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Orlando: pas d’amalgame, encore une fois?

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Omar Mateen. (Photo: Sipa. Numéro de reportage : REX40434775_000014)

La tuerie d’Orlando a été revendiquée par l’État islamique – le tueur, Omar Mateen, y avait prêté allégeance avant son carnage. Ses parents auront beau nous dire que son massacre n’a rien à voir avec l’islam, on conviendra, à tout le moins, qu’il n’est pas étranger à l’islamisme. Du moins on devrait en convenir, parce que certains esprits refusent de faire ce lien et préfèrent parler plus généralement de l’intolérance, dont l’islamisme ne serait qu’une manifestation parmi d’autres.

Nommons l’ennemi

Dénoncer l’intolérance : c’est la manière habituelle de noyer le poisson quand on a seulement à l’esprit le slogan officiel de notre époque : pas d’amalgame ! Ou alors, on s’en prendra plus globalement, comme on l’a entendu depuis hier, à l’homophobie de l’ensemble des religions monothéistes et à l’intolérance dont elles feraient preuve sans cesse – alors soudainement, on peut faire un amalgame et accuser par la bande le christianisme et le judaïsme du massacre d’Orlando. De peur de heurter la sensibilité des uns et des autres, on préfère ne pas nommer l’ennemi qui pourtant, nous a déclaré la guerre et n’hésite pas à frapper au cœur des villes du monde occidental. Au nom du refus de la discrimination religieuse, on s’en prend à toutes les religions !

Personne ne sera épargné

Même si les attentats se multiplient dans les villes occidentales, chaque fois, on est horrifié par la barbarie absolue qui se manifeste – comment pourrait-on s’habituer à de tels carnages ? On comprend surtout, sans l’ombre d’un doute, que personne ne sera épargné. L’islamisme peut frapper une salle de rédaction, il peut viser une épicerie casher, une salle de spectacle parisienne, un stade sportif ou une terrasse. Il peut aussi viser la communauté homosexuelle, pour peu qu’il parvienne à l’identifier. Omar Mateen, on le sait, a visé une boîte gay. La place accordée à l’homosexualité dans la société américaine était pour lui un symptôme de sa décadence, de son immoralité et de son éloignement de la vraie foi. Faut-il rappeler que l’État islamique se montre d’une cruauté inimaginable à l’endroit des homosexuels, et veut manifestement les rayer de la surface de la Terre ? C’est une logique d’extermination : tout ce qui ne se plie pas à sa vision du monde doit être détruit. Cette toute puissance que s’accordent les islamistes contre ce qui s’éloigne de leur dogme plaisait manifestement au tueur d’Orlando, qui s’est donné le droit de prendre des dizaines de vies. Inscrivons ce dégoût dans une perspective plus large : ce qui heurtait Omar Mateen, c’était tout simplement une civilisation qui honore et célèbre la liberté de l’individu de mener la vie qu’il souhaite. La liberté de ses compatriotes le rendait fou. Vivre et laisser vivre : Omar Mateen ne l’acceptait tout simplement pas. Dans son esprit, il fallait vivre comme lui ou périr. La communauté homosexuelle a été visée en tant que symbole de la civilisation libérale.

Le procès de l’Occident

Mais encore une fois, on assiste à l’instrumentalisation d’un crime islamiste pour faire le procès de l’Occident, en disant que ce meurtre de masse n’est pas sans lien avec l’homophobie de masse qui régnerait encore dans nos sociétés. Ou alors, comme je le disais plus haut, on en profite pour s’en prendre à l’ensemble des religions, qui seraient coupables par association de l’attentat. Dans les circonstances actuelles, certains en profitent pour attaquer de manière un peu mesquine la frange la plus conservatrice de la société américaine : on nous dit qu’elle est en bien mauvaise position pour dénoncer ce meurtre. On a même pu entendre, ici et là, que le massacre n’est pas lien avec l’ascension de Donald Trump ! Évitons ces associations grotesques. Il y a sans doute aux États-Unis une droite religieuse moralement crispée qui s’obstine à faire de l’homosexualité un problème de civilisation. Mais on fera une petite nuance : aussi détestable soit-elle, cette droite morale inscrit son programme dans les paramètres de la démocratie libérale, proscrit la violence et ne plaide pas pour la persécution des homosexuels. Cela ne devrait pas être considéré comme un détail. Dans la démocratie occidentale contemporaine, même les forces réactionnaires les plus bornées s’inscrivent dans les paramètres de la civilisation libérale. À force de tout mélanger pour se donner bonne conscience et ne pas avoir l’air islamophobe, on en vient à ne plus rien comprendre.

En un mot, on a beau rejeter de toutes ses forces la droite religieuse et son puritanisme insensé, elle n’a, dans les circonstances, rien en commun avec le fanatisme islamiste : on ne les mettra dans la même catégorie que pour occulter le plus possible le second. Surtout, on ne devrait pas, devant une telle tragédie, moquer le réflexe national des Américains de gauche ou de droite qui pleurent tout simplement l’assassinat de leurs compatriotes. C’est normalement l’effet d’une telle agression : elle fait tomber pour quelques heures ou quelques jours les divisions d’un peuple pour lui permettre de se rassembler autour de l’amour du pays. Dans les prochains jours, les Démocrates et les Républicains, les progressistes et les conservateurs, la gauche libérale et la droite religieuse, les hétérosexuels et les homosexuels, les partisans du mariage homosexuel comme ses opposants, communieront dans une même ferveur patriotique et une même répulsion devant cet assassinat de masse : tous dénonceront sans réserve cette agression contre leur pays et leur civilisation. Tous seront d’abord et avant tout Américains. On ne devrait interdire à personne de pleurer les morts pour cause de désaccord idéologique. Pour les Américains, l’heure n’est pas à la mesquinerie mais à la solidarité.

Un rapport morbide aux armes

Évidemment, cette tuerie nous révèle aussi une pathologie spécifiquement américaine – on pense évidemment à l’accès dément aux armes à feu dans ce pays, où chaque citoyen peut théoriquement se procurer un arsenal de guerre. Sans aucun doute, l’Amérique entretient un rapport morbide aux armes. Elles sont érotisées par de grands pans de sa population, qui fait preuve en la matière d’un fanatisme déshonorant – on souhaitera, sans trop se faire d’illusions, que cet attentat provoque un sursaut et un meilleur encadrement des armes. En fait, c’est le génie pervers de l’islamisme excite les pathologies propres à chaque société pour les pousser à la décomposition et à la guerre civile. C’est même la stratégie qu’il privilégie systématiquement en cherchant à fanatiser les déclassés ou les esprits troublés pour les enrôler en offrant à leurs pulsions malades un débouché militant. Chose certaine, l’État islamique vient encore une fois de confirmer qu’il sait faire naître des vocations terroristes. Mais un attentat comme celui-là, quoi qu’on en dise, n’est pas seulement imaginable aux États-Unis. Les terroristes du Bataclan avaient trouvé les armes qu’ils voulaient dans un pays qui officiellement, les proscrits.

On en revient à Orlando. L’EI s’est offert un autre charnier en Occident. Ses victimes ont été ciblées à la fois en tant qu’Occidentaux et en tant qu’homosexuels. Ils ont été condamnés à mort à cause de leur appartenance à une civilisation qui rendait possible la libre expression de leur sexualité et plus fondamentalement, qui permet aux hommes et aux femmes de vivre en paix dans une coexistence paisible et revendiquée. En d’autres mots, nos libertés ne sont pas flottantes, elles s’inscrivent dans une civilisation qui leur permet de se déployer : on devrait assumer, aujourd’hui, une forme de patriotisme de civilisation. Ce qui est effrayant devant un tel attentat, c’est qu’on sait qu’il y en aura d’autres, plusieurs autres. La guerre déclarée par l’islamisme à l’Occident cessera probablement un jour, mais certainement pas demain, ni après-demain. Nous sommes, comme on dit souvent, entrés dans une époque tragique qui bouleverse nos certitudes et nous oblige à penser à nouveaux frais la défense de nos libertés.

Retrouvez la version initiale de cet article sur le site du Journal de Montréal.

Lard et la manière

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gastronomie perico legasse
Sipa. SIPA_00759303_000004.

P’tit Larousse et P’tit Robert font la part belle, cette année, aux mots de la cuisine : déplorable effet de mode, écho d’émissions culinaires typiques d’une époque où le téléspectateur moyen s’extasie devant des plats dont il ne peut plus se payer les matières premières — Barthes expliquait déjà cela à l’époque des fiches de cuisine de Elle.

Lexique du gastronome

Mais en dehors du vocabulaire professionnel de la cuisine, il y a bien un vocabulaire spécifique de la gastronomie, ou plutôt un usage gastronomique du vocabulaire.

Ecoutez plutôt : « Festoyer, le terme n’est pas usurpé quand le mets sort des cuisines et que l’œil des convives vibre de gourmandise. Pareille farandole de délices, posées comme des offrandes dans leurs plats de cuivre et d’argent, ne peut qu’émouvoir ceux dont la joie de vivre est rivée aux papilles. Parmi les spécialités qui font la gloire de l’auberge, cosignées père et fils, le pied de porc truffé et sa crème de pommes de terre, canaille en diable et succulent de finesse, ou le foie gras de bonne maman (façon Irma ou Paulette) rôti au four et servi entier dans son caquelon, pour deux personnes, terrifiant d’opulence, onctueux de profondeur, simplement royal, ou la pomme de terre charlotte en habit noir de truffes, entièrement endeuillée, majestueuse de puissance et d’arômes. »[1. Perico Legasse, « Quercy, cocagne et gourmandise », dans Marianne n°1000, 10-16 juin 2016. Le menu est celui de l’Auberge du pont de l’Ouysse, à Lacave, dans le Lot — et gastronomiquement, le Lot fait partie de ces régions, comme bien des régions de France, qui sont superlativement françaises. Tant il est vrai qu’il ne nous suffit pas d’être français : encore faut-il l’être avec panache. Ah, d’Artagnan, Cyrano, toute notre famille ! Et l’on s’étonne que les Français aient rejet un traité signé à Maastricht, où mourut le capitaine des mousquetaires héros de Dumas !]

Robin des bois, mon modèle culinaire

Je lis ces lignes dans un TGV qui me ramène de Paris, coincé contre la vitre par un Anglais considérable, gonflé de bière, qui somnole avant de débarquer à Marseille pour tonitruer en chœur face à l’armada russe, pour un Angleterre-Russie de gros buveurs : il est significatif, quand on y pense, que le même mot, « hooligans », désigne en Russie ou en Angleterre ces jeunes hors système qui ont fait de l’alcool et de la castagne les deux mamelles de leur existence. Le diable rouge brique de Liverpool (à ce que j’ai déduit de ses propos avant que l’assoupissement ne le gagne) s’était auparavant gavé de chips grasses, de biscuits au chocolat anglais (9% de cacao) et à l’huile de palme et de bonbons multicolores qui fondent dans la bouche et pas dans la main. Le tout accompagnait un hamburger spongieux, typique de ces nourritures pré-mâchées, pré-digérées, pré-dégueulées, qu’affectionnent ces nourrissons perpétuels drogués aux nourritures molles.

Oui, je lis ces lignes énamourées du meilleur critique gastronomique français — le meilleur parce qu’il mange aussi les mots de la table, les déguste avec lenteur et gourmandise, les fait claquer contre son palais et le nôtre, tant il est vrai qu’il est des proses qui se dégustent. Je les lis à voix basse, de façon à ne pas réveiller mon encombrant voisin — à voix basse parce que la phonétique est elle-même gourmandise, et je laisse les mots courir sur ma langue comme des caramels salés.
Rendez-vous compte, en quelques lignes… Dans le « festoyer » initial, je revois le festin où s’invite Robin des Bois/Errol Flynn, mon premier modèle enfantin d’opulence culinaire (et de provocation). Dans ces « délices posées », j’entends l’écho du précepte de Vaugelas, qui désireux de mettre un peu plus d’ordre dans la langue, décida un beau jour qu’amour, délice et orgue seraient masculins au singulier, et féminins au pluriel. Arbitrairement — le français suit souvent la règle de sa fantaisie sans logique. Sans compter le jeu subtil des allitérations, « convives / vibre / vivre / rivée », « festoyer / farandole / offrandes » (« f » et « v » toutes deux fricatives, un joli mot qui sonne comme fricassée), « pied de porc / pommes de terre / opulence / profondeur » ; et des assonances, « gourmandise / farandole / offrandes / argent », « canaille / diable ». Sans oublier un alexandrin majestueux qui clôt la seconde phrase, « ceux dont la joie de vivre est rivée aux papilles. »

Un TGV à Châteauneuf-du-Pape

Comment boucler pareille tirade sinon sur le mot « arôme », qui commence sur un exclamatif (« Ah ! »), roule le « r » comme s’il cherchait à le garder sur la langue, à en éprouver la longueur en bouche, et se fond en jouissance, par la grâce du « e » muet qui prolonge la sensation au-delà du silence infligé par le point.
(Je gardais pour la bonne bouche cet « entièrement endeuillée » qui agite dans la mémoire des papilles ces poulardes demi-deuil des jours de fête et de fin d’émoi — parce que la poularde invinciblement me ramène aux robes demi-deuil des coquettes qui signalaient ainsi qu’elles revenaient sur le marché de la séduction, et appelaient des mains sur leurs bas, comme dit Nougaro).

Je lis ces délices journalistiques alors que nous sommes en plein Ramadan, et qu’un fanatisme absurde prive quelques millions de nos concitoyens non seulement de pieds de porc truffés, mais de foie gras (qui a jamais entendu parler d’une oie ou d’un canard hallal ?), et même de l’inévitable conclusion d’agapes si savantes — l’aimable charité d’un baiser.

Je sens bien ce qu’il y a de stigmatisant dans mon discours. Et combien je vais passer pour un quasi raciste rejetant dans les méandres de la non-civilisation nos voisins musulmans qui… que… dont…

Ce n’est pas ma faute. J’habite un terroir prodigieux, une terre remodelée par l’homme depuis des siècles pour en faire un paysage, dont chaque parcelle évoque d’incalculables richesses gastronomiques. Mon TGV parti de Paris arrive enfin en Provence, nous sommes passés dans le couloir rhodanien du Gigondas et du Châteauneuf-du-Pape, les garrigues respirent la fleur de thym et le gigot de sept heures, bientôt Marseille et ce soir, Chez Paul, aux Goudes, le poisson frais pêché, ou chez Fonfon, au Vallon des Auffes, la bouillabaisse de grande tradition…

Est-ce pétainiste de bien manger ?

Natacha Polony racontait un jour comment un chroniqueur télé de pâle intelligence, héraut du Camp du Bien, avait reproché à Perico d’exalter les produits de l’agriculture raisonnée à la française — avec, disait-il, des accents patriotes qui évoquaient le slogan de Pétain et Emmanuel Berl , « La terre ne ment pas ». Insupportable bêtise de ceux qui croient que préférer un vrai camembert au lait cru à un objet plâtreux pasteurisé par une multinationale abjecte est une prise de position fascistoïde ! À l’en croire, il faudrait s’abonner aux hamburgers des fast-foods, avaler les soft drinks que nous vante la télé à chaque half-time de soccer, et ne plus faire l’amour que par quickies. Et refuser la France et la douceur de vivre, « douceur angevine » dit Du Bellay, « douceur des soirs sur la Dordogne », chante Rostand. Nous revoilà dans le Lot, ou pas loin.

J’ai fait il y a deux ans un cours de « culture générale », cet aimable fourre-tout où l’on peut parler de ces jolis riens qui sont tout, sur les écrivains gastronomes. Et il y en a légion, de Rabelais à Proust en passant par Balzac, Flaubert, Zola ou Maupassant. Ah, les huîtres d’Ostende comme des bonbons salés — c’est dans Bel-Ami ; ah, les soles normandes — c’est forcément dans Bovary.
Pour ne pas parler de Dumas — « Porthos achevait un nougat capable de coller l’une à l’autre les deux mâchoires d’un crocodile », c’est dans Bragelonne, chapitre CLIII, j’y pensais en passant Montélimar.

Slow food italien

Les mots se mâchent, ils se dégustent lentement. Depuis que l’enseignement, limité aux compétences (un mot qui commence mal et qui finit de même) est sommé de maintenir l’expression au stade oral narcissique, les adolescents parlent plus vite, tant ils sont persuadés que les mots, c’est le sens, et rien d’autre. Ils sacrifient la musique, l’intention, le sous-entendu, toute cette peau des mots qui est ce qu’ils ont aussi de plus profond. Ils en restent au bruit de surface, déglutissent leur pauvre vocabulaire comme ils avalent leurs McDo indigents, et le prennent de haut quand on leur dit de ralentir. Je n’ose imaginer ce que sont leurs étreintes de perpétuels pressés.

Les Italiens, qui partagent avec les Français l’horreur des peuplades barbares du Nord industrieux, ont inventé le slow food — et l’on sent bien ici qu’utiliser l’anglais à rebours de l’expression usuelle est une sorte d’offense calculée, de gifle lente. Prendre le temps de boire, de manger, d’aimer et de vivre ! Prendre le temps de parler et d’écrire — en français. Pas de pérorer sur telle ou telle chaîne (un mot qui fait froid dans le dos, quand on y pense), mais d’affiner ses mots comme on affine un fromage, et de les offrir à la dégustation des amis. Et tant pis s’il n’y a plus qu’à Thélème que l’on parle français — nous referons Thélème, quelque part dans le Lot, ou ailleurs, il reste des thébaïdes, et nous pêcherons nous-mêmes les écrevisses que nous fricasserons.

Comment je n’ai pas couché

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harcelement sexuel journaliste
Image : Edouard-Henri Avril (wikipedia).

En 1987, j’étais journaliste au Canard enchaîné, j’avais 37 ans et j’en faisais 25. Un jour de printemps, mon rédacteur en chef, Claude Angeli, m’a demandé de prendre rendez-vous avec X, ex-ministre, redevenue députée-maire. Elle avait, croyait-il, des choses à dire sur son adversaire local qui s’affairait à lancer un parc d’attractions, auquel si mes souvenirs sont bons elle ne croyait pas.

J’ai vu X dans son bureau de l’Assemblée nationale. Une femme qui a du chien, à la télé comme en vrai. Nous avons parlé très courtoisement d’affaires locales sans intérêt, et je suis rentré en me demandant avec quoi j’allais bien pouvoir faire un papier.

Dans l’après-midi du même jour, la secrétaire d’X me rappelle. « Mme X a oublié de vous dire certaines choses sur le projet de parc d’attractions. Elle est obligée de rentrer dans sa commune, mais vous pourrez la rencontrer à son retour, à son domicile parisien, dimanche vers 12 heures. »[access capability= »lire_inedits »] Un peu surpris, j’ai dit oui, noté l’adresse dans le XVIe arrondissement, et j’ai raccroché.

Le dimanche arrive. En pestant, je mets une chemise, une cravate, un veston et je me garde d’oublier mon calepin et mon stylo. Après un long trajet en métro, je sonne à une magnifique double porte en chêne d’un appartement très classe d’un bel immeuble bourgeois du XVIe. X ouvre la porte elle-même. À ma grande surprise, elle est en robe de chambre. Elle a toujours du chien et il me semble qu’elle tient une cigarette à la main. Mais ma mémoire me trahit peut-être sur ce détail. Je suis surpris de sa tenue, mais le vêtement est décent et ne trahit pas le plus petit morceau de chair. Je ne montre rien de ma surprise. Pas d’équivoque, surtout. Nous nous asseyons dans le salon, elle est souriante, détendue, mais aussi un peu distante. À moins que la distance, ce ne soit la mienne. Je ne crois pas qu’elle m’ait proposé un café. Je me sens en fait comme un domestique que sa patronne a convoqué.

Je sors mon calepin. Je pose une ou deux questions, auxquelles elle répond évasivement. Je ne comprends pas ce que je fais là. Je me sens dépité. Au bout de dix minutes, je décide que je me suis dérangé pour rien. Je me lève pour partir. Elle me raccompagne, la porte se referme.

J’ai l’esprit de l’escalier

Dans la rue, je réalise que je viens de dire non à un plan cul qui ne m’a pas été proposé comme tel. J’en suis abasourdi. Et surtout un peu humilié. Pas que X ait voulu me sauter, mais qu’elle m’ait fait convoquer par sa secrétaire. C’est humiliant. Si elle m’avait téléphoné elle-même, si elle avait essayé de créer un lien un peu amical, voire complice, j’aurais sans doute laissé mon imagination folâtrer. Mais rien ne m’avait préparé à un rôle d’objet sexuel. Je n’en ai pas l’habitude. Certes, la robe de chambre était là pour me donner une indication, mais l’idiot un peu coincé que j’étais n’a pas su, ou pas voulu, décrypter.

X ne m’a pas sauté dessus, ne m’a pas mis la main aux fesses, mais elle m’a convoqué comme on convoque une secrétaire sous prétexte de lui dicter une lettre, alors qu’en réalité on a d’autres objectifs pour elle. J’en suis encore vexé.

Le temps a passé, mais à l’heure où les femmes politiques disent se rebeller contre le sexe obligatoire et le droit de cuissage, cette histoire me revient. Femme ou homme, on entre en politique pour les deux mêmes objectifs : le sexe et l’argent. Le chef, depuis les cavernes, est celui qui domine les plus jolies femmes et s’accapare les meilleurs morceaux du gibier, laissant les moches et les abats aux sous-fifres.

Les femmes se conduisent en politique de la même manière que les hommes. Elles veulent le pouvoir sur les hommes beaux et l’argent. Si elles ont été victimes sexuelles à leur entrée en politique, elles l’ont accepté en toute connaissance de cause : le prix à payer en quelque sorte. Si elles se positionnent en victimes sexuelles aujourd’hui, ce n’est pas pour défendre l’intérêt général, mais parce que c’est le meilleur moyen, POUR ELLES, de se tailler une place au plus près du podium, voire sur le podium lui-même.

Ne nous laissons pas berner, la pétition androphobe des femelles de l’Assemblée Nationale n’a rien d’une révolte des justes ; plutôt une magouille de politiciennes qui utilisent la victimisation sexuelle comme un bon positionnement dans les courses à la primaire, les courses à la nomination, ou à je ne sais quoi d’autre qui ne concerne qu’elles.

Le cul en politique, ça ne sert pas qu’a s’asseoir, ça sert aussi à complaire au pouvoir, à conquérir le pouvoir, à assoir son pouvoir, à démontrer son pouvoir. Le pouvoir ca n’a pas de sexe. Et chaque sexe en use de la même manière.[/access]

Erdogan: le rendez-vous manqué d’Izonogoud avec Ali

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Erdogan aux funérailles de Mohamed Ali. Sipa. Numéro de reportage : AP21907680_000001.

Les obsèques de Mohamed Ali auront été l’occasion de rendre hommage à ce boxeur génial et personnage quasi-historique, mais aussi de révéler au monde la véritable identité du président turc, Recep Tayyip Erdogan. Ce dernier s’était invité aux funérailles de celui qu’il devait percevoir comme un dynamiteur de l’empire impérialiste-mécréant américain.

Un show évité

Dans l’un de ses accès de mégalomanie provocatrice et arrogante, il voulait, sur la terre américaine, faire un show de prédicateur appelé à commander les croyants, les vrais. Il ne s’est jamais agi pour Erdogan de s’incliner sincèrement sur la dépouille d’un homme qu’il aurait respecté. Erdogan ne respecte pas grand-monde, c’est un euphémisme. Et la seule chose qui peut véritablement parler à celui-ci dans la personnalité et le parcours inclassable, génial, et parfois poétique, d’Ali, est sa déclaration cultissime : « Je suis le plus grand, j’ai choqué le monde », après sa victoire contre Sonny Liston le 25 février 1964. Erdogan aussi est persuadé d’être le plus grand, et s’applique à choquer le monde. La comparaison, et la complicité, entre les deux hommes, s’arrête là.

Les actes que Recep Tayyip Erdogan voulait accomplir, offrir un morceau de la Kiswa (étoffe noire brodée de versets coraniques recouvrant la Kaaba de La Mecque) et le poser sur le cercueil de Mohamed Ali, prendre la parole et lire des versets du Coran à la cérémonie, relevaient du pouvoir symbolique attribué du Calife d’une nouvelle Sublime porte qu’il rêve de ressusciter. En étant moins charitable, on pourrait y voir un petit vizir mauvais comme un roquet qui voudrait être calife à la place du calife…

Peur de croiser Gülen

Mais puisqu’on lui a refusé la possibilité d’accomplir ces actes symboliques, le service de sécurité du président turc, aussi arrogant que lui, s’accroche avec les hommes du Secret Service américain chargés d’assurer la sécurité des personnalités, et le vrai visage d’Erdogan apparaît soudain, au détour de sa bouderie capricieuse et méchante qui le fait décider de reprendre l’avion et rentrer chez lui « puisque c’est comme ça… » : c’est celui d’Iznogoud, le personnage de bande dessinée inventé par Goscinny et Tabary, que ceux qui sont nés avant Internet connaissent tous, le petit vizir aussi vicieux que teigneux qui passe son temps à ourdir des complots pour devenir Calife à la place du Calife… et à piquer des crises de nerfs à chaque fois qu’il échoue.

Iznogoud aura donc raté sa rencontre posthume avec Mohamed Ali. Tant mieux pour la mémoire de ce dernier, qui était un hâbleur, un bluffeur, un poète, un comédien et un boxeur génial. Il se dit aussi que la présence aux obsèques de Fethullah Gülen, le chef de la confrérie clandestine éponyme d’inspiration soufie, autrefois alliée et maintenant ennemie jurée d’Erdogan, annoncé parmi les invités, aurait participé de la décision du président turc de prendre la sortie. Gülen n’est finalement pas venu, avançant des raisons de santé. Mais quand même : Iznogoud aurait-il eu peur du face à face avec le calife de l’ombre ?

Erdogan: Nouveau père de la Turquie ?

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«Nous volons vers l’utérus artificiel»

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Sculpture miniature réalisée par Camille Allen - 2007 (Photo: SIPA_rex40116328_000002)

Vadim Rubinstein : Le 30 mai dernier, la justice française a autorisé le transfert des gamètes d’un homme décédé vers l’Espagne à la demande de sa veuve en vue d’une insémination post-mortem. Cette pratique est interdite en France, mais autorisée de l’autre côté des Pyrénées. Bien que cette forme de procréation reste encore marginale, le retentissement médiatique de cette affaire pourrait inciter d’autres femmes à faire de même. Quelles seraient les conséquences d’une éventuelle démocratisation de cette pratique pour nos sociétés ? Dans votre dernier livre, Frankenstein aujourd’hui : égarements et délires de la science moderne (Ed. Belin), vous évoquez un cas similaire en France dans les années 1980 ?

Monette Vacquin : Il y en a eu plusieurs en réalité, ce n’est pas si marginal que cela. Rien ne semble pouvoir faire seuil. Les limites sont toutes franchies les unes après les autres, généralement au nom d’un discours bon enfant, symptomatique de notre époque, sur l’amour, lequel justifierait tout. Sauf que l’amour est une relation vécue qui donne un sens à la vie, ce n’est pas une loi. Il est évident qu’une telle autorisation pourra engendrer d’autres demandes, j’en ai été témoin cliniquement. Je peux vous parler de femmes l’ayant fait : leur entourage a trouvé que c’était une idée formidable et que, dans des couples fertiles, des hommes ont fait congeler leur sperme de telle sorte que cela puisse être possible si une mort prématurée survenait.

En l’occurrence, le mari décédé était atteint d’un cancer — dont le traitement chimiothérapique peut rendre stérile — et c’est pour cette raison qu’il a congelé ses gamètes, et le couple s’était déjà accordé en vue d’une insémination post-mortem…

C’est un seuil particulièrement important qui a été franchi : la distinction entre la vie et la mort. Si la question des limites avait été abordée, cette loi aurait pu fonctionner. Qu’est-il en train de se passer ? Que signifie l’externalisation de l’embryon humain, la désexualisation de l’origine, l’ouverture d’espaces de pouvoirs qui n’ont aucun équivalent dans l’histoire de l’humanité ? Aucune génération avant la nôtre n’a eu le pouvoir de stocker sa descendance, de la congeler ou d’en modifier les caractères. Cette pratique créerait des orphelins de pères. Simplement, comme le débat se déroule dans une sorte de mélo compassionnel, on vous répond : « Des orphelins il y en a, on peut être orphelin et très bien vivre. », etc. Sauf que, naturellement, la question de la responsabilité n’est pas la même quand l’histoire fabrique un orphelin et quand on fabrique sciemment un orphelin. Cette question n’est jamais soulevée par les procréateurs en chef. Ils n’arrêtent pas de fabriquer des situations inédites en matière de filiation et les législateurs sont mis devant le fait accompli.

Les enfants nés de telles pratiques seraient-ils forcément psychologiquement traumatisés ?

Du point de vue psychique, un enfant pourrait penser qu’il est né d’un père réellement tout-puissant, car il est capable d’engendrer après sa mort. Ou bien d’une mère extrêmement puissante puisqu’elle aura aussi manipulé les lois, d’une certaine manière.  En général, si vous demandez aux enfants si c’est un problème ou pas, ils font ce que tous les enfants de la Terre ont fait, c’est-à-dire qu’ils protègent leurs parents : « Non ce n’est pas un problème, on est aimé, on va bien, etc. » Mais les conséquences anthropologiques sont immenses. Le franchissement des limites qui étaient reconnues par tous — la vie et la mort, les hommes et les femmes… —, le mouvement de dédifférenciation qui habite notre époque au nom d’une idéologie du « j’ai droit à tout », masquent la question principale, à laquelle j’ai consacré trente ans de travaux : qu’est-ce qu’il se passe ? Nous volons vers l’utérus artificiel, il y a une volonté de faire muter l’homme pointe avec le transhumanisme. Face à ça, peut-on s’en tenir à des représentations candides ? Peut-on tenter de penser autrement sans se faire traiter d’odieux réactionnaire ?

Ou d’égoïste, insensible à l’infertilité de certaines personnes souhaitant des enfants…

L’infertilité n’est pas le problème principal de l’humanité, c’est la surpopulation. Si l’humanité désexualise l’origine, l’affaire est d’une autre ampleur que le contournement des stérilités. Naturellement, les études qui sont faites sur le modèle de l’expertise médicale montrent que les enfants vont bien, ils aiment papa et maman quand ils les ont, s’adaptent bien au milieu scolaire… Ces études n’ont absolument aucune validité psychanalytique car la psychanalyse enseigne que c’est dans l’inconscient que cela se passe. L’adaptation scolaire ou le reste n’en dit rigoureusement rien, cela peut arriver au moment où un enfant va devenir père ou mère qu’il sera renvoyé à la manière dont il a été conçu.

En début d’année, vous participiez à l’Assemblée nationale aux Assises pour l’Abolition Internationale de la Maternité de substitution. Peut-on vraiment lutter contre ce « marché » international, en l’occurrence celui de la maternité ?

Je ne suis pas sûre que des possibilités courageuses d’interdiction soient possibles et tenables. Ce n’est pas une raison pour ne pas dénoncer le fait que la parenté devienne un marché ou une industrie.

Pour espérer endiguer cette pratique, il faudrait une législation internationale, ce qui est impossible. Et Internet rend la chose encore plus compliquée à contrôler.

C’est vrai. Mais si des pays expriment un refus, c’est quand même structurant pour les autres, et pour la pensée de manière générale : un enfant n’est pas un objet qui s’achète et se vend. Ici aussi, les conséquences politiques ou anthropologiques sont énormes : la perte de la différenciation, notamment dans le discours juridique, entre chose et personne. C’est ce qui fonde le droit. Et l’indisponibilité du corps humain — il n’est pas achetable, ne peut pas faire l’objet d’un contrat… — est balayée. Cela passe aussi par des effets langagiers : « mère porteuse », ça ne veut rien dire ; « grossesse pour autrui » laisse entendre « altruisme », « don », « générosité », c’est de la guimauve insupportable. Si l’on appelait les choses par leur nom, c’est-à-dire « contrat de location d’utérus », c’est un peu moins mièvre et plus proche de la vérité. Alain Finkielkraut avait écrit il y a des années que « pourquoi pas » était « le slogan même du nihilisme. »

Il y avait une volonté non-verbalisée chez les organisateurs de ces Assises de prouver que l’on peut être de gauche et s’opposer à une pratique comme celle de la GPA. Comment expliquez-vous qu’une telle position n’apparaisse pas immédiatement évidente ?

Votre question me fait un plaisir fou. Je suis issue des idéaux de gauche, j’ai donc vu avec épouvante la gauche s’identifier au progressisme dans un état de confusion incroyable. Je vais vous dire d’où vient cette confusion : « Si c’est la science, c’est bon et tous les autres sont obscurantistes », « Il ne faut jamais être d’accord avec l’Eglise catholique car c’est obscurantiste et régressif », tels sont les motifs invisibles. Les idéaux historiques de la gauche, ceux de la fraternité universelle, d’un monde régulé par la justice, ne tiennent pas le coup devant le désir d’enfants. Comment résister à un bébé de 3,2 kgs qui réclame son biberon ? La gauche est en fait très « embarrassée » par la question de la filiation, si concrète qu’elle bouscule la toute-puissance de la pensée.

J’étais trotskyste durant ma jeunesse, on militait chez moi, on apportait les journaux. Puis arrive mon premier enfant, une fille. Je m’attends à un comportement normal de mes amis, de l’attention, des compliments… Mais pas du tout, je les ai tous perdus. Parce qu’enfanter, c’était bourgeois. Les gens de gauche adorent la famille à condition qu’elle soit totalement transgressive par rapport au modèle un homme-une femme-un enfant, vécue comme insupportablement normative, et cela perdure alors que jamais le droit de la famille n’a été aussi peu contraignant.

Durant la polémique sur le mariage pour tous, on entendait beaucoup la droite dénoncer la GPA tandis que la gauche se taisait, quand elle ne se faisait pas carrément l’avocat de cette pratique…

J’étais personnellement contre. J’ai publié à l’époque avec Jean-Pierre Winter un article dans Le Débat, intitulé « Pour en finir avec père et mère », en essayant de déplacer les questions concernant les homosexuels, qui peuvent évidemment s’aimer et élever des enfants, ce qu’ils ont toujours fait dans l’histoire, à celle de la destruction des signifiants « père » et « mère ».

Autre tendance cette fois mais qui devient de plus en plus populaire, notamment aux Etats-Unis : l’encapsulation du placenta. Une Américaine a récemment saisi la justice dans le but de récupérer son placenta, pour ensuite pouvoir le consommer en gélules. L’un des bienfaits supposés de ces dernières serait de combattre la dépression post-partum chez la mère. Pensez-vous que cette méthode soit réellement efficace ou bien qu’elle n’ait qu’un simple effet placebo ? Bien que la placentophagie soit très répandue chez de nombreux mammifères, comment expliquer le fait que ces femmes se détournent des thérapies classiques pour se fier à une pratique dont l’efficacité n’a pas été réellement prouvée par la communauté scientifique ?

Parce que nous ne sommes plus dans la rationalité. Ces femmes sont emportées par le mouvement général dont je vous parlais. Le placenta c’est la nourriture du bébé et non la leur. C’est un mouvement archaïque inimaginable, c’est autophage. Cela ressemble à tout le reste : de l’archaïsme psychique associé à de la sophistication scientifique. C’est surtout caractéristique de notre monde utilitaire, où rien ne doit être perdu.

Cette tendance vient également d’un effet de mode aux Etats-Unis, où elle a été popularisée par des célébrités, qui ont par la suite incité d’autres femmes à faire de même…

Quand j’ai connu Jacques Testart (le préfacier du livre, Ndlr) au début des années 1980, il m’avait dit : « Tu verras, la fécondation in-vitro, les mères et belles-mères adorent ça. » Autrement dit, faire un enfant de la science, évincer le mari, le faire entre soi… Cela suivait aussi un effet de mode car cela entrait en résonance avec l’inconscient archaïque. Alors quel monde cela construit pour les générations qui nous suivent ? Un droit de la filiation qui n’existe plus, une défaite de la pensée.

Dans votre livre, vous évoquez l’idée d’une science devenue folle. Mais, sans rentrer dans le débat sur « qui de la poule ou de l’œuf », les sujets évoqués précédemment ne montrent-ils pas que c’est l’Homme qui cherche à repousser toujours plus les limites ? La science n’est-elle pas simplement un outil permettant d’assouvir cette recherche perpétuelle de dépassement ?

Bien sûr, les scientifiques ne sont que les acteurs d’un mouvement qui les dépasse. Mais je ne pense pas les choses seulement en matière de volonté de dépassement. Tout cela se développe sur fond d’effondrement des discours philosophiques ou religieux, qui racontaient à l’Homme son histoire, qui lui disaient qui il est. Il est important de remarquer que ce dont la science s’est emparée — la naissance, la mort, la transmission avec le génome qui est censé nous dire qui nous sommes — ce sont les grands moments de l’expérience humaine, qui étaient autrefois dévolus à des discours et représentations qui n’ont plus cours. Jusqu’à fabriquer ce retournement incroyable : des embryons congelés au début de la vie et des cadavres chauds à la fin, maintenus tels à des fins de prélèvement d’organes.

Frankenstein aujourd’hui : égarements et délires de la science moderne (Ed. Belin, 2016)

La responsabilité : la condition de notre humanité (Ed. Autrement)

Frankenstein aujourd'hui: Égarements de la science moderne

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Al-Qaïda revient

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al qaida syrie nosra daech
Le Front Al-Nosra s'empare d'un jeune chiite (Alep, Syrie). Sipa. Numéro de reportage : AP21902351_000002 .

Quand Daech a débuté sa fulgurante chevauchée à travers l’Irak et la Syrie à l’été 2014, Al-Qaïda était pris de vitesse. La proclamation du califat du haut de la mosquée de Mossoul par Abou Bakr Al Bagdadi avait relégué son chef, le vieil Ayman Al-Zawahiri, au rang de retraité du djihad.

L’État islamique inachevé

Deux ans plus tard, l’étoile de Daech pâlit à son tour. Un discours ne suffit pas à faire un État. Menacée sur tous les fronts autour de ses derniers bastions de Raqqa, Fallouja, Mossoul ou Der-Ez-Zor et privée de ses ressources, la brève tentative de restauration califale a fait long feu. L’Etat islamique n’a jamais eu la consistance gouvernementale escomptée. Ivre de ses premières conquêtes et incapable de formaliser des alliances, Daech s’est rêvé trop vite en Empire de l’islam avant même de former un Etat islamique. Et il s’est épuisé.

Dès lors, Daech multiplie les attentats de grande ampleur pour terroriser et impressionner ses adversaires. Mais surtout pour faire diversion et prouver que son pouvoir de nuisance est intact. L’attaque d’hier contre une discothèque gay de Floride a fortement choqué l’Amérique. «L’homophobie tue!», entendait-on en 2013. Mais l’«homophobe» se contentait alors de porter le sweat rose de la Manif pour tous…

Al-Nosra relativement épargné par la coalition

Cela dit, la détermination des ennemis les plus prudents de Daech comme Barack Obama devrait se trouver renforcer. Les terroristes du califat auto-proclamé sont terrorisés par la traque de la coalition. Au point qu’on ignore si un commandement centralise toujours ces jeunes daechiens. Al-Bagdadi reste invisible et son leadership a quelque chose de virtuel. La bataille de la communication serait par conséquent en voie d’être perdue par ses troupes.

Le repli intérieur de Daech pourrait profiter à son vieil ennemi, Al-Qaïda, dont il est issu. Tout d’abord parce que le Front Al-Nosra (Al-Qaïda en Syrie) est globalement épargné par la coalition occidentale anti-Daech. Al-Nosra profite de ses très bonnes relations avec « l’opposition modérée », toujours soutenue par nos alliés turco-saoudiens, pour se bâtir un fief à Idlib. La coalition se focalise sur Daech en Mésopotamie.

Al-Qaïda pourrait aussi bénéficier du repli progressif occidental en Afghanistan. Al-Zawahiri vient de rendre publique son allégeance au nouveau chef des talibans. Il n’est pas impossible qu’Al-Qaïda reconstitue à terme son ancien sanctuaire afghan. Sa franchise yéménite (AQPA) profite également du chaos provoqué par la guerre que les pétromonarchies du Golfe mènent contre les chiites du sud de la péninsule arabique.

Attentats spectaculaires

Pendant ce temps, Al-Qaïda au Maghreb islamique se réarticule dans le Sahel. Al-Mourabitoune, groupe du chef djihadiste algérien Mokhtar Belmokhtar et succursale d’AQMI, a frappé au début du mois à Gao. Bref, Al-Qaïda semble reconstituer ses forces quand Daech essuie des revers très importants et doit se contenter d’attentats spectaculaires à Damas, Bagdad et peut-être Orlando[1. Si l’Etat islamique a revendiqué l’attentat d’hier, l’allégeance du terroriste à l’E.I n’a pas été établie avec certitude.]. Les allégeances et les passages d’un groupe djihadiste à l’autre étant très mouvants, Al-Qaïda pourrait rapidement profiter des déboires de Daech au Levant mais aussi en Libye.

Al-Qaïda a aussi l’avantage d’appliquer depuis toujours sur un schéma de guérilla clandestine, mixte d’attentats à l’international et de maquis djihadistes autonomes dans le monde musulman.

Son expérience dans ce domaine est sans égal et ses hauts dirigeants peuvent se targuer d’expériences plus cosmopolites que l’Etat islamique. Daech avait ambitionné de changer de catégorie et de sortir de l’ombre avec un projet d’Etat islamique au cœur du Moyen-Orient. Mais rapidement stoppé à Kobané, il a dû entamer sa mue vers un système de franchises régionales et de cellules dormantes au sein des sociétés occidentales. Un retour progressif à l’organisation type d’Al-Qaïda mais aussi une douloureuse remise en cause de ses plans. La renonciation inavouée de son projet grandiose réduit le potentiel d’attraction de Daech parmi la jeunesse islamiste d’Europe et d’ailleurs. Laquelle voit sans doute moins de romantisme à effectuer une tuerie qu’une croisade djihadiste en Syrie.

En fin de compte, Al-Bagdadi se voulait Calife Ibrahim et se retrouve finalement simple émir.  Mais on aurait tort de se réjouir. Deux organisations se font concurrence pour frapper les sociétés occidentales. Et le ramadan commence très mal cette année.

« La Féline », version Schrader

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Nastassja Kinski dans "La Féline" de Paul Schrader (DR)

La difficulté avec ce film, c’est de parvenir à faire abstraction qu’il s’agit d’un remake du chef-d’œuvre de Jacques Tourneur. Paul Schrader a été suffisamment critiqué pour cette raison. Pourtant, il faut bien reconnaître que la comparaison reste quand même logique dans la mesure où le film s’inscrit en pleine vogue des réadaptations de classiques du cinéma fantastique par les studios Universal à la fin des années 70 (L’invasion des profanateurs de Kaufman, Dracula de Badham, The Thing de Carpenter…). Et même si les films sont, au bout du compte, très différents, Schrader ne se prive pas de rendre des hommages directs à l’œuvre de Tourneur : une femme étrange qui s’immisce dans une conversation entre « la féline » et une collègue et, surtout, la fameuse scène de la piscine où le cinéaste reprend certains éléments plastiques de l’original comme les reflets de l’eau au plafond).

Mais pour être le plus juste possible, et c’est pour cette raison qu’il faut le réévaluer, il faut considérer La Féline comme une œuvre de Schrader à part entière. Que ce soit en tant que scénariste (pour Scorsese avant tout) ou cinéaste, il a toujours été obsédé, dans une optique chrétienne, par la Faute, le péché et la rédemption. Si cette dimension était également présente chez Tourneur, la question de l’animalité des désirs et de la sexualité que symbolise la panthère noire s’inscrit pleinement dans les thématiques chères au cinéaste.

Même si le prologue place le film sous le sceau d’un mythe imaginaire avec sa tribu offrant en sacrifice des enfants aux panthères pour qu’elles conservent une âme « humaine » ; Schrader recourt également à une imagerie biblique. Dans une belle scène de balade nocturne, Nastassja Kinski, au sommet de sa gloire et de sa beauté, se déshabille et marche dans une sorte de campagne édénique. Là, elle rencontre le serpent et c’est alors que ses instincts animaux se réveillent et qu’elle chasse un petit lapin. Cette rencontre avec le serpent est d’une limpidité exemplaire : c’est à partir de cet instant que la jeune fille vierge découvre la puissance du désir sexuel et qu’elle se transforme, de fait, en panthère.

Tout l’intérêt du film tient dans cette manière (finalement assez classique) de sonder l’animalité qui se niche au cœur de la nature humaine, surtout lorsqu’il s’agit de sexualité. Pour pouvoir rester « humaine », Irena devrait s’accoupler avec son frère (joué par le toujours très habité Malcom McDowell) mais de cet amour incestueux naîtrait de nouveau crime. En revanche, si elle fait une nouvelle fois l’amour avec l’homme qu’elle aime, elle gardera toujours sa forme « animale » mais avec ce sentiment que quelque chose a pu faire bouger les lignes de cette « animalité » et l’a « affinée » (comme le suggère le superbe face à face final qu’achève la magnifique chanson de Bowie Putting on fire).

Tout en empruntant les chemins du genre fantastique, avec quelques scènes bien sanglantes (un bras arraché, par exemple), Schrader s’en éloigne aussi en instaurant une atmosphère moite et languide en parfaite adéquation avec l’endroit où se déroule l’intrigue (la Nouvelle Orléans).

Si cet attrait pour le « négatif » et les recoins les plus sombres de l’âme humaine séduit, le côté très puritain du cinéaste agace aussi un peu. La dimension « mythique » du film lui permet d’échapper à la lourdeur démonstrative de Hardcore  mais on en retrouve parfois quelques traces. Pour Schrader, le péché originel reste lié à la sexualité et l’érotisme ne peut être envisagé que sous l’angle de la noirceur et d’un certain « dégoût » (la scène de bondage où la femme est littéralement entravée pour que son désir soit dompté).

Mais à cette réserve près, La Féline est un film élégant, qui vieillit plutôt bien, en dépit des nappes synthétiques assez insupportables et très datées de Moroder, et qui sonde avec une certaine acuité l’ambiguïté de la nature et des désirs humains.

La Féline (1982) de Paul Schrader, avec Nastassja Kinski et Malcom McDowell. (Ed. Elephant films). En DVD depuis le 1er juin 2016.

Le roman (dans un trou) noir

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La couverture de "Pottsville 1280 habitants" de Jim Thompson aux Editions Payot et Rivages (DR)

Pottsville 1280 habitants est la nouvelle traduction de 1275 âmes paru en « Série Noire » en 1964 et alors amputé de nombreux passages. Le roman fût également adapté par Bertrand Tavernier en 1981 sous le titre Coup de torchon avec Philippe Noiret et Isabelle Huppert pré-botox, l’histoire alors pas trop mal transposée dans un contexte colonial. C’est le « roman noir » dans toute sa sombre splendeur. Céline n’est pas loin non plus. L’être humain qui est capable du meilleur se laisse le plus souvent aller au pire, ne songeant qu’à son propre intérêt, à son plaisir narcissique.

Nick Corey est le sheriff de Pottsville un trou perdu du Sud des Etats-Unis juste après la première guerre mondiale. Parfois les dilemmes s’y règlent encore par un ou deux lynchages. Le ragot est roi, tout comme les rumeurs, l’on s’y ennuie tellement. Pour demeurer tranquille et en faire le moins possible, Nick Corey se fait passer pour un imbécile heureux, un imbécile débonnaire laissant prospérer les petites et grosses magouilles ce qui lui permet d’enrichir son ordinaire plutôt précaire. Il est régulièrement réélu sans trop de problèmes.

Il supporte les railleries et moqueries diverses, les brutalités même, de certains de ses administrés parmi les moins recommandables puis un jour c’est l’humiliation de trop, et Corey décide de « faire le ménage » dans son bled, à sa façon, finissant par se prendre pour un mélange de Jésus et Judas, sauveur de ses proches, même malgré eux, et leur pire ennemi…

Corey est marié à une harpie le faisant chanter, Myra, lui ayant imposé son « frère » Lennie, un Lennie moins sympathique que celui de Steinbeck, un semi-débile doté cependant d’un appareil reproducteur de bonne taille. Le sheriff trompe lui aussi allègrement sa femme, avec l’épouse d’un fermier violent tout en rêvant de s’enfuir de Pottsville avec son amour d’adolescence. Il commence par faire tomber un notable dans une fosse d’aisance puis passe à la vitesse supérieure en assassinant les deux maquereaux du coin, deux escrocs minables ne le prenant pas au sérieux. Il fait porter le chapeau du crime à un de ses collègues donneurs de leçons d’un trou à peine plus grand. Il piège sa femme, son pseudo-frère et la fermière qu’il a sauvée, celle-ci s’avérant être une maritorne toute aussi pénible que Myra. Nick Corey finit par sombrer dans un abîme maléfique, de mensonges et de cynisme mêlés, tombant à son tour dans la fange…

Il y a quelque temps l’on demandait sur un forum Internet la différence entre un polar, un roman policier et un roman noir. Finalement lire Jim Thompson permet de saisir la différence, ce livre étant une acmé du genre noir, très noir. L’humanité n’y est pas montrée sous son meilleur jour, mais celle-ci le montre-t-il très souvent dans la vie réelle ? Rien n’est moins sûr.

Pottsville 1280 habitants, de Jim Thompson, Ed. Payot et Rivages.

Les particules alimentaires

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Michel Houellebecq à son domicile du XIIIe arrondissement de Paris, 2014 (Photo : Philippe Matsas/OPale/Leemage)

Et si, ramenée à sa dimension sociologique et politique par une critique à l’instinct grégaire bien affirmé, l’œuvre de Michel Houellebecq pouvait se lire, sinon se déguster, comme un traité de gastronomie et un ouvrage de cuisine ? Tel a été en substance le pari fou – et formidablement réussi – d’un spécialiste de la littérature française tout à fait sérieux, maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille, Jean-Marc Quaranta. En scientifique doublé d’un fin gourmet, Quaranta livre, dans son Houellebecq aux fourneaux, l’analyse sans doute la plus originale à ce jour de la prose houellebecquienne, décortiquant à la fois la portée romanesque de divers menus et leur réelle composition, pour nous inviter à réaliser (sic !) quelques-unes des recettes parmi la soixantaine qu’il recense. Il y aurait au total près de 200 plats mentionnés par celui que Dominique Noguez a qualifié de « Baudelaire des supermarchés » dans les pages de ses romans, autrement dit 34 plats par livre.[access capability= »lire_inedits »]

Pourtant, on avait cru Houellebecq indifférent au contenu de son assiette. À tort ! « Dans cet univers romanesque où tout est décapé à l’acide du regard sociologique […], la cuisine conserve la mémoire que nous fûmes des hommes, après avoir été des bêtes et avant de devenir des consommateurs, des animaux politiques sans cité, des citoyens sans droits ni devoirs – sauf ceux de consommer et de désirer, sans avoir », nous rappelle opportunément Quaranta.

Souvent contraints de la réduire à une pure nécessité biologique, les protagonistes houellebecqiens entretiennent avec la nourriture des rapports complexes, toujours révélateurs de leur état psychologique, de leur position dans la hiérarchie sociale ou, enfin, de leur malaise face à l’évolution de la société dans son ensemble. Qu’il s’agisse d’un comportement pathologique, illustré par le boulimique Bruno dans Les Particules élémentaires, ou d’une représentation idéalisée de la tarte aux pommes, symbole de l’amour conjugal dans Extension du domaine de la lutte, Houellebecq ne laisse rien au hasard. La preuve ? Quand il fait sortir son propre personnage de la dépression, quand il permet à l’écrivain Houellebecq de La Carte et le Territoire de regagner sa maison d’enfance dans le Loiret, il le figure en hôte attentionné, qui accueille son invité avec un pot-au-feu fait maison. En fait, même le plus désenchanté des écrivains contemporains partagerait avec le commun des mortels la foi en la puissance rédemptrice de la bonne chère.[/access]

Houellebecq aux fourneaux, Jean-Marc Quaranta, Ed. Plein Jour, 332 pages.

Houellebecq aux fourneaux

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Orlando: pas d’amalgame, encore une fois?

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orlando omar mateen daech
orlando omar mateen daech
Omar Mateen. (Photo: Sipa. Numéro de reportage : REX40434775_000014)

La tuerie d’Orlando a été revendiquée par l’État islamique – le tueur, Omar Mateen, y avait prêté allégeance avant son carnage. Ses parents auront beau nous dire que son massacre n’a rien à voir avec l’islam, on conviendra, à tout le moins, qu’il n’est pas étranger à l’islamisme. Du moins on devrait en convenir, parce que certains esprits refusent de faire ce lien et préfèrent parler plus généralement de l’intolérance, dont l’islamisme ne serait qu’une manifestation parmi d’autres.

Nommons l’ennemi

Dénoncer l’intolérance : c’est la manière habituelle de noyer le poisson quand on a seulement à l’esprit le slogan officiel de notre époque : pas d’amalgame ! Ou alors, on s’en prendra plus globalement, comme on l’a entendu depuis hier, à l’homophobie de l’ensemble des religions monothéistes et à l’intolérance dont elles feraient preuve sans cesse – alors soudainement, on peut faire un amalgame et accuser par la bande le christianisme et le judaïsme du massacre d’Orlando. De peur de heurter la sensibilité des uns et des autres, on préfère ne pas nommer l’ennemi qui pourtant, nous a déclaré la guerre et n’hésite pas à frapper au cœur des villes du monde occidental. Au nom du refus de la discrimination religieuse, on s’en prend à toutes les religions !

Personne ne sera épargné

Même si les attentats se multiplient dans les villes occidentales, chaque fois, on est horrifié par la barbarie absolue qui se manifeste – comment pourrait-on s’habituer à de tels carnages ? On comprend surtout, sans l’ombre d’un doute, que personne ne sera épargné. L’islamisme peut frapper une salle de rédaction, il peut viser une épicerie casher, une salle de spectacle parisienne, un stade sportif ou une terrasse. Il peut aussi viser la communauté homosexuelle, pour peu qu’il parvienne à l’identifier. Omar Mateen, on le sait, a visé une boîte gay. La place accordée à l’homosexualité dans la société américaine était pour lui un symptôme de sa décadence, de son immoralité et de son éloignement de la vraie foi. Faut-il rappeler que l’État islamique se montre d’une cruauté inimaginable à l’endroit des homosexuels, et veut manifestement les rayer de la surface de la Terre ? C’est une logique d’extermination : tout ce qui ne se plie pas à sa vision du monde doit être détruit. Cette toute puissance que s’accordent les islamistes contre ce qui s’éloigne de leur dogme plaisait manifestement au tueur d’Orlando, qui s’est donné le droit de prendre des dizaines de vies. Inscrivons ce dégoût dans une perspective plus large : ce qui heurtait Omar Mateen, c’était tout simplement une civilisation qui honore et célèbre la liberté de l’individu de mener la vie qu’il souhaite. La liberté de ses compatriotes le rendait fou. Vivre et laisser vivre : Omar Mateen ne l’acceptait tout simplement pas. Dans son esprit, il fallait vivre comme lui ou périr. La communauté homosexuelle a été visée en tant que symbole de la civilisation libérale.

Le procès de l’Occident

Mais encore une fois, on assiste à l’instrumentalisation d’un crime islamiste pour faire le procès de l’Occident, en disant que ce meurtre de masse n’est pas sans lien avec l’homophobie de masse qui régnerait encore dans nos sociétés. Ou alors, comme je le disais plus haut, on en profite pour s’en prendre à l’ensemble des religions, qui seraient coupables par association de l’attentat. Dans les circonstances actuelles, certains en profitent pour attaquer de manière un peu mesquine la frange la plus conservatrice de la société américaine : on nous dit qu’elle est en bien mauvaise position pour dénoncer ce meurtre. On a même pu entendre, ici et là, que le massacre n’est pas lien avec l’ascension de Donald Trump ! Évitons ces associations grotesques. Il y a sans doute aux États-Unis une droite religieuse moralement crispée qui s’obstine à faire de l’homosexualité un problème de civilisation. Mais on fera une petite nuance : aussi détestable soit-elle, cette droite morale inscrit son programme dans les paramètres de la démocratie libérale, proscrit la violence et ne plaide pas pour la persécution des homosexuels. Cela ne devrait pas être considéré comme un détail. Dans la démocratie occidentale contemporaine, même les forces réactionnaires les plus bornées s’inscrivent dans les paramètres de la civilisation libérale. À force de tout mélanger pour se donner bonne conscience et ne pas avoir l’air islamophobe, on en vient à ne plus rien comprendre.

En un mot, on a beau rejeter de toutes ses forces la droite religieuse et son puritanisme insensé, elle n’a, dans les circonstances, rien en commun avec le fanatisme islamiste : on ne les mettra dans la même catégorie que pour occulter le plus possible le second. Surtout, on ne devrait pas, devant une telle tragédie, moquer le réflexe national des Américains de gauche ou de droite qui pleurent tout simplement l’assassinat de leurs compatriotes. C’est normalement l’effet d’une telle agression : elle fait tomber pour quelques heures ou quelques jours les divisions d’un peuple pour lui permettre de se rassembler autour de l’amour du pays. Dans les prochains jours, les Démocrates et les Républicains, les progressistes et les conservateurs, la gauche libérale et la droite religieuse, les hétérosexuels et les homosexuels, les partisans du mariage homosexuel comme ses opposants, communieront dans une même ferveur patriotique et une même répulsion devant cet assassinat de masse : tous dénonceront sans réserve cette agression contre leur pays et leur civilisation. Tous seront d’abord et avant tout Américains. On ne devrait interdire à personne de pleurer les morts pour cause de désaccord idéologique. Pour les Américains, l’heure n’est pas à la mesquinerie mais à la solidarité.

Un rapport morbide aux armes

Évidemment, cette tuerie nous révèle aussi une pathologie spécifiquement américaine – on pense évidemment à l’accès dément aux armes à feu dans ce pays, où chaque citoyen peut théoriquement se procurer un arsenal de guerre. Sans aucun doute, l’Amérique entretient un rapport morbide aux armes. Elles sont érotisées par de grands pans de sa population, qui fait preuve en la matière d’un fanatisme déshonorant – on souhaitera, sans trop se faire d’illusions, que cet attentat provoque un sursaut et un meilleur encadrement des armes. En fait, c’est le génie pervers de l’islamisme excite les pathologies propres à chaque société pour les pousser à la décomposition et à la guerre civile. C’est même la stratégie qu’il privilégie systématiquement en cherchant à fanatiser les déclassés ou les esprits troublés pour les enrôler en offrant à leurs pulsions malades un débouché militant. Chose certaine, l’État islamique vient encore une fois de confirmer qu’il sait faire naître des vocations terroristes. Mais un attentat comme celui-là, quoi qu’on en dise, n’est pas seulement imaginable aux États-Unis. Les terroristes du Bataclan avaient trouvé les armes qu’ils voulaient dans un pays qui officiellement, les proscrits.

On en revient à Orlando. L’EI s’est offert un autre charnier en Occident. Ses victimes ont été ciblées à la fois en tant qu’Occidentaux et en tant qu’homosexuels. Ils ont été condamnés à mort à cause de leur appartenance à une civilisation qui rendait possible la libre expression de leur sexualité et plus fondamentalement, qui permet aux hommes et aux femmes de vivre en paix dans une coexistence paisible et revendiquée. En d’autres mots, nos libertés ne sont pas flottantes, elles s’inscrivent dans une civilisation qui leur permet de se déployer : on devrait assumer, aujourd’hui, une forme de patriotisme de civilisation. Ce qui est effrayant devant un tel attentat, c’est qu’on sait qu’il y en aura d’autres, plusieurs autres. La guerre déclarée par l’islamisme à l’Occident cessera probablement un jour, mais certainement pas demain, ni après-demain. Nous sommes, comme on dit souvent, entrés dans une époque tragique qui bouleverse nos certitudes et nous oblige à penser à nouveaux frais la défense de nos libertés.

Retrouvez la version initiale de cet article sur le site du Journal de Montréal.

Lard et la manière

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gastronomie perico legasse
Sipa. SIPA_00759303_000004.
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P’tit Larousse et P’tit Robert font la part belle, cette année, aux mots de la cuisine : déplorable effet de mode, écho d’émissions culinaires typiques d’une époque où le téléspectateur moyen s’extasie devant des plats dont il ne peut plus se payer les matières premières — Barthes expliquait déjà cela à l’époque des fiches de cuisine de Elle.

Lexique du gastronome

Mais en dehors du vocabulaire professionnel de la cuisine, il y a bien un vocabulaire spécifique de la gastronomie, ou plutôt un usage gastronomique du vocabulaire.

Ecoutez plutôt : « Festoyer, le terme n’est pas usurpé quand le mets sort des cuisines et que l’œil des convives vibre de gourmandise. Pareille farandole de délices, posées comme des offrandes dans leurs plats de cuivre et d’argent, ne peut qu’émouvoir ceux dont la joie de vivre est rivée aux papilles. Parmi les spécialités qui font la gloire de l’auberge, cosignées père et fils, le pied de porc truffé et sa crème de pommes de terre, canaille en diable et succulent de finesse, ou le foie gras de bonne maman (façon Irma ou Paulette) rôti au four et servi entier dans son caquelon, pour deux personnes, terrifiant d’opulence, onctueux de profondeur, simplement royal, ou la pomme de terre charlotte en habit noir de truffes, entièrement endeuillée, majestueuse de puissance et d’arômes. »[1. Perico Legasse, « Quercy, cocagne et gourmandise », dans Marianne n°1000, 10-16 juin 2016. Le menu est celui de l’Auberge du pont de l’Ouysse, à Lacave, dans le Lot — et gastronomiquement, le Lot fait partie de ces régions, comme bien des régions de France, qui sont superlativement françaises. Tant il est vrai qu’il ne nous suffit pas d’être français : encore faut-il l’être avec panache. Ah, d’Artagnan, Cyrano, toute notre famille ! Et l’on s’étonne que les Français aient rejet un traité signé à Maastricht, où mourut le capitaine des mousquetaires héros de Dumas !]

Robin des bois, mon modèle culinaire

Je lis ces lignes dans un TGV qui me ramène de Paris, coincé contre la vitre par un Anglais considérable, gonflé de bière, qui somnole avant de débarquer à Marseille pour tonitruer en chœur face à l’armada russe, pour un Angleterre-Russie de gros buveurs : il est significatif, quand on y pense, que le même mot, « hooligans », désigne en Russie ou en Angleterre ces jeunes hors système qui ont fait de l’alcool et de la castagne les deux mamelles de leur existence. Le diable rouge brique de Liverpool (à ce que j’ai déduit de ses propos avant que l’assoupissement ne le gagne) s’était auparavant gavé de chips grasses, de biscuits au chocolat anglais (9% de cacao) et à l’huile de palme et de bonbons multicolores qui fondent dans la bouche et pas dans la main. Le tout accompagnait un hamburger spongieux, typique de ces nourritures pré-mâchées, pré-digérées, pré-dégueulées, qu’affectionnent ces nourrissons perpétuels drogués aux nourritures molles.

Oui, je lis ces lignes énamourées du meilleur critique gastronomique français — le meilleur parce qu’il mange aussi les mots de la table, les déguste avec lenteur et gourmandise, les fait claquer contre son palais et le nôtre, tant il est vrai qu’il est des proses qui se dégustent. Je les lis à voix basse, de façon à ne pas réveiller mon encombrant voisin — à voix basse parce que la phonétique est elle-même gourmandise, et je laisse les mots courir sur ma langue comme des caramels salés.
Rendez-vous compte, en quelques lignes… Dans le « festoyer » initial, je revois le festin où s’invite Robin des Bois/Errol Flynn, mon premier modèle enfantin d’opulence culinaire (et de provocation). Dans ces « délices posées », j’entends l’écho du précepte de Vaugelas, qui désireux de mettre un peu plus d’ordre dans la langue, décida un beau jour qu’amour, délice et orgue seraient masculins au singulier, et féminins au pluriel. Arbitrairement — le français suit souvent la règle de sa fantaisie sans logique. Sans compter le jeu subtil des allitérations, « convives / vibre / vivre / rivée », « festoyer / farandole / offrandes » (« f » et « v » toutes deux fricatives, un joli mot qui sonne comme fricassée), « pied de porc / pommes de terre / opulence / profondeur » ; et des assonances, « gourmandise / farandole / offrandes / argent », « canaille / diable ». Sans oublier un alexandrin majestueux qui clôt la seconde phrase, « ceux dont la joie de vivre est rivée aux papilles. »

Un TGV à Châteauneuf-du-Pape

Comment boucler pareille tirade sinon sur le mot « arôme », qui commence sur un exclamatif (« Ah ! »), roule le « r » comme s’il cherchait à le garder sur la langue, à en éprouver la longueur en bouche, et se fond en jouissance, par la grâce du « e » muet qui prolonge la sensation au-delà du silence infligé par le point.
(Je gardais pour la bonne bouche cet « entièrement endeuillée » qui agite dans la mémoire des papilles ces poulardes demi-deuil des jours de fête et de fin d’émoi — parce que la poularde invinciblement me ramène aux robes demi-deuil des coquettes qui signalaient ainsi qu’elles revenaient sur le marché de la séduction, et appelaient des mains sur leurs bas, comme dit Nougaro).

Je lis ces délices journalistiques alors que nous sommes en plein Ramadan, et qu’un fanatisme absurde prive quelques millions de nos concitoyens non seulement de pieds de porc truffés, mais de foie gras (qui a jamais entendu parler d’une oie ou d’un canard hallal ?), et même de l’inévitable conclusion d’agapes si savantes — l’aimable charité d’un baiser.

Je sens bien ce qu’il y a de stigmatisant dans mon discours. Et combien je vais passer pour un quasi raciste rejetant dans les méandres de la non-civilisation nos voisins musulmans qui… que… dont…

Ce n’est pas ma faute. J’habite un terroir prodigieux, une terre remodelée par l’homme depuis des siècles pour en faire un paysage, dont chaque parcelle évoque d’incalculables richesses gastronomiques. Mon TGV parti de Paris arrive enfin en Provence, nous sommes passés dans le couloir rhodanien du Gigondas et du Châteauneuf-du-Pape, les garrigues respirent la fleur de thym et le gigot de sept heures, bientôt Marseille et ce soir, Chez Paul, aux Goudes, le poisson frais pêché, ou chez Fonfon, au Vallon des Auffes, la bouillabaisse de grande tradition…

Est-ce pétainiste de bien manger ?

Natacha Polony racontait un jour comment un chroniqueur télé de pâle intelligence, héraut du Camp du Bien, avait reproché à Perico d’exalter les produits de l’agriculture raisonnée à la française — avec, disait-il, des accents patriotes qui évoquaient le slogan de Pétain et Emmanuel Berl , « La terre ne ment pas ». Insupportable bêtise de ceux qui croient que préférer un vrai camembert au lait cru à un objet plâtreux pasteurisé par une multinationale abjecte est une prise de position fascistoïde ! À l’en croire, il faudrait s’abonner aux hamburgers des fast-foods, avaler les soft drinks que nous vante la télé à chaque half-time de soccer, et ne plus faire l’amour que par quickies. Et refuser la France et la douceur de vivre, « douceur angevine » dit Du Bellay, « douceur des soirs sur la Dordogne », chante Rostand. Nous revoilà dans le Lot, ou pas loin.

J’ai fait il y a deux ans un cours de « culture générale », cet aimable fourre-tout où l’on peut parler de ces jolis riens qui sont tout, sur les écrivains gastronomes. Et il y en a légion, de Rabelais à Proust en passant par Balzac, Flaubert, Zola ou Maupassant. Ah, les huîtres d’Ostende comme des bonbons salés — c’est dans Bel-Ami ; ah, les soles normandes — c’est forcément dans Bovary.
Pour ne pas parler de Dumas — « Porthos achevait un nougat capable de coller l’une à l’autre les deux mâchoires d’un crocodile », c’est dans Bragelonne, chapitre CLIII, j’y pensais en passant Montélimar.

Slow food italien

Les mots se mâchent, ils se dégustent lentement. Depuis que l’enseignement, limité aux compétences (un mot qui commence mal et qui finit de même) est sommé de maintenir l’expression au stade oral narcissique, les adolescents parlent plus vite, tant ils sont persuadés que les mots, c’est le sens, et rien d’autre. Ils sacrifient la musique, l’intention, le sous-entendu, toute cette peau des mots qui est ce qu’ils ont aussi de plus profond. Ils en restent au bruit de surface, déglutissent leur pauvre vocabulaire comme ils avalent leurs McDo indigents, et le prennent de haut quand on leur dit de ralentir. Je n’ose imaginer ce que sont leurs étreintes de perpétuels pressés.

Les Italiens, qui partagent avec les Français l’horreur des peuplades barbares du Nord industrieux, ont inventé le slow food — et l’on sent bien ici qu’utiliser l’anglais à rebours de l’expression usuelle est une sorte d’offense calculée, de gifle lente. Prendre le temps de boire, de manger, d’aimer et de vivre ! Prendre le temps de parler et d’écrire — en français. Pas de pérorer sur telle ou telle chaîne (un mot qui fait froid dans le dos, quand on y pense), mais d’affiner ses mots comme on affine un fromage, et de les offrir à la dégustation des amis. Et tant pis s’il n’y a plus qu’à Thélème que l’on parle français — nous referons Thélème, quelque part dans le Lot, ou ailleurs, il reste des thébaïdes, et nous pêcherons nous-mêmes les écrevisses que nous fricasserons.

Comment je n’ai pas couché

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harcelement sexuel journaliste
Image : Edouard-Henri Avril (wikipedia).
harcelement sexuel journaliste
Image : Edouard-Henri Avril (wikipedia).

En 1987, j’étais journaliste au Canard enchaîné, j’avais 37 ans et j’en faisais 25. Un jour de printemps, mon rédacteur en chef, Claude Angeli, m’a demandé de prendre rendez-vous avec X, ex-ministre, redevenue députée-maire. Elle avait, croyait-il, des choses à dire sur son adversaire local qui s’affairait à lancer un parc d’attractions, auquel si mes souvenirs sont bons elle ne croyait pas.

J’ai vu X dans son bureau de l’Assemblée nationale. Une femme qui a du chien, à la télé comme en vrai. Nous avons parlé très courtoisement d’affaires locales sans intérêt, et je suis rentré en me demandant avec quoi j’allais bien pouvoir faire un papier.

Dans l’après-midi du même jour, la secrétaire d’X me rappelle. « Mme X a oublié de vous dire certaines choses sur le projet de parc d’attractions. Elle est obligée de rentrer dans sa commune, mais vous pourrez la rencontrer à son retour, à son domicile parisien, dimanche vers 12 heures. »[access capability= »lire_inedits »] Un peu surpris, j’ai dit oui, noté l’adresse dans le XVIe arrondissement, et j’ai raccroché.

Le dimanche arrive. En pestant, je mets une chemise, une cravate, un veston et je me garde d’oublier mon calepin et mon stylo. Après un long trajet en métro, je sonne à une magnifique double porte en chêne d’un appartement très classe d’un bel immeuble bourgeois du XVIe. X ouvre la porte elle-même. À ma grande surprise, elle est en robe de chambre. Elle a toujours du chien et il me semble qu’elle tient une cigarette à la main. Mais ma mémoire me trahit peut-être sur ce détail. Je suis surpris de sa tenue, mais le vêtement est décent et ne trahit pas le plus petit morceau de chair. Je ne montre rien de ma surprise. Pas d’équivoque, surtout. Nous nous asseyons dans le salon, elle est souriante, détendue, mais aussi un peu distante. À moins que la distance, ce ne soit la mienne. Je ne crois pas qu’elle m’ait proposé un café. Je me sens en fait comme un domestique que sa patronne a convoqué.

Je sors mon calepin. Je pose une ou deux questions, auxquelles elle répond évasivement. Je ne comprends pas ce que je fais là. Je me sens dépité. Au bout de dix minutes, je décide que je me suis dérangé pour rien. Je me lève pour partir. Elle me raccompagne, la porte se referme.

J’ai l’esprit de l’escalier

Dans la rue, je réalise que je viens de dire non à un plan cul qui ne m’a pas été proposé comme tel. J’en suis abasourdi. Et surtout un peu humilié. Pas que X ait voulu me sauter, mais qu’elle m’ait fait convoquer par sa secrétaire. C’est humiliant. Si elle m’avait téléphoné elle-même, si elle avait essayé de créer un lien un peu amical, voire complice, j’aurais sans doute laissé mon imagination folâtrer. Mais rien ne m’avait préparé à un rôle d’objet sexuel. Je n’en ai pas l’habitude. Certes, la robe de chambre était là pour me donner une indication, mais l’idiot un peu coincé que j’étais n’a pas su, ou pas voulu, décrypter.

X ne m’a pas sauté dessus, ne m’a pas mis la main aux fesses, mais elle m’a convoqué comme on convoque une secrétaire sous prétexte de lui dicter une lettre, alors qu’en réalité on a d’autres objectifs pour elle. J’en suis encore vexé.

Le temps a passé, mais à l’heure où les femmes politiques disent se rebeller contre le sexe obligatoire et le droit de cuissage, cette histoire me revient. Femme ou homme, on entre en politique pour les deux mêmes objectifs : le sexe et l’argent. Le chef, depuis les cavernes, est celui qui domine les plus jolies femmes et s’accapare les meilleurs morceaux du gibier, laissant les moches et les abats aux sous-fifres.

Les femmes se conduisent en politique de la même manière que les hommes. Elles veulent le pouvoir sur les hommes beaux et l’argent. Si elles ont été victimes sexuelles à leur entrée en politique, elles l’ont accepté en toute connaissance de cause : le prix à payer en quelque sorte. Si elles se positionnent en victimes sexuelles aujourd’hui, ce n’est pas pour défendre l’intérêt général, mais parce que c’est le meilleur moyen, POUR ELLES, de se tailler une place au plus près du podium, voire sur le podium lui-même.

Ne nous laissons pas berner, la pétition androphobe des femelles de l’Assemblée Nationale n’a rien d’une révolte des justes ; plutôt une magouille de politiciennes qui utilisent la victimisation sexuelle comme un bon positionnement dans les courses à la primaire, les courses à la nomination, ou à je ne sais quoi d’autre qui ne concerne qu’elles.

Le cul en politique, ça ne sert pas qu’a s’asseoir, ça sert aussi à complaire au pouvoir, à conquérir le pouvoir, à assoir son pouvoir, à démontrer son pouvoir. Le pouvoir ca n’a pas de sexe. Et chaque sexe en use de la même manière.[/access]

Erdogan: le rendez-vous manqué d’Izonogoud avec Ali

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erdogan mohamed ali
Erdogan aux funérailles de Mohamed Ali. Sipa. Numéro de reportage : AP21907680_000001.
erdogan mohamed ali
Erdogan aux funérailles de Mohamed Ali. Sipa. Numéro de reportage : AP21907680_000001.

Les obsèques de Mohamed Ali auront été l’occasion de rendre hommage à ce boxeur génial et personnage quasi-historique, mais aussi de révéler au monde la véritable identité du président turc, Recep Tayyip Erdogan. Ce dernier s’était invité aux funérailles de celui qu’il devait percevoir comme un dynamiteur de l’empire impérialiste-mécréant américain.

Un show évité

Dans l’un de ses accès de mégalomanie provocatrice et arrogante, il voulait, sur la terre américaine, faire un show de prédicateur appelé à commander les croyants, les vrais. Il ne s’est jamais agi pour Erdogan de s’incliner sincèrement sur la dépouille d’un homme qu’il aurait respecté. Erdogan ne respecte pas grand-monde, c’est un euphémisme. Et la seule chose qui peut véritablement parler à celui-ci dans la personnalité et le parcours inclassable, génial, et parfois poétique, d’Ali, est sa déclaration cultissime : « Je suis le plus grand, j’ai choqué le monde », après sa victoire contre Sonny Liston le 25 février 1964. Erdogan aussi est persuadé d’être le plus grand, et s’applique à choquer le monde. La comparaison, et la complicité, entre les deux hommes, s’arrête là.

Les actes que Recep Tayyip Erdogan voulait accomplir, offrir un morceau de la Kiswa (étoffe noire brodée de versets coraniques recouvrant la Kaaba de La Mecque) et le poser sur le cercueil de Mohamed Ali, prendre la parole et lire des versets du Coran à la cérémonie, relevaient du pouvoir symbolique attribué du Calife d’une nouvelle Sublime porte qu’il rêve de ressusciter. En étant moins charitable, on pourrait y voir un petit vizir mauvais comme un roquet qui voudrait être calife à la place du calife…

Peur de croiser Gülen

Mais puisqu’on lui a refusé la possibilité d’accomplir ces actes symboliques, le service de sécurité du président turc, aussi arrogant que lui, s’accroche avec les hommes du Secret Service américain chargés d’assurer la sécurité des personnalités, et le vrai visage d’Erdogan apparaît soudain, au détour de sa bouderie capricieuse et méchante qui le fait décider de reprendre l’avion et rentrer chez lui « puisque c’est comme ça… » : c’est celui d’Iznogoud, le personnage de bande dessinée inventé par Goscinny et Tabary, que ceux qui sont nés avant Internet connaissent tous, le petit vizir aussi vicieux que teigneux qui passe son temps à ourdir des complots pour devenir Calife à la place du Calife… et à piquer des crises de nerfs à chaque fois qu’il échoue.

Iznogoud aura donc raté sa rencontre posthume avec Mohamed Ali. Tant mieux pour la mémoire de ce dernier, qui était un hâbleur, un bluffeur, un poète, un comédien et un boxeur génial. Il se dit aussi que la présence aux obsèques de Fethullah Gülen, le chef de la confrérie clandestine éponyme d’inspiration soufie, autrefois alliée et maintenant ennemie jurée d’Erdogan, annoncé parmi les invités, aurait participé de la décision du président turc de prendre la sortie. Gülen n’est finalement pas venu, avançant des raisons de santé. Mais quand même : Iznogoud aurait-il eu peur du face à face avec le calife de l’ombre ?

Erdogan: Nouveau père de la Turquie ?

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«Nous volons vers l’utérus artificiel»

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Bébé miniature réalisé par Camille Allen - 2007 (Photo: SIPA_rex40116328_000002)
Sculpture miniature réalisée par Camille Allen - 2007 (Photo: SIPA_rex40116328_000002)

Vadim Rubinstein : Le 30 mai dernier, la justice française a autorisé le transfert des gamètes d’un homme décédé vers l’Espagne à la demande de sa veuve en vue d’une insémination post-mortem. Cette pratique est interdite en France, mais autorisée de l’autre côté des Pyrénées. Bien que cette forme de procréation reste encore marginale, le retentissement médiatique de cette affaire pourrait inciter d’autres femmes à faire de même. Quelles seraient les conséquences d’une éventuelle démocratisation de cette pratique pour nos sociétés ? Dans votre dernier livre, Frankenstein aujourd’hui : égarements et délires de la science moderne (Ed. Belin), vous évoquez un cas similaire en France dans les années 1980 ?

Monette Vacquin : Il y en a eu plusieurs en réalité, ce n’est pas si marginal que cela. Rien ne semble pouvoir faire seuil. Les limites sont toutes franchies les unes après les autres, généralement au nom d’un discours bon enfant, symptomatique de notre époque, sur l’amour, lequel justifierait tout. Sauf que l’amour est une relation vécue qui donne un sens à la vie, ce n’est pas une loi. Il est évident qu’une telle autorisation pourra engendrer d’autres demandes, j’en ai été témoin cliniquement. Je peux vous parler de femmes l’ayant fait : leur entourage a trouvé que c’était une idée formidable et que, dans des couples fertiles, des hommes ont fait congeler leur sperme de telle sorte que cela puisse être possible si une mort prématurée survenait.

En l’occurrence, le mari décédé était atteint d’un cancer — dont le traitement chimiothérapique peut rendre stérile — et c’est pour cette raison qu’il a congelé ses gamètes, et le couple s’était déjà accordé en vue d’une insémination post-mortem…

C’est un seuil particulièrement important qui a été franchi : la distinction entre la vie et la mort. Si la question des limites avait été abordée, cette loi aurait pu fonctionner. Qu’est-il en train de se passer ? Que signifie l’externalisation de l’embryon humain, la désexualisation de l’origine, l’ouverture d’espaces de pouvoirs qui n’ont aucun équivalent dans l’histoire de l’humanité ? Aucune génération avant la nôtre n’a eu le pouvoir de stocker sa descendance, de la congeler ou d’en modifier les caractères. Cette pratique créerait des orphelins de pères. Simplement, comme le débat se déroule dans une sorte de mélo compassionnel, on vous répond : « Des orphelins il y en a, on peut être orphelin et très bien vivre. », etc. Sauf que, naturellement, la question de la responsabilité n’est pas la même quand l’histoire fabrique un orphelin et quand on fabrique sciemment un orphelin. Cette question n’est jamais soulevée par les procréateurs en chef. Ils n’arrêtent pas de fabriquer des situations inédites en matière de filiation et les législateurs sont mis devant le fait accompli.

Les enfants nés de telles pratiques seraient-ils forcément psychologiquement traumatisés ?

Du point de vue psychique, un enfant pourrait penser qu’il est né d’un père réellement tout-puissant, car il est capable d’engendrer après sa mort. Ou bien d’une mère extrêmement puissante puisqu’elle aura aussi manipulé les lois, d’une certaine manière.  En général, si vous demandez aux enfants si c’est un problème ou pas, ils font ce que tous les enfants de la Terre ont fait, c’est-à-dire qu’ils protègent leurs parents : « Non ce n’est pas un problème, on est aimé, on va bien, etc. » Mais les conséquences anthropologiques sont immenses. Le franchissement des limites qui étaient reconnues par tous — la vie et la mort, les hommes et les femmes… —, le mouvement de dédifférenciation qui habite notre époque au nom d’une idéologie du « j’ai droit à tout », masquent la question principale, à laquelle j’ai consacré trente ans de travaux : qu’est-ce qu’il se passe ? Nous volons vers l’utérus artificiel, il y a une volonté de faire muter l’homme pointe avec le transhumanisme. Face à ça, peut-on s’en tenir à des représentations candides ? Peut-on tenter de penser autrement sans se faire traiter d’odieux réactionnaire ?

Ou d’égoïste, insensible à l’infertilité de certaines personnes souhaitant des enfants…

L’infertilité n’est pas le problème principal de l’humanité, c’est la surpopulation. Si l’humanité désexualise l’origine, l’affaire est d’une autre ampleur que le contournement des stérilités. Naturellement, les études qui sont faites sur le modèle de l’expertise médicale montrent que les enfants vont bien, ils aiment papa et maman quand ils les ont, s’adaptent bien au milieu scolaire… Ces études n’ont absolument aucune validité psychanalytique car la psychanalyse enseigne que c’est dans l’inconscient que cela se passe. L’adaptation scolaire ou le reste n’en dit rigoureusement rien, cela peut arriver au moment où un enfant va devenir père ou mère qu’il sera renvoyé à la manière dont il a été conçu.

En début d’année, vous participiez à l’Assemblée nationale aux Assises pour l’Abolition Internationale de la Maternité de substitution. Peut-on vraiment lutter contre ce « marché » international, en l’occurrence celui de la maternité ?

Je ne suis pas sûre que des possibilités courageuses d’interdiction soient possibles et tenables. Ce n’est pas une raison pour ne pas dénoncer le fait que la parenté devienne un marché ou une industrie.

Pour espérer endiguer cette pratique, il faudrait une législation internationale, ce qui est impossible. Et Internet rend la chose encore plus compliquée à contrôler.

C’est vrai. Mais si des pays expriment un refus, c’est quand même structurant pour les autres, et pour la pensée de manière générale : un enfant n’est pas un objet qui s’achète et se vend. Ici aussi, les conséquences politiques ou anthropologiques sont énormes : la perte de la différenciation, notamment dans le discours juridique, entre chose et personne. C’est ce qui fonde le droit. Et l’indisponibilité du corps humain — il n’est pas achetable, ne peut pas faire l’objet d’un contrat… — est balayée. Cela passe aussi par des effets langagiers : « mère porteuse », ça ne veut rien dire ; « grossesse pour autrui » laisse entendre « altruisme », « don », « générosité », c’est de la guimauve insupportable. Si l’on appelait les choses par leur nom, c’est-à-dire « contrat de location d’utérus », c’est un peu moins mièvre et plus proche de la vérité. Alain Finkielkraut avait écrit il y a des années que « pourquoi pas » était « le slogan même du nihilisme. »

Il y avait une volonté non-verbalisée chez les organisateurs de ces Assises de prouver que l’on peut être de gauche et s’opposer à une pratique comme celle de la GPA. Comment expliquez-vous qu’une telle position n’apparaisse pas immédiatement évidente ?

Votre question me fait un plaisir fou. Je suis issue des idéaux de gauche, j’ai donc vu avec épouvante la gauche s’identifier au progressisme dans un état de confusion incroyable. Je vais vous dire d’où vient cette confusion : « Si c’est la science, c’est bon et tous les autres sont obscurantistes », « Il ne faut jamais être d’accord avec l’Eglise catholique car c’est obscurantiste et régressif », tels sont les motifs invisibles. Les idéaux historiques de la gauche, ceux de la fraternité universelle, d’un monde régulé par la justice, ne tiennent pas le coup devant le désir d’enfants. Comment résister à un bébé de 3,2 kgs qui réclame son biberon ? La gauche est en fait très « embarrassée » par la question de la filiation, si concrète qu’elle bouscule la toute-puissance de la pensée.

J’étais trotskyste durant ma jeunesse, on militait chez moi, on apportait les journaux. Puis arrive mon premier enfant, une fille. Je m’attends à un comportement normal de mes amis, de l’attention, des compliments… Mais pas du tout, je les ai tous perdus. Parce qu’enfanter, c’était bourgeois. Les gens de gauche adorent la famille à condition qu’elle soit totalement transgressive par rapport au modèle un homme-une femme-un enfant, vécue comme insupportablement normative, et cela perdure alors que jamais le droit de la famille n’a été aussi peu contraignant.

Durant la polémique sur le mariage pour tous, on entendait beaucoup la droite dénoncer la GPA tandis que la gauche se taisait, quand elle ne se faisait pas carrément l’avocat de cette pratique…

J’étais personnellement contre. J’ai publié à l’époque avec Jean-Pierre Winter un article dans Le Débat, intitulé « Pour en finir avec père et mère », en essayant de déplacer les questions concernant les homosexuels, qui peuvent évidemment s’aimer et élever des enfants, ce qu’ils ont toujours fait dans l’histoire, à celle de la destruction des signifiants « père » et « mère ».

Autre tendance cette fois mais qui devient de plus en plus populaire, notamment aux Etats-Unis : l’encapsulation du placenta. Une Américaine a récemment saisi la justice dans le but de récupérer son placenta, pour ensuite pouvoir le consommer en gélules. L’un des bienfaits supposés de ces dernières serait de combattre la dépression post-partum chez la mère. Pensez-vous que cette méthode soit réellement efficace ou bien qu’elle n’ait qu’un simple effet placebo ? Bien que la placentophagie soit très répandue chez de nombreux mammifères, comment expliquer le fait que ces femmes se détournent des thérapies classiques pour se fier à une pratique dont l’efficacité n’a pas été réellement prouvée par la communauté scientifique ?

Parce que nous ne sommes plus dans la rationalité. Ces femmes sont emportées par le mouvement général dont je vous parlais. Le placenta c’est la nourriture du bébé et non la leur. C’est un mouvement archaïque inimaginable, c’est autophage. Cela ressemble à tout le reste : de l’archaïsme psychique associé à de la sophistication scientifique. C’est surtout caractéristique de notre monde utilitaire, où rien ne doit être perdu.

Cette tendance vient également d’un effet de mode aux Etats-Unis, où elle a été popularisée par des célébrités, qui ont par la suite incité d’autres femmes à faire de même…

Quand j’ai connu Jacques Testart (le préfacier du livre, Ndlr) au début des années 1980, il m’avait dit : « Tu verras, la fécondation in-vitro, les mères et belles-mères adorent ça. » Autrement dit, faire un enfant de la science, évincer le mari, le faire entre soi… Cela suivait aussi un effet de mode car cela entrait en résonance avec l’inconscient archaïque. Alors quel monde cela construit pour les générations qui nous suivent ? Un droit de la filiation qui n’existe plus, une défaite de la pensée.

Dans votre livre, vous évoquez l’idée d’une science devenue folle. Mais, sans rentrer dans le débat sur « qui de la poule ou de l’œuf », les sujets évoqués précédemment ne montrent-ils pas que c’est l’Homme qui cherche à repousser toujours plus les limites ? La science n’est-elle pas simplement un outil permettant d’assouvir cette recherche perpétuelle de dépassement ?

Bien sûr, les scientifiques ne sont que les acteurs d’un mouvement qui les dépasse. Mais je ne pense pas les choses seulement en matière de volonté de dépassement. Tout cela se développe sur fond d’effondrement des discours philosophiques ou religieux, qui racontaient à l’Homme son histoire, qui lui disaient qui il est. Il est important de remarquer que ce dont la science s’est emparée — la naissance, la mort, la transmission avec le génome qui est censé nous dire qui nous sommes — ce sont les grands moments de l’expérience humaine, qui étaient autrefois dévolus à des discours et représentations qui n’ont plus cours. Jusqu’à fabriquer ce retournement incroyable : des embryons congelés au début de la vie et des cadavres chauds à la fin, maintenus tels à des fins de prélèvement d’organes.

Frankenstein aujourd’hui : égarements et délires de la science moderne (Ed. Belin, 2016)

La responsabilité : la condition de notre humanité (Ed. Autrement)

Frankenstein aujourd'hui: Égarements de la science moderne

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Responsabilité

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Al-Qaïda revient

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al qaida syrie nosra daech
Le Front Al-Nosra s'empare d'un jeune chiite (Alep, Syrie). Sipa. Numéro de reportage : AP21902351_000002 .
al qaida syrie nosra daech
Le Front Al-Nosra s'empare d'un jeune chiite (Alep, Syrie). Sipa. Numéro de reportage : AP21902351_000002 .

Quand Daech a débuté sa fulgurante chevauchée à travers l’Irak et la Syrie à l’été 2014, Al-Qaïda était pris de vitesse. La proclamation du califat du haut de la mosquée de Mossoul par Abou Bakr Al Bagdadi avait relégué son chef, le vieil Ayman Al-Zawahiri, au rang de retraité du djihad.

L’État islamique inachevé

Deux ans plus tard, l’étoile de Daech pâlit à son tour. Un discours ne suffit pas à faire un État. Menacée sur tous les fronts autour de ses derniers bastions de Raqqa, Fallouja, Mossoul ou Der-Ez-Zor et privée de ses ressources, la brève tentative de restauration califale a fait long feu. L’Etat islamique n’a jamais eu la consistance gouvernementale escomptée. Ivre de ses premières conquêtes et incapable de formaliser des alliances, Daech s’est rêvé trop vite en Empire de l’islam avant même de former un Etat islamique. Et il s’est épuisé.

Dès lors, Daech multiplie les attentats de grande ampleur pour terroriser et impressionner ses adversaires. Mais surtout pour faire diversion et prouver que son pouvoir de nuisance est intact. L’attaque d’hier contre une discothèque gay de Floride a fortement choqué l’Amérique. «L’homophobie tue!», entendait-on en 2013. Mais l’«homophobe» se contentait alors de porter le sweat rose de la Manif pour tous…

Al-Nosra relativement épargné par la coalition

Cela dit, la détermination des ennemis les plus prudents de Daech comme Barack Obama devrait se trouver renforcer. Les terroristes du califat auto-proclamé sont terrorisés par la traque de la coalition. Au point qu’on ignore si un commandement centralise toujours ces jeunes daechiens. Al-Bagdadi reste invisible et son leadership a quelque chose de virtuel. La bataille de la communication serait par conséquent en voie d’être perdue par ses troupes.

Le repli intérieur de Daech pourrait profiter à son vieil ennemi, Al-Qaïda, dont il est issu. Tout d’abord parce que le Front Al-Nosra (Al-Qaïda en Syrie) est globalement épargné par la coalition occidentale anti-Daech. Al-Nosra profite de ses très bonnes relations avec « l’opposition modérée », toujours soutenue par nos alliés turco-saoudiens, pour se bâtir un fief à Idlib. La coalition se focalise sur Daech en Mésopotamie.

Al-Qaïda pourrait aussi bénéficier du repli progressif occidental en Afghanistan. Al-Zawahiri vient de rendre publique son allégeance au nouveau chef des talibans. Il n’est pas impossible qu’Al-Qaïda reconstitue à terme son ancien sanctuaire afghan. Sa franchise yéménite (AQPA) profite également du chaos provoqué par la guerre que les pétromonarchies du Golfe mènent contre les chiites du sud de la péninsule arabique.

Attentats spectaculaires

Pendant ce temps, Al-Qaïda au Maghreb islamique se réarticule dans le Sahel. Al-Mourabitoune, groupe du chef djihadiste algérien Mokhtar Belmokhtar et succursale d’AQMI, a frappé au début du mois à Gao. Bref, Al-Qaïda semble reconstituer ses forces quand Daech essuie des revers très importants et doit se contenter d’attentats spectaculaires à Damas, Bagdad et peut-être Orlando[1. Si l’Etat islamique a revendiqué l’attentat d’hier, l’allégeance du terroriste à l’E.I n’a pas été établie avec certitude.]. Les allégeances et les passages d’un groupe djihadiste à l’autre étant très mouvants, Al-Qaïda pourrait rapidement profiter des déboires de Daech au Levant mais aussi en Libye.

Al-Qaïda a aussi l’avantage d’appliquer depuis toujours sur un schéma de guérilla clandestine, mixte d’attentats à l’international et de maquis djihadistes autonomes dans le monde musulman.

Son expérience dans ce domaine est sans égal et ses hauts dirigeants peuvent se targuer d’expériences plus cosmopolites que l’Etat islamique. Daech avait ambitionné de changer de catégorie et de sortir de l’ombre avec un projet d’Etat islamique au cœur du Moyen-Orient. Mais rapidement stoppé à Kobané, il a dû entamer sa mue vers un système de franchises régionales et de cellules dormantes au sein des sociétés occidentales. Un retour progressif à l’organisation type d’Al-Qaïda mais aussi une douloureuse remise en cause de ses plans. La renonciation inavouée de son projet grandiose réduit le potentiel d’attraction de Daech parmi la jeunesse islamiste d’Europe et d’ailleurs. Laquelle voit sans doute moins de romantisme à effectuer une tuerie qu’une croisade djihadiste en Syrie.

En fin de compte, Al-Bagdadi se voulait Calife Ibrahim et se retrouve finalement simple émir.  Mais on aurait tort de se réjouir. Deux organisations se font concurrence pour frapper les sociétés occidentales. Et le ramadan commence très mal cette année.

« La Féline », version Schrader

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Kinski dans "La Féline" de Paul Schrader (DR)
Nastassja Kinski dans "La Féline" de Paul Schrader (DR)

La difficulté avec ce film, c’est de parvenir à faire abstraction qu’il s’agit d’un remake du chef-d’œuvre de Jacques Tourneur. Paul Schrader a été suffisamment critiqué pour cette raison. Pourtant, il faut bien reconnaître que la comparaison reste quand même logique dans la mesure où le film s’inscrit en pleine vogue des réadaptations de classiques du cinéma fantastique par les studios Universal à la fin des années 70 (L’invasion des profanateurs de Kaufman, Dracula de Badham, The Thing de Carpenter…). Et même si les films sont, au bout du compte, très différents, Schrader ne se prive pas de rendre des hommages directs à l’œuvre de Tourneur : une femme étrange qui s’immisce dans une conversation entre « la féline » et une collègue et, surtout, la fameuse scène de la piscine où le cinéaste reprend certains éléments plastiques de l’original comme les reflets de l’eau au plafond).

Mais pour être le plus juste possible, et c’est pour cette raison qu’il faut le réévaluer, il faut considérer La Féline comme une œuvre de Schrader à part entière. Que ce soit en tant que scénariste (pour Scorsese avant tout) ou cinéaste, il a toujours été obsédé, dans une optique chrétienne, par la Faute, le péché et la rédemption. Si cette dimension était également présente chez Tourneur, la question de l’animalité des désirs et de la sexualité que symbolise la panthère noire s’inscrit pleinement dans les thématiques chères au cinéaste.

Même si le prologue place le film sous le sceau d’un mythe imaginaire avec sa tribu offrant en sacrifice des enfants aux panthères pour qu’elles conservent une âme « humaine » ; Schrader recourt également à une imagerie biblique. Dans une belle scène de balade nocturne, Nastassja Kinski, au sommet de sa gloire et de sa beauté, se déshabille et marche dans une sorte de campagne édénique. Là, elle rencontre le serpent et c’est alors que ses instincts animaux se réveillent et qu’elle chasse un petit lapin. Cette rencontre avec le serpent est d’une limpidité exemplaire : c’est à partir de cet instant que la jeune fille vierge découvre la puissance du désir sexuel et qu’elle se transforme, de fait, en panthère.

Tout l’intérêt du film tient dans cette manière (finalement assez classique) de sonder l’animalité qui se niche au cœur de la nature humaine, surtout lorsqu’il s’agit de sexualité. Pour pouvoir rester « humaine », Irena devrait s’accoupler avec son frère (joué par le toujours très habité Malcom McDowell) mais de cet amour incestueux naîtrait de nouveau crime. En revanche, si elle fait une nouvelle fois l’amour avec l’homme qu’elle aime, elle gardera toujours sa forme « animale » mais avec ce sentiment que quelque chose a pu faire bouger les lignes de cette « animalité » et l’a « affinée » (comme le suggère le superbe face à face final qu’achève la magnifique chanson de Bowie Putting on fire).

Tout en empruntant les chemins du genre fantastique, avec quelques scènes bien sanglantes (un bras arraché, par exemple), Schrader s’en éloigne aussi en instaurant une atmosphère moite et languide en parfaite adéquation avec l’endroit où se déroule l’intrigue (la Nouvelle Orléans).

Si cet attrait pour le « négatif » et les recoins les plus sombres de l’âme humaine séduit, le côté très puritain du cinéaste agace aussi un peu. La dimension « mythique » du film lui permet d’échapper à la lourdeur démonstrative de Hardcore  mais on en retrouve parfois quelques traces. Pour Schrader, le péché originel reste lié à la sexualité et l’érotisme ne peut être envisagé que sous l’angle de la noirceur et d’un certain « dégoût » (la scène de bondage où la femme est littéralement entravée pour que son désir soit dompté).

Mais à cette réserve près, La Féline est un film élégant, qui vieillit plutôt bien, en dépit des nappes synthétiques assez insupportables et très datées de Moroder, et qui sonde avec une certaine acuité l’ambiguïté de la nature et des désirs humains.

La Féline (1982) de Paul Schrader, avec Nastassja Kinski et Malcom McDowell. (Ed. Elephant films). En DVD depuis le 1er juin 2016.

Le roman (dans un trou) noir

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La couverture de "Pottsville 1280 habitants" de Jim Thompson aux Editions Payot et Rivages (DR)
La couverture de "Pottsville 1280 habitants" de Jim Thompson aux Editions Payot et Rivages (DR)

Pottsville 1280 habitants est la nouvelle traduction de 1275 âmes paru en « Série Noire » en 1964 et alors amputé de nombreux passages. Le roman fût également adapté par Bertrand Tavernier en 1981 sous le titre Coup de torchon avec Philippe Noiret et Isabelle Huppert pré-botox, l’histoire alors pas trop mal transposée dans un contexte colonial. C’est le « roman noir » dans toute sa sombre splendeur. Céline n’est pas loin non plus. L’être humain qui est capable du meilleur se laisse le plus souvent aller au pire, ne songeant qu’à son propre intérêt, à son plaisir narcissique.

Nick Corey est le sheriff de Pottsville un trou perdu du Sud des Etats-Unis juste après la première guerre mondiale. Parfois les dilemmes s’y règlent encore par un ou deux lynchages. Le ragot est roi, tout comme les rumeurs, l’on s’y ennuie tellement. Pour demeurer tranquille et en faire le moins possible, Nick Corey se fait passer pour un imbécile heureux, un imbécile débonnaire laissant prospérer les petites et grosses magouilles ce qui lui permet d’enrichir son ordinaire plutôt précaire. Il est régulièrement réélu sans trop de problèmes.

Il supporte les railleries et moqueries diverses, les brutalités même, de certains de ses administrés parmi les moins recommandables puis un jour c’est l’humiliation de trop, et Corey décide de « faire le ménage » dans son bled, à sa façon, finissant par se prendre pour un mélange de Jésus et Judas, sauveur de ses proches, même malgré eux, et leur pire ennemi…

Corey est marié à une harpie le faisant chanter, Myra, lui ayant imposé son « frère » Lennie, un Lennie moins sympathique que celui de Steinbeck, un semi-débile doté cependant d’un appareil reproducteur de bonne taille. Le sheriff trompe lui aussi allègrement sa femme, avec l’épouse d’un fermier violent tout en rêvant de s’enfuir de Pottsville avec son amour d’adolescence. Il commence par faire tomber un notable dans une fosse d’aisance puis passe à la vitesse supérieure en assassinant les deux maquereaux du coin, deux escrocs minables ne le prenant pas au sérieux. Il fait porter le chapeau du crime à un de ses collègues donneurs de leçons d’un trou à peine plus grand. Il piège sa femme, son pseudo-frère et la fermière qu’il a sauvée, celle-ci s’avérant être une maritorne toute aussi pénible que Myra. Nick Corey finit par sombrer dans un abîme maléfique, de mensonges et de cynisme mêlés, tombant à son tour dans la fange…

Il y a quelque temps l’on demandait sur un forum Internet la différence entre un polar, un roman policier et un roman noir. Finalement lire Jim Thompson permet de saisir la différence, ce livre étant une acmé du genre noir, très noir. L’humanité n’y est pas montrée sous son meilleur jour, mais celle-ci le montre-t-il très souvent dans la vie réelle ? Rien n’est moins sûr.

Pottsville 1280 habitants, de Jim Thompson, Ed. Payot et Rivages.

Pottsville, 1280 habitants

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Les particules alimentaires

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Michel Houellebecq à son domicile du XIIIe arrondissement de Paris, 2014 (Photo : Philippe Matsas/OPale/Leemage)
Michel Houellebecq à son domicile du XIIIe arrondissement de Paris, 2014 (Photo : Philippe Matsas/OPale/Leemage)

Et si, ramenée à sa dimension sociologique et politique par une critique à l’instinct grégaire bien affirmé, l’œuvre de Michel Houellebecq pouvait se lire, sinon se déguster, comme un traité de gastronomie et un ouvrage de cuisine ? Tel a été en substance le pari fou – et formidablement réussi – d’un spécialiste de la littérature française tout à fait sérieux, maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille, Jean-Marc Quaranta. En scientifique doublé d’un fin gourmet, Quaranta livre, dans son Houellebecq aux fourneaux, l’analyse sans doute la plus originale à ce jour de la prose houellebecquienne, décortiquant à la fois la portée romanesque de divers menus et leur réelle composition, pour nous inviter à réaliser (sic !) quelques-unes des recettes parmi la soixantaine qu’il recense. Il y aurait au total près de 200 plats mentionnés par celui que Dominique Noguez a qualifié de « Baudelaire des supermarchés » dans les pages de ses romans, autrement dit 34 plats par livre.[access capability= »lire_inedits »]

Pourtant, on avait cru Houellebecq indifférent au contenu de son assiette. À tort ! « Dans cet univers romanesque où tout est décapé à l’acide du regard sociologique […], la cuisine conserve la mémoire que nous fûmes des hommes, après avoir été des bêtes et avant de devenir des consommateurs, des animaux politiques sans cité, des citoyens sans droits ni devoirs – sauf ceux de consommer et de désirer, sans avoir », nous rappelle opportunément Quaranta.

Souvent contraints de la réduire à une pure nécessité biologique, les protagonistes houellebecqiens entretiennent avec la nourriture des rapports complexes, toujours révélateurs de leur état psychologique, de leur position dans la hiérarchie sociale ou, enfin, de leur malaise face à l’évolution de la société dans son ensemble. Qu’il s’agisse d’un comportement pathologique, illustré par le boulimique Bruno dans Les Particules élémentaires, ou d’une représentation idéalisée de la tarte aux pommes, symbole de l’amour conjugal dans Extension du domaine de la lutte, Houellebecq ne laisse rien au hasard. La preuve ? Quand il fait sortir son propre personnage de la dépression, quand il permet à l’écrivain Houellebecq de La Carte et le Territoire de regagner sa maison d’enfance dans le Loiret, il le figure en hôte attentionné, qui accueille son invité avec un pot-au-feu fait maison. En fait, même le plus désenchanté des écrivains contemporains partagerait avec le commun des mortels la foi en la puissance rédemptrice de la bonne chère.[/access]

Houellebecq aux fourneaux, Jean-Marc Quaranta, Ed. Plein Jour, 332 pages.

Houellebecq aux fourneaux

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