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Le 7ème (nan)art

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nanar emmanuelle francois forestier

Définir un vrai « nanar » est forcément très subjectif. François Forestier ne se risque pas à cette définition, ne revendique aucune objectivité illusoire, et inintéressante pour un critique de cinéma. Il se cantonne, pour effectuer ses choix, au côté lamentable des films qu’il évoque dans ce livre. Un « nanar » est forcément lamentable mais provoque chez le spectateur avisé une sorte de jouissance perverse. La plupart de ces films ont un scénario aussi nul que la plupart des « blockbusters » actuels, ont des effets spéciaux souvent bricolés mais qu’importe la suspension d’incrédulité fonctionne comme lorsque l’on était enfant, et l’on a envie de croire à cette fusée propulsée par une bougie d’anniversaire « feu d’artifices ».

Ce livre est déjà sorti en 1996, François Forestier avait déjà un tableau de chasse important. Depuis il a rajouté quelques gourmandises sorties depuis, des grosses pâtisseries affligeantes et bourratives mais drôles à regarder pour leur absence de figuration, leurs effets surréalistes, leurs jeunes premières pulmonairement bien dotées. Certains le trouveront sans doute injuste ou partial surtout quand il met un terme aux maîtres à la fin de son livre en se payant la tête de Godard et Antonioni.

Il y a le cinéma d’art et d’essai, le cinéma des grands ôteurs présents dans le dictionnaire, des engagements progressistes de progrès, celui des cinéphiles distingués. Il y a aussi le cinéma populaire que les précédents conchient. Et puis il y a les « nanars », les films parfaitement affligeants, le plus souvent mal filmés, mal joués, mal tournés mais toujours plus distrayants que certains pensums à prétentions haut de gamme ou que certaines grosses machines. Dans les « nanars » se trouvent parfois, bien cachées il est vrai, il faut être patient, une ou deux pépites, des moments fugaces et magiques révélant de temps à autre un auteur, un vrai, des acteurs passionnants.

Peter Jackson a réalisé quelques bon gros « nanars » bien giboyeux et dodus avant de devenir un réalisateur reconnu. Bien sûr parfois on pourrait se demander si au fond ses longs métrages « respectables » ne seraient pas également des « nanars ».

Depuis quelques années, le « nanar » est devenu aussi un snobisme, la « série Z » est in. Il est de bon ton de feindre d’admirer des films objectivement nuls, automatiquement qualifiés de « culte », pour leurs côtés bricolés, leurs acteurs presque amateurs, leur photographie négligée. On ne sait plus trop ce que « culte » signifie d’ailleurs, ce qualificatif évoquant les œuvres n’ayant trouvé leur public qu’au bout de quelques temps par le « bouche à oreille » d’aficionados, ainsi le Rocky Horror Picture Show.

Ces nanars pour le nanar sont une autre stratégie commerciale, qui a connue son heure de gloire avec Blair Witch project tourné pour trois francs six sous et tous les films tournés comme étant du « found footage » retrouvé par hasard, des « bandes » soit disant d’amateurs. Ces nullités même pas drôles ont au moins un avantage, elles ne coûtent rien aux producteurs qui se servent du « buzz » sur le Net pour faire la promotion de ces ersatz de films.

 

Ci-dessous un « nanar » un peu oublié, The Lost continent et une Russmeyerie.

Les 101 nanars : une anthologie du cinéma affligeant (mais hilarant), François Forestier, Ed. Denoël, avril 2016.

Araki, pornographie sentimental

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Scénographie de l'exposition du musée Guimet.

Maintenant qu’il a 75 ans et qu’il est gravement malade, Nobuyoshi Araki se fait appeler Shakyo Râjin. Cela veut dire « le vieux fou de la photo ». Il s’agit d’une référence à Hosukai (1760-1849) qui, au même âge, signait ses estampes avec la dénomination « le vieux fou de la peinture ». En ce qui concerne Araki, ce titre n’est nullement immérité. Son œuvre, en effet, dépasse réellement le sens commun.

Tout commence à l’âge de douze ans, quand son père, artisan tokyoïte et photographe amateur, lui offre son premier appareil. À l’époque, la photo est argentique et c’est ainsi qu’Araki la pratiquera toujours. Sa vie professionnelle débute dans une agence de com’ japonaise. À l’inverse des photographes d’art qui font de chaque cliché une œuvre longuement réfléchie, il prend l’habitude de photographier « à tout va ». Il capte des images avec une sorte de boulimie compulsive. Il fréquente le milieu underground tokyoïte. Il sort rarement de sa ville et, même, de son quartier. Mais l’acuité de son regard le conduit à observer infiniment plus de choses dans son environnement immédiat que d’autres en sillonnant la planète.[access capability= »lire_inedits »]

L’influence artistique décisive vient, en ce qui le concerne, du cinéma. Cet art l’a passionné. Il a, en particulier, beaucoup médité l’œuvre de Carl Theodor Dreyer (1889-1968), l’auteur de La Passion de Jeanne d’Arc. La littérature a eu également une part importante dans la formation de sa sensibilité. Certains auteurs comme Jun’ichiro Tanizaki (1886-1965) l’ont marqué. Cet écrivain japonais, auteur de Journal d’un vieux fou, évoque des passions érotiques à la fois singulières et très touchantes, dont on sent des échos chez Araki. Enfin, l’estampe japonaise, avec son attention aux petits riens et ses cartouches de commentaires, fait partie de son univers mental.

Ce qui est plus étrange, en revanche, c’est que l’art moderne et l’art contemporain semblent l’avoir relativement peu concerné, alors qu’il en est devenu l’une des figures de proue. Certes, des commentateurs notent chez lui un intérêt ponctuel pour tel ou tel artiste, ou encore la « modernité de sa démarche ». Mais en réalité, on voit bien qu’Araki puise peu et rarement dans l’art moderne et contemporain. Contrairement à beaucoup d’artistes qui souhaitent ajouter au monde leurs créations « autonomes », Araki est tourné vers le réel. Il est immergé dans la vie. Il essaye passionnément d’en saisir la substance et d’en approfondir la connaissance intuitive. On pourrait être tenté de dire que la photo est pour lui une façon de poursuivre le roman ou le cinéma par d’autres moyens.

On a du mal à recenser les albums publiés par Araki, sans doute plus de 500. Les premiers sont de simples recueils de photocopies qu’il réalise et diffuse lui-même, à petite échelle. Mais très vite, ses livres de photos enregistrent des tirages importants au Japon et dans le monde entier. En particulier, ses « Voyages » font sensation. C’est le cas du Voyage sentimental, dans lequel il évoque son mariage en 1971 avec Aoki Yoko, ou encore du Voyage en hiver, qui relate visuellement, en 1990, la mort de cette dernière. On associe aussi le nom d’Araki à ses nombreuses photos de femmes languides qu’il ficelle et suspend. Ces sortes de bondages dérivent, paraît-il, d’un ancien art d’attacher les prisonniers. Il multiplie également les gros plans des parties sexuées de fleurs ramassées dans les cimetières. Il s’en dégage une troublante obscénité. Araki photographie tout et tout le temps. Ses clichés semblent refléter sa vie dans les moindres détails. Leur caractère en bonne partie « autofictionnel » leur donne, paradoxalement, un surcroît de vérité.

 

Il se vante d’avoir couché avec tous ses modèles féminins

S’il y a un sujet omniprésent dans son œuvre, comme dans sa vie, ce sont les femmes. Il se vante d’avoir couché avec tous ses modèles féminins. Il les prend en photo à toute heure et dans toutes les situations, depuis la première rencontre jusqu’au lit. La sexualité est visiblement pour Araki un mode de vie au quotidien. Il aime faire la fête. Il devient propriétaire d’un bar à putes dans l’ancien quartier des prostituées de la capitale. Certaines de ses photos choquent. Le scandale n’est pas lié à la crudité de ses clichés, les Japonais ayant en matière de sexe une tradition peu culpabilisatrice. C’est plutôt une question de poils, leur vue étant considérée comme une faute de goût.

Araki se dit pourtant avant tout « sentimental ». Cette insistance à se qualifier de la sorte peut paraître surprenante quand on a en tête certains de ses clichés. Mais il faut prendre très au sérieux cet adjectif. En regardant attentivement ses photos, on comprend comment il se voit, comment il imagine ses partenaires. En ce qui le concerne, il se fait volontiers photographier en petit démon avec des cornes, soulignant à quel point sa personnalité a quelque chose de pulsionnel. On peut aussi remarquer qu’il positionne souvent des iguanes dans ses mises en scène, non loin des sexes féminins, comme autant de métaphores de ses fantasmes. On sent qu’il entend connaître ces femmes à la façon d’un petit démon. Elles sont consentantes, mais reprennent vite une expression absente. Elles retombent rapidement à un niveau d’énergie faible plus décent, plus esthétisant. Tout est toujours à recommencer pour les petits démons dans le genre d’Araki. Il en résulte une pointe d’amertume qui donne effectivement un fond « sentimental » à son travail.

Ses photos sont rarement présentées isolément comme des œuvres à part entière. Elles sont très souvent disposées en séries ou en groupes. Ses livres ressemblent à des journaux intimes (nikki) ou à des « romans-photos ». Souvent, les clichés sont assemblés sur une page, à la façon d’une planche de BD. Dans les expositions, ils sont fréquemment présentés en kaléidoscope. La succession des photos évoque un récit de vie. Cependant, l’impression qui en ressort diffère énormément de ce qu’on pourrait ressentir avec un roman ou un film. En effet, avec ces modes d’expression, l’avancement du récit, le développement de l’intrigue donnent le sentiment d’une flèche du temps. Chaque scène prépare l’une des suivantes. On en vient à penser que la vie elle-même est le fruit de progressions et de causalités, qu’elle va dans une direction, qu’elle a parfois même un sens. C’est le sentiment inverse qui ressort d’Araki. Il nous met sous les yeux les moments successifs d’une journée ou d’une vie. Là, on voit une femme nue dans un lit défait. Ensuite une rue de ville. Puis des passagers dans un bateau. Un évier avec un peu de vaisselle. Un chat qui pointe son museau entre des feuillages, etc. On a le sentiment que ces temps successifs n’ont rien à voir les uns avec les autres. La discontinuité narrative prévaut. Nos existences sont comme des mosaïques dont les tesselles auraient été jetées au hasard. La vie selon Araki n’a rien de linéaire. C’est plutôt une sorte de plasma, un chaos confus où se croisent des moments extrinsèques les uns aux autres. En nous montrant la vie sous cet angle, Araki nous communique un état d’esprit, une espèce de philosophie intuitive.[/access]

À voir absolument : Araki, musée national des Arts asiatiques – Guimet, Paris, jusqu’au 5 septembre.

L’exécutif frappé par le syndrome Marie-Antoinette?

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François Hollande en 2014 (Photo : SIPA.00682745_000015)

Par sa voix la plus autorisée, celle du président François Hollande, le gouvernement a donc protesté contre la manifestation organisée le 8 juin devant le domicile de Myriam El Khomri, ministre du Travail. Cette protestation — François Hollande a qualifié « d’inadmissible » cette manifestation — vient après les protestations d’Emmanuel Macron, ci-devant ministre de l’Economie, contre le mouvement au cours duquel il fut pris à partie et un œuf a atterri sur sa noble chevelure. Cet incident fut quasiment qualifié d’attentat contre la démocratie. Et pourquoi pas de crime de lèse-majesté ? Il faut donc réfléchir à ce que révèle ce discours.

La politique de l’exaspération

Le discours employé, que ce soit par le ministre ou par le président, soulève un immense problème. Non que ce genre de démonstrations soit normal. Dans un pays démocratique, en temps normal, elles ne devraient pas avoir lieu. Mais nous ne sommes ni dans des temps « normaux », à moins que l’on ne considère 3,5 millions de chômeurs comme une « norme », ni non plus dans un pays démocratique si l’on en juge à l’aune des violences policières qui ont marqué les dernières manifestations contre la loi El Khomri. Et c’est bien le problème.

Le gouvernement a pris la responsabilité de créer des relations hautement conflictuelles avec une large partie de la population. La loi El Khomri n’est que l’un des aspects de cette situation, mais un aspect essentiel. Au-delà du problème de fond, le problème de la méthode saute aux yeux. Les divers sondages confirment qu’une majorité absolue des Français est opposée à cette loi en l’état. Mais, le gouvernement n’en a cure. Il passe en force sur ce sujet, et l’emploi de l’article 49-3 est ici hautement symbolique. La menace d’une réquisition des grévistes, menace agitée par des membres du gouvernement, et semble-t-il par le président en privé, s’inscrit dans cette logique d’un usage brutal de tous les moyens dont un gouvernement dispose.

Les mots utilisés par le ministre des Transports sont d’ailleurs significatifs et effrayants. Quand ce ministre ose dire « Il n’y aura aucune tolérance par rapport à des agissements qui remettraient en cause la grande fête dans laquelle la France s’engage », se rend-il compte qu’il décrit un politique se réduisant aux « pain et jeux » (Panem et Circenses) de l’Empire romain décadent ?

L’exaspération d’une partie de la population, exaspération qui se nourrit aussi d’autres problèmes, est donc compréhensible. Elle est même palpable et, qu’ils ne s’en rendent même pas compte, est l’une des preuves de la nature hors-sol de ce gouvernement, confit dans les ors de la République.

Il ne comprend donc pas tout ce qu’implique cette exaspération, qui naît du sentiment qu’un mouvement largement majoritaire parmi les Français se heurte à l’autisme, mais aussi à la violence d’un pouvoir minoritaire, ce dont les derniers sondages témoignent. Il ne comprend pas que cette exaspération se renforce à chaque fois que le gouvernement fait, au nom du maintien de l’ordre, un usage clairement disproportionné de la force.

Indignation sélective

Le discours qui nous est tenu par les divers membres du gouvernement est donc celui de l’indignation. Mais, cette indignation est bien trop sélective pour être honnête. Que l’on se souvienne des manifestations suscitées par la réforme Allègre, du nom de ce déplorable et calamiteux ministre de l’Education nationale du gouvernement socialiste de Lionel Jospin. Lors des manifestations contre cette dite réforme, des militants syndicaux étaient allés sous les fenêtres, y avaient installé des haut-parleurs, et avaient régalé ses oreilles de barrissements d’éléphants, pardon de mammouths… Personne n’a le souvenir que Monsieur Claude Allègre ait crié à une intolérable atteinte anti-démocratique, même si on peut penser qu’il avait peu apprécié le procédé.

Au-delà, les militants socialistes ne se sont pas privés, dans l’histoire de ces quarante dernières années, soit de soutenir des manifestations interpellant directement des ministres de droite, soit d’apporter, dans la presse, leur soutien à de telles manifestations. Car, ces dernières font partie – aussi – de la démocratie. Assurément, cette démocratie n’est point apaisée. Mais il faut comprendre que cette notion d’apaisement recouvre soit l’existence d’un consensus — mais rien dans la politique menée par ce gouvernement n’y conduit —, soit, en réalité, le silence de la répression du mouvement social. Et ce silence est bien souvent un silence de mort. Voilà pourquoi cette « indignation » des membres du gouvernement porte à faux.

Le mépris et l’indignité

Cette « indignation » est donc révélatrice en réalité de deux attitudes. Elle peut nous révéler le mépris profond dans lequel le président comme ses ministres tiennent le peuple dit des « sans dents ». C’est le syndrome Marie-Antoinette. Le nom de la femme de Louis XVI est devenu, à tort ou à raison, le symbole d’une élite complètement coupée des réalités que vit la majorité de la population. Et l’on connaît le mot, sans doute apocryphe, qu’elle prononça en pleine famine : « S’ils n’ont plus de pain, qu’ils mangent de la brioche ». Cette indignation peut donc traduire un profond mépris, mépris de caste et mépris de classe. Mais, elle peut aussi, et ce n’est pas incompatible, révéler l’incurable bonne conscience qui entoure toute la politique du gouvernement actuel. Comment pourrait-on se révolter contre un gouvernement qui est « bon » par nature ? La « gauche » représente le peuple, c’est entendu depuis toute éternité. Quels sont donc ces énergumènes qui osent nous contester ? Ainsi, confits dans leur bonne conscience, le ministre comme le président ne peuvent tout simplement pas se représenter les effets réels, et profondément réactionnaires, des mesures qu’ils font passer avec, d’ailleurs, une rare brutalité. Comment donc des syndicats peuvent-ils s’en prendre à ce gouvernement de « gauche » ? Ainsi va la vie en ce cas, et ce gouvernement se pense dans le monde des bisounours, mais agit en réalité avec une dureté, un mépris des biens et des personnes et une instrumentalisation de l’ordre public dont on a eu rarement exemple.

Quelle que soit l’explication, et quelle que soit l’attitude qui explique ce comportement, l’effet sur la population en est à tout plein désastreux. Il est aujourd’hui évident pour une large majorité de nos concitoyens que le gouvernement ne proteste pas : il chouine. Telle est donc l’image terrible que ce gouvernement renvoie : dur avec les faibles et soumis aux puissants tant qu’il s’agit de politique, chouinant et pleurnichant dès qu’il est confronté à la moindre opposition. Cette combinaison de brutalité envers les autres et d’auto-apitoiement envers soi-même est dévastatrice en matière d’opinion publique. L’une des conséquences du mouvement social contre la loi El Khomri aura donc été de révéler la véritable nature de ce gouvernement, et de montrer à tous, et au-delà des opinions politiques particulières que l’on peut avoir sur tel ou tel point, sa profonde indignité.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Et c’est ainsi qu’Alain est grand!

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Alain Juppé sur la plage de La Baule, septembre 2015 (Photo : Citizenside/Caroline Paux)

Alain Juppé est né le 15 août 1945, à 4 heures du matin, à Mont-de-Marsan. Ce jour-là, à cette heure précise, le Soleil flottait dans la constellation du Lion, le Cancer au levant passait à l’horizon, et les Japonais découvraient la voix d’Hirohito, qui leur annonçait la capitulation de l’Empire – où il était 11 heures.

Les années de jeunesse d’Alain Juppé sont de celles qui bâtissent les génies, les fortifient, les augmentent, les propulsent au sommet de leur sommet. Fils d’agriculteurs petits-bourgeois, il grandit dans une province humide et verte comme l’ennui. Son père, grand taiseux, se tait. Sa mère cloître son fiston dans une chambre, le force à travailler. À coups de bec de parapluie, pour lui apprendre à travailler mieux encore, même quand il est premier de la classe. Il fut d’ailleurs toujours premier de la classe.

Toujours malade, aussi. Printemps, été, automne, hiver. On le couvre, on l’emmitonne, on l’emmitoufle. Rien n’y fait. Rhume traînant, angine de mai, grippe estivale. On le roule, le désenroule, le ré-enroule. Dans les écharpes, les cols roulés, les duffle-coats, pur mérinos, cachemires soyeux, velours prudents. En toute saison, été compris. Il en a honte.

L’année de ses dix ans, les anges aux ailes chastes et blondes, qui aiment les petits garçons propres et bien élevés, le visitent. C’est la crise mystique. Alain prie, Alain chante, Alain louange. Emplit son cœur de l’encens qui fume à la messe. Lit Charles Péguy et Jean de la Croix. Cinq ans plus tard, les anges aux ailes blondes et chastes, qui n’aiment pas les boutonneux qui font des cochoncetés dans leur lit, l’abandonnent.[access capability= »lire_inedits »]

Solitude, père effacé, mère violente, études soignées, santé fragile, crise mystique, désertion de la foi. Après une enfance comme la sienne, on devient sans effort Blaise Pascal, Charles Baudelaire, Dostoïevski. Saluons donc l’exploit d’être devenu inspecteur des finances.

Juppé, c’est Thérèse d’Avila convertie au notariat

L’enfance d’Alain Juppé est un grand tunnel mystique passant sous la forêt des Landes, et qui, à travers les ombres et les branches, conduit à l’ENA. Il y a du Thérèse d’Avila et du notaire de province chez Alain Juppé. C’est Thérèse d’Avila convertie au notariat. En quelque sorte. Car on ne réduit pas un inspecteur des finances à l’infamie du notariat.

Quand il était enfant, Alain Juppé voulait être Alexandre le Grand et Napoléon. Il y est parvenu. Comme eux, il a conquis un empire. Son empire. L’empire du Conformisme. La tâche fut rude, ingrate, éreintante. Il lui a fallu se débarrasser de tous les signes éclatants de singularité qui l’avaient tant menacé dans sa jeunesse. Et il a vaincu, au-delà de ses espérances.

Son empire ne s’étend pas qu’en énarchie et en politique. Il va jusqu’aux livres. Car Juppé est normalien, agrégé de lettres classiques. En souvenir de ses années littéraires, il a écrit des livres. Dont un dans lequel il explique ce qu’il aurait voulu faire s’il ne faisait pas de politique : La Tentation de Venise. S’il était sénateur new-yorkais, il aurait écrit La Tentation de Paris. D’ailleurs, s’il était un meuble, il serait une commode Louis XV. Et s’il était une huître, il réclamerait sa perle et son filet de citron.

Ses goûts littéraires sont à demi farceurs. À le voir, on jurerait qu’il aime Lamartine, Alexandre Dumas, Ernest Renan, Edmond Rostand, Anatole France, Saint-Exupéry. Et il les aime. Chose étrange, cependant, il dit lire avec passion les romans russes, Nerval, Apollinaire. Il est sincère. Et, s’il croit les aimer, c’est qu’il ne les a pas compris. On ne peut pas être notable à midi et nervalien à l’heure du dîner.

Ses paroles le démontrent. Sur la vie : « Mon problème, c’est d’être heureux, de jouir de la vie tout en étant utile. » Ou encore : « Le sens de la vie n’existe que par rapport aux autres. On sert à transmettre aux autres, peut-être à se perpétuer dans l’autre, dans ses enfants. » Sur ses enfants, justement : « Ma mission, c’est de faire en sorte que mes enfants s’épanouissent dans leur vie. » Sur la politique : « Dans un monde dominé par la violence, l’égoïsme, l’appétit du gain, la compétition à outrance, il me semble qu’un message qui privilégie la compréhension, le dialogue, l’écoute et l’amour du prochain ne peut être absent de la politique. »

Tout cela est digne du docte laïus que M. Jean-François Dupont, chirurgien-dentiste à Néons-sur-Creuse, déroule, le dimanche à midi, devant Tante Yvonne et le gigot de sept heures. Pas d’un lecteur, un vrai. Alain Juppé est comme la plupart de ces énarques, normaliens et polytechniciens cultivés qui savent tout sans avoir jamais rien senti. Bref, qui ne savent rien. Et sortent de leur grande école, joues roses et rouges de grands bambins éblouis par leurs propres exploits scolaires.

Alain Juppé est le successeur naturel de Giscard, de Mitterrand, de Chirac, de Hollande. La quintessence de cette bourgeoisie de province, grise et falote, qui, par ses façons médiocres de petite duchesse, flatte tant la grande bourgeoise prétentieuse qui sommeille en chaque Français. Du titulaire du RSA dans son HLM de banlieue au restaurateur de Martigues. Du paisible huissier biarrot au journaliste des Inrocks. Cette vieille bique hautaine et ulcérée qui nous hante tous, il ne faut pas grand-chose pour la contrarier.

Ce fut pour elle une grande douleur que de subir, cinq ans durant, les magyaresques foucades du président Sarkozy. Et l’on vit surgir, du fond neigeux des maquis savoyards, des vertes et rases prairies normandes, des chemins noueux des forêts varoises, des tunnels embouteillés du périphérique parisien et des bistrots picards, un peuple tout entier uni contre l’insolent.

Ce fut l’une des pages les plus émouvantes de notre histoire, celle qui vit enfin s’unir le peintre en bâtiment du 9-3, l’heureux client du bel Arnys, l’ex-soixante-huitarde « trottinante » inscrite à EELV, le commercial de chez Peugeot, le taxi Mouloud, l’écrivain chauve et barbu à l’abri des grands remplaçants dans son château de Plieux, Amadou le marabout, le journaliste underground parisien, le frère libéral du rabbin alcoolique et sa nièce Ophélie, pour administrer à l’insoutenable Sarkozy une fière leçon de maintien.

Ce n’est pas Alain Juppé, avec son visage de vieil enfant déplumé et de notable heureux, qui dérangerait ainsi cette chère vieille France. Et c’est pourquoi il sera notre prochain président. Lors des attentats de l’année dernière, il a montré comme il savait apaiser le monde en cas d’éprouvante tragédie. On l’a vu discourir à la télévision, détendu et souriant, comme s’il venait de quitter sa partie de belote coinchée pour aller commenter le résultat des ventes de la foire aux poireaux de Mérignac.

L’auteur de ces lignes ne voudrait pas conclure en laissant l’impression que l’opinion qu’il a d’Alain Juppé est entièrement mauvaise. Il fut un temps, dans les années 1990, où Alain Juppé était si antipathique qu’il aurait pu l’émouvoir. S’il n’était pas déjà si plat.

Et c’est ainsi qu’Alain est grand.[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

« La politisation est l’une des plaies de la justice »

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(Photo : SIPA.00738321_000013)

Gil Mihaely : Dans le courant de ce mois, des élections professionnelles importantes vont avoir lieu dans la magistrature. Pour vous, représentant du syndicat FO-Magistrats, la proposition phare de la campagne est la dépolitisation de la justice en général et de l’action syndicale en particulier. Quelles sont les manifestations de cette politisation que vous combattez ?
Jean de Maillard[1. Jean de Maillard est premier vice-président adjoint au TGI de Créteil] : La politisation est l’une des plaies de la justice ne serait-ce que parce qu’il est facile de lui imputer tout ce qu’on ne comprend pas dans le fonctionnement de la justice ou qui dérange et déplaît. Le plus grand tort qu’elle cause à la justice, c’est d’abord à son image. Nous voulons combattre deux choses : la première, c’est la confusion des genres. Être magistrat, c’est se forcer d’abord à être impartial. Si l’on affiche des opinions politiques ou des préférences idéologiques, on ne peut plus l’être et, en tout cas, on est forcément suspect de ne pas l’être. C’est pourquoi FO-magistrats fait partie d’une confédération qui s’interdit, par principe, toute prise de position politique ou idéologique.
Il y a une autre forme plus insidieuse de politisation, parce qu’elle ne dit pas son nom et qu’elle apparaît même comme le contraire. Pour un syndicat dans la fonction publique, c’est la cogestion, parce qu’elle implique de renoncer à être une force de défense et de revendication. Nous ne voulons être ni dans l’agitation ni dans la compromission. Nous voulons simplement défendre les intérêts collectifs et individuels des magistrats. Notre souci, c’est d’aller vers une meilleure justice où les magistrats puissent faire correctement leur travail.
Ceci étant dit, il faut aussi démystifier beaucoup de choses inexactes ou malveillantes qui sont dites sur les juges. Il arrive qu’on leur prête des intentions et des arrière-pensées simplement parce qu’ils dérangent. Comme ils ne peuvent pas répondre, il est facile de les charger de tous les maux de la création. Dans la vie quotidienne des juridictions, rien ne permet de dire, sauf exception, que les amitiés ou les inimitiés politiques déterminent les décisions judiciaires. Mais le soupçon est un poison lent et perfide : quand les justiciables sont condamnés ou simplement poursuivis, comment voulez-vous qu’ils n’incriminent pas les orientations politiques, réelles ou supposées, de leurs juges, surtout quand certains d’entre eux ont manifesté bruyamment leurs préférences personnelles ?

Quel regard portez-vous par exemple sur l’affaire Jacqueline Sauvage qui, rappelons-le, a été graciée par François Hollande ?
Nous n’avons rien à en dire, puisque c’est un droit régalien qui appartient en propre au président de la République.

Le droit de grâce ne mérite-t-il pas d’être commenté ? On ne pourrait pas le critiquer ? Certains voient pourtant en lui un héritage monarchique qu’il ne serait pas idiot de remettre en cause si l’on croit vraiment à la séparation des pouvoirs, en l’occurrence le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire. Ce n’est pas votre avis ?
C’est un vrai débat de société, certainement légitime, mais ce n’est pas à nous, syndicat, de le soulever.

Par ailleurs, dans cette affaire Sauvage, il y a eu une véritable campagne médiatique qui a été menée. Tout comme dans l’affaire Barbarin ou plus récemment l’affaire Baupin. Cela ne révèle-t-il pas une autre dérive de notre société : la tentation de rendre justice hors des prétoires et en particulier dans les médias ? Qu’est-ce que cela dit, selon vous, de l’institution de la Justice ? Qu’elle apparaît illégitime ou décrédibilisée aux yeux des Français ?
Vous avez hélas raison. Certains procès, de nos jours, ne se gagnent ou ne se perdent pas dans les prétoires, mais dans les médias. Une bonne campagne bien orchestrée, le cas échéant par des avocats pugnaces et bien introduits et avec l’aide de puissants cabinets de communication, permet de faire du « storytelling » c’est-à-dire d’inventer une histoire que les médias qui font l’opinion s’empressent de répandre et d’amplifier bien avant le procès. Quand on va voir ensuite les dossiers, on peut constater que les médias ont construit une vérité très éloignée de la réalité. Et le meilleur moyen qu’ont trouvé certains pour être sûrs de parvenir à imposer leurs vues, c’est de détruire les juges qui veulent simplement faire leur travail. La chasse au juge est facilitée par le silence de l’institution judiciaire, bien peu corporatiste contrairement à ce que l’on croit.

Son « laxisme » lui est souvent reproché. Comprenez-vous par exemple que nos concitoyens soient choqués que trois des agresseurs présumés des deux policiers dans leur voiture à Paris, mis en examen, aient été relâchés ?
On peut le comprendre, d’autant que vous avez là un bon exemple de la manière dont les affaires policières et judiciaires sont traitées médiatiquement. Plusieurs explications sont possibles et, en réalité, nous ne pouvons savoir quelle est la bonne : le magistrat qui les a libérés se fait-il une vision toute personnelle de la protection de l’ordre public, le dossier est-il vide comme l’ont dit les avocats, les personnes mises en examen ne présentent-elles aucun risque de réitération des faits ? Chacun donne son interprétation en fonction de son opinion sur les juges mais pas en fonction du dossier lui-même.
Vous avez là un bon exemple de ce qui ne fonctionne pas dans notre pays : les audiences des juges des libertés et de la détention sont publiques. Pourquoi les journalistes n’y assistent-ils pas ? Ils pourraient en rendre compte objectivement et les citoyens que nous sommes sauraient à quoi s’en tenir, avec des éléments de discussion qui ne seraient pas que des propos de comptoirs.

Ces élections se déroulent dans un contexte particulier : tout en étant confrontée à la menace terroriste, la justice, de l’avis du garde de sceaux lui-même, est presque en situation de cessation de paiements. La priorité ne devrait-elle pas être l’augmentation des budgets alloués à la justice et travailler à mieux la préparer à faire face aux nouvelles formes de terrorisme ?
Le problème des moyens de la justice a toujours existé. Notre garde des sceaux, qui est un fin connaisseur de la justice, notamment pénale, n’en ignorait rien bien avant de prendre ses fonctions, ne serait-ce qu’en tant que président de la Commission des lois de l’Assemblée nationale depuis 2012. Le budget du ministère de la Justice n’avait donc aucun mystère pour lui. Mais si c’était le seul problème de la justice, on pourrait encore se dire que les choses pourraient s’arranger en lui donnant plus d’argent. Mais le mal qui ronge la justice est plus profond. Tout y est devenu si compliqué que si l’on touche à quelque chose de sérieux, c’est tout l’édifice qu’on craint de voir s’écrouler. C’est pour cela d’ailleurs qu’on multiplie les réformes sur un rythme effréné : il faut colmater les brèches qui surgissent de partout, mais sans rien toucher d’essentiel. On voit le résultat…Nous préconisons, quant à nous, une cure de simplification qui rende la justice plus accessible, plus lisible, plus compréhensible. Tout le monde y gagnerait car plus simple ne veut pas dire avec moins de droits, bien au contraire. Le premier des droits n’est-il pas d’avoir une justice prévisible et qui fonctionne correctement ?
Vous évoquez la lutte anti-terroriste. Voilà une bonne illustration de ce que je vous dis. Il y a dix fois moins de magistrats antiterroristes en France qu’en Italie. Face à des nouvelles menaces impalpables et polymorphes le ministère de la Justice reste sur une conception jacobine de la lutte antiterroriste, comme on le faisait du temps de la guerre froide.
Il faudrait au contraire décentraliser les moyens dans les juridictions spécialisées dans la lutte contre le crime organisé. Quelle que soit la qualité du travail qu’ils accomplissent, qui n’est pas en cause, c’est tout simplement que les moyens de lutte ne sont pas mis en fonction des risques que représente cette menace, mais que la menace elle-même est circonscrite à ce que cette poignée de magistrats peut absorber. Clairement, cela veut dire qu’on n’a aucune idée de ce qui passe en dessous des radars car on ne donne pas à la justice les moyens de percevoir les « signaux faibles » qui pourraient justifier de lancer des enquêtes.

La campagne électorale est l’occasion de multiples rencontres pendant une période courte. A partir de ces rencontres avec des magistrats partout en France, quel « cahier de doléances » pourriez-vous rédiger ?
Ce que nos rencontres avec les magistrats nous montrent d’abord, c’est un immense malaise de cette profession à laquelle on impute tout ce qui ne va pas dans la société, depuis des décennies. Ce sont des hommes et des femmes qui sont, dans leur immense majorité, entièrement dévoués au service de la justice et qui ne comptent ni leur temps ni leurs efforts. Et pourtant, comme on les appelle au secours à tout bout de champ, ils paient de plus en plus cher, dans leur vie personnelle ou même dans leur santé, les conséquences d’une situation qui ne cesse d’empirer. Ils n’en tirent même pas la satisfaction d’un peu de reconnaissance. La souffrance au travail n’est pas un vain mot dans la magistrature. Les magistrats se voient imposer des contraintes de production et de productivité toujours plus fortes, on leur impose d’évacuer toujours plus vite et avec moins de moyens les flux de procédures qu’ils reçoivent.
Le syndicat FO-magistrats a été le premier et longtemps le seul à dénoncer cette dérive productiviste, où il faut faire toujours plus avec moins. La dernière innovation en ce domaine du ministère de la justice, c’est l’ouverture d’une ligne « verte » que les magistrats peuvent appeler anonymement pour une prise en charge psychologique. C’est comme cela que le ministère de la justice gère la souffrance au travail, les burn out, les dépressions et même les suicides. Est-ce vraiment à la hauteur des enjeux ?

Houria Bouteldja: l’amour-haine…

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Houria Bouteldja en 2010 (Photo : SIPA.00591553_000017)

Un petit clip mis en ligne sur une plate-forme numérique de l’Education nationale, destiné à servir de support de cours pour l’édification des élèves, narre les aventures de Noisette et Pignon qui, comme leurs noms l’indiquent, sont deux graines : l’une, ronde aux yeux bridés est une petite noisette népalaise, l’autre, oblongue aux idées courtes est un pignon bien franchouillard. Rageur et méchant, Pignon ne supporte pas les étrangers. Archétype de l’horrible « souchien », il n’aime pas ce qui ne lui ressemble pas et regarde d’un sale œil sa petite voisine, Noisette aux yeux bridés, dont la vidéo éducative nous apprend qu’elle est népalaise et maîtrise mal la langue française, ce qui énerve encore plus le vilain Pignon qui est naturellement raciste. Car ce ne sont pas des attitudes ou des mots qui dérangent Pignon, c’est la différence seule, inacceptable en elle-même. Noisette, elle, symbolise une sorte d’innocence ontologique. Népalaise descendue de son toit du monde, elle est parée de toutes les vertus et rien ne semble justifier l’hostilité de Pignon : Noisette ne traîne pas dans les cages d’escalier, elle ne deale pas devant les barres d’immeubles, elle ne brandit pas de drapeau de son équipe de foot en apostrophant les « sales Français », elle ne semble tentée par aucune forme de repli communautaire ou de radicalisme religieux, elle est simplement Autre et en tant qu’Autre, elle est présenté comme une sorte d’être idéal qui n’a d’autre défaut que celui d’être Autre. La parabole éducative sur le racisme devient ici si abstraite qu’elle semble peu compréhensible.
À moins que les auteurs aient vraiment voulu attirer l’attention sur les difficultés d’intégration de la communauté népalaise en France, on ne voit pas trop ce qu’ils ont voulu dire…

Dans son dernier livre, Les Blancs, les Juifs et nous, publié en mars 2016 aux éditions La Fabrique, Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des indigènes de la République, ne prend pas autant de précautions que les auteurs de la vidéo sur Noisette et Pignon. Bouteldja veut éduquer elle aussi, elle veut éduquer les Blancs auxquels il faut faire rentrer dans le crâne leur statut de coupables éternels, de la conquête de l’Amérique jusqu’au nazisme en passant par la colonisation. Pour Houria Bouteldja, Pignon le Blanc n’est plus seulement bêtement raciste, c’est l’ennemi radical, le mal absolu, le coupable par nature, le monstre qui engendre les monstres. Pas facile pourtant, pour Houria Bouteldja, d’assumer les contradictions de sa propre biographie : « Pourquoi j’écris ce livre ? Parce que je ne suis pas innocente. Je vis en France. Je vis en Occident. Je suis blanche. Rien ne peut m’absoudre. » Bouteldja, née Noisette à Constantine, en Algérie, en 1973, a embrassé la cause des Pignon en s’installant en France. Elle a vendu son âme contre un LEA d’anglais et d’arabe et une intégration durable à l’univers politico-médiatique français. Elle ne s’en remet pas et maudit tout autant les fascistes blancs avec lesquels elle a pactisé contre son gré que ces hypocrites occidentaux prêts à lui offrir toute leur haïssable condescendance : « Je déteste la bonne conscience blanche. Je la maudis. Elle siège à gauche de la droite, au cœur de la social-démocratie. C’est là qu’elle a régné longtemps, épanouie et resplendissante. Aujourd’hui, elle est défraîchie, usée. Ses vieux démons la rattrapent et les masques tombent. »

Aimer les Blancs d’un amour sévère

Les Blancs, les Juifs et nous, ne fait que répéter ce que Bouteldja répète depuis des années et que la « bonne conscience blanche » devrait écouter avec un peu plus d’attention : les « Blancs » aujourd’hui, qu’ils soient réactionnaires ou confis dans la culpabilité du post-colonialisme à long terme, n’ont aucune excuse, ni plus aucun avenir, autre que celui d’une rééducation lente mais nécessaire. C’est ce que Bouteldja nomme d’ailleurs « l’amour révolutionnaire » : il ne faut pas haïr le Blanc, car il serait indigne de tomber au niveau du « souchien », mais il faut les aimer, d’un amour sévère qui apprendra à nouveau aux Blancs à quel point ils sont coupables et montrera à l’Occident que sa civilisation est un leurre et son mode de vie le plus haïssable. Pour la franco-algérienne Bouteldja, « Blanche d’adoption », il n’y aucun échappatoire mais il y a heureusement les figures tutélaires qui peuvent aider à reconstruire son identité et sa conscience victimaire : Malcom X, Jean Genet, Sartre…

Malcom X est directement élevé au statut de saint : « Malcom X a été tué parce qu’il était beau. (…) Malcom X est un soleil. Sa beauté rayonne. Elle nous irradie. Black is so beautiful lorsque le combat consiste à faire redescendre ceux qui commettent le sacrilège de s’élever au niveau de Dieu. » Jean Genet apporte plus modestement la solution rhétorique au problème d’identité d’une intellectuelle franco-algérienne qui bâtit sa carrière médiatique sur l’exploitation du ressentiment : « En naissant blanc et en étant contre les Blancs j’ai joué sur tous les tableaux à la fois. Je suis ravi quand les Blancs ont mal et je suis couvert par le pouvoir blanc puisque moi aussi j’ai l’épiderme blanc et les yeux bleus, verts et gris. » Mais qu’elle cite Genet ou parle en son nom, Bouteldja prend tout de même la précaution de préciser que, quand elle emploie les termes de « Blanc », de « Juif », ou encore de « baltringue », tout ceci n’a rien de raciste, d’antisémite ou d’homophobe, ce sont juste des « catégories sociales et politiques » qui « n’informent aucunement sur la subjectivité ou un quelconque déterminisme biologique des individus mais sur leur condition et leur statut. » Précautions sans doute inutiles, le « pouvoir blanc » n’est plus si terrible que cela : personne n’a d’ailleurs songé à reprocher sérieusement à Houria Bouteldja de louer Genet pour son indifférence vis-à-vis d’Hitler, de traiter les Juifs de « dhimmi de la République » ou de fustiger cette « blanchité chrétienne » qu’il importe de détruire, pour suivre la voie montrée par Genet : « Anéantir le Blanc qui est au centre de nous-mêmes, c’est anéantir le Blanc au centre de lui-même. Il sait que nous sommes les seuls à pouvoir l’en débarrasser. »

Sartre intéresse moins Bouteldja que Genet le taulard céleste ou Malcom X le soleil noir de la critique anticoloniale. Sartre a peut-être eu le mérite de préfacer Frantz Fanon mais à la copie Bouteldja préférera toujours l’original et Sartre l’anticolonialiste eut de surcroît le tort aux yeux de la porte-parole du PIR de refuser de condamner explicitement Israël lors de la guerre des Six Jours. Crime religieux, sanction immédiate : « Il faut fusiller Sartre ! » « Qu’on lui coupe la tête ! » hurle la Reine de Cœur d’Alice aux Pays des Merveilles. Heureusement que Sartre a eu la bonne idée de mourir il y a belle lurette, encore un qui échappe à un juste châtiment.

Houria Bouteldja se rêve donc en pendant féminin de Malcom X ou de Frantz Fanon et elle vient peut-être de trouver son Jean Genet en la personne d’Océane Rosemarie, chanteuse, comédienne, humoriste, militante gay et lesbienne et aujourd’hui passionaria de tous les opprimés. Pour Océane Rosemarie, Houria Bouteldja incarne le contraire de « l’antiracisme à sa mémère ». Comme Bouteldja, Rosemarie pense qu’il n’existe qu’un seul racisme, celui des Blancs dominateurs exercé à l’encontre des populations dominées non-blanches. Et comme toutes les causes et tous les opprimés se ressemblent, la militante gay et lesbienne pardonne aisément à Houria Bouteldja ses saillies un peu homophobes et pense aussi que l’antisionisme de la porte-parole du PIR « déconstruit la question de l’antisémitisme (…) par une argumentation stimulante et déprise d’européanisme. » Dans une tribune publiée dans Libération, Océane Rosemarie estime que Les Blancs, les Juifs et nous est un « livre (up)percutant, électrique et déstabilisant. » On se demande jusqu’où ira la solidarité d’Océane Rosemarie et si elle trouve aussi uppercutante et stimulante la réaction d’une militante du PIR à l’attentat commis à Tel-Aviv mercredi soir.

Réagissant au mitraillage de terrasses de café par deux Palestiniens mercredi 8 juin, qui a fait quatre morts et cinq blessés, Aya Ramadan, militante du PIR, a publié sur Twitter un message de soutien aux auteurs de l’attentat : « Dignité et fierté ! Bravo aux deux Palestiniens qui ont mené l’opération de résistance à Tel-Aviv. »

 

 

Houria Bouteldja n’a toujours pas réagi aux propos tenus par une militante de son parti. Mais peut-être que cet attentat, qui reprend le mode opératoire de ceux du 13 novembre à Paris n’a pas grande importante à ses yeux comme à ceux d’Océane Rosemarie. Car après tout, nous dit cette dernière : « Le seul voile qui pose problème aujourd’hui, c’est ce rideau entre la business class et la classe économique de l’avion, qui permet à ceux qui payent plus cher leur place de croire qu’ils ne sont que vingt dans de grands fauteuils alors que le vol transporte 210 passagers à l’arrière. »

Mais lire les fulminations d’Houria Bouteldja ou la réaction d’Aya Ramadan à l’exécution aveugle de cinq personnes, ce n’est pas au marxisme d’aéroport d’Océane la voyageuse que l’on est tenté de faire crédit mais plutôt à Max Scheler, le philosophe du ressentiment, qui explique sans doute avec plus de justesse ce dont Houria Bouteldja ou le PIR sont le nom : « Je puis tout te pardonner ; sauf d’être ce que tu es ; sauf que je ne suis pas ce que tu es ; sauf que je ne suis pas toi. »[1. Max Scheler. L’homme du ressentiment. Gallimard, 1970] La formule de l’« amour révolutionnaire » dont parle le livre de Bouteldja et qui fait s’extasier Océane Rosemarie est d’ailleurs dévoilée à la fin de l’ouvrage, évoquant plus précisément le retour à une transcendance religieuse qui écraserait enfin l’orgueil blanc, objet de toutes les détestations : « En islam, la transcendance divine ordonne l’humilité et la conscience permanente de l’éphémère. (…) Personne ne peut lui disputer le pouvoir. Seuls les vaniteux le croient. De ce complexe de la vanité, sont nées les théories blasphématoires de la supériorité des Blancs sur les non-Blancs, de la supériorité des hommes sur les femmes, de la supériorité des hommes sur les animaux et la nature. » Et de cette épiphanie politico-religieuse est née le credo militant qui rassemble Océane Rosemarie, la militante gay et Houria Bouteldja, racialiste au masque de marxiste, qui achève sa flamboyante démonstration sur un cri : « Allahou akbar ! – terrorise les vaniteux qui y voient un projet de déchéance. Ils ont bien raison de le redouter car son potentiel égalitaire est réel : remettre les hommes, tous les hommes, à leur place, sans hiérarchie aucune. Une seule entité est autorisée à dominer : Dieu. (…) On peut appeler ça une utopie et c’en est une. Mais réenchanter le monde sera une tâche ardue. »

Une tâche ardue et éventuellement assez sanglante… Peut-être que les gentils avocats de la cause égalitaire tels qu’Océane Rosemarie devrait prendre soin de lire les petites lignes en bas du contrat avant de donner des gages au premier Malcom X venu. Par ce que l’« amour révolutionnaire » de Bouteldja n’a rien de très rassurant et qu’il suffit juste de la lire pour s’en convaincre : « Alors, commençons par le commencement. Répétons-le autant que nécessaire : Allahou akbar ! Détournons Descartes et faisons redescendre tout ce qui s’élève. »


L'Homme du ressentiment

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De l’antijudaïsme à l’antisionisme

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israel antisionisme antisemitisme
Manifestation contre Enrico Macias, Roubaix. Sipa. Numéro de reportage : 00413855_000015.

Comment expliquer la virulence d’un antisionisme radical qui touche à la fois aujourd’hui  une partie importante de l’intelligentsia de gauche d’Europe, des Etats-Unis, de l’Amérique latine et l’ensemble du monde arabo-musulman? L’expliquer par la conduite des gouvernements successifs de l’Etat d’Israël revient à dire que les actions menées par cet Etat sont singulières et monstrueuses dans un environnement mondial où les atteintes aux droits de l’homme, les guerres et les conflits ethniques et religieux sont innombrables et encore plus importants. L’antisémite traditionnel a toujours affirmé, lui aussi,  que l’antisémitisme était provoqué par les agissements des juifs.

L’antisioniste à l’instar de l’antisémite traditionnel est saisi par une passion. En tant que « passionné », il n’est pas sensible à l’argumentation rationnelle et refuse la controverse sur les faits eux-mêmes. Bien entendu, je vise ici l’antisioniste et non la personne qui critique la politique du gouvernement israélien. Comme me le disait récemment une amie universitaire, donc en principe éduquée et habituée à exercer son esprit critique sur les événements sociaux et politiques : «  Je ne veux pas discuter avec toi du conflit israélo-arabe, car tu connais le sujet mieux que moi. »   Sa critique globale d’Israël n’était pas fondée sur une connaissance approfondie de l’histoire de ce conflit mais sur une affirmation de principe, inébranlable, confortée par la propagande de son milieu et de ses lectures orientées dans un sens unique.  Pour elle, définitivement,  Israël, c’était le méchant et le palestinien la victime.

Diaboliser, c’est manquer d’empathie

La diabolisation d’Israël dans une partie importante de l’opinion publique occidentale a des caractéristiques semblables à la  diabolisation d’une personne. Diaboliser une personne consiste à exagérer ses défauts, ses faiblesses et la violence de ses comportements. C’est manquer d’empathie pour les causes qui l’ont amenée à avoir de tels comportements. C’est oublier, volontairement ou pas, certaines parties d’elle-même, certaines caractéristiques qui méritent louange et approbation. C’est enfin donner raison sans discernement à ses ennemis et justifier les comportements hostiles à l’égard de la personne concernée.

Diaboliser. En fait, ce mot révèle qu’il s’agit bien là d’une tendance constante dans la psyché, individuelle et collective : cela consiste à voir dans les affaires humaines qui nous paraissent trop complexes l’œuvre du démon. Le Moyen-Age n’est pas loin, où l’on croyait que le diable ne se contentait pas d’attendre passivement les âmes des pêcheurs mais intervenait activement sur la terre pour pervertir et semer le trouble dans l’œuvre divine.  L’antisémitisme renaît  dans les époques où sévit la croyance aux complots, où les populations perdent confiance dans leurs dirigeants qui ne les protègent plus des aléas de la vie, où l’avenir se montre incertain et menaçant et où il n’y a plus de compréhension des événements. En effet, la théorie du complot répond  à un besoin d’explication et de certitude. Dans l’histoire de l’Europe chrétienne, les juifs ont joué ce rôle de bouc émissaire. Au Moyen-Âge, leurs actions malveillantes étaient censées expliquer toutes les grandes tragédies de l’époque, comme la peste.

Ce rapprochement entre le diable et les juifs est très ancien. Il appartient à une tradition chrétienne  qui va des apôtres Jean et Marc à Luther et qui était une vision populaire très banale dans l’Europe chrétienne.  Cet antisémitisme se retrouve dans le Coran et dans les hadiths. Il est très remarquable qu’on ne le retrouve absolument pas dans les religions de l’Asie, bouddhisme ou hindouisme.

Tous les musulmans n’ont pas une haine consciente et déclarée des juifs mais très peu de musulmans ont une vision réaliste et objective de la question palestinienne. La théorie du complot universel ourdi par les « sionistes » remplace trop souvent la réflexion sur les enjeux politiques et territoriaux  du conflit. On retrouve ici cette symbolique de la diabolisation.

Inconscient collectif musulman

Comme le dit le penseur égyptien-allemand Hamad Abdel Samad dans une conférence mise en ligne le 21 mars 2016 : « Notre haine des juifs nous a empoisonnés.  On n’a pas de problème avec les juifs, il ne s’agit que du conflit israélo-arabe. » Le conflit israélo-arabe serait la cause de toutes ces crises ? Le prophète Mahomet a promis que le jour du jugement ne viendra pas à moins que les musulmans combattent les juifs. Imaginez qu’Israël dise aujourd’hui : «  Prends Jérusalem, prends Haïfa et Tel-Aviv aussi. » Serait-ce la fin de notre inimitié avec eux ? Dans ce cas, nous n’aurions pas droit au jour du Jugement. Notre Dieu établissait un lien entre le jour du Jugement et notre conflit avec les juifs. L’histoire ne parle pas de terres, d’occupation et de droit. La source de la crise est que nous ne considérons pas ces gens comme des êtres humains. » 

Ce rejet des juifs dans la parole même de Dieu reste gravé dans l’inconscient collectif musulman. Les juifs n’ont pas accepté la religion parfaite que leur proposait le messager de Dieu. Cet antisémitisme musulman réveillé par les humiliations de la colonisation occidentale, du sionisme et des victoires israéliennes, a contaminé dans l’histoire récente par la force des propagandes une partie de l’Occident de culture chrétienne.  Un occident chrétien qui avait également dans son inconscient collectif et ses traditions gardé le souvenir de ces juifs perfides qui avaient crucifié le Christ et refusé sa révélation.

Les textes sacrés des musulmans et des chrétiens s’accordent donc sur ce point : le véritable Israël, le «  Verus Israël », c’est nous ! Nous, chrétiens dont le nouveau testament doit remplacer l’ancien. Nous, musulmans, dont le message reprend les paroles des prophètes Moïse, Joseph, et même Adam, tous musulmans avant l’heure.  Or, il est de fait que l’existence juive dans sa continuité et sa vitalité à travers les siècles et encore plus aujourd’hui, depuis leur émancipation, représente à la fois une accusation et une menace pour les deux autres religions monothéistes.  Croyants et incroyants peuvent hériter des préjugés et des peurs du passé et  les transposer dans un langage plus moderne.

Des élites pétries de mauvaise conscience

Ainsi, les élites occidentales progressistes, héritières à la fois du christianisme et du marxisme,  pétries de remords et de culpabilité, rendues coupables à la fois de la Shoah, de l’esclavage  et des colonisations, hantées par un antisémitisme séculaire, resté gravé dans l’inconscient collectif, se libèrent de leur sentiment de culpabilité  en accusant Israël de colonialisme et d’apartheid à l’encontre de la population palestinienne. « Par la grâce des « vertus chrétiennes devenues folles », selon la forte expression de G.K Chesterton, d’un néo-marxisme dévoyé et d’un islamisme conquérant,  le monde voit désormais dans le palestinien, le peuple prolétaire, le pauvre, l’opprimé qui fait face à  la force brutale et expansionniste de l’israélien colonisateur. La diabolisation d’Israël, désormais universelle, y compris dans des instances internationales se manifeste par des mensonges, des exagérations, un déni de réalités historiques pourtant bien connues.

Un monstre diabolique est ainsi créé. On reproche à Israël ce dont on a toujours accusé les juifs : les meurtres d’enfants innocents, la haine de l’humanité et la volonté de domination, en premier lieu au Moyen-Orient, du Nil à L’Euphrate, ensuite pourquoi pas jusqu’à Tombouctou et enfin dans le monde entier.  Un bel exemple de projection, au sens psychanalytique du terme,  de la part de ceux qui, en Orient,  veulent accomplir leur propre rêve de domination universelle, comme de ceux qui ressassent en permanence, en Occident,  leur culpabilité névrotique.

Comment se débarrasser de la CGT?

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(Photo : SIPA.00757742_000051)

C’était pourtant bien calculé. Le mouvement social qui dure tout de même depuis deux gros mois devait se dissoudre dans l’Euro. La compétition de foot, pas la monnaie qui n’a pas de majuscule. Encore que la confusion puisse être entretenue puisque l’euro aussi (la monnaie donc) a pour mission de faire s’évaporer toute contestation possible au niveau national d’une politique économique gravée dans le marbre de l’Europe. Sachant que le dernier empire en date ayant agi de cette manière s’appelait l’URSS.

Oui, avec la lâcheté coutumière et le machiavélisme de comptoir du libéralisme honteux à la sauce hollandaise, on avait compté, du côté du gouvernement, sur la vieille devise romaine : « Du pain et des jeux ». Le problème, c’est que le volet « pain » a été un peu trop oublié avec la loi El Khomri. Alors du coup, pour tout dire, la fête est d’ores et déjà un peu gâchée. Voilà qu’on ne sait même pas s’il y aura assez de RER pour amener les supporters au Stade de France pour le match d’ouverture avec la Roumanie, un autre pays exemplaire qui vient, lui, de réélire la plupart de ses maires accusés de corruption façon Levallois-Perret.

En plus, le gouvernement doit rager puisque la divine surprise des inondations n’a même pas fait fléchir les affreux de la CGT. A croire que ces syndicalistes obtus, fanatiques même,  sont protégés par une espèce de grâce efficace qui les empêche, contrairement à leurs concitoyens, d’avoir des pieds dans l’eau. Si on écoute les médias, d’ailleurs, on a même l’impression que les cégétistes et consorts non seulement ne sont pas inondés mais ne sont pas non plus des travailleurs ou alors des travailleurs dont le métier exclusif seraient d’empêcher les honnêtes gens, ceux qu’on n’a de plus en plus de mal à trouver dans les micros-trottoirs, d’aller travailler justement.

Le syndicaliste, cet extraterrestre

En fait, un syndicaliste, par les temps qui courent, c’est pratiquement un extraterrestre : il marche sur l’eau, il n’aime pas le foot et surtout il est à peine français puisqu’il se moque de l’image de la France à l’étranger. On ne sait plus sur quelle fibre jouer pour l’amadouer. Il est complètement enfermé dans sa logique de lutte des classes et doit comploter le soir dans un bunker souterrain autour de Philippe Martinez dans le rôle de l’Ombre Jaune en comptant les subsides que lui envoient de mystérieuses étrangères.

Depuis la disparition de l’URSS, que nous avons signalée plus haut et qui était bien pratique pour accuser tout ce qui était à gauche du PS de servir la subversion communiste internationale, il ne reste plus guère que la Corée du Nord ou les Emirats arabes. Ah, non, excusez-moi, les Emirats arabes et l’Arabie saoudite, malgré l’Etat islamique qu’ils ont réchauffé en leur sein, sont nos alliés officiels et de très bons sponsors pour nos compétitions sportives, ce qui ne gâche rien. On peut ainsi parier que la Sainte et Récente Colère de Nicolas Sarkozy contre la tyrannie des minorités et le communautarisme qu’il a articulé dans une grande subtilité dialectique avec les racines chrétiennes de la France, ne visait en aucun cas nos amis qataris, par exemple. Car finalement le Qatar aime la France, lui, contrairement à la CGT.

En plus, la CGT a commis un autre crime : il a rappelé que la classe ouvrière existait. Entre le terranovisme post-socialiste et le néo-libéralisme hardcore des candidats à la primaire de LR, on l’avait un peu oublié, le prolo. La France était ce pays qui aimait le libéralisme et qui bientôt serait entièrement peuplé de geeks auto-entrepreneurs travaillant dans la conception graphique. Ou de monades ubérisées se transformant en artisans le week-end après une semaine à avoir transporté des gens dans leur voiture particulière.

Et voilà qu’à cause d’une minorité tellement minoritaire (mais alors comment arrive-t-elle à mettre un tel souk sans que les gens les lapident dès qu’ils les voient?), tout d’un coup, on s’aperçoit que Monsieur Geek et Monsieur Uber prennent parfois le train, l’avion ou le métro,  descendent leurs poubelles après avoir fait leur tri sélectif parce qu’ils sont éco-responsables et mettent de l’essence dans leur voiture. Bref, qu’il faut des gens en bleu de travail, en casque et qui parlent de manière rugueuse pour que ce joli monde puisse tranquillement vaquer à son esclavage consenti. Celui qui renvoie à l’époque préindustrielle décrite par Marx, quand chaque artisan tisserand bossait chez lui et non en usine, et du coup était soumis à un dumping social permanent. Donc, il est urgent, désormais, de se débarrasser de la CGT, de Sud et autres activistes anti-France.

Je n’ai pas de conseils à donner mais je la connais, moi, l’arme fatale pour que l’image de la France ne soit pas atteinte et que cette partie des travailleurs pauvres et moyens pauvres qui ont de quoi mettre quelques centaines d’euros pour aller voir un match ne soient pas frustrés : il suffit de retirer la loi El Khomri.

Et vous verrez,  tous ces rouges démoniaques rentreront bien vite dans la tanière dont il n’aurait jamais dû sortir. Et nous retrouverons notre image de pays moderne, merveilleusement moderne, baignant dans un bonheur parfait.

Nuit debout: une ratonnade antifasciste?

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nuit debout veilleurs cathos
Sipa. Numéro de reportage: SIPA/00749825_000004.

J’ai assisté hier soir à une scène extrêmement violente. Quand je dis extrême, c’est extrême. J’accompagnais les Veilleurs, un groupe de cathos issus de la Manif pour tous qui se réunissent depuis 2013 pour lire des poèmes, assis par terre dans les rues de Paris, de façon itinérante. Ni catho, ni Veilleuse, j’ai été embarquée par un ami qui avait besoin d’éléments pour son livre.

Barres de fer et poings américains

Ce groupe de catholiques avait demandé à rejoindre le mouvement Nuit debout, le temps d’une soirée, mais il s’est vu opposer une fin de non-recevoir. Les Veilleurs se sont donc assis quelques rues plus loin, sur une passerelle quai de Valmy. On y trouvait des gens de tous âges : de vieilles dames, de vieux messieurs, des jeunes. Ils ont improvisé une petite chorale – et je me suis demandé s’ils chantaient des chants chrétiens parce que je n’avais jamais entendu ça de ma vie. Ils chantaient, puis une fille a lu un poème. On pourra dire que c’était niais, mais ce qui est sûr, c’est qu’ils n’emmerdaient personne.

Puis une dizaine de punks à chien est arrivée en furie équipée de barres de fer, de battes de baseball, de poings américains (sans rire, je me suis alors dit : « On va tous mourir »). Tandis qu’ils criaient le slogan des antifascistes, leur chef de meute a avancé pour dire aux Veilleurs que s’ils ne déguerpissaient pas immédiatement, ils risquaient vraiment gros. Et le leader de soulever son t-shirt en vociférant : « Connards d’homophobes, d’ailleurs, j’ai des seins ! » On y apercevait deux bandages. La meute venait apparemment de Nuit debout, comportant des filles comme je n’en ai jamais vu : complètement droguées, au crâne rasé, beuglant comme des animaux « Dégagez, dégagez ». Les antifas ont avancé, ont donné des coups sur quelques Veilleurs, notamment ceux qui filmaient. Mais pas n’importe quels coups : de gros coups de casque, des coups de pied, certains atteignant la tête de Veilleurs. Tout cela allait très mal finir, d’autant que les assaillants disposaient d’armes sérieuses et exprimaient de la violence dans leurs yeux, laissant entendre qu’il aurait suffi d’une petite résistance pour que survienne un meurtre.

L’antifascisme n’est pas un humanisme

Devant tant de violence, le groupe des Veilleurs s’est dispersé avant de se reconstituer un peu plus loin, au niveau du Boulevard du Temple. C’est alors que les antifas sont revenus en plus grand nombre, sans hésiter à frapper le groupe assis par terre. N’écoutant que leur lâcheté, les agresseurs –certains avec leurs chiens – assénaient des coups dans le ventre. À l’idée que j’aurais pu moi aussi me faire tabasser, j’ai senti mon corps terriblement fragile et vulnérable.

Le groupe de Veilleurs s’est de nouveau dispersé (avant de se rassembler ailleurs, selon une amie). En pleine nuit, j’ai fini par prendre un taxi pour quitter cette horreur. Pire que les coups, la folie d’empêcher le camp adverse de s’exprimer a quelque chose d’effrayant. « Antifascistes », comme ils disent…

Kerviel: les prud’hommes et le bras d’honneur à l’Etat de droit

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Jérôme Kerviel, fin 2015, entouré de son avocat, David Koubbi, et du porte-parole d'Europe écologie - Les Verts, Julien Bayou (Photo : SIPA.00726917_000004)

Le Conseil des prud’hommes de Paris (CPH) a donc condamné la Société générale à verser à son ex-employé Jérôme Kerviel une somme de 450 000 €, en réparation des divers préjudices résultant de son licenciement début 2008, qui a été jugé « sans cause réelle et sérieuse ». La clique du trader déchu s’est immédiatement et bruyamment répandue, louant une décision enfin juste après la honte du procès pénal signe d’une justice complice du Grand Capital, et n’hésitant pas en à appeler à l’affaire Dreyfus pour saluer la réhabilitation de Saint-Jérôme opérée par le CPH.

Régis de Castelnau, notoire adorateur du capitalisme financier, a dit dans ces colonnes le mal que l’on pouvait — voire devait — penser de cette décision.

Seuls quelques autres juristes de mon espèce, atrabilaires et soucieux de l’Etat de droit, sont également outrés par cette décision. Pas parce que la banque doit débourser quelque menue monnaie, non ; un peu parce qu’un trader, figure habituellement honnie de la plupart, se trouve soudain propulsé héros de tout un peuple qui a toujours ses derniers agios en travers de la gorge, oui ; beaucoup parce que cette décision est juridiquement aberrante, et même grave (non, ne partez pas après avoir lu « juridiquement », je vous promets que c’est plutôt simple, malheureusement).

Il y a un principe, en droit, qui s’appelle « l’autorité de chose jugée au pénal », qui implique que quand un jugement pénal est devenu définitif, il s’impose au juge civil, qui est obligé, lorsqu’il statue, de prendre en compte la solution pénale et les considérations qui l’ont directement fondée (ce qu’on appelle les « motifs qui en sont le soutien nécessaire »).

De l’importance de la cohérence

En d’autre termes, si le juge pénal dit « Machin est coupable d’avoir fait ceci », le juge civil ne peut pas dire : « Nan, c’est même pas vrai ». Ce qui garantit une certaine cohérence dans les différents volets d’une même affaire, la primauté de la solution pénale se justifiant de façon assez évidente par l’ordre public supérieur au respect duquel elle veille.

Dans notre affaire, Kerviel a été pénalement condamné, par un jugement devenu définitif, pour abus de confiance, manipulations informatiques, faux et usage – la Cour de cassation ayant rejeté le pourvoi sur le volet pénal (et ayant cassé l’arrêt sur le volet civil, au prix d’un revirement très inattendu de jurisprudence, acceptant d’imputer à la victime d’une infraction pénale une part de la responsabilité de son préjudice du fait de sa négligence fautive ; c’est dire si ces juges sont vendus).

En particulier, pour juger l’abus de confiance, le juge pénal a évidemment dû se pencher sur la question de savoir si la Société générale était au courant, puisqu’il ne peut par définition y avoir d’abus de confiance si l’abusé sait à chaque instant ce que l’abuseur est en train de faire. L’arrêt de la Cour d’appel consacre ainsi 13 pages (pp. 70 à 83) à caractériser l’infraction, en réfutant toute la ligne de défense de Kerviel qui, bien sûr, prétendait déjà que « la banque savait ». Et la Cour de conclure au terme de cet examen minutieux que Kerviel a passé, « sciemment et à l’insu de son employeur », les ordres ayant abouti à la position catastrophique dont le débouclage a coûté 4,9 milliards à la banque. La Cour de cassation a approuvé la Cour d’appel d’avoir jugé « que la Société générale n’a pas eu connaissance des activités de son salarié, qui les lui a dissimulées ».

« A l’insu de son employeur », ce sont les mots de la Cour, qui lui permettent de caractériser le délit d’abus de confiance. C’est donc un « motif qui en est le soutien nécessaire ». Il a donc l’autorité absolue de chose jugée au pénal, et aucune juridiction civile ne peut écrire le contraire, sauf à faire litière de ce principe fondamental.

Et pourtant. Le CPH, pour juger le licenciement sans cause réelle et sérieuse, retient que les faits reprochés à Kerviel par son ex-employeur, à savoir engager à lui tout seul et ses 2 ans d’expérience comme trader 1,5 fois les fonds propres de la banque sur des positions directionnelles non-couvertes en pleine crise financière (une broutille, on ne voit vraiment pas pourquoi la SoGé ne l’aurait pas sciemment laissé faire), étaient prescrits au moment de la décision de licenciement. En effet, en droit du travail, l’employeur dispose de deux mois à compter d’un fait fautif pour engager des poursuites disciplinaires, faute de quoi il ne pourra par la suite plus s’en prévaloir.

Or le CPH estime que la Société générale était « au courant de longue date » des agissements de Kerviel, « et en tout état de cause plus de deux mois » avant la décision de licenciement début 2008. Le CPH dit donc « vous le saviez avant, vous n’avez rien fait, maintenant c’est trop tard ».

Et c’est là que, juridiquement, ça coince sévèrement : « A l’insu de son employeur » vs. « Au courant de longue date ». Juge pénal vs. Juge civil.

Les juges ont-ils perdu la raison ?

« Et l’autorité de chose jugée, alors ?! », direz-vous parce que vous avez suivi. Fi ! Foin d’arguties juridicistes ! Le CPH ne se gêne pas pour si peu, et réécrit toute l’histoire (en un paragraphe, contre 13 pages pour la Cour d’appel, parce que, bon, on ne va pas non plus y passer des plombes, hein), se livrant à une appréciation des mêmes faits et éléments de preuve en contradiction totale et directe avec celle du juge pénal. Il s’assied ainsi gaiement sur trois jugements successifs ayant donné lieu à deux instructions (dont une menée par le juge Van Ruymbeke, notoirement complice des banques…), plusieurs semaines d’audience et quelques centaines de pages de jugements scrupuleusement motivés. Et sur l’autorité de chose jugée.

La seule solution possible pour le CPH était en réalité de prendre acte de la condamnation pénale et de son « support nécessaire » qu’est l’ignorance de la banque (fautive, certes, et pour laquelle elle a été condamnée à 4 millions d’euros d’amende par la Commission bancaire du fait de ses graves défauts de contrôle) jusqu’en janvier 2008, et d’en tirer les conséquences quant à la qualification des faits (non-prescrits puisque découverts très tardivement) en faute grave (la faute lourde étant peu probable, puisqu’elle suppose d’établir une intention de nuire à l’employeur, ce qui ne semble pas le cas de Saint-Jérôme), justifiant le licenciement.

Cette décision est donc juridiquement aberrante, et il ne fait aucun doute qu’elle sera censurée en appel. Elle est également grave, parce qu’il ne s’agit pas juste d’une erreur de droit comme cela arrive régulièrement, mais d’une remise en cause manifestement délibérée, par le CPH, de l’autorité de la chose jugée par la Cour de cassation  et, par là, d’un bras d’honneur à l’Etat de droit, dont on peut légitimement se demander ce qu’il en reste lorsque des juges choisissent de s’affranchir des règles de droit pour rendre une décision médiatique, plan sur lequel Kerviel a déjà gagné depuis longtemps et de façon définitive.

A tous ceux qui, bien que ne connaissant rien du dossier, me ressortiront Dreyfus, le fait que la vérité judiciaire n’est pas la vérité, et qu’il est bien évident que le juge pénal était vendu et manipulé : le but n’était pas ici de refaire les procès et de répondre une énième fois à leurs questions et objections prétendument dérangeantes. Cela a déjà été fait autant de fois par les juges et par les connaisseurs du dossier, qui les ont précisément examinées et démontées, au premier rang desquels les excellentes Olivia Dufour (ses billets de blog et son livre) et Pascale Robert-Diard. Mais ces voix resteront pour beaucoup inaudibles : la haine anti-banques, le romantisme de caniveau et les fantasmes des sommes vertigineuses annihilent toute trace de raison. Y compris, et c’est inquiétant, chez les juges.

Le 7ème (nan)art

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nanar emmanuelle francois forestier

nanar emmanuelle francois forestier

Définir un vrai « nanar » est forcément très subjectif. François Forestier ne se risque pas à cette définition, ne revendique aucune objectivité illusoire, et inintéressante pour un critique de cinéma. Il se cantonne, pour effectuer ses choix, au côté lamentable des films qu’il évoque dans ce livre. Un « nanar » est forcément lamentable mais provoque chez le spectateur avisé une sorte de jouissance perverse. La plupart de ces films ont un scénario aussi nul que la plupart des « blockbusters » actuels, ont des effets spéciaux souvent bricolés mais qu’importe la suspension d’incrédulité fonctionne comme lorsque l’on était enfant, et l’on a envie de croire à cette fusée propulsée par une bougie d’anniversaire « feu d’artifices ».

Ce livre est déjà sorti en 1996, François Forestier avait déjà un tableau de chasse important. Depuis il a rajouté quelques gourmandises sorties depuis, des grosses pâtisseries affligeantes et bourratives mais drôles à regarder pour leur absence de figuration, leurs effets surréalistes, leurs jeunes premières pulmonairement bien dotées. Certains le trouveront sans doute injuste ou partial surtout quand il met un terme aux maîtres à la fin de son livre en se payant la tête de Godard et Antonioni.

Il y a le cinéma d’art et d’essai, le cinéma des grands ôteurs présents dans le dictionnaire, des engagements progressistes de progrès, celui des cinéphiles distingués. Il y a aussi le cinéma populaire que les précédents conchient. Et puis il y a les « nanars », les films parfaitement affligeants, le plus souvent mal filmés, mal joués, mal tournés mais toujours plus distrayants que certains pensums à prétentions haut de gamme ou que certaines grosses machines. Dans les « nanars » se trouvent parfois, bien cachées il est vrai, il faut être patient, une ou deux pépites, des moments fugaces et magiques révélant de temps à autre un auteur, un vrai, des acteurs passionnants.

Peter Jackson a réalisé quelques bon gros « nanars » bien giboyeux et dodus avant de devenir un réalisateur reconnu. Bien sûr parfois on pourrait se demander si au fond ses longs métrages « respectables » ne seraient pas également des « nanars ».

Depuis quelques années, le « nanar » est devenu aussi un snobisme, la « série Z » est in. Il est de bon ton de feindre d’admirer des films objectivement nuls, automatiquement qualifiés de « culte », pour leurs côtés bricolés, leurs acteurs presque amateurs, leur photographie négligée. On ne sait plus trop ce que « culte » signifie d’ailleurs, ce qualificatif évoquant les œuvres n’ayant trouvé leur public qu’au bout de quelques temps par le « bouche à oreille » d’aficionados, ainsi le Rocky Horror Picture Show.

Ces nanars pour le nanar sont une autre stratégie commerciale, qui a connue son heure de gloire avec Blair Witch project tourné pour trois francs six sous et tous les films tournés comme étant du « found footage » retrouvé par hasard, des « bandes » soit disant d’amateurs. Ces nullités même pas drôles ont au moins un avantage, elles ne coûtent rien aux producteurs qui se servent du « buzz » sur le Net pour faire la promotion de ces ersatz de films.

 

Ci-dessous un « nanar » un peu oublié, The Lost continent et une Russmeyerie.

Les 101 nanars : une anthologie du cinéma affligeant (mais hilarant), François Forestier, Ed. Denoël, avril 2016.

Araki, pornographie sentimental

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Scénographie de l'exposition du musée Guimet.
Scénographie de l'exposition du musée Guimet.

Maintenant qu’il a 75 ans et qu’il est gravement malade, Nobuyoshi Araki se fait appeler Shakyo Râjin. Cela veut dire « le vieux fou de la photo ». Il s’agit d’une référence à Hosukai (1760-1849) qui, au même âge, signait ses estampes avec la dénomination « le vieux fou de la peinture ». En ce qui concerne Araki, ce titre n’est nullement immérité. Son œuvre, en effet, dépasse réellement le sens commun.

Tout commence à l’âge de douze ans, quand son père, artisan tokyoïte et photographe amateur, lui offre son premier appareil. À l’époque, la photo est argentique et c’est ainsi qu’Araki la pratiquera toujours. Sa vie professionnelle débute dans une agence de com’ japonaise. À l’inverse des photographes d’art qui font de chaque cliché une œuvre longuement réfléchie, il prend l’habitude de photographier « à tout va ». Il capte des images avec une sorte de boulimie compulsive. Il fréquente le milieu underground tokyoïte. Il sort rarement de sa ville et, même, de son quartier. Mais l’acuité de son regard le conduit à observer infiniment plus de choses dans son environnement immédiat que d’autres en sillonnant la planète.[access capability= »lire_inedits »]

L’influence artistique décisive vient, en ce qui le concerne, du cinéma. Cet art l’a passionné. Il a, en particulier, beaucoup médité l’œuvre de Carl Theodor Dreyer (1889-1968), l’auteur de La Passion de Jeanne d’Arc. La littérature a eu également une part importante dans la formation de sa sensibilité. Certains auteurs comme Jun’ichiro Tanizaki (1886-1965) l’ont marqué. Cet écrivain japonais, auteur de Journal d’un vieux fou, évoque des passions érotiques à la fois singulières et très touchantes, dont on sent des échos chez Araki. Enfin, l’estampe japonaise, avec son attention aux petits riens et ses cartouches de commentaires, fait partie de son univers mental.

Ce qui est plus étrange, en revanche, c’est que l’art moderne et l’art contemporain semblent l’avoir relativement peu concerné, alors qu’il en est devenu l’une des figures de proue. Certes, des commentateurs notent chez lui un intérêt ponctuel pour tel ou tel artiste, ou encore la « modernité de sa démarche ». Mais en réalité, on voit bien qu’Araki puise peu et rarement dans l’art moderne et contemporain. Contrairement à beaucoup d’artistes qui souhaitent ajouter au monde leurs créations « autonomes », Araki est tourné vers le réel. Il est immergé dans la vie. Il essaye passionnément d’en saisir la substance et d’en approfondir la connaissance intuitive. On pourrait être tenté de dire que la photo est pour lui une façon de poursuivre le roman ou le cinéma par d’autres moyens.

On a du mal à recenser les albums publiés par Araki, sans doute plus de 500. Les premiers sont de simples recueils de photocopies qu’il réalise et diffuse lui-même, à petite échelle. Mais très vite, ses livres de photos enregistrent des tirages importants au Japon et dans le monde entier. En particulier, ses « Voyages » font sensation. C’est le cas du Voyage sentimental, dans lequel il évoque son mariage en 1971 avec Aoki Yoko, ou encore du Voyage en hiver, qui relate visuellement, en 1990, la mort de cette dernière. On associe aussi le nom d’Araki à ses nombreuses photos de femmes languides qu’il ficelle et suspend. Ces sortes de bondages dérivent, paraît-il, d’un ancien art d’attacher les prisonniers. Il multiplie également les gros plans des parties sexuées de fleurs ramassées dans les cimetières. Il s’en dégage une troublante obscénité. Araki photographie tout et tout le temps. Ses clichés semblent refléter sa vie dans les moindres détails. Leur caractère en bonne partie « autofictionnel » leur donne, paradoxalement, un surcroît de vérité.

 

Il se vante d’avoir couché avec tous ses modèles féminins

S’il y a un sujet omniprésent dans son œuvre, comme dans sa vie, ce sont les femmes. Il se vante d’avoir couché avec tous ses modèles féminins. Il les prend en photo à toute heure et dans toutes les situations, depuis la première rencontre jusqu’au lit. La sexualité est visiblement pour Araki un mode de vie au quotidien. Il aime faire la fête. Il devient propriétaire d’un bar à putes dans l’ancien quartier des prostituées de la capitale. Certaines de ses photos choquent. Le scandale n’est pas lié à la crudité de ses clichés, les Japonais ayant en matière de sexe une tradition peu culpabilisatrice. C’est plutôt une question de poils, leur vue étant considérée comme une faute de goût.

Araki se dit pourtant avant tout « sentimental ». Cette insistance à se qualifier de la sorte peut paraître surprenante quand on a en tête certains de ses clichés. Mais il faut prendre très au sérieux cet adjectif. En regardant attentivement ses photos, on comprend comment il se voit, comment il imagine ses partenaires. En ce qui le concerne, il se fait volontiers photographier en petit démon avec des cornes, soulignant à quel point sa personnalité a quelque chose de pulsionnel. On peut aussi remarquer qu’il positionne souvent des iguanes dans ses mises en scène, non loin des sexes féminins, comme autant de métaphores de ses fantasmes. On sent qu’il entend connaître ces femmes à la façon d’un petit démon. Elles sont consentantes, mais reprennent vite une expression absente. Elles retombent rapidement à un niveau d’énergie faible plus décent, plus esthétisant. Tout est toujours à recommencer pour les petits démons dans le genre d’Araki. Il en résulte une pointe d’amertume qui donne effectivement un fond « sentimental » à son travail.

Ses photos sont rarement présentées isolément comme des œuvres à part entière. Elles sont très souvent disposées en séries ou en groupes. Ses livres ressemblent à des journaux intimes (nikki) ou à des « romans-photos ». Souvent, les clichés sont assemblés sur une page, à la façon d’une planche de BD. Dans les expositions, ils sont fréquemment présentés en kaléidoscope. La succession des photos évoque un récit de vie. Cependant, l’impression qui en ressort diffère énormément de ce qu’on pourrait ressentir avec un roman ou un film. En effet, avec ces modes d’expression, l’avancement du récit, le développement de l’intrigue donnent le sentiment d’une flèche du temps. Chaque scène prépare l’une des suivantes. On en vient à penser que la vie elle-même est le fruit de progressions et de causalités, qu’elle va dans une direction, qu’elle a parfois même un sens. C’est le sentiment inverse qui ressort d’Araki. Il nous met sous les yeux les moments successifs d’une journée ou d’une vie. Là, on voit une femme nue dans un lit défait. Ensuite une rue de ville. Puis des passagers dans un bateau. Un évier avec un peu de vaisselle. Un chat qui pointe son museau entre des feuillages, etc. On a le sentiment que ces temps successifs n’ont rien à voir les uns avec les autres. La discontinuité narrative prévaut. Nos existences sont comme des mosaïques dont les tesselles auraient été jetées au hasard. La vie selon Araki n’a rien de linéaire. C’est plutôt une sorte de plasma, un chaos confus où se croisent des moments extrinsèques les uns aux autres. En nous montrant la vie sous cet angle, Araki nous communique un état d’esprit, une espèce de philosophie intuitive.[/access]

À voir absolument : Araki, musée national des Arts asiatiques – Guimet, Paris, jusqu’au 5 septembre.

L’exécutif frappé par le syndrome Marie-Antoinette?

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François Hollande en 2014 (Photo : SIPA.00682745_000015)
François Hollande en 2014 (Photo : SIPA.00682745_000015)

Par sa voix la plus autorisée, celle du président François Hollande, le gouvernement a donc protesté contre la manifestation organisée le 8 juin devant le domicile de Myriam El Khomri, ministre du Travail. Cette protestation — François Hollande a qualifié « d’inadmissible » cette manifestation — vient après les protestations d’Emmanuel Macron, ci-devant ministre de l’Economie, contre le mouvement au cours duquel il fut pris à partie et un œuf a atterri sur sa noble chevelure. Cet incident fut quasiment qualifié d’attentat contre la démocratie. Et pourquoi pas de crime de lèse-majesté ? Il faut donc réfléchir à ce que révèle ce discours.

La politique de l’exaspération

Le discours employé, que ce soit par le ministre ou par le président, soulève un immense problème. Non que ce genre de démonstrations soit normal. Dans un pays démocratique, en temps normal, elles ne devraient pas avoir lieu. Mais nous ne sommes ni dans des temps « normaux », à moins que l’on ne considère 3,5 millions de chômeurs comme une « norme », ni non plus dans un pays démocratique si l’on en juge à l’aune des violences policières qui ont marqué les dernières manifestations contre la loi El Khomri. Et c’est bien le problème.

Le gouvernement a pris la responsabilité de créer des relations hautement conflictuelles avec une large partie de la population. La loi El Khomri n’est que l’un des aspects de cette situation, mais un aspect essentiel. Au-delà du problème de fond, le problème de la méthode saute aux yeux. Les divers sondages confirment qu’une majorité absolue des Français est opposée à cette loi en l’état. Mais, le gouvernement n’en a cure. Il passe en force sur ce sujet, et l’emploi de l’article 49-3 est ici hautement symbolique. La menace d’une réquisition des grévistes, menace agitée par des membres du gouvernement, et semble-t-il par le président en privé, s’inscrit dans cette logique d’un usage brutal de tous les moyens dont un gouvernement dispose.

Les mots utilisés par le ministre des Transports sont d’ailleurs significatifs et effrayants. Quand ce ministre ose dire « Il n’y aura aucune tolérance par rapport à des agissements qui remettraient en cause la grande fête dans laquelle la France s’engage », se rend-il compte qu’il décrit un politique se réduisant aux « pain et jeux » (Panem et Circenses) de l’Empire romain décadent ?

L’exaspération d’une partie de la population, exaspération qui se nourrit aussi d’autres problèmes, est donc compréhensible. Elle est même palpable et, qu’ils ne s’en rendent même pas compte, est l’une des preuves de la nature hors-sol de ce gouvernement, confit dans les ors de la République.

Il ne comprend donc pas tout ce qu’implique cette exaspération, qui naît du sentiment qu’un mouvement largement majoritaire parmi les Français se heurte à l’autisme, mais aussi à la violence d’un pouvoir minoritaire, ce dont les derniers sondages témoignent. Il ne comprend pas que cette exaspération se renforce à chaque fois que le gouvernement fait, au nom du maintien de l’ordre, un usage clairement disproportionné de la force.

Indignation sélective

Le discours qui nous est tenu par les divers membres du gouvernement est donc celui de l’indignation. Mais, cette indignation est bien trop sélective pour être honnête. Que l’on se souvienne des manifestations suscitées par la réforme Allègre, du nom de ce déplorable et calamiteux ministre de l’Education nationale du gouvernement socialiste de Lionel Jospin. Lors des manifestations contre cette dite réforme, des militants syndicaux étaient allés sous les fenêtres, y avaient installé des haut-parleurs, et avaient régalé ses oreilles de barrissements d’éléphants, pardon de mammouths… Personne n’a le souvenir que Monsieur Claude Allègre ait crié à une intolérable atteinte anti-démocratique, même si on peut penser qu’il avait peu apprécié le procédé.

Au-delà, les militants socialistes ne se sont pas privés, dans l’histoire de ces quarante dernières années, soit de soutenir des manifestations interpellant directement des ministres de droite, soit d’apporter, dans la presse, leur soutien à de telles manifestations. Car, ces dernières font partie – aussi – de la démocratie. Assurément, cette démocratie n’est point apaisée. Mais il faut comprendre que cette notion d’apaisement recouvre soit l’existence d’un consensus — mais rien dans la politique menée par ce gouvernement n’y conduit —, soit, en réalité, le silence de la répression du mouvement social. Et ce silence est bien souvent un silence de mort. Voilà pourquoi cette « indignation » des membres du gouvernement porte à faux.

Le mépris et l’indignité

Cette « indignation » est donc révélatrice en réalité de deux attitudes. Elle peut nous révéler le mépris profond dans lequel le président comme ses ministres tiennent le peuple dit des « sans dents ». C’est le syndrome Marie-Antoinette. Le nom de la femme de Louis XVI est devenu, à tort ou à raison, le symbole d’une élite complètement coupée des réalités que vit la majorité de la population. Et l’on connaît le mot, sans doute apocryphe, qu’elle prononça en pleine famine : « S’ils n’ont plus de pain, qu’ils mangent de la brioche ». Cette indignation peut donc traduire un profond mépris, mépris de caste et mépris de classe. Mais, elle peut aussi, et ce n’est pas incompatible, révéler l’incurable bonne conscience qui entoure toute la politique du gouvernement actuel. Comment pourrait-on se révolter contre un gouvernement qui est « bon » par nature ? La « gauche » représente le peuple, c’est entendu depuis toute éternité. Quels sont donc ces énergumènes qui osent nous contester ? Ainsi, confits dans leur bonne conscience, le ministre comme le président ne peuvent tout simplement pas se représenter les effets réels, et profondément réactionnaires, des mesures qu’ils font passer avec, d’ailleurs, une rare brutalité. Comment donc des syndicats peuvent-ils s’en prendre à ce gouvernement de « gauche » ? Ainsi va la vie en ce cas, et ce gouvernement se pense dans le monde des bisounours, mais agit en réalité avec une dureté, un mépris des biens et des personnes et une instrumentalisation de l’ordre public dont on a eu rarement exemple.

Quelle que soit l’explication, et quelle que soit l’attitude qui explique ce comportement, l’effet sur la population en est à tout plein désastreux. Il est aujourd’hui évident pour une large majorité de nos concitoyens que le gouvernement ne proteste pas : il chouine. Telle est donc l’image terrible que ce gouvernement renvoie : dur avec les faibles et soumis aux puissants tant qu’il s’agit de politique, chouinant et pleurnichant dès qu’il est confronté à la moindre opposition. Cette combinaison de brutalité envers les autres et d’auto-apitoiement envers soi-même est dévastatrice en matière d’opinion publique. L’une des conséquences du mouvement social contre la loi El Khomri aura donc été de révéler la véritable nature de ce gouvernement, et de montrer à tous, et au-delà des opinions politiques particulières que l’on peut avoir sur tel ou tel point, sa profonde indignité.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Et c’est ainsi qu’Alain est grand!

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Alain Juppé sur la plage de La Baule, septembre 2015 (Photo : Citizenside/Caroline Paux)

Alain Juppé est né le 15 août 1945, à 4 heures du matin, à Mont-de-Marsan. Ce jour-là, à cette heure précise, le Soleil flottait dans la constellation du Lion, le Cancer au levant passait à l’horizon, et les Japonais découvraient la voix d’Hirohito, qui leur annonçait la capitulation de l’Empire – où il était 11 heures.

Les années de jeunesse d’Alain Juppé sont de celles qui bâtissent les génies, les fortifient, les augmentent, les propulsent au sommet de leur sommet. Fils d’agriculteurs petits-bourgeois, il grandit dans une province humide et verte comme l’ennui. Son père, grand taiseux, se tait. Sa mère cloître son fiston dans une chambre, le force à travailler. À coups de bec de parapluie, pour lui apprendre à travailler mieux encore, même quand il est premier de la classe. Il fut d’ailleurs toujours premier de la classe.

Toujours malade, aussi. Printemps, été, automne, hiver. On le couvre, on l’emmitonne, on l’emmitoufle. Rien n’y fait. Rhume traînant, angine de mai, grippe estivale. On le roule, le désenroule, le ré-enroule. Dans les écharpes, les cols roulés, les duffle-coats, pur mérinos, cachemires soyeux, velours prudents. En toute saison, été compris. Il en a honte.

L’année de ses dix ans, les anges aux ailes chastes et blondes, qui aiment les petits garçons propres et bien élevés, le visitent. C’est la crise mystique. Alain prie, Alain chante, Alain louange. Emplit son cœur de l’encens qui fume à la messe. Lit Charles Péguy et Jean de la Croix. Cinq ans plus tard, les anges aux ailes blondes et chastes, qui n’aiment pas les boutonneux qui font des cochoncetés dans leur lit, l’abandonnent.[access capability= »lire_inedits »]

Solitude, père effacé, mère violente, études soignées, santé fragile, crise mystique, désertion de la foi. Après une enfance comme la sienne, on devient sans effort Blaise Pascal, Charles Baudelaire, Dostoïevski. Saluons donc l’exploit d’être devenu inspecteur des finances.

Juppé, c’est Thérèse d’Avila convertie au notariat

L’enfance d’Alain Juppé est un grand tunnel mystique passant sous la forêt des Landes, et qui, à travers les ombres et les branches, conduit à l’ENA. Il y a du Thérèse d’Avila et du notaire de province chez Alain Juppé. C’est Thérèse d’Avila convertie au notariat. En quelque sorte. Car on ne réduit pas un inspecteur des finances à l’infamie du notariat.

Quand il était enfant, Alain Juppé voulait être Alexandre le Grand et Napoléon. Il y est parvenu. Comme eux, il a conquis un empire. Son empire. L’empire du Conformisme. La tâche fut rude, ingrate, éreintante. Il lui a fallu se débarrasser de tous les signes éclatants de singularité qui l’avaient tant menacé dans sa jeunesse. Et il a vaincu, au-delà de ses espérances.

Son empire ne s’étend pas qu’en énarchie et en politique. Il va jusqu’aux livres. Car Juppé est normalien, agrégé de lettres classiques. En souvenir de ses années littéraires, il a écrit des livres. Dont un dans lequel il explique ce qu’il aurait voulu faire s’il ne faisait pas de politique : La Tentation de Venise. S’il était sénateur new-yorkais, il aurait écrit La Tentation de Paris. D’ailleurs, s’il était un meuble, il serait une commode Louis XV. Et s’il était une huître, il réclamerait sa perle et son filet de citron.

Ses goûts littéraires sont à demi farceurs. À le voir, on jurerait qu’il aime Lamartine, Alexandre Dumas, Ernest Renan, Edmond Rostand, Anatole France, Saint-Exupéry. Et il les aime. Chose étrange, cependant, il dit lire avec passion les romans russes, Nerval, Apollinaire. Il est sincère. Et, s’il croit les aimer, c’est qu’il ne les a pas compris. On ne peut pas être notable à midi et nervalien à l’heure du dîner.

Ses paroles le démontrent. Sur la vie : « Mon problème, c’est d’être heureux, de jouir de la vie tout en étant utile. » Ou encore : « Le sens de la vie n’existe que par rapport aux autres. On sert à transmettre aux autres, peut-être à se perpétuer dans l’autre, dans ses enfants. » Sur ses enfants, justement : « Ma mission, c’est de faire en sorte que mes enfants s’épanouissent dans leur vie. » Sur la politique : « Dans un monde dominé par la violence, l’égoïsme, l’appétit du gain, la compétition à outrance, il me semble qu’un message qui privilégie la compréhension, le dialogue, l’écoute et l’amour du prochain ne peut être absent de la politique. »

Tout cela est digne du docte laïus que M. Jean-François Dupont, chirurgien-dentiste à Néons-sur-Creuse, déroule, le dimanche à midi, devant Tante Yvonne et le gigot de sept heures. Pas d’un lecteur, un vrai. Alain Juppé est comme la plupart de ces énarques, normaliens et polytechniciens cultivés qui savent tout sans avoir jamais rien senti. Bref, qui ne savent rien. Et sortent de leur grande école, joues roses et rouges de grands bambins éblouis par leurs propres exploits scolaires.

Alain Juppé est le successeur naturel de Giscard, de Mitterrand, de Chirac, de Hollande. La quintessence de cette bourgeoisie de province, grise et falote, qui, par ses façons médiocres de petite duchesse, flatte tant la grande bourgeoise prétentieuse qui sommeille en chaque Français. Du titulaire du RSA dans son HLM de banlieue au restaurateur de Martigues. Du paisible huissier biarrot au journaliste des Inrocks. Cette vieille bique hautaine et ulcérée qui nous hante tous, il ne faut pas grand-chose pour la contrarier.

Ce fut pour elle une grande douleur que de subir, cinq ans durant, les magyaresques foucades du président Sarkozy. Et l’on vit surgir, du fond neigeux des maquis savoyards, des vertes et rases prairies normandes, des chemins noueux des forêts varoises, des tunnels embouteillés du périphérique parisien et des bistrots picards, un peuple tout entier uni contre l’insolent.

Ce fut l’une des pages les plus émouvantes de notre histoire, celle qui vit enfin s’unir le peintre en bâtiment du 9-3, l’heureux client du bel Arnys, l’ex-soixante-huitarde « trottinante » inscrite à EELV, le commercial de chez Peugeot, le taxi Mouloud, l’écrivain chauve et barbu à l’abri des grands remplaçants dans son château de Plieux, Amadou le marabout, le journaliste underground parisien, le frère libéral du rabbin alcoolique et sa nièce Ophélie, pour administrer à l’insoutenable Sarkozy une fière leçon de maintien.

Ce n’est pas Alain Juppé, avec son visage de vieil enfant déplumé et de notable heureux, qui dérangerait ainsi cette chère vieille France. Et c’est pourquoi il sera notre prochain président. Lors des attentats de l’année dernière, il a montré comme il savait apaiser le monde en cas d’éprouvante tragédie. On l’a vu discourir à la télévision, détendu et souriant, comme s’il venait de quitter sa partie de belote coinchée pour aller commenter le résultat des ventes de la foire aux poireaux de Mérignac.

L’auteur de ces lignes ne voudrait pas conclure en laissant l’impression que l’opinion qu’il a d’Alain Juppé est entièrement mauvaise. Il fut un temps, dans les années 1990, où Alain Juppé était si antipathique qu’il aurait pu l’émouvoir. S’il n’était pas déjà si plat.

Et c’est ainsi qu’Alain est grand.[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

« La politisation est l’une des plaies de la justice »

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(Photo : SIPA.00738321_000013)
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Gil Mihaely : Dans le courant de ce mois, des élections professionnelles importantes vont avoir lieu dans la magistrature. Pour vous, représentant du syndicat FO-Magistrats, la proposition phare de la campagne est la dépolitisation de la justice en général et de l’action syndicale en particulier. Quelles sont les manifestations de cette politisation que vous combattez ?
Jean de Maillard[1. Jean de Maillard est premier vice-président adjoint au TGI de Créteil] : La politisation est l’une des plaies de la justice ne serait-ce que parce qu’il est facile de lui imputer tout ce qu’on ne comprend pas dans le fonctionnement de la justice ou qui dérange et déplaît. Le plus grand tort qu’elle cause à la justice, c’est d’abord à son image. Nous voulons combattre deux choses : la première, c’est la confusion des genres. Être magistrat, c’est se forcer d’abord à être impartial. Si l’on affiche des opinions politiques ou des préférences idéologiques, on ne peut plus l’être et, en tout cas, on est forcément suspect de ne pas l’être. C’est pourquoi FO-magistrats fait partie d’une confédération qui s’interdit, par principe, toute prise de position politique ou idéologique.
Il y a une autre forme plus insidieuse de politisation, parce qu’elle ne dit pas son nom et qu’elle apparaît même comme le contraire. Pour un syndicat dans la fonction publique, c’est la cogestion, parce qu’elle implique de renoncer à être une force de défense et de revendication. Nous ne voulons être ni dans l’agitation ni dans la compromission. Nous voulons simplement défendre les intérêts collectifs et individuels des magistrats. Notre souci, c’est d’aller vers une meilleure justice où les magistrats puissent faire correctement leur travail.
Ceci étant dit, il faut aussi démystifier beaucoup de choses inexactes ou malveillantes qui sont dites sur les juges. Il arrive qu’on leur prête des intentions et des arrière-pensées simplement parce qu’ils dérangent. Comme ils ne peuvent pas répondre, il est facile de les charger de tous les maux de la création. Dans la vie quotidienne des juridictions, rien ne permet de dire, sauf exception, que les amitiés ou les inimitiés politiques déterminent les décisions judiciaires. Mais le soupçon est un poison lent et perfide : quand les justiciables sont condamnés ou simplement poursuivis, comment voulez-vous qu’ils n’incriminent pas les orientations politiques, réelles ou supposées, de leurs juges, surtout quand certains d’entre eux ont manifesté bruyamment leurs préférences personnelles ?

Quel regard portez-vous par exemple sur l’affaire Jacqueline Sauvage qui, rappelons-le, a été graciée par François Hollande ?
Nous n’avons rien à en dire, puisque c’est un droit régalien qui appartient en propre au président de la République.

Le droit de grâce ne mérite-t-il pas d’être commenté ? On ne pourrait pas le critiquer ? Certains voient pourtant en lui un héritage monarchique qu’il ne serait pas idiot de remettre en cause si l’on croit vraiment à la séparation des pouvoirs, en l’occurrence le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire. Ce n’est pas votre avis ?
C’est un vrai débat de société, certainement légitime, mais ce n’est pas à nous, syndicat, de le soulever.

Par ailleurs, dans cette affaire Sauvage, il y a eu une véritable campagne médiatique qui a été menée. Tout comme dans l’affaire Barbarin ou plus récemment l’affaire Baupin. Cela ne révèle-t-il pas une autre dérive de notre société : la tentation de rendre justice hors des prétoires et en particulier dans les médias ? Qu’est-ce que cela dit, selon vous, de l’institution de la Justice ? Qu’elle apparaît illégitime ou décrédibilisée aux yeux des Français ?
Vous avez hélas raison. Certains procès, de nos jours, ne se gagnent ou ne se perdent pas dans les prétoires, mais dans les médias. Une bonne campagne bien orchestrée, le cas échéant par des avocats pugnaces et bien introduits et avec l’aide de puissants cabinets de communication, permet de faire du « storytelling » c’est-à-dire d’inventer une histoire que les médias qui font l’opinion s’empressent de répandre et d’amplifier bien avant le procès. Quand on va voir ensuite les dossiers, on peut constater que les médias ont construit une vérité très éloignée de la réalité. Et le meilleur moyen qu’ont trouvé certains pour être sûrs de parvenir à imposer leurs vues, c’est de détruire les juges qui veulent simplement faire leur travail. La chasse au juge est facilitée par le silence de l’institution judiciaire, bien peu corporatiste contrairement à ce que l’on croit.

Son « laxisme » lui est souvent reproché. Comprenez-vous par exemple que nos concitoyens soient choqués que trois des agresseurs présumés des deux policiers dans leur voiture à Paris, mis en examen, aient été relâchés ?
On peut le comprendre, d’autant que vous avez là un bon exemple de la manière dont les affaires policières et judiciaires sont traitées médiatiquement. Plusieurs explications sont possibles et, en réalité, nous ne pouvons savoir quelle est la bonne : le magistrat qui les a libérés se fait-il une vision toute personnelle de la protection de l’ordre public, le dossier est-il vide comme l’ont dit les avocats, les personnes mises en examen ne présentent-elles aucun risque de réitération des faits ? Chacun donne son interprétation en fonction de son opinion sur les juges mais pas en fonction du dossier lui-même.
Vous avez là un bon exemple de ce qui ne fonctionne pas dans notre pays : les audiences des juges des libertés et de la détention sont publiques. Pourquoi les journalistes n’y assistent-ils pas ? Ils pourraient en rendre compte objectivement et les citoyens que nous sommes sauraient à quoi s’en tenir, avec des éléments de discussion qui ne seraient pas que des propos de comptoirs.

Ces élections se déroulent dans un contexte particulier : tout en étant confrontée à la menace terroriste, la justice, de l’avis du garde de sceaux lui-même, est presque en situation de cessation de paiements. La priorité ne devrait-elle pas être l’augmentation des budgets alloués à la justice et travailler à mieux la préparer à faire face aux nouvelles formes de terrorisme ?
Le problème des moyens de la justice a toujours existé. Notre garde des sceaux, qui est un fin connaisseur de la justice, notamment pénale, n’en ignorait rien bien avant de prendre ses fonctions, ne serait-ce qu’en tant que président de la Commission des lois de l’Assemblée nationale depuis 2012. Le budget du ministère de la Justice n’avait donc aucun mystère pour lui. Mais si c’était le seul problème de la justice, on pourrait encore se dire que les choses pourraient s’arranger en lui donnant plus d’argent. Mais le mal qui ronge la justice est plus profond. Tout y est devenu si compliqué que si l’on touche à quelque chose de sérieux, c’est tout l’édifice qu’on craint de voir s’écrouler. C’est pour cela d’ailleurs qu’on multiplie les réformes sur un rythme effréné : il faut colmater les brèches qui surgissent de partout, mais sans rien toucher d’essentiel. On voit le résultat…Nous préconisons, quant à nous, une cure de simplification qui rende la justice plus accessible, plus lisible, plus compréhensible. Tout le monde y gagnerait car plus simple ne veut pas dire avec moins de droits, bien au contraire. Le premier des droits n’est-il pas d’avoir une justice prévisible et qui fonctionne correctement ?
Vous évoquez la lutte anti-terroriste. Voilà une bonne illustration de ce que je vous dis. Il y a dix fois moins de magistrats antiterroristes en France qu’en Italie. Face à des nouvelles menaces impalpables et polymorphes le ministère de la Justice reste sur une conception jacobine de la lutte antiterroriste, comme on le faisait du temps de la guerre froide.
Il faudrait au contraire décentraliser les moyens dans les juridictions spécialisées dans la lutte contre le crime organisé. Quelle que soit la qualité du travail qu’ils accomplissent, qui n’est pas en cause, c’est tout simplement que les moyens de lutte ne sont pas mis en fonction des risques que représente cette menace, mais que la menace elle-même est circonscrite à ce que cette poignée de magistrats peut absorber. Clairement, cela veut dire qu’on n’a aucune idée de ce qui passe en dessous des radars car on ne donne pas à la justice les moyens de percevoir les « signaux faibles » qui pourraient justifier de lancer des enquêtes.

La campagne électorale est l’occasion de multiples rencontres pendant une période courte. A partir de ces rencontres avec des magistrats partout en France, quel « cahier de doléances » pourriez-vous rédiger ?
Ce que nos rencontres avec les magistrats nous montrent d’abord, c’est un immense malaise de cette profession à laquelle on impute tout ce qui ne va pas dans la société, depuis des décennies. Ce sont des hommes et des femmes qui sont, dans leur immense majorité, entièrement dévoués au service de la justice et qui ne comptent ni leur temps ni leurs efforts. Et pourtant, comme on les appelle au secours à tout bout de champ, ils paient de plus en plus cher, dans leur vie personnelle ou même dans leur santé, les conséquences d’une situation qui ne cesse d’empirer. Ils n’en tirent même pas la satisfaction d’un peu de reconnaissance. La souffrance au travail n’est pas un vain mot dans la magistrature. Les magistrats se voient imposer des contraintes de production et de productivité toujours plus fortes, on leur impose d’évacuer toujours plus vite et avec moins de moyens les flux de procédures qu’ils reçoivent.
Le syndicat FO-magistrats a été le premier et longtemps le seul à dénoncer cette dérive productiviste, où il faut faire toujours plus avec moins. La dernière innovation en ce domaine du ministère de la justice, c’est l’ouverture d’une ligne « verte » que les magistrats peuvent appeler anonymement pour une prise en charge psychologique. C’est comme cela que le ministère de la justice gère la souffrance au travail, les burn out, les dépressions et même les suicides. Est-ce vraiment à la hauteur des enjeux ?

Houria Bouteldja: l’amour-haine…

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Houria Bouteldja en 2010 (Photo : SIPA.00591553_000017)

Un petit clip mis en ligne sur une plate-forme numérique de l’Education nationale, destiné à servir de support de cours pour l’édification des élèves, narre les aventures de Noisette et Pignon qui, comme leurs noms l’indiquent, sont deux graines : l’une, ronde aux yeux bridés est une petite noisette népalaise, l’autre, oblongue aux idées courtes est un pignon bien franchouillard. Rageur et méchant, Pignon ne supporte pas les étrangers. Archétype de l’horrible « souchien », il n’aime pas ce qui ne lui ressemble pas et regarde d’un sale œil sa petite voisine, Noisette aux yeux bridés, dont la vidéo éducative nous apprend qu’elle est népalaise et maîtrise mal la langue française, ce qui énerve encore plus le vilain Pignon qui est naturellement raciste. Car ce ne sont pas des attitudes ou des mots qui dérangent Pignon, c’est la différence seule, inacceptable en elle-même. Noisette, elle, symbolise une sorte d’innocence ontologique. Népalaise descendue de son toit du monde, elle est parée de toutes les vertus et rien ne semble justifier l’hostilité de Pignon : Noisette ne traîne pas dans les cages d’escalier, elle ne deale pas devant les barres d’immeubles, elle ne brandit pas de drapeau de son équipe de foot en apostrophant les « sales Français », elle ne semble tentée par aucune forme de repli communautaire ou de radicalisme religieux, elle est simplement Autre et en tant qu’Autre, elle est présenté comme une sorte d’être idéal qui n’a d’autre défaut que celui d’être Autre. La parabole éducative sur le racisme devient ici si abstraite qu’elle semble peu compréhensible.
À moins que les auteurs aient vraiment voulu attirer l’attention sur les difficultés d’intégration de la communauté népalaise en France, on ne voit pas trop ce qu’ils ont voulu dire…

Dans son dernier livre, Les Blancs, les Juifs et nous, publié en mars 2016 aux éditions La Fabrique, Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des indigènes de la République, ne prend pas autant de précautions que les auteurs de la vidéo sur Noisette et Pignon. Bouteldja veut éduquer elle aussi, elle veut éduquer les Blancs auxquels il faut faire rentrer dans le crâne leur statut de coupables éternels, de la conquête de l’Amérique jusqu’au nazisme en passant par la colonisation. Pour Houria Bouteldja, Pignon le Blanc n’est plus seulement bêtement raciste, c’est l’ennemi radical, le mal absolu, le coupable par nature, le monstre qui engendre les monstres. Pas facile pourtant, pour Houria Bouteldja, d’assumer les contradictions de sa propre biographie : « Pourquoi j’écris ce livre ? Parce que je ne suis pas innocente. Je vis en France. Je vis en Occident. Je suis blanche. Rien ne peut m’absoudre. » Bouteldja, née Noisette à Constantine, en Algérie, en 1973, a embrassé la cause des Pignon en s’installant en France. Elle a vendu son âme contre un LEA d’anglais et d’arabe et une intégration durable à l’univers politico-médiatique français. Elle ne s’en remet pas et maudit tout autant les fascistes blancs avec lesquels elle a pactisé contre son gré que ces hypocrites occidentaux prêts à lui offrir toute leur haïssable condescendance : « Je déteste la bonne conscience blanche. Je la maudis. Elle siège à gauche de la droite, au cœur de la social-démocratie. C’est là qu’elle a régné longtemps, épanouie et resplendissante. Aujourd’hui, elle est défraîchie, usée. Ses vieux démons la rattrapent et les masques tombent. »

Aimer les Blancs d’un amour sévère

Les Blancs, les Juifs et nous, ne fait que répéter ce que Bouteldja répète depuis des années et que la « bonne conscience blanche » devrait écouter avec un peu plus d’attention : les « Blancs » aujourd’hui, qu’ils soient réactionnaires ou confis dans la culpabilité du post-colonialisme à long terme, n’ont aucune excuse, ni plus aucun avenir, autre que celui d’une rééducation lente mais nécessaire. C’est ce que Bouteldja nomme d’ailleurs « l’amour révolutionnaire » : il ne faut pas haïr le Blanc, car il serait indigne de tomber au niveau du « souchien », mais il faut les aimer, d’un amour sévère qui apprendra à nouveau aux Blancs à quel point ils sont coupables et montrera à l’Occident que sa civilisation est un leurre et son mode de vie le plus haïssable. Pour la franco-algérienne Bouteldja, « Blanche d’adoption », il n’y aucun échappatoire mais il y a heureusement les figures tutélaires qui peuvent aider à reconstruire son identité et sa conscience victimaire : Malcom X, Jean Genet, Sartre…

Malcom X est directement élevé au statut de saint : « Malcom X a été tué parce qu’il était beau. (…) Malcom X est un soleil. Sa beauté rayonne. Elle nous irradie. Black is so beautiful lorsque le combat consiste à faire redescendre ceux qui commettent le sacrilège de s’élever au niveau de Dieu. » Jean Genet apporte plus modestement la solution rhétorique au problème d’identité d’une intellectuelle franco-algérienne qui bâtit sa carrière médiatique sur l’exploitation du ressentiment : « En naissant blanc et en étant contre les Blancs j’ai joué sur tous les tableaux à la fois. Je suis ravi quand les Blancs ont mal et je suis couvert par le pouvoir blanc puisque moi aussi j’ai l’épiderme blanc et les yeux bleus, verts et gris. » Mais qu’elle cite Genet ou parle en son nom, Bouteldja prend tout de même la précaution de préciser que, quand elle emploie les termes de « Blanc », de « Juif », ou encore de « baltringue », tout ceci n’a rien de raciste, d’antisémite ou d’homophobe, ce sont juste des « catégories sociales et politiques » qui « n’informent aucunement sur la subjectivité ou un quelconque déterminisme biologique des individus mais sur leur condition et leur statut. » Précautions sans doute inutiles, le « pouvoir blanc » n’est plus si terrible que cela : personne n’a d’ailleurs songé à reprocher sérieusement à Houria Bouteldja de louer Genet pour son indifférence vis-à-vis d’Hitler, de traiter les Juifs de « dhimmi de la République » ou de fustiger cette « blanchité chrétienne » qu’il importe de détruire, pour suivre la voie montrée par Genet : « Anéantir le Blanc qui est au centre de nous-mêmes, c’est anéantir le Blanc au centre de lui-même. Il sait que nous sommes les seuls à pouvoir l’en débarrasser. »

Sartre intéresse moins Bouteldja que Genet le taulard céleste ou Malcom X le soleil noir de la critique anticoloniale. Sartre a peut-être eu le mérite de préfacer Frantz Fanon mais à la copie Bouteldja préférera toujours l’original et Sartre l’anticolonialiste eut de surcroît le tort aux yeux de la porte-parole du PIR de refuser de condamner explicitement Israël lors de la guerre des Six Jours. Crime religieux, sanction immédiate : « Il faut fusiller Sartre ! » « Qu’on lui coupe la tête ! » hurle la Reine de Cœur d’Alice aux Pays des Merveilles. Heureusement que Sartre a eu la bonne idée de mourir il y a belle lurette, encore un qui échappe à un juste châtiment.

Houria Bouteldja se rêve donc en pendant féminin de Malcom X ou de Frantz Fanon et elle vient peut-être de trouver son Jean Genet en la personne d’Océane Rosemarie, chanteuse, comédienne, humoriste, militante gay et lesbienne et aujourd’hui passionaria de tous les opprimés. Pour Océane Rosemarie, Houria Bouteldja incarne le contraire de « l’antiracisme à sa mémère ». Comme Bouteldja, Rosemarie pense qu’il n’existe qu’un seul racisme, celui des Blancs dominateurs exercé à l’encontre des populations dominées non-blanches. Et comme toutes les causes et tous les opprimés se ressemblent, la militante gay et lesbienne pardonne aisément à Houria Bouteldja ses saillies un peu homophobes et pense aussi que l’antisionisme de la porte-parole du PIR « déconstruit la question de l’antisémitisme (…) par une argumentation stimulante et déprise d’européanisme. » Dans une tribune publiée dans Libération, Océane Rosemarie estime que Les Blancs, les Juifs et nous est un « livre (up)percutant, électrique et déstabilisant. » On se demande jusqu’où ira la solidarité d’Océane Rosemarie et si elle trouve aussi uppercutante et stimulante la réaction d’une militante du PIR à l’attentat commis à Tel-Aviv mercredi soir.

Réagissant au mitraillage de terrasses de café par deux Palestiniens mercredi 8 juin, qui a fait quatre morts et cinq blessés, Aya Ramadan, militante du PIR, a publié sur Twitter un message de soutien aux auteurs de l’attentat : « Dignité et fierté ! Bravo aux deux Palestiniens qui ont mené l’opération de résistance à Tel-Aviv. »

 

 

Houria Bouteldja n’a toujours pas réagi aux propos tenus par une militante de son parti. Mais peut-être que cet attentat, qui reprend le mode opératoire de ceux du 13 novembre à Paris n’a pas grande importante à ses yeux comme à ceux d’Océane Rosemarie. Car après tout, nous dit cette dernière : « Le seul voile qui pose problème aujourd’hui, c’est ce rideau entre la business class et la classe économique de l’avion, qui permet à ceux qui payent plus cher leur place de croire qu’ils ne sont que vingt dans de grands fauteuils alors que le vol transporte 210 passagers à l’arrière. »

Mais lire les fulminations d’Houria Bouteldja ou la réaction d’Aya Ramadan à l’exécution aveugle de cinq personnes, ce n’est pas au marxisme d’aéroport d’Océane la voyageuse que l’on est tenté de faire crédit mais plutôt à Max Scheler, le philosophe du ressentiment, qui explique sans doute avec plus de justesse ce dont Houria Bouteldja ou le PIR sont le nom : « Je puis tout te pardonner ; sauf d’être ce que tu es ; sauf que je ne suis pas ce que tu es ; sauf que je ne suis pas toi. »[1. Max Scheler. L’homme du ressentiment. Gallimard, 1970] La formule de l’« amour révolutionnaire » dont parle le livre de Bouteldja et qui fait s’extasier Océane Rosemarie est d’ailleurs dévoilée à la fin de l’ouvrage, évoquant plus précisément le retour à une transcendance religieuse qui écraserait enfin l’orgueil blanc, objet de toutes les détestations : « En islam, la transcendance divine ordonne l’humilité et la conscience permanente de l’éphémère. (…) Personne ne peut lui disputer le pouvoir. Seuls les vaniteux le croient. De ce complexe de la vanité, sont nées les théories blasphématoires de la supériorité des Blancs sur les non-Blancs, de la supériorité des hommes sur les femmes, de la supériorité des hommes sur les animaux et la nature. » Et de cette épiphanie politico-religieuse est née le credo militant qui rassemble Océane Rosemarie, la militante gay et Houria Bouteldja, racialiste au masque de marxiste, qui achève sa flamboyante démonstration sur un cri : « Allahou akbar ! – terrorise les vaniteux qui y voient un projet de déchéance. Ils ont bien raison de le redouter car son potentiel égalitaire est réel : remettre les hommes, tous les hommes, à leur place, sans hiérarchie aucune. Une seule entité est autorisée à dominer : Dieu. (…) On peut appeler ça une utopie et c’en est une. Mais réenchanter le monde sera une tâche ardue. »

Une tâche ardue et éventuellement assez sanglante… Peut-être que les gentils avocats de la cause égalitaire tels qu’Océane Rosemarie devrait prendre soin de lire les petites lignes en bas du contrat avant de donner des gages au premier Malcom X venu. Par ce que l’« amour révolutionnaire » de Bouteldja n’a rien de très rassurant et qu’il suffit juste de la lire pour s’en convaincre : « Alors, commençons par le commencement. Répétons-le autant que nécessaire : Allahou akbar ! Détournons Descartes et faisons redescendre tout ce qui s’élève. »


L'Homme du ressentiment

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De l’antijudaïsme à l’antisionisme

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israel antisionisme antisemitisme
Manifestation contre Enrico Macias, Roubaix. Sipa. Numéro de reportage : 00413855_000015.
israel antisionisme antisemitisme
Manifestation contre Enrico Macias, Roubaix. Sipa. Numéro de reportage : 00413855_000015.

Comment expliquer la virulence d’un antisionisme radical qui touche à la fois aujourd’hui  une partie importante de l’intelligentsia de gauche d’Europe, des Etats-Unis, de l’Amérique latine et l’ensemble du monde arabo-musulman? L’expliquer par la conduite des gouvernements successifs de l’Etat d’Israël revient à dire que les actions menées par cet Etat sont singulières et monstrueuses dans un environnement mondial où les atteintes aux droits de l’homme, les guerres et les conflits ethniques et religieux sont innombrables et encore plus importants. L’antisémite traditionnel a toujours affirmé, lui aussi,  que l’antisémitisme était provoqué par les agissements des juifs.

L’antisioniste à l’instar de l’antisémite traditionnel est saisi par une passion. En tant que « passionné », il n’est pas sensible à l’argumentation rationnelle et refuse la controverse sur les faits eux-mêmes. Bien entendu, je vise ici l’antisioniste et non la personne qui critique la politique du gouvernement israélien. Comme me le disait récemment une amie universitaire, donc en principe éduquée et habituée à exercer son esprit critique sur les événements sociaux et politiques : «  Je ne veux pas discuter avec toi du conflit israélo-arabe, car tu connais le sujet mieux que moi. »   Sa critique globale d’Israël n’était pas fondée sur une connaissance approfondie de l’histoire de ce conflit mais sur une affirmation de principe, inébranlable, confortée par la propagande de son milieu et de ses lectures orientées dans un sens unique.  Pour elle, définitivement,  Israël, c’était le méchant et le palestinien la victime.

Diaboliser, c’est manquer d’empathie

La diabolisation d’Israël dans une partie importante de l’opinion publique occidentale a des caractéristiques semblables à la  diabolisation d’une personne. Diaboliser une personne consiste à exagérer ses défauts, ses faiblesses et la violence de ses comportements. C’est manquer d’empathie pour les causes qui l’ont amenée à avoir de tels comportements. C’est oublier, volontairement ou pas, certaines parties d’elle-même, certaines caractéristiques qui méritent louange et approbation. C’est enfin donner raison sans discernement à ses ennemis et justifier les comportements hostiles à l’égard de la personne concernée.

Diaboliser. En fait, ce mot révèle qu’il s’agit bien là d’une tendance constante dans la psyché, individuelle et collective : cela consiste à voir dans les affaires humaines qui nous paraissent trop complexes l’œuvre du démon. Le Moyen-Age n’est pas loin, où l’on croyait que le diable ne se contentait pas d’attendre passivement les âmes des pêcheurs mais intervenait activement sur la terre pour pervertir et semer le trouble dans l’œuvre divine.  L’antisémitisme renaît  dans les époques où sévit la croyance aux complots, où les populations perdent confiance dans leurs dirigeants qui ne les protègent plus des aléas de la vie, où l’avenir se montre incertain et menaçant et où il n’y a plus de compréhension des événements. En effet, la théorie du complot répond  à un besoin d’explication et de certitude. Dans l’histoire de l’Europe chrétienne, les juifs ont joué ce rôle de bouc émissaire. Au Moyen-Âge, leurs actions malveillantes étaient censées expliquer toutes les grandes tragédies de l’époque, comme la peste.

Ce rapprochement entre le diable et les juifs est très ancien. Il appartient à une tradition chrétienne  qui va des apôtres Jean et Marc à Luther et qui était une vision populaire très banale dans l’Europe chrétienne.  Cet antisémitisme se retrouve dans le Coran et dans les hadiths. Il est très remarquable qu’on ne le retrouve absolument pas dans les religions de l’Asie, bouddhisme ou hindouisme.

Tous les musulmans n’ont pas une haine consciente et déclarée des juifs mais très peu de musulmans ont une vision réaliste et objective de la question palestinienne. La théorie du complot universel ourdi par les « sionistes » remplace trop souvent la réflexion sur les enjeux politiques et territoriaux  du conflit. On retrouve ici cette symbolique de la diabolisation.

Inconscient collectif musulman

Comme le dit le penseur égyptien-allemand Hamad Abdel Samad dans une conférence mise en ligne le 21 mars 2016 : « Notre haine des juifs nous a empoisonnés.  On n’a pas de problème avec les juifs, il ne s’agit que du conflit israélo-arabe. » Le conflit israélo-arabe serait la cause de toutes ces crises ? Le prophète Mahomet a promis que le jour du jugement ne viendra pas à moins que les musulmans combattent les juifs. Imaginez qu’Israël dise aujourd’hui : «  Prends Jérusalem, prends Haïfa et Tel-Aviv aussi. » Serait-ce la fin de notre inimitié avec eux ? Dans ce cas, nous n’aurions pas droit au jour du Jugement. Notre Dieu établissait un lien entre le jour du Jugement et notre conflit avec les juifs. L’histoire ne parle pas de terres, d’occupation et de droit. La source de la crise est que nous ne considérons pas ces gens comme des êtres humains. » 

Ce rejet des juifs dans la parole même de Dieu reste gravé dans l’inconscient collectif musulman. Les juifs n’ont pas accepté la religion parfaite que leur proposait le messager de Dieu. Cet antisémitisme musulman réveillé par les humiliations de la colonisation occidentale, du sionisme et des victoires israéliennes, a contaminé dans l’histoire récente par la force des propagandes une partie de l’Occident de culture chrétienne.  Un occident chrétien qui avait également dans son inconscient collectif et ses traditions gardé le souvenir de ces juifs perfides qui avaient crucifié le Christ et refusé sa révélation.

Les textes sacrés des musulmans et des chrétiens s’accordent donc sur ce point : le véritable Israël, le «  Verus Israël », c’est nous ! Nous, chrétiens dont le nouveau testament doit remplacer l’ancien. Nous, musulmans, dont le message reprend les paroles des prophètes Moïse, Joseph, et même Adam, tous musulmans avant l’heure.  Or, il est de fait que l’existence juive dans sa continuité et sa vitalité à travers les siècles et encore plus aujourd’hui, depuis leur émancipation, représente à la fois une accusation et une menace pour les deux autres religions monothéistes.  Croyants et incroyants peuvent hériter des préjugés et des peurs du passé et  les transposer dans un langage plus moderne.

Des élites pétries de mauvaise conscience

Ainsi, les élites occidentales progressistes, héritières à la fois du christianisme et du marxisme,  pétries de remords et de culpabilité, rendues coupables à la fois de la Shoah, de l’esclavage  et des colonisations, hantées par un antisémitisme séculaire, resté gravé dans l’inconscient collectif, se libèrent de leur sentiment de culpabilité  en accusant Israël de colonialisme et d’apartheid à l’encontre de la population palestinienne. « Par la grâce des « vertus chrétiennes devenues folles », selon la forte expression de G.K Chesterton, d’un néo-marxisme dévoyé et d’un islamisme conquérant,  le monde voit désormais dans le palestinien, le peuple prolétaire, le pauvre, l’opprimé qui fait face à  la force brutale et expansionniste de l’israélien colonisateur. La diabolisation d’Israël, désormais universelle, y compris dans des instances internationales se manifeste par des mensonges, des exagérations, un déni de réalités historiques pourtant bien connues.

Un monstre diabolique est ainsi créé. On reproche à Israël ce dont on a toujours accusé les juifs : les meurtres d’enfants innocents, la haine de l’humanité et la volonté de domination, en premier lieu au Moyen-Orient, du Nil à L’Euphrate, ensuite pourquoi pas jusqu’à Tombouctou et enfin dans le monde entier.  Un bel exemple de projection, au sens psychanalytique du terme,  de la part de ceux qui, en Orient,  veulent accomplir leur propre rêve de domination universelle, comme de ceux qui ressassent en permanence, en Occident,  leur culpabilité névrotique.

Comment se débarrasser de la CGT?

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(Photo : SIPA.00757742_000051)
(Photo : SIPA.00757742_000051)

C’était pourtant bien calculé. Le mouvement social qui dure tout de même depuis deux gros mois devait se dissoudre dans l’Euro. La compétition de foot, pas la monnaie qui n’a pas de majuscule. Encore que la confusion puisse être entretenue puisque l’euro aussi (la monnaie donc) a pour mission de faire s’évaporer toute contestation possible au niveau national d’une politique économique gravée dans le marbre de l’Europe. Sachant que le dernier empire en date ayant agi de cette manière s’appelait l’URSS.

Oui, avec la lâcheté coutumière et le machiavélisme de comptoir du libéralisme honteux à la sauce hollandaise, on avait compté, du côté du gouvernement, sur la vieille devise romaine : « Du pain et des jeux ». Le problème, c’est que le volet « pain » a été un peu trop oublié avec la loi El Khomri. Alors du coup, pour tout dire, la fête est d’ores et déjà un peu gâchée. Voilà qu’on ne sait même pas s’il y aura assez de RER pour amener les supporters au Stade de France pour le match d’ouverture avec la Roumanie, un autre pays exemplaire qui vient, lui, de réélire la plupart de ses maires accusés de corruption façon Levallois-Perret.

En plus, le gouvernement doit rager puisque la divine surprise des inondations n’a même pas fait fléchir les affreux de la CGT. A croire que ces syndicalistes obtus, fanatiques même,  sont protégés par une espèce de grâce efficace qui les empêche, contrairement à leurs concitoyens, d’avoir des pieds dans l’eau. Si on écoute les médias, d’ailleurs, on a même l’impression que les cégétistes et consorts non seulement ne sont pas inondés mais ne sont pas non plus des travailleurs ou alors des travailleurs dont le métier exclusif seraient d’empêcher les honnêtes gens, ceux qu’on n’a de plus en plus de mal à trouver dans les micros-trottoirs, d’aller travailler justement.

Le syndicaliste, cet extraterrestre

En fait, un syndicaliste, par les temps qui courent, c’est pratiquement un extraterrestre : il marche sur l’eau, il n’aime pas le foot et surtout il est à peine français puisqu’il se moque de l’image de la France à l’étranger. On ne sait plus sur quelle fibre jouer pour l’amadouer. Il est complètement enfermé dans sa logique de lutte des classes et doit comploter le soir dans un bunker souterrain autour de Philippe Martinez dans le rôle de l’Ombre Jaune en comptant les subsides que lui envoient de mystérieuses étrangères.

Depuis la disparition de l’URSS, que nous avons signalée plus haut et qui était bien pratique pour accuser tout ce qui était à gauche du PS de servir la subversion communiste internationale, il ne reste plus guère que la Corée du Nord ou les Emirats arabes. Ah, non, excusez-moi, les Emirats arabes et l’Arabie saoudite, malgré l’Etat islamique qu’ils ont réchauffé en leur sein, sont nos alliés officiels et de très bons sponsors pour nos compétitions sportives, ce qui ne gâche rien. On peut ainsi parier que la Sainte et Récente Colère de Nicolas Sarkozy contre la tyrannie des minorités et le communautarisme qu’il a articulé dans une grande subtilité dialectique avec les racines chrétiennes de la France, ne visait en aucun cas nos amis qataris, par exemple. Car finalement le Qatar aime la France, lui, contrairement à la CGT.

En plus, la CGT a commis un autre crime : il a rappelé que la classe ouvrière existait. Entre le terranovisme post-socialiste et le néo-libéralisme hardcore des candidats à la primaire de LR, on l’avait un peu oublié, le prolo. La France était ce pays qui aimait le libéralisme et qui bientôt serait entièrement peuplé de geeks auto-entrepreneurs travaillant dans la conception graphique. Ou de monades ubérisées se transformant en artisans le week-end après une semaine à avoir transporté des gens dans leur voiture particulière.

Et voilà qu’à cause d’une minorité tellement minoritaire (mais alors comment arrive-t-elle à mettre un tel souk sans que les gens les lapident dès qu’ils les voient?), tout d’un coup, on s’aperçoit que Monsieur Geek et Monsieur Uber prennent parfois le train, l’avion ou le métro,  descendent leurs poubelles après avoir fait leur tri sélectif parce qu’ils sont éco-responsables et mettent de l’essence dans leur voiture. Bref, qu’il faut des gens en bleu de travail, en casque et qui parlent de manière rugueuse pour que ce joli monde puisse tranquillement vaquer à son esclavage consenti. Celui qui renvoie à l’époque préindustrielle décrite par Marx, quand chaque artisan tisserand bossait chez lui et non en usine, et du coup était soumis à un dumping social permanent. Donc, il est urgent, désormais, de se débarrasser de la CGT, de Sud et autres activistes anti-France.

Je n’ai pas de conseils à donner mais je la connais, moi, l’arme fatale pour que l’image de la France ne soit pas atteinte et que cette partie des travailleurs pauvres et moyens pauvres qui ont de quoi mettre quelques centaines d’euros pour aller voir un match ne soient pas frustrés : il suffit de retirer la loi El Khomri.

Et vous verrez,  tous ces rouges démoniaques rentreront bien vite dans la tanière dont il n’aurait jamais dû sortir. Et nous retrouverons notre image de pays moderne, merveilleusement moderne, baignant dans un bonheur parfait.

Nuit debout: une ratonnade antifasciste?

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nuit debout veilleurs cathos
Sipa. Numéro de reportage: SIPA/00749825_000004.
nuit debout veilleurs cathos
Sipa. Numéro de reportage: SIPA/00749825_000004.

J’ai assisté hier soir à une scène extrêmement violente. Quand je dis extrême, c’est extrême. J’accompagnais les Veilleurs, un groupe de cathos issus de la Manif pour tous qui se réunissent depuis 2013 pour lire des poèmes, assis par terre dans les rues de Paris, de façon itinérante. Ni catho, ni Veilleuse, j’ai été embarquée par un ami qui avait besoin d’éléments pour son livre.

Barres de fer et poings américains

Ce groupe de catholiques avait demandé à rejoindre le mouvement Nuit debout, le temps d’une soirée, mais il s’est vu opposer une fin de non-recevoir. Les Veilleurs se sont donc assis quelques rues plus loin, sur une passerelle quai de Valmy. On y trouvait des gens de tous âges : de vieilles dames, de vieux messieurs, des jeunes. Ils ont improvisé une petite chorale – et je me suis demandé s’ils chantaient des chants chrétiens parce que je n’avais jamais entendu ça de ma vie. Ils chantaient, puis une fille a lu un poème. On pourra dire que c’était niais, mais ce qui est sûr, c’est qu’ils n’emmerdaient personne.

Puis une dizaine de punks à chien est arrivée en furie équipée de barres de fer, de battes de baseball, de poings américains (sans rire, je me suis alors dit : « On va tous mourir »). Tandis qu’ils criaient le slogan des antifascistes, leur chef de meute a avancé pour dire aux Veilleurs que s’ils ne déguerpissaient pas immédiatement, ils risquaient vraiment gros. Et le leader de soulever son t-shirt en vociférant : « Connards d’homophobes, d’ailleurs, j’ai des seins ! » On y apercevait deux bandages. La meute venait apparemment de Nuit debout, comportant des filles comme je n’en ai jamais vu : complètement droguées, au crâne rasé, beuglant comme des animaux « Dégagez, dégagez ». Les antifas ont avancé, ont donné des coups sur quelques Veilleurs, notamment ceux qui filmaient. Mais pas n’importe quels coups : de gros coups de casque, des coups de pied, certains atteignant la tête de Veilleurs. Tout cela allait très mal finir, d’autant que les assaillants disposaient d’armes sérieuses et exprimaient de la violence dans leurs yeux, laissant entendre qu’il aurait suffi d’une petite résistance pour que survienne un meurtre.

L’antifascisme n’est pas un humanisme

Devant tant de violence, le groupe des Veilleurs s’est dispersé avant de se reconstituer un peu plus loin, au niveau du Boulevard du Temple. C’est alors que les antifas sont revenus en plus grand nombre, sans hésiter à frapper le groupe assis par terre. N’écoutant que leur lâcheté, les agresseurs –certains avec leurs chiens – assénaient des coups dans le ventre. À l’idée que j’aurais pu moi aussi me faire tabasser, j’ai senti mon corps terriblement fragile et vulnérable.

Le groupe de Veilleurs s’est de nouveau dispersé (avant de se rassembler ailleurs, selon une amie). En pleine nuit, j’ai fini par prendre un taxi pour quitter cette horreur. Pire que les coups, la folie d’empêcher le camp adverse de s’exprimer a quelque chose d’effrayant. « Antifascistes », comme ils disent…

Kerviel: les prud’hommes et le bras d’honneur à l’Etat de droit

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Jérôme Kerviel, fin 2015, entouré de son avocat, David Koubbi, et du porte-parole d'Europe écologie - Les Verts, Julien Bayou (Photo : SIPA.00726917_000004)
Jérôme Kerviel, fin 2015, entouré de son avocat, David Koubbi, et du porte-parole d'Europe écologie - Les Verts, Julien Bayou (Photo : SIPA.00726917_000004)

Le Conseil des prud’hommes de Paris (CPH) a donc condamné la Société générale à verser à son ex-employé Jérôme Kerviel une somme de 450 000 €, en réparation des divers préjudices résultant de son licenciement début 2008, qui a été jugé « sans cause réelle et sérieuse ». La clique du trader déchu s’est immédiatement et bruyamment répandue, louant une décision enfin juste après la honte du procès pénal signe d’une justice complice du Grand Capital, et n’hésitant pas en à appeler à l’affaire Dreyfus pour saluer la réhabilitation de Saint-Jérôme opérée par le CPH.

Régis de Castelnau, notoire adorateur du capitalisme financier, a dit dans ces colonnes le mal que l’on pouvait — voire devait — penser de cette décision.

Seuls quelques autres juristes de mon espèce, atrabilaires et soucieux de l’Etat de droit, sont également outrés par cette décision. Pas parce que la banque doit débourser quelque menue monnaie, non ; un peu parce qu’un trader, figure habituellement honnie de la plupart, se trouve soudain propulsé héros de tout un peuple qui a toujours ses derniers agios en travers de la gorge, oui ; beaucoup parce que cette décision est juridiquement aberrante, et même grave (non, ne partez pas après avoir lu « juridiquement », je vous promets que c’est plutôt simple, malheureusement).

Il y a un principe, en droit, qui s’appelle « l’autorité de chose jugée au pénal », qui implique que quand un jugement pénal est devenu définitif, il s’impose au juge civil, qui est obligé, lorsqu’il statue, de prendre en compte la solution pénale et les considérations qui l’ont directement fondée (ce qu’on appelle les « motifs qui en sont le soutien nécessaire »).

De l’importance de la cohérence

En d’autre termes, si le juge pénal dit « Machin est coupable d’avoir fait ceci », le juge civil ne peut pas dire : « Nan, c’est même pas vrai ». Ce qui garantit une certaine cohérence dans les différents volets d’une même affaire, la primauté de la solution pénale se justifiant de façon assez évidente par l’ordre public supérieur au respect duquel elle veille.

Dans notre affaire, Kerviel a été pénalement condamné, par un jugement devenu définitif, pour abus de confiance, manipulations informatiques, faux et usage – la Cour de cassation ayant rejeté le pourvoi sur le volet pénal (et ayant cassé l’arrêt sur le volet civil, au prix d’un revirement très inattendu de jurisprudence, acceptant d’imputer à la victime d’une infraction pénale une part de la responsabilité de son préjudice du fait de sa négligence fautive ; c’est dire si ces juges sont vendus).

En particulier, pour juger l’abus de confiance, le juge pénal a évidemment dû se pencher sur la question de savoir si la Société générale était au courant, puisqu’il ne peut par définition y avoir d’abus de confiance si l’abusé sait à chaque instant ce que l’abuseur est en train de faire. L’arrêt de la Cour d’appel consacre ainsi 13 pages (pp. 70 à 83) à caractériser l’infraction, en réfutant toute la ligne de défense de Kerviel qui, bien sûr, prétendait déjà que « la banque savait ». Et la Cour de conclure au terme de cet examen minutieux que Kerviel a passé, « sciemment et à l’insu de son employeur », les ordres ayant abouti à la position catastrophique dont le débouclage a coûté 4,9 milliards à la banque. La Cour de cassation a approuvé la Cour d’appel d’avoir jugé « que la Société générale n’a pas eu connaissance des activités de son salarié, qui les lui a dissimulées ».

« A l’insu de son employeur », ce sont les mots de la Cour, qui lui permettent de caractériser le délit d’abus de confiance. C’est donc un « motif qui en est le soutien nécessaire ». Il a donc l’autorité absolue de chose jugée au pénal, et aucune juridiction civile ne peut écrire le contraire, sauf à faire litière de ce principe fondamental.

Et pourtant. Le CPH, pour juger le licenciement sans cause réelle et sérieuse, retient que les faits reprochés à Kerviel par son ex-employeur, à savoir engager à lui tout seul et ses 2 ans d’expérience comme trader 1,5 fois les fonds propres de la banque sur des positions directionnelles non-couvertes en pleine crise financière (une broutille, on ne voit vraiment pas pourquoi la SoGé ne l’aurait pas sciemment laissé faire), étaient prescrits au moment de la décision de licenciement. En effet, en droit du travail, l’employeur dispose de deux mois à compter d’un fait fautif pour engager des poursuites disciplinaires, faute de quoi il ne pourra par la suite plus s’en prévaloir.

Or le CPH estime que la Société générale était « au courant de longue date » des agissements de Kerviel, « et en tout état de cause plus de deux mois » avant la décision de licenciement début 2008. Le CPH dit donc « vous le saviez avant, vous n’avez rien fait, maintenant c’est trop tard ».

Et c’est là que, juridiquement, ça coince sévèrement : « A l’insu de son employeur » vs. « Au courant de longue date ». Juge pénal vs. Juge civil.

Les juges ont-ils perdu la raison ?

« Et l’autorité de chose jugée, alors ?! », direz-vous parce que vous avez suivi. Fi ! Foin d’arguties juridicistes ! Le CPH ne se gêne pas pour si peu, et réécrit toute l’histoire (en un paragraphe, contre 13 pages pour la Cour d’appel, parce que, bon, on ne va pas non plus y passer des plombes, hein), se livrant à une appréciation des mêmes faits et éléments de preuve en contradiction totale et directe avec celle du juge pénal. Il s’assied ainsi gaiement sur trois jugements successifs ayant donné lieu à deux instructions (dont une menée par le juge Van Ruymbeke, notoirement complice des banques…), plusieurs semaines d’audience et quelques centaines de pages de jugements scrupuleusement motivés. Et sur l’autorité de chose jugée.

La seule solution possible pour le CPH était en réalité de prendre acte de la condamnation pénale et de son « support nécessaire » qu’est l’ignorance de la banque (fautive, certes, et pour laquelle elle a été condamnée à 4 millions d’euros d’amende par la Commission bancaire du fait de ses graves défauts de contrôle) jusqu’en janvier 2008, et d’en tirer les conséquences quant à la qualification des faits (non-prescrits puisque découverts très tardivement) en faute grave (la faute lourde étant peu probable, puisqu’elle suppose d’établir une intention de nuire à l’employeur, ce qui ne semble pas le cas de Saint-Jérôme), justifiant le licenciement.

Cette décision est donc juridiquement aberrante, et il ne fait aucun doute qu’elle sera censurée en appel. Elle est également grave, parce qu’il ne s’agit pas juste d’une erreur de droit comme cela arrive régulièrement, mais d’une remise en cause manifestement délibérée, par le CPH, de l’autorité de la chose jugée par la Cour de cassation  et, par là, d’un bras d’honneur à l’Etat de droit, dont on peut légitimement se demander ce qu’il en reste lorsque des juges choisissent de s’affranchir des règles de droit pour rendre une décision médiatique, plan sur lequel Kerviel a déjà gagné depuis longtemps et de façon définitive.

A tous ceux qui, bien que ne connaissant rien du dossier, me ressortiront Dreyfus, le fait que la vérité judiciaire n’est pas la vérité, et qu’il est bien évident que le juge pénal était vendu et manipulé : le but n’était pas ici de refaire les procès et de répondre une énième fois à leurs questions et objections prétendument dérangeantes. Cela a déjà été fait autant de fois par les juges et par les connaisseurs du dossier, qui les ont précisément examinées et démontées, au premier rang desquels les excellentes Olivia Dufour (ses billets de blog et son livre) et Pascale Robert-Diard. Mais ces voix resteront pour beaucoup inaudibles : la haine anti-banques, le romantisme de caniveau et les fantasmes des sommes vertigineuses annihilent toute trace de raison. Y compris, et c’est inquiétant, chez les juges.