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Libérez Blondin!

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Antoine Blondin, à Paris, en 1988 (Photo : Jean Ber / Opale / Leemage)

Il ne faut laisser dire à personne que 25 ans est le plus bel âge de la mort. La preuve par Antoine Blondin, disparu le 7 juin 1991 à son domicile de la rue Mazarine. Il est aujourd’hui réduit à une légende et c’est toujours ennuyeux pour un écrivain. Une légende dispense de vous lire. Quelques clichés d’une panoplie littéraire pour néo-néo-néohussards continuent à circuler comme des mots de passe bien sympathiques mais, à la longue, ils feraient oublier que Blondin était d’abord un grand écrivain et, de surcroît, un grand écrivain détruit par l’alcool. Il n’a d’ailleurs jamais voulu faire l’apologie de l’ivresse comme il le déclarait lui-même à propos d’Un singe en hiver : « Il ne s’agit pas ici d’un plaidoyer pour la boisson ni même de lui fournir une justification. À la rigueur, j’admets que j’ai peut-être voulu expliquer certains mécanismes qui induisent des êtres à boire. »

Faire de lui le Socrate vieillissant des bars du 6e arrondissement, le saint buveur qui recherchait les « verres de contact », selon sa jolie expression, c’est refuser de voir d’abord une déchéance dont les témoins furent nombreux et, pour les plus honnêtes d’entre eux, nous laissent une vision beaucoup moins lyrique. Le 21 mai 1993, Michel Déon, qui formait avec Blondin, Nimier et Laurent le noyau historique de ceux que Bernard Frank avait appelés les hussards pour mieux les assassiner, déclarait : « L’homme avili que j’ai croisé ce jour-là rue Mazarine, le presque clochard à demi édenté, au visage déformé par l’alcool, à la démarche titubante et au vin mauvais, ce n’était pas Blondin. » Même son de cloche, sur ces dernières années, de la part de Christian Millau qui se souvient dans son Galop des Hussards : « Je ne m’en sens pas autrement fier mais j’avoue que plusieurs fois, l’apercevant près de la Seine ou à Saint-Germain-des-Prés, pressé de regagner l’un de ses abreuvoirs, j’avais lâchement traversé la rue pour l’éviter. »

Autre exemple de cette fausse postérité qui est celle de Blondin, c’est le succès que rencontra au cinéma l’adaptation par Henri Verneuil en 1961 d’Un singe en hiver, son roman de 1959 qui reçut le prix Interallié. Deux monstres sacrés, Jean-Paul Belmondo et Jean Gabin y jouaient les rôles principaux sur des dialogues de Michel Audiard, propulsant le film dans le panthéon populaire du cinéma français où il siège encore en bonne place aujourd’hui. En soi, la chose est plutôt plaisante, sauf quand on en oublie le livre qui en est à l’origine.

Qu’on me permette une anecdote personnelle à ce sujet. Alors que je feuilletais le roman à une terrasse de bistrot dans la perspective de cet article, mon voisin me demanda très gentiment ce que je lisais. Je lui montrai la couverture du livre, il fronça un instant les sourcils dans un effort de mémoire puis son regard s’illumina et il dit : « Mais c’est pas le film avec Bebel et Gabin, ça ? », avant de fredonner « Nuit de Chine, nuit câline ! », la chanson entonnée par les deux héros en pleine dérive nocturne. Et je m’aperçus alors que moi-même, j’étais inconsciemment obligé, depuis le début de cette relecture, de faire un effort pour ne pas me laisser imposer le visage des acteurs sur celui des personnages afin de redonner au roman sa fraîcheur originelle.

Retrouver Blondin écrivain, et seulement écrivain, n’est donc pas chose aisée. C’est pour cela qu’on est reconnaissant à Alain Cresciucci, déjà auteur d’une biographie de référence de Blondin en 2004 où lui aussi nuançait fortement cette héroïsation factice de l’ivrognerie, de nous donner, pour fêter le quart de siècle dans l’au-delà de celui qui disait comme Hugo, « Je suis un homme qui pense à autre chose », Le Monde (imaginaire) d’Antoine Blondin, un essai vif, documenté, précis sur une œuvre finalement méconnue.[access capability= »lire_inedits »] Cette parution est opportunément accompagnée d’une réédition de quatre livres de Blondin à la Table Ronde, l’éditeur historique de l’auteur, dans la collection de poche de la Petite Vermillon qui fait peau neuve pour l’occasion : L’Europe buissonnière, le premier roman de Blondin paru en 1949 et devenu difficilement trouvable ; Les Enfants du bon dieu (1952), plaisante uchronie où un professeur d’histoire décide de changer le programme et apprend à ses élèves que le traité de Westphalie n’a pas été signé ; L’Humeur vagabonde (1955), sans doute le roman le plus blondinien de l’auteur et Certificats d’études (1977), un recueil de préfaces et d’essais sur de grands écrivains, qui rappelle que Blondin fut aussi un merveilleux lecteur, donc un merveilleux passeur.

On prend souvent Blondin pour un écrivain mineur. C’est la malédiction de ceux qui donnent l’impression que tout est facile

Il serait bon, en l’occurrence, de commencer par le commencement, c’est-à-dire le premier roman, L’Europe buissonnière. Il fut ressenti comme une véritable provocation dans ces années d’après-guerre où les plaies étaient encore à vif entre résistants et collabos, y compris dans le monde des lettres. Cresciucci nous rappelle que ce roman, qui reçut le prix des Deux-Magots et valut entre autres à son auteur l’amitié de Marcel Aymé, raconte les aventures picaresques de deux jeunes hommes, Muguet et Superniel, de l’effondrement de 1940 aux derniers jours du Reich, et traite avec une radieuse désinvolture les tragédies de la débâcle, du STO et de la Libération. Cela classa d’emblée Blondin très à droite, ce que confirmaient ses articles dans des journaux pour le moins réacs comme La Nation française de Pierre Boutang. Le tout est de savoir, là encore, s’il y a une « politique » de Blondin ou si, au contraire, se dessine dès ce livre une esthétique et une morale très particulières, une manière d’être au monde assez unique dans notre littérature que l’on pourrait appeler le blondinisme, et que Jacques Laurent avait défini en parlant des Enfants du bon dieu comme « l’invention d’une tristesse nouvelle ».

C’est sans doute cette tristesse qui donne à tous les personnages de Blondin cet air de famille. Ils sont des enfants inachevés que les complications familiales ou l’Histoire ont poussé dans une vie adulte dont ils ont du mal à saisir les contours. Ce sont des hommes qui s’en vont pour continuer à rêver. Ils quittent leurs femmes pourtant séduisantes et aimables pour ces maîtresses invincibles que sont un certain goût pour la promenade qui tourne vite à l’errance et pour les rencontres de hasard. Benoît Laborie dans L’Humeur vagabonde, Gabriel Fouquet dans Un singe en hiver, Sébastien Perrin dans Les Enfants du bon dieu ont la tête en fuite. À peine sont-ils tracassés d’avoir oublié leur petite fille dans une pension au bord de la mer que déjà, ils boivent un verre, histoire de continuer à flotter.

Ils sont, sur un mode poli et dégagé, sans hausser le ton ni aller jusqu’au meurtre ou au suicide, les cousins de tous ces hommes seuls qui sont la véritable figure romanesque propre au xxe siècle comme les héros de Simenon ou même le Meursault de Camus, le Roquentin de Sartre, le feu follet de Drieu…

« Immaturité, asocialité, identité incertaine, trois arêtes du rapport au monde », résume à leur propos Alain Cresciucci. L’amitié, qu’on a là aussi voulu voir comme un élément constitutif de la mythologie blondinienne, n’est pas la porte de sortie espérée. Ce n’est pas qu’elle déçoit, c’est qu’elle ne résiste pas plus aux circonstances de la vie que l’amour. Et Monsieur Jadis, le seul livre largement autobiographique que Blondin consacre à l’amitié, celle qu’il éprouva pour Roger Nimier mais aussi pour Albert Vidalie, est avant tout une méditation désespérée sur le temps, la solitude et la mort. L’amitié renvoie in fine à la solitude comme Blondin l’écrit lui-même dans Ma vie entre les lignes à propos de la disparition de Nimier : « Roger Nimier me manque comme au premier jour de sa disparition. Un canton en moi, raisonnable ou futile selon qu’on l’envisage, a essayé de s’insurger contre cette carrière de frère siamois déchiré à laquelle je m’abandonnais. En vain. Si je me retourne vers l’année qui vient de s’écouler, je la traverse sans que rien n’arrête mon attention, mon souvenir. C’est une année qui n’a pas existé. »

Seulement, comme Blondin aime les jeux de mots, la dérision et nous fait toujours sourire à la fin, même si nous avons le cœur serré, on le prend pour un écrivain mineur. C’est la malédiction de ceux qui donnent l’impression que tout est facile : on pardonne cela difficilement, depuis quelque temps déjà, dans la littérature française contemporaine comme dans l’art du même nom où il faut montrer le support, la matière, la pâte, les chevilles, où l’on doit sentir l’effort, la sueur et la souffrance.

Blondin n’est pas de cette école-là. Le blondinisme est aussi, surtout, cette musique sans fausse note qui s’appelle le style. Et il est temps, vingt-cinq ans après la mort d’Antoine Blondin, d’admettre ce qu’on a admis depuis belle lurette pour Nabokov, à savoir que la virtuosité n’a jamais exclu la profondeur, ni le génie.[/access]

 

Le Monde (imaginaire) d’Antoine Blondin, d’Alain Cresciucci (Ed. Pierre-Guillaume de Roux)
L’Europe buissonnière, Les Enfants du bon dieu, L’Humeur vagabonde, Certificats d’études (Ed. La Table Ronde, collection Petite Vermillon, 2016)

Le Monde (imaginaire) d'Antoine Blondin

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L'Europe buissonnière

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L'humeur vagabonde

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Roland, c’était mieux avant?

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En 1981, William Klein tourne « The French », un documentaire sur Roland-Garros. Quinze jours à l’intérieur de la Porte d’Auteuil. Sa caméra foule la terre battue des Internationaux de France avant et pendant le tournoi. Les courts, les vestiaires, les soirées, les tribunes, l’organisation, les joueurs, le public, un monde mis à nu ! Vous saurez tout sur la planète tennis à un moment où ce sport individuel était en train de gagner son offensive démocratique. Deux heures sans filtre, sans agents de sécurité, sans langue de bois et surtout sans commentaire moralisateur du réalisateur. Juste la parole brute des acteurs de ce spectacle qui serait bientôt mondialisé. La balle jaune allait tout rafler sur son passage au cours des années 80. Souvenez-vous de cette époque charnière où les équipementiers, les télés et toutes les municipalités misaient sur le tennis comme on parie en bourse.

Au cours de cette décennie flamboyante, chaque commune se dotera d’un court en quick, d’un club loi 1901 et d’un indispensable Pop Lob (lance-balles automatique) espérant qu’un petit Lendl, Borg, Connors ou Noah fassent vibrer notre terroir et chanter nos campagnes. La Fédération se frottait les mains, les licenciés accouraient par milliers et les sponsors faisaient le pied de grue dans l’espoir de signer de juteux contrats. La « bulle tennis » était en apesanteur, il fallait la presser au maximum. Pour les nostalgiques du jeu ample, esthètes du beau geste, mélomanes des cordages en boyaux naturels, « The French » est un pur bijou de régression mentale. Adeptes des raquettes en bois et tamis riquiqui, vous serez aux anges. Ces images ont bercé notre jeunesse, ont façonné notre destin aussi. Chris Evert en jupette de secrétaire de direction, Nastase, le tombeur de Bucarest, faisant du gringue dans un numéro de charme désopilant, Tiriak impassible dans sa moustache de Sergent Garcia, McEnroe contestant chaque point, Jacques Dorfmann, le juge-arbitre pondérant la colère de l’Américain et Philippe Chatrier, le boss en costard rayé, s’assurant que tout son barnum fonctionne. Le tennis de papa avec toute sa mythologie : les bobs Europe 1, le ballet de Citroën CX transportant les personnalités, Pecci et sa boucle d’oreille, Panatta et sa mine contrite, Tulasne et Leconte en minots du Grand Chelem et puis, notre star national, Yannick pas encore couronné mais déjà couvé par Jean-Paul Loth, Patrice Hagelauer et Arthur Ashe. Sans oublier, Lino Ventura en spectateur avisé, la classe à l’italienne qui passe sous l’œil de Klein. On jubile.

L’année dernière, Géraldine Maillet a refait le match en appliquant la méthode Klein : poser la caméra et laisser tourner. Dans un mimétisme romantique, son film « In the French » interroge actuels et anciens joueurs sur un tennis devenu hautement professionnel. « On a coupé le son » se lamente Yannick, déplorant que le jeu ait perdu au fil des années son élan artistique et une certaine variété. L’argent, le règlement, la pression, les enjeux colossaux en somme, ont fait naître un autre tennis. Verrait-on aujourd’hui un Nishikori s’acharner sur un arbitre à la manière de Big McEnroe, le pourrir sans se faire exclure dans la seconde du circuit ATP ? Les marques veillent au grain.

Alors, oui Wawrinka n’a pas le charme de Vilas, Federer la désinvolture de Nastase ou Nadal, la liberté de parole de Yannick ? Mais, si l’on ne se laisse pas emporter par ses sentiments, la différence entre l’édition 1981 et 2015 est minime. Rien ne change à Paris. On scrute la météo, les ramasseurs (les plus affutés) chahutent en coulisses, le public (passionnés ou invités) s’emballe durant les grandes rencontres et les opérations de com’/marketing ont toujours existé. McEnroe vantait le dernier appareil photographique Canon et Borg entrait sur le Central comme une rock-star. Le président Gachassin et l’académicien Dabadie rigolaient déjà ensemble en 1981. C’est rassurant aussi de voir que chaque année, Jean-Paul Belmondo et Charles Gérard sont de la partie. Le spectacle est peut-être plus calibré, ça pousse moins à l’entrée du stade, mais le jeu est là ! Plus rapide, plus physique et pas moins enthousiasmant.

 « The French » (1981) et « In the French ». Edition collector 2 DVD – FNAC Exclusivité.

La grève générale, un mythe si français

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greve generale nuit debout
Blocage de l'université Rennes 2 (mai 2016). Sipa. Numéro de reportage : 00575594_000003.

Bien sûr, la grève générale a un passé international. Elle a fait plier le gouvernement tsariste en octobre 1905 et ouvert la voie à la première révolution russe.

Impensable en Chine ou aux USA

« La grève générale est décrétée à Canton », ainsi commence Les Conquérants d’André Malraux qui s’inspire d’événements survenus en 1925. Remarquons que si la grève était chinoise, il se trouvait déjà un écrivain français pour la célébrer. Beaucoup plus près de nous, il a été question de grève générale en Grèce pour soutenir Tsipras au temps où il était gauchiste. Il est question ces jours-ci de grève générale en Belgique. Ces deux pays sont proches de nous culturellement, surtout la Belgique bruxelloise et wallonne. On a donc le droit de dire que c’est dans la France d’aujourd’hui que le mythe de la grève générale est le plus vivant. La simple menace de ce type de protestation sociale serait stupéfiante en Chine ou aux Etats-Unis.

Bien sûr, la possibilité d’une grève générale, de la « convergence des luttes » en ce mois de mai 2016 doit beaucoup à la lutte de la CGT contre la loi travail, à sa peur de disparaître à cause de l’inversion des normes contenue dans le fameux article 2. Il n’en reste pas moins que, d’après les interviews réalisés par les médias, la perspective de grève générale ne semble pas terroriser les Français. Ils sont pour le moment très compréhensifs envers la CGT, très indulgents pour ses débordements. Comme s’il y avait en eux un ressentiment inavoué et permanent contre l’ordre social, contre le fonctionnement ordinaire de la société, une envie de renverser la table où les élites, les nantis, les profiteurs, tous les méchants sont censés festoyer.

Plus de nouilles au supermarché

Les Français ont oublié mai 68 ou ne l’ont pas connu. Ils ne savent plus que, dans un pays démocratique, la grève générale s’arrête le jour où les rayons de nouilles dans les supermarchés sont vides. Ils ne savent plus que les grévistes de mai votent fin juin à une énorme majorité pour les candidats du gaullisme, plutôt ancré à droite. A Canton, les grévistes sont jetés vivants dans les chaudières des locomotives, en France les grévistes changent de bulletin de vote. Mai 68 a eu ses côtés touchants, ses côtés prophétiques, mais aussi son côté théâtral. Homo festivus, déjà lui.

Mais pourquoi ce mythe persistant de la grève générale en France ? On me permettra de risquer une explication qui, dans mon esprit, n’est absolument pas méprisante ni pour la grève générale, ni pour le carnaval, fête anthropologiquement très ancienne et très profonde. Les sociétés ont besoin de pulsations entre l’ordre et le désordre. L’ordre permanent est ennuyeux (« La France s’ennuie » prophétisait Pierre Viansson-Ponté en mars 68), le désordre permanent est terrifiant. Ce qui régénère les sociétés, c’est de plonger rituellement dans le chaos pour en ressortir plus vivantes. La suite de leur histoire n’en est pas forcément modifiée. La révolution russe de 1905 a modifié le cours de l’histoire de ce pays, les Saturnales romaines ne faisaient que maintenir l’ordre social. Les esclaves s’amusaient bien quelques jours, puis se faisaient à nouveau fouetter par leurs maîtres.

Le plus beau carnaval du monde, le plus authentique aussi, a lieu dans la ville suisse de Bâle. Pendant trois jours et trois nuits, femmes et hommes de ce peuple riche et prospère se livrent à toutes sortes d’inepties : des groupes passent en tous sens dans de très beaux costumes qui ne doivent rien à l’invention personnelle et tout à la tradition. Tous jouent  une lancinante musique de fifres et de tambours, chaque groupe selon sa partition. On picole, on mange de la soupe aux pois cassés pour péter dans la rue, on joue la guglamusik en tapant n’importe comment sur des casseroles. Le quatrième jour, c’est fini : les banquiers retournent à leurs banques, les chimistes à leurs raffineries. L’ordre suisse, luxueux et harmonieux, régnera une année de plus.

Chaos et résurrection

L’esprit cartésien des Français a tué le carnaval à cause de son apparente inutilité. La grève générale est peut-être un substitut de ces folles périodes où la violence se déchaîne (à Binche en Belgique, il ne fait pas bon recevoir dans la figure une orange envoyée par un Gilles), où les différences sociales n’existent plus, où tout le monde parle sans inhibition à tout le monde, où l’on s’approprie la rue en collectivité ( »tous ensemble, tous ensemble »). Homo festivus encore, mais cette fois profond, anthropologiquement nécessaire, participant à son insu aux pulsations de la vie des sociétés.

Les peuples germaniques ont leurs carnavals. Les Espagnols ont leurs fiestas et leurs fascinantes semaines saintes. Quand la Vierge Macarena sort de son église sévillane à trois heures du matin, elle est enveloppée par une foule rieuse et chaotique, c’est Nuit debout plus la foi catholique. Les Italiens ont leurs très belles fêtes communales où les quartiers d’une même ville s’affrontent parfois très violemment, comme dans le fameux Palio de Sienne. Nous autres Français, nous avons les grèves générales pour nous donner ce frisson de chaos et de résurrection. Ceux qui n’aiment pas n’ont qu’à patienter et observer le rayon des nouilles dans leur supermarché habituel.

Quand t’es dans le désert rural

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novion porcien ardennes
Photo : Hannah Assouline.

C’est un petit coin de France tranquille tout droit sorti d’une affiche séguélo-mitterrandienne du siècle dernier. Si l’église de Novion-Porcien, 509 âmes, se dresse impassiblement au milieu du village ardennais, le glas a sonné pour ses derniers services publics. Un poste d’institutrice en moins depuis la rentrée, la caserne de gendarmerie – et probablement le centre technique départemental d’entretien des routes – promis à la fermeture d’ici quelques mois, et voilà tout le bourg en émoi. Au Relais des Ardennes, l’unique café-restaurant de Novion, un vieux quidam rit jaune : « Les fermetures, ça fait trente ans que ça dure. Ça a commencé par les douanes, la perception, puis la poste il y a dix ans. »

Déjà au xixe siècle, le village figurait à la pointe nord de la « diagonale du vide », une bande de territoire aux faibles densités démographiques qui s’étendait de la Meuse aux Ardennes. Après cent cinquante ans d’une modeste industrialisation, le tissu social Novion-Porcien se redésertifie sans que sa population décroisse ni que le relais routier désemplisse. « On sert trente couverts à midi et trente le soir. Au dernier concert qu’on a organisé, il y avait cent spectateurs et on est déjà complet des jours à l’avance pour la Saint-Valentin. Ici, ça ne demande qu’à vivre », me glisse Loïc qui vient de reprendre le Relais des Ardennes avec son épouse Aurore. Le couple de trentenaires représente une lueur d’espoir à Novion, tout comme le jeune boulanger arrivé il y a trois ans. Vue de la capitale, l’affaire peut sembler anecdotique mais depuis des années l’absence de tout commerce local – de bouche ou de vêtements – aggrave l’enclavement du village.[access capability= »lire_inedits »] Il y a bien un éleveur qui transforme lui-même sa viande, mais sa boucherie-charcuterie se situe à Rethel, 7 700 habitants, le chef-lieu d’arrondissement distant d’une douzaine de kilomètres. Sans voiture, point de salut dans ces rues mornes où des enfilades de maisons sans âme toisent quelques belles bâtisses en pierre. L’ancien maire sans étiquette Guy Cahu assure que la commune a gagné une trentaine d’habitants depuis une quinzaine d’années et renchérit : « C’est un bon endroit pour se ressourcer et élever une famille. » Pour ce professeur d’anglais à la retraite, débarqué de sa campagne normande en 1980, Novion tenait presque du pays de cocagne. Jusqu’aux années 1990, des familles d’ouvriers ou d’employés « se faisaient construire un pavillon, avaient une vie assez agréable et entraient de plain-pied dans la classe moyenne » sans mener grand train ni se soucier outre mesure de l’avenir, se souvient l’ancien édile. Bien que les Novionais aient beaucoup moins subi les affres de la désindustrialisation que leurs voisins de Reims et de Charleville-Mézières, le petit peuple des artisans et paysans a ressenti les effets de la crise au début de la décennie 2000. Faute de croissance, l’économie locale peine aujourd’hui à employer les enfants non-qualifiés de la classe moyenne inférieure, dont certains émargent au RSA, dégotent des petits boulots de-ci de-là, voire sombrent dans la délinquance et « divaguent », selon l’expression de Guy Cahu. Novion, ce n’est pas le désespoir des mines et des aciéries qui ferment, condamnant à la mort des territoires entiers, mais la morne plaine des Ardennes.

Déclassement et relégation sociale expliquent sans doute une partie du vote Front national massif que l’on observe à Novion. « Depuis mon arrivée en 2010, j’ai toujours vu le FN arriver devant, je ne suis pas contre, chacun son point de vue », avance Sylviane Agzhaf, présidente de l’association Famillles rurales et épouse du seul immigré de la commune, un électromécanicien d’origine marocaine parfaitement intégré aux dires de tous. Lors des dernières régionales, Florian Philippot, qui briguait la présidence de l’Alsace-Champagne-Ardennes-Lorraine, a écrasé tous ses concurrents au terme d’une campagne très sociale. Le 13 novembre, quelques heures avant les attentats de Paris et de Saint-Denis, le vice-président du FN tenait tribune à Novion, dénonçant la dislocation du service public dans des imprécations qui n’avaient rien à envier au Marchais des années 1970. Résultat : malgré sa défaite à l’échelle régionale, Philippot l’a emporté haut la main chez les Novionais, récoltant plus de 50 % de leurs voix, quinze points devant son adversaire de droite. « En dehors du café routier, du médecin et de la boulangerie, on n’a plus rien » soupire Mme Agzhaf, qui s’est mobilisée contre la fermeture d’une classe de l’école primaire à la rentrée dernière. En dépit de ses promesses, l’inspecteur d’académie a en effet annoncé au printemps dernier la suppression d’un poste d’enseignant, alors que les effectifs de l’école passaient de 102 à 108 élèves. « Hermétique à tout dialogue », d’après Mme le maire, l’inspection d’académie de Charleville a ainsi fait monter les effectifs à 23 élèves par classe, un chiffre qui ferait pâlir d’envie les parents parisiens mais désespère Sylviane. Depuis la rentrée, sa fille unique évolue dans une classe de trois niveaux CE1-CE2-CM1. De quoi aggraver le sentiment d’injustice de bien des villageois. « Les gens ont le sentiment d’être devenus des indigènes dont l’État ne s’occupe plus », résume l’ancien maire.

Même la députée du cru, Bérengère Poletti (LR), pourtant favorable à la RGPP (révision générale des politiques publiques) – le grand chantier de coupes budgétaires mené sous le quinquennat Sarkozy –, s’alarme des « énormes restrictions budgétaires » imposées aux communes rurales. Comme si l’État, l’inspecteur d’académie et le conseil départemental s’étaient donné le mot, le départ annoncé de la brigade de gendarmerie et du centre départemental risquent d’enclaver un peu plus Novion. À l’hôtel de ville, qui abrite également l’école du village, Mme le maire et son premier adjoint relèvent le caractère ubuesque de la situation. « La caserne de Rethel, certes flambant neuve, s’est révélée trop petite pour accueillir les cinq gendarmes de Novion, qui devront louer des appartements parce que la loi leur impose d’habiter à proximité de leur caserne ! », s’afflige Élisabeth Géhin. Et son premier adjoint Philippe Lantenois d’aller contre une idée reçue : « Contrairement aux entreprises, l’État et les collectivités territoriales n’ont aucune vision à long terme », regrette-t-il avec le pragmatisme d’un apolitique.

Détail révélateur, l’équipe municipale a appris la fermeture de la caserne… par voie de presse ! En septembre dernier, le quotidien local L’Union a vendu la mèche : quatre-vingts gendarmeries disparaîtront sur tout le territoire, dont trois dans les Ardennes, probablement d’ici à l’été 2016. « Les habitants ne se déplaceront pas à Rethel pour porter plainte », prédit déjà le maire. Dans un hameau où ne se produisent qu’un ou deux cambriolages par an, les cinq officiers de la brigade novionaise, issus des quatre coins de la France, avaient tissé un « lien affectif » avec les riverains, fait-on valoir à la mairie. S’il fallait une preuve du mélange d’amateurisme et d’improvisation qui règne au sommet de l’État, la mutation d’un nouveau gendarme à Novion l’été dernier a entraîné la remise à neuf de son appartement… en pure perte puisque ledit officier devra bientôt quitter son logement pour Rethel, doublant au passage le montant de son loyer et de sa taxe d’habitation. Le général commandant la gendarmerie nationale a accordé une audience privée au maire et à son premier adjoint en janvier, et cela n’a rien changé à l’affaire. Du haut de son expérience, Guy Cahu, le prédécesseur de Mme Géhin se fait philosophe : « On arrive à obtenir des choses à partir du moment où on a des interlocuteurs. Le problème, c’est qu’ils seront de plus en plus loin et auront autre chose à faire. » Preuve en est, le premier adjoint n’a pas la moindre idée du sort promis au bâtiment de la future ex-caserne : une friche en pleine ville façon Montluçon, un pôle médical comme dans ses rêves les plus fous ? Nul ne le sait.

Noyé au milieu d’une communauté de 94 communes et d’un immense canton rural, Novion pourrait être réduit à quantité négligeable par l’échelon intercommunal et la région – dont la capitale a reculé à Strasbourg depuis la réforme territoriale. Encore une fois, Bérengère Poletti surprend par sa défense des prérogatives municipales, redoutant à l’instar du maire la dilution de Novion « dans un gros ensemble ingérable ». Dans une guerre des idées à front renversé, Fabien Bazin, maire socialiste du village de Lormes au cœur du Morvan, critique la geignardise de ses homologues ruraux qui croient au premier bruit catastrophiste venu. « Les gens finissent par imaginer qu’il n’y aura plus de communes, ni d’habitants à la campagne, ce qui n’arrivera jamais. Depuis quelque temps, se répand la rumeur d’une fusion des communes de moins de 1 500 habitants. C’est une pure invention : l’État a tout intérêt à garder son maillage de 36 000 communes », plaide le concepteur du « bouclier rural » (voir encadré). Niveau rumeurs, Novion-Porcien n’est pas en reste puisque le bruit de la fermeture du centre technique départemental chargé de l’entretien des routes résonne partout. Si d’après le conseil départemental, aucune décision n’a été entérinée, Mme le maire n’en démord pas : « Ça va se faire en catimini. » Bien au-delà de la demi-douzaine de fonctionnaires directement concernés par cette mesure, toute la population novionaise éprouve dans sa chair cette énième entaille dans son tissu administratif. « Il faudrait remettre l’homme au cœur du système. Ce qui compte, ce sont les relations entre les personnes. Ici, un enfant qui traverse la rue nous dit bonjour », dixit le maire du village.

À l’image du musée Guerre et Paix en Ardennes, inauguré en 2003 et actuellement fermé pour travaux, la vie semble parfois en suspens à Novion. On a beau annoncer la réouverture du musée le 11 novembre prochain et espérer un afflux de touristes belges, Charleroi n’étant qu’à cent kilomètres, beaucoup n’y croient pas et désespèrent, ou s’en vont. Peut-être plus préoccupante que la dérive de certains lumpenprolétaires, la fuite des diplômés vers les bassins d’emplois qualifiés de Reims ou de Lille encourage la sinistrose. Doucement, Novion s’assoupit. Au pays de Rimbaud, on espère que cette torpeur sera moins définitive que celle du Dormeur du val.

Et le PS créa le « bouclier rural »
Clin d’œil au bouclier fiscal sarkozyste, l’idée d’un bouclier rural a fait son chemin à Solférino lorsque le parti socialiste pantouflait dans l’opposition. Observant l’exode urbain – 100 000 et 200 000 citadins quittent chaque année les métropoles pour les campagnes –, des élus socialistes de la Nièvre ont phosphoré afin d’élaborer un programme de développement adressé aux 11 millions de Français habitant ces zones rurales. À quelques mois de l’élection présidentielle de 2012, l’ensemble des candidats à la primaire socialiste avait signé le pacte rural, prévoyant notamment un temps d’accès maximal aux services publics essentiels (urgences, maternité, poste, école). Ce bon sens n’empêche pas quelques projets techno-Bisounours à la Michel Serres, comme la distribution de tablettes numériques au troisième âge. Lucide, le maire de Lormes rappelle un chiffre cruel : « Huit milliards d’euros ont été octroyés au ministère de la Ville, rien pour la ruralité », avant de nous rassurer : « C’est à nous de prendre notre destin en main, les outils financiers comme les contrats de projet État région existent, il n’y a plus grand-chose à attendre de l’État et des collectivités. » Aide-toi, l’État t’aidera, ou alors la région, ou alors personne…

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Cantona, l’antiracisme des imbéciles

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eric cantona deschamps benzema
Eric Cantona. Numéro de reportage : AP21809738_000012.

Certains se bonifient avec le temps et d’autres déclinent lamentablement. En l’occurrence Eric Cantona aurait eu tout intérêt à continuer de jouer des navets pour le cinéma français plutôt que d’accorder un entretien au Guardian. S’il pouvait se contenter de taper dans le cuir pour le Variétés Club de France, ce serait tout aussi bien. Malheureusement, l’ex-numéro 7 des Reds a eu l’idée de reparler à la presse.

Et cela donne cette déclaration ahurissante. Pour l’ancien milieu offensif des bleus, Benzema et Ben Arfa n’ont pas été sélectionnés en raison de leurs « origines nord-africaines ». C’est tellement stupide qu’on se demande si Lilian Thuram et Franck Ribéry n’ont pas relu sa réponse.

«Un nom qui sonne bien français»

« Une chose est sûre, ce sont les deux meilleurs joueurs en France et ils ne joueront pas à l’Euro, (…) Ce qui est certain également c’est que leurs origines sont nord-africaines. Donc oui, le débat est ouvert ». Le débat est ouvert mais qu’on se rassure, pas pour longtemps.

« Benzema est un grand joueur, Ben Arfa également. Mais Deschamps a un nom qui sonne bien français. C’est peut-être le seul en France à avoir un nom aussi français. Personne ne s’est jamais mélangé avec personne dans sa famille. Comme les Mormons en Amérique. (…) Donc je ne suis pas surpris qu’il ait profité de la situation de Benzema pour ne pas le prendre. Surtout après que Valls ait dit qu’il ne devait pas jouer pour la France. Et Ben Arfa, c’est probablement le meilleur joueur français aujourd’hui. Mais ils ont une certaine origine. »

Après Willy Sagnol et Laurent Blanc, il devient périlleux de faire carrière d’entraîneur de football et de montrer patte blanche. Comme à chaque fois, on racialise les « victimes » qui sont enfermées dans leurs origines ethniques avant de hurler au racisme. Que Benzema soit empêtré dans l’affaire sordide du chantage à la sex tape de Mathieu Valbuena ne compte pas. D’ailleurs, c’est la Fédération Française de Football qui a suspendu l’attaquant du Real Madrid, pas l’entraîneur de l’équipe de France, Didier Deschamps. Ce dernier n’a pas retenu Mathieu Valbuena? Son patronyme d’origine espagnol lui a sans doute coûté sa place – je blague ! -, mais le grand Eric Cantona s’en offusquera une autre fois. Adil Rami, Bacary Sagna, Eliaquim Mangala, Lassana Diarra, N’Golo Kanté, Moussa Sissoko, et j’en passe, ont eu la chance d’être sélectionnés par Didier Deschamps. Probablement des cousins mormons du coach. Pour le défendre, DD a pu compter sur le président de la FFF Noël Le Graët :  « S’il y en a bien un qui a soutenu Karim Benzema par exemple, c’est lui (Didier Deschamps, ndlr). Y compris lorsque les médias ne voulaient plus de lui et qu’il ne marquait plus de but avec l’équipe de France»

Métissage obligatoire

Au fond, la sélection de football importe peu au débat. Ben Arfa ayant fait parti du groupe des 30. « The King », comme on le surnommait à Manchester United, est le nouveau roi du racisme antiraciste. On connaissait le racisme anti-blanc, Canto invente le racisme anti-blanc de la campagne. Il ne supporte pas les familles qui ne se sont jamais « mélangées » comme la sienne. Elles sont d’emblée suspectes. Si elles ne sont pas mélangées c’est qu’elles sont racistes. D’ailleurs son épouse Claude Deschamps, que Didier a rencontrée à 18 ans ne dira pas le contraire.

Qu’en sait-il d’ailleurs Cantona du taux de pureté sanguin de « la Dèche » ? Dispose-t-il de l’arbre généalogique des Deschamps depuis le baptême de Clovis jusqu’à nos jours ? A-t-il fait une prise de sang ? L’histoire ne le dit pas. Mais il ne faut pas être biologiste pour comprendre que pour procréer, il faut d’abord se mélanger en dehors de sa famille. Être footballeur puis acteur de série B n’excuse pas tout. Même la bêtise.

Ce racisme antifrançais qui fait les choux gras de la presse d’outre-Manche est d’un type nouveau. En ce sens que Cantona reproche aussi à Deschamps l’audace et l’originalité d’avoir un patronyme qui sent bon la campagne et la souche française ! En somme, chacun peut être fier de ses origines sauf le petit Français qui vient de sa campagne. Une caricature de l’antiracisme raciste.

Heureusement pour Adrien Rabiot, André-Pierre Gignac ou Olivier Giroud qu’Eric Cantona fait du cinéma. Si par malheur, il devait faire son retour en équipe de France, je ne donne pas cher de leur peau.

Loi travail, Air France, Goodyear: le goulag qui vient

(Photo : SIPA.00726239_000001)

Depuis quelques jours, depuis que les ouvriers se sont un peu réveillés pour exprimer leurs contrariétés, en face, c’est un tollé. Ce qui est amusant, c’est de retrouver mot pour mot tous les « éléments de langage » habituels, ceux que j’entends depuis toujours, dès qu’un mouvement social se durcit.

Il y a d’abord eu avec Nuit debout la phraséologie fantaisiste, auberge espagnole des utopistes intermittents, qui refont l’avenir à longueur d’assemblées générales. Avec pour leur répondre, comme avant, un académicien et quelques éditorialistes.  J’ai déjà dit ici que cela m’avait rajeuni.

Il y a eu ensuite les casseurs à l’origine douteuse, qui sont venus perturber les manifestations contre la loi travail avec l’intention manifeste de déconsidérer le mouvement. Comme d’habitude, ils ont bénéficié dans un premier temps de la complaisance que la bien-pensance accorde aux faux rebelles à la recherche de sensations. Jusqu’à ce qu’un adjoint de sécurité martiniquais et marmoréen, permette de rappeler qui étaient les lyncheurs. Et comme d’habitude encore, les retardataires qui n’avaient pas compris que le vent avait tourné se sont faits piquer, et sont partis, sous les cris de joie, faire un petit séjour à l’ombre.

Et enfin, voilà que les ouvriers s’y mettent. Mais attention, pas comme depuis longtemps à l’occasion d’une fermeture d’usine mettant des milliers de gens à la rue, non là il s’agit de ce que l’on appelle parfois « l’aristocratie ouvrière ». Celle dont on sait que ses membres  font tourner la boutique. Pour tout un tas de raisons, avec leurs syndicats, ils ne veulent pas de la loi travail. Et c’est cela qui est embêtant, car ils peuvent faire se gripper la machine, voire la bloquer. Et comme à chaque fois, on assiste à une jolie levée de boucliers : « Chantage, prise d’otages, dictature stalinienne, violences inacceptables, attitude irresponsable» Le syndicat du Livre, habitué des formes de lutte parfois déconcertantes, y va de son petit coup de main. Refus d’imprimer les quotidiens qui n’ont pas passé un communiqué de la CGT. J’ai connu un nombre incalculable de grève de cette nature avec les mêmes conséquences, si ce n’est qu’avec Internet l’impact est quasiment infime, et que si on veut vraiment s’administrer son éditorial quotidien de Laurent Joffrin, le site web de Libération fera l’affaire. Ah mais non, c’est extraordinairement grave, la liberté d’expression est anéantie en France.

Les Français choqués par l’idée d’un concert de rap donné par un chanteur affligeant, pour commémorer le centenaire de la bataille de Verdun, avaient été prestement traités de fascistes par plusieurs ministres. Qualité du débat oblige, cette fois-ci les ouvriers du livre sont qualifiés de pourvoyeurs de goulag.

Nos doctes et belles âmes, journalistes, économistes, sociologues, politologues, ceux qui expliquent tout et ne prévoient rien, retrouvent instantanément leurs réflexes de classe. Utilisant les mêmes mots et les mêmes expressions que leurs prédécesseurs. C’est normal, c’est toujours comme ça et on en a l’habitude.

Par exemple, ce qui va être intéressant, c’est d’écouter ou lire leurs commentaires à propos de la partie judiciaire de l’affaire des chemises d’Air France. On se rappelle, ces incidents s’étaient produits au moment où la direction de la compagnie annonçait un plan social de 2 500 licenciements. Ce qui était quand même de nature pour les salariés concernés à provoquer une certaine anxiété. Comme toujours désormais, au sein de la « gauche » convenable, ce fut une levée de boucliers, éructations et anathèmes. Le Premier ministre en personne se précipita au siège de la compagnie pour apporter son soutien à celui qui la dirige, et pour stigmatiser les « voyous ». Celui qui la dirige, c’est Alexandre de Juniac, caricature de pantoufleur mis en place par Nicolas Sarkozy, et auteur d’une mémorable prestation filmée devant un parterre de patrons rubiconds et hilares. Ce brave garçon qui venait par ailleurs d’annoncer à 2 500 de ses salariés qu’il les foutait à la porte, y développait une saine conception des rapports sociaux. Posant fort sérieusement la question du retour du travail des enfants, et faisant du très démocratique Qatar le modèle dont il rêvait, grève interdite et grévistes en prison. La vidéo a tourné sur les réseaux en même temps que celle où l’on voyait les cadres d’Air France, chemises arrachées.

À quelques rarissimes exceptions près, silence total des belles âmes sur l’obscène prestation du pantoufleur. Le Premier ministre pu ainsi tranquillement, par l’intermédiaire de Christiane Taubira garde des sceaux, donner les ordres au parquet pour sortir le grand jeu avec célérité. Interventions massives de la police à l’aube, arrestation des criminels dès potron-minet, gardes à vue prolongée, et citations directes en correctionnelle. Pourquoi s’encombrer d’un passage à l’instruction, quand il s’agit de donner des gages au patronat ? Silence toujours persistant des belles âmes, il faut faire confiance à la justice, qui saura, faire la part des choses.

Comme dans l’affaire Goodyear ? Où sur réquisitions conformes du parquet elle a décidé d’envoyer en prison quelques salariés devenus chômeurs, pour avoir protesté contre un plan social massif qui a jeté à la rue des centaines de personnes, plongé des familles dans la souffrance, en en faisant exploser beaucoup, et pour faire bonne mesure, provoqué 14 suicides. Mais, foin de misérabilisme n’est-ce pas, force doit rester à la loi, enfin à celle qui donne aux employeurs toute latitude pour faire plaisir aux actionnaires en traitant le salariat comme une variable d’ajustement. Cette incroyable sévérité fut fort peu commentée par nos belles âmes, qui en revanche se sont réveillées en sursaut pour nous annoncer la fin du monde dès lors que les couches populaires, hostiles à la loi travail ont commencé à renauder.

Alors, pour revenir au jugement de l’affaire des chemises d’Air France, il est apparu à ceux qui ont eu accès au dossier, que celui-ci était judiciairement ténu. Il ne s’agit pas de nier qu’il y ait eu des violences, mais un traitement normal de la preuve en matière pénale devrait rendre très difficile la condamnation de ceux qui sont poursuivis. Comme il fallait intimider, faire un exemple pour calmer la canaille, et faire plaisir à Manuel Valls, ils ont été choisis dans l’urgence par le parquet. Aux juges du siège de se débrouiller. J’espère pour ma part qu’ils feront leur, la maxime selon laquelle « une Justice pour l’exemple n’est jamais exemplaire ».

Quant à nos belles âmes, normalement peu sujettes aux troubles de conscience, elles resteront probablement silencieuses, ou alors, comme c’est le cas depuis quelques jours, elles appelleront à la résistance contre le goulag qui vient. « Vous vous rendez compte, les syndicats d’Air France ont appelé à un rassemblement devant le Palais de justice de Bobigny. Après la grève du Livre qui a détruit la liberté d’expression en France, voilà que les partageux veulent mettre la justice au pas. »

Tout changer pour que rien ne change ?

François Hollande, le pépère de la Nation?

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Najat Vallaud-Belkacem et François Hollande lors des journées de la «refondation de l'Ecole de la République» (Photo : SIPA.00754085_000001)

François Hollande c’est (un peu) le maréchal Pétain… Il ne s’agit pas là d’une proximité idéologique. Mais d’une autre, très pathétique.

Un « vent mauvais » souffle sur la France. La CGT martyrise nos raffineries. L’économie ralentit. Les colères montent. La gauche n’est plus qu’un squelette orné de quelques lambeaux de chair. Et dans cette bourrasque même l’Elysée se lézarde.

En 1941 quand tout allait mal pour la France, le maréchal Pétain prononça son célèbre discours dit du « vent mauvais ». Père de la nation et aussi berger, il appelait les brebis égarées à se réunir sous sa houlette et les enfants de la patrie, trompés, abusés par des discours séditieux et subversifs, à venir se blottir contre sa poitrine paternelle. En 2016, c’est Najat-Vallaud Belkacem qui s’est chargée pour Hollande du remake : « Vent mauvais », saison 2.

Ça ressemble beaucoup au discours d’origine. En plus plat : c’est quand même Emmanuel Berl qui écrivait les discours du maréchal Pétain. Il est quasiment certain que la ministre de l’Education nationale s’attelle seule, hélas, à la rédaction de ses discours. Et voilà ce que ça donne : « Je trouve qu’un responsable politique, et en particulier un responsable politique au sommet de l’Etat qui préside aux destinées d’un pays, d’une certaine façon il a un peu un rôle équivalent à celui que peut avoir un père de famille ou une mère de famille à l’égard de ses enfants. »

François Hollande en papa ou en maman des Français ? L’allégorie est totalement empruntée à l’éternel arsenal sémantique de la droite et de l’extrême droite. Eh oui, la gauche en est là… Elle qui a forgé son identité dans un combat inlassable contre les notions d’homme providentiel, de père de la nation, de berger du troupeau…

Car accepter la tutelle ou la protection d’un homme, c’était pour la gauche la pire des perversions. Le renoncement à toute volonté populaire, l’abdication de sa liberté au bénéfice d’une personnalité devant laquelle s’imposaient des génuflexions religieuses.

Mais aujourd’hui quand tout va mal, quand le niveau de l’eau monte au dernier étage du siège du PS, rue de Solférino, ne reste plus que la ressource d’une prière qui fait office de bouée de sauvetage : « Notre Père qui est à l’Elysée ». Genre : « Allô, papa bobo ». Certains, dont je suis, ne pourrons pas s’empêcher de penser que si nous avons Hollande pour papa, le statut d’orphelin est désormais des plus enviables.

François Hollande va-t-il se sortir de l’Euro?

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François Hollande, en 1998, lors d'un match organisé par le Variétés Club de France (Photo : SIPA.00561064_000017)

Il rêvait d’en faire sa piste de décollage vers une candidature à sa propre succession. Le championnat d’Europe des nations, comme on l’appelait du temps où les compétitions sportives ne portaient pas le nom d’une monnaie, a lieu en France et François Hollande comptait beaucoup dessus.

Il est vrai que les deux fois où notre pays a organisé une compétition de football, l’équipe nationale a pu brandir la coupe à la fin. Ce fut le cas en 1984, alors que Michel Platini était le meilleur joueur du monde, survolant le championnat d’Europe de toute sa classe. Ce fut encore le cas en 1998, avec l’équipe menée par Aimé Jacquet.

Cette année 1984 fut formidable pour le sport français : victoire française au foot, donc, mais aussi le dernier doublé français au Tour de France (Fignon 1er, Hinault 2e) et des JO plutôt réussis, notamment avec le football dont la sélection française ramena la médaille d’or.

On ne se souvient pas que François Mitterrand ait particulièrement surfé sur ces excellents résultats. Au contraire, l’été 1984 reste comme celui où il dut concéder son recul le plus marquant, lors de la guerre scolaire. Mitterrand fut contraint de sacrifier Alain Savary et Pierre Mauroy et n’a pas eu l’occasion de se glorifier de ces palmarès  français dans les compétitions sportives.

En 1998, nous étions en période de cohabitation. Jacques Chirac et Lionel Jospin entrèrent également en rivalité dans le soutien à l’équipe de France. On se souvient de l’expression de Platini, cette fois-ci maître-organisateur de la compétition : « Jospin aime le sport, Chirac aime les sportifs ». Les deux têtes de l’exécutif profitèrent dans les sondages de la victoire française même si, effectivement, c’est Chirac, affaibli un an auparavant par sa dissolution-gag, qui en avait le plus besoin.

Du rêve de 1998 au cauchemar de 2016 ?

C’est donc le modèle 98 dont François Hollande voudrait s’inspirer. Qu’elle serait belle cette victoire qui permettrait de réunir autour de lui et dans la joie, un peuple enfin soudé ! Seulement voilà, cette espérance pourrait bien se transformer en cauchemar.

En cauchemar d’abord, parce que, tout à fait prosaïquement, notre équipe n’est pas favorite et qu’elle l’est beaucoup moins depuis deux jours alors que sa ligne défensive qui était déjà son point faible a perdu son élément le plus solide et le plus talentueux, Raphaël Varane, après avoir perdu son élément le plus combatif, Mamadou Sakho.

En cauchemar ensuite, parce que la France est aujourd’hui paralysée par les grèves. La CGT sait fort bien que le championnat d’Europe débute le 10 juin et que la pression est énorme sur le gouvernement. François Hollande peut-il se permettre de montrer à l’Europe entière le spectacle d’un pays bloqué alors qu’il organise une des plus grandes compétitions sportives mondiales ? Peut-il se le permettre alors que Paris est aussi candidate à l’organisation des Jeux olympiques de 2024 et que le CIO sera très attentif au bon déroulement de l’Euro de football ? Peut-il dans le même temps se permettre de reculer, au risque de voir son Premier ministre démissionner et subir aussi une crise politique, un peu comme Mitterrand en 1984, mais en pire ?

En cauchemar enfin –et c’est bien le plus important de tous, parce que les djihadistes rôdent autour de la compétition. La finale de la Coupe de France a montré que la sécurité des stades était encore loin d’être au point, puisque des spectateurs ont pu faire entrer bombes agricoles ou fumigènes dans le stade de France sans aucune difficulté. A partir du 10 juin et pour un mois, ce n’est pas un stade par jour qu’il faudra contrôler mais souvent deux ou trois. Avec une police épuisée par l’état d’urgence, et le maintien de l’ordre éprouvant de manifestations nombreuses et parfois violentes, qui pourraient de surcroît se poursuivre pendant la compétition. Il faut ajouter à cela la sécurisation des « fan-zones », ces lieux de rassemblement dans les villes devant écrans géants, dont plusieurs personnalités de l’opposition (Nicolas Sarkozy, Florian Philippot) plaident l’interdiction. L’attitude de ces dernières laisse penser qu’une union sacrée ne serait pas automatique en cas de nouveau malheur.

A deux semaines du match d’ouverture, cette compétition sur laquelle François Hollande comptait tant est devenue un piège terrible : un simple loupé, un fiasco politique ou pire encore.

Camarades, il faut savoir terminer une… blague!

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Philiuppe Martinez, fin 2015, au siège de la CGT (Photo : SIPA.00727191_000010)

Comme je carbure plutôt à la lecture qu’à l’essence, ce mot étant au sens non platonicien du terme, je me dirige à pied vers mon kiosque habituel où deux vendeurs m’annoncent qu’il y a grève pour tous les quotidiens. Hilares, ils précisent : « Sauf l’Humanité ». Ils ont bien compris que ce n’est pas une pure coïncidence…

Mais en rentrant chez moi pour lire les journaux sur mon ordinateur, je vois ce qu’en dit la presse qui n’est-pas l’Huma. Je tombe sur ce communiqué du Monde :

« En raison d’un mouvement de grève dans notre imprimerie parisienne et dans nos centres de distribution, à la suite du refus du Monde de publier un communiqué de la CGT, notre édition papier ne paraîtra pas dans la plupart de nos points de vente, ce jeudi 26 mai. C’est également le cas des autres quotidiens nationaux français, à l’exception de L’Humanité, qui a accepté de publier ce texte.

Le Syndicat de la presse quotidienne nationale rappelle que “pour la troisième fois au cours de ces 2 derniers mois, la CGT bloque l’impression et la distribution des quotidiens nationaux”. Les journaux n’étaient déjà pas parus le 31 mars et le 28 avril. Ils pourront être lus sur les sites Internet des titres, rappelle le SPQN.

Sur France Inter, le secrétaire général du syndicat CGT du Livre, Didier Lourdez, a affirmé que son syndicat n’avait “ni exigence ni diktat”. Il a cependant reconnu que son syndicat avait “proposé à tous les quotidiens de donner une expression à Philippe Martinez” ».

J’avoue que mon premier réflexe a été d’insulter in petto ces salauds qui décident que la liberté de la presse s’arrête à ceux qui ne publient pas leurs appels. « Ni exigence ni diktat » ? Voilà des éléments de langage qui signifient en clair : « Vous n’aviez qu’à faire ce qu’on veut (nous la CGT, nous le peuple), et vous êtes donc les seuls responsables de cette grève des journaux. » CQFD.

Mais j’ai a beau être un anticommuniste primaire, je m’efforce parfois de dépasser mes réflexes. Et je me suis dit, plus raisonnablement, que si l’Huma pouvait paraître malgré un mouvement de grève, c’est qu’elle n’avait qu’à publier un fac-similé de n’importe quel numéro paru depuis des décennies.

D’ailleurs, si par hasard Martinez devait in fine manger son chapeau, il n’aura qu’à re-publier tel quel le numéro de l’Huma dans lequel, en juin 1936, Thorez lança son fameux appel : « Il faut savoir terminer une grève. » Il faut savoir arrêter un blocage, surtout quand les manifs de masse sont d’une absence d’ampleur inégalée.

Un duel et 66 millions de Français obligés d’y assister

(Photos : SIPA.00756422_000004/00703776_000021)

Claquez bannières rouges et roses, la gauche voit ses armées s’affronter sur les chemins de France. L’éternelle lutte finale qui n’en finit plus est en train de paralyser le pays et surtout ses habitants.

La « loi travail » portée par le gouvernement Valls a donc fait sortir de ses gonds la CGT et le camarade Philippe Martinez. Ce dernier a évidemment saisi l’occasion. Débordé sur sa gauche par ceux qui veulent en découdre, il sait qu’il joue son avenir à la tête du syndicat car c’est cette défense d’une ligne dure qui l’a confirmé en avril à la tête de la CGT. Le pari est gagnant. Non seulement il a évincé Nuit debout du paysage médiatique, mais il a aussi réussi à ressusciter l’unité du syndicat contre un ennemi commun : le gouvernement. Au point de faire enrager le secrétaire de la CFDT et d’effrayer Force ouvrière qui en est réduite à jouer les médiateurs. Ces derniers se voyaient bien parachever l’enterrement de l’ex-premier syndicat de France.

Devenu expert dans l’art d’allumer des incendies, Martinez laisse donc les médias et le gouvernement spéculer sur sa capacité à les éteindre. En d’autres termes, il a démontré qu’il était pyromane, on ne sait toujours pas s’il est pompier. Là est son atout.

Las, son adversaire est dans le même bateau. Embarqué dans une lutte dont il ne peut sortir en véritable gagnant (le contrecoup du 49-3), mais dont il peut à l’évidence sortir en véritable perdant puisqu’il s’est beaucoup trop engagé sur ce texte pour pouvoir reculer. Son exil momentané en terre promise n’aura calmé personne et le chef du gouvernement le plus impopulaire de la Ve République peine à trouver des soutiens. Tiraillé entre frondeurs, opposition et syndicats, à la peine dans les enquêtes d’opinion, Manuel Valls est aux abois. Lorsque le passage en force ne suffit plus, on admet et on se démet généralement.

De son côté, si la droite critique ouvertement le texte, elle va pousser le gouvernement à le défendre. Elle voudrait faire passer la loi et faire tomber Valls en même temps. Aujourd’hui, la gauche au pouvoir matraque ses syndicats et la droite compte donc les points. Critiquant vertement la loi mais poussant l’exécutif à ne pas céder, trop heureuse de les voir se débattre avec ceux qui leur ont pourri la vie et le pouvoir.

Mais les Français me diriez-vous ? Vous, les autres, moi ? Si l’immense majorité d’eux est favorable au retrait du texte, ils ne supportent plus l’énergie que met la CGT, qui ne représente plus qu’elle-même, à empoisonner leur quotidien. Autrement dit, bloqués entre un gouvernement qu’ils ne soutiennent pas et un syndicat qui ne les représentent plus, ils en sont à demander timidement à une caméra « Ah, mais pardon, mais pourrions-nous aller travailler pour payer nos impôts qui vous permettront de continuer à vous mettre sur la figure s’il vous plaît ? » La scène fait pitié.

Ils veulent le retrait de la loi, mais ne trouvent leur compte chez aucun des belligérants, c’est le problème de la France du XXIe siècle : une fracture entre le peuple et ses élites qui ne fait que s’accroître. Le Français ne revendique plus, il ne demande plus rien, il veut juste qu’on lui foute la paix.

Soixante-six millions d’entre eux assistent donc à un combat disputé par un Premier ministre qui, au mieux, nous disent les sondages, recueille l’assentiment d’un interrogés sur quatre, et un patron de syndicat ne représentant que 3% des travailleurs. Et nos concitoyens se demandent si ledit combat ne pourrait pas se dérouler sur un ring ou dans une cage, et non au milieu du public, lassé, celui-ci, de prendre des coups. Mais pour que Martinez ait des lendemains qui chantent, cela vaut la peine d’en prendre pour lui, semble-t-il estimer…

Libérez Blondin!

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Antoine Blondin, à Paris, en 1988 (Photo : Jean Ber / Opale / Leemage)
Antoine Blondin, à Paris, en 1988 (Photo : Jean Ber / Opale / Leemage)

Il ne faut laisser dire à personne que 25 ans est le plus bel âge de la mort. La preuve par Antoine Blondin, disparu le 7 juin 1991 à son domicile de la rue Mazarine. Il est aujourd’hui réduit à une légende et c’est toujours ennuyeux pour un écrivain. Une légende dispense de vous lire. Quelques clichés d’une panoplie littéraire pour néo-néo-néohussards continuent à circuler comme des mots de passe bien sympathiques mais, à la longue, ils feraient oublier que Blondin était d’abord un grand écrivain et, de surcroît, un grand écrivain détruit par l’alcool. Il n’a d’ailleurs jamais voulu faire l’apologie de l’ivresse comme il le déclarait lui-même à propos d’Un singe en hiver : « Il ne s’agit pas ici d’un plaidoyer pour la boisson ni même de lui fournir une justification. À la rigueur, j’admets que j’ai peut-être voulu expliquer certains mécanismes qui induisent des êtres à boire. »

Faire de lui le Socrate vieillissant des bars du 6e arrondissement, le saint buveur qui recherchait les « verres de contact », selon sa jolie expression, c’est refuser de voir d’abord une déchéance dont les témoins furent nombreux et, pour les plus honnêtes d’entre eux, nous laissent une vision beaucoup moins lyrique. Le 21 mai 1993, Michel Déon, qui formait avec Blondin, Nimier et Laurent le noyau historique de ceux que Bernard Frank avait appelés les hussards pour mieux les assassiner, déclarait : « L’homme avili que j’ai croisé ce jour-là rue Mazarine, le presque clochard à demi édenté, au visage déformé par l’alcool, à la démarche titubante et au vin mauvais, ce n’était pas Blondin. » Même son de cloche, sur ces dernières années, de la part de Christian Millau qui se souvient dans son Galop des Hussards : « Je ne m’en sens pas autrement fier mais j’avoue que plusieurs fois, l’apercevant près de la Seine ou à Saint-Germain-des-Prés, pressé de regagner l’un de ses abreuvoirs, j’avais lâchement traversé la rue pour l’éviter. »

Autre exemple de cette fausse postérité qui est celle de Blondin, c’est le succès que rencontra au cinéma l’adaptation par Henri Verneuil en 1961 d’Un singe en hiver, son roman de 1959 qui reçut le prix Interallié. Deux monstres sacrés, Jean-Paul Belmondo et Jean Gabin y jouaient les rôles principaux sur des dialogues de Michel Audiard, propulsant le film dans le panthéon populaire du cinéma français où il siège encore en bonne place aujourd’hui. En soi, la chose est plutôt plaisante, sauf quand on en oublie le livre qui en est à l’origine.

Qu’on me permette une anecdote personnelle à ce sujet. Alors que je feuilletais le roman à une terrasse de bistrot dans la perspective de cet article, mon voisin me demanda très gentiment ce que je lisais. Je lui montrai la couverture du livre, il fronça un instant les sourcils dans un effort de mémoire puis son regard s’illumina et il dit : « Mais c’est pas le film avec Bebel et Gabin, ça ? », avant de fredonner « Nuit de Chine, nuit câline ! », la chanson entonnée par les deux héros en pleine dérive nocturne. Et je m’aperçus alors que moi-même, j’étais inconsciemment obligé, depuis le début de cette relecture, de faire un effort pour ne pas me laisser imposer le visage des acteurs sur celui des personnages afin de redonner au roman sa fraîcheur originelle.

Retrouver Blondin écrivain, et seulement écrivain, n’est donc pas chose aisée. C’est pour cela qu’on est reconnaissant à Alain Cresciucci, déjà auteur d’une biographie de référence de Blondin en 2004 où lui aussi nuançait fortement cette héroïsation factice de l’ivrognerie, de nous donner, pour fêter le quart de siècle dans l’au-delà de celui qui disait comme Hugo, « Je suis un homme qui pense à autre chose », Le Monde (imaginaire) d’Antoine Blondin, un essai vif, documenté, précis sur une œuvre finalement méconnue.[access capability= »lire_inedits »] Cette parution est opportunément accompagnée d’une réédition de quatre livres de Blondin à la Table Ronde, l’éditeur historique de l’auteur, dans la collection de poche de la Petite Vermillon qui fait peau neuve pour l’occasion : L’Europe buissonnière, le premier roman de Blondin paru en 1949 et devenu difficilement trouvable ; Les Enfants du bon dieu (1952), plaisante uchronie où un professeur d’histoire décide de changer le programme et apprend à ses élèves que le traité de Westphalie n’a pas été signé ; L’Humeur vagabonde (1955), sans doute le roman le plus blondinien de l’auteur et Certificats d’études (1977), un recueil de préfaces et d’essais sur de grands écrivains, qui rappelle que Blondin fut aussi un merveilleux lecteur, donc un merveilleux passeur.

On prend souvent Blondin pour un écrivain mineur. C’est la malédiction de ceux qui donnent l’impression que tout est facile

Il serait bon, en l’occurrence, de commencer par le commencement, c’est-à-dire le premier roman, L’Europe buissonnière. Il fut ressenti comme une véritable provocation dans ces années d’après-guerre où les plaies étaient encore à vif entre résistants et collabos, y compris dans le monde des lettres. Cresciucci nous rappelle que ce roman, qui reçut le prix des Deux-Magots et valut entre autres à son auteur l’amitié de Marcel Aymé, raconte les aventures picaresques de deux jeunes hommes, Muguet et Superniel, de l’effondrement de 1940 aux derniers jours du Reich, et traite avec une radieuse désinvolture les tragédies de la débâcle, du STO et de la Libération. Cela classa d’emblée Blondin très à droite, ce que confirmaient ses articles dans des journaux pour le moins réacs comme La Nation française de Pierre Boutang. Le tout est de savoir, là encore, s’il y a une « politique » de Blondin ou si, au contraire, se dessine dès ce livre une esthétique et une morale très particulières, une manière d’être au monde assez unique dans notre littérature que l’on pourrait appeler le blondinisme, et que Jacques Laurent avait défini en parlant des Enfants du bon dieu comme « l’invention d’une tristesse nouvelle ».

C’est sans doute cette tristesse qui donne à tous les personnages de Blondin cet air de famille. Ils sont des enfants inachevés que les complications familiales ou l’Histoire ont poussé dans une vie adulte dont ils ont du mal à saisir les contours. Ce sont des hommes qui s’en vont pour continuer à rêver. Ils quittent leurs femmes pourtant séduisantes et aimables pour ces maîtresses invincibles que sont un certain goût pour la promenade qui tourne vite à l’errance et pour les rencontres de hasard. Benoît Laborie dans L’Humeur vagabonde, Gabriel Fouquet dans Un singe en hiver, Sébastien Perrin dans Les Enfants du bon dieu ont la tête en fuite. À peine sont-ils tracassés d’avoir oublié leur petite fille dans une pension au bord de la mer que déjà, ils boivent un verre, histoire de continuer à flotter.

Ils sont, sur un mode poli et dégagé, sans hausser le ton ni aller jusqu’au meurtre ou au suicide, les cousins de tous ces hommes seuls qui sont la véritable figure romanesque propre au xxe siècle comme les héros de Simenon ou même le Meursault de Camus, le Roquentin de Sartre, le feu follet de Drieu…

« Immaturité, asocialité, identité incertaine, trois arêtes du rapport au monde », résume à leur propos Alain Cresciucci. L’amitié, qu’on a là aussi voulu voir comme un élément constitutif de la mythologie blondinienne, n’est pas la porte de sortie espérée. Ce n’est pas qu’elle déçoit, c’est qu’elle ne résiste pas plus aux circonstances de la vie que l’amour. Et Monsieur Jadis, le seul livre largement autobiographique que Blondin consacre à l’amitié, celle qu’il éprouva pour Roger Nimier mais aussi pour Albert Vidalie, est avant tout une méditation désespérée sur le temps, la solitude et la mort. L’amitié renvoie in fine à la solitude comme Blondin l’écrit lui-même dans Ma vie entre les lignes à propos de la disparition de Nimier : « Roger Nimier me manque comme au premier jour de sa disparition. Un canton en moi, raisonnable ou futile selon qu’on l’envisage, a essayé de s’insurger contre cette carrière de frère siamois déchiré à laquelle je m’abandonnais. En vain. Si je me retourne vers l’année qui vient de s’écouler, je la traverse sans que rien n’arrête mon attention, mon souvenir. C’est une année qui n’a pas existé. »

Seulement, comme Blondin aime les jeux de mots, la dérision et nous fait toujours sourire à la fin, même si nous avons le cœur serré, on le prend pour un écrivain mineur. C’est la malédiction de ceux qui donnent l’impression que tout est facile : on pardonne cela difficilement, depuis quelque temps déjà, dans la littérature française contemporaine comme dans l’art du même nom où il faut montrer le support, la matière, la pâte, les chevilles, où l’on doit sentir l’effort, la sueur et la souffrance.

Blondin n’est pas de cette école-là. Le blondinisme est aussi, surtout, cette musique sans fausse note qui s’appelle le style. Et il est temps, vingt-cinq ans après la mort d’Antoine Blondin, d’admettre ce qu’on a admis depuis belle lurette pour Nabokov, à savoir que la virtuosité n’a jamais exclu la profondeur, ni le génie.[/access]

 

Le Monde (imaginaire) d’Antoine Blondin, d’Alain Cresciucci (Ed. Pierre-Guillaume de Roux)
L’Europe buissonnière, Les Enfants du bon dieu, L’Humeur vagabonde, Certificats d’études (Ed. La Table Ronde, collection Petite Vermillon, 2016)

Le Monde (imaginaire) d'Antoine Blondin

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L'Europe buissonnière

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Les enfants du Bon Dieu

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L'humeur vagabonde

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Roland, c’était mieux avant?

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En 1981, William Klein tourne « The French », un documentaire sur Roland-Garros. Quinze jours à l’intérieur de la Porte d’Auteuil. Sa caméra foule la terre battue des Internationaux de France avant et pendant le tournoi. Les courts, les vestiaires, les soirées, les tribunes, l’organisation, les joueurs, le public, un monde mis à nu ! Vous saurez tout sur la planète tennis à un moment où ce sport individuel était en train de gagner son offensive démocratique. Deux heures sans filtre, sans agents de sécurité, sans langue de bois et surtout sans commentaire moralisateur du réalisateur. Juste la parole brute des acteurs de ce spectacle qui serait bientôt mondialisé. La balle jaune allait tout rafler sur son passage au cours des années 80. Souvenez-vous de cette époque charnière où les équipementiers, les télés et toutes les municipalités misaient sur le tennis comme on parie en bourse.

Au cours de cette décennie flamboyante, chaque commune se dotera d’un court en quick, d’un club loi 1901 et d’un indispensable Pop Lob (lance-balles automatique) espérant qu’un petit Lendl, Borg, Connors ou Noah fassent vibrer notre terroir et chanter nos campagnes. La Fédération se frottait les mains, les licenciés accouraient par milliers et les sponsors faisaient le pied de grue dans l’espoir de signer de juteux contrats. La « bulle tennis » était en apesanteur, il fallait la presser au maximum. Pour les nostalgiques du jeu ample, esthètes du beau geste, mélomanes des cordages en boyaux naturels, « The French » est un pur bijou de régression mentale. Adeptes des raquettes en bois et tamis riquiqui, vous serez aux anges. Ces images ont bercé notre jeunesse, ont façonné notre destin aussi. Chris Evert en jupette de secrétaire de direction, Nastase, le tombeur de Bucarest, faisant du gringue dans un numéro de charme désopilant, Tiriak impassible dans sa moustache de Sergent Garcia, McEnroe contestant chaque point, Jacques Dorfmann, le juge-arbitre pondérant la colère de l’Américain et Philippe Chatrier, le boss en costard rayé, s’assurant que tout son barnum fonctionne. Le tennis de papa avec toute sa mythologie : les bobs Europe 1, le ballet de Citroën CX transportant les personnalités, Pecci et sa boucle d’oreille, Panatta et sa mine contrite, Tulasne et Leconte en minots du Grand Chelem et puis, notre star national, Yannick pas encore couronné mais déjà couvé par Jean-Paul Loth, Patrice Hagelauer et Arthur Ashe. Sans oublier, Lino Ventura en spectateur avisé, la classe à l’italienne qui passe sous l’œil de Klein. On jubile.

L’année dernière, Géraldine Maillet a refait le match en appliquant la méthode Klein : poser la caméra et laisser tourner. Dans un mimétisme romantique, son film « In the French » interroge actuels et anciens joueurs sur un tennis devenu hautement professionnel. « On a coupé le son » se lamente Yannick, déplorant que le jeu ait perdu au fil des années son élan artistique et une certaine variété. L’argent, le règlement, la pression, les enjeux colossaux en somme, ont fait naître un autre tennis. Verrait-on aujourd’hui un Nishikori s’acharner sur un arbitre à la manière de Big McEnroe, le pourrir sans se faire exclure dans la seconde du circuit ATP ? Les marques veillent au grain.

Alors, oui Wawrinka n’a pas le charme de Vilas, Federer la désinvolture de Nastase ou Nadal, la liberté de parole de Yannick ? Mais, si l’on ne se laisse pas emporter par ses sentiments, la différence entre l’édition 1981 et 2015 est minime. Rien ne change à Paris. On scrute la météo, les ramasseurs (les plus affutés) chahutent en coulisses, le public (passionnés ou invités) s’emballe durant les grandes rencontres et les opérations de com’/marketing ont toujours existé. McEnroe vantait le dernier appareil photographique Canon et Borg entrait sur le Central comme une rock-star. Le président Gachassin et l’académicien Dabadie rigolaient déjà ensemble en 1981. C’est rassurant aussi de voir que chaque année, Jean-Paul Belmondo et Charles Gérard sont de la partie. Le spectacle est peut-être plus calibré, ça pousse moins à l’entrée du stade, mais le jeu est là ! Plus rapide, plus physique et pas moins enthousiasmant.

 « The French » (1981) et « In the French ». Edition collector 2 DVD – FNAC Exclusivité.

La grève générale, un mythe si français

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greve generale nuit debout
Blocage de l'université Rennes 2 (mai 2016). Sipa. Numéro de reportage : 00575594_000003.
greve generale nuit debout
Blocage de l'université Rennes 2 (mai 2016). Sipa. Numéro de reportage : 00575594_000003.

Bien sûr, la grève générale a un passé international. Elle a fait plier le gouvernement tsariste en octobre 1905 et ouvert la voie à la première révolution russe.

Impensable en Chine ou aux USA

« La grève générale est décrétée à Canton », ainsi commence Les Conquérants d’André Malraux qui s’inspire d’événements survenus en 1925. Remarquons que si la grève était chinoise, il se trouvait déjà un écrivain français pour la célébrer. Beaucoup plus près de nous, il a été question de grève générale en Grèce pour soutenir Tsipras au temps où il était gauchiste. Il est question ces jours-ci de grève générale en Belgique. Ces deux pays sont proches de nous culturellement, surtout la Belgique bruxelloise et wallonne. On a donc le droit de dire que c’est dans la France d’aujourd’hui que le mythe de la grève générale est le plus vivant. La simple menace de ce type de protestation sociale serait stupéfiante en Chine ou aux Etats-Unis.

Bien sûr, la possibilité d’une grève générale, de la « convergence des luttes » en ce mois de mai 2016 doit beaucoup à la lutte de la CGT contre la loi travail, à sa peur de disparaître à cause de l’inversion des normes contenue dans le fameux article 2. Il n’en reste pas moins que, d’après les interviews réalisés par les médias, la perspective de grève générale ne semble pas terroriser les Français. Ils sont pour le moment très compréhensifs envers la CGT, très indulgents pour ses débordements. Comme s’il y avait en eux un ressentiment inavoué et permanent contre l’ordre social, contre le fonctionnement ordinaire de la société, une envie de renverser la table où les élites, les nantis, les profiteurs, tous les méchants sont censés festoyer.

Plus de nouilles au supermarché

Les Français ont oublié mai 68 ou ne l’ont pas connu. Ils ne savent plus que, dans un pays démocratique, la grève générale s’arrête le jour où les rayons de nouilles dans les supermarchés sont vides. Ils ne savent plus que les grévistes de mai votent fin juin à une énorme majorité pour les candidats du gaullisme, plutôt ancré à droite. A Canton, les grévistes sont jetés vivants dans les chaudières des locomotives, en France les grévistes changent de bulletin de vote. Mai 68 a eu ses côtés touchants, ses côtés prophétiques, mais aussi son côté théâtral. Homo festivus, déjà lui.

Mais pourquoi ce mythe persistant de la grève générale en France ? On me permettra de risquer une explication qui, dans mon esprit, n’est absolument pas méprisante ni pour la grève générale, ni pour le carnaval, fête anthropologiquement très ancienne et très profonde. Les sociétés ont besoin de pulsations entre l’ordre et le désordre. L’ordre permanent est ennuyeux (« La France s’ennuie » prophétisait Pierre Viansson-Ponté en mars 68), le désordre permanent est terrifiant. Ce qui régénère les sociétés, c’est de plonger rituellement dans le chaos pour en ressortir plus vivantes. La suite de leur histoire n’en est pas forcément modifiée. La révolution russe de 1905 a modifié le cours de l’histoire de ce pays, les Saturnales romaines ne faisaient que maintenir l’ordre social. Les esclaves s’amusaient bien quelques jours, puis se faisaient à nouveau fouetter par leurs maîtres.

Le plus beau carnaval du monde, le plus authentique aussi, a lieu dans la ville suisse de Bâle. Pendant trois jours et trois nuits, femmes et hommes de ce peuple riche et prospère se livrent à toutes sortes d’inepties : des groupes passent en tous sens dans de très beaux costumes qui ne doivent rien à l’invention personnelle et tout à la tradition. Tous jouent  une lancinante musique de fifres et de tambours, chaque groupe selon sa partition. On picole, on mange de la soupe aux pois cassés pour péter dans la rue, on joue la guglamusik en tapant n’importe comment sur des casseroles. Le quatrième jour, c’est fini : les banquiers retournent à leurs banques, les chimistes à leurs raffineries. L’ordre suisse, luxueux et harmonieux, régnera une année de plus.

Chaos et résurrection

L’esprit cartésien des Français a tué le carnaval à cause de son apparente inutilité. La grève générale est peut-être un substitut de ces folles périodes où la violence se déchaîne (à Binche en Belgique, il ne fait pas bon recevoir dans la figure une orange envoyée par un Gilles), où les différences sociales n’existent plus, où tout le monde parle sans inhibition à tout le monde, où l’on s’approprie la rue en collectivité ( »tous ensemble, tous ensemble »). Homo festivus encore, mais cette fois profond, anthropologiquement nécessaire, participant à son insu aux pulsations de la vie des sociétés.

Les peuples germaniques ont leurs carnavals. Les Espagnols ont leurs fiestas et leurs fascinantes semaines saintes. Quand la Vierge Macarena sort de son église sévillane à trois heures du matin, elle est enveloppée par une foule rieuse et chaotique, c’est Nuit debout plus la foi catholique. Les Italiens ont leurs très belles fêtes communales où les quartiers d’une même ville s’affrontent parfois très violemment, comme dans le fameux Palio de Sienne. Nous autres Français, nous avons les grèves générales pour nous donner ce frisson de chaos et de résurrection. Ceux qui n’aiment pas n’ont qu’à patienter et observer le rayon des nouilles dans leur supermarché habituel.

Quand t’es dans le désert rural

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novion porcien ardennes
Photo : Hannah Assouline.
novion porcien ardennes
Photo : Hannah Assouline.

C’est un petit coin de France tranquille tout droit sorti d’une affiche séguélo-mitterrandienne du siècle dernier. Si l’église de Novion-Porcien, 509 âmes, se dresse impassiblement au milieu du village ardennais, le glas a sonné pour ses derniers services publics. Un poste d’institutrice en moins depuis la rentrée, la caserne de gendarmerie – et probablement le centre technique départemental d’entretien des routes – promis à la fermeture d’ici quelques mois, et voilà tout le bourg en émoi. Au Relais des Ardennes, l’unique café-restaurant de Novion, un vieux quidam rit jaune : « Les fermetures, ça fait trente ans que ça dure. Ça a commencé par les douanes, la perception, puis la poste il y a dix ans. »

Déjà au xixe siècle, le village figurait à la pointe nord de la « diagonale du vide », une bande de territoire aux faibles densités démographiques qui s’étendait de la Meuse aux Ardennes. Après cent cinquante ans d’une modeste industrialisation, le tissu social Novion-Porcien se redésertifie sans que sa population décroisse ni que le relais routier désemplisse. « On sert trente couverts à midi et trente le soir. Au dernier concert qu’on a organisé, il y avait cent spectateurs et on est déjà complet des jours à l’avance pour la Saint-Valentin. Ici, ça ne demande qu’à vivre », me glisse Loïc qui vient de reprendre le Relais des Ardennes avec son épouse Aurore. Le couple de trentenaires représente une lueur d’espoir à Novion, tout comme le jeune boulanger arrivé il y a trois ans. Vue de la capitale, l’affaire peut sembler anecdotique mais depuis des années l’absence de tout commerce local – de bouche ou de vêtements – aggrave l’enclavement du village.[access capability= »lire_inedits »] Il y a bien un éleveur qui transforme lui-même sa viande, mais sa boucherie-charcuterie se situe à Rethel, 7 700 habitants, le chef-lieu d’arrondissement distant d’une douzaine de kilomètres. Sans voiture, point de salut dans ces rues mornes où des enfilades de maisons sans âme toisent quelques belles bâtisses en pierre. L’ancien maire sans étiquette Guy Cahu assure que la commune a gagné une trentaine d’habitants depuis une quinzaine d’années et renchérit : « C’est un bon endroit pour se ressourcer et élever une famille. » Pour ce professeur d’anglais à la retraite, débarqué de sa campagne normande en 1980, Novion tenait presque du pays de cocagne. Jusqu’aux années 1990, des familles d’ouvriers ou d’employés « se faisaient construire un pavillon, avaient une vie assez agréable et entraient de plain-pied dans la classe moyenne » sans mener grand train ni se soucier outre mesure de l’avenir, se souvient l’ancien édile. Bien que les Novionais aient beaucoup moins subi les affres de la désindustrialisation que leurs voisins de Reims et de Charleville-Mézières, le petit peuple des artisans et paysans a ressenti les effets de la crise au début de la décennie 2000. Faute de croissance, l’économie locale peine aujourd’hui à employer les enfants non-qualifiés de la classe moyenne inférieure, dont certains émargent au RSA, dégotent des petits boulots de-ci de-là, voire sombrent dans la délinquance et « divaguent », selon l’expression de Guy Cahu. Novion, ce n’est pas le désespoir des mines et des aciéries qui ferment, condamnant à la mort des territoires entiers, mais la morne plaine des Ardennes.

Déclassement et relégation sociale expliquent sans doute une partie du vote Front national massif que l’on observe à Novion. « Depuis mon arrivée en 2010, j’ai toujours vu le FN arriver devant, je ne suis pas contre, chacun son point de vue », avance Sylviane Agzhaf, présidente de l’association Famillles rurales et épouse du seul immigré de la commune, un électromécanicien d’origine marocaine parfaitement intégré aux dires de tous. Lors des dernières régionales, Florian Philippot, qui briguait la présidence de l’Alsace-Champagne-Ardennes-Lorraine, a écrasé tous ses concurrents au terme d’une campagne très sociale. Le 13 novembre, quelques heures avant les attentats de Paris et de Saint-Denis, le vice-président du FN tenait tribune à Novion, dénonçant la dislocation du service public dans des imprécations qui n’avaient rien à envier au Marchais des années 1970. Résultat : malgré sa défaite à l’échelle régionale, Philippot l’a emporté haut la main chez les Novionais, récoltant plus de 50 % de leurs voix, quinze points devant son adversaire de droite. « En dehors du café routier, du médecin et de la boulangerie, on n’a plus rien » soupire Mme Agzhaf, qui s’est mobilisée contre la fermeture d’une classe de l’école primaire à la rentrée dernière. En dépit de ses promesses, l’inspecteur d’académie a en effet annoncé au printemps dernier la suppression d’un poste d’enseignant, alors que les effectifs de l’école passaient de 102 à 108 élèves. « Hermétique à tout dialogue », d’après Mme le maire, l’inspection d’académie de Charleville a ainsi fait monter les effectifs à 23 élèves par classe, un chiffre qui ferait pâlir d’envie les parents parisiens mais désespère Sylviane. Depuis la rentrée, sa fille unique évolue dans une classe de trois niveaux CE1-CE2-CM1. De quoi aggraver le sentiment d’injustice de bien des villageois. « Les gens ont le sentiment d’être devenus des indigènes dont l’État ne s’occupe plus », résume l’ancien maire.

Même la députée du cru, Bérengère Poletti (LR), pourtant favorable à la RGPP (révision générale des politiques publiques) – le grand chantier de coupes budgétaires mené sous le quinquennat Sarkozy –, s’alarme des « énormes restrictions budgétaires » imposées aux communes rurales. Comme si l’État, l’inspecteur d’académie et le conseil départemental s’étaient donné le mot, le départ annoncé de la brigade de gendarmerie et du centre départemental risquent d’enclaver un peu plus Novion. À l’hôtel de ville, qui abrite également l’école du village, Mme le maire et son premier adjoint relèvent le caractère ubuesque de la situation. « La caserne de Rethel, certes flambant neuve, s’est révélée trop petite pour accueillir les cinq gendarmes de Novion, qui devront louer des appartements parce que la loi leur impose d’habiter à proximité de leur caserne ! », s’afflige Élisabeth Géhin. Et son premier adjoint Philippe Lantenois d’aller contre une idée reçue : « Contrairement aux entreprises, l’État et les collectivités territoriales n’ont aucune vision à long terme », regrette-t-il avec le pragmatisme d’un apolitique.

Détail révélateur, l’équipe municipale a appris la fermeture de la caserne… par voie de presse ! En septembre dernier, le quotidien local L’Union a vendu la mèche : quatre-vingts gendarmeries disparaîtront sur tout le territoire, dont trois dans les Ardennes, probablement d’ici à l’été 2016. « Les habitants ne se déplaceront pas à Rethel pour porter plainte », prédit déjà le maire. Dans un hameau où ne se produisent qu’un ou deux cambriolages par an, les cinq officiers de la brigade novionaise, issus des quatre coins de la France, avaient tissé un « lien affectif » avec les riverains, fait-on valoir à la mairie. S’il fallait une preuve du mélange d’amateurisme et d’improvisation qui règne au sommet de l’État, la mutation d’un nouveau gendarme à Novion l’été dernier a entraîné la remise à neuf de son appartement… en pure perte puisque ledit officier devra bientôt quitter son logement pour Rethel, doublant au passage le montant de son loyer et de sa taxe d’habitation. Le général commandant la gendarmerie nationale a accordé une audience privée au maire et à son premier adjoint en janvier, et cela n’a rien changé à l’affaire. Du haut de son expérience, Guy Cahu, le prédécesseur de Mme Géhin se fait philosophe : « On arrive à obtenir des choses à partir du moment où on a des interlocuteurs. Le problème, c’est qu’ils seront de plus en plus loin et auront autre chose à faire. » Preuve en est, le premier adjoint n’a pas la moindre idée du sort promis au bâtiment de la future ex-caserne : une friche en pleine ville façon Montluçon, un pôle médical comme dans ses rêves les plus fous ? Nul ne le sait.

Noyé au milieu d’une communauté de 94 communes et d’un immense canton rural, Novion pourrait être réduit à quantité négligeable par l’échelon intercommunal et la région – dont la capitale a reculé à Strasbourg depuis la réforme territoriale. Encore une fois, Bérengère Poletti surprend par sa défense des prérogatives municipales, redoutant à l’instar du maire la dilution de Novion « dans un gros ensemble ingérable ». Dans une guerre des idées à front renversé, Fabien Bazin, maire socialiste du village de Lormes au cœur du Morvan, critique la geignardise de ses homologues ruraux qui croient au premier bruit catastrophiste venu. « Les gens finissent par imaginer qu’il n’y aura plus de communes, ni d’habitants à la campagne, ce qui n’arrivera jamais. Depuis quelque temps, se répand la rumeur d’une fusion des communes de moins de 1 500 habitants. C’est une pure invention : l’État a tout intérêt à garder son maillage de 36 000 communes », plaide le concepteur du « bouclier rural » (voir encadré). Niveau rumeurs, Novion-Porcien n’est pas en reste puisque le bruit de la fermeture du centre technique départemental chargé de l’entretien des routes résonne partout. Si d’après le conseil départemental, aucune décision n’a été entérinée, Mme le maire n’en démord pas : « Ça va se faire en catimini. » Bien au-delà de la demi-douzaine de fonctionnaires directement concernés par cette mesure, toute la population novionaise éprouve dans sa chair cette énième entaille dans son tissu administratif. « Il faudrait remettre l’homme au cœur du système. Ce qui compte, ce sont les relations entre les personnes. Ici, un enfant qui traverse la rue nous dit bonjour », dixit le maire du village.

À l’image du musée Guerre et Paix en Ardennes, inauguré en 2003 et actuellement fermé pour travaux, la vie semble parfois en suspens à Novion. On a beau annoncer la réouverture du musée le 11 novembre prochain et espérer un afflux de touristes belges, Charleroi n’étant qu’à cent kilomètres, beaucoup n’y croient pas et désespèrent, ou s’en vont. Peut-être plus préoccupante que la dérive de certains lumpenprolétaires, la fuite des diplômés vers les bassins d’emplois qualifiés de Reims ou de Lille encourage la sinistrose. Doucement, Novion s’assoupit. Au pays de Rimbaud, on espère que cette torpeur sera moins définitive que celle du Dormeur du val.

Et le PS créa le « bouclier rural »
Clin d’œil au bouclier fiscal sarkozyste, l’idée d’un bouclier rural a fait son chemin à Solférino lorsque le parti socialiste pantouflait dans l’opposition. Observant l’exode urbain – 100 000 et 200 000 citadins quittent chaque année les métropoles pour les campagnes –, des élus socialistes de la Nièvre ont phosphoré afin d’élaborer un programme de développement adressé aux 11 millions de Français habitant ces zones rurales. À quelques mois de l’élection présidentielle de 2012, l’ensemble des candidats à la primaire socialiste avait signé le pacte rural, prévoyant notamment un temps d’accès maximal aux services publics essentiels (urgences, maternité, poste, école). Ce bon sens n’empêche pas quelques projets techno-Bisounours à la Michel Serres, comme la distribution de tablettes numériques au troisième âge. Lucide, le maire de Lormes rappelle un chiffre cruel : « Huit milliards d’euros ont été octroyés au ministère de la Ville, rien pour la ruralité », avant de nous rassurer : « C’est à nous de prendre notre destin en main, les outils financiers comme les contrats de projet État région existent, il n’y a plus grand-chose à attendre de l’État et des collectivités. » Aide-toi, l’État t’aidera, ou alors la région, ou alors personne…

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Cantona, l’antiracisme des imbéciles

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eric cantona deschamps benzema
Eric Cantona. Numéro de reportage : AP21809738_000012.
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Eric Cantona. Numéro de reportage : AP21809738_000012.

Certains se bonifient avec le temps et d’autres déclinent lamentablement. En l’occurrence Eric Cantona aurait eu tout intérêt à continuer de jouer des navets pour le cinéma français plutôt que d’accorder un entretien au Guardian. S’il pouvait se contenter de taper dans le cuir pour le Variétés Club de France, ce serait tout aussi bien. Malheureusement, l’ex-numéro 7 des Reds a eu l’idée de reparler à la presse.

Et cela donne cette déclaration ahurissante. Pour l’ancien milieu offensif des bleus, Benzema et Ben Arfa n’ont pas été sélectionnés en raison de leurs « origines nord-africaines ». C’est tellement stupide qu’on se demande si Lilian Thuram et Franck Ribéry n’ont pas relu sa réponse.

«Un nom qui sonne bien français»

« Une chose est sûre, ce sont les deux meilleurs joueurs en France et ils ne joueront pas à l’Euro, (…) Ce qui est certain également c’est que leurs origines sont nord-africaines. Donc oui, le débat est ouvert ». Le débat est ouvert mais qu’on se rassure, pas pour longtemps.

« Benzema est un grand joueur, Ben Arfa également. Mais Deschamps a un nom qui sonne bien français. C’est peut-être le seul en France à avoir un nom aussi français. Personne ne s’est jamais mélangé avec personne dans sa famille. Comme les Mormons en Amérique. (…) Donc je ne suis pas surpris qu’il ait profité de la situation de Benzema pour ne pas le prendre. Surtout après que Valls ait dit qu’il ne devait pas jouer pour la France. Et Ben Arfa, c’est probablement le meilleur joueur français aujourd’hui. Mais ils ont une certaine origine. »

Après Willy Sagnol et Laurent Blanc, il devient périlleux de faire carrière d’entraîneur de football et de montrer patte blanche. Comme à chaque fois, on racialise les « victimes » qui sont enfermées dans leurs origines ethniques avant de hurler au racisme. Que Benzema soit empêtré dans l’affaire sordide du chantage à la sex tape de Mathieu Valbuena ne compte pas. D’ailleurs, c’est la Fédération Française de Football qui a suspendu l’attaquant du Real Madrid, pas l’entraîneur de l’équipe de France, Didier Deschamps. Ce dernier n’a pas retenu Mathieu Valbuena? Son patronyme d’origine espagnol lui a sans doute coûté sa place – je blague ! -, mais le grand Eric Cantona s’en offusquera une autre fois. Adil Rami, Bacary Sagna, Eliaquim Mangala, Lassana Diarra, N’Golo Kanté, Moussa Sissoko, et j’en passe, ont eu la chance d’être sélectionnés par Didier Deschamps. Probablement des cousins mormons du coach. Pour le défendre, DD a pu compter sur le président de la FFF Noël Le Graët :  « S’il y en a bien un qui a soutenu Karim Benzema par exemple, c’est lui (Didier Deschamps, ndlr). Y compris lorsque les médias ne voulaient plus de lui et qu’il ne marquait plus de but avec l’équipe de France»

Métissage obligatoire

Au fond, la sélection de football importe peu au débat. Ben Arfa ayant fait parti du groupe des 30. « The King », comme on le surnommait à Manchester United, est le nouveau roi du racisme antiraciste. On connaissait le racisme anti-blanc, Canto invente le racisme anti-blanc de la campagne. Il ne supporte pas les familles qui ne se sont jamais « mélangées » comme la sienne. Elles sont d’emblée suspectes. Si elles ne sont pas mélangées c’est qu’elles sont racistes. D’ailleurs son épouse Claude Deschamps, que Didier a rencontrée à 18 ans ne dira pas le contraire.

Qu’en sait-il d’ailleurs Cantona du taux de pureté sanguin de « la Dèche » ? Dispose-t-il de l’arbre généalogique des Deschamps depuis le baptême de Clovis jusqu’à nos jours ? A-t-il fait une prise de sang ? L’histoire ne le dit pas. Mais il ne faut pas être biologiste pour comprendre que pour procréer, il faut d’abord se mélanger en dehors de sa famille. Être footballeur puis acteur de série B n’excuse pas tout. Même la bêtise.

Ce racisme antifrançais qui fait les choux gras de la presse d’outre-Manche est d’un type nouveau. En ce sens que Cantona reproche aussi à Deschamps l’audace et l’originalité d’avoir un patronyme qui sent bon la campagne et la souche française ! En somme, chacun peut être fier de ses origines sauf le petit Français qui vient de sa campagne. Une caricature de l’antiracisme raciste.

Heureusement pour Adrien Rabiot, André-Pierre Gignac ou Olivier Giroud qu’Eric Cantona fait du cinéma. Si par malheur, il devait faire son retour en équipe de France, je ne donne pas cher de leur peau.

Loi travail, Air France, Goodyear: le goulag qui vient

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(Photo : SIPA.00726239_000001)

Depuis quelques jours, depuis que les ouvriers se sont un peu réveillés pour exprimer leurs contrariétés, en face, c’est un tollé. Ce qui est amusant, c’est de retrouver mot pour mot tous les « éléments de langage » habituels, ceux que j’entends depuis toujours, dès qu’un mouvement social se durcit.

Il y a d’abord eu avec Nuit debout la phraséologie fantaisiste, auberge espagnole des utopistes intermittents, qui refont l’avenir à longueur d’assemblées générales. Avec pour leur répondre, comme avant, un académicien et quelques éditorialistes.  J’ai déjà dit ici que cela m’avait rajeuni.

Il y a eu ensuite les casseurs à l’origine douteuse, qui sont venus perturber les manifestations contre la loi travail avec l’intention manifeste de déconsidérer le mouvement. Comme d’habitude, ils ont bénéficié dans un premier temps de la complaisance que la bien-pensance accorde aux faux rebelles à la recherche de sensations. Jusqu’à ce qu’un adjoint de sécurité martiniquais et marmoréen, permette de rappeler qui étaient les lyncheurs. Et comme d’habitude encore, les retardataires qui n’avaient pas compris que le vent avait tourné se sont faits piquer, et sont partis, sous les cris de joie, faire un petit séjour à l’ombre.

Et enfin, voilà que les ouvriers s’y mettent. Mais attention, pas comme depuis longtemps à l’occasion d’une fermeture d’usine mettant des milliers de gens à la rue, non là il s’agit de ce que l’on appelle parfois « l’aristocratie ouvrière ». Celle dont on sait que ses membres  font tourner la boutique. Pour tout un tas de raisons, avec leurs syndicats, ils ne veulent pas de la loi travail. Et c’est cela qui est embêtant, car ils peuvent faire se gripper la machine, voire la bloquer. Et comme à chaque fois, on assiste à une jolie levée de boucliers : « Chantage, prise d’otages, dictature stalinienne, violences inacceptables, attitude irresponsable» Le syndicat du Livre, habitué des formes de lutte parfois déconcertantes, y va de son petit coup de main. Refus d’imprimer les quotidiens qui n’ont pas passé un communiqué de la CGT. J’ai connu un nombre incalculable de grève de cette nature avec les mêmes conséquences, si ce n’est qu’avec Internet l’impact est quasiment infime, et que si on veut vraiment s’administrer son éditorial quotidien de Laurent Joffrin, le site web de Libération fera l’affaire. Ah mais non, c’est extraordinairement grave, la liberté d’expression est anéantie en France.

Les Français choqués par l’idée d’un concert de rap donné par un chanteur affligeant, pour commémorer le centenaire de la bataille de Verdun, avaient été prestement traités de fascistes par plusieurs ministres. Qualité du débat oblige, cette fois-ci les ouvriers du livre sont qualifiés de pourvoyeurs de goulag.

Nos doctes et belles âmes, journalistes, économistes, sociologues, politologues, ceux qui expliquent tout et ne prévoient rien, retrouvent instantanément leurs réflexes de classe. Utilisant les mêmes mots et les mêmes expressions que leurs prédécesseurs. C’est normal, c’est toujours comme ça et on en a l’habitude.

Par exemple, ce qui va être intéressant, c’est d’écouter ou lire leurs commentaires à propos de la partie judiciaire de l’affaire des chemises d’Air France. On se rappelle, ces incidents s’étaient produits au moment où la direction de la compagnie annonçait un plan social de 2 500 licenciements. Ce qui était quand même de nature pour les salariés concernés à provoquer une certaine anxiété. Comme toujours désormais, au sein de la « gauche » convenable, ce fut une levée de boucliers, éructations et anathèmes. Le Premier ministre en personne se précipita au siège de la compagnie pour apporter son soutien à celui qui la dirige, et pour stigmatiser les « voyous ». Celui qui la dirige, c’est Alexandre de Juniac, caricature de pantoufleur mis en place par Nicolas Sarkozy, et auteur d’une mémorable prestation filmée devant un parterre de patrons rubiconds et hilares. Ce brave garçon qui venait par ailleurs d’annoncer à 2 500 de ses salariés qu’il les foutait à la porte, y développait une saine conception des rapports sociaux. Posant fort sérieusement la question du retour du travail des enfants, et faisant du très démocratique Qatar le modèle dont il rêvait, grève interdite et grévistes en prison. La vidéo a tourné sur les réseaux en même temps que celle où l’on voyait les cadres d’Air France, chemises arrachées.

À quelques rarissimes exceptions près, silence total des belles âmes sur l’obscène prestation du pantoufleur. Le Premier ministre pu ainsi tranquillement, par l’intermédiaire de Christiane Taubira garde des sceaux, donner les ordres au parquet pour sortir le grand jeu avec célérité. Interventions massives de la police à l’aube, arrestation des criminels dès potron-minet, gardes à vue prolongée, et citations directes en correctionnelle. Pourquoi s’encombrer d’un passage à l’instruction, quand il s’agit de donner des gages au patronat ? Silence toujours persistant des belles âmes, il faut faire confiance à la justice, qui saura, faire la part des choses.

Comme dans l’affaire Goodyear ? Où sur réquisitions conformes du parquet elle a décidé d’envoyer en prison quelques salariés devenus chômeurs, pour avoir protesté contre un plan social massif qui a jeté à la rue des centaines de personnes, plongé des familles dans la souffrance, en en faisant exploser beaucoup, et pour faire bonne mesure, provoqué 14 suicides. Mais, foin de misérabilisme n’est-ce pas, force doit rester à la loi, enfin à celle qui donne aux employeurs toute latitude pour faire plaisir aux actionnaires en traitant le salariat comme une variable d’ajustement. Cette incroyable sévérité fut fort peu commentée par nos belles âmes, qui en revanche se sont réveillées en sursaut pour nous annoncer la fin du monde dès lors que les couches populaires, hostiles à la loi travail ont commencé à renauder.

Alors, pour revenir au jugement de l’affaire des chemises d’Air France, il est apparu à ceux qui ont eu accès au dossier, que celui-ci était judiciairement ténu. Il ne s’agit pas de nier qu’il y ait eu des violences, mais un traitement normal de la preuve en matière pénale devrait rendre très difficile la condamnation de ceux qui sont poursuivis. Comme il fallait intimider, faire un exemple pour calmer la canaille, et faire plaisir à Manuel Valls, ils ont été choisis dans l’urgence par le parquet. Aux juges du siège de se débrouiller. J’espère pour ma part qu’ils feront leur, la maxime selon laquelle « une Justice pour l’exemple n’est jamais exemplaire ».

Quant à nos belles âmes, normalement peu sujettes aux troubles de conscience, elles resteront probablement silencieuses, ou alors, comme c’est le cas depuis quelques jours, elles appelleront à la résistance contre le goulag qui vient. « Vous vous rendez compte, les syndicats d’Air France ont appelé à un rassemblement devant le Palais de justice de Bobigny. Après la grève du Livre qui a détruit la liberté d’expression en France, voilà que les partageux veulent mettre la justice au pas. »

Tout changer pour que rien ne change ?

François Hollande, le pépère de la Nation?

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Najat Vallaud-Belkacem et François Hollande lors des journées de la «refondation de l'Ecole de la République» (Photo : SIPA.00754085_000001)
Najat Vallaud-Belkacem et François Hollande lors des journées de la «refondation de l'Ecole de la République» (Photo : SIPA.00754085_000001)

François Hollande c’est (un peu) le maréchal Pétain… Il ne s’agit pas là d’une proximité idéologique. Mais d’une autre, très pathétique.

Un « vent mauvais » souffle sur la France. La CGT martyrise nos raffineries. L’économie ralentit. Les colères montent. La gauche n’est plus qu’un squelette orné de quelques lambeaux de chair. Et dans cette bourrasque même l’Elysée se lézarde.

En 1941 quand tout allait mal pour la France, le maréchal Pétain prononça son célèbre discours dit du « vent mauvais ». Père de la nation et aussi berger, il appelait les brebis égarées à se réunir sous sa houlette et les enfants de la patrie, trompés, abusés par des discours séditieux et subversifs, à venir se blottir contre sa poitrine paternelle. En 2016, c’est Najat-Vallaud Belkacem qui s’est chargée pour Hollande du remake : « Vent mauvais », saison 2.

Ça ressemble beaucoup au discours d’origine. En plus plat : c’est quand même Emmanuel Berl qui écrivait les discours du maréchal Pétain. Il est quasiment certain que la ministre de l’Education nationale s’attelle seule, hélas, à la rédaction de ses discours. Et voilà ce que ça donne : « Je trouve qu’un responsable politique, et en particulier un responsable politique au sommet de l’Etat qui préside aux destinées d’un pays, d’une certaine façon il a un peu un rôle équivalent à celui que peut avoir un père de famille ou une mère de famille à l’égard de ses enfants. »

François Hollande en papa ou en maman des Français ? L’allégorie est totalement empruntée à l’éternel arsenal sémantique de la droite et de l’extrême droite. Eh oui, la gauche en est là… Elle qui a forgé son identité dans un combat inlassable contre les notions d’homme providentiel, de père de la nation, de berger du troupeau…

Car accepter la tutelle ou la protection d’un homme, c’était pour la gauche la pire des perversions. Le renoncement à toute volonté populaire, l’abdication de sa liberté au bénéfice d’une personnalité devant laquelle s’imposaient des génuflexions religieuses.

Mais aujourd’hui quand tout va mal, quand le niveau de l’eau monte au dernier étage du siège du PS, rue de Solférino, ne reste plus que la ressource d’une prière qui fait office de bouée de sauvetage : « Notre Père qui est à l’Elysée ». Genre : « Allô, papa bobo ». Certains, dont je suis, ne pourrons pas s’empêcher de penser que si nous avons Hollande pour papa, le statut d’orphelin est désormais des plus enviables.

François Hollande va-t-il se sortir de l’Euro?

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François Hollande, en 1998, lors d'un match organisé par le Variétés Club de France (Photo : SIPA.00561064_000017)
François Hollande, en 1998, lors d'un match organisé par le Variétés Club de France (Photo : SIPA.00561064_000017)

Il rêvait d’en faire sa piste de décollage vers une candidature à sa propre succession. Le championnat d’Europe des nations, comme on l’appelait du temps où les compétitions sportives ne portaient pas le nom d’une monnaie, a lieu en France et François Hollande comptait beaucoup dessus.

Il est vrai que les deux fois où notre pays a organisé une compétition de football, l’équipe nationale a pu brandir la coupe à la fin. Ce fut le cas en 1984, alors que Michel Platini était le meilleur joueur du monde, survolant le championnat d’Europe de toute sa classe. Ce fut encore le cas en 1998, avec l’équipe menée par Aimé Jacquet.

Cette année 1984 fut formidable pour le sport français : victoire française au foot, donc, mais aussi le dernier doublé français au Tour de France (Fignon 1er, Hinault 2e) et des JO plutôt réussis, notamment avec le football dont la sélection française ramena la médaille d’or.

On ne se souvient pas que François Mitterrand ait particulièrement surfé sur ces excellents résultats. Au contraire, l’été 1984 reste comme celui où il dut concéder son recul le plus marquant, lors de la guerre scolaire. Mitterrand fut contraint de sacrifier Alain Savary et Pierre Mauroy et n’a pas eu l’occasion de se glorifier de ces palmarès  français dans les compétitions sportives.

En 1998, nous étions en période de cohabitation. Jacques Chirac et Lionel Jospin entrèrent également en rivalité dans le soutien à l’équipe de France. On se souvient de l’expression de Platini, cette fois-ci maître-organisateur de la compétition : « Jospin aime le sport, Chirac aime les sportifs ». Les deux têtes de l’exécutif profitèrent dans les sondages de la victoire française même si, effectivement, c’est Chirac, affaibli un an auparavant par sa dissolution-gag, qui en avait le plus besoin.

Du rêve de 1998 au cauchemar de 2016 ?

C’est donc le modèle 98 dont François Hollande voudrait s’inspirer. Qu’elle serait belle cette victoire qui permettrait de réunir autour de lui et dans la joie, un peuple enfin soudé ! Seulement voilà, cette espérance pourrait bien se transformer en cauchemar.

En cauchemar d’abord, parce que, tout à fait prosaïquement, notre équipe n’est pas favorite et qu’elle l’est beaucoup moins depuis deux jours alors que sa ligne défensive qui était déjà son point faible a perdu son élément le plus solide et le plus talentueux, Raphaël Varane, après avoir perdu son élément le plus combatif, Mamadou Sakho.

En cauchemar ensuite, parce que la France est aujourd’hui paralysée par les grèves. La CGT sait fort bien que le championnat d’Europe débute le 10 juin et que la pression est énorme sur le gouvernement. François Hollande peut-il se permettre de montrer à l’Europe entière le spectacle d’un pays bloqué alors qu’il organise une des plus grandes compétitions sportives mondiales ? Peut-il se le permettre alors que Paris est aussi candidate à l’organisation des Jeux olympiques de 2024 et que le CIO sera très attentif au bon déroulement de l’Euro de football ? Peut-il dans le même temps se permettre de reculer, au risque de voir son Premier ministre démissionner et subir aussi une crise politique, un peu comme Mitterrand en 1984, mais en pire ?

En cauchemar enfin –et c’est bien le plus important de tous, parce que les djihadistes rôdent autour de la compétition. La finale de la Coupe de France a montré que la sécurité des stades était encore loin d’être au point, puisque des spectateurs ont pu faire entrer bombes agricoles ou fumigènes dans le stade de France sans aucune difficulté. A partir du 10 juin et pour un mois, ce n’est pas un stade par jour qu’il faudra contrôler mais souvent deux ou trois. Avec une police épuisée par l’état d’urgence, et le maintien de l’ordre éprouvant de manifestations nombreuses et parfois violentes, qui pourraient de surcroît se poursuivre pendant la compétition. Il faut ajouter à cela la sécurisation des « fan-zones », ces lieux de rassemblement dans les villes devant écrans géants, dont plusieurs personnalités de l’opposition (Nicolas Sarkozy, Florian Philippot) plaident l’interdiction. L’attitude de ces dernières laisse penser qu’une union sacrée ne serait pas automatique en cas de nouveau malheur.

A deux semaines du match d’ouverture, cette compétition sur laquelle François Hollande comptait tant est devenue un piège terrible : un simple loupé, un fiasco politique ou pire encore.

Camarades, il faut savoir terminer une… blague!

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(Photo : SIPA.00727191_000010)
Philiuppe Martinez, fin 2015, au siège de la CGT (Photo : SIPA.00727191_000010)

Comme je carbure plutôt à la lecture qu’à l’essence, ce mot étant au sens non platonicien du terme, je me dirige à pied vers mon kiosque habituel où deux vendeurs m’annoncent qu’il y a grève pour tous les quotidiens. Hilares, ils précisent : « Sauf l’Humanité ». Ils ont bien compris que ce n’est pas une pure coïncidence…

Mais en rentrant chez moi pour lire les journaux sur mon ordinateur, je vois ce qu’en dit la presse qui n’est-pas l’Huma. Je tombe sur ce communiqué du Monde :

« En raison d’un mouvement de grève dans notre imprimerie parisienne et dans nos centres de distribution, à la suite du refus du Monde de publier un communiqué de la CGT, notre édition papier ne paraîtra pas dans la plupart de nos points de vente, ce jeudi 26 mai. C’est également le cas des autres quotidiens nationaux français, à l’exception de L’Humanité, qui a accepté de publier ce texte.

Le Syndicat de la presse quotidienne nationale rappelle que “pour la troisième fois au cours de ces 2 derniers mois, la CGT bloque l’impression et la distribution des quotidiens nationaux”. Les journaux n’étaient déjà pas parus le 31 mars et le 28 avril. Ils pourront être lus sur les sites Internet des titres, rappelle le SPQN.

Sur France Inter, le secrétaire général du syndicat CGT du Livre, Didier Lourdez, a affirmé que son syndicat n’avait “ni exigence ni diktat”. Il a cependant reconnu que son syndicat avait “proposé à tous les quotidiens de donner une expression à Philippe Martinez” ».

J’avoue que mon premier réflexe a été d’insulter in petto ces salauds qui décident que la liberté de la presse s’arrête à ceux qui ne publient pas leurs appels. « Ni exigence ni diktat » ? Voilà des éléments de langage qui signifient en clair : « Vous n’aviez qu’à faire ce qu’on veut (nous la CGT, nous le peuple), et vous êtes donc les seuls responsables de cette grève des journaux. » CQFD.

Mais j’ai a beau être un anticommuniste primaire, je m’efforce parfois de dépasser mes réflexes. Et je me suis dit, plus raisonnablement, que si l’Huma pouvait paraître malgré un mouvement de grève, c’est qu’elle n’avait qu’à publier un fac-similé de n’importe quel numéro paru depuis des décennies.

D’ailleurs, si par hasard Martinez devait in fine manger son chapeau, il n’aura qu’à re-publier tel quel le numéro de l’Huma dans lequel, en juin 1936, Thorez lança son fameux appel : « Il faut savoir terminer une grève. » Il faut savoir arrêter un blocage, surtout quand les manifs de masse sont d’une absence d’ampleur inégalée.

Un duel et 66 millions de Français obligés d’y assister

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(Photos : SIPA.00756422_000004/00703776_000021)

Claquez bannières rouges et roses, la gauche voit ses armées s’affronter sur les chemins de France. L’éternelle lutte finale qui n’en finit plus est en train de paralyser le pays et surtout ses habitants.

La « loi travail » portée par le gouvernement Valls a donc fait sortir de ses gonds la CGT et le camarade Philippe Martinez. Ce dernier a évidemment saisi l’occasion. Débordé sur sa gauche par ceux qui veulent en découdre, il sait qu’il joue son avenir à la tête du syndicat car c’est cette défense d’une ligne dure qui l’a confirmé en avril à la tête de la CGT. Le pari est gagnant. Non seulement il a évincé Nuit debout du paysage médiatique, mais il a aussi réussi à ressusciter l’unité du syndicat contre un ennemi commun : le gouvernement. Au point de faire enrager le secrétaire de la CFDT et d’effrayer Force ouvrière qui en est réduite à jouer les médiateurs. Ces derniers se voyaient bien parachever l’enterrement de l’ex-premier syndicat de France.

Devenu expert dans l’art d’allumer des incendies, Martinez laisse donc les médias et le gouvernement spéculer sur sa capacité à les éteindre. En d’autres termes, il a démontré qu’il était pyromane, on ne sait toujours pas s’il est pompier. Là est son atout.

Las, son adversaire est dans le même bateau. Embarqué dans une lutte dont il ne peut sortir en véritable gagnant (le contrecoup du 49-3), mais dont il peut à l’évidence sortir en véritable perdant puisqu’il s’est beaucoup trop engagé sur ce texte pour pouvoir reculer. Son exil momentané en terre promise n’aura calmé personne et le chef du gouvernement le plus impopulaire de la Ve République peine à trouver des soutiens. Tiraillé entre frondeurs, opposition et syndicats, à la peine dans les enquêtes d’opinion, Manuel Valls est aux abois. Lorsque le passage en force ne suffit plus, on admet et on se démet généralement.

De son côté, si la droite critique ouvertement le texte, elle va pousser le gouvernement à le défendre. Elle voudrait faire passer la loi et faire tomber Valls en même temps. Aujourd’hui, la gauche au pouvoir matraque ses syndicats et la droite compte donc les points. Critiquant vertement la loi mais poussant l’exécutif à ne pas céder, trop heureuse de les voir se débattre avec ceux qui leur ont pourri la vie et le pouvoir.

Mais les Français me diriez-vous ? Vous, les autres, moi ? Si l’immense majorité d’eux est favorable au retrait du texte, ils ne supportent plus l’énergie que met la CGT, qui ne représente plus qu’elle-même, à empoisonner leur quotidien. Autrement dit, bloqués entre un gouvernement qu’ils ne soutiennent pas et un syndicat qui ne les représentent plus, ils en sont à demander timidement à une caméra « Ah, mais pardon, mais pourrions-nous aller travailler pour payer nos impôts qui vous permettront de continuer à vous mettre sur la figure s’il vous plaît ? » La scène fait pitié.

Ils veulent le retrait de la loi, mais ne trouvent leur compte chez aucun des belligérants, c’est le problème de la France du XXIe siècle : une fracture entre le peuple et ses élites qui ne fait que s’accroître. Le Français ne revendique plus, il ne demande plus rien, il veut juste qu’on lui foute la paix.

Soixante-six millions d’entre eux assistent donc à un combat disputé par un Premier ministre qui, au mieux, nous disent les sondages, recueille l’assentiment d’un interrogés sur quatre, et un patron de syndicat ne représentant que 3% des travailleurs. Et nos concitoyens se demandent si ledit combat ne pourrait pas se dérouler sur un ring ou dans une cage, et non au milieu du public, lassé, celui-ci, de prendre des coups. Mais pour que Martinez ait des lendemains qui chantent, cela vaut la peine d’en prendre pour lui, semble-t-il estimer…