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Bac: signe ta pétition d’abord!

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(Photo : SIPA.00639205_000020)

Qui a dit que les jeunes étaient incapables d’engagement ? Voilà une nouvelle qui devrait faire mentir les atrabilaires patentés qui se refusent à jeter sur la jeunesse le regard complaisant et fasciné qu’il est d’usage d’arborer. Derrière leurs écrans, ou à Nuit debout, les jeunes révolutionnent les voies démocratiques – nous dit-on. Par-delà la caricature de la jeunesse mort-née et apathique, se dégage une écume d’éternels rebelles scandalisés, folâtrement amusés par leur propre indignation. Et ils trouvent dans la pétition le moyen de satisfaire leur besoin de revendication.

Gare aux penseurs aigris qui croient que le baccalauréat n’a plus de valeur et qu’on se contente de le donner aux élèves en « phase » terminale : il est difficile, aujourd’hui, au point que pour l’anglais, plusieurs milliers d’entre eux ont demandé le retrait d’un texte jugé trop complexe. Apparemment, les rédacteurs de l’épreuve d’anglais n’ont pas retenu la leçon de l’an dernier. Ces adultes, hélas, n’écoutent donc rien et n’en font qu’à leur tête : ils s’obstinent ! Alors que déjà lors de la session 2015, des élèves avaient réclamé l’annulation de la question M qui comportait le verbe « to cope with », l’Éducation nationale a récidivé. « Où la scène se passe-t-elle ? », ont-ils osé demander. Précisons que le texte comportait l’indication Manhattan et que les élèves devaient donc déduire qu’il était question de New York. Cela valait bien une pétition.

Parfaitement « intraitable » !

La question requérait donc une culture assez large pour savoir que Manhattan est à New York ; et comme l’un des élèves le souligne dans un commentaire, cela demandait « des connaissances que nous ne possédons pas tous, même si cela paraissait évident. » Et puis on sent que le ton des pétitionnaires a pris en grade. Cette année, le texte de la supplique se limite à une phrase laconique : « Suite à la difficulté de la compréhension du texte A nous voulons une modification du barème » sonne comme une exigence pure et simple. On a dépassé le stade des revendications alambiquées de l’an passé, consternant monceau d’arrogance (« Nous demandons à rencontrer la ministre »), voire d’insolence (« Il est inadmissible de proposer des questions incompréhensibles ») et d’immaturité (« Nous demandons des points bonus » !). Percluse de fautes d’orthographe qui avaient beaucoup amusé les observateurs, la pétition de 2015 faisait état d’une question « intraitable » (le terme est impropre, mais passons…) et évoquait des « externalités négatives » sur le reste de la copie.

Quant au sujet de français des élèves de première, il y eut moins de grabuge que l’an dernier. Laurent Gaudé avait essuyé les foudres de certains élèves qui avaient peiné à commenter un extrait de son livre Le Tigre bleu de l’Euphrate, où l’on ne savait plus s’il s’agissait de l’animal ou du fleuve, ou des deux. Devant la virulence de la polémique, Actes sud avait publié un communiqué : « L’auteur joue sur l’homonymie entre le fleuve et l’animal pour enrichir la résonance de son texte. » Cette année, Dieu merci, nous autres L avons été pacifiques, car nous ne sommes pas passés loin de l’émeute : une coquille concernant la date de naissance de Jean Cocteau émaillait l’intitulé du sujet.

L’écrivaine Anatole France…

Quant au sujet des ES et S, il s’agissait d’un groupement d’oraisons funèbres, dont celle d’Anatole France qu’une partie non négligeable a pris pour une femme. Il y eut même des professeur-e-s (comme il convient de l’écrire si l’on préfère éviter le procès en sexisme) pour se féliciter de cette petite erreur, innocente, parce que cela mettait en exergue l’absence des écrivaines dans les sujets ! De « grands écrivains » écrivant pour la mort de « grands écrivains », ont ironisé certains pour signifier que la littérature patrimoniale est, en somme, un royaume de vieilleries, bien rances, bien pompeuses et bien mortes. Être un écrivain mort est aujourd’hui une tare.

Le discours, prononcé à la mort d’Émile Zola, commençait par « Messieurs » et il était question de « mâles louanges ». Voilà qui suffit pour incendier la poudrière féministe et relancer la critique sur la représentation des femmes dans les épreuves. Et là, en plus, vous avez pris des misogynes qui disent « Messieurs » au lieu de « Mesdames, Messieurs » ! On n’a pas idée. Et pourquoi pas demander à nos élèves de plancher aussi sur A mademoiselle, le poème de cet obscur machiste – qu’il faut être assurément pour employer un pareil mot –, Alfred de Musset (et qui, soit dit en passant, est mort lui aussi) ?

En 2017, je passerai le baccalauréat d’anglais : et je trépigne déjà d’impatience à l’idée de découvrir quelle sera l’impardonnable faute dont le système m’aura lésé – en espérant, que cette fois-ci, ils auront compris la leçon, on ne va pas rédiger des pétitions tous les ans, non plus !

Finissons cependant sur une note positive : cette énième et dérisoire pétition montre tout de même que la France n’est pas totalement envahie par la culture américaine, puisqu’il est encore des candidats au baccalauréat qui ne savent pas que Manhattan est à New York – et qui sont prêts à rédiger une pétition pour s’en enorgueillir…

« Le discours sociétal de Juppé ne me convient pas beaucoup »

Denis Tillinac, par Hannah Assouline.

>>> Retrouvez en cliquant ici la première partie de l’entretien.

Causeur. La France n’est ni de droite ni de gauche, disait le Général. Pourquoi donc vous accrocher à cette dichotomie ?
Denis Tillinac. Être de droite, c’est inscrire son action dans le présent, mais avec un soubassement de mémoire. Être progressiste, c’est inscrire son action dans une stricte relation entre le présent et le futur. Pourquoi en sommes-nous à la deuxième génération de dirigeants de droite qui ont renoncé à cette mémoire ? J’ai connu les Guéna, les Galley, les Messmer… Ils ont forgé la France moderne – le Concorde, la bombe atomique… –, mais parlaient d’Histoire tout le temps. Bien sûr, derrière, ils avaient le vieux Malraux : ce n’est pas rien ! À l’Assemblée nationale, dans les bureaux du groupe RPR, il y avait une photo du général de Gaulle, une autre du maréchal Leclerc et une dernière de Malraux. Et puis on a fait l’UMP, un truc pour imiter les Allemands et les Anglais ! Il a alors fallu ajouter les photos de Monnet et de Schuman qui, pour des gaullistes comme moi, représentent l’horreur absolue ! Je préfère Guevara, de très loin ![access capability= »lire_inedits »]

Cette droite bonapartiste qui est la vôtre correspond à l’espace que Marine Le Pen veut occuper aujourd’hui, non ?
C’est peut-être son ambition, mais c’est peu dire qu’elle ne s’en donne pas les moyens. L’alliage hétéroclite d’un programme qui rappelle celui de Georges Marchais et d’un souverainisme qui n’a pas de véritable définition autre que les récriminations contre les immigrés n’a rien à voir avec le bonapartisme. C’est une déviance du bonapartisme : le boulangisme. Le discours de Mme Le Pen et de Philippot – ni gauche ni droite, pas d’alliances – finira par décevoir leurs électeurs.

Vous êtes « républicain par défaut », vous considérez les « valeurs républicaines » comme des « abstractions trop glaciales ». Idem pour la laïcité : il faut faire avec, « rien de plus, rien de moins », écrivez-vous[1. L’Âme française, Denis Tillinac, Ed. Albin Michel, mai 2016]. Quant à la révolution, ce serait pour notre pays un vrai traumatisme… On croirait entendre Marion Maréchal-Le Pen.
Depuis l’exécution de Louis XVI, nous sommes en tout cas condamnés à l’homme providentiel, et entre deux hommes providentiels, au poujadisme : tous des pourris, tous des cons, tous des nuls… Ce qui est d’ailleurs souvent vrai.
Parler de « valeurs républicaines », pour moi, ça ne veut rien dire. Parce que la République est un principe d’organisation politique. La probité, l’oubli de soi, le panache, ce sont des valeurs qui ne sont pas l’apanage d’un régime politique. Elles sont tout autant respectées en Angleterre qui est une monarchie théocratique.
Quant au laïcisme butté de M. Philippot, il ne me paraît pas être celui de Mme Maréchal-Le Pen. J’y vois quelque chose d’inconciliable. Marion Maréchal-Le Pen, par ses déclarations sur ses valeurs, son libéralisme économique, serait la bienvenue dans l’aile conservatrice des Républicains. Elle y serait plus à l’aise qu’au FN.

Cette invitation lui est donc transmise ici même ! Cependant, l’âme de la France peut-elle rester immuable en dépit des flux migratoires et des changements démographiques ? La République, c’est une machine à fabriquer des Français.
La France, pas la République ! Et à un petit Français dont les ancêtres viennent du bassin du Congo, du delta du Mékong, ou des Aurès, il faut d’autant plus apprendre que ses ancêtres étaient des Gaulois, et que notre mémoire patriotique procède de Vercingétorix, de Clovis, de Saint Louis, de Jeanne d’Arc et de Roland à Roncevaux. La France n’est pas un pays d’immigration comme on nous le répète. C’est une broyeuse qui accueille les étrangers et en fait des Français. Elle a pu assimiler sans souci un million et demi de musulmans, ce qui a été le cas jusqu’aux années 1960. Sept millions, c’est un autre problème. Mais ce n’est pas la faute des musulmans si les églises sont vides, même le dimanche. Au temps de Charles Martel, l’enfant né chez les commerçants qui suivaient les razzias était baptisé dans les huit jours. La France avait la capacité morale, spirituelle, une identité suffisante, pour fabriquer des Français. Nous l’avons perdue. Une amie haut fonctionnaire, de culture musulmane, m’a raconté un jour : « J’ai su que j’étais complètement française le jour où, au détour d’une départementale, j’ai été émue par l’arrondi d’un clocher roman. »

Parmi les candidats à la primaire de la droite, il paraît compliqué d’en trouver un susceptible de vous émouvoir.
Je voterai aux primaires pour celui qui me donnera le sentiment de prendre en compte l’identité profonde de la France ou, à défaut, la sensibilité de droite, telle que je la définis.

On imagine que ce ne sera pas Alain Juppé, qui paraît incarner ces élites de droite que vous abhorrez.
Juppé, c’est la droite tocquevillienne, avec les limites inhérentes à Science Po, l’ENA, Normale Sup… Il n’est ni bête ni inculte, c’est un bon copain, un honorable Landais beaucoup plus sensuel qu’il ne le laisse entendre, mais son discours sociétal et son fédéralisme ne me conviennent pas beaucoup. Et ses complaisances pour tout ce qui touche à la dilution du genre me semblent dictées par le souci de ne pas déplaire aux bobos.

Malgré votre magnanimité, aucun champion de la droite ne vous séduit ?
Si je raisonne à partir de ma propre sensibilité de provincial qui aime la littérature, les vaches, le vin et le rugby, celui qui porte le plus spontanément la mémoire historique de la France, c’est indiscutablement François Bayrou. La veille de son agrégation, je crois, son père est mort alors qu’il était en train de traire les vaches. J’ai passé des soirées avec lui à boire du tursan et du jurançon en récitant des milliers de vers. Il a de vraies préoccupations spirituelles : c’est un catholique pratiquant, mais lui est encore plus à cheval que vous sur la laïcité ! Il connaît la province, il y est bien enraciné, il a une belle histoire. Le problème, c’est que depuis vingt ans, il ne nous la raconte pas !

Et Sarkozy, le retour, c’est une histoire racontable ?
Il a les qualités de ses défauts. Il est le plus capable de dynamiser un pays, mais il « antagonise » beaucoup. Il a une certaine toxicité parce qu’il cherche toujours à être dans un rapport agresseur-agressé. Cela dit, je pense que son plus grave problème n’est pas le rejet qu’il suscite, mais qu’il est peut-être impossible de redevenir président quand on a été battu.

Pour vous, le scénario le plus probable, c’est que la droite gagnera par défaut…
Dans ce cas, les choses sérieuses n’auront pas lieu au soir du second tour, mais dans les six mois, dans la rue ou ailleurs. Et là, ça se gâtera parce qu’il y aura un déficit de légitimité énorme.

Tiens donc, une révolution de droite ?
Pas une « révolution ». On ne peut pas dire que le retour du Général au pouvoir ait été une révolution, ça s’est fait dans les règles de l’art démocratique, même s’il a forcé un peu le trait. Si c’était « un coup d’État permanent », des « coups d’État permanents » comme ça, j’en veux tous les jours, et j’aimerais que ça arrive l’an prochain ![/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

L'Âme française

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Orlando et Magnanville: les réflexions d’Alain Finkielkraut

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Dans l’émission « L’Esprit de l’escalier », Alain Finkielkraut note qu’à la suite de l’attentat d’Orlando, Barack Obama a « rechigné à incriminer l’islamisme ». Il constate qu’ils sont quelques-uns en France à vouloir, selon cette même logique, « effacer l’ennemi au seul profit de la haine dont il est porteur », c’est-à-dire l’homophobie. Pourtant, rappelle-t-il, islamisme et homophobie sont « consubstantiels » selon le mot que lui souffle Elisabeth Lévy : « Dans l’islamisme, précise Finkielkraut, la persécution des “sodomites” va de pair avec la haine des juifs et la relégation des femmes ».

En revanche, dans le cas de Magnanville, note-t-il, « impossible de noyer le poisson, il s’agit d’un attentat islamiste ». Cependant, Alain Finkielkraut constate que « le train-train politique et social n’a pas été bousculé. Tout a continué comme si de rien n’était, à la différence des massacres des 7-8-9 janvier et de celui du 13 novembre. Ce double assassinat n’a pas fait effraction, il n’a pas perturbé le cours des choses. » « Le lendemain, poursuit-il, les manifestants violents contre la loi travail étaient plus déterminés que jamais à en découdre avec la police comme s’ils étaient engagés dans un tournoi de haine et de violence avec le tueur de Magnanville. L’islamo-gauchisme est alors apparu en pleine lumière : non seulement, pour les gauchistes, les islamistes ne sont pas les ennemis, mais ils partagent les mêmes cibles et la police est la première de ces cibles. »

Et pour Alain Finkielkraut de faire le parallèle avec l’attitude des syndicats en 1940 telle que l’a décrite Marc Bloch dans son livre L’Etrange défaite. Pour ce dernier, à la veille de la deuxième guerre mondiale, les responsables syndicaux « ne s’entretenaient que de gros sous et même de petits sous » et « ces œillères, cet engoncement administratif, ces rivalités de personnes, ce manque de souffle enfin, expliquent le mol affaissement des syndicats dans toute l’Europe et jusque chez nous, devant les premiers coups des pouvoirs dictatoriaux. (…) On ne leur avait pas appris, comme c’eût été le devoir de véritables chefs, à voir plus loin, plus haut et plus large que les soucis du pain quotidien, par où peut être compromis le pain même du lendemain. » Pour Finkielkraut, il est clair qu’aujourd’hui « nous vivons dans une ambiance du même type… »

L'étrange défaite

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Parler de souveraineté a plus de sens que jamais

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(Photo : SIPA.00677227_000002)

Je vais vous raconter une histoire[1. Ceci est le texte du discours prononcé par Natacha Polony lors du colloque organisé ce samedi 18 juin par le Comité Orwell.]. Une histoire belge. Plus encore, l’histoire d’un symbole national belge, la mayonnaise qui accompagne les frites servies dans les baraques et les brasseries, et dont la recette traditionnelle fait la fierté de nos voisins. Récemment, un arrêté royal a autorisé à dénommer mayonnaise une préparation contenant 70 et non plus 80% d’huile, et 5 et non plus 7,5% de jaune d’œuf. La raison de cette modification est la demande adressée par l’industrie pour pouvoir rester compétitive face à la concurrence étrangère, qui propose des produits moins chers. Tollé chez les Belges qui dénoncent le dumping, la perte de qualité au nom du profit et protestent en invoquant la tradition, l’identité de leur cher pays qui serait menacée par les assauts de la modernité.

Cette histoire est une parabole chimiquement pure des conséquences d’une mondialisation dérégulée sur un corps politique : impression de dépossession et réaffirmation identitaire. Il y a fort à parier que nos amis belges seront considérés par certains faiseurs d’opinion comme de sympathiques ringards, ou, au pire, d’ignobles chauvins en pleine dérive populiste et identitaire. On leur répondra que c’est le marché qui décide, que si le consommateur préfère payer sa mayonnaise moins cher, c’est l’essence même du libéralisme, et qu’ils ne voudraient tout de même pas interdire la mayonnaise sans huile et sans œufs. Bolchéviques, va ! Et puis, si l’on n’y prend garde, avec ces histoires de mayonnaise, on va finir par parler protectionnisme, et autres lubies xénophobes. Le repli l’aura emporté sur l’ouverture, la haine sur la générosité et l’accueil. De quel droit est-ce qu’ils préfèrent leur mayonnaise, ces Belges ?

Alors nous y sommes. Parler de souveraineté a-t-il encore un sens dans un monde globalisé ? C’est la question qui nous rassemble et il n’y a pas de hasard à la poser en un 18 juin, 76 ans après un appel qui prenait justement acte de la dimension mondiale de la guerre pour en appeler à la légitimité face à la légalité qui s’était exprimée la veille à travers la demande d’armistice du Maréchal Pétain. Nous y reviendrons, mais l’homme du 18 juin est aussi celui qui déclarera le 27 mai 1942 : « La démocratie se confond exactement, pour moi, avec la souveraineté nationale. La démocratie, c’est le gouvernement du peuple exerçant la souveraineté sans entrave. »

Parler de souveraineté quand le territoire national est occupé, quand l’Etat et ses rouages ont choisi de collaborer avec l’ennemi, voilà qui est compréhensible. Mais aujourd’hui ? Est-ce que ça ne relèverait pas d’une vieille rengaine masquant des obsessions plus coupables ?

Le danger souverainiste selon Joffrin, Attali, FOG, BHL…

Il y a déjà plusieurs années que le qualificatif « souverainistes » est accolé à ces inclassables qui naviguent entre la droite et la gauche et à qui l’on a fait rendre gorge de la tonitruante victoire du 29 mai 2005. Souverainistes, c’est quand on ne dit pas « nationaux-républicains » ou autres joyeusetés. Mais souverainistes, ça ne dit pas grand-chose au plus grand nombre. Seulement le terme a ressurgi. Souvenez-vous, c’était à l’automne dernier. Libération décide de consacrer une une à Michel Onfray après son interview dans le Figaro. Et le philosophe est accusé d’avoir dérivé vers l’extrême droite, de s’abandonner à des idées nauséabondes, rances, et tout autre adjectif cher à nos anti-fascistes au nez sensible. Quelques jours plus tard, après diverses passes d’armes par médias interposés, Laurent Joffrin lâche l’argument ultime : Onfray est sur « la pente glissante du souverainisme ». Une pente qui amène à « défendre la nation au nom de la justice sociale », mais qui, nous dit le débusqueur de déviants, « finit toujours par préférer la nation à la justice sociale ». Qui prétend protéger son peuple pour mieux détester les autres. Qui rêve de frontières quand il faudrait tendre la main, ouvrir le cœur… Amen.

Le souverainisme, voilà l’ennemi. Dans un journal censément de gauche comme Libération, mais aussi dans un journal de droite libérale comme le Point. Il suffit de lire un seul éditorial de Franz-Olivier Giesbert (c’est déjà un effort) pour s’apercevoir qu’il est parti en croisade contre le souverainisme, ce nouveau fléau (parti est bien le terme : on l’a perdu depuis longtemps). Mais on pourrait citer également Bernard-Henri Lévy chez qui la lutte contre le souverainisme relève de l’exorcisme. Jacques Attali, très fier de sa dernière trouvaille, une réplique qu’il ressort dans chaque émission, face à chaque journaliste esbaudi : « Qu’est ce que c’est que cette histoire de racines. Nous ne sommes pas des radis. » Pas des chênes non plus, apparemment.

C’est donc tellement dangereux, le souverainisme, qu’il faille dégainer l’arsenal intellectuel, tout ce que le pays compte de brillants esprits ? Le souverainisme, c’est la guerre, la haine de l’Autre, le repli identitaire. Le souverainisme, ce sont les heures les plus sombres de notre histoire. Bon, le mot n’existait pas, mais on comprend. Le souverainisme occupe dans le vocabulaire politique contemporain la même place que le populisme. Il veut désigner une sorte de manipulation des masses par un discours démagogique et dont ses auteurs sauraient parfaitement combien son application serait soit impossible soit éminemment dangereuse pour l’avenir du pays.

Le libre-échange apporte la paix, bien entendu !

Parce que tel est bien le sujet qui les préoccupe. Bien plus que la dimension morale mise en avant pour rejouer la pantomime de l’antifascisme. Le souverainisme est condamnable parce qu’il s’oppose à la marche du monde, parce qu’il prétend refuser l’inéluctable, qui est aussi le seul destin souhaitable. Nous sommes bien d’accord, la morale n’a pas grand-chose à voir avec tout cela. On parle de choses sérieuses. On parle d’économie. Le souverainisme se promène en général dans les articles et les sermons audiovisuels accompagné de son corollaire tout aussi sulfureux : le protectionnisme. Et les deux sont dangereux, car ils apportent la guerre quand le libre-échange, le « doux commerce » cher à Montesquieu, apporte la paix et la concorde entre les peuples.

Il est d’ailleurs intéressant de constater que ce qui nous est proposé comme modèle, l’extension du libre-échange à travers différentes structures supra-nationales pour accompagner la mondialisation des échanges et la globalisation des normes et des cultures, nous est présenté à la fois comme bon moralement et comme inéluctable. Bon parce qu’inéluctable ? On nous demande de nous en réjouir parce que, de toute façon, nous n’avons pas le choix et qu’il faudra bien vivre dans ce monde-là ? Nos élites politico-médiatiques sont leibniziennes : elles nous proposent le meilleur des mondes possibles et ne lésinent pas sur les moyens de nous en convaincre.

Mais deux problèmes se posent à tout esprit un minimum éveillé. Le premier : en quoi cette globalisation qui détermine actuellement l’organisation de nos économies et, par capillarité, l’ensemble de nos modes de vie, est-elle inéluctable ? La mondialisation, c’est-à-dire l’augmentation des échanges et de la circulation des individus, existe à différentes échelles depuis Alexandre le Grand. Elle est un fait. Un fait qui découle aujourd’hui du développement des moyens de transports et de la révolution technologique qui transforme les informations et les capitaux en flux. Et l’on peut ajouter que la troisième révolution industrielle, celle de l’informatique, lui donne une dimension qui n’a plus rien à voir avec ce qui a précédé. Très bien. Mais la globalisation, c’est-à-dire l’uniformisation des normes et du droit pour faciliter le flux et étendre une conception unique de l’organisation des sociétés humaines, est-elle de l’ordre de la nécessité ? Pour le dire autrement, était-il obligatoire d’accompagner la mondialisation d’un mouvement de dérégulation massif qui profite aux acteurs dominants que sont les multinationales majoritairement anglo-saxonnes ?

L’économie, comme la physique, serait une science dure !

Leibniziens, nos dirigeants : ce qui est ne pouvait pas ne pas être… Je vous invite à lire sur le blog de Coralie Delaume, l’Arène nue, la traduction d’un passionnant article publié dans le Guardian. Il est signé George Monbiot et il nous prouve que ce sont les médias anglo-saxons qui nous en remontrent en matière de liberté de ton et de profondeur d’analyse. On cherchera vainement un équivalent, sur une telle longueur, appuyé sur une démonstration historique précise, dans la presse française. Que nous dit cet article ? Que l’idéologie qui domine nos vies nous est à peu près inconnue parce qu’elle ne se présente pas comme une idéologie mais comme un fait de nature. « Les tentatives visant à limiter la concurrence, nous dit Monbiot, sont considérées comme des dangers pour la liberté. L’impôt et la réglementation sont considérés comme devant être réduits au minimum, les services publics comme devant être privatisés. L’organisation du travail et la négociation collective par les syndicats sont dépeints comme des distorsions du marché qui empêchent l’établissement d’une hiérarchie naturelle entre les gagnants et les perdants. L’inégalité est rhabillée en vertu : elle est vue comme une récompense de l’utilité et un générateur de richesses, lesquelles richesses ruisselleraient vers le bas pour enrichir tout le monde. Les efforts visant à créer une société plus égalitaire sont considérés comme étant à la fois contre-productifs et corrosifs moralement. Le marché est supposé garantir que chacun obtienne ce qu’il mérite. » Le néolibéralisme fut pourtant assumé comme tel, sous ce nom, par ses concepteurs, Ludwig von Mises et Friedrich Hayek en 1938. Mais depuis, il a disparu. Quand vous prononcez ce mot dans les médias, certains se gaussent. Vous traitent quasiment de complotiste, en tout cas d’aimable plaisantin qui, bien sûr, ne connaît rien à l’économie. Parce que l’économie est une science. Une science dure. Elle s’appuie sur des lois aussi évidentes et nécessaires que les lois de la physique. La concurrence et l’autorégulation des marchés, c’est la loi universelle de la gravitation.

Du coup, un doute nous saisit. Et c’est le second problème posé par cette idéologie dominante. Si la globalisation relève de la fatalité, il n’y a rien à choisir. Il n’y a pas de liberté possible face à la nécessité. Mais alors, sommes-nous encore en démocratie ? On nous demande de désirer ardemment ce qui nous est de toute façon présenté comme notre destin, sans échappatoire, parce que dans ce désir que nous développerions se trouverait l’illusion du choix, l’illusion de la liberté. En rhétorique journalistico-politique, cela donne des choses du genre : « Nous sommes les seuls à rêver encore qu’on peut – au choix – maintenir un tel niveau de charges, et donc de protection sociale, conserver des services publics non ouverts à la concurrence… », « Nos voisins, eux, se portent très bien… » On l’a bien compris, « il n’y a pas d’alternative ». Il est assez croustillant d’entendre cette antienne thatchérienne reprise aujourd’hui par un ministre de l’Economie « de gauche », poulain de Jacques Attali, ancien conseiller d’un président de la République de gauche, qui proposait de changer la vie et pour qui Margaret Thatcher incarnait un repoussoir absolu. Il est vrai que le même Emmanuel Macron fut rapporteur de la commission Attali à l’origine de la « loi pour la libération de la croissance » mise en place par Nicolas Sarkozy. Qui n’en appliqua que quelques recommandations car il jugeait l’ensemble trop libéral. En effet, il n’y a pas d’alternative. Politiquement, du moins.

Où est passé le politique ?

Mais s’il n’y a pas d’alternative, où est la liberté ? Où est le politique ? Qu’il faille tenir compte des contraintes du réel est une évidence et la liberté est limitée par le réel. Mais encore faut-il se mettre d’accord sur le réel, ses lois et les limites qu’elles imposent. Et l’on voit mal comment des gens qui adhèrent à un économisme dont l’objet est de se présenter comme le fruit de lois naturelles, peuvent encore se faire passer pour libéraux quand ils finissent par nier toute forme élémentaire de liberté.

La question sous-jacente est donc bien celle-là, celle de la démocratie. Celle qui ressurgit à chaque fois qu’un dirigeant (en général pour des raisons politiciennes, Cameron sur le Brexit, Jacques Chirac en 2005) prend le risque démesuré de demander directement son avis au peuple par un referendum. A vrai dire, c’est l’idée même de demander son avis au peuple qui paraît alors irresponsable. On nous ressortirait presque la rhétorique sur les « classes dangereuses ». Du moins a-t-on droit à la litanie habituelle : populisme, démagogie face à un peuple incapable de juger en connaissance de cause et qui, bien évidemment, se déterminera sur des critères qui n’ont rien à voir avec la question posée. Comment voulez-vous, ils n’y comprennent rien ces braves gens…

Démocratie, referendum, liberté des peuples de choisir leur destin… la notion qui sous-tend ce débat est bien celle qui est au cœur de la réflexion des irresponsables, des dangereux, vous savez, ces souverainistes honnis : la souveraineté. Etre souverainiste, c’est assumer le fait que ce concept de souveraineté est crucial pour quiconque prétend penser l’organisation du corps social et politique dans un cadre à peu près démocratique. Bref, pour qui entend répondre à l’économisme, nouvelle idéologie dominante, par un concept politique.

Curieusement, ce concept vieux de quatre siècle semble devenu totalement incompréhensible pour les dirigeants de nos vieux Etats-nations et pour les commentateurs chargés d’analyser leurs décisions. Alors rappelons la définition classique, celle de Louis Le Fur : « La souveraineté est la qualité de l’Etat de n’être obligé ou déterminé que par sa propre volonté dans les limites des principes supérieurs du droit et conformément au but collectif qu’il est appelé à réaliser. » La souveraineté est d’ailleurs définie au XVIème siècle par Jean Bodin pour caractériser cette puissance d’un Etat qui ne peut se résumer aux vieux concepts romains de potestas et auctoritas. Mais c’est à la révolution qu’il prend tout son sens pour nous, Français. Parce qu’à la souveraineté nationale, cette indépendance qui permet à une nation de se déterminer sans dépendre d’une autre puissance, s’ajoute la souveraineté populaire. Ce n’est plus le roi qui incarne la Nation et détermine son destin, c’est le peuple qui est son propre souverain. Oxymore extraordinaire que le peuple souverain ! Il n’est plus mineur. Il n’y a plus de sujets, donc de soumis, mais des citoyens. Des citoyens qui constituent un corps politique et déterminent par la délibération le bien commun, qui ne se réduit pas à la somme de leurs intérêts particuliers. Des citoyens qui se choisissent en conscience un destin commun.

Cela s’appelle la République, et c’est la forme que prend chez nous la démocratie. Car il est bien question de démocratie. Et de Gaulle prend soin de le préciser dans la Constitution de 1958 : « Article 2 : La devise de la République est « Liberté, Égalité, Fraternité ». Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. Article 3 : La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum. Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice. » Globalisation ou pas, révolution technologique ou pas, il n’est pas de démocratie sans l’exercice par le peuple de la souveraineté nationale.

Pourquoi vouloir distinguer souveraineté nationale et souveraineté populaire ?

Et l’on en connaît qui prennent des pincettes, qui tournent autour du pot, qui construisent des raisonnements byzantins pour distinguer souveraineté nationale et souveraineté populaire, la seconde leur semblant plus respectable, plus « gauche bon teint ». Parce que dans souveraineté nationale, il y a nation, et de la nation, on glisse facilement vers le nationalisme, surtout en une époque où les journalistes sont devenus commentateurs de patinage artistique et s’emploient essentiellement à juger des glissades et autres dérapages des uns et des autres. Mais brisons là. Quel peuple peut se dire souverain dans une nation entravée, sous domination ? Quel peuple décide de son destin quand le champ de sa souveraineté est borné à quelques domaines réservés ? Se cacher derrière son petit doigt dans l’espoir de n’être pas chassé du camp du Bien a quelque chose de pathétique.

Et puis il y a ceux qui font semblant de ne pas comprendre. « Souveraineté ? Comme ce terme est vague. Mais qu’est-ce que vous entendez par là ? Ne sommes-nous pas libres dans un système démocratique garanti par la Constitution ? Pourquoi s’accrocher à un mot ? » Pour les vrais atrophiés du cervelet et les faux idiots, il est une façon simple de résumer les choses. C’est d’ailleurs celle qu’emploie Michel Onfray depuis qu’il a décidé d’assumer son souverainisme. Il l’explique dans son dernier livre, le Miroir aux alouettes. Il suffit de demander à nos aimables contradicteur quel est le contraire de souverain. Les antonymes de souverain sont : subordonné, esclave, domestique, sujet, soumis, vassal. Au moins, les choses sont claires. Je vous renvoie d’ailleurs également – et surtout – au livre de Jacques Sapir, Souveraineté, démocratie, laïcité.

On nous répondra bien sûr que tout cela relève du fantasme, que nous sommes en démocratie, dans un pays indépendant dont les gouvernements élus mènent les politiques. Il n’y a pas de sujet. Tout au plus avons-nous concédé quelques délégations de souveraineté à une entité supranationale, mais elle aussi démocratique puisque nous en élisons le parlement, et uniquement dans des domaines aussi restreints que la monnaie et le budget. Une paille.

Maastricht ou l’enterrement de 1789

Il n’est besoin que de réécouter le magistral discours de Philippe Séguin devant l’assemblée nationale le 5 mai 1992 pour comprendre ce qui s’est joué lors du Traité de Maastricht, et qui est à l’origine d’une partie des crises qui minent le pays. Philippe Séguin soulignait que le fondement de notre Etat de droit, depuis deux siècle, est dans cette idée que la souveraineté nationale appartient au peuple, de sorte que ses représentants, l’Assemblée nationale en l’occurrence, n’ont aucune compétence à se dessaisir de leur pouvoir législatif et à valider par avance des textes qui n’auront même pas à être ratifiés par eux. « Aucune assemblée ne peut déléguer un pouvoir qu’elle n’exerce qu’au nom du peuple. » Ce que le peuple a fait, seul le peuple peut le défaire. En ce sens, nous dit-il, 1992 est l’enterrement de 1789.

Caricature ? Dramatisation loufoque ? On nous répond d’abord que cette délégation de pouvoir est limitée. Elle ne concerne que certains domaines. L’Etat conserve ses missions régaliennes. La souveraineté monétaire, ce n’est rien, ça ne détermine pas l’identité collective. Philippe Séguin répondait par avance : la souveraineté est une notion globale et indivisible, comme un nombre premier. La découper, c’est la vider de sa signification. Le dernier à l’avoir fait était Brejnev en 1968 avec son concept de « souveraineté limitée » appliqué aux démocraties populaire. Ce qui signifiait ni souveraineté ni démocratie…

On nous répond également que ces délégations de souveraineté sont temporaires. Tiens donc. Pourtant, quand il s’est agit de suggérer que la Grèce devrait quitter, même temporairement, la zone euro, la réponse a été unanime : c’est impossible. Ça n’est pas prévu par les traités. Vous savez, le fameux « il n’y a pas de plan B ». Les plus batailleurs brandissent le fameux article 50 du traité de Lisbonne, qui prévoit une éventuelle sortie au bout de deux ans de négociations et d’une décision à l’unanimité des membres. Une usine à gaz propre à décourager les plus téméraires. Non, une fois qu’on est entré, on ne sort plus. D’où l’indignation de ces braves gens quand les Britanniques se permettent de voter sur le Brexit. Mais de quel droit s’autorisent-ils ce que nous nous sommes interdit ?

La base de la démocratie, c’est que le peuple peut changer d’avis

Quel que soit le résultat du referendum, jeudi prochain, c’est ce vote en lui-même qui constitue la plus majeure des transgressions. Parce qu’il nous rappelle ce qu’est un contrat : une délégation temporaire de souveraineté en échange d’avantages ou de protection. Temporaire, tel est bien l’enjeu. La base de la démocratie, c’est que le peuple peut changer d’avis. Nulle génération ne peut enchaîner les suivantes, leur interdire d’exercer leur propre souveraineté. Ce qui a été fait, donc, doit pouvoir se défaire. Sans quoi il n’est pas de démocratie. La désormais fameuse sentence de Jean-Claude Junker – dont la plus grande vertu est d’exprimer sans complexe ce que d’autres préfèrent recouvrir d’un voile pudique – ce « il n’est pas de choix démocratique en dehors des traités européens » résume l’idée que ces gens se font de la démocratie.

D’autant que ce transfert sans retour des compétences de l’Etat ressemble fort à un cercle vicieux. On se souvient de la merveilleuse rhétorique soviétique : le goulag, le cauchemar, les pénuries, c’est parce que le processus n’est pas arrivé à son terme et que le paradis communiste n’est pas encore totalement bâti. La technocratie ? Elle n’est qu’un mal provisoire pour préparer cet avènement. Le principe vaut pour toutes les idéologies et la construction de l’Europe néo-libérale en est une dans toute la pureté de sa définition et de ses conséquences. Elle a ses zélotes et ses prophètes. Ses grands inquisiteurs, aussi.

Réécoutons un instant le discours de Philippe Séguin : « Quand, du fait de la monnaie unique, le coût de la dénonciation des traités sera devenu exorbitant, le piège sera refermé. Craignons alors que les sentiments nationaux, à force d’être étouffés, ne s’exacerbent jusqu’à se muer en nationalisme. Car rien n’est plus dangereux qu’une nation trop longtemps frustrée de la souveraineté par laquelle s’exprime sa liberté, c’est-à-dire son droit imprescriptible à choisir son destin. » Il y aura fallu moins de vingt-cinq ans. Mais nous y sommes. Et le seul argument qui reste aux grands prêtres de l’Union européenne est de renverser l’ordre des causes et des conséquences. Le mal, c’est ce nationalisme préexistant, et que l’on n’a pas assez écrasé. Donc, il faut protéger l’Europe contre ses propres démons. Ils plaideront les meilleures intentions du monde : éviter à des peuples abrutis bernés par des démagogues sans vergogne de sombrer dans une récession tragique et, qui sait, dans des guerres sanglantes.

On ne renonce pas impunément à la souveraineté

C’est oublier que la récession, nous y sommes. Et que les maux dont nous souffrons, chômage de masse, déficit de la balance commerciale, désindustrialisation massive, étaient prédits par tous ceux qui avaient correctement analysé ce que signifie le processus d’intégration dans une monnaie unique d’un espace économique hétérogène. Et les souffrances engendrées par ce naufrage économique font naître des tensions dont nous voyons en ce moment la traduction. Parce qu’on ne renonce pas impunément à la souveraineté.

Comment imaginer qu’un corps politique qui a renoncé à ce qui fait sa raison d’être puisse ne pas imploser ? C’est à cette fragmentation que nous assistons. Fragmentation du corps politique, de la communauté nationale, largement encouragée par ceux qui ont intérêt à définitivement achever ces Etats-nations empêcheurs de commercer en rond. Au profit d’une autre souveraineté ? On connaît le mythe d’une citoyenneté européenne qui devrait se substituer par miracle aux citoyennetés nationales. C’est faire peu de cas de l’Histoire. C’est ne pas comprendre que la constitution d’une Nation à travers l’émergence d’un peuple sur un territoire déterminé est un processus lent et complexe et surtout impossible à reproduire artificiellement en l’espace de quelques années.

Reste le processus inverse. Pour se débarrasser des vieux Etats-nations et de leur encombrante démocratie, saper ce qui en est le corps vivant, le peuple comme entité politique. Ce peuple qui naît en France de l’intégration de populations diverses à une histoire et une géographie, à un ensemble de valeurs et de modes de vie, sans lesquels il n’est que des individus juxtaposés dans une entité administrative neutre régie par le droit et le marché. L’accomplissement du rêve thatchérien : « Je ne connais pas la société, je ne connais que des individus. » Tout ce qui fracture la communauté nationale, tout ce qui efface la culture commune de citoyens dont les identités diverses étaient jusqu’à présent transcendées par l’appartenance commune à la Nation, sert les intérêts d’un système dont le but est fondamentalement anti-démocratique.

Jusqu’à preuve du contraire, il n’est pour l’instant de véritable exercice de la démocratie que dans le cadre des Etats-nations. Nous avons donc remplacé la souveraineté nationale par… rien. Par un vide que vient remplir une inflation technocratique chargée de masquer la réalité de ce système, son objet principal : favoriser les intérêts d’entités privées et déterritorialisées, de Google à Monsanto en passant par Amazon, Apple, Philipp Moris… ces multinationales qui ont quelques 15 000 lobbyistes à demeure à Bruxelles et qui s’appliquent pour l’heure à dicter à la Commission des traités de libre-échange permettant de lisser l’espace économique et d’imposer pour les décennies futures les normes et le droit américain.

Les efforts de quelques vigies ont déjà permis de faire prendre conscience de l’absence totale de transparence qui entoure les négociations et qui constitue en elle-même un total déni de démocratie. Mais le principe d’irréversibilité que nous évoquions tout à l’heure y est également à l’œuvre avec une détermination admirable, à travers ce qu’on appelle les effets de cliquet. Tout ce qui aura été négocié ne pourra plus être révisé, même par un gouvernement nouvellement élu. « Il n’est pas de choix démocratique en dehors des traités européens »

L’économisme, ce totalitarisme

L’économisme, cette idéologie de réduction des différents champs de l’action humaine à leur dimension économique, n’est donc rien d’autre qu’un totalitarisme d’autant plus efficace qu’il repose sur le consentement des individus. Qui serait contre la prospérité ? Qui serait contre la liberté ? Même quand la liberté dont il est question n’est qu’une privation des libertés politiques fondamentales qui font le citoyen au profit de la liberté minimale du consommateur, celle de choisir entre deux produits en fonction de ses pulsions immédiates et de son intérêt à court terme.

Et c’est sans doute le dernier élément qui permet de comprendre l’articulation entre souveraineté et démocratie : il n’est pas de souveraineté du peuple sans souveraineté des individus, c’est-à-dire sans la capacité à exercer leur libre arbitre et à forger leur jugement sans dépendre d’autrui. Pour le dire autrement, il n’est pas de démocratie sans éducation du peuple. Rien de plus efficace, donc, pour délégitimer le peuple que de détruire le principal outil de son émancipation : l’instruction publique.

Il n’y a aucun hasard à voir les différentes réformes de l’éducation nationale remplacer la transmission des savoirs universels dont Condorcet faisait la condition de la formation d’hommes libres par une évaluation des compétences, terme importé de la formation professionnelle et inspiré des recommandations de l’OCDE et de la Commission européenne en matière d’éducation. L’éducation, domaine supposé régalien, dans lequel, nous explique-t-on, la France n’a pas opéré de transfert de compétences (sous entendu : elle est responsable de ses échecs). L’éducation qui est en fait l’un des principaux champs d’expérimentation pour cette extension du domaine de l’efficience économique. Il n’est besoin que de rappeler le Livre Blanc de la Table ronde des Entreprises Européennes en 1995 : « L’éducation doit être considérée comme un service rendu aux entreprises. »

Les compétences, c’est ce qui permettra de former des employés adaptables (d’augmenter, pour utiliser le jargon en vigueur, leur « taux d’employabilité »). Les mêmes sur quelque lieu de la planète que ce soit, puisqu’il n’est plus question de peuple ou de nation, ces réalités du monde ancien. Des employés qui, pour se délasser, pourront offrir à Coca Cola un peu de leur temps de cerveau disponible, sur lequel les chaînes de télévision font leur beurre.

L’articulation entre souveraineté nationale, souveraineté populaire et souveraineté des individus est donc indispensable pour former un authentique système démocratique. Et, à moins d’estimer que la mondialisation des échanges implique la disparition nécessaire de la démocratie, on conviendra que rien ne justifie son abandon au profit d’une technocratie déterritorialisée. Bien au contraire, il n’est de mondialisation véritablement bénéfique qu’organisée et régulée. Que ce soit sur le plan des barrières douanières (les Etats-Unis ne se sentent nullement gênés de prévoir des droits de douane de 522% sur l’acier chinois, quand l’Union européenne les fixe à 20%), ou que ce soit sur le plan du droit, à travers les réglementations visant notamment les produits agricoles protégés par une appellation d’origine. Si la mondialisation est un fait, la globalisation est une idéologie. Et comme toute idéologie, elle nécessite d’être explicitée, de voir analyser ses ressorts et ses présupposés.

« Quand on est couillonné, on dit : « Je suis couillonné. Eh bien, voilà, je fous le camp ! » »

Mais pour résumer ce que doit être l’exercice par une nation de sa souveraineté, c’est encore le Général de Gaulle qui en a le mieux explicité les contours face à Alain Peyrefitte : « C’est de la rigolade ! Vous avez déjà vu un grand pays s’engager à rester couillonné, sous prétexte qu’un traité n’a rien prévu pour le cas où il serait couillonné ? Non. Quand on est couillonné, on dit : « Je suis couillonné. Eh bien, voilà, je fous le camp ! » » Ce sont des histoires de juristes et de diplomates, tout ça. »

Nous sommes, au Comité Orwell, une association de journalistes. Parce que nous estimons qu’appartient à notre profession le soin d’expliciter les ressorts de toutes les idéologies, de mettre au jour les processus qui sont à l’œuvre derrière l’apparence des événements. Il appartient à notre profession, non pas seulement de commenter les manifestations contre la loi travail, les violences qui en découlent ou l’impuissance des gouvernants, mais de mettre en avant l’ensemble des phénomènes qui concourent à délégitimer un Etat qui, parce qu’il a depuis longtemps renoncé à sa souveraineté, n’est plus qu’une institution fantôme incapable de contrer les forces centrifuges qui déstructurent la société. Il appartient à notre profession de ressortir les différents textes de la Commission européenne ou d’autres instances supranationales réclamant une harmonisation du droit du travail pour œuvrer à la convergence des économies (ce que, une fois encore, prévoyait Philippe Séguin dans son discours de mai 1992). Il appartient à notre profession de ne pas seulement disserter sur la question de savoir si les opposants à la réforme du collège sont d’affreux réactionnaires, mais de décrire avec précision tous les ressorts de la transformation de l’Education nationale en auxiliaire de l’idéologie utilitariste, à rebours de tout le projet de l’école républicaine. Il appartient à notre profession de ne pas être tributaire du flux des informations et de la superficialité qu’il facilite, mais de décrire les rouages, d’éclairer les infrastructures et non pas seulement les superstructures, pour parler en termes marxistes. Comme l’a dit très judicieusement Lincoln, « on peut mentir tout le temps à une partie du peuple, on peut mentir à tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas mentir tout le temps à tout le peuple. » A moins de changer le peuple de temps en temps.

Alors il nous appartient d’offrir un peu de résistance. Profitons-en, nous sommes aujourd’hui le 18 juin. Et ce mois de juin 2016 a des airs de débâcle, comme un certain mois de juin 1940. La souveraineté, la démocratie, l’émancipation des peuples : quel plus beau programme ?

 

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Le miroir aux alouettes: Principes d'athéisme social

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Souveraineté, Démocratie, Laïcité

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Nous sommes la France

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Après Orlando, Assad est-il toujours l’ennemi principal?

(Photo : SIPA.00710482_000009)

Auteurs d’un document critique issu du « dissent channel » paru dans les colonnes du New York Times, des hauts fonctionnaires et des diplomates américains ciblent la gestion de la crise syrienne par la Maison-Blanche. Les signataires considèrent que cette stratégie fait le jeu du président syrien Bachar Al-Assad, accusé de « violations systématique du cessez-le-feu » et proposent « un renforcement du processus diplomatique » par des « frappes aériennes » contre l’armée nationale syrienne.

Cette analyse rejoint celle du secrétaire d’Etat John Kerry qui, selon le New York Times, tente depuis plusieurs mois de convaincre le président des États-Unis d’élargir le champ de l’intervention américaine dirigée contre l’Etat islamique (EI) au profit des « rebelles modérés ». Une option qui n’a pas la faveur de militaires et d’acteurs de premier ordre du renseignement américain, qui voient dans le pouvoir de Damas un rempart contre l’expansion du terrorisme et vont parfois jusqu’à remettre en doute publiquement l’existence même desdits groupes « modérés » ou « démocratiques ».

John Kerry a d’ailleurs reçu personnellement les auteurs du très martial mémo, dont il a néanmoins déploré la « fuite » en direction des journaux. Regrets sans doute quelque peu superficiels, puisque la révélation tombait à point nommé à l’heure où la question syrienne s’installe au centre de la campagne présidentielle. Hillary Clinton, qui devrait recevoir l’investiture démocrate lors de la convention de Philadelphie en juillet prochain, apparaît en championne de l’interventionnisme face à son rival républicain Donald Trump. Elle bénéficie d’ores et déjà de l’appui du président sortant et de John Kerry, qui l’avait remplacée au secrétariat d’Etat en 2013.

Renouant avec le vieux courant isolationniste qui, à en croire les récentes enquêtes Gallup, est aujourd’hui aussi fort aux Etats-Unis qu’à l’issue de la première guerre mondiale, le leader du « Grand old Party » entend de son côté limiter les buts de guerre à la destruction de l’EI et se dit prêt à traiter avec la Russie des questions moyen-orientales.

Ce n’est pas la première fois que le « dissent channel », qui permet aux fonctionnaires américains d’exprimer des critiques vis-à-vis de la politique internationale est utilisé à des fins de politique intérieure. Institué pendant la guerre du Vietnam pour canaliser les tensions au sein du corps diplomatique, le « dissent channel » connut son quart d’heure de célébrité lors de la publication en 1971 du télégramme par lequel Blood Archer, consul général des États-Unis à Dacca, dénonçait la « faillite morale » de la politique américaine au Bangladesh et les faits de « génocide sélectif » perpétrés par l’armée pakistanaise à l’encontre des Hindous .

Clinton peut-elle continuer à affirmer qu’Assad et l’EI représentent le même danger?

L’infortuné Archer avait pris au sérieux les proclamations de démocratie interne lancées par l’administration Kissinger ; une naïveté qui lui valut de finir sa carrière au fond d’un placard du département d’État. On reparla du « dissent channel » un demi-siècle plus tard, lors de la divulgation d’un mémorandum de trente pages adressé à l’administration Clinton et critiquant âprement la politique balkanique de Bush Sr, auquel ses contempteurs reprochaient notamment une « inaction » prolongée à l’encontre des Serbes de Bosnie.

Destinataire légitime des feuillets, Warren Christopher piqua, dit-on, une colère épique après les « leakers ». On est en droit de penser que son ire fut de courte durée, tant les préconisations des pétitionnaires rejoignaient et légitimaient dans l’opinion les options du secrétaire d’Etat démocrate, lui-même ardent partisan de frappes aériennes contre les troupes de Pale.

Il y a lieu de penser qu’aujourd’hui comme hier, la fuite fort opportune de documents issus du « dissent channel » avait pour but d’épauler Hillary Clinton. Mais entretemps, il y a eu la tuerie d’Orlando : il est désormais impossible à la candidate démocrate, ancienne secrétaire d’Etat déjà accusée d’avoir sous-estimé le péril islamiste en Libye, d’affirmer coram populo que Bachar Al-Assad présente pour les États-Unis d’Amérique un danger comparable à l’Etat islamique.

La « faucone » prête à déployer les ailes américaines aux quatre coins du monde devient, le temps de quelques séquences médiatiques, une colombe qui affronte le puissant lobby des armes à feu tandis que, divine surprise, Donald Trump est déstabilisé à sa droite par ses déclarations en faveur d’un contrôle (très) minimal des ventes d’armes, et à sa gauche par la révélation de ses relations d’affaire avec l’entreprise qui a conçu le fusil utilisé lors de l’attaque islamiste et homophobe qui a ensanglanté la Floride.

En coulisses, pourtant, la bureaucratie n’en démord pas et continue de considérer le départ ou l’élimination du chef d’État syrien, soutenu par Moscou, comme un objectif prioritaire de sa politique proche-orientale. Un choix que les utilisateurs du « dissent channel » justifient par la nécessité de complaire à la majorité sunnite du pays, qui dissimule mal un projet politique d’escalade globale.

 

Article publié initialement sur le blog de Régis de Castelnau « Vu du droit »

« La droite, c’est le parti de la mémoire »

denis tillinac ame francaise
Denis Tillinac, par Hannah Assouline.

Propos recueillis par Gérald Andrieu et Élisabeth Lévy. 

Causeur. Dans votre quête de L’Âme française[1. L’Âme française, Denis Tillinac, Ed. Albin Michel, mai 2016], vous réglez son compte à votre famille politique : sans conscience de son histoire, infoutue d’affirmer ses valeurs, rongée par l’économisme, la droite n’a aucune excuse à vos yeux. Vous auriez pu choisir comme sous-titre : « La droite pour les nuls qui le sont sans savoir pourquoi ni oser le revendiquer. » La droite française est-elle fichue ?
Denis Tillinac. Oui et non. Oui, si l’on parle des responsables politiques nationaux dits « de droite ». Ils ne proposent que des recettes pour avoir un peu plus de croissance, un peu moins de déficit, un peu plus de sécurité et un peu moins de chômage. Leurs programmes interchangeables ne sont d’ailleurs jamais appliqués. Mais je réponds non s’il est question du peuple de France qui se sent, lui, dépositaire d’un patrimoine spirituel, paysager, monumental, gastronomique…

Vous faites un pari pascalien sur l’existence d’un tel peuple…
Je n’idéalise pas. On voit la façon dont un maire, qu’il soit de gauche ou de droite, est attaché à son clocher, même s’il va au Grand Orient à la fin de la semaine ! Certes, la France profonde des villages et des villes moyennes a été ripolinée et on n’y croise plus que des chômeurs, des allocataires du RSA, des retraités, des immigrés. Malgré tout, le peuple a conscience de ce qu’il a reçu en héritage, et il éprouve un sentiment énorme de dépossession. Hélas, nos élites s’en foutent et débitent des conneries comme « Entrons dans l’économie-monde ! », « Il faut plus d’Europe ! », etc.[access capability= »lire_inedits »] Pendant ce temps, la France des notables a disparu. Le notable avait succédé à l’évêque ou au noblaillon. Et un Mitterrand ou un Chirac pouvaient s’adosser aux notables pour construire leur fief électoral, mais ce monde n’existe plus.

La faute aux élites, dites-vous. Mais ce peuple, shooté aux subventions depuis soixante-dix ans, dites-vous, il a aussi laissé faire le saccage.
Le peuple, moralement, vaut ce que valent les élites censées donner l’exemple. Or ces élites ont failli. D’abord sur le plan économique, depuis les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979 elles ont fait le choix des déficits permanents en échange de la paix sociale. Résultat, le soi-disant modèle français privilégie ceux qui ont la chance d’être entrés dans l’économie-monde au détriment des autres. Pourtant, nos campagnes ont beau être dévitalisées, les gens y sont assez heureux parce qu’il y a une sociabilité, un art de vivre, un rituel de l’apéro, tout un ensemble de choses qui composent l’âme française…

C’est bien beau de boire un coup de rouge quand Rome brûle, mais il n’y a pas l’ombre d’un Napoléon ou d’un De Gaulle à l’horizon…
Le drame, c’est qu’un Napoléon ou un De Gaulle n’arrivent que dans les géhennes de l’Histoire, jamais par les urnes. Je suis un démocrate de raison, ayant conscience qu’il faut 51 % pour être élu et que, pour cela, il faut flatter l’opinion, qui est une espèce de mousse à la surface du peuple.

Revenons à la droite. Ce que vous lui reprochez, c’est d’être de gauche.
Nous irions mieux si, depuis un demi-siècle, les élites politiques de droite n’étaient pas à la remorque du « soixante-huitardisme » ! Mai 68, j’ai connu, j’étais anar, comme les autres. À 20 ans, j’étais contre la société de consommation, je voulais tout casser. Simplement, leur révolution ne me plaisait pas ! Rouge et noir, je n’aime pas ces couleurs, je préfère le rose bonbon, le bleu pervenche ou le vert Corrèze ! C’est une question d’esthétique ! Je pense que le « soixante-huitardisme », c’est-à-dire le marxo-freudo-libertarisme, reposait sur deux bévues : l’innocence du désir et la créativité de l’inconscient. C’est l’apologie de la marge, du fou, de l’enfant, du drogué qui est censé produire du beau. On oublie que la transgression n’a de sens et de vertu que si la norme est solide !

Pardon, mais vous jetez Marx, Freud et la libération sexuelle un peu vite… Et finalement, vous accréditez l’idée que la droite est le parti du passé. Mais de tout ce passé peut-on faire un avenir ?
Non, la droite, c’est le parti de la mémoire. Cultiver la mémoire de sa famille, de son village, son pays, sa civilisation, sa religion, est une attitude de droite. Et tout cela définit une certaine approche de la liberté. Tandis que la liberté de gauche qui prévaut depuis les années 1960, depuis que les gauchistes ont succédé aux staliniens pour régner sur l’université et les médias, c’est l’ouverture grand angle des pulsions.

Vous avez une vision romantique de la droite et une vision caricaturale de la gauche. Ce que vous décrivez, c’est la gauche parisienne « vue à la télé ». Dans la vraie vie, on peut être de gauche et aimer Chateaubriand ou Blondin.
Oui, quand on s’appelle Mitterrand. La mythologie de la gauche a ses grands ancêtres – Danton ou Robespierre, au choix, et puis Blanqui, Jaurès, Blum… –, ses lieux symboliques, comme le mur des Fédérés. Pour les gens de gauche, leurs rites, c’est le 1er mai ; leur liturgie et leur langage, c’est la manif et l’AG. Ça fait partie de l’Histoire de France, et on ne peut pas gouverner ce pays sans le prendre en compte.

Pardon, mais nous pensons que tout cela, comme le baptême de Clovis, ça appartient à tous. Et puis, vous allez loin dans le cliché : les femmes de droite seraient, dites-vous, de meilleures amantes !
Trop d’amis de gauche se sont plaints pour que je ne sois pas sûr de ce que j’avance sur le plan statistique ! Et puis écoutez : on est dans les années 1950, l’émancipation de la femme est logique et indiscutable. Simone de Beauvoir nous pond Le Deuxième Sexe. Presque la même année, Brigitte Bardot se met à poil dans Et Dieu créa la femme et Édith Piaf chante : « Si tu m’aimes, je me fous du monde entier ». La gauche, elle se soucie du monde entier ! Qui s’en porte encore plus mal ! C’est toute la différence ![/access]

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L'Âme française

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Meurtre de Jo Cox: quelles conséquences sur le Brexit?

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(Photo : SIPA.REX40436013_000001)

Dans ses mémoires, Simone de Beauvoir, dont la naïveté de révolutionnaire est souvent compensée par son acuité de philosophe, raconte comment, dans les années 30, avec son compagnon Sartre, ils scrutaient les actualités à la recherche de signes avant-coureurs d’un grand soir communiste qui devait conduire, incessamment sous peu, à l’instauration en France d’une dictature du prolétariat. Ils analysaient en particulier les faits divers les plus violents afin d’y déchiffrer autant de symptômes de l’effondrement imminent de l’ordre public bourgeois. À la fin, ils ont été obligés de reconnaître, avec une certaine lucidité, que ces événements ponctuels ne rimaient à rien. Meurtres, assassinats et autres agressions sanglantes ne représentaient que des explosions aléatoires d’une violence individuelle, personnelle, sans portée politique.

Trente ans plus tard, Roland Barthes, cherchant à théoriser le fait divers, reprenait cette même problématique : « Voici un assassinat : s’il est politique, c’est une information, s’il ne l’est pas, c’est un fait divers. Pourquoi ? » Selon l’auteur des Mythologies, l’assassinat politique n’est compréhensible que dans un contexte plus large, celui de l’histoire de son temps, de ses luttes politiques et idéologiques, de ses évolutions sociales. En revanche, le fait divers n’est justement pas compréhensible dans ce contexte plus large. Il reste emmuré dans sa singularité ; il tend à constituer une irruption de la violence irrationnelle au milieu de la logique (toute relative) de la vie sociale et historique[1. Simone de Beauvoir, La Force de l’âge ; Roland Barthes, « Structure du fait divers », Essais critiques.].

Fait divers ou crime politique ?

Lorsque, le jeudi 16 juin à 13h48, un médecin a prononcé le décès de la députée travailliste, Jo Cox, tombée sous les balles et les coups de poignard d’un assassin solitaire, en pleine rue devant la bibliothèque publique où elle s’apprêtait à accueillir certains de ses électeurs, une question s’est très vite posée : s’agissait-il d’un horrible fait divers ou d’un crime politique ? Certes, l’assassin, Thomas Mair, 52 ans, avait un passé de troubles psychiatriques. Apparemment sans casier judiciaire, cet homme vivait seul et, selon ses voisins, faisait du travail bénévole pour l’aider à surmonter ses propres problèmes de santé mentale. Fait divers, alors ? En revanche, au moment de l’assassinat, il aurait crié : « La Grande Bretagne d’abord, que la Grande Bretagne reste indépendante ! » (« Britain first, keep Britain independent ! ») et : « Priorité à la Grande Bretagne, ça c’est pour la Grande Bretagne ! » (« Britain always comes first, this is for Britain ! »). Lors de sa première comparution devant un tribunal, samedi 18 juin, quand il a été sommé de donner son nom, il a répondu : « Mort aux traîtres, liberté pour la Grande Bretagne » (« Death to traitors, freedom for Britain »). En outre, le tribunal a appris que, lors de son arrestation, il avait prétendu être un « militant politique ». Une perquisition de son domicile a révélé qu’il avait des liens avec des organisations d’extrême droite au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, dont il possédait des tracts et pamphlets. Crime politique, alors ?

L’ambiguïté entourant cet acte effroyable reste excessivement difficile à dissiper. La juge devant laquelle Thomas Mair a sorti un slogan politique à la place de son nom a ordonné qu’il soit évalué par un psychiatre. Jusqu’alors célibataire un peu marginal et sans histoire, Mair ne semble pas du tout être l’agent de quelque complot longuement ourdi par un groupuscule extrémiste. Et pourtant, Jo Cox était connue, non seulement pour plaider la cause des réfugiés de la guerre en Syrie, mais aussi pour défendre passionnément le maintien du Royaume-Uni au sein de l’UE. Au moment où la campagne des « Brexiteers » avait commencé à se focaliser sur la question de l’immigration, elle a publié un article (son dernier), le 13 juin, en soutenant que la sortie de l’UE n’apporterait pas une réponse efficace aux inquiétudes du peuple britannique au sujet des immigrés[2. https://www.politicshome.com/news/uk/home-affairs/immigration/opinion/house-commons/76053/jo-cox-mp-brexit-not-answer-uk]. Personne ne peut ignorer que sa mort a privé le camp du « in » d’une de ses voix les plus engagées. Ni que sa mort intervient exactement une semaine avant le vote sur l’UE et dans un contexte où le débat sur l’immigration est devenu particulièrement acrimonieux, pour ne pas dire belliqueux. Jo Cox a-t-elle été tuée pour ses prises de position sur l’UE et particulièrement l’immigration ? Peut-on le dire publiquement sans avoir l’air d’exploiter sa mort tragique à des fins bassement propagandistes ?

Qui sème la haine ?

La classe politique s’est jusqu’ici généralement abstenue de franchir le pas dans ce sens. D’ailleurs, les deux campagnes officielles, « Britain Stronger in Europe » et « Vote Leave », ont suspendu leurs activités au niveau national du vendredi au samedi, en signe de respect.  Les déclarations des leaders des partis sont restées très générales. Le travailliste, Jeremy Corbyn, dans un discours funéraire lors d’une cérémonie dans la circonscription de Jo Cox aux côtés de son rival conservateur, David Cameron, a déclaré qu’elle avait été tuée par « le puits de la haine » (« the well of hatred »). Il restait aux journalistes à franchir le Rubicon et à stigmatiser ouvertement le climat délétère de la campagne instauré – à leur avis – par les opposants à l’UE et leur façon d’exploiter la peur de l’étranger. A 18h17, le jour de l’assassinat, Alex Massie, journaliste écossais, a posté un billet de blog sur le site de la revue très conservatrice, The Spectator, en incriminant la rhétorique incendiaire des Brexiteers au sujet de l’immigration : « Quand vous encouragez les gens à se mettre en colère, vous ne pouvez pas prétendre vous étonner quand ils se mettent dans une colère folle » (« When you encourage rage you cannot then feign surprise when people become enraged »). Le lendemain, dans son talk show matinal, le journaliste radiophonique, James O’Brien, plutôt gauchisant, s’est lancé dans un vibrant monologue, demandant d’abord, « Est-il concevable qu’un homme aujourd’hui ait pu être incité à commettre un meurtre par le débat politique et la situation politique ? » Avant de conclure que le message incessant selon lequel le pays était assiégé par des hordes d’immigrés aurait pu avoir une telle influence sur un individu dépourvu du niveau d’éducation et de la lucidité nécessaires pour mettre les choses en perspective.

Ces réquisitoires ont provoqué à leur tour des réactions très vives et très contrastées de la part du public – en ligne et sans aucun doute hors ligne.  Certains internautes ont salué le courage et la perspicacité de ces journalistes, d’autres ont condamné une manière honteuse de profiter de la situation pour étayer le camp du « yes ». Une coïncidence plus que malheureuse a conféré une dimension encore plus sombre à l’assassinat de Jo Cox et à la controverse qui s’est ensuivie : le jour de l’événement tragique, Nigel Farage, le leader du parti nationaliste UKIP, dévoilait devant les médias sa nouvelle affiche qui montre une horde de réfugiés sous le slogan, « Point de rupture ». Les ténors de la campagne « Vote Leave » se sont empressés de prendre leurs distances vis-à-vis d’une forme d’extrémisme qui ne leur sied pas, Boris Johnson maintenant que « ce n’est pas notre façon de mener campagne » et Michael Gove avouant que l’affiche le « fait frémir ».

Il nous reste trois jours avant ce vote décisif pour l’avenir du Royaume-Uni et de l’Europe. Par la suite, nous aurons tous à vivre avec le résultat pendant très longtemps, comme la famille de Jo Cox aura à vivre avec sa mort si brutale. Un fait divers abominable, absurde, décidera-t-il du destin historique d’un pays, d’un continent ? Une campagne politique aura-t-elle eu pour conséquence accidentelle de briser la vie d’une femme aussi brillante que dévouée à sa famille ? Ou y a-t-il un lien profond, significatif, entre ces deux événements ? Une forme de paranoïa collective au sujet des étrangers a-t-elle rencontré et galvanisé la paranoïa individuelle d’un déséquilibré mental ? Nous ne savons pas encore si nous entendons le vent de l’Histoire qui souffle ou cette autre histoire, dont parle Macbeth, « racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien ».

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Lydia Guirous : #Je suis Marianne

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Lydia Guirous. Sipa. Numéro de reportage : 00747743_000211.

C’est donc le dernier livre (paru en janvier, oui, je sais, je date, mais bon, tant de sollicitations…) de Lydia Guirous, éphémère porte-parole des « Républicains », virée pour cause de langue bien pendue. À tel point que Luc Le Vaillant, qui est à peu près le dernier à ne pas penser courbe chez Libéen arrive à la plaindre.
À tel point aussi que Yann Moix, le sémillant roquet de la Pensée Unique et du Bien réunis, a cru intelligent del’agresser sauvagement quand elle est passée à On n’est pas couché.
Pour mémoire, Lydia Guirous avait écrit il y a deux ans Allah est grand, la République aussi — et le parallèle entre Allah l’Incomparable et la Gueuse, comme disent les ultra-cathos, lui a amené quelques tombereaux d’insultes et de menaces.

Plutôt que de vous faire l’article, je l’ai interviewée sur les sujets les plus brûlants. Comme quoi on peut être (de culture) musulmane et ne pas dire d’énormités.

JPB. « L’islam radical tue parce que nous sommes heureux », dites-vous au tout début de votre livre : pourriez-vous définir le bonheur d’être Français ?

LD. Le bonheur d’être Français c’est avant tout le bonheur d’être libre. Libre d’aller et venir, libre de s’exprimer, libre de choisir sa vie professionnelle et personnelle. C’est également le bonheur de vivre dans l’égalité, égalité entre les hommes et les femmes bien sûr, mais également égalité devant la loi, égalité devant le savoir et la culture grâce à l’école républicaine. Enfin le bonheur d’être Français, c’est également avoir la certitude de vivre dans une société dans laquelle la fraternité n’est pas qu’un simple mot et dans laquelle la solidarité nationale accompagne chaque citoyen de manière bienveillante comme dans les services publics par exemple. L’hôpital public est l’illustration la plus parfaite de la solidarité à la française, où tout le monde peut-être soigné quelque soit sa condition sociale, ses moyens et ses orientations politiques ou religieuses. Cela semble une évidence, pourtant si l’on se compare à d’autres pays, c’est surtout une chance qu’il faut préserver comme un trésor.

Après Charlie, vous avez appelé les Musulmans de France à manifester — ce qui vous a valu « un flux interminable d’insultes, de menaces, de violence, d’appel à la haine ». Il y a donc une France qui « est Kouachi, qui est Coulibaly » ? Qu’avons-nous raté pour que tant de jeunes s’identifient à des assassins ?

Oui, j’ai reçu des menaces et des insultes et j’ai fait condamner récemment en Correctionnelle un jeune de Créteil qui me harcelait sur les réseaux sociaux et voulait me tuer. C’est mon quotidien malheureusement et je dirais que c’est le quotidien de tous ceux qui n’ont pas peur d’affronter la réalité et de dénoncer la montée en puissance d’un islam politique qui veut tuer la France et la République. Moi je ne suis pas dans l’islamophilie béate comme certains médias et une bonne partie de la gauche communautariste. L’Islam radical (et j’inclus naturellement les salafistes et les Frères Musulmans dans cette appellation) a pris en otage les Français de confession musulmane et est en passe de gagner la bataille des idées. L’omerta serait la pire des réponses. Les Français de confession musulmane après ces périodes d’attentats islamistes doivent clairement montrer leur attachement à la République et à la France, sans ambiguïté, sans faux-semblants, comme toute personne qui aime son pays, sa culture et ses valeurs. Le discours qui consiste à dire « ça n’a rien avoir avec l’Islam » est inaudible et de moins en moins crédible. Les attentats n’ont rien avoir avec les Français de confession musulmane, c’est vrai, en revanche qu’ils n’aient rien avoir avec l’Islam, c’est beaucoup plus discutable. Ce que je voudrais, c’est un mouvement général des Français de confession musulmane qui expriment clairement l’idée : nous sommes Français d’abord, musulmans après.
Quant à la deuxième partie de votre question, je crois qu’il faut arrêter de se culpabiliser en permanence : la France n’a rien raté ! Elle a su accueillir dignement tous ses immigrés (à l’exception notoire des harkis et des chibanis que l’on a mis trop longtemps à reconnaître), leur donner du travail, un toit, des écoles, des médecins… C’est ce que je rappelle dans mon dernier livre « Je suis Marianne ». Oui Marianne éduque, protège, soigne, accueille et il n’y a pas plus généreux que la France. Si une poignée d’ahuris se radicalisent et deviennent violents, ce n’est pas une raison pour se remettre en question. Il faut juste les sanctionner lourdement au premier dérapage. La fin du laxisme des politiques pénales serait je pense de nature à stopper cette radicalisation des comportements.

Comment éviter le repliement identitaire, l’entre-soi, le repliement sur le ghetto ?

Il faut appliquer nos lois avec plus de sévérité (par exemple la loi sur la burqa), étendre le champ de loi de 2004 sur l’interdiction du voile à l’université et aux entreprises ; corréler le respect de nos valeurs et de nos principes à l’attribution des aides sociales, stopper la construction anarchique de mosquées, interdire les menus de substitution dans les écoles publiques car on ne classe pas les élèves en fonction de leur religion… Bref il faut se respecter, respecter notre histoire, notre culture, notre identité, pour que tout le monde la respecte comme il se doit. Il ne faut rien céder.

« C’est mon choix », disent les femmes qui portent des vêtures islamiques. Est-ce si sûr ? Quelle est votre position de femme sur ces signes extérieurs de servilité et d’infériorité ?

Je me suis longuement exprimée sur ces sujets dans mes deux derniers livres : le voile est à la fois un instrument de soumission des femmes et un instrument de prosélytisme religieux pour servir les idées nauséabondes de l’Islam politique. Les femmes qui portent le voile sont les marionnettes des salafistes et des Frères musulmans. Elles portent le voile pour s’acheter une respectabilité alors qu’elles se construisent une prison. Mais de toute façon la question, n’est pas là, libre ou pas de le porter…ça c’est une réflexion de bobos et de médias. Pour moi, le voile ne correspond pas à l’identité culturelle et politique de notre pays, la France.

« La France se meurt de sa naïveté » — belle formule : mais encore ?

La France est la victime collatérale de la pensée relativiste et multiculturelle de la génération de mai 68. Pour se donner bonne conscience, certains ont cru bon de sacrifier notre histoire, nos valeurs et notre culture. Quand on parlait d’immigration, on nous traitait de racistes, quand on parlait d’islamisme, on nous disait que nous étions islamophobes (alors que finalement nous étions les seuls à ne pas faire d’amalgame entre les musulmans républicains et les islamistes), quand on parlait de mérite et de travail, on nous qualifiait de réacs ! La pensée unique a nié la réalité de notre pays et la souffrance du peuple, bien trop occupée à garder sa zone d’influence dans les médias. Aujourd’hui nous en payons le prix fort : crise identitaire, islamisme et Front National aux portes du pouvoir.

Les « accommodements raisonnables » amènent la RATP, dites-vous, à changer de bus au changement d’équipe afin que des chauffeurs musulmans ne prennent pas un volant contaminé, si je puis dire, par leurs homologues féminines. En même temps l’Observatoire de la laïcité de Jean-Louis Bianco propose d’aménager la laïcité — dont vous dites vous-même qu’elle est « un principe non évolutif ». Dans quelle mesure ces compromissions avec des superstitions d’un autre âge sont-elles un danger pour la France — et pour l’Occident en général, parce que les « accommodements » sont bien pires outre-Manche, par exemple ?

Ce n’est pas parce que c’est pire ailleurs qu’il ne faut rien faire et tout accepter. La RATP est une entreprise publique en charge d’une mission de service public, les revendications religieuses ne doivent pas pouvoir s’exprimer en son sein. Ceux qui ne veulent pas conduire après une femme doivent être licenciés pour faute grave. Concernant Jean-Louis Bianco et l’observatoire de la Laïcité … comment lui donner une quelconque crédibilité après qu’il a déclaré « Il n’y a pas de problème de laïcité en France » ?

Certains élus, dites-vous, brisent le pacte républicain par clientélisme électoral, important en France des pratiques multi-culturelles qui sont l’apanage des pays anglo-saxons. Est-ce bien la culture de la République ?

Non, ce n’est pas la culture de la République. La France a toujours été un pays multi-ethnique, mais jamais un pays multi-culturel. Notre culture, tout comme notre communauté, est unique et elle s’appelle la République. N’en déplaise à certains, chez nous on vit les uns avec les autres et non les uns à côté des autres.

Vous avez écrit votre livre avant les attentats de novembre dernier — et vous y dénoncez l’angélisme et le déni de la gauche face à la montée du communautarisme religieux. Les choses ont-elles changé depuis sept mois ? Au passage, n’y a-t-il pas des gens de droite qui font eux aussi de petits calculs électoralistes à courte vue — y compris parmi les candidats à la primaire au sein des Républicains ?

À gauche, rien n’a changé, il y a juste un discours de façade un peu plus agressif… Mais rappelez-vous que Manuel Valls après Charlie et l’Hyper Casher trouvait des excuses sociales aux terroristes ! Finalement il renvoyait la faute sur nous, ce qui est plus que scandaleux. La gauche se complaît dans le communautarisme et particulièrement le communautarisme islamique car elle y voit de manière cynique des électeurs acquis à sa cause, qu’il faut brosser dans le sens du poil et à qui on doit céder à la première revendication. Incapable de garder l’électorat ouvrier qui a fui vers le Front National, la gauche se réfugie vers de nouveaux « prolétaires », les musulmans des banlieues, quitte à mettre en place une société communautarisée. Quant au fait qu’il y ait eu du clientélisme dans nos rangs à droite et du relativisme sur ces questions… c’est vrai, mais je vous ferai observer que François Hollande est au pouvoir depuis 4 ans et que la menace islamiste n’était pas la même avant 2012. La France a changé.

Comment expliquez-vous l’irrésistible montée du FN ?

Le communautarisme et le multiculturalisme mielleux de la Gauche y sont pour beaucoup… A cela vous ajoutez le chômage endémique et la trahison du peuple et de l’électorat de gauche de 2012 par Hollande et Valls et vous obtenez un début de réponse… Le FN c’est 10 points sous Mitterrand, 10 points sous Jospin, 10 points sous Hollande !

Vous dites que nombre d’imams radicaux sont antisémites. Mais enfin, c’est un délit ! Pourquoi n’applique-t-on pas la loi ?

Pour ne pas stigmatiser sans doute, comme disent les socialistes ! Ce pays est en faillite d’autorité. Il nous faut de nouveau un Président expérimenté aux commandes de la France. Un Président sans ambiguïté face à la menace de l’Islam radical et qui défende notre identité, notre histoire et nos valeurs.

Face à l’islam extrémiste, « les féministes sont aux abonnés absents ». Comment expliquez-vous cette cécité volontaire ?

Le féminisme depuis plusieurs années n’est plus là pour défendre les femmes mais pour servir la soupe au PS et faire la claque dans les meetings ou dans les défilés. Elles se mobilisent pour Malala [Yousafzai] et les jeunes filles enlevées par Boko Haram, ce qui est un bonne chose, mais pour les Malala de nos quartiers elles préfèrent pratiquer la politique de l’autruche ! Alors naturellement pour ces féministes, il est plus important de défendre le multi-culturalisme et le relativisme à travers le voile que de défendre la pauvre fille qui se fait tabasser le soir en rentrant chez elle parce qu’elle a refusé de le porter… . C’est un féminisme couard, petit-bourgeois et finalement raciste et néo-colonial, à l’image de la gauche. Quelle régression !

# Je suis Marianne

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Allah est grand la République aussi

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Vies et morts à Venise

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marcelin pleynet venise
Photo: Venise. Pixabay.

Marcelin Pleynet est un poète, critique d’art et romancier qui sait de quoi il parle. Lorsqu’il se retire à Venise, dans sa petite maison biscornue acquise grâce à la dotation d’un prix littéraire, il peste naturellement contre l’ignorance et l’afflux des touristes, et rend visite aux nombreux Titien qu’abrite la Sérénissime.

Dans son dernier roman, Le Retour, il est d’abord question d’une famille, forcément problématique: « Que faire de cette famille qui surgit ? » se demande-t-il. Cette famille, c’est un frère entrepreneur dans les maisons Phénix qui n’a jamais lu un roman de sa vie, une nièce de dix-huit ans étudiante en arts qui avoue une préférence pour Carpaccio et, surtout, Fabrizio. Son fils, âgé de vingt ans et conçu à la faveur d’une aventure fugace, élevé par un couple de femmes, il ne l’a pas vu grandir et s’étonne de voir s’élever devant lui la jeunesse triomphante de la chair de sa chair.

Ce mélodrame est conçu comme une pièce de théâtre: les décors, typiques, sont changés d’une scène à l’autre par glissements de panneaux peints en deux dimensions, les personnages entrent côté cour au café Florian et sortent côté jardin à la fondation Guggenheim, juste à temps pour changer de costume. En toile de fond, c’est Venise, personnage principal et fantomatique, souffleuse de rêves baroques où se mêlent l’eau des canaux et le marbre des églises, la nuit et le jour, le passé et le présent bercés par la musique de Monteverdi qui dorlote soir après soir le public de la Fenice.

Puis, au détour d’une page, l’écriture et l’oeil s’élèvent, Venise s’éloigne, s’enfonce dans la vase de l’égotisme. Avec une vanité parfois mal contenue, reflet de la spontanéité du journal intime, Pleynet mêle ses notes de lecture sur Baudelaire, Rimbaud, Eschyle et Heidegger aux souvenirs de son voyage en Chine en 1974 dont il dit n’être jamais revenu. Il reproduit des passages entiers de carnets intimes qui donnent une touche burlesque à l’ensemble: « J’achète chaque jour la presse internationale… où, soit dit en passant, il n’y a rien à lire que je ne sache déjà plus ou moins implicitement. »

Ce qu’il sait, aussi, plus ou moins implicitement, c’est que le temps au coeur duquel il se débat le donne perdant d’avance. Un fils adulte est là pour tuer le père, le moment est venu de quitter la scène. Délibérément, la fiction s’étiole, le roman familial ne prend pas.

Retour à la réalité: Marcelin Pleynet est victime d’un AVC qui le laisse sans voix ni jambes pendant plus d’un an. Il reviendra à Venise, dans sa petite maison biscornue où livres et carnets sont restés ouverts à la date de l’année précédente. Peut-être vient-il de découvrir la recette pour vieillir sans se blesser: « se traiter comme si l’on était un printemps dans une âme et dans un corps écrits de part en part et sans ratures … »

Marcelin Pleynet, Le Retour – Gallimard/L’infini, 2016.

Je mange donc je suis

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contes table montanari
Ruopolli. Wikipedia.

En matière d’alimentation, les italiens ont toujours une bouchée d’avance sur nous. Dans la Péninsule, on cuisine encore de vrais produits et on ne se contente pas de réchauffer des plats sous vide comme dans une majorité d’établissements français. Notre restauration, jadis triomphante, est devenue le pré-carré des chimistes, toques pensantes des industriels de la malbouffe. Rentabilité oblige et signe de nos troubles culturels, le repas prend des allures d’équation agro-alimentaire et de manipulations génétiques. Un menu ne se prépare plus sur les fourneaux mais au Palais Brongniart.

Massimo Montanari, historien de l’alimentation qui enseigne à l’Université de Bologne, replace les plaisirs de la chère au centre de l’activité humaine en publiant Les contes de la table aux Editions du Seuil. A travers des chroniques, des romans de chevalerie, la vie des saints ou des empereurs, des livres de cuisine également, il dresse un panorama des habitudes, des croyances ou des interdits du milieu du Moyen-Age jusqu’à la Haute Renaissance, il pousse même son étude au XVIIème siècle, à la table de Christine de Suède. Car, « la table raconte le monde » avance-t-il, exemples à l’appui. Ce livre admirablement traduit de l’italien par Jérôme Nicolas et illustré par Harriet Taylor Seed se déguste à chaque page. Un régal de légendes et de traditions chrétiennes racontées par un érudit, un honnête homme qui ne prend pas la nourriture à la légère.

Cette exploration quasi-mystique démarre sous Charlemagne et met en lumière la symbolique des os brisés. « On ne plaisante pas avec les os des animaux […] les briser tous, systématiquement, pour en sucer la moelle, c’est une manière de souhaiter le pire des malheurs » prophétise-t-il. Adalgis, prince lombard déchu et revanchard, s’acharne sur les os lors d’un repas « comme un lion affamé qui dévore sa proie ». Sa provocation ne passe pas inaperçue. Charlemagne n’y voit pas là un acte de gloutonnerie mais un avertissement, un nouveau rapport de forces que le félon tente d’imposer sans combattre. Partager des aliments avec d’autres convives signifie bien plus que se sustenter. L’organisation sociale du royaume, la répartition des pouvoirs ou le pardon divin se règlent toujours à table ! Montanari rappelle que refuser la viande dans la Chrétienté, « c’est renoncer au plaisir […] (mais) aussi une manière de faciliter le respect du vœu de chasteté ». Que se passe-t-il alors quand Noël, « la fête des fêtes » tombe un vendredi, jour « maigre » ? François d’Assise tranche la question en répondant au frère Morico qui l’interroge sur la marche à suivre : « Tu pèches, frère, en appelant « vendredi », le jour où l’Enfant est né pour nous ». La messe est dite. Viande à volonté !

Chaque point soulevé par l’historien aiguise l’appétit comme la controverse entre l’évêque et les chanoines d’Imola sur la coutume (obligatoire ou non) des quatre repas offerts par an ou sur la qualité juridique du fumet. Au XIIIème siècle, à Alexandrie, un pauvre vient déposer son pain sur le fumet d’un cuisinier. Insipide par nature, le pain ainsi revêtu de son parfum se transforme en un met succulent. Le cuisinier demande réparation pour « vol » de fumet. Le sultan est appelé à se prononcer sur ce cas litigieux et déclare que « le fumet est une qualité accidentelle exactement comme le son d’une pièce de monnaie ». Il donne une pièce au pauvre que celui-ci fait tinter à l’oreille du cuisinier, l’outrage est réparé. Tout est bon dans le Montanari : le souci apporté aux sauces, la découpe d’un chapon ou la recette du « turbot en potage » servi à Charles Quint, à Rome, en 1536. Et on apprend beaucoup sur les échanges culinaires entre la culture populaire et aristocratique, la place du sucre ou l’invention des plats de substitution durant les périodes de disette. La table ne ment pas !

Les contes de la table de Massimo Montanari (Seuil, 2016).

Les Contes de la table

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Bac: signe ta pétition d’abord!

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(Photo : SIPA.00639205_000020)
(Photo : SIPA.00639205_000020)

Qui a dit que les jeunes étaient incapables d’engagement ? Voilà une nouvelle qui devrait faire mentir les atrabilaires patentés qui se refusent à jeter sur la jeunesse le regard complaisant et fasciné qu’il est d’usage d’arborer. Derrière leurs écrans, ou à Nuit debout, les jeunes révolutionnent les voies démocratiques – nous dit-on. Par-delà la caricature de la jeunesse mort-née et apathique, se dégage une écume d’éternels rebelles scandalisés, folâtrement amusés par leur propre indignation. Et ils trouvent dans la pétition le moyen de satisfaire leur besoin de revendication.

Gare aux penseurs aigris qui croient que le baccalauréat n’a plus de valeur et qu’on se contente de le donner aux élèves en « phase » terminale : il est difficile, aujourd’hui, au point que pour l’anglais, plusieurs milliers d’entre eux ont demandé le retrait d’un texte jugé trop complexe. Apparemment, les rédacteurs de l’épreuve d’anglais n’ont pas retenu la leçon de l’an dernier. Ces adultes, hélas, n’écoutent donc rien et n’en font qu’à leur tête : ils s’obstinent ! Alors que déjà lors de la session 2015, des élèves avaient réclamé l’annulation de la question M qui comportait le verbe « to cope with », l’Éducation nationale a récidivé. « Où la scène se passe-t-elle ? », ont-ils osé demander. Précisons que le texte comportait l’indication Manhattan et que les élèves devaient donc déduire qu’il était question de New York. Cela valait bien une pétition.

Parfaitement « intraitable » !

La question requérait donc une culture assez large pour savoir que Manhattan est à New York ; et comme l’un des élèves le souligne dans un commentaire, cela demandait « des connaissances que nous ne possédons pas tous, même si cela paraissait évident. » Et puis on sent que le ton des pétitionnaires a pris en grade. Cette année, le texte de la supplique se limite à une phrase laconique : « Suite à la difficulté de la compréhension du texte A nous voulons une modification du barème » sonne comme une exigence pure et simple. On a dépassé le stade des revendications alambiquées de l’an passé, consternant monceau d’arrogance (« Nous demandons à rencontrer la ministre »), voire d’insolence (« Il est inadmissible de proposer des questions incompréhensibles ») et d’immaturité (« Nous demandons des points bonus » !). Percluse de fautes d’orthographe qui avaient beaucoup amusé les observateurs, la pétition de 2015 faisait état d’une question « intraitable » (le terme est impropre, mais passons…) et évoquait des « externalités négatives » sur le reste de la copie.

Quant au sujet de français des élèves de première, il y eut moins de grabuge que l’an dernier. Laurent Gaudé avait essuyé les foudres de certains élèves qui avaient peiné à commenter un extrait de son livre Le Tigre bleu de l’Euphrate, où l’on ne savait plus s’il s’agissait de l’animal ou du fleuve, ou des deux. Devant la virulence de la polémique, Actes sud avait publié un communiqué : « L’auteur joue sur l’homonymie entre le fleuve et l’animal pour enrichir la résonance de son texte. » Cette année, Dieu merci, nous autres L avons été pacifiques, car nous ne sommes pas passés loin de l’émeute : une coquille concernant la date de naissance de Jean Cocteau émaillait l’intitulé du sujet.

L’écrivaine Anatole France…

Quant au sujet des ES et S, il s’agissait d’un groupement d’oraisons funèbres, dont celle d’Anatole France qu’une partie non négligeable a pris pour une femme. Il y eut même des professeur-e-s (comme il convient de l’écrire si l’on préfère éviter le procès en sexisme) pour se féliciter de cette petite erreur, innocente, parce que cela mettait en exergue l’absence des écrivaines dans les sujets ! De « grands écrivains » écrivant pour la mort de « grands écrivains », ont ironisé certains pour signifier que la littérature patrimoniale est, en somme, un royaume de vieilleries, bien rances, bien pompeuses et bien mortes. Être un écrivain mort est aujourd’hui une tare.

Le discours, prononcé à la mort d’Émile Zola, commençait par « Messieurs » et il était question de « mâles louanges ». Voilà qui suffit pour incendier la poudrière féministe et relancer la critique sur la représentation des femmes dans les épreuves. Et là, en plus, vous avez pris des misogynes qui disent « Messieurs » au lieu de « Mesdames, Messieurs » ! On n’a pas idée. Et pourquoi pas demander à nos élèves de plancher aussi sur A mademoiselle, le poème de cet obscur machiste – qu’il faut être assurément pour employer un pareil mot –, Alfred de Musset (et qui, soit dit en passant, est mort lui aussi) ?

En 2017, je passerai le baccalauréat d’anglais : et je trépigne déjà d’impatience à l’idée de découvrir quelle sera l’impardonnable faute dont le système m’aura lésé – en espérant, que cette fois-ci, ils auront compris la leçon, on ne va pas rédiger des pétitions tous les ans, non plus !

Finissons cependant sur une note positive : cette énième et dérisoire pétition montre tout de même que la France n’est pas totalement envahie par la culture américaine, puisqu’il est encore des candidats au baccalauréat qui ne savent pas que Manhattan est à New York – et qui sont prêts à rédiger une pétition pour s’en enorgueillir…

« Le discours sociétal de Juppé ne me convient pas beaucoup »

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Denis Tillinac, par Hannah Assouline.
Denis Tillinac, par Hannah Assouline.

>>> Retrouvez en cliquant ici la première partie de l’entretien.

Causeur. La France n’est ni de droite ni de gauche, disait le Général. Pourquoi donc vous accrocher à cette dichotomie ?
Denis Tillinac. Être de droite, c’est inscrire son action dans le présent, mais avec un soubassement de mémoire. Être progressiste, c’est inscrire son action dans une stricte relation entre le présent et le futur. Pourquoi en sommes-nous à la deuxième génération de dirigeants de droite qui ont renoncé à cette mémoire ? J’ai connu les Guéna, les Galley, les Messmer… Ils ont forgé la France moderne – le Concorde, la bombe atomique… –, mais parlaient d’Histoire tout le temps. Bien sûr, derrière, ils avaient le vieux Malraux : ce n’est pas rien ! À l’Assemblée nationale, dans les bureaux du groupe RPR, il y avait une photo du général de Gaulle, une autre du maréchal Leclerc et une dernière de Malraux. Et puis on a fait l’UMP, un truc pour imiter les Allemands et les Anglais ! Il a alors fallu ajouter les photos de Monnet et de Schuman qui, pour des gaullistes comme moi, représentent l’horreur absolue ! Je préfère Guevara, de très loin ![access capability= »lire_inedits »]

Cette droite bonapartiste qui est la vôtre correspond à l’espace que Marine Le Pen veut occuper aujourd’hui, non ?
C’est peut-être son ambition, mais c’est peu dire qu’elle ne s’en donne pas les moyens. L’alliage hétéroclite d’un programme qui rappelle celui de Georges Marchais et d’un souverainisme qui n’a pas de véritable définition autre que les récriminations contre les immigrés n’a rien à voir avec le bonapartisme. C’est une déviance du bonapartisme : le boulangisme. Le discours de Mme Le Pen et de Philippot – ni gauche ni droite, pas d’alliances – finira par décevoir leurs électeurs.

Vous êtes « républicain par défaut », vous considérez les « valeurs républicaines » comme des « abstractions trop glaciales ». Idem pour la laïcité : il faut faire avec, « rien de plus, rien de moins », écrivez-vous[1. L’Âme française, Denis Tillinac, Ed. Albin Michel, mai 2016]. Quant à la révolution, ce serait pour notre pays un vrai traumatisme… On croirait entendre Marion Maréchal-Le Pen.
Depuis l’exécution de Louis XVI, nous sommes en tout cas condamnés à l’homme providentiel, et entre deux hommes providentiels, au poujadisme : tous des pourris, tous des cons, tous des nuls… Ce qui est d’ailleurs souvent vrai.
Parler de « valeurs républicaines », pour moi, ça ne veut rien dire. Parce que la République est un principe d’organisation politique. La probité, l’oubli de soi, le panache, ce sont des valeurs qui ne sont pas l’apanage d’un régime politique. Elles sont tout autant respectées en Angleterre qui est une monarchie théocratique.
Quant au laïcisme butté de M. Philippot, il ne me paraît pas être celui de Mme Maréchal-Le Pen. J’y vois quelque chose d’inconciliable. Marion Maréchal-Le Pen, par ses déclarations sur ses valeurs, son libéralisme économique, serait la bienvenue dans l’aile conservatrice des Républicains. Elle y serait plus à l’aise qu’au FN.

Cette invitation lui est donc transmise ici même ! Cependant, l’âme de la France peut-elle rester immuable en dépit des flux migratoires et des changements démographiques ? La République, c’est une machine à fabriquer des Français.
La France, pas la République ! Et à un petit Français dont les ancêtres viennent du bassin du Congo, du delta du Mékong, ou des Aurès, il faut d’autant plus apprendre que ses ancêtres étaient des Gaulois, et que notre mémoire patriotique procède de Vercingétorix, de Clovis, de Saint Louis, de Jeanne d’Arc et de Roland à Roncevaux. La France n’est pas un pays d’immigration comme on nous le répète. C’est une broyeuse qui accueille les étrangers et en fait des Français. Elle a pu assimiler sans souci un million et demi de musulmans, ce qui a été le cas jusqu’aux années 1960. Sept millions, c’est un autre problème. Mais ce n’est pas la faute des musulmans si les églises sont vides, même le dimanche. Au temps de Charles Martel, l’enfant né chez les commerçants qui suivaient les razzias était baptisé dans les huit jours. La France avait la capacité morale, spirituelle, une identité suffisante, pour fabriquer des Français. Nous l’avons perdue. Une amie haut fonctionnaire, de culture musulmane, m’a raconté un jour : « J’ai su que j’étais complètement française le jour où, au détour d’une départementale, j’ai été émue par l’arrondi d’un clocher roman. »

Parmi les candidats à la primaire de la droite, il paraît compliqué d’en trouver un susceptible de vous émouvoir.
Je voterai aux primaires pour celui qui me donnera le sentiment de prendre en compte l’identité profonde de la France ou, à défaut, la sensibilité de droite, telle que je la définis.

On imagine que ce ne sera pas Alain Juppé, qui paraît incarner ces élites de droite que vous abhorrez.
Juppé, c’est la droite tocquevillienne, avec les limites inhérentes à Science Po, l’ENA, Normale Sup… Il n’est ni bête ni inculte, c’est un bon copain, un honorable Landais beaucoup plus sensuel qu’il ne le laisse entendre, mais son discours sociétal et son fédéralisme ne me conviennent pas beaucoup. Et ses complaisances pour tout ce qui touche à la dilution du genre me semblent dictées par le souci de ne pas déplaire aux bobos.

Malgré votre magnanimité, aucun champion de la droite ne vous séduit ?
Si je raisonne à partir de ma propre sensibilité de provincial qui aime la littérature, les vaches, le vin et le rugby, celui qui porte le plus spontanément la mémoire historique de la France, c’est indiscutablement François Bayrou. La veille de son agrégation, je crois, son père est mort alors qu’il était en train de traire les vaches. J’ai passé des soirées avec lui à boire du tursan et du jurançon en récitant des milliers de vers. Il a de vraies préoccupations spirituelles : c’est un catholique pratiquant, mais lui est encore plus à cheval que vous sur la laïcité ! Il connaît la province, il y est bien enraciné, il a une belle histoire. Le problème, c’est que depuis vingt ans, il ne nous la raconte pas !

Et Sarkozy, le retour, c’est une histoire racontable ?
Il a les qualités de ses défauts. Il est le plus capable de dynamiser un pays, mais il « antagonise » beaucoup. Il a une certaine toxicité parce qu’il cherche toujours à être dans un rapport agresseur-agressé. Cela dit, je pense que son plus grave problème n’est pas le rejet qu’il suscite, mais qu’il est peut-être impossible de redevenir président quand on a été battu.

Pour vous, le scénario le plus probable, c’est que la droite gagnera par défaut…
Dans ce cas, les choses sérieuses n’auront pas lieu au soir du second tour, mais dans les six mois, dans la rue ou ailleurs. Et là, ça se gâtera parce qu’il y aura un déficit de légitimité énorme.

Tiens donc, une révolution de droite ?
Pas une « révolution ». On ne peut pas dire que le retour du Général au pouvoir ait été une révolution, ça s’est fait dans les règles de l’art démocratique, même s’il a forcé un peu le trait. Si c’était « un coup d’État permanent », des « coups d’État permanents » comme ça, j’en veux tous les jours, et j’aimerais que ça arrive l’an prochain ![/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

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Orlando et Magnanville: les réflexions d’Alain Finkielkraut

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Dans l’émission « L’Esprit de l’escalier », Alain Finkielkraut note qu’à la suite de l’attentat d’Orlando, Barack Obama a « rechigné à incriminer l’islamisme ». Il constate qu’ils sont quelques-uns en France à vouloir, selon cette même logique, « effacer l’ennemi au seul profit de la haine dont il est porteur », c’est-à-dire l’homophobie. Pourtant, rappelle-t-il, islamisme et homophobie sont « consubstantiels » selon le mot que lui souffle Elisabeth Lévy : « Dans l’islamisme, précise Finkielkraut, la persécution des “sodomites” va de pair avec la haine des juifs et la relégation des femmes ».

En revanche, dans le cas de Magnanville, note-t-il, « impossible de noyer le poisson, il s’agit d’un attentat islamiste ». Cependant, Alain Finkielkraut constate que « le train-train politique et social n’a pas été bousculé. Tout a continué comme si de rien n’était, à la différence des massacres des 7-8-9 janvier et de celui du 13 novembre. Ce double assassinat n’a pas fait effraction, il n’a pas perturbé le cours des choses. » « Le lendemain, poursuit-il, les manifestants violents contre la loi travail étaient plus déterminés que jamais à en découdre avec la police comme s’ils étaient engagés dans un tournoi de haine et de violence avec le tueur de Magnanville. L’islamo-gauchisme est alors apparu en pleine lumière : non seulement, pour les gauchistes, les islamistes ne sont pas les ennemis, mais ils partagent les mêmes cibles et la police est la première de ces cibles. »

Et pour Alain Finkielkraut de faire le parallèle avec l’attitude des syndicats en 1940 telle que l’a décrite Marc Bloch dans son livre L’Etrange défaite. Pour ce dernier, à la veille de la deuxième guerre mondiale, les responsables syndicaux « ne s’entretenaient que de gros sous et même de petits sous » et « ces œillères, cet engoncement administratif, ces rivalités de personnes, ce manque de souffle enfin, expliquent le mol affaissement des syndicats dans toute l’Europe et jusque chez nous, devant les premiers coups des pouvoirs dictatoriaux. (…) On ne leur avait pas appris, comme c’eût été le devoir de véritables chefs, à voir plus loin, plus haut et plus large que les soucis du pain quotidien, par où peut être compromis le pain même du lendemain. » Pour Finkielkraut, il est clair qu’aujourd’hui « nous vivons dans une ambiance du même type… »

L'étrange défaite

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Parler de souveraineté a plus de sens que jamais

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(Photo : SIPA.00677227_000002)
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Je vais vous raconter une histoire[1. Ceci est le texte du discours prononcé par Natacha Polony lors du colloque organisé ce samedi 18 juin par le Comité Orwell.]. Une histoire belge. Plus encore, l’histoire d’un symbole national belge, la mayonnaise qui accompagne les frites servies dans les baraques et les brasseries, et dont la recette traditionnelle fait la fierté de nos voisins. Récemment, un arrêté royal a autorisé à dénommer mayonnaise une préparation contenant 70 et non plus 80% d’huile, et 5 et non plus 7,5% de jaune d’œuf. La raison de cette modification est la demande adressée par l’industrie pour pouvoir rester compétitive face à la concurrence étrangère, qui propose des produits moins chers. Tollé chez les Belges qui dénoncent le dumping, la perte de qualité au nom du profit et protestent en invoquant la tradition, l’identité de leur cher pays qui serait menacée par les assauts de la modernité.

Cette histoire est une parabole chimiquement pure des conséquences d’une mondialisation dérégulée sur un corps politique : impression de dépossession et réaffirmation identitaire. Il y a fort à parier que nos amis belges seront considérés par certains faiseurs d’opinion comme de sympathiques ringards, ou, au pire, d’ignobles chauvins en pleine dérive populiste et identitaire. On leur répondra que c’est le marché qui décide, que si le consommateur préfère payer sa mayonnaise moins cher, c’est l’essence même du libéralisme, et qu’ils ne voudraient tout de même pas interdire la mayonnaise sans huile et sans œufs. Bolchéviques, va ! Et puis, si l’on n’y prend garde, avec ces histoires de mayonnaise, on va finir par parler protectionnisme, et autres lubies xénophobes. Le repli l’aura emporté sur l’ouverture, la haine sur la générosité et l’accueil. De quel droit est-ce qu’ils préfèrent leur mayonnaise, ces Belges ?

Alors nous y sommes. Parler de souveraineté a-t-il encore un sens dans un monde globalisé ? C’est la question qui nous rassemble et il n’y a pas de hasard à la poser en un 18 juin, 76 ans après un appel qui prenait justement acte de la dimension mondiale de la guerre pour en appeler à la légitimité face à la légalité qui s’était exprimée la veille à travers la demande d’armistice du Maréchal Pétain. Nous y reviendrons, mais l’homme du 18 juin est aussi celui qui déclarera le 27 mai 1942 : « La démocratie se confond exactement, pour moi, avec la souveraineté nationale. La démocratie, c’est le gouvernement du peuple exerçant la souveraineté sans entrave. »

Parler de souveraineté quand le territoire national est occupé, quand l’Etat et ses rouages ont choisi de collaborer avec l’ennemi, voilà qui est compréhensible. Mais aujourd’hui ? Est-ce que ça ne relèverait pas d’une vieille rengaine masquant des obsessions plus coupables ?

Le danger souverainiste selon Joffrin, Attali, FOG, BHL…

Il y a déjà plusieurs années que le qualificatif « souverainistes » est accolé à ces inclassables qui naviguent entre la droite et la gauche et à qui l’on a fait rendre gorge de la tonitruante victoire du 29 mai 2005. Souverainistes, c’est quand on ne dit pas « nationaux-républicains » ou autres joyeusetés. Mais souverainistes, ça ne dit pas grand-chose au plus grand nombre. Seulement le terme a ressurgi. Souvenez-vous, c’était à l’automne dernier. Libération décide de consacrer une une à Michel Onfray après son interview dans le Figaro. Et le philosophe est accusé d’avoir dérivé vers l’extrême droite, de s’abandonner à des idées nauséabondes, rances, et tout autre adjectif cher à nos anti-fascistes au nez sensible. Quelques jours plus tard, après diverses passes d’armes par médias interposés, Laurent Joffrin lâche l’argument ultime : Onfray est sur « la pente glissante du souverainisme ». Une pente qui amène à « défendre la nation au nom de la justice sociale », mais qui, nous dit le débusqueur de déviants, « finit toujours par préférer la nation à la justice sociale ». Qui prétend protéger son peuple pour mieux détester les autres. Qui rêve de frontières quand il faudrait tendre la main, ouvrir le cœur… Amen.

Le souverainisme, voilà l’ennemi. Dans un journal censément de gauche comme Libération, mais aussi dans un journal de droite libérale comme le Point. Il suffit de lire un seul éditorial de Franz-Olivier Giesbert (c’est déjà un effort) pour s’apercevoir qu’il est parti en croisade contre le souverainisme, ce nouveau fléau (parti est bien le terme : on l’a perdu depuis longtemps). Mais on pourrait citer également Bernard-Henri Lévy chez qui la lutte contre le souverainisme relève de l’exorcisme. Jacques Attali, très fier de sa dernière trouvaille, une réplique qu’il ressort dans chaque émission, face à chaque journaliste esbaudi : « Qu’est ce que c’est que cette histoire de racines. Nous ne sommes pas des radis. » Pas des chênes non plus, apparemment.

C’est donc tellement dangereux, le souverainisme, qu’il faille dégainer l’arsenal intellectuel, tout ce que le pays compte de brillants esprits ? Le souverainisme, c’est la guerre, la haine de l’Autre, le repli identitaire. Le souverainisme, ce sont les heures les plus sombres de notre histoire. Bon, le mot n’existait pas, mais on comprend. Le souverainisme occupe dans le vocabulaire politique contemporain la même place que le populisme. Il veut désigner une sorte de manipulation des masses par un discours démagogique et dont ses auteurs sauraient parfaitement combien son application serait soit impossible soit éminemment dangereuse pour l’avenir du pays.

Le libre-échange apporte la paix, bien entendu !

Parce que tel est bien le sujet qui les préoccupe. Bien plus que la dimension morale mise en avant pour rejouer la pantomime de l’antifascisme. Le souverainisme est condamnable parce qu’il s’oppose à la marche du monde, parce qu’il prétend refuser l’inéluctable, qui est aussi le seul destin souhaitable. Nous sommes bien d’accord, la morale n’a pas grand-chose à voir avec tout cela. On parle de choses sérieuses. On parle d’économie. Le souverainisme se promène en général dans les articles et les sermons audiovisuels accompagné de son corollaire tout aussi sulfureux : le protectionnisme. Et les deux sont dangereux, car ils apportent la guerre quand le libre-échange, le « doux commerce » cher à Montesquieu, apporte la paix et la concorde entre les peuples.

Il est d’ailleurs intéressant de constater que ce qui nous est proposé comme modèle, l’extension du libre-échange à travers différentes structures supra-nationales pour accompagner la mondialisation des échanges et la globalisation des normes et des cultures, nous est présenté à la fois comme bon moralement et comme inéluctable. Bon parce qu’inéluctable ? On nous demande de nous en réjouir parce que, de toute façon, nous n’avons pas le choix et qu’il faudra bien vivre dans ce monde-là ? Nos élites politico-médiatiques sont leibniziennes : elles nous proposent le meilleur des mondes possibles et ne lésinent pas sur les moyens de nous en convaincre.

Mais deux problèmes se posent à tout esprit un minimum éveillé. Le premier : en quoi cette globalisation qui détermine actuellement l’organisation de nos économies et, par capillarité, l’ensemble de nos modes de vie, est-elle inéluctable ? La mondialisation, c’est-à-dire l’augmentation des échanges et de la circulation des individus, existe à différentes échelles depuis Alexandre le Grand. Elle est un fait. Un fait qui découle aujourd’hui du développement des moyens de transports et de la révolution technologique qui transforme les informations et les capitaux en flux. Et l’on peut ajouter que la troisième révolution industrielle, celle de l’informatique, lui donne une dimension qui n’a plus rien à voir avec ce qui a précédé. Très bien. Mais la globalisation, c’est-à-dire l’uniformisation des normes et du droit pour faciliter le flux et étendre une conception unique de l’organisation des sociétés humaines, est-elle de l’ordre de la nécessité ? Pour le dire autrement, était-il obligatoire d’accompagner la mondialisation d’un mouvement de dérégulation massif qui profite aux acteurs dominants que sont les multinationales majoritairement anglo-saxonnes ?

L’économie, comme la physique, serait une science dure !

Leibniziens, nos dirigeants : ce qui est ne pouvait pas ne pas être… Je vous invite à lire sur le blog de Coralie Delaume, l’Arène nue, la traduction d’un passionnant article publié dans le Guardian. Il est signé George Monbiot et il nous prouve que ce sont les médias anglo-saxons qui nous en remontrent en matière de liberté de ton et de profondeur d’analyse. On cherchera vainement un équivalent, sur une telle longueur, appuyé sur une démonstration historique précise, dans la presse française. Que nous dit cet article ? Que l’idéologie qui domine nos vies nous est à peu près inconnue parce qu’elle ne se présente pas comme une idéologie mais comme un fait de nature. « Les tentatives visant à limiter la concurrence, nous dit Monbiot, sont considérées comme des dangers pour la liberté. L’impôt et la réglementation sont considérés comme devant être réduits au minimum, les services publics comme devant être privatisés. L’organisation du travail et la négociation collective par les syndicats sont dépeints comme des distorsions du marché qui empêchent l’établissement d’une hiérarchie naturelle entre les gagnants et les perdants. L’inégalité est rhabillée en vertu : elle est vue comme une récompense de l’utilité et un générateur de richesses, lesquelles richesses ruisselleraient vers le bas pour enrichir tout le monde. Les efforts visant à créer une société plus égalitaire sont considérés comme étant à la fois contre-productifs et corrosifs moralement. Le marché est supposé garantir que chacun obtienne ce qu’il mérite. » Le néolibéralisme fut pourtant assumé comme tel, sous ce nom, par ses concepteurs, Ludwig von Mises et Friedrich Hayek en 1938. Mais depuis, il a disparu. Quand vous prononcez ce mot dans les médias, certains se gaussent. Vous traitent quasiment de complotiste, en tout cas d’aimable plaisantin qui, bien sûr, ne connaît rien à l’économie. Parce que l’économie est une science. Une science dure. Elle s’appuie sur des lois aussi évidentes et nécessaires que les lois de la physique. La concurrence et l’autorégulation des marchés, c’est la loi universelle de la gravitation.

Du coup, un doute nous saisit. Et c’est le second problème posé par cette idéologie dominante. Si la globalisation relève de la fatalité, il n’y a rien à choisir. Il n’y a pas de liberté possible face à la nécessité. Mais alors, sommes-nous encore en démocratie ? On nous demande de désirer ardemment ce qui nous est de toute façon présenté comme notre destin, sans échappatoire, parce que dans ce désir que nous développerions se trouverait l’illusion du choix, l’illusion de la liberté. En rhétorique journalistico-politique, cela donne des choses du genre : « Nous sommes les seuls à rêver encore qu’on peut – au choix – maintenir un tel niveau de charges, et donc de protection sociale, conserver des services publics non ouverts à la concurrence… », « Nos voisins, eux, se portent très bien… » On l’a bien compris, « il n’y a pas d’alternative ». Il est assez croustillant d’entendre cette antienne thatchérienne reprise aujourd’hui par un ministre de l’Economie « de gauche », poulain de Jacques Attali, ancien conseiller d’un président de la République de gauche, qui proposait de changer la vie et pour qui Margaret Thatcher incarnait un repoussoir absolu. Il est vrai que le même Emmanuel Macron fut rapporteur de la commission Attali à l’origine de la « loi pour la libération de la croissance » mise en place par Nicolas Sarkozy. Qui n’en appliqua que quelques recommandations car il jugeait l’ensemble trop libéral. En effet, il n’y a pas d’alternative. Politiquement, du moins.

Où est passé le politique ?

Mais s’il n’y a pas d’alternative, où est la liberté ? Où est le politique ? Qu’il faille tenir compte des contraintes du réel est une évidence et la liberté est limitée par le réel. Mais encore faut-il se mettre d’accord sur le réel, ses lois et les limites qu’elles imposent. Et l’on voit mal comment des gens qui adhèrent à un économisme dont l’objet est de se présenter comme le fruit de lois naturelles, peuvent encore se faire passer pour libéraux quand ils finissent par nier toute forme élémentaire de liberté.

La question sous-jacente est donc bien celle-là, celle de la démocratie. Celle qui ressurgit à chaque fois qu’un dirigeant (en général pour des raisons politiciennes, Cameron sur le Brexit, Jacques Chirac en 2005) prend le risque démesuré de demander directement son avis au peuple par un referendum. A vrai dire, c’est l’idée même de demander son avis au peuple qui paraît alors irresponsable. On nous ressortirait presque la rhétorique sur les « classes dangereuses ». Du moins a-t-on droit à la litanie habituelle : populisme, démagogie face à un peuple incapable de juger en connaissance de cause et qui, bien évidemment, se déterminera sur des critères qui n’ont rien à voir avec la question posée. Comment voulez-vous, ils n’y comprennent rien ces braves gens…

Démocratie, referendum, liberté des peuples de choisir leur destin… la notion qui sous-tend ce débat est bien celle qui est au cœur de la réflexion des irresponsables, des dangereux, vous savez, ces souverainistes honnis : la souveraineté. Etre souverainiste, c’est assumer le fait que ce concept de souveraineté est crucial pour quiconque prétend penser l’organisation du corps social et politique dans un cadre à peu près démocratique. Bref, pour qui entend répondre à l’économisme, nouvelle idéologie dominante, par un concept politique.

Curieusement, ce concept vieux de quatre siècle semble devenu totalement incompréhensible pour les dirigeants de nos vieux Etats-nations et pour les commentateurs chargés d’analyser leurs décisions. Alors rappelons la définition classique, celle de Louis Le Fur : « La souveraineté est la qualité de l’Etat de n’être obligé ou déterminé que par sa propre volonté dans les limites des principes supérieurs du droit et conformément au but collectif qu’il est appelé à réaliser. » La souveraineté est d’ailleurs définie au XVIème siècle par Jean Bodin pour caractériser cette puissance d’un Etat qui ne peut se résumer aux vieux concepts romains de potestas et auctoritas. Mais c’est à la révolution qu’il prend tout son sens pour nous, Français. Parce qu’à la souveraineté nationale, cette indépendance qui permet à une nation de se déterminer sans dépendre d’une autre puissance, s’ajoute la souveraineté populaire. Ce n’est plus le roi qui incarne la Nation et détermine son destin, c’est le peuple qui est son propre souverain. Oxymore extraordinaire que le peuple souverain ! Il n’est plus mineur. Il n’y a plus de sujets, donc de soumis, mais des citoyens. Des citoyens qui constituent un corps politique et déterminent par la délibération le bien commun, qui ne se réduit pas à la somme de leurs intérêts particuliers. Des citoyens qui se choisissent en conscience un destin commun.

Cela s’appelle la République, et c’est la forme que prend chez nous la démocratie. Car il est bien question de démocratie. Et de Gaulle prend soin de le préciser dans la Constitution de 1958 : « Article 2 : La devise de la République est « Liberté, Égalité, Fraternité ». Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. Article 3 : La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum. Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice. » Globalisation ou pas, révolution technologique ou pas, il n’est pas de démocratie sans l’exercice par le peuple de la souveraineté nationale.

Pourquoi vouloir distinguer souveraineté nationale et souveraineté populaire ?

Et l’on en connaît qui prennent des pincettes, qui tournent autour du pot, qui construisent des raisonnements byzantins pour distinguer souveraineté nationale et souveraineté populaire, la seconde leur semblant plus respectable, plus « gauche bon teint ». Parce que dans souveraineté nationale, il y a nation, et de la nation, on glisse facilement vers le nationalisme, surtout en une époque où les journalistes sont devenus commentateurs de patinage artistique et s’emploient essentiellement à juger des glissades et autres dérapages des uns et des autres. Mais brisons là. Quel peuple peut se dire souverain dans une nation entravée, sous domination ? Quel peuple décide de son destin quand le champ de sa souveraineté est borné à quelques domaines réservés ? Se cacher derrière son petit doigt dans l’espoir de n’être pas chassé du camp du Bien a quelque chose de pathétique.

Et puis il y a ceux qui font semblant de ne pas comprendre. « Souveraineté ? Comme ce terme est vague. Mais qu’est-ce que vous entendez par là ? Ne sommes-nous pas libres dans un système démocratique garanti par la Constitution ? Pourquoi s’accrocher à un mot ? » Pour les vrais atrophiés du cervelet et les faux idiots, il est une façon simple de résumer les choses. C’est d’ailleurs celle qu’emploie Michel Onfray depuis qu’il a décidé d’assumer son souverainisme. Il l’explique dans son dernier livre, le Miroir aux alouettes. Il suffit de demander à nos aimables contradicteur quel est le contraire de souverain. Les antonymes de souverain sont : subordonné, esclave, domestique, sujet, soumis, vassal. Au moins, les choses sont claires. Je vous renvoie d’ailleurs également – et surtout – au livre de Jacques Sapir, Souveraineté, démocratie, laïcité.

On nous répondra bien sûr que tout cela relève du fantasme, que nous sommes en démocratie, dans un pays indépendant dont les gouvernements élus mènent les politiques. Il n’y a pas de sujet. Tout au plus avons-nous concédé quelques délégations de souveraineté à une entité supranationale, mais elle aussi démocratique puisque nous en élisons le parlement, et uniquement dans des domaines aussi restreints que la monnaie et le budget. Une paille.

Maastricht ou l’enterrement de 1789

Il n’est besoin que de réécouter le magistral discours de Philippe Séguin devant l’assemblée nationale le 5 mai 1992 pour comprendre ce qui s’est joué lors du Traité de Maastricht, et qui est à l’origine d’une partie des crises qui minent le pays. Philippe Séguin soulignait que le fondement de notre Etat de droit, depuis deux siècle, est dans cette idée que la souveraineté nationale appartient au peuple, de sorte que ses représentants, l’Assemblée nationale en l’occurrence, n’ont aucune compétence à se dessaisir de leur pouvoir législatif et à valider par avance des textes qui n’auront même pas à être ratifiés par eux. « Aucune assemblée ne peut déléguer un pouvoir qu’elle n’exerce qu’au nom du peuple. » Ce que le peuple a fait, seul le peuple peut le défaire. En ce sens, nous dit-il, 1992 est l’enterrement de 1789.

Caricature ? Dramatisation loufoque ? On nous répond d’abord que cette délégation de pouvoir est limitée. Elle ne concerne que certains domaines. L’Etat conserve ses missions régaliennes. La souveraineté monétaire, ce n’est rien, ça ne détermine pas l’identité collective. Philippe Séguin répondait par avance : la souveraineté est une notion globale et indivisible, comme un nombre premier. La découper, c’est la vider de sa signification. Le dernier à l’avoir fait était Brejnev en 1968 avec son concept de « souveraineté limitée » appliqué aux démocraties populaire. Ce qui signifiait ni souveraineté ni démocratie…

On nous répond également que ces délégations de souveraineté sont temporaires. Tiens donc. Pourtant, quand il s’est agit de suggérer que la Grèce devrait quitter, même temporairement, la zone euro, la réponse a été unanime : c’est impossible. Ça n’est pas prévu par les traités. Vous savez, le fameux « il n’y a pas de plan B ». Les plus batailleurs brandissent le fameux article 50 du traité de Lisbonne, qui prévoit une éventuelle sortie au bout de deux ans de négociations et d’une décision à l’unanimité des membres. Une usine à gaz propre à décourager les plus téméraires. Non, une fois qu’on est entré, on ne sort plus. D’où l’indignation de ces braves gens quand les Britanniques se permettent de voter sur le Brexit. Mais de quel droit s’autorisent-ils ce que nous nous sommes interdit ?

La base de la démocratie, c’est que le peuple peut changer d’avis

Quel que soit le résultat du referendum, jeudi prochain, c’est ce vote en lui-même qui constitue la plus majeure des transgressions. Parce qu’il nous rappelle ce qu’est un contrat : une délégation temporaire de souveraineté en échange d’avantages ou de protection. Temporaire, tel est bien l’enjeu. La base de la démocratie, c’est que le peuple peut changer d’avis. Nulle génération ne peut enchaîner les suivantes, leur interdire d’exercer leur propre souveraineté. Ce qui a été fait, donc, doit pouvoir se défaire. Sans quoi il n’est pas de démocratie. La désormais fameuse sentence de Jean-Claude Junker – dont la plus grande vertu est d’exprimer sans complexe ce que d’autres préfèrent recouvrir d’un voile pudique – ce « il n’est pas de choix démocratique en dehors des traités européens » résume l’idée que ces gens se font de la démocratie.

D’autant que ce transfert sans retour des compétences de l’Etat ressemble fort à un cercle vicieux. On se souvient de la merveilleuse rhétorique soviétique : le goulag, le cauchemar, les pénuries, c’est parce que le processus n’est pas arrivé à son terme et que le paradis communiste n’est pas encore totalement bâti. La technocratie ? Elle n’est qu’un mal provisoire pour préparer cet avènement. Le principe vaut pour toutes les idéologies et la construction de l’Europe néo-libérale en est une dans toute la pureté de sa définition et de ses conséquences. Elle a ses zélotes et ses prophètes. Ses grands inquisiteurs, aussi.

Réécoutons un instant le discours de Philippe Séguin : « Quand, du fait de la monnaie unique, le coût de la dénonciation des traités sera devenu exorbitant, le piège sera refermé. Craignons alors que les sentiments nationaux, à force d’être étouffés, ne s’exacerbent jusqu’à se muer en nationalisme. Car rien n’est plus dangereux qu’une nation trop longtemps frustrée de la souveraineté par laquelle s’exprime sa liberté, c’est-à-dire son droit imprescriptible à choisir son destin. » Il y aura fallu moins de vingt-cinq ans. Mais nous y sommes. Et le seul argument qui reste aux grands prêtres de l’Union européenne est de renverser l’ordre des causes et des conséquences. Le mal, c’est ce nationalisme préexistant, et que l’on n’a pas assez écrasé. Donc, il faut protéger l’Europe contre ses propres démons. Ils plaideront les meilleures intentions du monde : éviter à des peuples abrutis bernés par des démagogues sans vergogne de sombrer dans une récession tragique et, qui sait, dans des guerres sanglantes.

On ne renonce pas impunément à la souveraineté

C’est oublier que la récession, nous y sommes. Et que les maux dont nous souffrons, chômage de masse, déficit de la balance commerciale, désindustrialisation massive, étaient prédits par tous ceux qui avaient correctement analysé ce que signifie le processus d’intégration dans une monnaie unique d’un espace économique hétérogène. Et les souffrances engendrées par ce naufrage économique font naître des tensions dont nous voyons en ce moment la traduction. Parce qu’on ne renonce pas impunément à la souveraineté.

Comment imaginer qu’un corps politique qui a renoncé à ce qui fait sa raison d’être puisse ne pas imploser ? C’est à cette fragmentation que nous assistons. Fragmentation du corps politique, de la communauté nationale, largement encouragée par ceux qui ont intérêt à définitivement achever ces Etats-nations empêcheurs de commercer en rond. Au profit d’une autre souveraineté ? On connaît le mythe d’une citoyenneté européenne qui devrait se substituer par miracle aux citoyennetés nationales. C’est faire peu de cas de l’Histoire. C’est ne pas comprendre que la constitution d’une Nation à travers l’émergence d’un peuple sur un territoire déterminé est un processus lent et complexe et surtout impossible à reproduire artificiellement en l’espace de quelques années.

Reste le processus inverse. Pour se débarrasser des vieux Etats-nations et de leur encombrante démocratie, saper ce qui en est le corps vivant, le peuple comme entité politique. Ce peuple qui naît en France de l’intégration de populations diverses à une histoire et une géographie, à un ensemble de valeurs et de modes de vie, sans lesquels il n’est que des individus juxtaposés dans une entité administrative neutre régie par le droit et le marché. L’accomplissement du rêve thatchérien : « Je ne connais pas la société, je ne connais que des individus. » Tout ce qui fracture la communauté nationale, tout ce qui efface la culture commune de citoyens dont les identités diverses étaient jusqu’à présent transcendées par l’appartenance commune à la Nation, sert les intérêts d’un système dont le but est fondamentalement anti-démocratique.

Jusqu’à preuve du contraire, il n’est pour l’instant de véritable exercice de la démocratie que dans le cadre des Etats-nations. Nous avons donc remplacé la souveraineté nationale par… rien. Par un vide que vient remplir une inflation technocratique chargée de masquer la réalité de ce système, son objet principal : favoriser les intérêts d’entités privées et déterritorialisées, de Google à Monsanto en passant par Amazon, Apple, Philipp Moris… ces multinationales qui ont quelques 15 000 lobbyistes à demeure à Bruxelles et qui s’appliquent pour l’heure à dicter à la Commission des traités de libre-échange permettant de lisser l’espace économique et d’imposer pour les décennies futures les normes et le droit américain.

Les efforts de quelques vigies ont déjà permis de faire prendre conscience de l’absence totale de transparence qui entoure les négociations et qui constitue en elle-même un total déni de démocratie. Mais le principe d’irréversibilité que nous évoquions tout à l’heure y est également à l’œuvre avec une détermination admirable, à travers ce qu’on appelle les effets de cliquet. Tout ce qui aura été négocié ne pourra plus être révisé, même par un gouvernement nouvellement élu. « Il n’est pas de choix démocratique en dehors des traités européens »

L’économisme, ce totalitarisme

L’économisme, cette idéologie de réduction des différents champs de l’action humaine à leur dimension économique, n’est donc rien d’autre qu’un totalitarisme d’autant plus efficace qu’il repose sur le consentement des individus. Qui serait contre la prospérité ? Qui serait contre la liberté ? Même quand la liberté dont il est question n’est qu’une privation des libertés politiques fondamentales qui font le citoyen au profit de la liberté minimale du consommateur, celle de choisir entre deux produits en fonction de ses pulsions immédiates et de son intérêt à court terme.

Et c’est sans doute le dernier élément qui permet de comprendre l’articulation entre souveraineté et démocratie : il n’est pas de souveraineté du peuple sans souveraineté des individus, c’est-à-dire sans la capacité à exercer leur libre arbitre et à forger leur jugement sans dépendre d’autrui. Pour le dire autrement, il n’est pas de démocratie sans éducation du peuple. Rien de plus efficace, donc, pour délégitimer le peuple que de détruire le principal outil de son émancipation : l’instruction publique.

Il n’y a aucun hasard à voir les différentes réformes de l’éducation nationale remplacer la transmission des savoirs universels dont Condorcet faisait la condition de la formation d’hommes libres par une évaluation des compétences, terme importé de la formation professionnelle et inspiré des recommandations de l’OCDE et de la Commission européenne en matière d’éducation. L’éducation, domaine supposé régalien, dans lequel, nous explique-t-on, la France n’a pas opéré de transfert de compétences (sous entendu : elle est responsable de ses échecs). L’éducation qui est en fait l’un des principaux champs d’expérimentation pour cette extension du domaine de l’efficience économique. Il n’est besoin que de rappeler le Livre Blanc de la Table ronde des Entreprises Européennes en 1995 : « L’éducation doit être considérée comme un service rendu aux entreprises. »

Les compétences, c’est ce qui permettra de former des employés adaptables (d’augmenter, pour utiliser le jargon en vigueur, leur « taux d’employabilité »). Les mêmes sur quelque lieu de la planète que ce soit, puisqu’il n’est plus question de peuple ou de nation, ces réalités du monde ancien. Des employés qui, pour se délasser, pourront offrir à Coca Cola un peu de leur temps de cerveau disponible, sur lequel les chaînes de télévision font leur beurre.

L’articulation entre souveraineté nationale, souveraineté populaire et souveraineté des individus est donc indispensable pour former un authentique système démocratique. Et, à moins d’estimer que la mondialisation des échanges implique la disparition nécessaire de la démocratie, on conviendra que rien ne justifie son abandon au profit d’une technocratie déterritorialisée. Bien au contraire, il n’est de mondialisation véritablement bénéfique qu’organisée et régulée. Que ce soit sur le plan des barrières douanières (les Etats-Unis ne se sentent nullement gênés de prévoir des droits de douane de 522% sur l’acier chinois, quand l’Union européenne les fixe à 20%), ou que ce soit sur le plan du droit, à travers les réglementations visant notamment les produits agricoles protégés par une appellation d’origine. Si la mondialisation est un fait, la globalisation est une idéologie. Et comme toute idéologie, elle nécessite d’être explicitée, de voir analyser ses ressorts et ses présupposés.

« Quand on est couillonné, on dit : « Je suis couillonné. Eh bien, voilà, je fous le camp ! » »

Mais pour résumer ce que doit être l’exercice par une nation de sa souveraineté, c’est encore le Général de Gaulle qui en a le mieux explicité les contours face à Alain Peyrefitte : « C’est de la rigolade ! Vous avez déjà vu un grand pays s’engager à rester couillonné, sous prétexte qu’un traité n’a rien prévu pour le cas où il serait couillonné ? Non. Quand on est couillonné, on dit : « Je suis couillonné. Eh bien, voilà, je fous le camp ! » » Ce sont des histoires de juristes et de diplomates, tout ça. »

Nous sommes, au Comité Orwell, une association de journalistes. Parce que nous estimons qu’appartient à notre profession le soin d’expliciter les ressorts de toutes les idéologies, de mettre au jour les processus qui sont à l’œuvre derrière l’apparence des événements. Il appartient à notre profession, non pas seulement de commenter les manifestations contre la loi travail, les violences qui en découlent ou l’impuissance des gouvernants, mais de mettre en avant l’ensemble des phénomènes qui concourent à délégitimer un Etat qui, parce qu’il a depuis longtemps renoncé à sa souveraineté, n’est plus qu’une institution fantôme incapable de contrer les forces centrifuges qui déstructurent la société. Il appartient à notre profession de ressortir les différents textes de la Commission européenne ou d’autres instances supranationales réclamant une harmonisation du droit du travail pour œuvrer à la convergence des économies (ce que, une fois encore, prévoyait Philippe Séguin dans son discours de mai 1992). Il appartient à notre profession de ne pas seulement disserter sur la question de savoir si les opposants à la réforme du collège sont d’affreux réactionnaires, mais de décrire avec précision tous les ressorts de la transformation de l’Education nationale en auxiliaire de l’idéologie utilitariste, à rebours de tout le projet de l’école républicaine. Il appartient à notre profession de ne pas être tributaire du flux des informations et de la superficialité qu’il facilite, mais de décrire les rouages, d’éclairer les infrastructures et non pas seulement les superstructures, pour parler en termes marxistes. Comme l’a dit très judicieusement Lincoln, « on peut mentir tout le temps à une partie du peuple, on peut mentir à tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas mentir tout le temps à tout le peuple. » A moins de changer le peuple de temps en temps.

Alors il nous appartient d’offrir un peu de résistance. Profitons-en, nous sommes aujourd’hui le 18 juin. Et ce mois de juin 2016 a des airs de débâcle, comme un certain mois de juin 1940. La souveraineté, la démocratie, l’émancipation des peuples : quel plus beau programme ?

 

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Le miroir aux alouettes: Principes d'athéisme social

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Souveraineté, Démocratie, Laïcité

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Nous sommes la France

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Après Orlando, Assad est-il toujours l’ennemi principal?

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(Photo : SIPA.00710482_000009)
(Photo : SIPA.00710482_000009)

Auteurs d’un document critique issu du « dissent channel » paru dans les colonnes du New York Times, des hauts fonctionnaires et des diplomates américains ciblent la gestion de la crise syrienne par la Maison-Blanche. Les signataires considèrent que cette stratégie fait le jeu du président syrien Bachar Al-Assad, accusé de « violations systématique du cessez-le-feu » et proposent « un renforcement du processus diplomatique » par des « frappes aériennes » contre l’armée nationale syrienne.

Cette analyse rejoint celle du secrétaire d’Etat John Kerry qui, selon le New York Times, tente depuis plusieurs mois de convaincre le président des États-Unis d’élargir le champ de l’intervention américaine dirigée contre l’Etat islamique (EI) au profit des « rebelles modérés ». Une option qui n’a pas la faveur de militaires et d’acteurs de premier ordre du renseignement américain, qui voient dans le pouvoir de Damas un rempart contre l’expansion du terrorisme et vont parfois jusqu’à remettre en doute publiquement l’existence même desdits groupes « modérés » ou « démocratiques ».

John Kerry a d’ailleurs reçu personnellement les auteurs du très martial mémo, dont il a néanmoins déploré la « fuite » en direction des journaux. Regrets sans doute quelque peu superficiels, puisque la révélation tombait à point nommé à l’heure où la question syrienne s’installe au centre de la campagne présidentielle. Hillary Clinton, qui devrait recevoir l’investiture démocrate lors de la convention de Philadelphie en juillet prochain, apparaît en championne de l’interventionnisme face à son rival républicain Donald Trump. Elle bénéficie d’ores et déjà de l’appui du président sortant et de John Kerry, qui l’avait remplacée au secrétariat d’Etat en 2013.

Renouant avec le vieux courant isolationniste qui, à en croire les récentes enquêtes Gallup, est aujourd’hui aussi fort aux Etats-Unis qu’à l’issue de la première guerre mondiale, le leader du « Grand old Party » entend de son côté limiter les buts de guerre à la destruction de l’EI et se dit prêt à traiter avec la Russie des questions moyen-orientales.

Ce n’est pas la première fois que le « dissent channel », qui permet aux fonctionnaires américains d’exprimer des critiques vis-à-vis de la politique internationale est utilisé à des fins de politique intérieure. Institué pendant la guerre du Vietnam pour canaliser les tensions au sein du corps diplomatique, le « dissent channel » connut son quart d’heure de célébrité lors de la publication en 1971 du télégramme par lequel Blood Archer, consul général des États-Unis à Dacca, dénonçait la « faillite morale » de la politique américaine au Bangladesh et les faits de « génocide sélectif » perpétrés par l’armée pakistanaise à l’encontre des Hindous .

Clinton peut-elle continuer à affirmer qu’Assad et l’EI représentent le même danger?

L’infortuné Archer avait pris au sérieux les proclamations de démocratie interne lancées par l’administration Kissinger ; une naïveté qui lui valut de finir sa carrière au fond d’un placard du département d’État. On reparla du « dissent channel » un demi-siècle plus tard, lors de la divulgation d’un mémorandum de trente pages adressé à l’administration Clinton et critiquant âprement la politique balkanique de Bush Sr, auquel ses contempteurs reprochaient notamment une « inaction » prolongée à l’encontre des Serbes de Bosnie.

Destinataire légitime des feuillets, Warren Christopher piqua, dit-on, une colère épique après les « leakers ». On est en droit de penser que son ire fut de courte durée, tant les préconisations des pétitionnaires rejoignaient et légitimaient dans l’opinion les options du secrétaire d’Etat démocrate, lui-même ardent partisan de frappes aériennes contre les troupes de Pale.

Il y a lieu de penser qu’aujourd’hui comme hier, la fuite fort opportune de documents issus du « dissent channel » avait pour but d’épauler Hillary Clinton. Mais entretemps, il y a eu la tuerie d’Orlando : il est désormais impossible à la candidate démocrate, ancienne secrétaire d’Etat déjà accusée d’avoir sous-estimé le péril islamiste en Libye, d’affirmer coram populo que Bachar Al-Assad présente pour les États-Unis d’Amérique un danger comparable à l’Etat islamique.

La « faucone » prête à déployer les ailes américaines aux quatre coins du monde devient, le temps de quelques séquences médiatiques, une colombe qui affronte le puissant lobby des armes à feu tandis que, divine surprise, Donald Trump est déstabilisé à sa droite par ses déclarations en faveur d’un contrôle (très) minimal des ventes d’armes, et à sa gauche par la révélation de ses relations d’affaire avec l’entreprise qui a conçu le fusil utilisé lors de l’attaque islamiste et homophobe qui a ensanglanté la Floride.

En coulisses, pourtant, la bureaucratie n’en démord pas et continue de considérer le départ ou l’élimination du chef d’État syrien, soutenu par Moscou, comme un objectif prioritaire de sa politique proche-orientale. Un choix que les utilisateurs du « dissent channel » justifient par la nécessité de complaire à la majorité sunnite du pays, qui dissimule mal un projet politique d’escalade globale.

 

Article publié initialement sur le blog de Régis de Castelnau « Vu du droit »

« La droite, c’est le parti de la mémoire »

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denis tillinac ame francaise
Denis Tillinac, par Hannah Assouline.
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Denis Tillinac, par Hannah Assouline.

Propos recueillis par Gérald Andrieu et Élisabeth Lévy. 

Causeur. Dans votre quête de L’Âme française[1. L’Âme française, Denis Tillinac, Ed. Albin Michel, mai 2016], vous réglez son compte à votre famille politique : sans conscience de son histoire, infoutue d’affirmer ses valeurs, rongée par l’économisme, la droite n’a aucune excuse à vos yeux. Vous auriez pu choisir comme sous-titre : « La droite pour les nuls qui le sont sans savoir pourquoi ni oser le revendiquer. » La droite française est-elle fichue ?
Denis Tillinac. Oui et non. Oui, si l’on parle des responsables politiques nationaux dits « de droite ». Ils ne proposent que des recettes pour avoir un peu plus de croissance, un peu moins de déficit, un peu plus de sécurité et un peu moins de chômage. Leurs programmes interchangeables ne sont d’ailleurs jamais appliqués. Mais je réponds non s’il est question du peuple de France qui se sent, lui, dépositaire d’un patrimoine spirituel, paysager, monumental, gastronomique…

Vous faites un pari pascalien sur l’existence d’un tel peuple…
Je n’idéalise pas. On voit la façon dont un maire, qu’il soit de gauche ou de droite, est attaché à son clocher, même s’il va au Grand Orient à la fin de la semaine ! Certes, la France profonde des villages et des villes moyennes a été ripolinée et on n’y croise plus que des chômeurs, des allocataires du RSA, des retraités, des immigrés. Malgré tout, le peuple a conscience de ce qu’il a reçu en héritage, et il éprouve un sentiment énorme de dépossession. Hélas, nos élites s’en foutent et débitent des conneries comme « Entrons dans l’économie-monde ! », « Il faut plus d’Europe ! », etc.[access capability= »lire_inedits »] Pendant ce temps, la France des notables a disparu. Le notable avait succédé à l’évêque ou au noblaillon. Et un Mitterrand ou un Chirac pouvaient s’adosser aux notables pour construire leur fief électoral, mais ce monde n’existe plus.

La faute aux élites, dites-vous. Mais ce peuple, shooté aux subventions depuis soixante-dix ans, dites-vous, il a aussi laissé faire le saccage.
Le peuple, moralement, vaut ce que valent les élites censées donner l’exemple. Or ces élites ont failli. D’abord sur le plan économique, depuis les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979 elles ont fait le choix des déficits permanents en échange de la paix sociale. Résultat, le soi-disant modèle français privilégie ceux qui ont la chance d’être entrés dans l’économie-monde au détriment des autres. Pourtant, nos campagnes ont beau être dévitalisées, les gens y sont assez heureux parce qu’il y a une sociabilité, un art de vivre, un rituel de l’apéro, tout un ensemble de choses qui composent l’âme française…

C’est bien beau de boire un coup de rouge quand Rome brûle, mais il n’y a pas l’ombre d’un Napoléon ou d’un De Gaulle à l’horizon…
Le drame, c’est qu’un Napoléon ou un De Gaulle n’arrivent que dans les géhennes de l’Histoire, jamais par les urnes. Je suis un démocrate de raison, ayant conscience qu’il faut 51 % pour être élu et que, pour cela, il faut flatter l’opinion, qui est une espèce de mousse à la surface du peuple.

Revenons à la droite. Ce que vous lui reprochez, c’est d’être de gauche.
Nous irions mieux si, depuis un demi-siècle, les élites politiques de droite n’étaient pas à la remorque du « soixante-huitardisme » ! Mai 68, j’ai connu, j’étais anar, comme les autres. À 20 ans, j’étais contre la société de consommation, je voulais tout casser. Simplement, leur révolution ne me plaisait pas ! Rouge et noir, je n’aime pas ces couleurs, je préfère le rose bonbon, le bleu pervenche ou le vert Corrèze ! C’est une question d’esthétique ! Je pense que le « soixante-huitardisme », c’est-à-dire le marxo-freudo-libertarisme, reposait sur deux bévues : l’innocence du désir et la créativité de l’inconscient. C’est l’apologie de la marge, du fou, de l’enfant, du drogué qui est censé produire du beau. On oublie que la transgression n’a de sens et de vertu que si la norme est solide !

Pardon, mais vous jetez Marx, Freud et la libération sexuelle un peu vite… Et finalement, vous accréditez l’idée que la droite est le parti du passé. Mais de tout ce passé peut-on faire un avenir ?
Non, la droite, c’est le parti de la mémoire. Cultiver la mémoire de sa famille, de son village, son pays, sa civilisation, sa religion, est une attitude de droite. Et tout cela définit une certaine approche de la liberté. Tandis que la liberté de gauche qui prévaut depuis les années 1960, depuis que les gauchistes ont succédé aux staliniens pour régner sur l’université et les médias, c’est l’ouverture grand angle des pulsions.

Vous avez une vision romantique de la droite et une vision caricaturale de la gauche. Ce que vous décrivez, c’est la gauche parisienne « vue à la télé ». Dans la vraie vie, on peut être de gauche et aimer Chateaubriand ou Blondin.
Oui, quand on s’appelle Mitterrand. La mythologie de la gauche a ses grands ancêtres – Danton ou Robespierre, au choix, et puis Blanqui, Jaurès, Blum… –, ses lieux symboliques, comme le mur des Fédérés. Pour les gens de gauche, leurs rites, c’est le 1er mai ; leur liturgie et leur langage, c’est la manif et l’AG. Ça fait partie de l’Histoire de France, et on ne peut pas gouverner ce pays sans le prendre en compte.

Pardon, mais nous pensons que tout cela, comme le baptême de Clovis, ça appartient à tous. Et puis, vous allez loin dans le cliché : les femmes de droite seraient, dites-vous, de meilleures amantes !
Trop d’amis de gauche se sont plaints pour que je ne sois pas sûr de ce que j’avance sur le plan statistique ! Et puis écoutez : on est dans les années 1950, l’émancipation de la femme est logique et indiscutable. Simone de Beauvoir nous pond Le Deuxième Sexe. Presque la même année, Brigitte Bardot se met à poil dans Et Dieu créa la femme et Édith Piaf chante : « Si tu m’aimes, je me fous du monde entier ». La gauche, elle se soucie du monde entier ! Qui s’en porte encore plus mal ! C’est toute la différence ![/access]

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>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

L'Âme française

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Meurtre de Jo Cox: quelles conséquences sur le Brexit?

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(Photo : SIPA.REX40436013_000001)
(Photo : SIPA.REX40436013_000001)

Dans ses mémoires, Simone de Beauvoir, dont la naïveté de révolutionnaire est souvent compensée par son acuité de philosophe, raconte comment, dans les années 30, avec son compagnon Sartre, ils scrutaient les actualités à la recherche de signes avant-coureurs d’un grand soir communiste qui devait conduire, incessamment sous peu, à l’instauration en France d’une dictature du prolétariat. Ils analysaient en particulier les faits divers les plus violents afin d’y déchiffrer autant de symptômes de l’effondrement imminent de l’ordre public bourgeois. À la fin, ils ont été obligés de reconnaître, avec une certaine lucidité, que ces événements ponctuels ne rimaient à rien. Meurtres, assassinats et autres agressions sanglantes ne représentaient que des explosions aléatoires d’une violence individuelle, personnelle, sans portée politique.

Trente ans plus tard, Roland Barthes, cherchant à théoriser le fait divers, reprenait cette même problématique : « Voici un assassinat : s’il est politique, c’est une information, s’il ne l’est pas, c’est un fait divers. Pourquoi ? » Selon l’auteur des Mythologies, l’assassinat politique n’est compréhensible que dans un contexte plus large, celui de l’histoire de son temps, de ses luttes politiques et idéologiques, de ses évolutions sociales. En revanche, le fait divers n’est justement pas compréhensible dans ce contexte plus large. Il reste emmuré dans sa singularité ; il tend à constituer une irruption de la violence irrationnelle au milieu de la logique (toute relative) de la vie sociale et historique[1. Simone de Beauvoir, La Force de l’âge ; Roland Barthes, « Structure du fait divers », Essais critiques.].

Fait divers ou crime politique ?

Lorsque, le jeudi 16 juin à 13h48, un médecin a prononcé le décès de la députée travailliste, Jo Cox, tombée sous les balles et les coups de poignard d’un assassin solitaire, en pleine rue devant la bibliothèque publique où elle s’apprêtait à accueillir certains de ses électeurs, une question s’est très vite posée : s’agissait-il d’un horrible fait divers ou d’un crime politique ? Certes, l’assassin, Thomas Mair, 52 ans, avait un passé de troubles psychiatriques. Apparemment sans casier judiciaire, cet homme vivait seul et, selon ses voisins, faisait du travail bénévole pour l’aider à surmonter ses propres problèmes de santé mentale. Fait divers, alors ? En revanche, au moment de l’assassinat, il aurait crié : « La Grande Bretagne d’abord, que la Grande Bretagne reste indépendante ! » (« Britain first, keep Britain independent ! ») et : « Priorité à la Grande Bretagne, ça c’est pour la Grande Bretagne ! » (« Britain always comes first, this is for Britain ! »). Lors de sa première comparution devant un tribunal, samedi 18 juin, quand il a été sommé de donner son nom, il a répondu : « Mort aux traîtres, liberté pour la Grande Bretagne » (« Death to traitors, freedom for Britain »). En outre, le tribunal a appris que, lors de son arrestation, il avait prétendu être un « militant politique ». Une perquisition de son domicile a révélé qu’il avait des liens avec des organisations d’extrême droite au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, dont il possédait des tracts et pamphlets. Crime politique, alors ?

L’ambiguïté entourant cet acte effroyable reste excessivement difficile à dissiper. La juge devant laquelle Thomas Mair a sorti un slogan politique à la place de son nom a ordonné qu’il soit évalué par un psychiatre. Jusqu’alors célibataire un peu marginal et sans histoire, Mair ne semble pas du tout être l’agent de quelque complot longuement ourdi par un groupuscule extrémiste. Et pourtant, Jo Cox était connue, non seulement pour plaider la cause des réfugiés de la guerre en Syrie, mais aussi pour défendre passionnément le maintien du Royaume-Uni au sein de l’UE. Au moment où la campagne des « Brexiteers » avait commencé à se focaliser sur la question de l’immigration, elle a publié un article (son dernier), le 13 juin, en soutenant que la sortie de l’UE n’apporterait pas une réponse efficace aux inquiétudes du peuple britannique au sujet des immigrés[2. https://www.politicshome.com/news/uk/home-affairs/immigration/opinion/house-commons/76053/jo-cox-mp-brexit-not-answer-uk]. Personne ne peut ignorer que sa mort a privé le camp du « in » d’une de ses voix les plus engagées. Ni que sa mort intervient exactement une semaine avant le vote sur l’UE et dans un contexte où le débat sur l’immigration est devenu particulièrement acrimonieux, pour ne pas dire belliqueux. Jo Cox a-t-elle été tuée pour ses prises de position sur l’UE et particulièrement l’immigration ? Peut-on le dire publiquement sans avoir l’air d’exploiter sa mort tragique à des fins bassement propagandistes ?

Qui sème la haine ?

La classe politique s’est jusqu’ici généralement abstenue de franchir le pas dans ce sens. D’ailleurs, les deux campagnes officielles, « Britain Stronger in Europe » et « Vote Leave », ont suspendu leurs activités au niveau national du vendredi au samedi, en signe de respect.  Les déclarations des leaders des partis sont restées très générales. Le travailliste, Jeremy Corbyn, dans un discours funéraire lors d’une cérémonie dans la circonscription de Jo Cox aux côtés de son rival conservateur, David Cameron, a déclaré qu’elle avait été tuée par « le puits de la haine » (« the well of hatred »). Il restait aux journalistes à franchir le Rubicon et à stigmatiser ouvertement le climat délétère de la campagne instauré – à leur avis – par les opposants à l’UE et leur façon d’exploiter la peur de l’étranger. A 18h17, le jour de l’assassinat, Alex Massie, journaliste écossais, a posté un billet de blog sur le site de la revue très conservatrice, The Spectator, en incriminant la rhétorique incendiaire des Brexiteers au sujet de l’immigration : « Quand vous encouragez les gens à se mettre en colère, vous ne pouvez pas prétendre vous étonner quand ils se mettent dans une colère folle » (« When you encourage rage you cannot then feign surprise when people become enraged »). Le lendemain, dans son talk show matinal, le journaliste radiophonique, James O’Brien, plutôt gauchisant, s’est lancé dans un vibrant monologue, demandant d’abord, « Est-il concevable qu’un homme aujourd’hui ait pu être incité à commettre un meurtre par le débat politique et la situation politique ? » Avant de conclure que le message incessant selon lequel le pays était assiégé par des hordes d’immigrés aurait pu avoir une telle influence sur un individu dépourvu du niveau d’éducation et de la lucidité nécessaires pour mettre les choses en perspective.

Ces réquisitoires ont provoqué à leur tour des réactions très vives et très contrastées de la part du public – en ligne et sans aucun doute hors ligne.  Certains internautes ont salué le courage et la perspicacité de ces journalistes, d’autres ont condamné une manière honteuse de profiter de la situation pour étayer le camp du « yes ». Une coïncidence plus que malheureuse a conféré une dimension encore plus sombre à l’assassinat de Jo Cox et à la controverse qui s’est ensuivie : le jour de l’événement tragique, Nigel Farage, le leader du parti nationaliste UKIP, dévoilait devant les médias sa nouvelle affiche qui montre une horde de réfugiés sous le slogan, « Point de rupture ». Les ténors de la campagne « Vote Leave » se sont empressés de prendre leurs distances vis-à-vis d’une forme d’extrémisme qui ne leur sied pas, Boris Johnson maintenant que « ce n’est pas notre façon de mener campagne » et Michael Gove avouant que l’affiche le « fait frémir ».

Il nous reste trois jours avant ce vote décisif pour l’avenir du Royaume-Uni et de l’Europe. Par la suite, nous aurons tous à vivre avec le résultat pendant très longtemps, comme la famille de Jo Cox aura à vivre avec sa mort si brutale. Un fait divers abominable, absurde, décidera-t-il du destin historique d’un pays, d’un continent ? Une campagne politique aura-t-elle eu pour conséquence accidentelle de briser la vie d’une femme aussi brillante que dévouée à sa famille ? Ou y a-t-il un lien profond, significatif, entre ces deux événements ? Une forme de paranoïa collective au sujet des étrangers a-t-elle rencontré et galvanisé la paranoïa individuelle d’un déséquilibré mental ? Nous ne savons pas encore si nous entendons le vent de l’Histoire qui souffle ou cette autre histoire, dont parle Macbeth, « racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien ».

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Lydia Guirous : #Je suis Marianne

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lydia guirous laicite islam sarkozy
Lydia Guirous. Sipa. Numéro de reportage : 00747743_000211.
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Lydia Guirous. Sipa. Numéro de reportage : 00747743_000211.

C’est donc le dernier livre (paru en janvier, oui, je sais, je date, mais bon, tant de sollicitations…) de Lydia Guirous, éphémère porte-parole des « Républicains », virée pour cause de langue bien pendue. À tel point que Luc Le Vaillant, qui est à peu près le dernier à ne pas penser courbe chez Libéen arrive à la plaindre.
À tel point aussi que Yann Moix, le sémillant roquet de la Pensée Unique et du Bien réunis, a cru intelligent del’agresser sauvagement quand elle est passée à On n’est pas couché.
Pour mémoire, Lydia Guirous avait écrit il y a deux ans Allah est grand, la République aussi — et le parallèle entre Allah l’Incomparable et la Gueuse, comme disent les ultra-cathos, lui a amené quelques tombereaux d’insultes et de menaces.

Plutôt que de vous faire l’article, je l’ai interviewée sur les sujets les plus brûlants. Comme quoi on peut être (de culture) musulmane et ne pas dire d’énormités.

JPB. « L’islam radical tue parce que nous sommes heureux », dites-vous au tout début de votre livre : pourriez-vous définir le bonheur d’être Français ?

LD. Le bonheur d’être Français c’est avant tout le bonheur d’être libre. Libre d’aller et venir, libre de s’exprimer, libre de choisir sa vie professionnelle et personnelle. C’est également le bonheur de vivre dans l’égalité, égalité entre les hommes et les femmes bien sûr, mais également égalité devant la loi, égalité devant le savoir et la culture grâce à l’école républicaine. Enfin le bonheur d’être Français, c’est également avoir la certitude de vivre dans une société dans laquelle la fraternité n’est pas qu’un simple mot et dans laquelle la solidarité nationale accompagne chaque citoyen de manière bienveillante comme dans les services publics par exemple. L’hôpital public est l’illustration la plus parfaite de la solidarité à la française, où tout le monde peut-être soigné quelque soit sa condition sociale, ses moyens et ses orientations politiques ou religieuses. Cela semble une évidence, pourtant si l’on se compare à d’autres pays, c’est surtout une chance qu’il faut préserver comme un trésor.

Après Charlie, vous avez appelé les Musulmans de France à manifester — ce qui vous a valu « un flux interminable d’insultes, de menaces, de violence, d’appel à la haine ». Il y a donc une France qui « est Kouachi, qui est Coulibaly » ? Qu’avons-nous raté pour que tant de jeunes s’identifient à des assassins ?

Oui, j’ai reçu des menaces et des insultes et j’ai fait condamner récemment en Correctionnelle un jeune de Créteil qui me harcelait sur les réseaux sociaux et voulait me tuer. C’est mon quotidien malheureusement et je dirais que c’est le quotidien de tous ceux qui n’ont pas peur d’affronter la réalité et de dénoncer la montée en puissance d’un islam politique qui veut tuer la France et la République. Moi je ne suis pas dans l’islamophilie béate comme certains médias et une bonne partie de la gauche communautariste. L’Islam radical (et j’inclus naturellement les salafistes et les Frères Musulmans dans cette appellation) a pris en otage les Français de confession musulmane et est en passe de gagner la bataille des idées. L’omerta serait la pire des réponses. Les Français de confession musulmane après ces périodes d’attentats islamistes doivent clairement montrer leur attachement à la République et à la France, sans ambiguïté, sans faux-semblants, comme toute personne qui aime son pays, sa culture et ses valeurs. Le discours qui consiste à dire « ça n’a rien avoir avec l’Islam » est inaudible et de moins en moins crédible. Les attentats n’ont rien avoir avec les Français de confession musulmane, c’est vrai, en revanche qu’ils n’aient rien avoir avec l’Islam, c’est beaucoup plus discutable. Ce que je voudrais, c’est un mouvement général des Français de confession musulmane qui expriment clairement l’idée : nous sommes Français d’abord, musulmans après.
Quant à la deuxième partie de votre question, je crois qu’il faut arrêter de se culpabiliser en permanence : la France n’a rien raté ! Elle a su accueillir dignement tous ses immigrés (à l’exception notoire des harkis et des chibanis que l’on a mis trop longtemps à reconnaître), leur donner du travail, un toit, des écoles, des médecins… C’est ce que je rappelle dans mon dernier livre « Je suis Marianne ». Oui Marianne éduque, protège, soigne, accueille et il n’y a pas plus généreux que la France. Si une poignée d’ahuris se radicalisent et deviennent violents, ce n’est pas une raison pour se remettre en question. Il faut juste les sanctionner lourdement au premier dérapage. La fin du laxisme des politiques pénales serait je pense de nature à stopper cette radicalisation des comportements.

Comment éviter le repliement identitaire, l’entre-soi, le repliement sur le ghetto ?

Il faut appliquer nos lois avec plus de sévérité (par exemple la loi sur la burqa), étendre le champ de loi de 2004 sur l’interdiction du voile à l’université et aux entreprises ; corréler le respect de nos valeurs et de nos principes à l’attribution des aides sociales, stopper la construction anarchique de mosquées, interdire les menus de substitution dans les écoles publiques car on ne classe pas les élèves en fonction de leur religion… Bref il faut se respecter, respecter notre histoire, notre culture, notre identité, pour que tout le monde la respecte comme il se doit. Il ne faut rien céder.

« C’est mon choix », disent les femmes qui portent des vêtures islamiques. Est-ce si sûr ? Quelle est votre position de femme sur ces signes extérieurs de servilité et d’infériorité ?

Je me suis longuement exprimée sur ces sujets dans mes deux derniers livres : le voile est à la fois un instrument de soumission des femmes et un instrument de prosélytisme religieux pour servir les idées nauséabondes de l’Islam politique. Les femmes qui portent le voile sont les marionnettes des salafistes et des Frères musulmans. Elles portent le voile pour s’acheter une respectabilité alors qu’elles se construisent une prison. Mais de toute façon la question, n’est pas là, libre ou pas de le porter…ça c’est une réflexion de bobos et de médias. Pour moi, le voile ne correspond pas à l’identité culturelle et politique de notre pays, la France.

« La France se meurt de sa naïveté » — belle formule : mais encore ?

La France est la victime collatérale de la pensée relativiste et multiculturelle de la génération de mai 68. Pour se donner bonne conscience, certains ont cru bon de sacrifier notre histoire, nos valeurs et notre culture. Quand on parlait d’immigration, on nous traitait de racistes, quand on parlait d’islamisme, on nous disait que nous étions islamophobes (alors que finalement nous étions les seuls à ne pas faire d’amalgame entre les musulmans républicains et les islamistes), quand on parlait de mérite et de travail, on nous qualifiait de réacs ! La pensée unique a nié la réalité de notre pays et la souffrance du peuple, bien trop occupée à garder sa zone d’influence dans les médias. Aujourd’hui nous en payons le prix fort : crise identitaire, islamisme et Front National aux portes du pouvoir.

Les « accommodements raisonnables » amènent la RATP, dites-vous, à changer de bus au changement d’équipe afin que des chauffeurs musulmans ne prennent pas un volant contaminé, si je puis dire, par leurs homologues féminines. En même temps l’Observatoire de la laïcité de Jean-Louis Bianco propose d’aménager la laïcité — dont vous dites vous-même qu’elle est « un principe non évolutif ». Dans quelle mesure ces compromissions avec des superstitions d’un autre âge sont-elles un danger pour la France — et pour l’Occident en général, parce que les « accommodements » sont bien pires outre-Manche, par exemple ?

Ce n’est pas parce que c’est pire ailleurs qu’il ne faut rien faire et tout accepter. La RATP est une entreprise publique en charge d’une mission de service public, les revendications religieuses ne doivent pas pouvoir s’exprimer en son sein. Ceux qui ne veulent pas conduire après une femme doivent être licenciés pour faute grave. Concernant Jean-Louis Bianco et l’observatoire de la Laïcité … comment lui donner une quelconque crédibilité après qu’il a déclaré « Il n’y a pas de problème de laïcité en France » ?

Certains élus, dites-vous, brisent le pacte républicain par clientélisme électoral, important en France des pratiques multi-culturelles qui sont l’apanage des pays anglo-saxons. Est-ce bien la culture de la République ?

Non, ce n’est pas la culture de la République. La France a toujours été un pays multi-ethnique, mais jamais un pays multi-culturel. Notre culture, tout comme notre communauté, est unique et elle s’appelle la République. N’en déplaise à certains, chez nous on vit les uns avec les autres et non les uns à côté des autres.

Vous avez écrit votre livre avant les attentats de novembre dernier — et vous y dénoncez l’angélisme et le déni de la gauche face à la montée du communautarisme religieux. Les choses ont-elles changé depuis sept mois ? Au passage, n’y a-t-il pas des gens de droite qui font eux aussi de petits calculs électoralistes à courte vue — y compris parmi les candidats à la primaire au sein des Républicains ?

À gauche, rien n’a changé, il y a juste un discours de façade un peu plus agressif… Mais rappelez-vous que Manuel Valls après Charlie et l’Hyper Casher trouvait des excuses sociales aux terroristes ! Finalement il renvoyait la faute sur nous, ce qui est plus que scandaleux. La gauche se complaît dans le communautarisme et particulièrement le communautarisme islamique car elle y voit de manière cynique des électeurs acquis à sa cause, qu’il faut brosser dans le sens du poil et à qui on doit céder à la première revendication. Incapable de garder l’électorat ouvrier qui a fui vers le Front National, la gauche se réfugie vers de nouveaux « prolétaires », les musulmans des banlieues, quitte à mettre en place une société communautarisée. Quant au fait qu’il y ait eu du clientélisme dans nos rangs à droite et du relativisme sur ces questions… c’est vrai, mais je vous ferai observer que François Hollande est au pouvoir depuis 4 ans et que la menace islamiste n’était pas la même avant 2012. La France a changé.

Comment expliquez-vous l’irrésistible montée du FN ?

Le communautarisme et le multiculturalisme mielleux de la Gauche y sont pour beaucoup… A cela vous ajoutez le chômage endémique et la trahison du peuple et de l’électorat de gauche de 2012 par Hollande et Valls et vous obtenez un début de réponse… Le FN c’est 10 points sous Mitterrand, 10 points sous Jospin, 10 points sous Hollande !

Vous dites que nombre d’imams radicaux sont antisémites. Mais enfin, c’est un délit ! Pourquoi n’applique-t-on pas la loi ?

Pour ne pas stigmatiser sans doute, comme disent les socialistes ! Ce pays est en faillite d’autorité. Il nous faut de nouveau un Président expérimenté aux commandes de la France. Un Président sans ambiguïté face à la menace de l’Islam radical et qui défende notre identité, notre histoire et nos valeurs.

Face à l’islam extrémiste, « les féministes sont aux abonnés absents ». Comment expliquez-vous cette cécité volontaire ?

Le féminisme depuis plusieurs années n’est plus là pour défendre les femmes mais pour servir la soupe au PS et faire la claque dans les meetings ou dans les défilés. Elles se mobilisent pour Malala [Yousafzai] et les jeunes filles enlevées par Boko Haram, ce qui est un bonne chose, mais pour les Malala de nos quartiers elles préfèrent pratiquer la politique de l’autruche ! Alors naturellement pour ces féministes, il est plus important de défendre le multi-culturalisme et le relativisme à travers le voile que de défendre la pauvre fille qui se fait tabasser le soir en rentrant chez elle parce qu’elle a refusé de le porter… . C’est un féminisme couard, petit-bourgeois et finalement raciste et néo-colonial, à l’image de la gauche. Quelle régression !

# Je suis Marianne

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Allah est grand la République aussi

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Vies et morts à Venise

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marcelin pleynet venise
Photo: Venise. Pixabay.
marcelin pleynet venise
Photo: Venise. Pixabay.

Marcelin Pleynet est un poète, critique d’art et romancier qui sait de quoi il parle. Lorsqu’il se retire à Venise, dans sa petite maison biscornue acquise grâce à la dotation d’un prix littéraire, il peste naturellement contre l’ignorance et l’afflux des touristes, et rend visite aux nombreux Titien qu’abrite la Sérénissime.

Dans son dernier roman, Le Retour, il est d’abord question d’une famille, forcément problématique: « Que faire de cette famille qui surgit ? » se demande-t-il. Cette famille, c’est un frère entrepreneur dans les maisons Phénix qui n’a jamais lu un roman de sa vie, une nièce de dix-huit ans étudiante en arts qui avoue une préférence pour Carpaccio et, surtout, Fabrizio. Son fils, âgé de vingt ans et conçu à la faveur d’une aventure fugace, élevé par un couple de femmes, il ne l’a pas vu grandir et s’étonne de voir s’élever devant lui la jeunesse triomphante de la chair de sa chair.

Ce mélodrame est conçu comme une pièce de théâtre: les décors, typiques, sont changés d’une scène à l’autre par glissements de panneaux peints en deux dimensions, les personnages entrent côté cour au café Florian et sortent côté jardin à la fondation Guggenheim, juste à temps pour changer de costume. En toile de fond, c’est Venise, personnage principal et fantomatique, souffleuse de rêves baroques où se mêlent l’eau des canaux et le marbre des églises, la nuit et le jour, le passé et le présent bercés par la musique de Monteverdi qui dorlote soir après soir le public de la Fenice.

Puis, au détour d’une page, l’écriture et l’oeil s’élèvent, Venise s’éloigne, s’enfonce dans la vase de l’égotisme. Avec une vanité parfois mal contenue, reflet de la spontanéité du journal intime, Pleynet mêle ses notes de lecture sur Baudelaire, Rimbaud, Eschyle et Heidegger aux souvenirs de son voyage en Chine en 1974 dont il dit n’être jamais revenu. Il reproduit des passages entiers de carnets intimes qui donnent une touche burlesque à l’ensemble: « J’achète chaque jour la presse internationale… où, soit dit en passant, il n’y a rien à lire que je ne sache déjà plus ou moins implicitement. »

Ce qu’il sait, aussi, plus ou moins implicitement, c’est que le temps au coeur duquel il se débat le donne perdant d’avance. Un fils adulte est là pour tuer le père, le moment est venu de quitter la scène. Délibérément, la fiction s’étiole, le roman familial ne prend pas.

Retour à la réalité: Marcelin Pleynet est victime d’un AVC qui le laisse sans voix ni jambes pendant plus d’un an. Il reviendra à Venise, dans sa petite maison biscornue où livres et carnets sont restés ouverts à la date de l’année précédente. Peut-être vient-il de découvrir la recette pour vieillir sans se blesser: « se traiter comme si l’on était un printemps dans une âme et dans un corps écrits de part en part et sans ratures … »

Marcelin Pleynet, Le Retour – Gallimard/L’infini, 2016.

Je mange donc je suis

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contes table montanari
Ruopolli. Wikipedia.
contes table montanari
Ruopolli. Wikipedia.

En matière d’alimentation, les italiens ont toujours une bouchée d’avance sur nous. Dans la Péninsule, on cuisine encore de vrais produits et on ne se contente pas de réchauffer des plats sous vide comme dans une majorité d’établissements français. Notre restauration, jadis triomphante, est devenue le pré-carré des chimistes, toques pensantes des industriels de la malbouffe. Rentabilité oblige et signe de nos troubles culturels, le repas prend des allures d’équation agro-alimentaire et de manipulations génétiques. Un menu ne se prépare plus sur les fourneaux mais au Palais Brongniart.

Massimo Montanari, historien de l’alimentation qui enseigne à l’Université de Bologne, replace les plaisirs de la chère au centre de l’activité humaine en publiant Les contes de la table aux Editions du Seuil. A travers des chroniques, des romans de chevalerie, la vie des saints ou des empereurs, des livres de cuisine également, il dresse un panorama des habitudes, des croyances ou des interdits du milieu du Moyen-Age jusqu’à la Haute Renaissance, il pousse même son étude au XVIIème siècle, à la table de Christine de Suède. Car, « la table raconte le monde » avance-t-il, exemples à l’appui. Ce livre admirablement traduit de l’italien par Jérôme Nicolas et illustré par Harriet Taylor Seed se déguste à chaque page. Un régal de légendes et de traditions chrétiennes racontées par un érudit, un honnête homme qui ne prend pas la nourriture à la légère.

Cette exploration quasi-mystique démarre sous Charlemagne et met en lumière la symbolique des os brisés. « On ne plaisante pas avec les os des animaux […] les briser tous, systématiquement, pour en sucer la moelle, c’est une manière de souhaiter le pire des malheurs » prophétise-t-il. Adalgis, prince lombard déchu et revanchard, s’acharne sur les os lors d’un repas « comme un lion affamé qui dévore sa proie ». Sa provocation ne passe pas inaperçue. Charlemagne n’y voit pas là un acte de gloutonnerie mais un avertissement, un nouveau rapport de forces que le félon tente d’imposer sans combattre. Partager des aliments avec d’autres convives signifie bien plus que se sustenter. L’organisation sociale du royaume, la répartition des pouvoirs ou le pardon divin se règlent toujours à table ! Montanari rappelle que refuser la viande dans la Chrétienté, « c’est renoncer au plaisir […] (mais) aussi une manière de faciliter le respect du vœu de chasteté ». Que se passe-t-il alors quand Noël, « la fête des fêtes » tombe un vendredi, jour « maigre » ? François d’Assise tranche la question en répondant au frère Morico qui l’interroge sur la marche à suivre : « Tu pèches, frère, en appelant « vendredi », le jour où l’Enfant est né pour nous ». La messe est dite. Viande à volonté !

Chaque point soulevé par l’historien aiguise l’appétit comme la controverse entre l’évêque et les chanoines d’Imola sur la coutume (obligatoire ou non) des quatre repas offerts par an ou sur la qualité juridique du fumet. Au XIIIème siècle, à Alexandrie, un pauvre vient déposer son pain sur le fumet d’un cuisinier. Insipide par nature, le pain ainsi revêtu de son parfum se transforme en un met succulent. Le cuisinier demande réparation pour « vol » de fumet. Le sultan est appelé à se prononcer sur ce cas litigieux et déclare que « le fumet est une qualité accidentelle exactement comme le son d’une pièce de monnaie ». Il donne une pièce au pauvre que celui-ci fait tinter à l’oreille du cuisinier, l’outrage est réparé. Tout est bon dans le Montanari : le souci apporté aux sauces, la découpe d’un chapon ou la recette du « turbot en potage » servi à Charles Quint, à Rome, en 1536. Et on apprend beaucoup sur les échanges culinaires entre la culture populaire et aristocratique, la place du sucre ou l’invention des plats de substitution durant les périodes de disette. La table ne ment pas !

Les contes de la table de Massimo Montanari (Seuil, 2016).

Les Contes de la table

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