sécuritaire est légitime, quoi qu’en pense l’interlocutrice d’Onfray, Asma Kouar, aux propos  parfois douteux. Elle trouve mauvais qu’« à la suite des attentats de Paris certains aient soufflé sur les braises d’une islamophobie latente » (p. 46). Belle confirmation d’une réflexion d’Alain Finkielkraut : « Derrière la violence de l’islam ce sixième sens [idéologique] perçoit la violence première de l’islamophobie » (Causeur, mars 2016).

Et s’il survient un deuxième Bataclan?

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(Photo : SIPA.AP21824249_000001)

Pour une fois, n’accusons pas les hommes politiques. Il n’est pas dans leur rôle d’annoncer un malheur à venir, ils ne doivent être ni des Cassandre ni des prophètes bibliques. Qu’ils commandent discrètement à l’armée, à la police, aux hôpitaux de se tenir prêts, qu’ils leur fassent faire des exercices pour qu’ils réagissent le mieux possible à un éventuel malheur, c’est très bien. J’ai peu d’admiration pour l’actuel gouvernement, mais je crois, sur la foi des médias, qu’il met en place les réactions techniques appropriées.

Le calcul des probabilités est en défaveur de la France. Patrick Kanner, ministre de la Ville a déclaré le 27 mars 2016 : « Il y a en France une centaine de quartiers qui présentent des similitudes potentielles avec Molenbeek ». Admettons que, parmi ces similitudes il y ait des tendances à la radicalisation, au djihadisme et au terrorisme. Le ministre l’a peut-être pensé, il ne l’a pas dit, il est donc resté dans son rôle. La petite ville de Lunel dans l’Hérault a vu 26 de ses jeunes citoyens partir en Syrie, l’hypothèse n’est donc pas absurde. Un Molenbeek étant responsable de plus de 160 morts en France et en Belgique au cours des six derniers mois, combien de victimes pourraient faire 100 Molenbeek dans l’année qui nous sépare de l’élection présidentielle de 2017 ? Je laisse ce sinistre calcul de probabilités aux mathématiciens.

Le pire n’est pas toujours sûr, mais il faut l’envisager. Et envisager surtout ses conséquences, essayer de les penser avant que le feu de la catastrophe ne ravage  toute sérénité, tout usage d’une froide raison. On ne peut se rassurer en pensant que la série des attentats de 2015-début 2016 est terminée, comme se terminèrent les attentats de Paris en 1995, ceux de Londres et Madrid en 2004 et 2005. Les circonstances sont très différentes. « Le salafisme est en train de gagner la bataille idéologique et culturelle » de l’islam en France comme l’a affirmé Manuel Valls (qui en l’occurrence sortait de sa fonction d’homme d’Etat pour jouer au lanceur d’alerte, rôle à la mode). De toute façon, l’Histoire ne se reproduit jamais à l’identique.

Penser l’impensable, imaginer ce qui pourrait arriver après un second Bataclan, c’est le rôle des intellectuels, des journalistes et finalement de tous les Français qui s’intéressent à l’avenir de leur pays. Il y faut des yeux froids, une lucidité impitoyable, et surtout un courage d’adulte. Malheureusement, l’air du temps est à l’infantilisme, comme nous le prouve les bébés de la place de la République, le care de notre maman Martine Aubry et le manque absolu de méfiance qui crétinise les Français depuis cinquante ans. Le fameux et indéracinable « si nous sommes gentils avec les autres, ils seront gentils avec nous » relève davantage de la cour de récréation que d’une pensée adulte, responsable et vaccinée.

Quelles conséquences sur la présidentielle à venir ?

Ouvrons donc ce grand concours de science-fiction. Un très grave attentat d’ici mai 2017 ouvrirait-il automatiquement la route de l’Elysée à Marine le Pen ? P’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non, discutons-en. L’actuel pouvoir socialiste serait-il immédiatement discrédité pour n’avoir pas paré le coup ? Une union nationale autour de François Hollande serait-elle à nouveau possible ? Pogroms contre les musulmans par les Français « de souche » ou conversions massives à l’islam pour éviter d’avoir des ennuis ? Scénario résistance ou scénario soumission ? Coup d’Etat militaire par un général de gendarmerie ou d’armée charismatique (il en existe, je ne veux pas citer de noms) ? Sarkozy réfugié à Londres et lançant un appel le 18 juin 2016 ? Il nous faut des hypothèses, de la plus raisonnable à la plus farfelue, tout plutôt que de rester dans ce farouche aveuglement sur un des possibles de notre avenir.

Les émissions de télévision consacrées aux candidats à la présidentielle  ne mettent jamais à leurs prévisions une condition essentielle. Macron sera peut-être sur les rangsFillon continuera peut-être sa progression dans la primaire de la droite, si tout se passe bien sur le plan de la sécurité intérieure. Seul Roland Cayrol à C dans l’air d’Yves Calvi a osé pondérer une de ses hypothèses par un « si nos jeunes amis restent sages ». Mais c’était marmonné à la fin d’une phrase et il ne précisait pas de quels jeunes amis il s’agissait.

Evoquer le malheur ne le fait pas arriver, et n’en écarte pas non plus la possibilité. Mais en parler, en débattre largement dès aujourd’hui, en incluant au premier chef les intellectuels musulmans qui sont nombreux à avoir l’amour de la France aux tripes, ce serait une œuvre de salut public. Quel institut de sondages aura le courage de demander aux Français comment ils réagiraient à un deuxième Bataclan, y compris sur le plan électoral ? Si on envisageait le malheur éventuel en adultes, cela nous éviterait de nous retrouver dans un pays d’enfants en sanglots le jour du destin.

Dans les Antimémoires, André Malraux demande à un prêtre rencontré pendant la Résistance ce que lui a appris la pratique de confesser les fidèles. « Il n’y a pas d’adultes », répond l’homme. Grandissons vite.

Antimémoires

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Et les Vikings inventèrent le Brexit

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Le 25 septembre 1972, les Norvégiens rejettent par voie de référendum, l'adhésion de leur pays à l'Union européenne (Photo : AFP)

Vers le Nord compliqué, on ne s’envole pas nécessairement avec des idées simples. Disons plutôt : avec les siennes – ou celles qu’on a faites siennes, au croisement d’une histoire collective et de quelques affinités plus choisies. Oublierais-je que je suis français – farouchement – et catholique – plus mollement, c’est-à-dire plus totalement –, il se trouvera nécessairement quelqu’un pour me renvoyer à mon papisme originel, à mes penchants jacobins, à ma furia francese. À Oslo, plus qu’ailleurs encore. Mais alors on heurte, on frotte et quelque chose se produit – ce vieux miracle de l’étincelle. Éclairante.

Philippe Delerm n’étant pas scandinave, il aura fallu la dix-huitième gorgée de bière et que s’entassent quelques notes de 150 couronnes – témoins de notre participation aux caisses de l’État-providence – pour que mon vieux pote Emil consente à délivrer son verdict : Tout ça, c’est des conneries !

J’avais pourtant sorti l’artillerie lourde de nos sciences molles. Histoire, sociologie politique, économie. Tout, absolument tout, dans une belle convergence, expliquait le refus norvégien, par deux fois, en 1972 et 1994, d’adhérer à l’Europe (53 % de non en 1972, 52 % en 1994).

Un Nord beaucoup plus compliqué

Je vous la fais courte, on peut lire tout ça dix fois ailleurs : indépendante depuis seulement 1905, la Norvège a développé un état social et protecteur, original et peu compatible avec l’orientation libérale de l’Europe ; l’exploitation des hydrocarbures en Mer du Nord garantit, par ailleurs, un haut niveau de vie. Enfin, de la crise de l’euro à celle des réfugiés, le désenchantement européen est tel qu’aujourd’hui seulement 20 % des Norvégiens soutiendraient une adhésion à l’Union. On n’en parle même plus. Pour faire bonne figure, j’ajoutais les traditionnels clivages séparant élite et peuple, ville et campagne.

Emil a écouté poliment les explications du Français, enrobées d’un prudent « Je te livre ma grille de lecture, tu me diras ce que tu en penses ». Il s’est calé sur sa chaise, une fois, deux fois. Il a reposé son verre et mis ses coudes sur la table. D’un geste de la main gauche, il m’a demandé de m’approcher. Là, une lueur ironique a traversé ses yeux. J’aurais dû me méfier.

En somme, c’est « Voilà pourquoi votre fille est muette ! Tout est dit, décrit, déroulé. C’est bien. Pourquoi voyager ? Tu sais tout, tu sais tout déjà, alors pourquoi tu me demandes ? Tu y étais ? Non ? Et tu en fais quoi des 48 % qui ont quand même voté oui ? À la trappe ? À l’échafaud ? Qu’un sang impur abreuve nos sillons ? Tu veux démontrer et trancher, pas comprendre. »

Norway, one point. Je joue à l’extérieur, et j’encaisse.[access capability= »lire_inedits »]

Lacan au pays des bonnes âmes

« Il n’y a pas de rêve européen. Il y a autant de rêves européens que de nations européennes. » C’est un rêve de soi, positif ou négatif, le fantasme d’un soi autre et miraculeux. Les Espagnols voulaient tourner la page du franquisme, les Estoniens ou les Polonais du socialisme, les Roumains de leur folklore. L’Europe, c’est comme la définition de l’amour par Lacan : « Vouloir donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. » Il suffit de regarder les Allemands : ils s’imaginent apporter un certain ordre, alors que c’est eux qui, de leur gestion chaotique des migrants à l’hérésie économique de leurs 250 milliards d’excédent commercial, sèment le désordre. Ah, selon les critères de Lacan, Angela Merkel est très amoureuse !

La Norvège l’a également été. Gro Harlem Brundtland en était le Premier ministre – Mor Norge, la mère Norvège, dit-on encore. Et on ne comprend rien au désenchantement européen des Norvégiens si l’on refuse de les accompagner dans cette parenthèse enchantée qui fut la leur à la fin du siècle dernier.

« À Oslo, nous étions tous européens. Enfin, moi, non, j’étais contre. Mais autour de moi, si. Mes parents, ma copine, mes amis, les profs, le garçon de café… Tout le monde. Presque. Avant le tournant du 14 novembre 1994, je dirais 75 %, et le jour du scrutin, encore 67 %. »

Un beau consensus à la scandinave dans les rues : les filles avec les badges « JA ! », les panneaux 4 sur 3 financés par la NHO (le patronat). Tel écrivain en vue se fendait d’une tribune dans Aftenposten, telle chanteuse populaire déclarait son enthousiasme europhile sur la NRK avant d’entonner le tube de l’époque.

À l’automne, de quoi rêvaient-ils ? Certainement pas de sortir de leur isolement. C’est une illusion rétrospective et eurocentrée. La Norvège n’est pas une île perdue au milieu de l’océan. Membre de l’AELE puis de l’EEE, membre de l’Otan dès 1949, le pays a toujours pleinement participé à la vie internationale. Les gens voyageaient déjà beaucoup. Le commerce était florissant. L’intégration européenne ne signifiait pas croissance, prospérité, ouverture. Tout cela existait déjà. L’argument en faveur du oui était celui-ci : quitte à être lié à l’Europe, autant faire partie de ses instances et y exercer une influence.

L’hallucination se présente rarement comme telle. En soi, c’est vrai, l’argument de l’influence possible est tout à fait raisonnable. De là à ce que des filles longues, aux cheveux blonds et lisses en viennent à porter un badge « JA ! », il y a plus qu’un pas. Qu’est-ce qui fait qu’on approuve un argument à même ses propres jeans, sur la cuisse ou près du sein ? La raison ?

La Norvège voulait devenir la bonne fée de l’Europe

Un désir s’était emparé d’une partie de la Norvège. Un fantasme puissant : devenir la bonne fée de l’Europe. Que l’Union soit traversée d’intérêts contradictoires n’était même plus un contre-argument. Bien au contraire ! Ravauder un monde déchiré par la brutalité des hommes, le faire avec patience et discrétion, au coin du feu, telle était, pour les tenants du oui, la destinée manifeste du petit royaume nordique. « Les Norvégiens étaient prêts à abdiquer leur souveraineté. Non pas pour un plat de lentilles, nous en avions largement assez, mais pour être là, à le mitonner pour la maisonnée. Comme vous dites en français : « ajouter notre grain de sel », mais un grain de sel qui change tout, un grain de sel magique », me glisse Emil en tournant une cuillère en bois imaginaire.

En 1994, l’heure n’était pas au doute. De Pinochet viré du pouvoir par les urnes, en 1988, à la Pologne postcommuniste des années 1990, l’histoire, dans une accélération vertigineuse, avait donné raison à la Norvège. Elle avait accueilli tant de réfugiés de ces deux pays ! Et surtout, plus récemment encore, il y avait eu « Oslo », les accords d’Oslo, témoins du caractère miraculeux de la diplomatie norvégienne. Les Norvégiens n’avaient pas aidé à résoudre un conflit territorial portant sur une lande aride quelque part entre un fleuve et une mer. Ils avaient réconcilié Juifs et Arabes, rien que ça ! Ils avaient aidé à ce que le lait et le miel se déversent dans les deux écuelles. Il faut se souvenir de l’impact de ce succès diplomatique et de l’inconscient religieux qu’en sourdine il avait réveillé. Le Messie serait une femme mal attifée mangeant des harengs au petit-déjeuner. Qui aurait pu en douter ? « Imaginons une seconde les nouveaux miracles que notre Premier ministre, Gro Harlem Brundtland, aurait pu réaliser dans votre bonne Europe… »

Tout ça s’est cassé la figure. C’est le problème avec les fantasmes : ils saisissent les foules mais retombent. Quelqu’un dit « non », au bon endroit, au bon moment. En 1968, « Charlot, des sous ! » renvoie de Gaulle et sa grandeur à la réalité des feuilles de paye. En 1989, la foule de Dresde répond « Nous sommes le peuple » à la « police du peuple ». Quelques mots deviennent conducteurs et l’énergie potentielle du réel malmené se transforme en énergie cinétique des foules.

Après la victoire du oui en Suède, le 13 novembre – la chronologie des référendums de 1994 avait été choisie pour créer une dynamique du oui –, les opposants à l’adhésion croyaient la partie perdue. Gro Harlem Brundtland décide – courage ou certitude de soi ? – d’affronter ce qui reste du non en son épicentre : Tromsø, petite ville de pêcheurs à l’extrême nord du pays. Elle emmène son comparse suédois Ingvar Carlsson, socialiste comme elle, européen comme elle. La télévision est convoquée pour retransmettre ce grand moment du triomphe de l’autorité ferme et bienveillante, de la pédagogie à l’usage des gouvernants et des peuples.

Dans un éclair de génie, les nonistes prononcent le ravageur : « C’est le début de la semaine suédoise ! »

Mobilisation contre la mort de Tromsø, l’âme du pays

Sur place, une bronca attend Gro et Ingvar. Toute la ville est dehors qui brave le froid et la nuit polaires. Les pêcheurs ont mobilisé autour d’eux toute la population de l’île : du fait de la politique commune de la pêche, l’adhésion à l’Europe signifie la mort économique de Tromsø. Ils se battent non seulement pour leur gagne-pain, mais pour leur terre, leurs maisons, leurs écoles, leur hôpital… Le non s’étale partout : affiches, pancartes, chaîne humaine avec lampions dessinant les lettres du refus NEI.

Tromsø, c’est l’âme du pays. Le village d’irréductibles Vikings. La Norvège immémoriale des bateaux et des tempêtes. C’est de là que le roi est parti en exil, le 17 mai 1940, et chaque Norvégien connaît les vers de Nordahl Grieg : « Aujourd’hui, la hampe du drapeau est nue… », équivalent norvégien du « Frères, sœurs, mes amis… » des Soviétiques ou du « Une bataille mais pas la guerre » de notre 18 juin. Le refus viscéral, vital, farouche des pêcheurs de Tromsø – et du docteur, et du postier, et de son fils, et de sa femme – apparaît sur tous les écrans de télévision du pays. Il parle aux résignés. Il parle aux hésitants, aux timides. Et aux intimidés.

Le non ne cédera plus un mètre de terrain. À l’autre bout du pays, c’est décidé : on ira manifester dans la capitale du oui, au cœur d’Oslo. On emmènera Papy. On convaincra la voisine, le collègue, et même le gros Bjørn qui-dit-jamais-bonjour-c’lui-là. Succès total qui sidère un oui jusque-là confiant. La dynamique a changé de camp. Et le 29 novembre, dans une mobilisation électorale sans précédent (90 % de participation), la Norvège dit non, à 52 %.

« Vous reveniez de loin », dis-je à mon ami. « C’est vous qui l’avez échappé belle. Imagine un peu la présidence tournante confiée à Gro Harlem Brundtland… La Merkel, à côté, c’est de la rigolade. »

Aujourd’hui, seul un Norvégien sur cinq souhaite l’adhésion de son pays à l’UE

Aujourd’hui, les sondages indiquent que seul un Norvégien sur cinq souhaite l’adhésion de son pays à l’UE. L’affaire semble pliée, définitivement. Il y a bien encore un « mouvement européen » mais il ne compte plus que deux mille membres, et la NHO lui a coupé tout subside. En face, l’association qui réunit les opposants à l’UE dénonce avec vigueur le « scandale démocratique » de ces quinze mille lois et règlements imposés par l’Union via l’Espace économique européen dont la Norvège est membre. On les écoute poliment. Le livre de Dag Seierstad, Folket sa nei (« Le peuple a dit non »), qui raconte l’histoire du mouvement antieuropéen a eu son petit succès. Atle Simonsen, le leader des jeunes du Fremskritt (parti dit populiste, censé être eurosceptique et membre de la coalition au pouvoir) déclare que la Norvège devrait sortir de Schengen. Il est recadré par Anders Anundsen, le ministre de la Justice du même parti. Un article pour l’un, un article pour l’autre. Dix commentaires de lecteurs – pas même un « troll », c’est un comble pour la Norvège ! Statu quo et indifférence. Il y a quelques années, on expliquait cette absence de débat européen par la situation économique florissante du pays face à une Europe mal en point. On explique aujourd’hui que c’est la crise liée à la baisse du prix du pétrole qui explique ce repli sur soi. Allez savoir !

« J’aime bien ta phrase de Lacan, “quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas”, me glisse Emil qui a subitement la bière triste. « Que le monde ne veuille pas de nos bienfaits, c’est évident. Le processus de paix au Moyen-Orient, l’évolution de Walesa en Pologne, le Chili démocratique et ses inégalités records… On frise la conspiration mondiale contre toutes nos idées. Mais nous ? Est-ce que nous sommes si bons, si raisonnables ? Tu es allé au mémorial des victimes de Breivik ? »

Je hoche la tête et ne dis rien. Je pose ma main sur l’épaule d’Emil. Je te raccompagne, camarade ?[/access]

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Divorce à l’allemande

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Conférence de presse commune d'Angela Merkel et François Hollande à l'Elysée, le 4 mars 2016.
Conférence de presse commune d'Angela Merkel et François Hollande à l'Elysée, le 4 mars 2016.

Le Monde, que l’on ne peut soupçonner d’europhobie ni même d’euroscepticisme, sonne le tocsin à toute volée dans son édition du 16 mars 2016 sous le titre : « La nuit où Angela Merkel a perdu l’Europe ». Il analyse l’affaire survenue à Bruxelles dans la nuit du 6 au 7 mars. Un événement inouï au regard des usages en vigueur au sein de l’Union européenne s’est produit au cours de cette nuit-là. Alors que le Conseil européen était réuni pour discuter des solutions à apporter à la crise migratoire, Merkel se rend, en compagnie du Premier ministre néerlandais Mark Rutte – dont le pays assure la présidence tournante du Conseil –, à l’ambassade de Turquie en Belgique pour dîner avec le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu.

Les partenaires européens avaient bien été informés de ce dîner, mais il n’était pas prévu que ces agapes diplomatiques se transforment en une longue séance de négociations, aboutissant, à 3 h 30 du matin, à un texte fondé sur les propositions turques, amendées à la marge par le couple germano-néerlandais, ni que les 27 non-participants au dîner seraient invités à adopter ce texte lors du prochain rendez-vous du Conseil, fixé dix jours plus tard. Cet accord est une prime au chantage d’Ankara – « Donnez-nous ce que nous voulons, ou on vous envoie des centaines de milliers de Syriens » – même s’il a été amendé de manière cosmétique par les 28, pour tenter de sauver la face de ceux qui se sont fait rouler dans la farine par le trio Merkel, Rutte, Davutoglu, c’est-à-dire la quasi-totalité des pays de l’UE, à l’exception de la Grèce, où sont actuellement bloqués les migrants.

Le système dit « un Syrien contre un Syrien » stipule que pour un migrant refoulé de Grèce vers la Turquie, un autre migrant demeuré sur le territoire turc sera admis dans un pays de l’UE, selon une clé de répartition fixée par Bruxelles. En échange, Ankara obtient des avantages sans contrepartie : financement par l’UE à hauteur de 6 milliards d’euros au cours des quatre prochaines années des camps de réfugiés syriens en Turquie, suppression de l’obligation de visas pour les Turcs voyageant en Europe pour moins de 90 jours, reprise et accélération des négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE, discrétion des institutions européennes sur les atteintes aux principes démocratiques par le régime autoritaire d’Erdogan, de plus en plus nombreuses et violentes. Pas très glorieux, tout ça…

Mais la principale nouveauté de cet épisode, c’est que la France, au même titre que, mettons, le Luxembourg ou la Slovénie, n’a pas été associée, même pour la forme, à la phase « chaude » des négociations avec Ankara, mais informée a posteriori du résultat des tête-à-tête de Merkel, ou de son chargé de mission pour les affaires de migrants Peter Altmaier, avec les autorités turques. Paris est invité, comme les autres, à participer sans rechigner à la réparation des dégâts produits par la décision unilatérale d’Angela Merkel de faire fi des traités européens pour ouvrir toutes grandes les portes de son pays aux réfugiés syriens, provoquant ainsi la plus grande vague migratoire de l’après-guerre.[access capability= »lire_inedits »]

Dans cette affaire, la France a délibérément été humiliée par Berlin, qui n’a même pas pris la précaution d’associer formellement Paris à ses démarches, comme cela avait encore été le cas au moment de la crise ukrainienne. Quand un haut diplomate français en est réduit à photographier avec son téléphone portable le texte concocté le 7 mars au petit matin à l’ambassade de Turquie pour le transmettre à l’Élysée, on mesure l’état de délabrement d’une relation qui n’a jamais été, certes, sans nuages ni orages, mais où le respect du partenaire, au moins dans les formes, fondait la confiance mutuelle. Dans le reste de l’Europe, c’est chacun pour soi, et on va en ordre dispersé mendier à madame Angela des aménagements à la règle fixée par elle.

Angela Merkel restera donc, pour l’Histoire, la chancelière qui aura planté les derniers clous du cercueil de cette relation privilégiée, amorcée sous la IVe République, et solennellement formalisée en 1961 par le traité de l’Élysée, signé par Charles de Gaulle et Konrad Adenauer. Les historiens du futur, de part et d’autre du Rhin, pourront alors discuter à l’envi des responsabilités respectives de Paris et de Berlin dans ce naufrage, mais devraient s’entendre sur le fait que la chancelière a été l’élément moteur de ce processus, alors que les dirigeants français, Sarkozy hier et Hollande aujourd’hui, le subissaient sans pouvoir le maîtriser, encore moins l’inverser.

Les « grandes » crises européennes récentes, celle de l’euro, puis celle des migrants, ont servi de révélateur des dysfonctionnements de ce couple mythique, que les connaisseurs du dossier avaient déjà constatés au cours de la dernière décennie sur des sujets moins publics, comme celui de la coopération dans le domaine de l’industrie de défense, de l’agriculture et de l’agroalimentaire. Toutes les décisions prises par les gouvernements d’Angela Merkel l’ont été en fonction du seul intérêt allemand, et accessoirement de son avenir politique personnel[1. Contrairement à ce qui a été écrit après les élections régionales allemandes du 13 mars, Angela Merkel n’est pas affaiblie par la montée de l’extrême droite. Elle est confortée dans son positionnement au centre de l’échiquier politique allemand.], et au détriment des intérêts de son partenaire français. C’est ce que constate un observateur extérieur à ce couple, l’historien néerlandais Luuk Van Middelaar, qui fut, de 2010 à 2014, la « plume » de Herman Van Rompuy, président du Conseil européen : « Aujourd’hui, l’indéniable puissance allemande déstabilise le couple. Depuis un certain temps déjà, la France est la plus faible, du point de vue économique et démographique, mais elle a toujours su compenser cela par des ambitions et des initiatives politiques, notamment en politique étrangère […] d’où la formule : “La France utilise l’Europe pour cacher sa faiblesse, l’Allemagne comme couverture pour cacher sa force.” Mais cette symétrie asymétrique n’est plus crédible, pas même comme illusion d’optique. »[2. In Le Débat, no 187, novembre-décembre 2015]

Angela Merkel est assurée de se succéder à elle-même en 2017

La démolition systématique de l’édifice franco-allemand par Angela Merkel, avec la complicité active de ses partenaires sociaux-démocrates au sein du gouvernement de « grande coalition », trouve une illustration éclatante dans le torpillage de l’accord Debré-Schmidt. Cet accord, conclu en 1971 entre les deux ministres de la Défense de l’époque, Michel Debré et Helmut Schmidt, organise la coopération franco-allemande dans le domaine des industries d’armement, et règle notamment, dans son article II, la question des exportations d’armes vers les pays hors UE et OTAN. Il stipule qu’« aucun des deux gouvernements n’empêchera l’autre gouvernement d’exporter ou de laisser exporter dans des pays tiers des matériels d’armement issus de développement ou de production menés en coopération ». Pour chaque matériel, une partie des composants provient d’un pays, et une autre partie de l’autre. Sur ce point le deuxième alinéa de l’article 2 poursuit : « Chacun des deux gouvernements s’engage à délivrer sans retard et selon les procédures prévues par les lois nationales les autorisations d’exportation nécessaires pour la fourniture de ces composants au pays exportateur. » Des exceptions sont prévues, mais comme leur nom l’indique, elles doivent rester exceptionnelles : « Il ne pourra être fait usage qu’exceptionnellement de la possibilité de refuser l’autorisation d’exporter les composants d’un projet commun. » Pendant près de quarante ans, cet accord a été respecté par les deux parties, dans sa lettre comme dans son esprit, pour le plus grand bénéfice de ce secteur de l’économie dans les deux pays. Or, depuis la constitution du gouvernement de « grande coalition » CDU-SPD, le ministre social-démocrate de l’Économie et vice-chancelier Sigmar Gabriel, hostile aux ventes d’armes vers des pays situés dans des zones de conflits, comme le Moyen-Orient, bloque systématiquement des contrats d’exportation d’armes conçues et fabriquées en France avec des composants allemands vers des pays comme l’Arabie saoudite et le Qatar, avec la bénédiction d’Angela Merkel. Gabriel a même tenté de s’opposer à la fusion de l’entreprise allemande KMW avec le français Nexter, souhaitée par les deux industriels pour optimiser leur production sur un marché à l’exportation de plus en plus concurrentiel. Cette fusion s’est tout de même réalisée en 2015, mais avec une clause suspendant pendant cinq ans les accords Debré-Schmidt, dont le renouvellement fait l’objet, actuellement d’âpres négociations entre Emmanuel Macron et Sigmar Gabriel, en toute bonne camaraderie sociale-démocrate, comme de bien entendu. Durant la période transitoire, seules s’appliquent les règles nationales en matière d’exportation d’armes. En revanche, Angela Merkel a réussi à faire échouer le projet de fusion des départements militaires d’EADS (Airbus et Arianespace) avec le britannique BAE, craignant que la partie allemande soit minorisée dans le nouvel ensemble. La création d’un géant européen de l’aéronautique militaire, seule manière de concurrencer efficacement les États-Unis et la Russie sur le marché international, a ainsi été renvoyée aux calendes grecques. Helmut Schmidt vient de mourir, on peut donc tranquillement brader son héritage…

De ces sabotages, l’Allemagne tire une plus-value morale à peu de frais : la part de l’armement dans ses exportations globales est minime par rapport à ce qu’elle représente dans le bilan du commerce extérieur de la France. Elle peut donc se prévaloir d’une moralité exemplaire de marchande de canons et autres joujoux létaux de haute technologie, ne vendant qu’à des clients triés sur le volet. Les quelques milliers d’emplois perdus en Allemagne par les refus d’exportation d’armement vers des pays « douteux » ne sont pas un drame dans un pays de quasi plein-emploi, où les salariés de l’armement trouveront aisément à se reconvertir dans le secteur civil. De plus, à moyen terme, snober les monarchies du Golfe peut générer des bénéfices autrement plus juteux dans les relations économiques avec leur ennemi juré, l’Iran, de retour dans le jeu international après la signature de l’accord nucléaire avec les Occidentaux. C’est plus ennuyeux, en revanche, pour une France qui a déjà dû encaisser les pertes, en chiffres d’affaires et en emplois, de la non-livraison des frégates à la Russie, et dont les choix politiques et stratégiques favorisent les régimes sunnites, au Machrek comme au Maghreb, gros consommateurs d’armes françaises.

Sans le proclamer officiellement, mais en inscrivant avec constance et détermination ce choix politique dans l’action quotidienne, Angela Merkel a fait une croix sur un demi-siècle de relation franco-allemande. Elle agit seule, en fonction des rapports de force qu’elle établit sur chacun des terrains d’affrontement qui surgit, avec la France si elle se plie à ses vues, sinon sans elle voire contre elle. Elle ne craint pas d’être isolée au sein de l’UE, comme elle l’a été sur la question des migrants, puisque faute d’union entre eux, les 28 sont contraints, bon gré mal gré, de la suivre. Merkel est assurée de se succéder à elle-même lors des élections législatives de l’automne 2017 : même si elle progresse de manière spectaculaire, faute de possibles alliances, la droite antimigrants et antieuropéenne de l’AfD ne sera pas en mesure d’empêcher l’actuelle coalition de se maintenir au pouvoir, alors que le SPD n’apparaît pas capable de lui disputer la prééminence au sein de cette dernière. Elle n’a donc aucune raison de faire le moindre cadeau à un président français dont elle est persuadée qu’il ne sera bientôt plus en poste.

On aurait tort de penser qu’il ne s’agit là que d’une crise passagère et que l’on assistera au retour des jours anciens du bonheur franco-allemand. Il faudrait, pour cela, que se rétablisse un rapport de force économique et politique moins défavorable à la France, ou qu’une crise d’exceptionnelle gravité vienne rappeler que le « hard power » – le seul domaine où la France devance l’Allemagne (dissuasion nucléaire et capacité de projections de forces à l’extérieur) – est au cœur de la puissance. La première hypothèse ne devrait pas se réaliser avant longtemps et on préférerait que la seconde ne survienne jamais… Penser la France, penser l’Europe dans ce nouveau contexte devrait être pour l’heure la tâche urgente pour tous ceux qui, dans notre pays, aspirent à exercer des responsabilités gouvernementales. Il n’en est rien : le bavardage moral (« Merkel a sauvé l’honneur de l’Europe ») et les invocations rituelles de projets faillis, comme celui d’une Europe fédérale, supplantent l’analyse politique sérieuse d’une situation aussi inédite que préoccupante. La mort du couple franco-allemand, c’est grave docteur ?[/access]

Ukraine: derrière la guerre des Eglises orthodoxes

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Des prêtres orthodoxes se tenant entre manifestant et policiers, en plein centre de Kiev, début 2014 (Photo : SIPA.AP21512702_000002)
Des prêtres orthodoxes se tenant entre des manifestants et des policiers, en plein centre de Kiev, début 2014 (Photo : SIPA.AP21512702_000002)

En Ukraine, le nationalisme se porte bien, merci pour lui. Ce dimanche 24 avril, une journaliste russe a été expulsée du pays. Elle ne pourra pas y revenir pendant cinq ans. Mais on s’attaque aussi aux « hommes de Dieu ».  L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe s’est réunie vendredi 15 avril pour examiner un rapport sur la persécution de l’Eglise orthodoxe ukrainienne qui relève du Patriarcat de Moscou. Chapelles vandalisées, incendies volontaires, agressions physiques d’ecclésiastiques. Ces attaques sont révélatrices de la persistance d’un fort sentiment antirusse et également de l’histoire religieuse de l’Ukraine. Pour rappel, l’Ukraine, qui compte environ 25 millions d’orthodoxes, se divise en plusieurs Eglises de cette confession. L’Eglise orthodoxe du Patriarcat de Moscou constitue la principale d’entre elles. Elle est toujours sous l’autorité de la Russie même si elle a acquis un certain statut d’autonomie en 1990. La deuxième est l’Eglise orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Kiev qui est née en 1992 d’un schisme avec celle de Moscou. Elle n’est pas reconnue par le monde orthodoxe. La dernière est l’Eglise orthodoxe ukrainienne autocéphale, plutôt présente dans la partie occidentale de l’Ukraine. On trouve aussi une Église gréco-catholique.

En plus d’être rivales par « essence », ces Églises se retrouvent aujourd’hui au cœur des luttes géopolitiques qui agitent le pays. L’Eglise du Patriarcat de Kiev revendique sa légitimité en estimant l’Eglise du Patriarcat de Moscou comme la vassale de la Russie. D’ailleurs, en février, l’église de Saint-Vladimir qui est attachée au Patriarcat de Moscou et se trouve dans la région de Kiev, a été saisie de force par des milices d’autodéfense, soutenues par des membres du Patriarcat de Kiev. Pour rappel, l’Eglise du Patriarcat de Kiev a été, dès le début, un fervent soutien des manifestants ukrainiens contre Ianoukovitch. L’ancien chef d’Etat, ouvertement prorusse, trouvait au contraire un soutien du côté de l’Eglise du Patriarcat de Moscou. Cette dernière ne s’est toutefois pas opposée aux manifestations et a tenté de conserver une neutralité.

De plus, toutes les Eglises étaient unanimement contre la perte de l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Le fossé s’est cependant creusé encore plus profondément entre les ecclésiastiques du Patriarcat de Moscou, qui ont manifesté pour Ianoukovitch, et ceux du Patriarcat de Kiev qui le condamnaient. Il faut aussi ajouter que, bien que l’Eglise du Patriarcat de Moscou ait une large indépendance, elle relève toujours canoniquement de la Russie et reste donc pieds et poings liés. Depuis que Ianoukovitch a été destitué, cette Eglise se retrouve vulnérable. Elle est considérée par les nationalistes ukrainiens comme un ennemi à abattre car vecteur de l’hégémonie russe. Celle-ci, il est vrai, influence et modèle énormément la vie religieuse en Ukraine. Cependant, difficile d’effacer l’Histoire car comme l’a rappelé Xavier le Torrivellec, professeur à l’Université d’Etat de Voronezh et chercheur associé à l’Institut français de géopolitique, sur le site Russinfo.com, « l’Ukraine est directement reliée au berceau de la civilisation russe puisque la Russie est historiquement née à Kiev sur les bords du Dniepr ». Il est donc ici question du fort ressentiment antirusse qui vise à faire table rase du passé et qui s’illustre par des attaques violentes envers tout ce qui a un parfum moscovite…

Morts suspectes

En brutalisant les prêtres orthodoxes du Patriarcat de Moscou, la frange la plus extrême des nationalistes ukrainiens espère plusieurs choses. Tout d’abord se venger de l’annexion de la Crimée par Poutine. Ensuite affirmer un nationalisme ukrainien qui passe par le rejet de tout ce qui est russe et le soutien à sa propre Eglise orthodoxe relevant du Patriarcat de Kiev. Si l’on n’évoque ces attaques que maintenant, elles ne datent pourtant pas d’hier.

Le 26 juillet 2015, le père Roman Nikolayev, appartenant au Patriarcat de Moscou, avait été touché de deux balles dans la tête. Dans le coma, il avait fini par s’éteindre le 29 juillet. Ce même jour, la sœur Alevtina, du monastère Florosky à Kiev, avait été retrouvée morte dans son appartement. Ces meurtres politiques de religieux et ces persécutions ne sont malheureusement que l’arbre qui cache la forêt.

L’enfer, on le sait, est souvent pavé de bonnes intentions. Et comme pour chaque révolution, les dérives autoritaires ne tardent pas. Tuer un pro-Ianoukovitch, comme cela a été le cas de l’homme politique Oleg Kalachnikov le 15 avril 2015 montre, une fois de plus, les dérapages violents quasi inhérents aux révoltes. Autre exemple pertinent : la vague (assez suspecte) de suicides dans l’entourage de Ianoukovitch. Pendaisons pour Alexeï Kolesnik, ancien président du gouvernement local de la région de Kharlov, et Sergueï Valter, maître de la ville de Melitopol. Suicide par arme à feu pour Alexandre Peklouchenko, ex-gouverneur de la région de Zaporojie, et Stanislas Melnik, membre du Parti des régions (parti prorusse de Ianoukovtich).

S’en référer au propre nationalisme de Poutine et à l’ingérence de son pays en Ukraine est certainement tentant pour certains mais cela ne peut être une excuse valable pour tolérer des attaques contre des citoyens ukrainiens, qu’ils soient sous influence russe ou ouvertement prorusses. En 2014, il y avait foule au balcon médiatique pour évoquer les révoltes de la place Maïdan et les exactions russes, mais on entend aujourd’hui peu parler des dérives du côté ukrainien. L’Occident, fort de sa russophobie déclarée, croit bon s’abstenir d’émettre la moindre critique. La violence ? Elle ne peut venir que de la Russie, bien sûr ! Il faut croire que l’indignation, elle, est à géométrie variable…

Pourtant, le non à 64 % au référendum des Pays-Bas sur l’accord d’association entre l’Union européenne et l’Ukraine pourrait peut-être changer un peu la donne (même si les députés néerlandais sont passés outre ce résultat). L’UE est en effet déjà lourde de sa propre paralysie avec 28 Etats à gérer. Et l’Ukraine avec ses handicaps (une crise économique destructrice avec une chute du PIB de 18% depuis 2014 et, on l’a vu, des attaques perpétrées contre certains de ses concitoyens) apparaît comme le voisin que l’on a envie de garder éloigné de soi.

Bock-Côté à l’avant-garde de la critique du multiculturalisme

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Marche du 11 janvier 2015 à Paris (Photo : SIPA.00701556_000027)
Marche du 11 janvier 2015 à Paris (Photo : SIPA.00701556_000027)

« Merci d’être venus nombreux à ce premier rendez-vous ! » lance les organisateurs du premier « Café de l’Avant-garde » à la petite audience qui se presse dans l’arrière-salle exiguë d’un café parisien de la rue des Martyrs. Tous sont venus écouter Mathieu Bock-Côté qui vient de publier Le multiculturalisme comme religion politique, aux éditions du Cerf. Le son des conversations et la musique du bar nous parviennent largement, même au fond du café. Cela a peu d’importance pour l’essayiste québécois qui ajoute à une plume acérée quelques qualités de tribun et une voix capable de couvrir le brouhaha en arrière-plan.

« Le multiculturalisme est l’héritier d’un marxisme en décomposition », explique l’essayiste, c’est-à-dire d’une histoire politique qui vit d’abord le communisme français trébucher sur mai 1968, laissant l’initiative à une extrême gauche bigarrée et libertaire, avant de péricliter définitivement à partir des années 1990, survivant de peu – ou à peine – à l’effondrement du grand frère soviétique. Comme le rappelait le politologue Philippe Raynaud il y a quelques années : « La première singularité française, qui n’est sans doute pas la plus importante, est la permanence d’une extrême gauche organisée, dont les principaux courants sont issus de l’histoire déjà longue du trotskisme et se présentent peu ou prou comme les héritiers de la révolution d’Octobre. »[1. L’extrême gauche plurielle. Philippe Raynaud. Edition Perrin. Tempus. 2006. p. 9.] A travers cette mutation politique, ajoute aujourd’hui Mathieu Bock-Côté, on a assisté au « renouvellement en profondeur du projet politique de la gauche »[2. Le Multiculturalisme comme religion politique. Mathieu Bock-Côté. Les éditions du Cerf. 2016. p. 19.] qui a progressivement débouché, souligne le sociologue et chroniqueur du Journal de Montréal, sur une victoire idéologique : la vision de cette gauche post-marxiste devenant intellectuellement et médiatiquement dominante à partir des années 1990, alors même que les résultats obtenus aux présidentielles montrent sa faible implantation électorale. En 1995, Arlette Laguiller et Robert Hue rassemblaient encore près de 14 % des voix à eux deux (5,3% pour la première et 8,64% pour un PCF qui achevait son déclin), mais, dès 2002, une proportion de voix identique était répartie entre quatre candidats (Laguiller, Hue, Gluckstein et Besancenot). En 2007, cinq candidats d’extrême gauche totalisaient tout juste 9% des suffrages exprimés et il fallut le phénomène Mélenchon pour tirer en 2012 l’extrême gauche, désormais officiellement post-communiste, au-dessus de la barre des 11% (Mélenchon réalisant presque l’intégralité de ce score, Philippe Poutou devant se contenter de 1,15% et Nathalie Arthaud de 0,54%).

L’Etat-nation considéré comme un modèle oppressif

Les résultats de vingt ans d’élections présidentielles amènent logiquement à se poser la question de la survivance idéologique d’une gauche post-marxiste qui a su imposer son discours dans le champ bien plus élargi de la « démocratie diversitaire », analyse Mathieu Bock-Côté. Puisque le Grand Soir n’était décidément pas pour demain, il a fallu se tourner vers de nouvelles aubes révolutionnaires en attendant le crépuscule tant espéré de l’Etat-nation et de la démocratie bourgeoise. La nouvelle grande lueur n’est pas cette fois venue de l’Est mais de l’université, avec l’essor des théories déconstructionnistes qui ont accouché d’un véritable projet politique, « philosophie, explique Mathieu Bock-Côté, fondée sur la désoccidentalisation et la dénationalisation. » Puisque le prolétariat ne peut plus être la classe élue et que l’histoire a consacré la chute du communisme, il convient donc de rejeter l’histoire et de se tourner vers autre chose pour continuer à faire vivre l’idée d’un salut universel ici-bas. Après l’électrochoc de 1968 et celui de 1989, ce seront donc les philosophes de la déconstruction qui seront en quelque sorte appelés au chevet de la refondation doctrinale pour insuffler, à coups d’inspirations bourdivines, de parrainage foucaldien et d’incantations lévinassiennes, une nouvelle dynamique à cette gauche qui navigue entre intellectuels médiatiques et romantisme révolutionnaire. « L’Autre, expose Mathieu Bock-Côté, devient la figure régénératrice à partir de laquelle réinventer la civilisation occidentale ». Entre « réflexe pénitentiel », idéologie no border, égalitarisme ultrapolyvalent et culture de la contestation hors-sol, l’extrême gauche s’est réinventée un avenir que l’historien Marc Lazar évoquait déjà en ces termes en 2004 : « [L’extrême gauche] dispose d’une influence idéologique sans commune mesure avec son poids électoral. Elle diffuse une vulgate, qui n’est même plus une idéologie constituée, une forme de “néo-gauchisme” qui se répand bien au-delà des rangs de l’extrême gauche stricto sensu. »[3. Marc Lazar. Entretien donné à Politique Autrement. Octobre 2004. « Quel avenir pour le PCF et l’extrême gauche ? »]

Pour Mathieu Bock-Côté, les thèmes porteurs de cette gauche multiculuraliste et post-marxiste dépassent en effet largement le champ restreint des mouvements politiques marginaux et se rapporte plutôt à une transformation plus large du discours intellectuel, politique et médiatique dans toute la société occidentale. Au cours de la période post-totalitaire, le sanglot de l’homme blanc s’est mué en projet politique alternatif pour une démocratie triomphante, n’ayant plus d’autre adversaire à affronter qu’elle-même. Ce projet est celui d’une « démocratie diversitaire », porteuse d’un projet qui est celui du multiculturalisme, que Mathieu Bock-Côté définit comme une véritable idéologie, et non comme un simple phénomène social, culturel ou économique. « Il s’agit, écrit-il, plutôt de reconstruire intégralement la société à partir d’une nouvelle maquette, celle de l’égalitarisme identitaire, qui se réclamera de la diversité inclusive. »[4. Ibid. p. 186] Et pour ce faire, il convient avant tout de remettre définitivement en question le modèle historique de l’Etat-nation, considéré par les partisans du multiculturalisme politique, comme un modèle oppressif et dépassé, ralentissant l’inéluctable avènement d’une humanité débarrassée des contraintes de sa propre histoire, matérialisées par la persistance des frontières et des Etats. Le multiculturalisme a fait son apparition politique au Canada avec la Charte canadienne des droits et libertés en 1982, promue par le Premier ministre Pierre Elliott Trudeau. En France, c’est plutôt le débat autour de l’immigration qui a entraîné dans les années 1980 ce discret mais définitif séisme sémantique que fut le passage du modèle de l’assimilation culturelle au multiculturalisme, jusqu’à prôner, explique l’auteur du Multiculturalisme comme religion politique, une inversion de la notion d’intégration, puisque ce n’est plus à l’immigré, figure idéologiquement sacralisée, d’adapter sa culture et ses valeurs à la société d’accueil, mais bien à cette dernière d’adapter constamment les siennes aux populations arrivantes. Une logique qui dépasse la seule question des politiques d’intégration mais reflète plus largement un rapport très problématique des sociétés occidentales à l’Histoire. En effet, le multiculturalisme, comme projet ou religion politique, a pour horizon l’indifférenciation culturelle généralisée, dans des sociétés modernes où le rapport à l’Histoire tend à être remplacée par l’idéologie du compassionnel et du développement personnel, une sorte de meilleur des mondes post-modernes : « A partir du moment où les nations ne sont plus que des labels recouvrant, tout au plus, une simple réalité administrative, à ce moment nous pourrons dire que la véritable diversité culturelle aura été pulvérisée », assène encore l’orateur.

Résistance des peuples et des nations

L’ouvrage de Mathieu Bock-Côté expose cependant quelques limites au constructivisme de cette gauche humanitaire qui voudrait réduire l’humanité à sa souffrance comme la droite néolibérale veut la réduire à sa force de travail. Il y a des limites et donc des résistances qui sont celles, avant tout des populations, des nations, dont Mathieu Bock-Côté constate d’ailleurs, comme le faisait Milan Kundera dans Le Rideau[5. Le Rideau. Milan Kundera. Gallimard. 2005.], que plus elles sont petites et plus elles ont tendance à revendiquer leur singularité de manière forte : « Elles se définissent dans le sentiment qu’elles ont de leur singularité culturelle, et n’ont jamais l’illusion de se croire universelles. » Car l’universalisme est bien l’idéologie qui a enfanté la « religion du multiculturalisme », un universalisme qui est pourtant également au cœur de l’identité de la civilisation occidentale… et aujourd’hui au cœur de son malaise, comme si, à la mystique universaliste, qui permit à la démocratie libérale de triompher de ses ennemis de 1914 à 1991, on opposait désormais un universalisme dont l’ambition serait simplement de dissoudre cette vieille démocratie libérale en elle-même. « Le paradoxe, écrit Mathieu Bock-Coté, c’est que les soixante-huitards laissés à eux-mêmes auraient été incapables de défendre la société dont ils profitaient : ils ont tiré les avantages d’une victoire qui n’était pas la leur et qu’ils n’hésitaient pas à diaboliser. »[6. Ibid. p. 325]

Dans le contexte qui est le nôtre — celui de sociétés exposées au délitement social, à l’abdication du politique et au déchaînement d’une nouvelle forme de terreur totalitaire, cette fois islamiste — il nous reste donc à trouver, ou à retrouver, la formule d’une « résistance non-libérale – et non pas antilibérale », précise Mathieu Bock-Côté, qui est peut-être plus du côté d’Alexis de Tocqueville et de Benjamin Constant que des mots d’ordre éphémères et de la ritualisation groupusculaire du « nous », infatuation grégaro-révolutionnaire d’un « je » en mal d’affirmation. La réponse à trouver à ce multiculturalisme comme religion politique qui « écrit une nouvelle page dans l’histoire de l’assujettissement de l’homme »[7. Ibid.] résiderait dans la tradition d’une pensée antitotalitaire avec laquelle il est urgent de renouer, nous dit l’essayiste.

Une tradition antitotalitaire, ou tout simplement un renouvellement de la pensée politique dont la quête suscite des tentatives disparates de sortir d’un clivage politique aussi étouffant que stérile. Hier il s’agissait, à gauche, de la naissance du Printemps républicain. A droite aujourd’hui, c’est L’Avant-garde qui, sous le patronage d’un Charles Millon ou de Charles Beigbeder, veut former une « structure de réflexion et de mobilisation politique », explique Arthur de Watrigant, l’un des animateurs du collectif, proposant notamment les rendez-vous réguliers, tous les quinze jours, de ce « Café de l’Avant-garde », avec de nouveaux intervenants, « mais dans un lieu un peu moins bruyant la prochaine fois », conclut l’organisateur.

Le multiculturalisme comme religion politique

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L'extrême gauche plurielle

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Le rideau: Essai en sept parties

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Brexit, la grande peur des eurobéats

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brexit obama cameron macron
brexit obama cameron macron
Sipa. Numéro de reportage : REX40427268_000008.

Le Brexit fait peur. Ou on nous fait peur avec le Brexit. Il y a quelques jours, le journal de France 2 nous concoctait un petit reportage comme il en a le secret. On nous annonçait l’Apocalypse au cas où les sujets de Sa Gracieuse Majesté décidaient de quitter l’Union européenne en juin prochain. L’OCDE, le FMI et tous les cabinets de consultants économiques qui ne se trompent jamais – d’ailleurs, tous ces gens avaient prévu la crise financière de 2008 – l’indiquaient avec force : le Brexit serait une catastrophe pour les Britanniques. Chute de la croissance, chômage, sécession de l’Ecosse, marginalisation de la City… La rédaction de France 2 est restée modérée ; elle n’a pas mentionné les invasions de criquets, les rivières de sang, les séismes et l’envahissement par les eaux de toute la surface de la Grande-Bretagne.

Nous sommes habitués. En 1992 puis en 2005, alors que nous devions nous prononcer sur le Traité de Maastricht et le TCE, nous mangions de ce genre de reportage matin, midi et soir. Cela ne nous a pas empêchés de maintenir le suspense jusqu’au bout en 1992 et de dire non massivement en 2005. Ce qui est curieux, c’est que France 2 et les autres tentent de nous convaincre, nous pauvres Français, alors que ce sont les Britanniques qui devront se prononcer. L’habitude, sans doute…

Le week-end dernier, Barack Obama himself est venu faire la leçon à Londres. Voilà que le président américain manifeste son mécontentement devant la tentation du Brexit. Que ses cousins britanniques se le disent ! S’ils quittent l’UE, ils seront désavantagés dans les négociations commerciales du Traité transatlantique. Pourquoi ces menaces ? Les Etats-Unis craignent-ils de perdre leur fameux cheval de Troie au sein de l’Union européenne ? Ou redoutent-ils la dislocation d’un ensemble qu’ils ont toujours couvé tant il leur paraissait docile ? Les menaces ne viennent d’ailleurs pas que de Barack Obama. L’immense Emmanuel Macron les a aussi menacés. Si les Britanniques votaient le Brexit, nous Français laisserions passer tous les migrants en Angleterre, a-t-il juré. Pourtant, le Royaume-Uni n’est pas dans l’Europe de Schengen et c’est le traité bilatéral franco-britannique du Touquet qui établit les règles en la matière. Bien entendu, la France pourrait le dénoncer en mesure de rétorsion mais il s’agirait dans ce cas de représailles que notre gouvernement devrait assumer en tant que telles. Pourquoi faire mine de croire que le Brexit annulerait automatiquement les dispositions d’un traité en rien concerné par une sortie d’un des deux pays de l’UE ?

On se demande si ces rodomontades peuvent avoir une influence réelle sur les électeurs. Si elles n’auraient pas au contraire un effet contre-productif. Car enfin, les Britanniques n’ont qu’à regarder autour d’eux : la Norvège a beau ne pas appartenir à l’UE, cela en fait-il un pays à mi-chemin entre le Venezuela de Maduro et l’Albanie d’Enver Hoxha ? La Suisse est-elle à ce point isolée que son système bancaire est le moins attractif du monde et la place financière de Zurich, complètement marginale ? La récente renonciation de l’Islande à l’adhésion à l’UE lui a-t-elle causé des dommages  économiques ? Les partisans du Brexit ont beau jeu de leur rappeler ces faits incontournables. On explique souvent que les adversaires de l’UE jouent sur les fantasmes. En l’occurrence, à chaque référendum, d’Athènes à Amsterdam et de Paris à Londres, ce sont ses partisans zélés qui usent à l’envi de l’argument de la peur.

Soyons généreux ! Donnons un conseil amical aux défenseurs la sainte construction européenne. Si jamais le Brexit advenait et qu’aucune des prévisions alarmistes ne se réalisait, à l’avenir, changez de tactique en cas de référendum français sur le sujet !

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Quand l’Unesco s’égare

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Puisque l’Unesco a proclamé que les Hébreux n’ont pas construit de Temple à Jérusalem, il faut changer les noms des peintures qui évoquent cette époque, avant de les livrer aux iconoclastes.

La scène peinte par Giotto en 1305 et intitulée le Christ chassant les marchands du Temple s’appellera désormais…

Le Christ Issa chassant les marchands du Temple de la Mosquée.

Et c’est ainsi qu’Allah est grand.

La dynamique de l’amalgame

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Une rue de Molenbeek après les attentats de Paris de novembre 2015 (Photo : SIPA.AP21825135_000032)

J’ai publié sur Facebook une photo de Loubna Lafkiri, 30 ans, mère de 3 enfants, professeur d’éducation physique, tuée lors des attentats du 22 mars à Bruxelles, accompagnée d’un dialogue tenu discrètement — en arabe — entre un cordonnier de Molenbeek et son client sur les attentats de Bruxelles :

– Ils n’ont pas tué que des Belges, mais aussi des musulmans…
– Cette fille… c’est rien. Elle avait des enfants, elle n’était pas mariée, pas voilée : c’était une pute !

J’invitais ensuite mes amis Facebook à partager mon post « pour le respect de sa mémoire et de toutes les femmes musulmanes. » Beaucoup de gens l’ont fait. Aucun musulman, mais j’en ai peu parmi mes amis, alors je l’envoie à une amie musulmane :

– Salut Leila*, que penses-tu de ceci — qui est authentique — ? Tu le partagerais ?
– Non Marc, je ne partagerai jamais ce genre de chose, ce serait leur donner de l’importance à ces malades d’une part et puis qui est la source ? Cette personne maîtrise-t-elle correctement l’arabe ? Parce que ces fous de Satan s’expriment en arabe et pas en dialecte… Ils s’expriment aussi en francais ! Parce que les gamins d’ici pour la plupart maîtrisent super mal la langue arabe !
N’oublie pas ceci Marc, nous musulmans, nous sommes deux fois condamnés… Une fois par ces malades qui nous considèrent comme des mécréants et une seconde fois par ceux qui font les amalgames et qui nous considèrent comme des terroristes… Y avais-tu seulement pensé ?
– Bien sûr que j’y ai pensé. C’est précisément pour ça que je te pose cette question. L’amalgame serait de ne pas pouvoir dénoncer des gens qui disent de telles horreurs, comme si tu avais quelque chose en commun avec eux, plutôt qu’avec la victime. Y as-tu pensé ? Je suis sûr de ma source. C’est une adulte marocaine qui maîtrise parfaitement la langue.

L’échange a continué vainement, mais ces deux répliques permettent de comprendre l’essentiel.

Les doutes sur l’authenticité de la scène (que je garantis) constituent une fuite, un déni de la réalité. De toute manière, même si la scène était fictive, rien n’empêcherait de prendre une position morale — sous réserve —, à l’égard de propos qui n’ont rien d’invraisemblable. C’est le refus de dénoncer, en tant que musulmane, ces propos machistes, intégristes et racistes qui constitue un amalgame, tel celui qu’utilisent les dentistes : un mélange qui durcit et se transforme en masse compacte comblant une carie.

Des « fous de Satan » ? Vraiment ?

Parler de « fous de Satan » peut apparaître comme une manière de se distancier de ces musulmans. En vérité, c’est une façon de les déresponsabiliser : les fous sont des « malades », des victimes, pas des sujets responsables. Comme s’il était inconcevable qu’un vrai musulman dise ou fasse quelque chose de mal : c’est Satan qui le lui fait faire. D’ailleurs s’agit-il ici de « fous de Satan » ou d’intolérance et d’inhumanité ordinaire ?

Mais les musulmans ne se critiquent pas, ils se dénient l’un l’autre le statut de vrai musulman, à tel point qu’on ne sait plus où les trouver. Aucune différence, aucune divergence n’est supportable, reconnaissable au sein de l’oumma, communauté où le sujet peine à s’affirmer. Quand il le fait, on le disqualifie, avec la complicité d’Occidentaux craignant toute stigmatisation, comme on l’a vu récemment avec l’écrivain Kamel Daoud.

Dans mon échange avec Leila, je cherche un sujet responsable — une personne qui exprimerait ce qu’elle ressent — et je rencontre quelqu’un qui ne peut pas se dissocier de sa communauté, vécue comme un bloc. En se montrant incapable de prendre une position morale personnelle, elle déforce cette communauté et se « stigmatise » elle-même, comme si elle était marquée par des propos immondes, dont elle n’ose pas se détacher.

Pourtant elle est « assez ouverte et libérée pour boire son verre de vin en terrasse et avoir comme compagnon un Belge catholique. Pour avoir eu un enfant d’origine normande et hors lien du mariage. »

Je comprends d’autant moins ce qui l’empêche de réagir avec d’autres face à des propos horribles. Surtout que dans la suite de notre discussion, elle reproche à la personne qui en a été témoin de ne pas les avoir dénoncés à la police belge ou à la cellule antiterroriste marocaine, « pour la mémoire de Loubna ». Ce qui ne l’empêche pas de s’enfoncer elle aussi la tête dans le sable.

Enfin, après la déresponsabilisation, vient la plainte de sentir les musulmans « deux fois condamnés », comme mécréants par les intégristes et comme terroristes par « ceux qui font les amalgames ».

Pourquoi alors ne pas dénoncer ces propos intégristes et pourquoi favoriser les amalgames ? Pourquoi Leila est-elle incapable de se démarquer — de se déstigmatiser — et de se solidariser avec la victime ?

Si elle avait eu la malchance d’être à la place de Loubna dans le métro qui a sauté, pourrait-elle imaginer sans révolte qu’on parle d’elle de cette manière et de son enfant né « hors des liens du mariage », et que d’autres laissent dire, comme elle le fait ?

A cette question « ridicule », selon Leila, je n’obtiendrai pas de réponse.

Et mon post ne sera pas partagé par des musulmans parce ce qu’un musulman ne critique pas des musulmans avec des non-musulmans. C’est pourquoi Salah Abdeslam, un des responsables des 130 morts de Paris, a pu se cacher à Molenbeek pendant quatre mois. N’est-ce pas là de l'(auto)amalgame et de l'(auto)stigmatisation ?

 

* Son prénom a été changé.

Grand jeu-concours sur l’horizontale du vide

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(Photo : SIPA.AP21883319_000007)
(Photo : SIPA.AP21883319_000007)

Le printemps est propice aux révoltes et aux séditions. C’est d’ailleurs pour cette raison que Mai 68 a eu lieu en mai, et la grande révolution bolchévique de 1917 a eu lieu en octobre, c’est-à-dire à quelques mois seulement du printemps. C’est aussi pour cette raison qu’Orson Welles, Achille Zavatta et Edouard Balladur ont fait le choix de naître à cette époque de l’année. Mois printanier, dévolu à l’adoration de la déesse antique Maïa, mai voit les jupes se raccourcir et les révolutionnaires entrer en ébullition (pour porter à ébullition le révolutionnaire, il ne faut pas le tremper dans une grande marmite d’eau bouillante : c’est même déconseillé, il suffit de lui faire remarquer que les arbres sont entrés en floraison). C’est ainsi, en ce printemps certifié conforme, que la place de la République s’est noircie de tout un peuple contestataire, entendant forger de nouvelles constitutions et refaire le monde.

Le point de départ on le connaît : la grogne contre la loi El Khomri, le lieu d’arrivée est moins certain. C’est souvent le cas dans ce type de mouvements : je me souviens avoir jadis infiltré une « AG » à l’époque d’un quelconque mouvement estudiantin… au début il était question de protester contre une loi, au bout d’une heure le débat portait sur le destin des indiens du Chiapas. Grand chaudron dans lequel se mélangent tout et n’importe quoi, la Nuit debout© entend organiser une « convergence des luttes »… mais le vaste campement scout accouche surtout de débats nébuleux, de parlotte stérile, brassant la plupart des thèmes chers à la gauche, depuis l’écologie jusqu’à la question palestinienne, en passant par le fantasme d’une vraie démocratie directe, mais le mouvement a surtout pour principal sujet : lui-même. Et le tout avec un petit fumet bureaucratique qui fait plaisir à regarder. Le Français moyen, dès qu’il le peut, dès qu’il en a l’occasion, crée des comités, des groupes de réflexion, des Grenelles, des commissions. Nuit debout© n’échappe pas cette règle d’airain, et on a vu naître mille commissions vespérales, traitant de tout un tas de sujets bigarrés… Parmi cette liste de commissions Théodule saurez-vous repérer lesquelles avons-nous imaginé avec notre esprit badin ?

– Commission Banderoles
– Commission Repassage et temps libre
– Commission Arts visuels
– Commission Campement
– Commission Dessin débout
– Commission Drogue et liberté
– Commission Orchestre
– Commission Orphéon
– Commission Défense et représentation des roux
– Commission Perspective et programme
– Commission Jury citoyen
– Commission Potager bio
– Commission Démocratie par tirage au sort
– Commission Hygiène, toilettes et grosse commission
– Commission Réflexion sur les commissions
– Commission Démocratie sur place
– Commission Démocratie sur la lune
– Commission Libération de la femme et viande charolaise
– Commission Grève générale
– Commission Mots
– Commission Zumba et tomates bio

Les gagnants de ce jeu-concours ne remporteront absolument aucun cadeau. Sachez-le. Nul doute qu’au terme des débats, un seul sujet aura certainement échappé aux dormeurs debout : la loi El Khomri…

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés à Nuit debout.

Onfray, encore un effort pour être islamophobe!

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Michel Onfray. Sipa. Numéro de reportage : 00722141_000088
Michel Onfray. Sipa. Numéro de reportage : 00722141_000088

>>> Lire ici le premier volet de l’article de Kostas Mavrakis

Onfray en a particulièrement après le christianisme, ce qui l’incite à le mettre sur le même plan que les autres monothéismes. Pour cela, il lui faut accuser les Evangiles de prôner la violence autant que l’islam. Notre philosophe ne recule pas devant cette gageure mais il manque d’arguments à moins de considérer comme tels deux ou trois citations interprétées à tort et à travers.

Pauvres marchands du Temple

Il évoque  d’abord celle où Jésus chasse les marchands du Temple à coups de fouet sans comprendre que ce passage ne saurait être pris au pied de la lettre. Imagine-t-on un homme seul vidant une immense esplanade où se presse une foule de vendeurs et d’acheteurs ? Dans l’Evangile selon Saint Matthieu, il n’est d’ailleurs pas question de fouet ni d’aucune violence précise contre des personnes. Jésus renverse les tables de quelques changeurs en leur reprochant de ne pas respecter le Temple de son père,  lieu de prière.

L’anecdote met en exergue l’hostilité de Jésus aux activités chrématistiques et à la domination de l’argent. Onfray ne les exècre pas moins (cf. p. 56). S’il avait été un contemporain de Jésus, il aurait applaudi son geste comme il l’a fait sûrement pour le mouvement Occupy Wall Street. Une autre citation à laquelle Onfray n’a rien compris est celle qui fait dire à Jésus « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive ». Il suffit de lire la suite du texte  pour comprendre que « glaive » est une métaphore. Jésus annonce que son message divisera les familles et y suscitera des querelles. Qu’on pense à la fameuse caricature de Caran d’Ache. Ceux qui proclament la vérité sont toujours source de dissensions. Onfray commet aussi une étrange méprise dans sa lecture de Saint Paul, déclarant : « Il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu » (Romains 13, 1). Dans le contexte de l’époque, cela signifiait qu’il ne fallait pas se rebeller contre l’Empire. Cependant cette parole, qui prône la non-violence face à la violence de l’Etat, n’empêche pas Dieu de décerner aux martyrs les lauriers de la victoire. Onfray comprend le contraire. Pour lui, Saint Paul veut imposer un système théocratique dans lequel le pouvoir est exercé par le représentant de Dieu. Or notre philosophe sait très bien qu’en deux occasions Jésus-Christ innova par rapport au judaïsme en rejetant la théocratie. N’a-t-il pas dit  : 1) « Rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu » ? 2) « Mon royaume n’est pas de ce monde » ?

Nous sommes en guerre

En matière de déprédations aux dépens du patrimoine de l’humanité et de violences de toutes sortes, Onfray renvoie dos-à-dos les djihadistes et les Américains (p. 75). Que dis-je, sa condamnation de ces derniers est plus sévère car ils n’étalent pas sur Internet les effets de leurs bombardements. On peut voir les choses autrement. Les islamistes de l’EI diffusent les images de leurs atrocités et actes de vandalisme parce qu’ils en sont fiers. C’est en cela que consiste leur barbarie. Les Occidentaux sont plus discrets. L’hypocrisie des uns et le cynisme des autres sont significatifs. Pour qu’il y ait hommage du vice à la vertu, il faut qu’on puisse les distinguer. Les djihadistes, abomination à l’état pur, ne s’en soucient pas.

Onfray s’étonne que la classe politique et les médias portent sur l’islam un jugement positif alors même qu’ils justifient les bombardements par lesquels ses adeptes seraient massacrés (p. 16). Cela s’explique pourtant si l’on songe qu’en France, les populations musulmanes sont présumées de facto non violentes, alors qu’en Afghanistan, en Irak, au Mali nous combattons des djihadistes armés. L’expérience montrant  que les individus passent instantanément de la catégorie pacifique à la catégorie belliqueuse, la prudence exige que, dans les pays où les djihadistes opèrent ouvertement, on prenne le risque de tuer des personnes dont la culpabilité n’a pas été démontrée devant un tribunal et dans les formes juridiques. En cas de guerre, l’usage veut qu’on se dispense de ces précautions envers les ennemis. Or nous sommes en guerre, selon le président de la République.

Onfray s’inquiète pour la civilisation européenne qu’il voit sur le déclin non pas pour les raisons véritables, telles que les méfaits du nihilisme et du matérialisme ou encore de  l’ostracisme qui pèse sur l’art remplacé par le non-art  mais pour de fausses raisons, à savoir la montée du djihadisme. Il s’imagine que se délecter à couper des têtes, à commettre toutes sortes de cruautés, et s’en vanter sans vergogne est une preuve de force. Il répète avec insistance que « l’Europe montre les signes de la décadence » (p. 56) qu’elle est « en phase d’effondrement […] face à la guerre qui lui a été déclarée au nom de valeurs qui ne sont pas les siennes » (p. 55). Or les valeurs qui sont les nôtres, Onfray et ses pareils refusent de les défendre. Ils laissant le terrain libre à l’islam et ne lui opposent que le néant.

La vengeance du djihad masqué

« Si en territoire français le danger du terrorisme islamique existe, nous dit Onfray, […] c’est parce que ceux que nous avons agressés hier ripostent aujourd’hui à notre agression » (p. 17) ce qui est, en un certain sens, légitime (p 18). Cette thèse, Onfray la répète encore sans la moindre nuance. « L’agresseur ce fut l’Occident » (p. 110). Il y a cependant une logique dans cette aberration. Elle tient à un mot emprunté aux islamistes intégristes, partisans du califat. C’est le mot « Oumma » qui désigne la communauté des croyants. Pour ces fanatiques, on n’est pas égyptien, syrien, marocain, etc. On est musulman, point. En faisant sienne cette idéologie, Onfray peut identifier les nomades du Sahel aux habitants des banlieues parisiennes ou bruxelloises. Riposter aux terroristes qui opèrent aux abords du Sahara, chercher à neutraliser l’assassin Belmokhtar, ce serait attaquer nos voisins de palier, toucher « à nos potes ». La question de savoir qui a commencé porte sur l’origine et n’a pas beaucoup de sens. Mais si Onfray veut absolument la poser, la réponse qui s’impose désigne  l’islam. Il faut être deux pour qu’il y ait conflit et ce monothéisme est le dernier venu. A propos de la même question, on parle beaucoup des croisades. Elles furent une riposte aux conquêtes musulmanes et leur but était de protéger les pèlerins chrétiens rançonnés ou même tués par les tribus bédouines. On oublie aussi que le Khalife Hakim a détruit deux fois l’église du Saint-Sépulcre.

Si on veut distribuer les responsabilités sans remonter au déluge, il suffit de noter la chronologie des événements. Prenons la vague d’attentats de 1994-1996. Khaled Kelkal et ses amis qui ont tué 8 innocents ripostaient-ils à une agression française ? Les sept moines de Tibérine avaient-ils participé à une agression contre l’Algérie ? Les soixante touristes abattus à Louxor en Egypte étaient-ils des agresseurs ? Les centaines de morts à Naîrobi et Dar-es-Salam étaient-ils coupables de quoi que ce soit ? Ces crimes et tant d’autres, montrent que la faute pèse entièrement sur les djihadistes et non sur la « politique néocoloniale et islamophobe » de la France « alignée sur les positions des Etats-Unis » (p. 114). L’agresseur fut l’Occident, insiste Onfray (p. 110) et la date de cette agression est 1990 quand Bush invente la possession par l’Irak d’armes de destruction massive. Du coup, voilà l’occupation du Koweït passée à la trappe ! Onfray oublie en outre que les armes de destruction massive ont été invoquées  pour justifier l’invasion américaine de 2003, nullement de 1990.

Signer une trêve avec l’EI ?

Mais Onfray n’est pas seulement antioccidental, il est en plus d’une naïveté abyssale. Il préconise de « signer une trêve avec l’Etat islamique afin que les cellules dormantes sur notre territoire déposent les armes » (p. 115). Il voudrait qu’on trouve une « solution diplomatique » au conflit (p. 125). « Tôt ou tard, dit-il, nous devrons faire la paix avec ceux que nous combattons maintenant » (p. 126). « La carte de la paix vaut la peine d’être jouée » (p. 131). En réalité, l’Etat islamique a retiré cette carte du jeu en même temps que toute notion de trêve. La guerre que nous font ces criminels, ils l’ont voulue inexpiable et n’ayant pour terme que l’Armageddon. Les Russes l’ont compris et maintenant peut-être aussi les Américains. Face à un ennemi implacable, se soustraire à l’épreuve de force c’est capituler, se soumettre, renoncer lâchement à ce que nous sommes. Or c’est ce que voudrait  Onfray car telle est la conséquence de ses principes pacifistes.

On nous serine que seule une petite minorité des musulmans bascule dans le terrorisme. Mais qui a dit qu’il faut être une majorité pour commettre un massacre et ne savez-vous pas que les bourreaux du 13 novembre étaient à ce point pacifiques avant de tirer dans le tas que la police belge avait renoncé à les surveiller ? Ces criminels évoluent comme des poissons dans l’eau parmi les millions de musulmans qu’on a laissé s’installer en Europe.

Ceux qui observent avec inquiétude « la grande substitution » voudraient renvoyer les immigrés chez eux alors que, selon Onfray,  ils seraient déjà chez eux en étant chez nous ; et de préciser : « Nous parlons en fait de personnes nées en France de même que leurs parents » (p. 53). A le suivre ceux qui ne sont pas nés en France seraient expulsables. Ils sont arrivés hier, ils peuvent repartir demain comme des millions de visiteurs. Cela réduirait la base sociale du terrorisme qui recrute parmi les musulmans ainsi que le nombre de personnes à surveiller par les services dont les moyens ne sont pas illimités. Cette préoccupation sécuritaire est légitime, quoi qu’en pense l’interlocutrice d’Onfray, Asma Kouar, aux propos  parfois douteux. Elle trouve mauvais qu’« à la suite des attentats de Paris certains aient soufflé sur les braises d’une islamophobie latente » (p. 46). Belle confirmation d’une réflexion d’Alain Finkielkraut : « Derrière la violence de l’islam ce sixième sens [idéologique] perçoit la violence première de l’islamophobie » (Causeur, mars 2016).

Et s’il survient un deuxième Bataclan?

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(Photo : SIPA.AP21824249_000001)
(Photo : SIPA.AP21824249_000001)

Pour une fois, n’accusons pas les hommes politiques. Il n’est pas dans leur rôle d’annoncer un malheur à venir, ils ne doivent être ni des Cassandre ni des prophètes bibliques. Qu’ils commandent discrètement à l’armée, à la police, aux hôpitaux de se tenir prêts, qu’ils leur fassent faire des exercices pour qu’ils réagissent le mieux possible à un éventuel malheur, c’est très bien. J’ai peu d’admiration pour l’actuel gouvernement, mais je crois, sur la foi des médias, qu’il met en place les réactions techniques appropriées.

Le calcul des probabilités est en défaveur de la France. Patrick Kanner, ministre de la Ville a déclaré le 27 mars 2016 : « Il y a en France une centaine de quartiers qui présentent des similitudes potentielles avec Molenbeek ». Admettons que, parmi ces similitudes il y ait des tendances à la radicalisation, au djihadisme et au terrorisme. Le ministre l’a peut-être pensé, il ne l’a pas dit, il est donc resté dans son rôle. La petite ville de Lunel dans l’Hérault a vu 26 de ses jeunes citoyens partir en Syrie, l’hypothèse n’est donc pas absurde. Un Molenbeek étant responsable de plus de 160 morts en France et en Belgique au cours des six derniers mois, combien de victimes pourraient faire 100 Molenbeek dans l’année qui nous sépare de l’élection présidentielle de 2017 ? Je laisse ce sinistre calcul de probabilités aux mathématiciens.

Le pire n’est pas toujours sûr, mais il faut l’envisager. Et envisager surtout ses conséquences, essayer de les penser avant que le feu de la catastrophe ne ravage  toute sérénité, tout usage d’une froide raison. On ne peut se rassurer en pensant que la série des attentats de 2015-début 2016 est terminée, comme se terminèrent les attentats de Paris en 1995, ceux de Londres et Madrid en 2004 et 2005. Les circonstances sont très différentes. « Le salafisme est en train de gagner la bataille idéologique et culturelle » de l’islam en France comme l’a affirmé Manuel Valls (qui en l’occurrence sortait de sa fonction d’homme d’Etat pour jouer au lanceur d’alerte, rôle à la mode). De toute façon, l’Histoire ne se reproduit jamais à l’identique.

Penser l’impensable, imaginer ce qui pourrait arriver après un second Bataclan, c’est le rôle des intellectuels, des journalistes et finalement de tous les Français qui s’intéressent à l’avenir de leur pays. Il y faut des yeux froids, une lucidité impitoyable, et surtout un courage d’adulte. Malheureusement, l’air du temps est à l’infantilisme, comme nous le prouve les bébés de la place de la République, le care de notre maman Martine Aubry et le manque absolu de méfiance qui crétinise les Français depuis cinquante ans. Le fameux et indéracinable « si nous sommes gentils avec les autres, ils seront gentils avec nous » relève davantage de la cour de récréation que d’une pensée adulte, responsable et vaccinée.

Quelles conséquences sur la présidentielle à venir ?

Ouvrons donc ce grand concours de science-fiction. Un très grave attentat d’ici mai 2017 ouvrirait-il automatiquement la route de l’Elysée à Marine le Pen ? P’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non, discutons-en. L’actuel pouvoir socialiste serait-il immédiatement discrédité pour n’avoir pas paré le coup ? Une union nationale autour de François Hollande serait-elle à nouveau possible ? Pogroms contre les musulmans par les Français « de souche » ou conversions massives à l’islam pour éviter d’avoir des ennuis ? Scénario résistance ou scénario soumission ? Coup d’Etat militaire par un général de gendarmerie ou d’armée charismatique (il en existe, je ne veux pas citer de noms) ? Sarkozy réfugié à Londres et lançant un appel le 18 juin 2016 ? Il nous faut des hypothèses, de la plus raisonnable à la plus farfelue, tout plutôt que de rester dans ce farouche aveuglement sur un des possibles de notre avenir.

Les émissions de télévision consacrées aux candidats à la présidentielle  ne mettent jamais à leurs prévisions une condition essentielle. Macron sera peut-être sur les rangsFillon continuera peut-être sa progression dans la primaire de la droite, si tout se passe bien sur le plan de la sécurité intérieure. Seul Roland Cayrol à C dans l’air d’Yves Calvi a osé pondérer une de ses hypothèses par un « si nos jeunes amis restent sages ». Mais c’était marmonné à la fin d’une phrase et il ne précisait pas de quels jeunes amis il s’agissait.

Evoquer le malheur ne le fait pas arriver, et n’en écarte pas non plus la possibilité. Mais en parler, en débattre largement dès aujourd’hui, en incluant au premier chef les intellectuels musulmans qui sont nombreux à avoir l’amour de la France aux tripes, ce serait une œuvre de salut public. Quel institut de sondages aura le courage de demander aux Français comment ils réagiraient à un deuxième Bataclan, y compris sur le plan électoral ? Si on envisageait le malheur éventuel en adultes, cela nous éviterait de nous retrouver dans un pays d’enfants en sanglots le jour du destin.

Dans les Antimémoires, André Malraux demande à un prêtre rencontré pendant la Résistance ce que lui a appris la pratique de confesser les fidèles. « Il n’y a pas d’adultes », répond l’homme. Grandissons vite.

Antimémoires

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Et les Vikings inventèrent le Brexit

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Le 25 septembre 1972, les Norvégiens rejettent par voie de référendum, l'adhésion de leur pays à l'Union européenne (Photo : AFP)
Le 25 septembre 1972, les Norvégiens rejettent par voie de référendum, l'adhésion de leur pays à l'Union européenne (Photo : AFP)

Vers le Nord compliqué, on ne s’envole pas nécessairement avec des idées simples. Disons plutôt : avec les siennes – ou celles qu’on a faites siennes, au croisement d’une histoire collective et de quelques affinités plus choisies. Oublierais-je que je suis français – farouchement – et catholique – plus mollement, c’est-à-dire plus totalement –, il se trouvera nécessairement quelqu’un pour me renvoyer à mon papisme originel, à mes penchants jacobins, à ma furia francese. À Oslo, plus qu’ailleurs encore. Mais alors on heurte, on frotte et quelque chose se produit – ce vieux miracle de l’étincelle. Éclairante.

Philippe Delerm n’étant pas scandinave, il aura fallu la dix-huitième gorgée de bière et que s’entassent quelques notes de 150 couronnes – témoins de notre participation aux caisses de l’État-providence – pour que mon vieux pote Emil consente à délivrer son verdict : Tout ça, c’est des conneries !

J’avais pourtant sorti l’artillerie lourde de nos sciences molles. Histoire, sociologie politique, économie. Tout, absolument tout, dans une belle convergence, expliquait le refus norvégien, par deux fois, en 1972 et 1994, d’adhérer à l’Europe (53 % de non en 1972, 52 % en 1994).

Un Nord beaucoup plus compliqué

Je vous la fais courte, on peut lire tout ça dix fois ailleurs : indépendante depuis seulement 1905, la Norvège a développé un état social et protecteur, original et peu compatible avec l’orientation libérale de l’Europe ; l’exploitation des hydrocarbures en Mer du Nord garantit, par ailleurs, un haut niveau de vie. Enfin, de la crise de l’euro à celle des réfugiés, le désenchantement européen est tel qu’aujourd’hui seulement 20 % des Norvégiens soutiendraient une adhésion à l’Union. On n’en parle même plus. Pour faire bonne figure, j’ajoutais les traditionnels clivages séparant élite et peuple, ville et campagne.

Emil a écouté poliment les explications du Français, enrobées d’un prudent « Je te livre ma grille de lecture, tu me diras ce que tu en penses ». Il s’est calé sur sa chaise, une fois, deux fois. Il a reposé son verre et mis ses coudes sur la table. D’un geste de la main gauche, il m’a demandé de m’approcher. Là, une lueur ironique a traversé ses yeux. J’aurais dû me méfier.

En somme, c’est « Voilà pourquoi votre fille est muette ! Tout est dit, décrit, déroulé. C’est bien. Pourquoi voyager ? Tu sais tout, tu sais tout déjà, alors pourquoi tu me demandes ? Tu y étais ? Non ? Et tu en fais quoi des 48 % qui ont quand même voté oui ? À la trappe ? À l’échafaud ? Qu’un sang impur abreuve nos sillons ? Tu veux démontrer et trancher, pas comprendre. »

Norway, one point. Je joue à l’extérieur, et j’encaisse.[access capability= »lire_inedits »]

Lacan au pays des bonnes âmes

« Il n’y a pas de rêve européen. Il y a autant de rêves européens que de nations européennes. » C’est un rêve de soi, positif ou négatif, le fantasme d’un soi autre et miraculeux. Les Espagnols voulaient tourner la page du franquisme, les Estoniens ou les Polonais du socialisme, les Roumains de leur folklore. L’Europe, c’est comme la définition de l’amour par Lacan : « Vouloir donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. » Il suffit de regarder les Allemands : ils s’imaginent apporter un certain ordre, alors que c’est eux qui, de leur gestion chaotique des migrants à l’hérésie économique de leurs 250 milliards d’excédent commercial, sèment le désordre. Ah, selon les critères de Lacan, Angela Merkel est très amoureuse !

La Norvège l’a également été. Gro Harlem Brundtland en était le Premier ministre – Mor Norge, la mère Norvège, dit-on encore. Et on ne comprend rien au désenchantement européen des Norvégiens si l’on refuse de les accompagner dans cette parenthèse enchantée qui fut la leur à la fin du siècle dernier.

« À Oslo, nous étions tous européens. Enfin, moi, non, j’étais contre. Mais autour de moi, si. Mes parents, ma copine, mes amis, les profs, le garçon de café… Tout le monde. Presque. Avant le tournant du 14 novembre 1994, je dirais 75 %, et le jour du scrutin, encore 67 %. »

Un beau consensus à la scandinave dans les rues : les filles avec les badges « JA ! », les panneaux 4 sur 3 financés par la NHO (le patronat). Tel écrivain en vue se fendait d’une tribune dans Aftenposten, telle chanteuse populaire déclarait son enthousiasme europhile sur la NRK avant d’entonner le tube de l’époque.

À l’automne, de quoi rêvaient-ils ? Certainement pas de sortir de leur isolement. C’est une illusion rétrospective et eurocentrée. La Norvège n’est pas une île perdue au milieu de l’océan. Membre de l’AELE puis de l’EEE, membre de l’Otan dès 1949, le pays a toujours pleinement participé à la vie internationale. Les gens voyageaient déjà beaucoup. Le commerce était florissant. L’intégration européenne ne signifiait pas croissance, prospérité, ouverture. Tout cela existait déjà. L’argument en faveur du oui était celui-ci : quitte à être lié à l’Europe, autant faire partie de ses instances et y exercer une influence.

L’hallucination se présente rarement comme telle. En soi, c’est vrai, l’argument de l’influence possible est tout à fait raisonnable. De là à ce que des filles longues, aux cheveux blonds et lisses en viennent à porter un badge « JA ! », il y a plus qu’un pas. Qu’est-ce qui fait qu’on approuve un argument à même ses propres jeans, sur la cuisse ou près du sein ? La raison ?

La Norvège voulait devenir la bonne fée de l’Europe

Un désir s’était emparé d’une partie de la Norvège. Un fantasme puissant : devenir la bonne fée de l’Europe. Que l’Union soit traversée d’intérêts contradictoires n’était même plus un contre-argument. Bien au contraire ! Ravauder un monde déchiré par la brutalité des hommes, le faire avec patience et discrétion, au coin du feu, telle était, pour les tenants du oui, la destinée manifeste du petit royaume nordique. « Les Norvégiens étaient prêts à abdiquer leur souveraineté. Non pas pour un plat de lentilles, nous en avions largement assez, mais pour être là, à le mitonner pour la maisonnée. Comme vous dites en français : « ajouter notre grain de sel », mais un grain de sel qui change tout, un grain de sel magique », me glisse Emil en tournant une cuillère en bois imaginaire.

En 1994, l’heure n’était pas au doute. De Pinochet viré du pouvoir par les urnes, en 1988, à la Pologne postcommuniste des années 1990, l’histoire, dans une accélération vertigineuse, avait donné raison à la Norvège. Elle avait accueilli tant de réfugiés de ces deux pays ! Et surtout, plus récemment encore, il y avait eu « Oslo », les accords d’Oslo, témoins du caractère miraculeux de la diplomatie norvégienne. Les Norvégiens n’avaient pas aidé à résoudre un conflit territorial portant sur une lande aride quelque part entre un fleuve et une mer. Ils avaient réconcilié Juifs et Arabes, rien que ça ! Ils avaient aidé à ce que le lait et le miel se déversent dans les deux écuelles. Il faut se souvenir de l’impact de ce succès diplomatique et de l’inconscient religieux qu’en sourdine il avait réveillé. Le Messie serait une femme mal attifée mangeant des harengs au petit-déjeuner. Qui aurait pu en douter ? « Imaginons une seconde les nouveaux miracles que notre Premier ministre, Gro Harlem Brundtland, aurait pu réaliser dans votre bonne Europe… »

Tout ça s’est cassé la figure. C’est le problème avec les fantasmes : ils saisissent les foules mais retombent. Quelqu’un dit « non », au bon endroit, au bon moment. En 1968, « Charlot, des sous ! » renvoie de Gaulle et sa grandeur à la réalité des feuilles de paye. En 1989, la foule de Dresde répond « Nous sommes le peuple » à la « police du peuple ». Quelques mots deviennent conducteurs et l’énergie potentielle du réel malmené se transforme en énergie cinétique des foules.

Après la victoire du oui en Suède, le 13 novembre – la chronologie des référendums de 1994 avait été choisie pour créer une dynamique du oui –, les opposants à l’adhésion croyaient la partie perdue. Gro Harlem Brundtland décide – courage ou certitude de soi ? – d’affronter ce qui reste du non en son épicentre : Tromsø, petite ville de pêcheurs à l’extrême nord du pays. Elle emmène son comparse suédois Ingvar Carlsson, socialiste comme elle, européen comme elle. La télévision est convoquée pour retransmettre ce grand moment du triomphe de l’autorité ferme et bienveillante, de la pédagogie à l’usage des gouvernants et des peuples.

Dans un éclair de génie, les nonistes prononcent le ravageur : « C’est le début de la semaine suédoise ! »

Mobilisation contre la mort de Tromsø, l’âme du pays

Sur place, une bronca attend Gro et Ingvar. Toute la ville est dehors qui brave le froid et la nuit polaires. Les pêcheurs ont mobilisé autour d’eux toute la population de l’île : du fait de la politique commune de la pêche, l’adhésion à l’Europe signifie la mort économique de Tromsø. Ils se battent non seulement pour leur gagne-pain, mais pour leur terre, leurs maisons, leurs écoles, leur hôpital… Le non s’étale partout : affiches, pancartes, chaîne humaine avec lampions dessinant les lettres du refus NEI.

Tromsø, c’est l’âme du pays. Le village d’irréductibles Vikings. La Norvège immémoriale des bateaux et des tempêtes. C’est de là que le roi est parti en exil, le 17 mai 1940, et chaque Norvégien connaît les vers de Nordahl Grieg : « Aujourd’hui, la hampe du drapeau est nue… », équivalent norvégien du « Frères, sœurs, mes amis… » des Soviétiques ou du « Une bataille mais pas la guerre » de notre 18 juin. Le refus viscéral, vital, farouche des pêcheurs de Tromsø – et du docteur, et du postier, et de son fils, et de sa femme – apparaît sur tous les écrans de télévision du pays. Il parle aux résignés. Il parle aux hésitants, aux timides. Et aux intimidés.

Le non ne cédera plus un mètre de terrain. À l’autre bout du pays, c’est décidé : on ira manifester dans la capitale du oui, au cœur d’Oslo. On emmènera Papy. On convaincra la voisine, le collègue, et même le gros Bjørn qui-dit-jamais-bonjour-c’lui-là. Succès total qui sidère un oui jusque-là confiant. La dynamique a changé de camp. Et le 29 novembre, dans une mobilisation électorale sans précédent (90 % de participation), la Norvège dit non, à 52 %.

« Vous reveniez de loin », dis-je à mon ami. « C’est vous qui l’avez échappé belle. Imagine un peu la présidence tournante confiée à Gro Harlem Brundtland… La Merkel, à côté, c’est de la rigolade. »

Aujourd’hui, seul un Norvégien sur cinq souhaite l’adhésion de son pays à l’UE

Aujourd’hui, les sondages indiquent que seul un Norvégien sur cinq souhaite l’adhésion de son pays à l’UE. L’affaire semble pliée, définitivement. Il y a bien encore un « mouvement européen » mais il ne compte plus que deux mille membres, et la NHO lui a coupé tout subside. En face, l’association qui réunit les opposants à l’UE dénonce avec vigueur le « scandale démocratique » de ces quinze mille lois et règlements imposés par l’Union via l’Espace économique européen dont la Norvège est membre. On les écoute poliment. Le livre de Dag Seierstad, Folket sa nei (« Le peuple a dit non »), qui raconte l’histoire du mouvement antieuropéen a eu son petit succès. Atle Simonsen, le leader des jeunes du Fremskritt (parti dit populiste, censé être eurosceptique et membre de la coalition au pouvoir) déclare que la Norvège devrait sortir de Schengen. Il est recadré par Anders Anundsen, le ministre de la Justice du même parti. Un article pour l’un, un article pour l’autre. Dix commentaires de lecteurs – pas même un « troll », c’est un comble pour la Norvège ! Statu quo et indifférence. Il y a quelques années, on expliquait cette absence de débat européen par la situation économique florissante du pays face à une Europe mal en point. On explique aujourd’hui que c’est la crise liée à la baisse du prix du pétrole qui explique ce repli sur soi. Allez savoir !

« J’aime bien ta phrase de Lacan, “quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas”, me glisse Emil qui a subitement la bière triste. « Que le monde ne veuille pas de nos bienfaits, c’est évident. Le processus de paix au Moyen-Orient, l’évolution de Walesa en Pologne, le Chili démocratique et ses inégalités records… On frise la conspiration mondiale contre toutes nos idées. Mais nous ? Est-ce que nous sommes si bons, si raisonnables ? Tu es allé au mémorial des victimes de Breivik ? »

Je hoche la tête et ne dis rien. Je pose ma main sur l’épaule d’Emil. Je te raccompagne, camarade ?[/access]

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