La minute de silence à Nice, sur la Promenade des Anglais, à hauteur du Théâtre de Verdure (Photo : SIPA.00764815_000012)
La scène se déroule le surlendemain de la tragédie dans un restaurant niçois avec une vue imprenable sur la Baie des Anges ensanglantée. Une association historique y tient sa réunion annuelle de sortie. Comme on pouvait s’y attendre une minute de silence est de rigueur. Suit une Marseillaise chantée à pleins poumons. Tous les clients du restaurant se lèvent sauf une table encore enjouée malgré l’ambiance pesante. Obstinément assis, ils continuent leurs agapes, cigarettes aux lèvres et le rire sonore. A la fin de l’hymne national, ils sont pris à partie. Leur réponse offusquée fuse : « Laissez nous tranquille avec vos conneries ! » L’insulte aux morts a failli déclencher un pugilat heureusement évité. Qui étaient-ils ? Peu importe même s’il y avait un militaire parmi les convives imprudemment hilares. Comme si rien ne devait déranger leur soirée. Le loisir avant tout et contre tout. La Marseillaise était peut être trop guerrière pour eux, trop engagée. Auraient-ils aimé un autre chant ? Un chant réputé de « paix » et louant les peuples, l’Internationale par exemple ? Possible.
L’anecdote mérite que l’on prenne un instant pour se souvenir de ce qui s’est passé entre le 13 novembre et le 14 juillet. Dans ce laps de temps, quelle fut notre principale préoccupation à nous Français ? La lutte contre le terrorisme ? Aucunement. Se disputer autour d’une dérisoire loi travail et pratiquer nuitamment l’utopie, voilà ce qui a attiré notre attention et concentré toute notre énergie nationale. Qu’avons nous vu en effet ? Des syndicats égoïstes prêts à user les forces de l’ordre jusqu’à la corde, treize manifestations rien qu’à Paris en plein état d’urgence ! Des « penseurs » intolérants ânonner des bréviaires marxistes que l’on croyait disparus au sein d’un mouvement baptisé Nuit debout. Et gare aux complices du capitalisme qui auraient voulu s’immiscer dans leurs chapelles en carton ! On se souvient de l’expulsion honteuse d’Alain Finkielkraut par ces ayatollahs du verbe léniniste. Y a-t-il eu un seul atelier improvisé consacré au terrorisme ? Non.
Sur la place de la République, les autels, fleurs, dessins et bougies déposées en hommage aux victime des barbares d’Allah ont été même piétinés et recouvertes par le funeste drapeau rouge. Pire encore, nous avons assisté à une violence sans nom se déchaîner contre policiers et gendarmes, ceux-là mêmes qui constituent notre dernier rempart contre la folie meurtrière. On se rappelle de cette voiture de police en feu défendue par un courageux policier. Certains ont même poussé l’ignominie jusqu’à attaquer l’hôpital Necker où était soigné l’enfant de Jean-Baptiste et Jessica, les deux policiers lâchement assassinés la veille par un autre soldat de Daech. Honte à eux aujourd’hui encore plus qu’hier.
Le gouvernement n’est pas exempt de reproches. La classe politique dans son ensemble aussi. Qu’ont-ils fait de leur côté ? Nous avons assisté à un pitoyable débat sur la déchéance de nationalité qui s’est soldé par un retrait du texte proposé. L’union nationale fut brève et en carton pâte. Au lieu d’intensifier sa lutte contre le terrorisme, le président et ses ministres ont ensuite concentré toute leur ardeur à défendre une loi travail devenu inintelligible à grands renforts de 49.3 et autres coups de menton. Quelle combattivité dans l’arène politique ! Mais en dehors ? Si peu, hélas.
J’aurais tant aimé que nous mettions autant de rage et d’engagement au service de la lutte contre le terrorisme. J’aurai tant aimé que sur les places qui ont entendu tant de fadaises d’un autre âge, la parole et la réflexion servent à comprendre ce qui nous arrive et réfléchisse aux moyens d’en sortir. J’aurai tant aimé que l’ardeur guerrière des casseurs soit mise au service de ceux qui luttent sur le terrain contre l’hydre islamiste plutôt que de ravager la capitale et d’autres villes de France. J’aurai tant aimé que nos dirigeants affirment vraiment leur autorité contre l’ennemi sournois et maléfique qui assassine nos enfants plutôt que de se complaire dans un fatalisme défaitiste.
En France, nous aimons les anniversaires. Il en est un qui doit nous faire réfléchir, celui des 80 ans du Front populaire. A travers livres et revues, quelques images en sont ressorties dont celle des premiers congés payés. Heureux moment s’il en fut, suivi par la pire des tragédies que connut la France, la défaite de 1940. Souvenons nous qu’alors nous avions déjà cédé à une certaine forme d’indifférence joyeuse avec les conséquences que l’on sait. Nous étions en retard d’une guerre. Aujourd’hui, nous sommes sans doute en retard d’un siècle. Peut-être même nous trompons-nous d’époque. Attention.
Des policiers inspectent l'intérieur du camion utilisé par Mohamed Lahouaiej Bouhlel (Photo : SIPA.00764442_000004)
J’ai peut-être l’air con, avec ce titre, mais j’assume. Ma guerre se passe essentiellement derrière mon Mac, mais c’est la guerre. C’est ma guerre, ce sont mes morts. Le fait que je ne l’aie pas déclarée n’y change strictement rien. Quand l’un déclare la guerre à l’autre, les deux sont en guerre. Je préfère passer pour Tartarin que jouer les Trissotin[1. Merci à Pierre Joncquez pour l’analogie.], comme Christiane Taubira qui juste après le carnage publie un long pensum en prose sur Facebook, mix malséant de Sully Prudhomme et d’Antonin Artaud avec cuistreries humanistes à volonté. Extrait : « Quelles fêlures faut-il à l’esprit pour faire éclore cette démence démentielle, chez l’homo sapiens sapiens, homme qui pourtant sait qu’il sait. De quelles fureurs anciennes et nouvelles, familières ou inédites, matées ou rétives, gronde ce monde où l’hystérie nourrit l’hystérie ! »
Le problème avec cette femme, ce ne sont pas ses bégaiements pour un massacre. Après tout Twitter et Facebook regorgent de poètes, d’humoristes et de dessinateurs citoyens du dimanche. Le problème, c’est que cette femme est sur les starting-blocks pour incarner MA censée gauche à la présidentielle. Si j’ai le choix au premier tour de 2017 entre Duflot, Mélenchon, Autain et Taubira, je fais mon alyah dès janvier vers Portofino ou La Havane.
Je vous ai parlé en premier des obscénités de Taubira, j’aurais aussi bien pu commencer par celles des télés intervieweuses de cadavres en direct, notamment celles du service public. J’ai vu un mot d’excuse de France Télévisions pour ses horreurs déontologiques niçoises. Je n’ai pas encore vu de licenciement pour faute grave, ni même de demande de mise à pied, comme pour notre notre ami Clément Weill-Raynal dans l’affaire du Mur des cons, il y a trois ans.
A décharge de France Télévisions, il y a eu cette fois plus obscène, et ce fut bien sûr sur BFM. Edition spéciale dès le samedi matin depuis la Prom’. Pourquoi pas ? Mais quel irresponsable de l’antenne a eu l’idée d’y inviter l’épouvantable sociologue salafophile, Raphaël Liogier, expert en excuses multicarte pour qui l’adjectif « islamogauchiste » (que je n’aime pas trop, mais bon) semble avoir été créé sur mesure ? Pour Liogier, l’acharnement de Daech sur la France est lié à l’intolérance des Français, seuls en Europe, par exemple à s’offusquer de la mode islamique. Pas de burkini, pas de paix ? Fume, c’est du Liogier !
Note pour les démocratistes enfiévrés : je ne suggère pas ici qu’on fasse taire Liogier, qu’on le prive de sa chaire, ni même qu’on l’exclue des antennes. Mais qu’on cesse de lui demander à tout bout de champ, de tout expliquer quand il ne cesse de tout excuser, comme disait Valls à Vincennes (à qui on reprochera seulement d’avoir mis tous les chercheurs dans sa charrette de Catalan énervé). Puisque je parle de Manolo, obscènes, là encore, les sifflets et les cris de « Démission ! » qui ont fusé de la foule ce lundi matin sur la Prom’. On a du adorer ça du côté du Califat.
Obscène aussi la question d’une journaliste de France Inter qui a demandé ce matin en substance à un « expert » si la solution au problème ne relève pas de la politique sociale plutôt que du sécuritaire[2. Rassurez-vous, je n’écoute pas France Inter, c’est ma cheffe bienaimée Elisabeth Lévy qui s’impose quotidiennement, pour la cause, cette corvée matinale. Elle en a du courage.] Jusque quand ce genre d’antilibéralisme préhistorique (et aussi anti-historique, by the way) servira-t-il de grille pavlovienne de lecture à la gauche de service public ? Comme le fait remarquer mon camarade Laurent Bouvet sur sa page Facebook : « Si la rapidité à mettre en cause le capitalisme était la même à l’égard de l’islamisme au sein d’une certaine gauche, m’est avis qu’on y gagnerait beaucoup. » Pas mieux !
Obscène encore, le retour à la normale, décrété sur toutes les chaînes généralistes dès le lendemain ! Le deuil national, c’est lundi, en attendant, on va pas vous gâcher les vacances, hein. Rigolade et gaudriole à tous les étages, après tout, la « barre psychologique » des 100 morts n’a pas été franchie. Ce malaise-là, l’excellent Maurice Merchier le raconte bien mieux que moi sur votre site préféré. Merci à lui.
Obscène encore les âneries proférées à chaud, à tiède et à presque froid par les candidats à la primaire de l’UMP (oui, je sais que leur raison sociale a changé, mais peu importe). Le bazooka de Guaino, les yakas de Juppé, les faukon de Fillon, les Moi-Président de Sarko, ce n’est plus une primaire, c’est une folle enchère. Qui proposera en premier le rétablissement de la peine de mort pour les kamikazes ?
A noter, ouf, dans une revue généralement classée à droite, la Revue des Deux Mondes, qui retrouve ces derniers mois une belle jeunesse, une excellente réaction à chaud, énervée but proportionnée, de Valérie Toranian. Un extrait : « La démocratie est prise en otage par les terroristes. Ils connaissent trop bien nos prudences, nos précautions, notre embarras, notre crève-cœur à assumer un État fort. Mais doit-on encore à la fois dire qu’on est en guerre et continuer à refuser toutes les conséquences que cela implique ? » Valérie, vous avez raison !
Parallèlement obscènes, les pudeurs à nommer l’ennemi dans la gauche ou l’extrême gauche tradi. Un comportement autruchien dont on a hélas pris l’habitude au fil des années. Mais non, halte là, moi je ne m’y ferai jamais. Et je le dis et je le redis à tous mes amis de gauche horripilés par cet aveuglement, ne baissez pas les bras, tannez vos dirigeants, vos élus, vos syndicats, vos associations. Un point « clivant » mais paradoxalement rassembleur peut nourrir cette campagne de harcèlement démocratique : exiger que l’ensemble de la gauche arrête toute relation politique avec les islamistes ou leurs faux-nez. Il ne viendrait à l’idée de personne à gauche de faire meeting commun avec Civitas ou avec la LDJ. Et bien le même traitement doit s’appliquer au CCIF, à Marwan Muhammad, ou à Tariq Ramadan. Rupture du jeûne ? Non, rupture des relations !
Dans cet océan pluriel de guimauve excusiste, Big Up à André Gérin, l’ancien député-maire PCF de Vénissieux. Sur son blog, mon ami André qui rappelons-le, fut à l’origine de la loi anti-burqa, trouve, un peu seul, les mots justes du moment. Extrait : « Oui, je le dis et le redis haut et fort, la France est gangrenée par l’islamisme. Le moment est venu d’ébranler nos certitudes ainsi que nos dérisoires et ridicules querelles politiciennes.
La réponse doit contenir les moyens sans précédent que nous devons consacrer pour réduire les risques d’attentats sur notre territoire, dans les années à venir. Car, nous le savons, l’ennemi est immergé au sein de la population de nos villes. C’est bien là le dilemme national auquel nous devons faire face. Il nous impose de le placer en tête de toutes nos priorités. » Bien vu, bien dit !
Obscène enfin, et deux fois obscènes ceux qui malgré l’évidence persistent à nier l’évidence. Ce lundi encore, on voit pulluler sur les réseaux des saletés de ce genre.
Faut-il rappeler à ces distraits que le carnage de Nice n’a pas été revendiqué par l’Etat Dépressif ?
Quelle drôle de guerre. Les attentats passent et se ressemblent. Les réactions de nos responsables politiques également. Ils sont devenus de simples gestionnaires des morts. Or, les mots ne suffisent plus car dans le cœur des Français s’est installé un profond sentiment de colère. Cette guerre, les Français eux, sont fin prêts à la mener.
Pourtant, nos représentants nous livrent comme à l’accoutumée un spectacle émotif donnant un caractère quasi symbolique et presque irréel aux attaques que nous subissons. Ils ne semblent agir qu’à travers la compassion, les gerbes, les messages Facebook, les tweets. Sans manque d’imagination, ils créent des sites Internet pour lutter contre la radicalisation, des applications pour smartphone pour indiquer sa survie lors d’une attaque terroriste, un numéro vert…
Ils disent vouloir anéantir les terroristes islamistes mais utilisent des pistolets à eau. Ils sont en réalité désarmés face à la tragédie qui nous frappe : nous laissons nos frontières accueillir à bras ouverts nos propres ennemis, des imams prêchent impunément la haine dans les mosquées, les fichés « s » pour radicalisation gambadent dans la nature…
Cette guerre ne ressemblent certes à aucune car l’ennemi islamiste est partout : il infecte notre espace quotidien et peut même s’avérer être contagieux.
Ne plus s’embarrasser d’arguties juridico-moralisatrices
Mais maintenant il faut choisir. Il faut choisir entre nos « droits et libertés fondamentaux » érigés en tabous et la survie de notre civilisation. Un certain nombre de mesures radicales existent : internement des « fichés S » radicalisés, fin des remises de peines, rétention de sûreté, expulsion automatique des étrangers condamnés pour terrorisme, renseignement et armée de proximité.
Arrêtons de nous embarrasser d’arguties juridico-moralisatrices. Notre démocratie est attaquée : elle doit se défendre. Sa riposte doit être à la hauteur de l’idéal qu’on lui porte.
Notre gouvernement socialiste doit ainsi s’inspirer de cette formule de Clémenceau : « En politique intérieure, je fais la guerre. En politique extérieure, je fais la guerre. Je fais toujours la guerre. »
Nous souhaitons gagner la guerre ? Alors menons-la !
Elizabeth Warren en meeting à Cincinnati avec Hillary Clinton le 27 juin dernier (Photo : SIPA.AP21914818_000034)
Il faut lire The Unwinding de George Packer, sous-titré : « An inner history of the New America ». Dans cet essai consacré à l’édifice social et politique vacillant de la première puissance mondiale, George Packer déroule les itinéraires d’acteurs de premier plan ou de simples figurants d’une « liquidation » du pacte social américain dont la crise de 2008 est le nœud dramatique.
Karen Jaroch, femme au foyer furieuse d’avoir reçu un chèque de l’aide publique alors qu’elle veut « ne rien devoir au gouvernement », « électrisée » par Sarah Palin, rejoint le Tea Party et part en croisade contre l’installation d’un tramway à Tampa. Dans la même ville, Michael Van Sickler, un journaliste trop blond et trop diaphane pour être honnête selon les canons de l’« État crapuleux » remonte à la source de la surenchère hypothécaire qui fit tomber l’économie mondiale. Quelques bicoques en ruine revendues à crédit mille fois leur prix, perdues dans le dédale de banlieues artificielles « où personne ne vous entendra crier ». Entre les maisons saisies, des vaches que des propriétaires de pavillons ont installées en vue d’obtenir une détaxe pour « usage agricole » meurent lentement de faim…
À Los Angeles, Andrew Breitbart, branleur touché par la grâce d’Internet et converti au talk-show ultra-conservateur de Rush Limbaugh, suit le chemin ouvert par Matt Drudge, pionnier du Web par qui le scandale Monica Lewinsky est arrivé. Avec Breitbart.com, il terrifie l’establishment démocrate et couvre le « cirque d’Occupy Wall-Street » sous les angles de « la masturbation publique, des viols et de la défécation ». « Occupy », c’est l’épiphanie de Nelini Stamp, fille de travailleurs immigrés, qui accède à la parole publique par hasard — les organisateurs d’un important meeting s’aperçoivent à la dernière minute que l’orateur initialement programmé est un adepte du complot reptilien. Jeff Connaughton, aide de camp de Joe Biden finit par haïr son grand homme — et par écrire un best-seller : A la fin, c’est toujours Wall-Street qui gagne.
Venu des rues de Brooklyn, Jay-Z, passé du deal au rap, du rap au business et du business au big business, commence par vendre des T-shirts « Occupy All Streets » et finit par prendre la défense des « 1% » au nom des valeurs de l’Amérique. En arrière-plan, Oprah Winfrey, « la femme noire la plus riche au monde », self-made woman partie de nulle part, qui affirme n’avoir été « opprimée que par des Noirs », hypnotise la classe moyenne noire américaine…
Quand Wall Street menace de couper les vivres
Lisez The Unwinding et vous comprendrez aussi pourquoi Wall Street, qui abonde le trésor de campagne de Hillary Clinton — plus discrètement mais plus sûrement que les dîners chez les Clooney — menace de couper les vivres à la candidate démocrate depuis qu’Elizabeth Warren, sénatrice du Massachusetts, est pressentie pour composer avec Hillary Clinton le « ticket » présidentiel démocrate.
Bien différente d’un Bernie Sanders, vieux briscard de la contestation des années 1960, sénateur d’un État où fourmillent les communautés hippies, et, en un mot, objet politique parfaitement identifié, Elizabeth Warren « la plus anti-Wall Street des démocrates » est ce qu’un ordre social peut redouter le plus : une transfuge.
Née pauvre dans la grande prairie de l’Oklahoma, issue d’un milieu conservateur et élevée dans une ville ségrégationniste, devenue professeure de droit à force de travail, « Liz » semblait destinée à embrasser le légitimisme des nouveaux entrants. C’est d’ailleurs pour dénoncer « le paquet de tricheurs » que sont à ses yeux les bénéficiaires du régime de faillite personnelle élargi par l’administration Carter que la jeune femme, alors républicaine, se lance avec passion dans l’étude des règles régissant la consommation et des mécanismes de l’endettement personnel.
Après des années de recherche et un effondrement financier (1987), Elizabeth Warren ne voit plus du même œil les Américains qui, toujours plus nombreux, se retrouvent devant le Tribunal des faillites : « Ce n’était pas des gens couverts de dettes qui essayaient de contourner le système. C’était des gens de la classe moyenne, ou qui voulaient y entrer, qui avaient tout fait pour éviter de se retrouver au tribunal. (…) Ils travaillaient dur pour ne pas sombrer, pour pouvoir se payer une maison (comme les parents de Warren) dans un district où il restait de bonnes écoles, pour que leurs enfants puissent continuer à faire partie de la middle-class ou pour qu’ils puissent y accéder. (…) Mais leurs économies avaient été emportées par la perte de leur travail, par un divorce, par une maladie. Ils vivaient toujours plus à crédit, et finissaient par se réfugier dans la faillite pour ne pas passer le restant de leurs jours dans la dette. Les faillis n’étaient pas, pour la plupart, des irresponsables — ils étaient trop responsables. »
Une fervente régulationniste
Recrutée à Harvard en 1992, Elisabeth Warren, désormais fervente régulationniste, voit les crises s’enchaîner sans que la feuille de route ultra-libérale n’en soit le moins du monde altérée. En 2005, elle assiste à la réduction du droit à la faillite personnelle : « Une grande victoire pour le lobby du business », remportée grâce à l’appui décisif du trio démocrate constitué par Joe Biden, Chris Dodd et Hillary Clinton — « Elle commence à comprendre comment les choses se passent à Washington ». En 2007, alors qu’apparaissent les signes avant-coureurs de la crise des saisies immobilières, Warren écrit une tribune libre pour exiger la création d’une nouvelle agence indépendante de protection financière des consommateurs. « Il n’est pas possible d’acheter un grille-pain qui a une chance sur cinq d’exploser en flammes et de mettre le feu à votre logis (…) mais il est tout à fait possible de refinancer une maison avec une créance hypothécaire qui a une chance sur cinq de mettre toute la famille à la rue, sans même que ce risque ne soit spécifié au propriétaire. »
L’article suscite l’intérêt de Barack Obama, qui nomme la juriste au conseil de surveillance du Fonds de secours. À Washington, elle horrifie les banquiers par son agressivité : « Comme beaucoup de conservateurs avant elle, elle s’était radicalisée en voyant s’effondrer les institutions qui fondaient le mode de vie traditionnel », écrit Packer. « Elle ne recherchait pas leurs faveurs ; au vrai, elle semblait haïr les banques. » Dans cet univers façonné par le consensus, la professeure de droit parle de laisser « un paquet de dents et de sang sur le sol ». Très vite, Warren a contre elle tout Washington : pour les démocrates en cour, elle est une « emmerdeuse » ; comme Barack Obama, elle parle des abus de la finance et de la pression intolérable qui pèse sur les classes moyennes ; « mais elle ne dit pas, dans le même souffle : ok, les mecs, il n’y a rien de personnel, trouvons un compromis ». Les Républicains la haïssent ; aux yeux des banquiers, elle est devenue « l’incarnation du Diable » ; ils déploient un intense lobbying pour l’empêcher de prendre la tête de l’agence de protection des consommateurs qu’elle a fondée — Obama y nommera finalement le second de Warren, Richard Cordray.
Le récit de Packer s’arrête en 2013, alors que la « populiste de la Prairie » quitte la capitale pour briguer un siège de sénatrice dans le Massachusetts. Pari gagné : Warren a remplacé le républicain Scott Brown et déploie sur Capitol Hill une intense activité à l’encontre du big business (« L’avidité des entreprises empoisonne l’Amérique ») ciblant notamment Citigroup (« Le troisième groupe de pouvoir de ce pays avec les démocrates et les républicains. (…) On aurait dû vous mettre en pièces »), Wall-Mart (« Personne dans ce pays ne devrait travailler à plein temps et rester pauvre »), la grande industrie pharmaceutique (« Les médicaments qui rapportent des milliards n’apparaissent pas en une nuit, et les contribuables participent autant à l’innovation que les fabricants de médicaments »). Ainsi que plusieurs entreprises contributrices à la Fondation Clinton, qui utilisent, selon elle, de manière dilatoire les mécanismes de règlement des différends entre investisseurs et Etats. Le 29 juin dernier, la sénatrice, déjà pressentie au poste de vice-présidente, plaidait pour la création d’un nouveau dispositif anti-trust devant la New America Foundation et lançait une charge sans précédent contre les géants de la nouvelle économie. Apple, Amazon et Google « abusent de leur position dominante », affirme Warren, qui souhaite que la Federal Trade Commission intervienne directement au profit d’entreprises concurrentes telles que Spotify ou Yelp et entend limiter les concentrations d’entreprises, en leur imposant de prouver préalablement que les fusions n’auront pas d’effets anti-concurrentiels.
Retour de l’Etat dans l’économie, fin de la bienveillance envers la concentration du capital, protection des consommateurs : si Elizabeth Warren revendique — à juste titre — la maternité intellectuelle de la radicalité d’« Occupy Wall Street », elle invoque aussi l’héritage du « damned cow-boy » Teddy Roosevelt, artisan du « Square Deal » et de Franklin D. Roosevelt, inspirateur du « Banking Act » de 1933 qui établissait une séparation entre les activités des banques de dépôt et des banques d’investissement — la mesure fut abrogée en 1999 par un certain Bill Clinton pour permettre la création de… Citigroup.
Tout la sépare de Hillary Clinton
Tout, en théorie, semble séparer la « bull moose democrat »de l’épouse de l’ancien président, appuyée par le big business, qui devrait être investie à la fin du mois, au terme de la Convention démocrate de Philadelphie. Pourtant, Elizabeth Warren, fort critique envers Hillary Clinton au cours des années 2000, affiche désormais envers cette dernière une bienveillante neutralité. Après avoir découragé les membres de son entourage et de l’aile radicale du Parti démocrate qui souhaitaient la voir concourir aux primaires, « Liz » a également encouragé Bernie Sanders et la favorite des sondages, et s’est empressée d’annoncer son soutien à cette dernière dès l’issue des primaires. Un ralliement qui fait grincer des dents dans le camp de Sanders, où l’on n’hésitait pas, il y a encore quelques jours, à citer Clinton Cash, le brûlot dans lequel l’intellectuel républicain Peter Schweizer démonte les mécanismes de financement de la Fondation Clinton, pour critiquer la position d’Elizabeth Warren.
L’humeur n’est pas meilleure du côté de Wall Street, où les grands bailleurs de fonds menacent directement la future candidate démocrate de lui couper les vivres : « Nous n’avons rien à dire contre la gauchisation de votre discours ; nous comprenons bien tout ce que vous avez dû faire à cause de Bernie Sanders, mais si vous partez avec Warren, nous n’aurons plus confiance en vous » ; « si Clinton devait choisir Warren, toute sa base à Wall Street (sic) se détournerait d’elle », déclarent les donateurs dans une douzaines d’interviews recueillies par le site Politico le 20 juin dernier. Pour l’ex-première dame, l’équation tient donc de la quadrature du cercle : ouvrir le « ticket » à Elizabeth Warren — sans doute plus populaire encore que Bernie Sanders dans la « working-class » — assure le ralliement d’une gauche démocrate qui demeure fort réticente malgré le soutien tardif apporté par le sénateur du Vermont à la candidature Clinton.
Mais pareille combinaison a toutes les chances d’aliéner aux démocrates le soutien de Wall Street ; la défaveur des milieux d’affaires coûterait cher à l’ancienne secrétaire d’Etat, non seulement matériellement, mais aussi en crédibilité sur le plan économique — l’opinion, à en croire les sondages, considère que Donald Trump est plus compétent pour faire des affaires… Un compromis semble néanmoins pointer à l’horizon : selon le New York Times, Elizabeth Warren devrait ouvrir la Convention de Philadelphie ; or, l’usage veut que les candidats à la vice-présidence s’expriment au cours des débats : l’élue progressiste ne compterait donc pas au nombre de ces derniers. Dans le même temps, la plate-forme démocrate a été enrichie d’une disposition chère à Elizabeth Warren, qui vise à ne nommer « que des fonctionnaires qui ne sont pas redevables aux industries qu’ils auront à réglementer ».
Cette résolution, qui résonne comme une critique des multiples nominations de businessmen aux postes clefs de l’économie qui ont marqué l’ère Obama, rejoint dans le catalogue de propositions démocrates des éléments issus de la campagne de Bernie Sanders tels que l’augmentation du salaire minimum horaire à 15 dollars ou l’abolition de la peine capitale. « Ce n’est plus le parti de Bill Clinton, ni même celui de Barack Obama », regrette William Galston, ancien conseiller de l’époux d’Hillary dans les colonnes du Wall street Journal. De fait, par un éminent paradoxe, celle qui est sans nul doute la candidate démocrate la plus « droitière » de l’histoire récente portera le programme démocrate le plus « à gauche » depuis Franklin D. Roosevelt.
Le retour spectaculaire de la question sociale
Reste à savoir ce que ces engagements pèsent dans la balance face à ceux que la vainqueur des primaires a contractés envers des banques telles que Goldmann Sachs lors de réunions dont elle n’a jamais voulu produire les minutes… Si elle accède à la Maison Blanche, fut-ce avec l’appui de Wall Street, Hillary Clinton devra compter avec sa gauche : la percée de Bernie Sanders, qui n’a pu compter que sur les syndicats et les dons individuels pour faire campagne, montre que les deux mandats de Barack Obama, marqués par des renoncements successifs face à Wall Street, n’ont pas empêché un retour spectaculaire de la question sociale aux Etats-Unis.
Les Américains sont des « égalitaristes conservateurs », écrivaient Benjamin Page et Lawrence Jacobs juste après la crise ; et, par-delà la crainte du « big government » et des hausses d’impôts, c’est justement leur attachement à la liberté des marchés qui peut les porter à adhérer à un retour de la régulation et à un renforcement de l’Etat. Un programme qui semble taillé sur mesure pour Elizabeth Warren…
La Promenade des Anglais le 17 juillet 2016 (Photo : SIPA.AP21923250_000024)
Les mots sont tellement galvaudés. L’indignation, et tous les termes associés ont été tellement gaspillés à d’autres occasions que l’on se trouve démuni face à l’événement, et réduit à l’impuissance d’exprimer la force de l’émotion. Il est aussi vain, dans le cadre d’un article, de s’aventurer sur le chemin plutôt encombré de l’arbitrage entre les contradictoires mais néanmoins indispensables explications du djihadisme, comme dans celui à l’inverse peu foisonnant des moyens de s’en protéger. Pourtant, il est une chose, habituellement inaperçue que le fait tragique éclaire : la force de la logique marchande de notre société du spectacle, s’illustrant par le fait qu’une partie de ses protagonistes est en position de s’arroger le droit de se dispenser de la décence morale ordinaire. Le coup de projecteur est fortuit, involontaire, indirect : ce qui est mis en lumière n’en est pas la cible, mais se fait aveuglant par un effet de miroir collatéral, en quelque sorte. Quand l’ensemble de la vie sociale « tourne » normalement, cela passe inaperçu ; mais quand tout devrait s’arrêter un moment, on s’aperçoit qu’un vaste secteur de la société fonctionne à plein régime et se place de ce fait hors de la loi morale.
Déjà les vacanciers en bermuda, le matelas pneumatique fluo sous le bras, jettent en badauds des regards curieux et – admettons-le – émus sur les traces du drame, Il s’agit là de comportements individuels ; mais peut-on en dire autant du maintien de la plupart des manifestations festives ?
Il fut un temps – pas si lointain – où le deuil national, c’était la fermeture des écoles, des administrations publiques, de la bourse, des théâtres et des cinémas et l’annulation des compétitions sportives. Il est réduit de nos jours aux drapeaux en bernes et aux minutes de silence, et si certaines manifestations sont supprimées, c’est davantage pour des raisons de sécurité.
Mais, bon… Là n’est pas le plus choquant. D’abord parce que la vie festive est précisément ce à quoi s’attaquent les djihadistes ; Elisabeth Lévy écrivait le 16 novembre : « Je crois, pour ma part, qu’ils s’en prennent effectivement à ce que nous avons de plus cher : la fête et la consommation ». Il faut donc, comme on dit, que la vie reprenne ses droits, y compris le « le droit de mener une existence banale, agréable et vaine », pour prouver aux terroristes qu’ils n’auront jamais gain de cause.
Ensuite, il faut prendre acte du fait que le temps des deuils ostentatoires et longs est révolu. Refoulons donc la désespérance ou la nostalgie, et efforçons-nous de croire que l’émotion, comme le reste, si elle s’individualise et s’intériorise, n’en reste pas moins intense et partagée, ce dont quelques micros-trottoirs de circonstance seront censés nous convaincre. On peut même penser qu’à l’intérieur des manifestations collectives de toutes sortes, des paroles, des silences, des regards inhabituels seront les signes discrets d’une réelle tristesse collective. C’est ailleurs que se manifeste l’indécence…
Dispensés de tout respect du deuil national
Elle est du côté des médias. Une forte proportion de ses acteurs se dispense allègrement de tout respect du deuil national. Si les humoristes sont cette fois discrets, c’est davantage du fait des vacances que d’un souci de bienséance. La preuve en est fournie par le souvenir de leur comportement au lendemain du massacre au Bataclan, le 13 novembre de l’an dernier.
Il n’aura fallu que quelques jours pour qu’ils reprennent leurs droits : dès le 16, sur France 2, dans l’émission Joker, les hurlements de joie ont repris pour saluer les petites fortunes gagnées par les candidats, le 17, dans Comment ça va bien, avec Stephane Bern on a présenté une séquence sur le retour du bas résille, et une semaine après le drame, le vendredi 20, donc, tout était de nouveau permis sur TF1 avec Arthur ; les séquences joyeuses, les fous rires, les danses stupides, les déhanchements grotesques étaient au rendez-vous. Cyril Hanouna, le 17 entamait Les pieds dans le plat sur Europe 1 en évoquant les événements, en sollicitant des témoignages, puis en justifiant le retour de l’humour par « l’envie de se retrouver », en rappelant pour se dédouaner « qu’on avait pas le cœur à cela », mais… nécessité fait loi, en quelque sorte.
Quant à Nicolas Canteloup, il sévissait dès le 17 sur Europe 1 en ironisant sur les kamikazes qui perdent n’importe où leurs passeports, en plaisantant sur les attentats, puis le jeudi 19 sur TF1, concluait par une minute de silence habilement amenée, avec effet de surprise, ce qui suffisait pour qu’on l’encense, que l’on parle de « chronique bouleversante » sur des sites fréquentés, qu’on en fasse des commentaires élogieux dans d’autres chroniques, comme si le recueillement sollicité par un humoriste (dans un contexte frivole) pesait plus lourd que venant de n’importe qui d’autre.
Il faut signaler aussi l’énorme hypocrisie consistant à diffuser dans les jours qui suivent des émissions « légères », en le justifiant par l’incrustation de la mention enregistré avant les attentats, comme si cela changeait quelque chose, et que, dans ces conditions, cela devenait irréprochable. Ce fut le cas ce samedi 16 juillet, avec l’émission Les douze coups de soleil sur TF1. Doit-on espérer que désormais les auteurs d’attentat préviennent auparavant les médias pour les dissuader d’enregistrer des émissions futiles
Une dérogation à l’injonction de gravité
L’éthique de la décence est bien branlante, dans notre société du spectacle. Mais on ne s’aperçoit qu’à peine qu’elle est pulvérisée, ridiculisée, bafouée par la société marchande, qui en est sa principale composante. Dès le matin du vendredi 15, la mécanique du marché tournait en plein régime ; le téléphone dérangeait pour démarcher des clients rattrapés par les algorithmes. Mais surtout, c’est la publicité. Elle peut sans problème, sans réprobation de qui que ce soit s’affranchir totalement du deuil national. Les reportages télévisés ou radiophoniques, les podcasts, les séquences en replay, bref, tout ce qui emplit nos écrans et nos écouteurs ont été encadrés par les spots publicitaires habituels, les boîtes mails sont restées encombrées autant qu’avant de messages mercantiles, nous imposant des jeunes femmes à la bouche démesurée par l’hilarité provoquée par la découverte des avantages proposés par une société immobilière, ou de l’euphorie engendrée par le bas prix des cartouches d’encre pour imprimantes.
Nous ne sommes pas sortis du tout de ce bain permanent dans l’univers factice du bonheur perpétuel, de l’agitation permanente, du bruit, de l’effervescence jubilatoire qu’est censée procurer la consommation. Il s’agit d’une dérogation à l’injonction de gravité qui pourtant s’adresse à tous. Cette partie de la France fait clairement sécession ; les multinationales de la communication s’exonèrent des devoirs civiques ordinaires en se livrant à l’évasion morale comme elles se livrent à l’évasion fiscale. Était-il inconcevable que les acteurs de l’univers marchand s’imposent également le silence ? Quelques jours de deuil ne devraient-ils pas être aussi des jours sans publicité ?
Cette priorité à la publicité, inscrite dans notre code social, et aussi spontanément respectée que celle des véhicules de pompier sur la voie publique, a d’ailleurs beaucoup à voir avec le rapide retour des humoristes sur tous les plateaux : il faut bien respecter les susceptibilités du Dieu audimat. Exorbitant privilège de n’être pas soumis à la règle commune. La publicité s’affranchit avec insolence de la loi morale qui s’impose à tous ; elle fanfaronne en marge de l’éthique implicite de l’Etat de droit.
Voilà la vraie hiérarchie des valeurs dans notre société. La communion autour des victimes, oui ; mais le devoir lucratif de rire de tout supplante très vite le silence de rigueur. Quant à la publicité, elle est totalement libre, totalement exempte de marques de solidarité ; tout lui est toujours permis, le droit de blasphème ne lui est pas discuté ; elle dispose d’un sauf-conduit permanent sur nos esprits et nos âmes. Le vrai impératif, le seul, c’est celui de l’argent et des profits de nos grandes firmes. Avec cela on ne plaisante pas et tout le reste en devient accessoire. Là, de droit de rire, c’est du sérieux.
Comme nous le remarquions il y a quelques jours, avant l’attentat de Nice et après la publication des propos du patron de la DGSI, M. Patrick Calvar, certains à gauche et à l’extrême gauche entendent à l’évidence faire monter la discorde un cran plus haut dans le pays.
On sait depuis Debord que la principale activité du journaliste de gauche est de dénoncer. Il n’a malheureusement eu, ce journaliste, que de médiocres occasions de satisfaire sa passion depuis quatre ans que les attentats islamiques ensanglantent le sol de France. Une vague affaire Méric, un ancien brûleur d’églises suédois rangé des voitures, rien de bien tripant. Que font les fascistes ? s’impatiente-t-il. On leur offre de beaux motifs de racisme et d’islamophobie, du cousu main, du sur-mesure, et rien du tout. Nib. Aucune réaction, aucun lynchage, aucune belle ratonade. C’est à désespérer du ventre de la bête immonde. A croire qu’elle est ménopausée.
Alors ils font dans la prophétie auto-réalisatrice, dans le performatif : c’est le grand chef des renseignements qui dit de faire attention au choc des « communautés » ; c’est Jean-Yves Camus qui fait un éloge désolé du Bloc identitaire à Nice, « un garde-fou face au risque de violences » mais assure que la « guerre raciale » est néanmoins théorisée de longue date par l’ultradroite ; c’est Mohamed Sifaoui qui croit que « des mouvements d’extrême droite se préparent aujourd’hui au combat ».
Il y a assurément quelque chose de louche dans cette obsession digne du désert des Tartares. Un vrai boulevard pour complotistes. Plus qu’un attentat, vous dit-on, et les hordes fascistes se réveilleront. Car elles doivent se réveiller. Non qu’il s’agisse d’une manœuvre électoraliste, la gauche nue qui espérerait se refaire sur un bon Carpentras des familles : non, c’est plus inquiétant, c’est une névrose et cela relève de la psychanalyse. Au-delà même de la joie mauvaise qu’ils éprouveraient, s’il se passait quoi que ce soit, à pouvoir radoter qu’on nous l’avait bien dit que les Français étaient racistes, ils cherchent inconsciemment une Terreur blanche. Lacan les avait prévenus en 68 déjà : « Ce à quoi vous aspirez comme révolutionnaires, c’est à un maître. Vous l’aurez. »
Ils en tireraient plusieurs avantages : que quelqu’un fasse le sale boulot à leur place, et en finisse avec leur golem-islamiste dont ils n’arrivent plus à effacer les lettres sur le front ; que l’ordre de l’histoire soit respecté, démocratie-fascisme-révolution ; enfin qu’un substitut de père leur foute le coup de pied au cul qu’ils savent mériter.
Quand ils affirment que l’islamisme et l’ultradroite recherchent la confrontation, c’est leur propre désir qu’ils expriment : celui d’une vraie guerre civile, contre les forces d’une extrême droite qu’ils ne trouvent plus depuis que Marine Le Pen a rationalisé le discours du Front national.
Alors ils soufflent sur les braises, au besoin ils les fabriqueront eux-mêmes.
Le festival d’Aix-en-Provence propose cette année une nouvelle version de Cosi Fan Tutte. Donnons la parole au créateur, qui a décidé de placer la scène dans l’Érythrée des années vingt, sous l’occupation des troupes fascistes de Mussolini : « Le travail sur le déguisement ne doit pas être folklorique, dit-il, mais raconter quelque chose de plus dérangeant, sur le rejet de l’étranger ». « Il y a dans cette musique quelque chose de très solaire, très méditerranéen qui fait que j’avais envie de cette atmosphère plus africaine. » Bref, Christophe Honoré se donne des devoirs qui correspondent à ses envies. Du reste, tout en se défendant de faire une lecture politique de l’opéra de Mozart, il affirme vouloir « aller au plus loin de la cruauté, de l’obscénité qu’on peut entendre dans ce livret et dans les rapports homme/femme ». Sur ce point, accordons-lui crédit.
Pourtant, loin d’être convaincu par ces paroles ambitieuses, l’auteur de la critique de l’AFP (reprise par Francetvinfo.fr, Lexpress.fr ou bien encore La-croix.com) résume ses impressions par un dédaigneux « rien de très radical ». Hélas ! On n’est jamais assez radical. S’il reconnaît que « le soleil d’Afrique exalte la sensualité de l’œuvre », il déplore que « la lecture du cinéaste reste fort sage », en soulignant que l’on « s’ennuie un peu dans les péripéties interminables du deuxième acte. Rien de très radical, donc, dans cette lecture coloniale de Cosi, et en tout cas pas de quoi fouetter un chat ! » Pourtant, il vient d’écrire, quelques lignes plus haut, que « le pari de la mise en scène tient plutôt la route, et rééquilibre la misogynie du livret : les deux garçons qui fustigent l’infidélité de leurs belles ne font-ils pas bien pire, en abusant des indigènes ? »
Mozart n’avait pas prévu cela. Que les soldats fascistes abusent des indigènes, c’est une chose. Mais il en aurait fallu encore plus — pour fouetter un chat, sans doute (or le rôle de l’opéra est justement de fouetter les chats, n’est-ce pas ?). Au demeurant, faut-il voir dans cette production, avec une approximation géographique pardonnable, une maladroite réminiscence des Lettres de Somalie de Frédéric Mitterrand ? L’Afrique de l’Est, ses bouges et ses pirates font rêver les amoureux de l’aventure. On est, quant à soi, en droit de ne pas se sentir concerné, ou du moins de l’être seulement d’une certaine façon, en s’intéressant plutôt aux paysages lancinants, aux cargos qui passent au loin ou, si l’on tient à envisager les populations locales, aux gens en tant qu’êtres humains, plutôt qu’en tant qu’objets de prédation (laissons à Christophe Honoré le soin de résoudre l’éternelle dilemme entre la fascination et la condamnation d’un phénomène que l’on prétend réprouver).
Quant au marivaudage de Mozart, il était, soulignons-le, à l’origine bien plus ordinaire. Pour ne pas dire « normal », de peur d’être mal compris. Il était ordinaire, en l’espèce universel. Christophe Honoré, en revanche, en a tiré une situation particulière et surtout sans caractère. Dans le domaine artistique, la réduction d’une œuvre universelle par la mise en évidence de ses goûts personnels, sans perspective (auto-ironique), c’est une chute, un échec. Christophe Honoré a fait une private joke pour initiés. Certes, c’est une manière de rendre hommage à Mozart, qui était franc-maçon. Mais ce n’est pas la meilleure.
La même omniprésence du sexe dans son « Pelléas et Mélisande »
D’autre part, comme on dit, le metteur en scène n’en est pas à sa première tentative. Je n’ai pas vu Cosi Fan Tutte et ne tiens pas à aller le voir, mais il m’est arrivé, par malheur et par hasard, de voir le Pelléas et Mélisande qu’il a monté à Lyon en 2015. On y trouve la même obsession, la même omniprésence du sexe. « Un opéra du sexe – lit-on dans Diapason – du sexe triste, prenant à rebours le drame de Maeterlinck, dans une ambiance trash, au milieu de hangars miteux, avec un Golaud pervers, un Arkel vieillard vicieux limite pédophile, une Geneviève peut-être incestueuse. Pendant la scène de la fontaine, par exemple, Pelléas et Mélisande copulent sur la bagnole. »
Partout dans le monde, il y a des Christophe Honoré. Leur sinistre et vaine révolte contre le bon goût est d’un conformisme désolant : tout cela a été maintes et maintes fois répété. Ce qui frappe, surtout, c’est le mépris dans lequel ils tiennent les artistes lyriques, qui, eux, ont du talent. Ces metteurs en scène à la mode ont de la haine contre l’être humain et contre les artistes en particulier. Sinon, pourquoi les feraient-ils chanter dans des situations aussi dégradantes ? À Lyon, Christophe Honoré a franchi un pas inédit (à ma connaissance), en faisant projeter sur un écran de petites scènes tournées à l’avance, sans doublure, dont l’une narrait un viol en bonne et due forme – dans la voiture, bien sûr. Les deux chanteurs et la cantatrice, en gros plan sur l’écran, étaient aussi muets que de vulgaires acteurs d’un certain genre. Quoi de plus humiliant ?
Pourquoi tant de sexe ? Sur France Info, on entend une explication. Involontaire, sans doute. Christophe Honoré, âgé de 42 ans, y est qualifié de réalisateur « qui scrute si bien les états d’âme de la jeunesse. » La confusion entre l’innocence et l’impunité plonge au plus profond des pires fantasmes. Car un homme adulte, s’il se prend lui-même pour un enfant, cherche en réalité l’impunité bien plus que l’innocence. Le commentateur de France Info continue donc sur le même ton et avec la même assurance, comme si les obsessions de Christophe Honoré allaient de soi, tout en étant d’une originalité stupéfiante. Il ne remarque pas le paradoxe. Comme si rien n’avait d’importance, sinon ses propres chimères, que l’on impose de surcroit aux autres. Fernando et Guglielmo sont des soldats fascistes, ils abusent des indigènes. Il faut condamner le racisme. Il faut aller plus loin dans l’obscénité, etc, etc.
Ayant eu l’occasion d’écouter en direct la courte émission, je crois me rappeler que le commentateur a terminé en accablant le public d’Aix-en-Provence, qui n’a rien trouvé de mieux, à la première, que de siffler le metteur en scène. Surprise : sur le podcast de l’émission, le passage a été coupé. Quoi qu’il en soit, la critique de l’AFP confirme : « Le public plutôt conservateur du grand festival lyrique a boudé la mise en scène. »
Le populisme des avec-dents
Comment ? Le public du festival d’Aix-en-Provence n’est-il pas satisfait des œuvres de notre meilleur trublion ? Le populisme aurait-il aussi contaminé les amateurs d’art lyrique ? L’heure est grave. À moins que… Il y a deux solutions. Soit nous vivons en URSS et l’opéra est un divertissement populaire. Ce sont donc des sans-dents, à Aix-en-Provence, qui se sont rebiffés contre l’art de l’élite. Peu probable. Soit il y a une confusion sur le sens du populisme, ou peut-être une certaine fracture au sein de l’élite, qui compliquerait les choses. Et, pourquoi pas – rêvons ! – un terrain d’entente entre certains sans-dents et certains avec-dents, c’est-à-dire, quelque part dans notre pays, un peuple aux multiples facettes qui se retrouve dans le rejet de l’emprise d’une fausse élite. On peut rêver.
Christophe Honoré, savez-vous, est aussi l’auteur d’un récent long métrage sur Les malheurs de Sophie. On se demande ce qu’il a bien pu en faire. Dans la célèbre leçon d’éducation composée par la comtesse de Ségur, Sophie est une petite fille qui manque d’imagination, elle est incapable de concevoir à l’avance les conséquences de ses actes. Sans réfléchir, elle rase inconsidérément ses sourcils, elle plonge sa poupée en celluloïd dans l’eau chaude, elle découpe en morceaux des poissons vivants dans la baignoire, etc. Ces expériences malheureuses rappellent étrangement certains aspects de la mise en scène lyrique de nos jours… La morale de l’histoire, donnée par la comtesse de Ségur, c’est que de tels mauvais caractères ne peuvent s’en sortir qu’à la faveur d’une ferme discipline morale, à ne pas confondre, justement, avec le fouet de Madame Fichini.
Cosi fan tutte, mise en scène de Christophe Honoré, au Théâtre de l’Archevêché à Aix-en-Provence, ce dimanche 17 et mardi 19 juillet à 21h30. Retransmis en différé le 4 septembre à 21h00 sur France Musique.
Antoine Blondin en 1976 (Photo : SIPA.00259435_000001)
Après deux essais à sa gloire parus ces dernières semaines, la réédition de son œuvre romanesque dans une Petite Vermillon de la Table Ronde modernisée pour l’occasion, des dizaines d’articles dans la presse, un déjeuner d’hommage au Café Guitry, et même un match de rugby ayant réuni sur la mythique pelouse de Colombes — celle qui vit bondir les champions des Chariots de feu et les Boni — de jeunes écrivains et journalistes revendiquant avec fierté l’héritage hussard, c’est en grande pompe et à vélo, que France Télévisions célèbrera, à son Tour (le centième), le 25e anniversaire de la disparition d’Antoine Blondin le 19 juillet prochain, en consacrant un documentaire à l’écrivain qui reste le plus brillant chroniqueur de l’histoire de la Grande Boucle.
Le service public injectant littérature, poésie et art de vivre à la française au cœur d’un barnum sportif où pullulent désormais hommes sandwiches et nains de la route ? Qui oserait bouder ce plaisir ? N’en déplaise au terrible Hanouna, le plus au ras du bitume des mecs « pafs » se haussant du col (de quatrième catégorie), on touchera bien à notre poste le 19 juillet prochain à 15 heures…
Dans le monde enchanté d’Antoine Blondin, les joyeuses colonies de vacances (de Perret, soit, mais plutôt Jacques que Pierre) commençaient chaque année à la fin juin, au cul des coureurs du Tour, dans la célèbre voiture 101 du quotidien L’Equipe dont il partageait la banquette arrière avec d’autres cadres (de vélo) du quotidien sportif : Pierre Chany, Michel Clare ou Jacques Augendre. Le plus célèbre des Hussards oubliait alors trois semaines durant les emmerdements, au premier rang desquels figuraient percepteurs, huissiers et autres notes de bars fixes et salées…
Un Tour de France vu à hauteur… d’enfant
On nous dit dans ce chouette film que Blondin avait pris le Tour à hauteur d’homme et que c’était là sa grandeur. A tort, peut-être. Car c’est selon nous plutôt avec des yeux d’un enfant (très fort en thème), en tout cas avec une fraîcheur renouvelée sur quatre décennies, que l’écrivain a transmis sa passion de la course. Dans sa chronique inaugurale de juillet 1954 à L’Equipe, notre Antoine, fier comme une plantation de bars-tabacs, ne confie-t-il pas qu’il ne nourrit finalement qu’une déception, celle de « ne pas s’être vu passer », comme lui-même, gamin, admirait, un trop fugace instant, champions et suiveurs ?
Pour se convaincre un peu plus de ce retour constant au paradis de l’enfance, on se reportera à un merveilleux papier, signé à Ax-les-Thermes, en juillet 1955, (la grande inspiration venant à Blondin dans une ville d’eau, qui l’eût cru ?) : « J’ai été ce petit garçon, le nez collé à la vitre, qui me regarde écrire avec ce respect patient, et quand je lève un peu la tête, j’ai l’impression de me regarder moi-même à travers le miroir sans tain du souvenir (…). C’est pour lui que j’écris ces lignes, le petit bonhomme d’Ax-les-Thermes, à la silhouette de chamois (…). Je voudrais qu’il connaisse un jour les frais matins de la complicité où nos voitures qui sont devenues nos maisons, l’une l’autre se saluant, font et défont sans cesse un village dont tous les habitants vivent sur le pas de leurs portes. Je voudrais qu’il puisse apprécier que les loisirs du vagabondage ne sont pas incompatibles avec l’ivresse d’appartenir à un grand système qui vous dépasse. »
Ses vagabondages, Blondin les écrit et les bégaye superbement. Chez Pierre Dumayet d’abord, Bernard Pivot ensuite, le coude posé sur un de ses habituels comptoirs de la rive gauche ou à proximité des rotatives d’une imprimerie de Mayenne, où il avait pour coutume d’achever, dans la plus grande souffrance, ses bouquins (l’expression « remettre cent fois l’ouvrage sur le métier » prenant chez lui tout son sens).
Les grandes gueules de la Grande Boucle
Défilent aussi à l’image quelques grandes gueules de la « comédie balzacienne » que fut la Grande Boucle des Trente Glorieuses : Jacques Augendre (155 Tours à l’actif de ce suiveur passionné et parfait gentleman), Raph’ Geminiani, « Vieul Fusil » à la faconde restée intacte, jamais rangé des voitures malgré ses 90 balais, et l’éternel Poulidor, l’ami et le voisin de Blondin dans le Limousin, toujours bon pied bon oeil d’ailleurs, le Poupou national, pommette rose et vernie, œil frisant et beau profil paysan…
Mais au fait, à quelle paroisse appartenait-il l’ami Antoine ? L’anquetiliste ou la poulidoriste ? Des deux seuls généraux de Gaule qu’il toléra jamais, l’écrivain qui tenait bien sa droite finit par avouer un faible pour le campionissimo normand, monstre froid et calculateur en selle, certes, mais incontestable maillot jaune question bamboche. Ce qui n’empêchait pas Antoine d’admirer chez Poulidor « l’authentique champion du terroir ».
Quel plaisir aussi pour l’œil que ces bandes d’actualités émouvantes et apaisantes d’une France d’avant un peu trop jolie pour être honnête (in vélo veritas ?), cartes postales sans doute idéalisées par les nostalgiques que nous sommes… En noir et blanc, d’abord : à un « Napolouison » Bobet piochant dans les lacets du Ventoux succède à l’écran la face asiate du Cannibale belge Eddy Merckx surmontée de la « gapette » Molteni (la publicité a fait son entrée dans le décor).
Le dopage comme un hommage !
Quant aux tragédies, elles planent toujours sur la Grande Boucle, façonnant sa légende, comme le rappellent les terribles accidents dont sera témoin Antoine Blondin : celui de Roger Rivière en 1960 mais aussi ce spectaculaire soleil d’Ocana, sous le déluge, dans le col de Mente, lors de la 14e étape de l’édition 1971… Mais bientôt, la révolution colorée et les bandes bleues du maillot Gan d’un Poupon « quadragêneur » frappent les imaginations dans les salons de province… Savoureuse aussi, surprenante même, et fort peu politiquement correcte surtout, cette séquence où Blondin justifie la pratique du dopage qu’il envisage comme une sorte d’hommage au public !
Les sempiternelles questions sur son contre-la-montre personnel l’agacent en revanche beaucoup. Onze longues années se sont écoulées entre le Singe en hiver et Monsieur Jadis. Pourquoi écrit-il si peu ? C’est un peu vite oublier qu’il improvise quotidiennement chaque été une vingtaine de petites nouvelles (il donnera en tout 524 chroniques à L’Equipe en ving- huit ans de présence sur le Tour, exploit de géant de la route) et alimente régulièrement la grande presse parisienne de feuilletons littéraires durant les onze mois où on le croit hors course…
Au zinc, entre deux volutes de Gauloises aussi bleues que le paletot de Poupou, Antoine Blondin tente de se justifier, à sa manière, étincelante et déchirante, celle d’un styliste hors catégorie : « On écrit un livre comme une lettre à ses amis. Et ces dernières années, j’ai perdu beaucoup d’amis (silence). Il me semble que je manquais de destinataires. » Chez Blondin, l’oral valait l’écrit. Au temps de sa splendeur, on lui donnait toujours 20 sur 20 avec les félicitations du jury comme le nota un jour son copain Bernard Frank.
Fort heureusement, le documentaire s’achève en éludant le coup de pompe du « chronicœur » dans le final. A l’orée des années 80, Bernard Hinault s’installe au sommet tandis que Blondin dévale la pente, avale ses derniers godets (en hommage aux maîtres Jacques, dit-on) sans jamais mettre les mains sur les cocottes de frein. L’écrivain cultive alors une légende pas toujours reluisante ainsi qu’une troublante ressemblance avec Verlaine. La barbe blanche de barde masque toutefois mal un visage d’ange déchu ravagé aux anis…
Les 20 sur 20 avec félicitations du jury se font plus rares. Et bientôt les derniers songes en été, ces 20 jours de juillet où la vie coulait, si douce, dans la voiture 101, s’évanouissent…
Antoine Blondin, la légende du Tour, documentaire de 52 minutes, ce mardi 19 juillet sur France 2, à 15 heures et avant-première sur Francetvsport.fr.
Yves Bonnefoy en mai 2009 (Photo : SIPA.REX40140033_000023)
C’était à la Maison de l’Amérique Latine, le mardi 16 décembre 2008. Ce soir-là, trois universitaires y donnaient une conférence sur l’œuvre d’Yves Bonnefoy en sa présence. Du thème précis de la conférence, je ne me souviens pas ; ni des paroles qui s’échangèrent, fumées épaisses et noires chargées de concepts vagues, oiseux encens dont on se plaît à recouvrir la tête de nos vieux poètes.
Je ne me souviens que d’Yves Bonnefoy. J’étais venu là pour sentir sa présence de chair et d’os, comme d’autres vont au spectacle pour toucher le bras et la botte d’une clinquante idole de la chanson. Quelques années auparavant, au hasard d’une anthologie de la poésie, je découvrais ces vers, extraits de son premier recueil, Du mouvement et de l’immobilité de Douve, et qui furent les premiers du poète que j’appris par cœur :
Il s’agissait d’un vent plus fort que nos mémoires, Stupeur des robes et cris des rocs — et tu passais devant ces flammes La tête quadrillée les mains fendues et toute En quête de la mort sur les tambours exultants de tes gestes.
C’était jour de tes seins Et tu régnais enfin absente de ma tête.
J’appris ceux-là, et d’autres, beaucoup d’autres. Parmi lesquels, ces quatre vers issus du même recueil :
Je nommerai désert ce château que tu fus, Nuit cette voix, absence ton visage, Et quand tu tomberas dans la terre stérile Je nommerai néant l’éclair qui t’a porté.
La voix d’Yves Bonnefoy venait de planter sa tente en moi. Dans la rue, dans le bus, à l’hôtel, au restaurant, dans le cabinet des médecins, à l’hôpital, souvent, en moi, montait et résonnait, rouge nuit, sa voix comme le battement intime d’une messe sans dieux. Bref, j’en étais fou. Et c’est plein de cette folie que je me retrouvais, à la fin de la conférence, un exemplaire de ses premiers recueils réunis en un volume à la main, à deux pas d’Yves Bonnefoy assis derrière sa table.
Roi du silence
Je n’ai pas osé lui parler. Après tout, je n’étais qu’un barbare qui connaissait certains de ses vers par cœur. Je me contentai donc de le regarder. Au milieu du monde qui s’agitait, lui restait calme sur sa chaise, bras croisés, fixe et droit comme une pierre levée. Ses yeux, deux disques d’étain bleu, ouverts en grand, semblaient d’une indifférence bouddhique aux hommes qui l’entouraient, mais plongeaient avec intensité en lui-même. Je n’ai jamais vu un homme plus enraciné en lui-même. Ni une telle conviction dans le silence. Tout en lui paraissait offert au règne du silence. En le brisant, j’aurais eu l’impression de corrompre la perfection de l’équilibre intérieur où je le voyais baigner. Pendant la conférence, chaque fois que, répondant à une question, il prononçait une phrase, on aurait cru que c’était la dernière, que jamais plus il ne parlerait.
Ses poèmes sont pleins de ce silence. Leur respiration est lente. Chaque mot y trône en majesté, s’y déploie comme s’il vivait au milieu d’un espace infini. Voyez :
Es-tu vraiment morte ou joues-tu Encore à simuler la pâleur et le sang, O toi passionnément au sommeil qui te livres Comme on ne sait que mourir ?
Es-tu vraiment morte ou joues-tu Encore en tout miroir A perdre ton reflet, ta chaleur et ton sang Dans l’obscurcissement d’un visage immobile ? [1. Du mouvement et de l’immobilité de Douve, Yves Bonnefoy, 1958.]
On reconnaît ici l’écho des tragédies shakespeariennes. Il ne serait pas faux de dire que la poésie de Bonnefoy est tout entière une poésie de l’écho. Résonnent dans ses vers les voix de Shakespeare, de Keats, de Leopardi, de Yeats, qu’il traduisit ; de Baudelaire et de Rimbaud, auxquels il consacra des essais.
On dit que son art poétique oscille entre tradition et modernité. En fait, il était plus proche de la tradition que de la modernité. Dans Hier régnant désert, il écrit :
Oh, souffre seulement de ma dure parole Et pour toi je vaincrai le sommeil et la mort, Pour toi j’appellerai dans l’arbre qui se brise La flamme qui sera le navire et le port.
Pour toi j’élèverai le feu sans lieu ni heure, Un vent cherchant le feu, les cimes du bois mort, L’horizon d’une voix où les étoiles tombent Et la lune mêlée au désordre des morts.
Il aurait pu écrire ces vers, comme beaucoup d’autres, avant Apollinaire et Cendrars. Et même avant Verlaine et Rimbaud. Avant Baudelaire ? Probablement pas avant Nerval, encore que…
Un lyrisme plein et viril
Dans les vers d’Yves Bonnefoy, frappent le souffle profond, le lyrisme plein et viril. La phrase est ample, cambrée ; le chant, vaste. Yves Bonnefoy était d’un autre temps. Il appartenait à une lignée de poètes que le lyrisme en sourdine de Verlaine et les sarcasmes des modernes ont fait s’éteindre peu à peu. De cette lignée, il fut, peut-être, le dernier descendant en France après la mort de Saint-John Perse.
Il faudrait dire un mot, enfin, de son goût pour la lumière qui lui venait des peintres — Poussin, les Italiens, Goya auxquels il consacra de nombreux livres. Mais le temps me manque et la presse en a déjà beaucoup parlé depuis sa mort. Aussi, je me contenterai, puisque toutes les facettes de la lumière l’intéressaient et que je n’ai cité jusqu’ici que des poèmes d’ombre et de nuit, de citer un poème de plein été :
Parfois je te disais de myrte et nous brûlions L’arbre de tous tes gestes tout un jour. C’étaient de grands feux brefs de lumière vestale, Ainsi je t’inventais parmi tes cheveux clairs.
Tout un grand été nul avait séché nos rêves, Rouillé nos voix, accru nos corps, défait nos fers. Parfois le lit tournait comme une barque libre Qui gagne lentement le plus haut de la mer. [2. Pierre Ecrite, Yves Bonnefoy, 1965.]
Je sais, lecteur, que l’obscurité des vers d’Yves Bonnefoy te chagrinera, peut-être. A Séville, cependant, j’ai vu l’homme visiter l’Alcazar. Bête heureuse que guident la fraîcheur des bassins et le parfum des orangers, il entre et glisse, tranquille, sur le sol blanc parmi le bleu et l’or des arabesques. Jamais il ne s’offusque de ne pas comprendre les motifs et les mots dessinés sur les murs. La beauté, en son mystère, le comble. Sache, lecteur, qu’il faut lire Yves Bonnefoy comme l’homme visite l’Alcazar. Laisse-toi conduire par les couleurs, les formes, les rythmes, la musique. Libère-toi de la recherche effrénée du sens, qui n’est qu’une part, infime, du monde que nous voyons se mouvoir. Laisse le poète, comme le peintre et le musicien, dessiner, chanter, érotiser l’indicible.
Comme je ne suis pas certain de t’avoir convaincu et que je suis bonne âme, je t’offre pour terminer ces vers, tirés de l’avant-dernier recueil d’Yves Bonnefoy, L’Heure présente, et qui sont d’une irréprochable clarté :
Le souvenir est une voix brisée, On l’entend mal, même si on se penche. Et pourtant on écoute, et si longtemps Que parfois la vie passe.
La minute de silence à Nice, sur la Promenade des Anglais, à hauteur du Théâtre de Verdure (Photo : SIPA.00764815_000012)
La scène se déroule le surlendemain de la tragédie dans un restaurant niçois avec une vue imprenable sur la Baie des Anges ensanglantée. Une association historique y tient sa réunion annuelle de sortie. Comme on pouvait s’y attendre une minute de silence est de rigueur. Suit une Marseillaise chantée à pleins poumons. Tous les clients du restaurant se lèvent sauf une table encore enjouée malgré l’ambiance pesante. Obstinément assis, ils continuent leurs agapes, cigarettes aux lèvres et le rire sonore. A la fin de l’hymne national, ils sont pris à partie. Leur réponse offusquée fuse : « Laissez nous tranquille avec vos conneries ! » L’insulte aux morts a failli déclencher un pugilat heureusement évité. Qui étaient-ils ? Peu importe même s’il y avait un militaire parmi les convives imprudemment hilares. Comme si rien ne devait déranger leur soirée. Le loisir avant tout et contre tout. La Marseillaise était peut être trop guerrière pour eux, trop engagée. Auraient-ils aimé un autre chant ? Un chant réputé de « paix » et louant les peuples, l’Internationale par exemple ? Possible.
L’anecdote mérite que l’on prenne un instant pour se souvenir de ce qui s’est passé entre le 13 novembre et le 14 juillet. Dans ce laps de temps, quelle fut notre principale préoccupation à nous Français ? La lutte contre le terrorisme ? Aucunement. Se disputer autour d’une dérisoire loi travail et pratiquer nuitamment l’utopie, voilà ce qui a attiré notre attention et concentré toute notre énergie nationale. Qu’avons nous vu en effet ? Des syndicats égoïstes prêts à user les forces de l’ordre jusqu’à la corde, treize manifestations rien qu’à Paris en plein état d’urgence ! Des « penseurs » intolérants ânonner des bréviaires marxistes que l’on croyait disparus au sein d’un mouvement baptisé Nuit debout. Et gare aux complices du capitalisme qui auraient voulu s’immiscer dans leurs chapelles en carton ! On se souvient de l’expulsion honteuse d’Alain Finkielkraut par ces ayatollahs du verbe léniniste. Y a-t-il eu un seul atelier improvisé consacré au terrorisme ? Non.
Sur la place de la République, les autels, fleurs, dessins et bougies déposées en hommage aux victime des barbares d’Allah ont été même piétinés et recouvertes par le funeste drapeau rouge. Pire encore, nous avons assisté à une violence sans nom se déchaîner contre policiers et gendarmes, ceux-là mêmes qui constituent notre dernier rempart contre la folie meurtrière. On se rappelle de cette voiture de police en feu défendue par un courageux policier. Certains ont même poussé l’ignominie jusqu’à attaquer l’hôpital Necker où était soigné l’enfant de Jean-Baptiste et Jessica, les deux policiers lâchement assassinés la veille par un autre soldat de Daech. Honte à eux aujourd’hui encore plus qu’hier.
Le gouvernement n’est pas exempt de reproches. La classe politique dans son ensemble aussi. Qu’ont-ils fait de leur côté ? Nous avons assisté à un pitoyable débat sur la déchéance de nationalité qui s’est soldé par un retrait du texte proposé. L’union nationale fut brève et en carton pâte. Au lieu d’intensifier sa lutte contre le terrorisme, le président et ses ministres ont ensuite concentré toute leur ardeur à défendre une loi travail devenu inintelligible à grands renforts de 49.3 et autres coups de menton. Quelle combattivité dans l’arène politique ! Mais en dehors ? Si peu, hélas.
J’aurais tant aimé que nous mettions autant de rage et d’engagement au service de la lutte contre le terrorisme. J’aurai tant aimé que sur les places qui ont entendu tant de fadaises d’un autre âge, la parole et la réflexion servent à comprendre ce qui nous arrive et réfléchisse aux moyens d’en sortir. J’aurai tant aimé que l’ardeur guerrière des casseurs soit mise au service de ceux qui luttent sur le terrain contre l’hydre islamiste plutôt que de ravager la capitale et d’autres villes de France. J’aurai tant aimé que nos dirigeants affirment vraiment leur autorité contre l’ennemi sournois et maléfique qui assassine nos enfants plutôt que de se complaire dans un fatalisme défaitiste.
En France, nous aimons les anniversaires. Il en est un qui doit nous faire réfléchir, celui des 80 ans du Front populaire. A travers livres et revues, quelques images en sont ressorties dont celle des premiers congés payés. Heureux moment s’il en fut, suivi par la pire des tragédies que connut la France, la défaite de 1940. Souvenons nous qu’alors nous avions déjà cédé à une certaine forme d’indifférence joyeuse avec les conséquences que l’on sait. Nous étions en retard d’une guerre. Aujourd’hui, nous sommes sans doute en retard d’un siècle. Peut-être même nous trompons-nous d’époque. Attention.
Des policiers inspectent l'intérieur du camion utilisé par Mohamed Lahouaiej Bouhlel (Photo : SIPA.00764442_000004)
J’ai peut-être l’air con, avec ce titre, mais j’assume. Ma guerre se passe essentiellement derrière mon Mac, mais c’est la guerre. C’est ma guerre, ce sont mes morts. Le fait que je ne l’aie pas déclarée n’y change strictement rien. Quand l’un déclare la guerre à l’autre, les deux sont en guerre. Je préfère passer pour Tartarin que jouer les Trissotin[1. Merci à Pierre Joncquez pour l’analogie.], comme Christiane Taubira qui juste après le carnage publie un long pensum en prose sur Facebook, mix malséant de Sully Prudhomme et d’Antonin Artaud avec cuistreries humanistes à volonté. Extrait : « Quelles fêlures faut-il à l’esprit pour faire éclore cette démence démentielle, chez l’homo sapiens sapiens, homme qui pourtant sait qu’il sait. De quelles fureurs anciennes et nouvelles, familières ou inédites, matées ou rétives, gronde ce monde où l’hystérie nourrit l’hystérie ! »
Le problème avec cette femme, ce ne sont pas ses bégaiements pour un massacre. Après tout Twitter et Facebook regorgent de poètes, d’humoristes et de dessinateurs citoyens du dimanche. Le problème, c’est que cette femme est sur les starting-blocks pour incarner MA censée gauche à la présidentielle. Si j’ai le choix au premier tour de 2017 entre Duflot, Mélenchon, Autain et Taubira, je fais mon alyah dès janvier vers Portofino ou La Havane.
Je vous ai parlé en premier des obscénités de Taubira, j’aurais aussi bien pu commencer par celles des télés intervieweuses de cadavres en direct, notamment celles du service public. J’ai vu un mot d’excuse de France Télévisions pour ses horreurs déontologiques niçoises. Je n’ai pas encore vu de licenciement pour faute grave, ni même de demande de mise à pied, comme pour notre notre ami Clément Weill-Raynal dans l’affaire du Mur des cons, il y a trois ans.
A décharge de France Télévisions, il y a eu cette fois plus obscène, et ce fut bien sûr sur BFM. Edition spéciale dès le samedi matin depuis la Prom’. Pourquoi pas ? Mais quel irresponsable de l’antenne a eu l’idée d’y inviter l’épouvantable sociologue salafophile, Raphaël Liogier, expert en excuses multicarte pour qui l’adjectif « islamogauchiste » (que je n’aime pas trop, mais bon) semble avoir été créé sur mesure ? Pour Liogier, l’acharnement de Daech sur la France est lié à l’intolérance des Français, seuls en Europe, par exemple à s’offusquer de la mode islamique. Pas de burkini, pas de paix ? Fume, c’est du Liogier !
Note pour les démocratistes enfiévrés : je ne suggère pas ici qu’on fasse taire Liogier, qu’on le prive de sa chaire, ni même qu’on l’exclue des antennes. Mais qu’on cesse de lui demander à tout bout de champ, de tout expliquer quand il ne cesse de tout excuser, comme disait Valls à Vincennes (à qui on reprochera seulement d’avoir mis tous les chercheurs dans sa charrette de Catalan énervé). Puisque je parle de Manolo, obscènes, là encore, les sifflets et les cris de « Démission ! » qui ont fusé de la foule ce lundi matin sur la Prom’. On a du adorer ça du côté du Califat.
Obscène aussi la question d’une journaliste de France Inter qui a demandé ce matin en substance à un « expert » si la solution au problème ne relève pas de la politique sociale plutôt que du sécuritaire[2. Rassurez-vous, je n’écoute pas France Inter, c’est ma cheffe bienaimée Elisabeth Lévy qui s’impose quotidiennement, pour la cause, cette corvée matinale. Elle en a du courage.] Jusque quand ce genre d’antilibéralisme préhistorique (et aussi anti-historique, by the way) servira-t-il de grille pavlovienne de lecture à la gauche de service public ? Comme le fait remarquer mon camarade Laurent Bouvet sur sa page Facebook : « Si la rapidité à mettre en cause le capitalisme était la même à l’égard de l’islamisme au sein d’une certaine gauche, m’est avis qu’on y gagnerait beaucoup. » Pas mieux !
Obscène encore, le retour à la normale, décrété sur toutes les chaînes généralistes dès le lendemain ! Le deuil national, c’est lundi, en attendant, on va pas vous gâcher les vacances, hein. Rigolade et gaudriole à tous les étages, après tout, la « barre psychologique » des 100 morts n’a pas été franchie. Ce malaise-là, l’excellent Maurice Merchier le raconte bien mieux que moi sur votre site préféré. Merci à lui.
Obscène encore les âneries proférées à chaud, à tiède et à presque froid par les candidats à la primaire de l’UMP (oui, je sais que leur raison sociale a changé, mais peu importe). Le bazooka de Guaino, les yakas de Juppé, les faukon de Fillon, les Moi-Président de Sarko, ce n’est plus une primaire, c’est une folle enchère. Qui proposera en premier le rétablissement de la peine de mort pour les kamikazes ?
A noter, ouf, dans une revue généralement classée à droite, la Revue des Deux Mondes, qui retrouve ces derniers mois une belle jeunesse, une excellente réaction à chaud, énervée but proportionnée, de Valérie Toranian. Un extrait : « La démocratie est prise en otage par les terroristes. Ils connaissent trop bien nos prudences, nos précautions, notre embarras, notre crève-cœur à assumer un État fort. Mais doit-on encore à la fois dire qu’on est en guerre et continuer à refuser toutes les conséquences que cela implique ? » Valérie, vous avez raison !
Parallèlement obscènes, les pudeurs à nommer l’ennemi dans la gauche ou l’extrême gauche tradi. Un comportement autruchien dont on a hélas pris l’habitude au fil des années. Mais non, halte là, moi je ne m’y ferai jamais. Et je le dis et je le redis à tous mes amis de gauche horripilés par cet aveuglement, ne baissez pas les bras, tannez vos dirigeants, vos élus, vos syndicats, vos associations. Un point « clivant » mais paradoxalement rassembleur peut nourrir cette campagne de harcèlement démocratique : exiger que l’ensemble de la gauche arrête toute relation politique avec les islamistes ou leurs faux-nez. Il ne viendrait à l’idée de personne à gauche de faire meeting commun avec Civitas ou avec la LDJ. Et bien le même traitement doit s’appliquer au CCIF, à Marwan Muhammad, ou à Tariq Ramadan. Rupture du jeûne ? Non, rupture des relations !
Dans cet océan pluriel de guimauve excusiste, Big Up à André Gérin, l’ancien député-maire PCF de Vénissieux. Sur son blog, mon ami André qui rappelons-le, fut à l’origine de la loi anti-burqa, trouve, un peu seul, les mots justes du moment. Extrait : « Oui, je le dis et le redis haut et fort, la France est gangrenée par l’islamisme. Le moment est venu d’ébranler nos certitudes ainsi que nos dérisoires et ridicules querelles politiciennes.
La réponse doit contenir les moyens sans précédent que nous devons consacrer pour réduire les risques d’attentats sur notre territoire, dans les années à venir. Car, nous le savons, l’ennemi est immergé au sein de la population de nos villes. C’est bien là le dilemme national auquel nous devons faire face. Il nous impose de le placer en tête de toutes nos priorités. » Bien vu, bien dit !
Obscène enfin, et deux fois obscènes ceux qui malgré l’évidence persistent à nier l’évidence. Ce lundi encore, on voit pulluler sur les réseaux des saletés de ce genre.
Faut-il rappeler à ces distraits que le carnage de Nice n’a pas été revendiqué par l’Etat Dépressif ?
Quelle drôle de guerre. Les attentats passent et se ressemblent. Les réactions de nos responsables politiques également. Ils sont devenus de simples gestionnaires des morts. Or, les mots ne suffisent plus car dans le cœur des Français s’est installé un profond sentiment de colère. Cette guerre, les Français eux, sont fin prêts à la mener.
Pourtant, nos représentants nous livrent comme à l’accoutumée un spectacle émotif donnant un caractère quasi symbolique et presque irréel aux attaques que nous subissons. Ils ne semblent agir qu’à travers la compassion, les gerbes, les messages Facebook, les tweets. Sans manque d’imagination, ils créent des sites Internet pour lutter contre la radicalisation, des applications pour smartphone pour indiquer sa survie lors d’une attaque terroriste, un numéro vert…
Ils disent vouloir anéantir les terroristes islamistes mais utilisent des pistolets à eau. Ils sont en réalité désarmés face à la tragédie qui nous frappe : nous laissons nos frontières accueillir à bras ouverts nos propres ennemis, des imams prêchent impunément la haine dans les mosquées, les fichés « s » pour radicalisation gambadent dans la nature…
Cette guerre ne ressemblent certes à aucune car l’ennemi islamiste est partout : il infecte notre espace quotidien et peut même s’avérer être contagieux.
Ne plus s’embarrasser d’arguties juridico-moralisatrices
Mais maintenant il faut choisir. Il faut choisir entre nos « droits et libertés fondamentaux » érigés en tabous et la survie de notre civilisation. Un certain nombre de mesures radicales existent : internement des « fichés S » radicalisés, fin des remises de peines, rétention de sûreté, expulsion automatique des étrangers condamnés pour terrorisme, renseignement et armée de proximité.
Arrêtons de nous embarrasser d’arguties juridico-moralisatrices. Notre démocratie est attaquée : elle doit se défendre. Sa riposte doit être à la hauteur de l’idéal qu’on lui porte.
Notre gouvernement socialiste doit ainsi s’inspirer de cette formule de Clémenceau : « En politique intérieure, je fais la guerre. En politique extérieure, je fais la guerre. Je fais toujours la guerre. »
Nous souhaitons gagner la guerre ? Alors menons-la !
Elizabeth Warren en meeting à Cincinnati avec Hillary Clinton le 27 juin dernier (Photo : SIPA.AP21914818_000034)
Elizabeth Warren en meeting à Cincinnati avec Hillary Clinton le 27 juin dernier (Photo : SIPA.AP21914818_000034)
Il faut lire The Unwinding de George Packer, sous-titré : « An inner history of the New America ». Dans cet essai consacré à l’édifice social et politique vacillant de la première puissance mondiale, George Packer déroule les itinéraires d’acteurs de premier plan ou de simples figurants d’une « liquidation » du pacte social américain dont la crise de 2008 est le nœud dramatique.
Karen Jaroch, femme au foyer furieuse d’avoir reçu un chèque de l’aide publique alors qu’elle veut « ne rien devoir au gouvernement », « électrisée » par Sarah Palin, rejoint le Tea Party et part en croisade contre l’installation d’un tramway à Tampa. Dans la même ville, Michael Van Sickler, un journaliste trop blond et trop diaphane pour être honnête selon les canons de l’« État crapuleux » remonte à la source de la surenchère hypothécaire qui fit tomber l’économie mondiale. Quelques bicoques en ruine revendues à crédit mille fois leur prix, perdues dans le dédale de banlieues artificielles « où personne ne vous entendra crier ». Entre les maisons saisies, des vaches que des propriétaires de pavillons ont installées en vue d’obtenir une détaxe pour « usage agricole » meurent lentement de faim…
À Los Angeles, Andrew Breitbart, branleur touché par la grâce d’Internet et converti au talk-show ultra-conservateur de Rush Limbaugh, suit le chemin ouvert par Matt Drudge, pionnier du Web par qui le scandale Monica Lewinsky est arrivé. Avec Breitbart.com, il terrifie l’establishment démocrate et couvre le « cirque d’Occupy Wall-Street » sous les angles de « la masturbation publique, des viols et de la défécation ». « Occupy », c’est l’épiphanie de Nelini Stamp, fille de travailleurs immigrés, qui accède à la parole publique par hasard — les organisateurs d’un important meeting s’aperçoivent à la dernière minute que l’orateur initialement programmé est un adepte du complot reptilien. Jeff Connaughton, aide de camp de Joe Biden finit par haïr son grand homme — et par écrire un best-seller : A la fin, c’est toujours Wall-Street qui gagne.
Venu des rues de Brooklyn, Jay-Z, passé du deal au rap, du rap au business et du business au big business, commence par vendre des T-shirts « Occupy All Streets » et finit par prendre la défense des « 1% » au nom des valeurs de l’Amérique. En arrière-plan, Oprah Winfrey, « la femme noire la plus riche au monde », self-made woman partie de nulle part, qui affirme n’avoir été « opprimée que par des Noirs », hypnotise la classe moyenne noire américaine…
Quand Wall Street menace de couper les vivres
Lisez The Unwinding et vous comprendrez aussi pourquoi Wall Street, qui abonde le trésor de campagne de Hillary Clinton — plus discrètement mais plus sûrement que les dîners chez les Clooney — menace de couper les vivres à la candidate démocrate depuis qu’Elizabeth Warren, sénatrice du Massachusetts, est pressentie pour composer avec Hillary Clinton le « ticket » présidentiel démocrate.
Bien différente d’un Bernie Sanders, vieux briscard de la contestation des années 1960, sénateur d’un État où fourmillent les communautés hippies, et, en un mot, objet politique parfaitement identifié, Elizabeth Warren « la plus anti-Wall Street des démocrates » est ce qu’un ordre social peut redouter le plus : une transfuge.
Née pauvre dans la grande prairie de l’Oklahoma, issue d’un milieu conservateur et élevée dans une ville ségrégationniste, devenue professeure de droit à force de travail, « Liz » semblait destinée à embrasser le légitimisme des nouveaux entrants. C’est d’ailleurs pour dénoncer « le paquet de tricheurs » que sont à ses yeux les bénéficiaires du régime de faillite personnelle élargi par l’administration Carter que la jeune femme, alors républicaine, se lance avec passion dans l’étude des règles régissant la consommation et des mécanismes de l’endettement personnel.
Après des années de recherche et un effondrement financier (1987), Elizabeth Warren ne voit plus du même œil les Américains qui, toujours plus nombreux, se retrouvent devant le Tribunal des faillites : « Ce n’était pas des gens couverts de dettes qui essayaient de contourner le système. C’était des gens de la classe moyenne, ou qui voulaient y entrer, qui avaient tout fait pour éviter de se retrouver au tribunal. (…) Ils travaillaient dur pour ne pas sombrer, pour pouvoir se payer une maison (comme les parents de Warren) dans un district où il restait de bonnes écoles, pour que leurs enfants puissent continuer à faire partie de la middle-class ou pour qu’ils puissent y accéder. (…) Mais leurs économies avaient été emportées par la perte de leur travail, par un divorce, par une maladie. Ils vivaient toujours plus à crédit, et finissaient par se réfugier dans la faillite pour ne pas passer le restant de leurs jours dans la dette. Les faillis n’étaient pas, pour la plupart, des irresponsables — ils étaient trop responsables. »
Une fervente régulationniste
Recrutée à Harvard en 1992, Elisabeth Warren, désormais fervente régulationniste, voit les crises s’enchaîner sans que la feuille de route ultra-libérale n’en soit le moins du monde altérée. En 2005, elle assiste à la réduction du droit à la faillite personnelle : « Une grande victoire pour le lobby du business », remportée grâce à l’appui décisif du trio démocrate constitué par Joe Biden, Chris Dodd et Hillary Clinton — « Elle commence à comprendre comment les choses se passent à Washington ». En 2007, alors qu’apparaissent les signes avant-coureurs de la crise des saisies immobilières, Warren écrit une tribune libre pour exiger la création d’une nouvelle agence indépendante de protection financière des consommateurs. « Il n’est pas possible d’acheter un grille-pain qui a une chance sur cinq d’exploser en flammes et de mettre le feu à votre logis (…) mais il est tout à fait possible de refinancer une maison avec une créance hypothécaire qui a une chance sur cinq de mettre toute la famille à la rue, sans même que ce risque ne soit spécifié au propriétaire. »
L’article suscite l’intérêt de Barack Obama, qui nomme la juriste au conseil de surveillance du Fonds de secours. À Washington, elle horrifie les banquiers par son agressivité : « Comme beaucoup de conservateurs avant elle, elle s’était radicalisée en voyant s’effondrer les institutions qui fondaient le mode de vie traditionnel », écrit Packer. « Elle ne recherchait pas leurs faveurs ; au vrai, elle semblait haïr les banques. » Dans cet univers façonné par le consensus, la professeure de droit parle de laisser « un paquet de dents et de sang sur le sol ». Très vite, Warren a contre elle tout Washington : pour les démocrates en cour, elle est une « emmerdeuse » ; comme Barack Obama, elle parle des abus de la finance et de la pression intolérable qui pèse sur les classes moyennes ; « mais elle ne dit pas, dans le même souffle : ok, les mecs, il n’y a rien de personnel, trouvons un compromis ». Les Républicains la haïssent ; aux yeux des banquiers, elle est devenue « l’incarnation du Diable » ; ils déploient un intense lobbying pour l’empêcher de prendre la tête de l’agence de protection des consommateurs qu’elle a fondée — Obama y nommera finalement le second de Warren, Richard Cordray.
Le récit de Packer s’arrête en 2013, alors que la « populiste de la Prairie » quitte la capitale pour briguer un siège de sénatrice dans le Massachusetts. Pari gagné : Warren a remplacé le républicain Scott Brown et déploie sur Capitol Hill une intense activité à l’encontre du big business (« L’avidité des entreprises empoisonne l’Amérique ») ciblant notamment Citigroup (« Le troisième groupe de pouvoir de ce pays avec les démocrates et les républicains. (…) On aurait dû vous mettre en pièces »), Wall-Mart (« Personne dans ce pays ne devrait travailler à plein temps et rester pauvre »), la grande industrie pharmaceutique (« Les médicaments qui rapportent des milliards n’apparaissent pas en une nuit, et les contribuables participent autant à l’innovation que les fabricants de médicaments »). Ainsi que plusieurs entreprises contributrices à la Fondation Clinton, qui utilisent, selon elle, de manière dilatoire les mécanismes de règlement des différends entre investisseurs et Etats. Le 29 juin dernier, la sénatrice, déjà pressentie au poste de vice-présidente, plaidait pour la création d’un nouveau dispositif anti-trust devant la New America Foundation et lançait une charge sans précédent contre les géants de la nouvelle économie. Apple, Amazon et Google « abusent de leur position dominante », affirme Warren, qui souhaite que la Federal Trade Commission intervienne directement au profit d’entreprises concurrentes telles que Spotify ou Yelp et entend limiter les concentrations d’entreprises, en leur imposant de prouver préalablement que les fusions n’auront pas d’effets anti-concurrentiels.
Retour de l’Etat dans l’économie, fin de la bienveillance envers la concentration du capital, protection des consommateurs : si Elizabeth Warren revendique — à juste titre — la maternité intellectuelle de la radicalité d’« Occupy Wall Street », elle invoque aussi l’héritage du « damned cow-boy » Teddy Roosevelt, artisan du « Square Deal » et de Franklin D. Roosevelt, inspirateur du « Banking Act » de 1933 qui établissait une séparation entre les activités des banques de dépôt et des banques d’investissement — la mesure fut abrogée en 1999 par un certain Bill Clinton pour permettre la création de… Citigroup.
Tout la sépare de Hillary Clinton
Tout, en théorie, semble séparer la « bull moose democrat »de l’épouse de l’ancien président, appuyée par le big business, qui devrait être investie à la fin du mois, au terme de la Convention démocrate de Philadelphie. Pourtant, Elizabeth Warren, fort critique envers Hillary Clinton au cours des années 2000, affiche désormais envers cette dernière une bienveillante neutralité. Après avoir découragé les membres de son entourage et de l’aile radicale du Parti démocrate qui souhaitaient la voir concourir aux primaires, « Liz » a également encouragé Bernie Sanders et la favorite des sondages, et s’est empressée d’annoncer son soutien à cette dernière dès l’issue des primaires. Un ralliement qui fait grincer des dents dans le camp de Sanders, où l’on n’hésitait pas, il y a encore quelques jours, à citer Clinton Cash, le brûlot dans lequel l’intellectuel républicain Peter Schweizer démonte les mécanismes de financement de la Fondation Clinton, pour critiquer la position d’Elizabeth Warren.
L’humeur n’est pas meilleure du côté de Wall Street, où les grands bailleurs de fonds menacent directement la future candidate démocrate de lui couper les vivres : « Nous n’avons rien à dire contre la gauchisation de votre discours ; nous comprenons bien tout ce que vous avez dû faire à cause de Bernie Sanders, mais si vous partez avec Warren, nous n’aurons plus confiance en vous » ; « si Clinton devait choisir Warren, toute sa base à Wall Street (sic) se détournerait d’elle », déclarent les donateurs dans une douzaines d’interviews recueillies par le site Politico le 20 juin dernier. Pour l’ex-première dame, l’équation tient donc de la quadrature du cercle : ouvrir le « ticket » à Elizabeth Warren — sans doute plus populaire encore que Bernie Sanders dans la « working-class » — assure le ralliement d’une gauche démocrate qui demeure fort réticente malgré le soutien tardif apporté par le sénateur du Vermont à la candidature Clinton.
Mais pareille combinaison a toutes les chances d’aliéner aux démocrates le soutien de Wall Street ; la défaveur des milieux d’affaires coûterait cher à l’ancienne secrétaire d’Etat, non seulement matériellement, mais aussi en crédibilité sur le plan économique — l’opinion, à en croire les sondages, considère que Donald Trump est plus compétent pour faire des affaires… Un compromis semble néanmoins pointer à l’horizon : selon le New York Times, Elizabeth Warren devrait ouvrir la Convention de Philadelphie ; or, l’usage veut que les candidats à la vice-présidence s’expriment au cours des débats : l’élue progressiste ne compterait donc pas au nombre de ces derniers. Dans le même temps, la plate-forme démocrate a été enrichie d’une disposition chère à Elizabeth Warren, qui vise à ne nommer « que des fonctionnaires qui ne sont pas redevables aux industries qu’ils auront à réglementer ».
Cette résolution, qui résonne comme une critique des multiples nominations de businessmen aux postes clefs de l’économie qui ont marqué l’ère Obama, rejoint dans le catalogue de propositions démocrates des éléments issus de la campagne de Bernie Sanders tels que l’augmentation du salaire minimum horaire à 15 dollars ou l’abolition de la peine capitale. « Ce n’est plus le parti de Bill Clinton, ni même celui de Barack Obama », regrette William Galston, ancien conseiller de l’époux d’Hillary dans les colonnes du Wall street Journal. De fait, par un éminent paradoxe, celle qui est sans nul doute la candidate démocrate la plus « droitière » de l’histoire récente portera le programme démocrate le plus « à gauche » depuis Franklin D. Roosevelt.
Le retour spectaculaire de la question sociale
Reste à savoir ce que ces engagements pèsent dans la balance face à ceux que la vainqueur des primaires a contractés envers des banques telles que Goldmann Sachs lors de réunions dont elle n’a jamais voulu produire les minutes… Si elle accède à la Maison Blanche, fut-ce avec l’appui de Wall Street, Hillary Clinton devra compter avec sa gauche : la percée de Bernie Sanders, qui n’a pu compter que sur les syndicats et les dons individuels pour faire campagne, montre que les deux mandats de Barack Obama, marqués par des renoncements successifs face à Wall Street, n’ont pas empêché un retour spectaculaire de la question sociale aux Etats-Unis.
Les Américains sont des « égalitaristes conservateurs », écrivaient Benjamin Page et Lawrence Jacobs juste après la crise ; et, par-delà la crainte du « big government » et des hausses d’impôts, c’est justement leur attachement à la liberté des marchés qui peut les porter à adhérer à un retour de la régulation et à un renforcement de l’Etat. Un programme qui semble taillé sur mesure pour Elizabeth Warren…
La Promenade des Anglais le 17 juillet 2016 (Photo : SIPA.AP21923250_000024)
Les mots sont tellement galvaudés. L’indignation, et tous les termes associés ont été tellement gaspillés à d’autres occasions que l’on se trouve démuni face à l’événement, et réduit à l’impuissance d’exprimer la force de l’émotion. Il est aussi vain, dans le cadre d’un article, de s’aventurer sur le chemin plutôt encombré de l’arbitrage entre les contradictoires mais néanmoins indispensables explications du djihadisme, comme dans celui à l’inverse peu foisonnant des moyens de s’en protéger. Pourtant, il est une chose, habituellement inaperçue que le fait tragique éclaire : la force de la logique marchande de notre société du spectacle, s’illustrant par le fait qu’une partie de ses protagonistes est en position de s’arroger le droit de se dispenser de la décence morale ordinaire. Le coup de projecteur est fortuit, involontaire, indirect : ce qui est mis en lumière n’en est pas la cible, mais se fait aveuglant par un effet de miroir collatéral, en quelque sorte. Quand l’ensemble de la vie sociale « tourne » normalement, cela passe inaperçu ; mais quand tout devrait s’arrêter un moment, on s’aperçoit qu’un vaste secteur de la société fonctionne à plein régime et se place de ce fait hors de la loi morale.
Déjà les vacanciers en bermuda, le matelas pneumatique fluo sous le bras, jettent en badauds des regards curieux et – admettons-le – émus sur les traces du drame, Il s’agit là de comportements individuels ; mais peut-on en dire autant du maintien de la plupart des manifestations festives ?
Il fut un temps – pas si lointain – où le deuil national, c’était la fermeture des écoles, des administrations publiques, de la bourse, des théâtres et des cinémas et l’annulation des compétitions sportives. Il est réduit de nos jours aux drapeaux en bernes et aux minutes de silence, et si certaines manifestations sont supprimées, c’est davantage pour des raisons de sécurité.
Mais, bon… Là n’est pas le plus choquant. D’abord parce que la vie festive est précisément ce à quoi s’attaquent les djihadistes ; Elisabeth Lévy écrivait le 16 novembre : « Je crois, pour ma part, qu’ils s’en prennent effectivement à ce que nous avons de plus cher : la fête et la consommation ». Il faut donc, comme on dit, que la vie reprenne ses droits, y compris le « le droit de mener une existence banale, agréable et vaine », pour prouver aux terroristes qu’ils n’auront jamais gain de cause.
Ensuite, il faut prendre acte du fait que le temps des deuils ostentatoires et longs est révolu. Refoulons donc la désespérance ou la nostalgie, et efforçons-nous de croire que l’émotion, comme le reste, si elle s’individualise et s’intériorise, n’en reste pas moins intense et partagée, ce dont quelques micros-trottoirs de circonstance seront censés nous convaincre. On peut même penser qu’à l’intérieur des manifestations collectives de toutes sortes, des paroles, des silences, des regards inhabituels seront les signes discrets d’une réelle tristesse collective. C’est ailleurs que se manifeste l’indécence…
Dispensés de tout respect du deuil national
Elle est du côté des médias. Une forte proportion de ses acteurs se dispense allègrement de tout respect du deuil national. Si les humoristes sont cette fois discrets, c’est davantage du fait des vacances que d’un souci de bienséance. La preuve en est fournie par le souvenir de leur comportement au lendemain du massacre au Bataclan, le 13 novembre de l’an dernier.
Il n’aura fallu que quelques jours pour qu’ils reprennent leurs droits : dès le 16, sur France 2, dans l’émission Joker, les hurlements de joie ont repris pour saluer les petites fortunes gagnées par les candidats, le 17, dans Comment ça va bien, avec Stephane Bern on a présenté une séquence sur le retour du bas résille, et une semaine après le drame, le vendredi 20, donc, tout était de nouveau permis sur TF1 avec Arthur ; les séquences joyeuses, les fous rires, les danses stupides, les déhanchements grotesques étaient au rendez-vous. Cyril Hanouna, le 17 entamait Les pieds dans le plat sur Europe 1 en évoquant les événements, en sollicitant des témoignages, puis en justifiant le retour de l’humour par « l’envie de se retrouver », en rappelant pour se dédouaner « qu’on avait pas le cœur à cela », mais… nécessité fait loi, en quelque sorte.
Quant à Nicolas Canteloup, il sévissait dès le 17 sur Europe 1 en ironisant sur les kamikazes qui perdent n’importe où leurs passeports, en plaisantant sur les attentats, puis le jeudi 19 sur TF1, concluait par une minute de silence habilement amenée, avec effet de surprise, ce qui suffisait pour qu’on l’encense, que l’on parle de « chronique bouleversante » sur des sites fréquentés, qu’on en fasse des commentaires élogieux dans d’autres chroniques, comme si le recueillement sollicité par un humoriste (dans un contexte frivole) pesait plus lourd que venant de n’importe qui d’autre.
Il faut signaler aussi l’énorme hypocrisie consistant à diffuser dans les jours qui suivent des émissions « légères », en le justifiant par l’incrustation de la mention enregistré avant les attentats, comme si cela changeait quelque chose, et que, dans ces conditions, cela devenait irréprochable. Ce fut le cas ce samedi 16 juillet, avec l’émission Les douze coups de soleil sur TF1. Doit-on espérer que désormais les auteurs d’attentat préviennent auparavant les médias pour les dissuader d’enregistrer des émissions futiles
Une dérogation à l’injonction de gravité
L’éthique de la décence est bien branlante, dans notre société du spectacle. Mais on ne s’aperçoit qu’à peine qu’elle est pulvérisée, ridiculisée, bafouée par la société marchande, qui en est sa principale composante. Dès le matin du vendredi 15, la mécanique du marché tournait en plein régime ; le téléphone dérangeait pour démarcher des clients rattrapés par les algorithmes. Mais surtout, c’est la publicité. Elle peut sans problème, sans réprobation de qui que ce soit s’affranchir totalement du deuil national. Les reportages télévisés ou radiophoniques, les podcasts, les séquences en replay, bref, tout ce qui emplit nos écrans et nos écouteurs ont été encadrés par les spots publicitaires habituels, les boîtes mails sont restées encombrées autant qu’avant de messages mercantiles, nous imposant des jeunes femmes à la bouche démesurée par l’hilarité provoquée par la découverte des avantages proposés par une société immobilière, ou de l’euphorie engendrée par le bas prix des cartouches d’encre pour imprimantes.
Nous ne sommes pas sortis du tout de ce bain permanent dans l’univers factice du bonheur perpétuel, de l’agitation permanente, du bruit, de l’effervescence jubilatoire qu’est censée procurer la consommation. Il s’agit d’une dérogation à l’injonction de gravité qui pourtant s’adresse à tous. Cette partie de la France fait clairement sécession ; les multinationales de la communication s’exonèrent des devoirs civiques ordinaires en se livrant à l’évasion morale comme elles se livrent à l’évasion fiscale. Était-il inconcevable que les acteurs de l’univers marchand s’imposent également le silence ? Quelques jours de deuil ne devraient-ils pas être aussi des jours sans publicité ?
Cette priorité à la publicité, inscrite dans notre code social, et aussi spontanément respectée que celle des véhicules de pompier sur la voie publique, a d’ailleurs beaucoup à voir avec le rapide retour des humoristes sur tous les plateaux : il faut bien respecter les susceptibilités du Dieu audimat. Exorbitant privilège de n’être pas soumis à la règle commune. La publicité s’affranchit avec insolence de la loi morale qui s’impose à tous ; elle fanfaronne en marge de l’éthique implicite de l’Etat de droit.
Voilà la vraie hiérarchie des valeurs dans notre société. La communion autour des victimes, oui ; mais le devoir lucratif de rire de tout supplante très vite le silence de rigueur. Quant à la publicité, elle est totalement libre, totalement exempte de marques de solidarité ; tout lui est toujours permis, le droit de blasphème ne lui est pas discuté ; elle dispose d’un sauf-conduit permanent sur nos esprits et nos âmes. Le vrai impératif, le seul, c’est celui de l’argent et des profits de nos grandes firmes. Avec cela on ne plaisante pas et tout le reste en devient accessoire. Là, de droit de rire, c’est du sérieux.
Comme nous le remarquions il y a quelques jours, avant l’attentat de Nice et après la publication des propos du patron de la DGSI, M. Patrick Calvar, certains à gauche et à l’extrême gauche entendent à l’évidence faire monter la discorde un cran plus haut dans le pays.
On sait depuis Debord que la principale activité du journaliste de gauche est de dénoncer. Il n’a malheureusement eu, ce journaliste, que de médiocres occasions de satisfaire sa passion depuis quatre ans que les attentats islamiques ensanglantent le sol de France. Une vague affaire Méric, un ancien brûleur d’églises suédois rangé des voitures, rien de bien tripant. Que font les fascistes ? s’impatiente-t-il. On leur offre de beaux motifs de racisme et d’islamophobie, du cousu main, du sur-mesure, et rien du tout. Nib. Aucune réaction, aucun lynchage, aucune belle ratonade. C’est à désespérer du ventre de la bête immonde. A croire qu’elle est ménopausée.
Alors ils font dans la prophétie auto-réalisatrice, dans le performatif : c’est le grand chef des renseignements qui dit de faire attention au choc des « communautés » ; c’est Jean-Yves Camus qui fait un éloge désolé du Bloc identitaire à Nice, « un garde-fou face au risque de violences » mais assure que la « guerre raciale » est néanmoins théorisée de longue date par l’ultradroite ; c’est Mohamed Sifaoui qui croit que « des mouvements d’extrême droite se préparent aujourd’hui au combat ».
Il y a assurément quelque chose de louche dans cette obsession digne du désert des Tartares. Un vrai boulevard pour complotistes. Plus qu’un attentat, vous dit-on, et les hordes fascistes se réveilleront. Car elles doivent se réveiller. Non qu’il s’agisse d’une manœuvre électoraliste, la gauche nue qui espérerait se refaire sur un bon Carpentras des familles : non, c’est plus inquiétant, c’est une névrose et cela relève de la psychanalyse. Au-delà même de la joie mauvaise qu’ils éprouveraient, s’il se passait quoi que ce soit, à pouvoir radoter qu’on nous l’avait bien dit que les Français étaient racistes, ils cherchent inconsciemment une Terreur blanche. Lacan les avait prévenus en 68 déjà : « Ce à quoi vous aspirez comme révolutionnaires, c’est à un maître. Vous l’aurez. »
Ils en tireraient plusieurs avantages : que quelqu’un fasse le sale boulot à leur place, et en finisse avec leur golem-islamiste dont ils n’arrivent plus à effacer les lettres sur le front ; que l’ordre de l’histoire soit respecté, démocratie-fascisme-révolution ; enfin qu’un substitut de père leur foute le coup de pied au cul qu’ils savent mériter.
Quand ils affirment que l’islamisme et l’ultradroite recherchent la confrontation, c’est leur propre désir qu’ils expriment : celui d’une vraie guerre civile, contre les forces d’une extrême droite qu’ils ne trouvent plus depuis que Marine Le Pen a rationalisé le discours du Front national.
Alors ils soufflent sur les braises, au besoin ils les fabriqueront eux-mêmes.
Le festival d’Aix-en-Provence propose cette année une nouvelle version de Cosi Fan Tutte. Donnons la parole au créateur, qui a décidé de placer la scène dans l’Érythrée des années vingt, sous l’occupation des troupes fascistes de Mussolini : « Le travail sur le déguisement ne doit pas être folklorique, dit-il, mais raconter quelque chose de plus dérangeant, sur le rejet de l’étranger ». « Il y a dans cette musique quelque chose de très solaire, très méditerranéen qui fait que j’avais envie de cette atmosphère plus africaine. » Bref, Christophe Honoré se donne des devoirs qui correspondent à ses envies. Du reste, tout en se défendant de faire une lecture politique de l’opéra de Mozart, il affirme vouloir « aller au plus loin de la cruauté, de l’obscénité qu’on peut entendre dans ce livret et dans les rapports homme/femme ». Sur ce point, accordons-lui crédit.
Pourtant, loin d’être convaincu par ces paroles ambitieuses, l’auteur de la critique de l’AFP (reprise par Francetvinfo.fr, Lexpress.fr ou bien encore La-croix.com) résume ses impressions par un dédaigneux « rien de très radical ». Hélas ! On n’est jamais assez radical. S’il reconnaît que « le soleil d’Afrique exalte la sensualité de l’œuvre », il déplore que « la lecture du cinéaste reste fort sage », en soulignant que l’on « s’ennuie un peu dans les péripéties interminables du deuxième acte. Rien de très radical, donc, dans cette lecture coloniale de Cosi, et en tout cas pas de quoi fouetter un chat ! » Pourtant, il vient d’écrire, quelques lignes plus haut, que « le pari de la mise en scène tient plutôt la route, et rééquilibre la misogynie du livret : les deux garçons qui fustigent l’infidélité de leurs belles ne font-ils pas bien pire, en abusant des indigènes ? »
Mozart n’avait pas prévu cela. Que les soldats fascistes abusent des indigènes, c’est une chose. Mais il en aurait fallu encore plus — pour fouetter un chat, sans doute (or le rôle de l’opéra est justement de fouetter les chats, n’est-ce pas ?). Au demeurant, faut-il voir dans cette production, avec une approximation géographique pardonnable, une maladroite réminiscence des Lettres de Somalie de Frédéric Mitterrand ? L’Afrique de l’Est, ses bouges et ses pirates font rêver les amoureux de l’aventure. On est, quant à soi, en droit de ne pas se sentir concerné, ou du moins de l’être seulement d’une certaine façon, en s’intéressant plutôt aux paysages lancinants, aux cargos qui passent au loin ou, si l’on tient à envisager les populations locales, aux gens en tant qu’êtres humains, plutôt qu’en tant qu’objets de prédation (laissons à Christophe Honoré le soin de résoudre l’éternelle dilemme entre la fascination et la condamnation d’un phénomène que l’on prétend réprouver).
Quant au marivaudage de Mozart, il était, soulignons-le, à l’origine bien plus ordinaire. Pour ne pas dire « normal », de peur d’être mal compris. Il était ordinaire, en l’espèce universel. Christophe Honoré, en revanche, en a tiré une situation particulière et surtout sans caractère. Dans le domaine artistique, la réduction d’une œuvre universelle par la mise en évidence de ses goûts personnels, sans perspective (auto-ironique), c’est une chute, un échec. Christophe Honoré a fait une private joke pour initiés. Certes, c’est une manière de rendre hommage à Mozart, qui était franc-maçon. Mais ce n’est pas la meilleure.
La même omniprésence du sexe dans son « Pelléas et Mélisande »
D’autre part, comme on dit, le metteur en scène n’en est pas à sa première tentative. Je n’ai pas vu Cosi Fan Tutte et ne tiens pas à aller le voir, mais il m’est arrivé, par malheur et par hasard, de voir le Pelléas et Mélisande qu’il a monté à Lyon en 2015. On y trouve la même obsession, la même omniprésence du sexe. « Un opéra du sexe – lit-on dans Diapason – du sexe triste, prenant à rebours le drame de Maeterlinck, dans une ambiance trash, au milieu de hangars miteux, avec un Golaud pervers, un Arkel vieillard vicieux limite pédophile, une Geneviève peut-être incestueuse. Pendant la scène de la fontaine, par exemple, Pelléas et Mélisande copulent sur la bagnole. »
Partout dans le monde, il y a des Christophe Honoré. Leur sinistre et vaine révolte contre le bon goût est d’un conformisme désolant : tout cela a été maintes et maintes fois répété. Ce qui frappe, surtout, c’est le mépris dans lequel ils tiennent les artistes lyriques, qui, eux, ont du talent. Ces metteurs en scène à la mode ont de la haine contre l’être humain et contre les artistes en particulier. Sinon, pourquoi les feraient-ils chanter dans des situations aussi dégradantes ? À Lyon, Christophe Honoré a franchi un pas inédit (à ma connaissance), en faisant projeter sur un écran de petites scènes tournées à l’avance, sans doublure, dont l’une narrait un viol en bonne et due forme – dans la voiture, bien sûr. Les deux chanteurs et la cantatrice, en gros plan sur l’écran, étaient aussi muets que de vulgaires acteurs d’un certain genre. Quoi de plus humiliant ?
Pourquoi tant de sexe ? Sur France Info, on entend une explication. Involontaire, sans doute. Christophe Honoré, âgé de 42 ans, y est qualifié de réalisateur « qui scrute si bien les états d’âme de la jeunesse. » La confusion entre l’innocence et l’impunité plonge au plus profond des pires fantasmes. Car un homme adulte, s’il se prend lui-même pour un enfant, cherche en réalité l’impunité bien plus que l’innocence. Le commentateur de France Info continue donc sur le même ton et avec la même assurance, comme si les obsessions de Christophe Honoré allaient de soi, tout en étant d’une originalité stupéfiante. Il ne remarque pas le paradoxe. Comme si rien n’avait d’importance, sinon ses propres chimères, que l’on impose de surcroit aux autres. Fernando et Guglielmo sont des soldats fascistes, ils abusent des indigènes. Il faut condamner le racisme. Il faut aller plus loin dans l’obscénité, etc, etc.
Ayant eu l’occasion d’écouter en direct la courte émission, je crois me rappeler que le commentateur a terminé en accablant le public d’Aix-en-Provence, qui n’a rien trouvé de mieux, à la première, que de siffler le metteur en scène. Surprise : sur le podcast de l’émission, le passage a été coupé. Quoi qu’il en soit, la critique de l’AFP confirme : « Le public plutôt conservateur du grand festival lyrique a boudé la mise en scène. »
Le populisme des avec-dents
Comment ? Le public du festival d’Aix-en-Provence n’est-il pas satisfait des œuvres de notre meilleur trublion ? Le populisme aurait-il aussi contaminé les amateurs d’art lyrique ? L’heure est grave. À moins que… Il y a deux solutions. Soit nous vivons en URSS et l’opéra est un divertissement populaire. Ce sont donc des sans-dents, à Aix-en-Provence, qui se sont rebiffés contre l’art de l’élite. Peu probable. Soit il y a une confusion sur le sens du populisme, ou peut-être une certaine fracture au sein de l’élite, qui compliquerait les choses. Et, pourquoi pas – rêvons ! – un terrain d’entente entre certains sans-dents et certains avec-dents, c’est-à-dire, quelque part dans notre pays, un peuple aux multiples facettes qui se retrouve dans le rejet de l’emprise d’une fausse élite. On peut rêver.
Christophe Honoré, savez-vous, est aussi l’auteur d’un récent long métrage sur Les malheurs de Sophie. On se demande ce qu’il a bien pu en faire. Dans la célèbre leçon d’éducation composée par la comtesse de Ségur, Sophie est une petite fille qui manque d’imagination, elle est incapable de concevoir à l’avance les conséquences de ses actes. Sans réfléchir, elle rase inconsidérément ses sourcils, elle plonge sa poupée en celluloïd dans l’eau chaude, elle découpe en morceaux des poissons vivants dans la baignoire, etc. Ces expériences malheureuses rappellent étrangement certains aspects de la mise en scène lyrique de nos jours… La morale de l’histoire, donnée par la comtesse de Ségur, c’est que de tels mauvais caractères ne peuvent s’en sortir qu’à la faveur d’une ferme discipline morale, à ne pas confondre, justement, avec le fouet de Madame Fichini.
Cosi fan tutte, mise en scène de Christophe Honoré, au Théâtre de l’Archevêché à Aix-en-Provence, ce dimanche 17 et mardi 19 juillet à 21h30. Retransmis en différé le 4 septembre à 21h00 sur France Musique.
Antoine Blondin en 1976 (Photo : SIPA.00259435_000001)
Antoine Blondin en 1976 (Photo : SIPA.00259435_000001)
Après deux essais à sa gloire parus ces dernières semaines, la réédition de son œuvre romanesque dans une Petite Vermillon de la Table Ronde modernisée pour l’occasion, des dizaines d’articles dans la presse, un déjeuner d’hommage au Café Guitry, et même un match de rugby ayant réuni sur la mythique pelouse de Colombes — celle qui vit bondir les champions des Chariots de feu et les Boni — de jeunes écrivains et journalistes revendiquant avec fierté l’héritage hussard, c’est en grande pompe et à vélo, que France Télévisions célèbrera, à son Tour (le centième), le 25e anniversaire de la disparition d’Antoine Blondin le 19 juillet prochain, en consacrant un documentaire à l’écrivain qui reste le plus brillant chroniqueur de l’histoire de la Grande Boucle.
Le service public injectant littérature, poésie et art de vivre à la française au cœur d’un barnum sportif où pullulent désormais hommes sandwiches et nains de la route ? Qui oserait bouder ce plaisir ? N’en déplaise au terrible Hanouna, le plus au ras du bitume des mecs « pafs » se haussant du col (de quatrième catégorie), on touchera bien à notre poste le 19 juillet prochain à 15 heures…
Dans le monde enchanté d’Antoine Blondin, les joyeuses colonies de vacances (de Perret, soit, mais plutôt Jacques que Pierre) commençaient chaque année à la fin juin, au cul des coureurs du Tour, dans la célèbre voiture 101 du quotidien L’Equipe dont il partageait la banquette arrière avec d’autres cadres (de vélo) du quotidien sportif : Pierre Chany, Michel Clare ou Jacques Augendre. Le plus célèbre des Hussards oubliait alors trois semaines durant les emmerdements, au premier rang desquels figuraient percepteurs, huissiers et autres notes de bars fixes et salées…
Un Tour de France vu à hauteur… d’enfant
On nous dit dans ce chouette film que Blondin avait pris le Tour à hauteur d’homme et que c’était là sa grandeur. A tort, peut-être. Car c’est selon nous plutôt avec des yeux d’un enfant (très fort en thème), en tout cas avec une fraîcheur renouvelée sur quatre décennies, que l’écrivain a transmis sa passion de la course. Dans sa chronique inaugurale de juillet 1954 à L’Equipe, notre Antoine, fier comme une plantation de bars-tabacs, ne confie-t-il pas qu’il ne nourrit finalement qu’une déception, celle de « ne pas s’être vu passer », comme lui-même, gamin, admirait, un trop fugace instant, champions et suiveurs ?
Pour se convaincre un peu plus de ce retour constant au paradis de l’enfance, on se reportera à un merveilleux papier, signé à Ax-les-Thermes, en juillet 1955, (la grande inspiration venant à Blondin dans une ville d’eau, qui l’eût cru ?) : « J’ai été ce petit garçon, le nez collé à la vitre, qui me regarde écrire avec ce respect patient, et quand je lève un peu la tête, j’ai l’impression de me regarder moi-même à travers le miroir sans tain du souvenir (…). C’est pour lui que j’écris ces lignes, le petit bonhomme d’Ax-les-Thermes, à la silhouette de chamois (…). Je voudrais qu’il connaisse un jour les frais matins de la complicité où nos voitures qui sont devenues nos maisons, l’une l’autre se saluant, font et défont sans cesse un village dont tous les habitants vivent sur le pas de leurs portes. Je voudrais qu’il puisse apprécier que les loisirs du vagabondage ne sont pas incompatibles avec l’ivresse d’appartenir à un grand système qui vous dépasse. »
Ses vagabondages, Blondin les écrit et les bégaye superbement. Chez Pierre Dumayet d’abord, Bernard Pivot ensuite, le coude posé sur un de ses habituels comptoirs de la rive gauche ou à proximité des rotatives d’une imprimerie de Mayenne, où il avait pour coutume d’achever, dans la plus grande souffrance, ses bouquins (l’expression « remettre cent fois l’ouvrage sur le métier » prenant chez lui tout son sens).
Les grandes gueules de la Grande Boucle
Défilent aussi à l’image quelques grandes gueules de la « comédie balzacienne » que fut la Grande Boucle des Trente Glorieuses : Jacques Augendre (155 Tours à l’actif de ce suiveur passionné et parfait gentleman), Raph’ Geminiani, « Vieul Fusil » à la faconde restée intacte, jamais rangé des voitures malgré ses 90 balais, et l’éternel Poulidor, l’ami et le voisin de Blondin dans le Limousin, toujours bon pied bon oeil d’ailleurs, le Poupou national, pommette rose et vernie, œil frisant et beau profil paysan…
Mais au fait, à quelle paroisse appartenait-il l’ami Antoine ? L’anquetiliste ou la poulidoriste ? Des deux seuls généraux de Gaule qu’il toléra jamais, l’écrivain qui tenait bien sa droite finit par avouer un faible pour le campionissimo normand, monstre froid et calculateur en selle, certes, mais incontestable maillot jaune question bamboche. Ce qui n’empêchait pas Antoine d’admirer chez Poulidor « l’authentique champion du terroir ».
Quel plaisir aussi pour l’œil que ces bandes d’actualités émouvantes et apaisantes d’une France d’avant un peu trop jolie pour être honnête (in vélo veritas ?), cartes postales sans doute idéalisées par les nostalgiques que nous sommes… En noir et blanc, d’abord : à un « Napolouison » Bobet piochant dans les lacets du Ventoux succède à l’écran la face asiate du Cannibale belge Eddy Merckx surmontée de la « gapette » Molteni (la publicité a fait son entrée dans le décor).
Le dopage comme un hommage !
Quant aux tragédies, elles planent toujours sur la Grande Boucle, façonnant sa légende, comme le rappellent les terribles accidents dont sera témoin Antoine Blondin : celui de Roger Rivière en 1960 mais aussi ce spectaculaire soleil d’Ocana, sous le déluge, dans le col de Mente, lors de la 14e étape de l’édition 1971… Mais bientôt, la révolution colorée et les bandes bleues du maillot Gan d’un Poupon « quadragêneur » frappent les imaginations dans les salons de province… Savoureuse aussi, surprenante même, et fort peu politiquement correcte surtout, cette séquence où Blondin justifie la pratique du dopage qu’il envisage comme une sorte d’hommage au public !
Les sempiternelles questions sur son contre-la-montre personnel l’agacent en revanche beaucoup. Onze longues années se sont écoulées entre le Singe en hiver et Monsieur Jadis. Pourquoi écrit-il si peu ? C’est un peu vite oublier qu’il improvise quotidiennement chaque été une vingtaine de petites nouvelles (il donnera en tout 524 chroniques à L’Equipe en ving- huit ans de présence sur le Tour, exploit de géant de la route) et alimente régulièrement la grande presse parisienne de feuilletons littéraires durant les onze mois où on le croit hors course…
Au zinc, entre deux volutes de Gauloises aussi bleues que le paletot de Poupou, Antoine Blondin tente de se justifier, à sa manière, étincelante et déchirante, celle d’un styliste hors catégorie : « On écrit un livre comme une lettre à ses amis. Et ces dernières années, j’ai perdu beaucoup d’amis (silence). Il me semble que je manquais de destinataires. » Chez Blondin, l’oral valait l’écrit. Au temps de sa splendeur, on lui donnait toujours 20 sur 20 avec les félicitations du jury comme le nota un jour son copain Bernard Frank.
Fort heureusement, le documentaire s’achève en éludant le coup de pompe du « chronicœur » dans le final. A l’orée des années 80, Bernard Hinault s’installe au sommet tandis que Blondin dévale la pente, avale ses derniers godets (en hommage aux maîtres Jacques, dit-on) sans jamais mettre les mains sur les cocottes de frein. L’écrivain cultive alors une légende pas toujours reluisante ainsi qu’une troublante ressemblance avec Verlaine. La barbe blanche de barde masque toutefois mal un visage d’ange déchu ravagé aux anis…
Les 20 sur 20 avec félicitations du jury se font plus rares. Et bientôt les derniers songes en été, ces 20 jours de juillet où la vie coulait, si douce, dans la voiture 101, s’évanouissent…
Antoine Blondin, la légende du Tour, documentaire de 52 minutes, ce mardi 19 juillet sur France 2, à 15 heures et avant-première sur Francetvsport.fr.
Yves Bonnefoy en mai 2009 (Photo : SIPA.REX40140033_000023)
Yves Bonnefoy en mai 2009 (Photo : SIPA.REX40140033_000023)
C’était à la Maison de l’Amérique Latine, le mardi 16 décembre 2008. Ce soir-là, trois universitaires y donnaient une conférence sur l’œuvre d’Yves Bonnefoy en sa présence. Du thème précis de la conférence, je ne me souviens pas ; ni des paroles qui s’échangèrent, fumées épaisses et noires chargées de concepts vagues, oiseux encens dont on se plaît à recouvrir la tête de nos vieux poètes.
Je ne me souviens que d’Yves Bonnefoy. J’étais venu là pour sentir sa présence de chair et d’os, comme d’autres vont au spectacle pour toucher le bras et la botte d’une clinquante idole de la chanson. Quelques années auparavant, au hasard d’une anthologie de la poésie, je découvrais ces vers, extraits de son premier recueil, Du mouvement et de l’immobilité de Douve, et qui furent les premiers du poète que j’appris par cœur :
Il s’agissait d’un vent plus fort que nos mémoires, Stupeur des robes et cris des rocs — et tu passais devant ces flammes La tête quadrillée les mains fendues et toute En quête de la mort sur les tambours exultants de tes gestes.
C’était jour de tes seins Et tu régnais enfin absente de ma tête.
J’appris ceux-là, et d’autres, beaucoup d’autres. Parmi lesquels, ces quatre vers issus du même recueil :
Je nommerai désert ce château que tu fus, Nuit cette voix, absence ton visage, Et quand tu tomberas dans la terre stérile Je nommerai néant l’éclair qui t’a porté.
La voix d’Yves Bonnefoy venait de planter sa tente en moi. Dans la rue, dans le bus, à l’hôtel, au restaurant, dans le cabinet des médecins, à l’hôpital, souvent, en moi, montait et résonnait, rouge nuit, sa voix comme le battement intime d’une messe sans dieux. Bref, j’en étais fou. Et c’est plein de cette folie que je me retrouvais, à la fin de la conférence, un exemplaire de ses premiers recueils réunis en un volume à la main, à deux pas d’Yves Bonnefoy assis derrière sa table.
Roi du silence
Je n’ai pas osé lui parler. Après tout, je n’étais qu’un barbare qui connaissait certains de ses vers par cœur. Je me contentai donc de le regarder. Au milieu du monde qui s’agitait, lui restait calme sur sa chaise, bras croisés, fixe et droit comme une pierre levée. Ses yeux, deux disques d’étain bleu, ouverts en grand, semblaient d’une indifférence bouddhique aux hommes qui l’entouraient, mais plongeaient avec intensité en lui-même. Je n’ai jamais vu un homme plus enraciné en lui-même. Ni une telle conviction dans le silence. Tout en lui paraissait offert au règne du silence. En le brisant, j’aurais eu l’impression de corrompre la perfection de l’équilibre intérieur où je le voyais baigner. Pendant la conférence, chaque fois que, répondant à une question, il prononçait une phrase, on aurait cru que c’était la dernière, que jamais plus il ne parlerait.
Ses poèmes sont pleins de ce silence. Leur respiration est lente. Chaque mot y trône en majesté, s’y déploie comme s’il vivait au milieu d’un espace infini. Voyez :
Es-tu vraiment morte ou joues-tu Encore à simuler la pâleur et le sang, O toi passionnément au sommeil qui te livres Comme on ne sait que mourir ?
Es-tu vraiment morte ou joues-tu Encore en tout miroir A perdre ton reflet, ta chaleur et ton sang Dans l’obscurcissement d’un visage immobile ? [1. Du mouvement et de l’immobilité de Douve, Yves Bonnefoy, 1958.]
On reconnaît ici l’écho des tragédies shakespeariennes. Il ne serait pas faux de dire que la poésie de Bonnefoy est tout entière une poésie de l’écho. Résonnent dans ses vers les voix de Shakespeare, de Keats, de Leopardi, de Yeats, qu’il traduisit ; de Baudelaire et de Rimbaud, auxquels il consacra des essais.
On dit que son art poétique oscille entre tradition et modernité. En fait, il était plus proche de la tradition que de la modernité. Dans Hier régnant désert, il écrit :
Oh, souffre seulement de ma dure parole Et pour toi je vaincrai le sommeil et la mort, Pour toi j’appellerai dans l’arbre qui se brise La flamme qui sera le navire et le port.
Pour toi j’élèverai le feu sans lieu ni heure, Un vent cherchant le feu, les cimes du bois mort, L’horizon d’une voix où les étoiles tombent Et la lune mêlée au désordre des morts.
Il aurait pu écrire ces vers, comme beaucoup d’autres, avant Apollinaire et Cendrars. Et même avant Verlaine et Rimbaud. Avant Baudelaire ? Probablement pas avant Nerval, encore que…
Un lyrisme plein et viril
Dans les vers d’Yves Bonnefoy, frappent le souffle profond, le lyrisme plein et viril. La phrase est ample, cambrée ; le chant, vaste. Yves Bonnefoy était d’un autre temps. Il appartenait à une lignée de poètes que le lyrisme en sourdine de Verlaine et les sarcasmes des modernes ont fait s’éteindre peu à peu. De cette lignée, il fut, peut-être, le dernier descendant en France après la mort de Saint-John Perse.
Il faudrait dire un mot, enfin, de son goût pour la lumière qui lui venait des peintres — Poussin, les Italiens, Goya auxquels il consacra de nombreux livres. Mais le temps me manque et la presse en a déjà beaucoup parlé depuis sa mort. Aussi, je me contenterai, puisque toutes les facettes de la lumière l’intéressaient et que je n’ai cité jusqu’ici que des poèmes d’ombre et de nuit, de citer un poème de plein été :
Parfois je te disais de myrte et nous brûlions L’arbre de tous tes gestes tout un jour. C’étaient de grands feux brefs de lumière vestale, Ainsi je t’inventais parmi tes cheveux clairs.
Tout un grand été nul avait séché nos rêves, Rouillé nos voix, accru nos corps, défait nos fers. Parfois le lit tournait comme une barque libre Qui gagne lentement le plus haut de la mer. [2. Pierre Ecrite, Yves Bonnefoy, 1965.]
Je sais, lecteur, que l’obscurité des vers d’Yves Bonnefoy te chagrinera, peut-être. A Séville, cependant, j’ai vu l’homme visiter l’Alcazar. Bête heureuse que guident la fraîcheur des bassins et le parfum des orangers, il entre et glisse, tranquille, sur le sol blanc parmi le bleu et l’or des arabesques. Jamais il ne s’offusque de ne pas comprendre les motifs et les mots dessinés sur les murs. La beauté, en son mystère, le comble. Sache, lecteur, qu’il faut lire Yves Bonnefoy comme l’homme visite l’Alcazar. Laisse-toi conduire par les couleurs, les formes, les rythmes, la musique. Libère-toi de la recherche effrénée du sens, qui n’est qu’une part, infime, du monde que nous voyons se mouvoir. Laisse le poète, comme le peintre et le musicien, dessiner, chanter, érotiser l’indicible.
Comme je ne suis pas certain de t’avoir convaincu et que je suis bonne âme, je t’offre pour terminer ces vers, tirés de l’avant-dernier recueil d’Yves Bonnefoy, L’Heure présente, et qui sont d’une irréprochable clarté :
Le souvenir est une voix brisée, On l’entend mal, même si on se penche. Et pourtant on écoute, et si longtemps Que parfois la vie passe.