(Photo : SIPA.REX40436013_000001)

Dans ses mémoires, Simone de Beauvoir, dont la naïveté de révolutionnaire est souvent compensée par son acuité de philosophe, raconte comment, dans les années 30, avec son compagnon Sartre, ils scrutaient les actualités à la recherche de signes avant-coureurs d’un grand soir communiste qui devait conduire, incessamment sous peu, à l’instauration en France d’une dictature du prolétariat. Ils analysaient en particulier les faits divers les plus violents afin d’y déchiffrer autant de symptômes de l’effondrement imminent de l’ordre public bourgeois. À la fin, ils ont été obligés de reconnaître, avec une certaine lucidité, que ces événements ponctuels ne rimaient à rien. Meurtres, assassinats et autres agressions sanglantes ne représentaient que des explosions aléatoires d’une violence individuelle, personnelle, sans portée politique.

Trente ans plus tard, Roland Barthes, cherchant à théoriser le fait divers, reprenait cette même problématique : « Voici un assassinat : s’il est politique, c’est une information, s’il ne l’est pas, c’est un fait divers. Pourquoi ? » Selon l’auteur des Mythologies, l’assassinat politique n’est compréhensible que dans un contexte plus large, celui de l’histoire de son temps, de ses luttes politiques et idéologiques, de ses évolutions sociales. En revanche, le fait divers n’est justement pas compréhensible dans ce contexte plus large. Il reste emmuré dans sa singularité ; il tend à constituer une irruption de la violence irrationnelle au milieu de la logique (toute relative) de la vie sociale et historique[1. Simone de Beauvoir, La Force de l’âge ; Roland Barthes, « Structure du fait divers », Essais critiques.].

Fait divers ou crime politique ?

Lorsque, le jeudi 16 juin à 13h48, un médecin a prononcé le décès de la députée travailliste, Jo Cox, tombée sous les balles et les coups de poignard d’un assassin solitaire, en pleine rue devant la bibliothèque publique où elle s’apprêtait à accueillir certains de ses électeurs, une question s’est très vite posée : s’agissait-il d’un horrible fait divers ou d’un crime politique ? Certes, l’assassin, Thomas Mair, 52 ans, avait un passé de troubles psychiatriques. Apparemment sans casier judiciaire, cet homme vivait seul et, selon ses voisins, faisait du travail bénévole pour l’aider à surmonter ses propres problèmes de santé mentale. Fait divers, alors ? En revanche, au moment de l’assassinat, il aurait crié : « La Grande Bretagne d’abord, que la Grande Bretagne reste indépendante ! » (« Britain first, keep Britain independent ! ») et : « Priorité à la Grande Bretagne, ça c’est pour la Grande Bretagne ! » (« Britain always comes first, this is for Britain ! »). Lors de sa première comparution devant un tribunal, samedi 18 juin, quand il a été sommé de donner son nom, il a répondu : « Mort aux traîtres, liberté pour la Grande Bretagne » (« Death to traitors, freedom for Britain »). En outre, le tribunal a appris que, lors de son arrestation, il avait prétendu être un « militant politique ». Une perquisition de son domicile a révélé qu’il avait des liens avec des organisations d’extrême droite au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, dont il possédait des tracts et pamphlets. Crime politique, alors ?

L’ambiguïté entourant cet acte effroyable reste excessivement difficile à dissiper. La juge devant laquelle Thomas Mair a sorti un slogan politique à la place de son nom a ordonné qu’il soit évalué par un psychiatre. Jusqu’alors célibataire un peu marginal et sans histoire, Mair ne semble pas du tout être l’agent de quelque complot longuement ourdi par un groupuscule extrémiste. Et pourtant, Jo Cox était connue, non seulement pour plaider la cause des réfugiés de la guerre en Syrie, mais aussi pour défendre passionnément le maintien du Royaume-Uni au sein de l’UE. Au moment où la campagne des « Brexiteers » avait commencé à se focaliser sur la question de l’immigration, elle a publié un article (son dernier), le 13 juin, en soutenant que la sortie de l’UE n’apporterait pas une réponse efficace aux inquiétudes du peuple britannique au sujet des immigrés[2. https://www.politicshome.com/news/uk/home-affairs/immigration/opinion/house-commons/76053/jo-cox-mp-brexit-not-answer-uk]. Personne ne peut ignorer que sa mort a privé le camp du « in » d’une de ses voix les plus engagées. Ni que sa mort intervient exactement une semaine avant le vote sur l’UE et dans un contexte où le débat sur l’immigration est devenu particulièrement acrimonieux, pour ne pas dire belliqueux. Jo Cox a-t-elle été tuée pour ses prises de position sur l’UE et particulièrement l’immigration ? Peut-on le dire publiquement sans avoir l’air d’exploiter sa mort tragique à des fins bassement propagandistes ?

Qui sème la haine ?

La classe politique s’est jusqu’ici généralement abstenue de franchir le pas dans ce sens. D’ailleurs, les deux campagnes officielles, « Britain Stronger in Europe » et « Vote Leave », ont suspendu leurs activités au niveau national du vendredi au samedi, en signe de respect.  Les déclarations des leaders des partis sont restées très générales. Le travailliste, Jeremy Corbyn, dans un discours funéraire lors d’une cérémonie dans la circonscription de Jo Cox aux côtés de son rival conservateur, David Cameron, a déclaré qu’elle avait été tuée par « le puits de la haine » (« the well of hatred »). Il restait aux journalistes à franchir le Rubicon et à stigmatiser ouvertement le climat délétère de la campagne instauré – à leur avis – par les opposants à l’UE et leur façon d’exploiter la peur de l’étranger. A 18h17, le jour de l’assassinat, Alex Massie, journaliste écossais, a posté un billet de blog sur le site de la revue très conservatrice, The Spectator, en incriminant la rhétorique incendiaire des Brexiteers au sujet de l’immigration : « Quand vous encouragez les gens à se mettre en colère, vous ne pouvez pas prétendre vous étonner quand ils se mettent dans une colère folle » (« When you encourage rage you cannot then feign surprise when people become enraged »). Le lendemain, dans son talk show matinal, le journaliste radiophonique, James O’Brien, plutôt gauchisant, s’est lancé dans un vibrant monologue, demandant d’abord, « Est-il concevable qu’un homme aujourd’hui ait pu être incité à commettre un meurtre par le débat politique et la situation politique ? » Avant de conclure que le message incessant selon lequel le pays était assiégé par des hordes d’immigrés aurait pu avoir une telle influence sur un individu dépourvu du niveau d’éducation et de la lucidité nécessaires pour mettre les choses en perspective.

Ces réquisitoires ont provoqué à leur tour des réactions très vives et très contrastées de la part du public – en ligne et sans aucun doute hors ligne.  Certains internautes ont salué le courage et la perspicacité de ces journalistes, d’autres ont condamné une manière honteuse de profiter de la situation pour étayer le camp du « yes ». Une coïncidence plus que malheureuse a conféré une dimension encore plus sombre à l’assassinat de Jo Cox et à la controverse qui s’est ensuivie : le jour de l’événement tragique, Nigel Farage, le leader du parti nationaliste UKIP, dévoilait devant les médias sa nouvelle affiche qui montre une horde de réfugiés sous le slogan, « Point de rupture ». Les ténors de la campagne « Vote Leave » se sont empressés de prendre leurs distances vis-à-vis d’une forme d’extrémisme qui ne leur sied pas, Boris Johnson maintenant que « ce n’est pas notre façon de mener campagne » et Michael Gove avouant que l’affiche le « fait frémir ».

Il nous reste trois jours avant ce vote décisif pour l’avenir du Royaume-Uni et de l’Europe. Par la suite, nous aurons tous à vivre avec le résultat pendant très longtemps, comme la famille de Jo Cox aura à vivre avec sa mort si brutale. Un fait divers abominable, absurde, décidera-t-il du destin historique d’un pays, d’un continent ? Une campagne politique aura-t-elle eu pour conséquence accidentelle de briser la vie d’une femme aussi brillante que dévouée à sa famille ? Ou y a-t-il un lien profond, significatif, entre ces deux événements ? Une forme de paranoïa collective au sujet des étrangers a-t-elle rencontré et galvanisé la paranoïa individuelle d’un déséquilibré mental ? Nous ne savons pas encore si nous entendons le vent de l’Histoire qui souffle ou cette autre histoire, dont parle Macbeth, « racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien ».

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Jeremy Stubbs
est universitaire, écrivain, consultant, président des Conservateurs britanniques de Paris.
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