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Après le Brexit, inventer une démocratie éclairée

En Islande, les manifestations de 2009 ont débouché sur l'élection d'une assemblée constituante. Cependant, aujourd'hui, ce processus est à l'arrêt (Photo : SIPA;AP20792039_000006)

Dans son éditorial de Libération du 6 juillet intitulé « Le référendum n’est pas le climax de la souveraineté populaire », Jean Quatremer met en garde contre les illusions et dérives d’une démocratie par référendums. Ajoutons à son article des questions fondamentales. Comment des individus lambda, qui ne connaissent rien des institutions européennes et des délicates équations de l’économie, devraient être en charge des plus grandes décisions ? N’est-ce pas la pire illusion de la démocratie que de faire croire aux citoyens qu’ils sont légitimes à commander des mécanismes qu’ils ne comprennent pas vraiment ?

Ces arguments méritent d’être pris très au sérieux,car ils expriment une pensée partagée par nombre de leaders de l’Union européenne (et d’intellectuels), qui reste cantonnée dans les milieux autorisés. En plus de l’incompétence, le peuple y est accusé d’être foncièrement irrationnel, et, in fine, immoral. Ce bas peuple manque de l’élévation suffisante pour prendre les grandes décisions. On pourrait résumer dans toute sa crudité le credo des eurocrates : le demos — la foule — se montrant hors d’état de dominer ses passions et ses préjugés irrationnels, il y a lieu de restreindre fortement son pouvoir, un pouvoir dont l’exercice incombe aux meilleurs de la cité : les philosophes-rois.

Cette argumentation remonte à certains propos de Platon, craignant déjà les démagogues. Plus curieux, elle se retrouve réactivée chez quelques pères de la démocratie représentative. Habermas a montré qu’au XIXe siècle même des penseurs relevant de la mouvance libérale n’étaient pas exempts de défiance à l’endroit du peuple[1. L’espace public, Habermas, Payot, 1997, surtout chap. IV, 15.]. C’était aussi, déjà, le point de vue d’un Montesquieu[2. De l’Esprit des Lois, Montesquieu, Livre XI, 6.] : « Il y avait un grand vice dans la plupart des anciennes républiques, c’est que le peuple avait le droit d’y prendre des résolutions actives, et qui demandent quelque exécution, chose dont il est entièrement incapable. Il ne doit entrer dans le gouvernement que pour choisir ses représentants, ce qui est très à sa portée. »

Le souci de voir contenus les excès de la majorité par une élite éclairée est bien à la base de nos systèmes. Afin de prévenir l’émergence de la démo­cratie directe, les législateurs ont ménagé un jeu de contre-pouvoirs. Les institutions, les groupes d’élus qui en émanent, les « experts », enfin, n’ont d’autre mission que d’éviter le basculement vers la folie collective. Derrière ces intentions louables, se profile une attitude paternaliste à l’égard du peuple infantile. Mais il ne s’agit pas ici de verser dans une forme du « tous pourris » ni de théorie du complot ; les « élites » européennes ne visent pas à ourdir des plans machiavéliques ; c’est au nom de l’éthique la plus pure qu’elles préféreraient confisquer en douceur le pouvoir aux populations. D’ailleurs, leurs arguments ne sont pas infondés. Comme on le répète volontiers : « Hitler a été élu démocratiquement. » Dans ce cas, la démocratie doit être encadrée, et certains droits fondamentaux inscrits de manière intangible dans nos pays, de façon à ce qu’ils soient préservés des élans populistes. Déjà à l’époque de la votation suisse contre les minarets (2009), des responsables européens s’interrogeaient sur la nécessité de poser des limites sur les sujets possibles des référendums.

Mais si les citoyens n’ont pas assez de compétence et de distance face à leurs passions pour juger des sujets les plus importants, où s’arrête leur droit à décider ? Ont-ils alors suffisamment de compétence et de raison pour choisir des représentants ? Ne serait-ce pas plutôt aux « gens compétents » et raisonnables de se coopter ou de s’élire dans un collège prédéterminé ? Cette logique pousse à en revenir à un régime censitaire. Pour éviter le populisme, on tombe dans l’oligarchie. Et chacun sent bien que l’UE lorgne de ce côté.

Eviter les fausses bonnes idées

La solution serait-elle découverte par certains think tanks ? Feu Olivier Ferrand notait, dans une tribune au Monde en 2012 : « Terra Nova réfléchit à un dispositif nouveau : le “référendum délibératif”. Il prend modèle sur l’expérimentation en cours en Islande. Le gouvernement islandais a réuni un panel représentatif de la population — 2 500 citoyens tirés au sort — pour rédiger une nouvelle constitution. Ce panel a pris le temps de la réflexion, aidé par des juristes constitutionnalistes, et le temps du dialogue, pour faire émerger un consensus. Le projet qui en est sorti est proposé à tous les citoyens par référendum. Le texte soumis au vote a ainsi été travaillé pour exprimer la position raisonnée du “peuple”. En conclusion, et pour le dire en un mot : oui au référendum d’initiative populaire, non au référendum d’initiative populiste. »

Or le processus islandais est au point mort. Ceci montre que les procédures adoptées jusqu’à présent sont problématiques. Elles ne répondent d’ailleurs pas à différentes questions : qui choisit les experts et nomme les délégués de la commission constitutionnelle ? Quel rôle pour les experts, les professionnels de la politique et les juges dans ce projet ? Est-ce que la représentativité d’un échantillon est suffisante pour le légitimer ? En réalité, les dispositifs qui misent sur un panel de citoyen encadré par des experts n’est peut-être pas le bon – ce qui ne déligitime pas le projet de créer de meilleurs outils pour encadrer les référendums. Les solutions à trouver seraient à mon sens du côté de ce que les Américains appellent des « arguments mappings », des cartographies d’arguments, permettant d’analyser et de critiquer la logique de chaque position politique. Il ne s’agirait pas forcément alors de dégager un consensus, mais plutôt des options fondamentales, permettant à chacun d’accomplir ses choix de façon plus éclairée (et invalidant au passage les arguments sophistiques et démagogiques, non en les disqualifiant moralement, mais par la froide analyse).

Pour la démocratie en Europe, toute la question est de sortir de la fausse alternative entre des référendums bâclés, soumis aux passions — et sur ce point l’argument de l’élection d’Hitler porte, tout comme les réflexions justifiées de Quatremer d’ailleurs — et la « solution » de pseudo-démocraties gouvernées de très haut par des experts et des juristes. Pour cela, il faut éviter la « fausse bonne idée » qui consiste à limiter les référendums et leurs sujets possibles ; au lieu de faire un pas en arrière, et régresser vers une limitation de la démocratie comme le veulent les eurocrates, il faut s’opposer à leur projet et faire un saut en avant, vers une nouvelle phase de la démocratie, en inventant des espaces délibératifs, avec des débats réellement sérieux et structurés. Il est urgent de sortir du mauvais débat qui oppose d’un côté les « populistes » réclamant référendums sur référendums aux « experts » voulant encadrer par des garde-fous de plus en plus contraignants la parole et la décision des citoyens.

L’UE se trouve à la croisée des chemins : soit elle continuera sa fuite en avant vers la dépossession du pouvoir accordé aux citoyens, au bénéfices d’experts capables de s’y retrouver dans des structures de plus en plus complexes et opaques ; soit les décisions reviendront aux peuples d’Europe, au travers de nouveaux mécanismes. La question centrale est donc la création d’un chaînon manquant, véritable outil démocratique de débat, permettant aux citoyens de prendre des décisions enfin éclairées par la raison. Notons ici que de telles procédures efficaces de débats ont été mises au point avec l’expérience du Deliberatorium aux Etats-unis, voire les conférences de consensus, par exemple.

Si nous n’arrivons à créer ce nouvel outil de débat méthodique et éclairant, on pourra dire adieu à l’idéal même de la démocratie — le pouvoir du peuple pour le peuple — et nous connaîtrons une régression inimaginable vers le pouvoir de ces nouveaux philosophes-rois que sont les experts et les juristes des instances européennes.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

La tentation de la Pravda

Jeune étudiant en journalisme, la toute première chose que l’on m’avait enseigné était la règle des 5 W : what (quoi), who (qui), where (où), when (quand) et why (pourquoi). Un b.a.-ba, une règle de base immuable, incontournable dans ce métier. Mais c’était au siècle dernier.

Ce mardi après-midi, j’apprends avec effroi qu’en plus de l’attentat à la hache perpétré par un jeune migrant dans un train en Allemagne, une famille a été poignardée dans un village vacances à Lagrand, dans les Hautes-Alpes. Une mère de 46 ans et ses trois enfants de 8 à 14 ans, la plus jeune étant alors en état d’urgence absolue. Quelle horreur, cela ne s’arrêtera donc jamais ! Nauséeux, je me précipite sur les chaînes et les sites d’infos en ligne, histoire d’en savoir plus. Qui est à l’origine de ce nouvel acte barbare ? S’agit-il encore d’un attentat islamiste ? Bref, des questions qu’on se pose presque tous à ce moment-là. Plutôt compréhensible, vu le contexte.

A la télé, les chaînes d’info relaient l’agression en boucle. Idem sur les sites de la presse quotidienne régionale (Le Dauphiné libéréOuest-FranceNice-Matin), nationale (Le Parisien), les hebdos (Le Point) ou encore les médias en ligne (Hufftington Post) qui, tous, dévoilent les premiers éléments de l’enquête. J’apprends ainsi, via le Parisien, que l’agresseur présumé est un Marocain de 37 ans se nommant Mohamed Boufarkouch et qu’il aurait des antécédents judiciaires.

Selon certains médias, l’acte aurait pu être motivé par le fait que la famille se baladait en tenue légère. Je note au passage que la presse fait preuve, pour l’occasion, d’une pudeur à géométrie variable. Certains sites se contentent d’un synthétique Mohamed B. pour évoquer l’agresseur. D’autres enfin ne daignent lâcher que la nationalité du bourreau. C’est déjà ça.

Et puis, il y a le site de l’Obs qui, lui, se montre encore plus pudique et préfère carrément jeter un voile – c’est le cas de le dire – sur l’identité et la nationalité du barbare. Même pruderie du côté de Libé qui fait encore plus fort, ou plutôt plus court, en se contentant d’une brève. L’une des infos les plus relayées par les médias en ce mardi 19 juillet 2016 ne fait l’objet que de 9 lignes et demie à 13h13 !

Dans l’après-midi, le procureur de Gap, Raphaël Balland, déclare publiquement ignorer le caractère terroriste ou non des faits : « Pour le moment, il n’y a pas de réponse ferme à apporter. » 

Du coup, Libé dégaine une seconde brève sur son site, deux heures après la première. Six lignes, pas une de plus. C’est vrai quoi, un gars qui poignarde grièvement une maman et ses petites filles dans un village vacances en France, ce n’est rien de plus qu’un banal fait divers… Limite rubrique chiens écrasés. Dans la brève, toujours aucune info sur l’identité de l’agresseur au couteau. Aucun intérêt. Il faut dire, à la décharge de la version Web de Libé, qu’en six lignes, on ne peut pas mettre grand-chose. Juste de quoi souligner « que le suspect n’a pas reproché aux quatre femmes leurs tenues ». On n’en saura pas plus. Rideau, circulez y a rien à voir !

Mais je ne suis pas au bout de mes surprises. Je compulse le site Francetvinfo, lequel — malgré de nombreuses mises à jours en vingt-quatre heures et un titre très prometteur (« Ce que l’on sait de l’agression… ») – ne mentionne à aucun moment l’identité ou l’origine du cinglé. Mieux encore, dans un premier temps, le mardi, l’article mentionne très très très, mais vraiment très pudiquement « un homme originaire de région parisienne ». Lire en fait un homme habitant en région parisienne. Ce qui ne manque pas de titiller les lecteurs du site, certains se plaignant même de voir leurs commentaires effacés. Sur Yahoo, qui relaie l’article de Francetvinfo, c’est l’hallali. Une bonne centaine de commentaires qui, dans leur grande majorité, dénoncent l’omission de la « pravda des bobos »dixit l’un des lecteurs. « Où donc ai-je mis mon Padamalgam 10 000 ? » ironise Luna. « Pourquoi ne donnez-vous pas le prénom de cet homme, il ne faut pas avoir peur de dire les choses ? », réagit sobrement Pat. « Je ne sais pas, mais j’ai l’impression en lisant les articles concernant ces faits, qu’il y a une restriction d’information », ajoute Ninj. Mine de rien, l’ObsLibé etFrancetvinfo ont dans cette journée de mardi révolutionné le journalisme en instituant, à la place des 5 W, la règle des 4 W. Ou des 4W et demi, c’est selon…

J’ai bien envie à mon tour de balancer un petit commentaire, sous la forme d’une citation de Finkielkraut : « Sacrifier la vérité afin de ne pas nourrir la bête, cela revient à nourrir la bête en lui faisant cadeau de la vérité. » Mais c’est l’heure de la promenade du chien et j’ai mes priorités. En me baladant, je repense à ce qu’une amie (de gauche), qui pigeait pour le site de Francetvinfo en janvier 2015, m’avait confié à l’époque. En conférence de rédaction, l’ensemble des journalistes était horrifié par le fait que les attentats de Charlie et les minutes de silence non respectées dans les écoles puissent faire le jeu du FN. Il ne fallait surtout pas jeter de l’huile sur le feu…

Mes pensées vagabondent. Je regrette que nombre de mes amis journalistes confondent le Bien avec le Vrai ou soumettent le second au premier. Je regrette qu’ils soient parfois enclins à diluer, à minimiser ou à occulter le Réel au nom de leur Idéal. Le métier de journaliste consiste en premier lieu, me semble-t-il, à exposer les faits. Qu’ils nous plaisent ou non. Mais j’ai toujours été un grand naïf.

Je rentre chez moi et regarde, par curiosité, le traitement de cette tragédie dans les journaux de 20 heures des différentes chaînes. Ophélie Meunier sur M6 place l’info en deuxième position tandis que TF1 l’aborde en milieu de journal. Quant au journal de France 2 ? Rien, nadanothing, que dalle. Aucun sujet. Place à « Secrets d’histoire » avec Stéphane Bern. Il y aurait un article entier – voire plus si affinités – à écrire sur ce qu’est devenue aujourd’hui France 2 : une sorte de temple de la bien-pensance et du politiquement correct. L’ORTF, mais à l’envers.

Mercredi après-midi. Je tente de joindre la direction de la rédaction de Libération pour évoquer leur traitement, disons « minimaliste », de l’affaire. Sans succès. il faut dire que contacter Libé dans le but d’écrire un papier pour Causeur, c’est un peu comme se balader sur la Canebière avec le maillot du PSG sur les épaules. Le succès n’est pas garanti. La rédaction est trop occupée, me répond-on, car elle va sortir un scoop ce jeudi. L’identité et la nationalité de l’agresseur des Hautes-Alpes peut-être ? Je suis mauvaise langue. Le lendemain, le quotidien fera des révélations sur le dispositif de sécurité sur la Promenade des Anglais à l’occasion du 14-Juillet.

Mercredi soir. Je m’informe des derniers déroulements de l’enquête. Libé se lâche et écrit à 19h34 un article d’une vingtaine de lignes, son record sur le sujet. Le journal tient à souligner que « ni la piste d’une agression en raison de tenues vestimentaires, ni celle d’un acte terroriste, qui n’étaient déjà pas très crédible(s) quelques heures après l’agression, ne se confirment donc ». Très fort Libé qui après une enquête de terrain très minutieuse, était donc le premier média à pressentir, seulement quelques heures après les faits, qu’il ne pouvait pas s’agir d’un acte terroriste. Alors que le procureur lui-même déclarait ne pas avoir de « réponse ferme à apporter » sur le sujet.

On apprend ainsi désormais que le suspect aurait reproché au mari (et père) des victimes de s’être gratté au niveau de l’entrejambe devant sa femme. Ce qui aurait provoqué son coup de folie. J’appuie machinalement plusieurs fois sur ma touche F5 – ce qui ne sert strictement à rien à chaque fois -, car je remarque que l’article de Libé omet une info relatée sur les autres sites (dont Francetvinfo, c’est dire) et divulguée par le procureur de Gap. Au cours de sa garde à vue, l’homme « s’est emporté, refusant qu’on lui prenne ses empreintes. Il a alors crié à trois reprises : Allah Akbar ». Un détail sans grande importance.

>>> Retrouvez ici tous nos articles consacrés à l’attentat de Nice.

Trisomie 21: un recensement qui fait débat

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(Photo : SIPA.00593522_000004)

« La cruauté sadique humaine est infinie » clame Brigitte Bardot devant les récents scandales qui ont touché certains de nos abattoirs français. Quand il s’agit de défendre les droits des animaux, la foule meugle à l’unisson. Quand il s’agit de défendre les droits de l’homme, c’est heureusement la même tambouille. Tous les hommes naissent libres et égaux en droit. Non à la discrimination. Oui à la diversité. Oui à la différence. Hommes et animaux de tous les pays, unissez-vous et faites valoir vos droits !

Mardi 5 juillet, deux associations, la Fondation Jérôme Lejeune et le Collectif contre l’handiphobie, ainsi que des médecins, sages-femmes, gynécologues et femmes enceintes, ont déposé une plainte devant le Conseil d’Etat suite au décret du 3 mai 2016 qui prolonge le recensement déjà en vigueur depuis trois ans des 85% de femmes qui effectuent un dépistage prénatal (DPN) de la trisomie 21.

Ces femmes intègrent un fichier national, placé dans les mains de l’Agence de la biomédecine (ABM), avec les résultats de leur test : résultats des marqueurs sériques, le caryotype, s’il a été fait, et les issues de grossesse, c’est-à-dire le devenir de l’enfant en gestation (naissance ou avortement).

Un dépistage bientôt systématisé ?

Pourquoi l’Etat veut-il ficher les femmes ayant eu recours au DPN ? D’après le décret du 3 mai dernier : pour veiller à « l’évaluation et au contrôle de qualité des examens de diagnostic prénatal ». Est-ce là tout ? Ne peut-on pas voir un lien entre ce recensement, démarré en 2013, et l’apparition d’une nouvelle technique de dépistage non-invasif (DPNI) de la trisomie 21, développée aux Etats-Unis par la société Sequenom et disponible en France depuis la fin de la même année 2013 ? Ce test consiste en l’analyse de l’ADN des cellules fœtales circulant dans le sang maternel et permet d’éviter le recours à l’amniocentèse (prélèvement de liquide amniotique), dangereuse pour l’embryon et peu efficace. Désormais, une simple prise de sang suffit. Sans risque pour la grossesse, ce dépistage, véritable prouesse scientifique, ne serait pas seulement réservé aux sujets « à risque » et deviendrait de plus en plus systématique.

C’est sans compter sur le prix de ces DPN. Une amniocentèse est intégralement remboursée par l’assurance maladie sous certaines conditions (la femme doit, entre autres, être âgée de plus de 38 ans). Le nouveau test DPNI n’est pas encore remboursé par la Sécu. Seulement par quelques mutuelles. L’enjeu du recensement serait donc d’évaluer « le marché » du DPN afin d’envisager le remboursement du DPNI et de garantir ainsi un accès au « dépistage sans risque » à toutes les femmes qui le souhaitent, quels que soient leurs revenus.

Dans un pays égalitariste tel que la France, l’enjeu est de taille. Si seulement certaines femmes ont accès au DPNI, censé être plus performant et moins dangereux que les autres, on se demande comment la clique féministe n’est pas déjà montée sur les barricades. L’Etat a donc intérêt de se dépêcher. Vite : recenser, évaluer, budgéter. Tôt ou tard, cela va devenir une obligation démocratique d’acheter et de rembourser ce nouveau test pour toutes les femmes. Au nom du droit à l’information. Et ce serait indéniablement un progrès.

Pourquoi alors la Fondation Jérôme Lejeune et d’autres ont-ils porté plainte devant le Conseil d’Etat ? Pour atteinte à la vie privée des femmes. En devant renseigner sa date de naissance et sa localisation géographique, le test n’est anonyme qu’en théorie. Est dénoncée aussi la pression administrative qui pèserait sur les médecins obligés de transmettre à l’ABM les données sur les femmes enceintes ayant effectué le dépistage.

Mais ce sont surtout des questions idéologiques qui sont en cause. Le recensement laisse à penser que les trisomiques constitueraient un mal qu’il faudrait épargner aux familles et à la société. Un tel dispositif implique l’idée d’une classification des naissances d’enfants en deux groupes : ceux qui respectent la « norme » et ceux dont le génome est « déviant ». Or « le fait de mettre en œuvre une pratique eugénique tendant à l’organisation de la sélection des personnes est puni de trente ans de réclusion criminelle et de 7 500 000 euros d’amende » (article 214-1 du code pénal). Bien sûr, il faut se méfier des « grands mots », comme l’a souligné en 2000 le Comité consultatif national d’éthique : « Une pratique eugénique sélective, appuyée sur des connaissances génétiques et s’inscrivant dans un projet global, serait discriminatoire et contraire à la dignité humaine, et par là même condamnable. L’IVG est une pratique qui se limite à faire droit à des demandes individuelles et ne relève donc pas de l’eugénisme. » Bref, IVG n’est pas eugénisme.

Pas d’« eugénisme d’intention » mais…

Cependant, la frontière demeure mince, et complexe, entre dérive eugéniste et recherches tendant à la prévention et au traitement des maladies génétiques. S’il est sans doute faux de dénoncer un « eugénisme d’intention », ne peut-on pas évoquer un « eugénisme de résultat » quand on sait que 96% des fœtus détectés porteurs de la trisomie 21 sont avortés ?

Dans un documentaire (« Naître ou ne pas naître ») diffusé sur France 5 en 2010, le professeur Israël Nisand le reconnaissait lui-même :  « Le dépistage de la trisomie 21 est sûrement le moins légitime et le plus discutable de ce qu’on fait en médecine fœtale. Comment faut-il que les médecins que nous sommes, mandatés par l’Etat, réagissent par rapport à ce que l’on est obligé d’appeler un projet eugénique, c’est-à-dire un projet de tri des enfants à naître dans notre pays. C’est tellement entré dans les mœurs, c’est tellement accepté, c’est tellement normal qu’on fasse la chasse au handicap et aux handicapés qu’il n’y a plus personne qui se pose de questions là-dessus. »

Oui au droit à la différence, clame-t-on partout. N’y a-t-il pas une confusion quelque part ? Que revendiquons-nous réellement ? La tendance vers la généralisation du DPNI traduit un progrès, parce que moins invasif, mais aussi en matière d’information des femmes sur leur progéniture. En revanche, cette généralisation entre en contradiction avec notre grand dada moderne du droit à la différence.

Au contraire, la « traque » des trisomiques entre peu à peu dans le champ de l’acceptable puisque, de plus en plus, les seules différences admises sont les « différences à l’intérieur du même » pour reprendre les mots de Marcel Gauchet dans La démocratie contre elle-même. Or, selon l’opinion inconsciente de la grande majorité, ceux que l’on nomme ironiquement les « mongols » ne font plus partie du « même » et sont exclus de la folle farandole des droits.

Alors comment concilier les contraires ? Comment faire pour que la généralisation du droit à l’information, c’est-à-dire la systématisation du test, perçue comme une avancée scientifique et sociétale, n’aille pas à l’encontre du droit à la différence, c’est-à-dire de la possibilité de naître avec un handicap ? Comment faire pour que le dépistage n’aboutisse pas de manière quasi-mécanique (dans 96% des cas, rappelons-le) à l’avortement ?

Nous manquons de places pour les accueillir

Le problème tient sans doute en partie à l’incapacité de notre société à accueillir les personnes trisomiques et handicapées mentales en général. Avoir un enfant trisomique aujourd’hui, c’est une complication de plus. Il faut non seulement apprendre à vivre avec la personne handicapée mais il faut aussi s’occuper de tout un tas de questions périphériques non-négligeables : trouver les bons médecins, les bonnes structures d’accueil, les bons conseillers juridiques, etc.  Bref, si le handicap est déjà une source d’angoisse en soi, rien n’est fait pour alléger le sort des familles. La pression sociale et économique favorise le recours à l’IVG.

Pourtant, il est vrai qu’entre les différentes structures d’accueil (ESAT, Foyers de vie, FAM ou MAS), il y en a pour tous les goûts. Enfin, pour tous les niveaux d’autonomie. Nos structures françaises sont le plus souvent adaptées… Mais nous manquons cruellement de places. C’est que ça coûte cher d’entretenir ces gens ! Alors nous sous-traitons le problème à la Belgique où les prix sont moins élevés qu’en France. Je vous épargne ici le refrain, véridique mais glauque, sur les autistes et les triso’ français parqués dans les « fermes à autistes » sur la frontière belge.

Ce sont pourtant ces images peu ragoutantes qui finissent par défiler dans nos têtes si nous nous penchons un tant soit peu sur la question de l’accueil des handicapés mentaux. De là à conclure que, de toute façon, les trisomiques auront une vie malheureuse, il n’y a qu’un pas. Alors pourquoi les faire vivre, les pauvres ? L’enfer est pavé de bonnes intentions. Avec cet argumentaire, il apparaît presque légitime de viser les 100%.

Remédier à notre incapacité, accueillir dignement les trisomiques en créant un nombre suffisant de structures adaptées. C’est la seule solution pour échapper au discours ambiant du « de toute façon, ils seront malheureux ». C’est la seule solution contre la négation du droit à la différence, schizophréniquement acceptée par la quasi-majorité dans notre ère glaciale et hypocrite du « vivre-ensemble » et des droits pour tous.

L’Italie malade de ses banques

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Le lit d'un sans-abri à Milan (Photo : SIPA.AP21869540_000001)

Ce n’est pas le moment d’acheter des actions bancaires, où que ce soit dans le monde. Partout les « earnings » baissent, partout sont annoncés des plans de restructuration ou d’allègement des effectifs pour redresserla profitabilité. Qu’il est loin le temps où les thuriféraires du système nous promettaient que les services bancaires seraient le grand gisement d’emplois propres et bien payés de la nouvelle économie globalisée !

C’est d’abord l’effet du ralentissement économique en cours depuis l’été 2014. C’est ensuite l’impact non désiré de la baisse des taux d’intérêt impulsée par les banques centrales pour doper la croissance : les marges bancaires se rétrécissent. C’est encore la conséquence des difficultés des compagnies minières et pétrolières, touchées par la chute imprévue du prix des matières premières. Mais c’est enfin le résultat de la récession subie par la zone euro : les banques grecques sont en sursis, nous l’avons dit[1. « Trop tard pour la Grèce », Causeur n° 27, septembre 2015.], dans l’attente d’une recapitalisation sur fonds européens, mais les banques italiennes aussi connaissent des jours difficiles.

 360 milliards d’euros de mauvaises créances

Il ne faut pas se tromper dans l’ordre des causalités. L’irresponsabilité des banquiers occidentaux est à l’origine de la grande récession de 2008, chacun sait cela. Mais dans le cas italien, c’est, en sens inverse, la récession à épisodes qui met en péril le système bancaire. Une chute de 9 % du PIB a entraîné l’insolvabilité d’innombrables de ces petites entreprises qui forment le tissu économique transalpin[2. 94 % des entreprises italiennes ont moins de dix salariés.].[access capability= »lire_inedits »] Ainsi, sans qu’on puisse vraiment incriminer l’imprudence ou les turpitudes de leurs dirigeants, les banques italiennes se trouvent accablées par 360 milliards d’euros de mauvaises créances, dont 200 seraient « sofferenze », c’est-à-dire non remboursables. Elles sont aujourd’hui le cauchemar de Matteo Renzi et Carlo Padoan, son ministre des Finances.

Le leurre des « stress tests »

Mais comment se fait-il, encore une fois, que la vérité éclate soudain, alors que le séisme de2008 aprovoqué toute une série de mesures de précaution, dont les fameux « stress tests » ordonnés par l’Europe pour contrôler la robustesse des banques de l’Union à partir de 2010 ? Or ces tests se sont révélés inopérants. C’est ainsi que les banques irlandaises les ont passés en 2010, avant de subir une faillite d’ampleur historique. C’est ainsi que l’ampleur de la crise bancaire espagnole n’a pas été saisie, alors qu’elle allait nécessiter une recapitalisation substantielle de 60 milliards d’euros.

Les « stress tests » sont pratiqués à partir de quatre critères : les taux d’intérêt, la variation de la valeur des créances détenues par les banques, la variation des revenus de la clientèle, les conditions macroéconomiques[3. Voir Jean-François Serval, La monnaie virtuelle qui nous fait vivre, page 134, éditions d’Organisation, 2010.]. Or il suffit que l’un des critères soit sous-estimé pour que le test manque sa cible. En 2010, c’est la brutale montée des taux d’intérêt des pays de l’Europe du Sud, puis l’impact des mesures d’austérité mal dosées. Dans le cas italien, c’est la sous-estimation de la détérioration économique – trois récessions consécutives – et de son impact sur la solidité des créances détenues par les banques prêteuses.

Une usine à gaz made in Italia

Que faire ? Que faire, sachant que l’État italien affiche une dette supérieure à 130 % du PIB, qui le place au deuxième rang des États les plus endettés en Europe, et que le gouvernement de Rome se refuse à alourdir le fardeau au risque de perdre son propre crédit ? Et comment appeler à la rescousse les investisseurs privés, dès lors que l’État ne veut pas prendre en charge le sauvetage financier ?

Car le risque est systémique. Quand une grande entreprise fait faillite isolément, la planète économique continue de tourner sur son axe. Mais quand une banque moyenne de Sienne ou de Venise ou une petite banque de Vicence est menacée, on peut craindre un effet de contagion sur le système national et ses voisins européens.

Nos amis italiens se sont rangés à une formule inédite. Ils ont créé un fonds affublé du nom pittoresque d’Atlas. Ce fonds, doté de 4 à 6 milliards d’euros de souscription en actions par les plus grandes banques italiennes, est chargé de venir en appoint « lorsque des banques, qui émettent des actions nouvelles pour se renforcer, ne trouvent pas de souscripteurs en quantité suffisante ». La formule, ingénieuse, tend à démultiplier la capacité des fonds mobilisés : l’un des concepteurs a parlé de « bazooka » systémique pour dissiper les craintes de contagion.

C’est plutôt ce que nous, Français, appellerions une usine à gaz. Tout repose sur le crédit maintenu des grandes banques telles que UniCredit ou SanPaolo. Or ces banques n’ont pas été épargnées par la chute des cours de bourse qui a fait baisser de 40 % en moyenne les actions bancaires depuis le 1er janvier. Elles aussi souffrent de la défaillance de nombreux de leurs débiteurs. En revanche, elles bénéficient de l’appréciation de la dette publique italienne, qu’elles détiennent en quantités massives. Pour que l’usine financière inventée par l’Italie fonctionne, il faudrait donc, premièrement, que l’économie réelle reparte pour de bon et, deuxièmement, que la dette publique se maintienne à un haut niveau.

Que sera, sera[4. Chanson célèbre de Doris Day.] ou « qui vivra verra ». Demain n’est jamais bien loin, chantait Doris Day dans L’homme qui en savait trop[5. 1956.]. Il nous suffit d’attendre.

L’Italie, malade de l’euro

Mais si l’Italie est aujourd’hui malade de ses banques, c’est parce qu’elle est malade de l’euro. Nous ne saurions confondre l’économie transalpine, riche de nombreuses entreprises moyennes performantes[6. Telles que Luxottica, leader mondial dans la lunetterie ou les fabricants de chaussures Tod’s ou Geox.] et d’un secteur du luxe au moins égal au français, avec la grecque, qui appartient au tiers-monde, ou la portugaise, encore très attardée. Mais elle n’est pas en mesure de supporter en même temps la concurrence des pays à bas coûts, imposée par la globalisation, et celle dela surpuissante Allemagne. Elle est coincée. Si elle pratiquait la déflation salariale comme l’Espagne, ce serait au risque de créer une crise des relations sociales au sein des innombrables TPE.

N’imaginons pas non plus, pour l’instant, de sortie de l’Italie de l’euro. Les dirigeants italiens ne sont pas plus disposés que les français à reconnaître la bévue historique de la monnaie unique. Quoi qu’il arrive, les uns et les autres continueront à communier devant l’autel de l’euro.[/access]

Fermer le robinet du terrorisme islamiste

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La mère d'une victime de l'attentat de Nice sur la Promenade des Anglais (Photo : SIPA.AP21922349_000043)

Difficile de savoir quelle position adopter lorsque l’on est sous le choc, sous l’émotion, d’un nouvel acte de terrorisme. On voudrait croire à l’islam religion d’amour, de paix et de miséricorde. On voudrait y croire très fort même, mais il semble y avoir bien plus d’amour, de paix, de tolérance – et de dignité ! – chez ceux qui sont victimes de la barbarie et qui, sans qu’on ait à leur dire qu’il ne faut « padamalgam », n’en font pas. Ils pleurent leurs proches qui ont été touchés en ajoutant : « Si on bascule dans la peur et/ou dans la haine, ce sont les terroristes qui l’emporteront. »

Mais passons. L’important est ailleurs. Il faut aujourd’hui fermer le robinet du terrorisme et de la haine. Quand une religion qui concerne 1,5 milliard de fidèles, une religion structurée, financée, institutionnalisée, et prosélyte de surcroît, le minimum syndical est de pouvoir cadrer ce qu’elle véhicule. Oui, il y a des textes (et des avis de religieux) qui appellent à la haine (ou qui l’induisent), oui le Coran contient des versets violents, oui il existe aussi des hadiths qui, par cette même violence, interpellent.

On ne peut pas prendre l’islam comme un tout, « en pack », et dire niaisement : « L’islam, c’est l’amour, la paix et la tolérance, les bons musulmans sauront prendre ce qu’il y a de bon, c’est ça le vrai islam… » L’islam s’adresse à une communauté d’humains, chacun ayant ses propres dispositions, chacun ne retenant peut-être que ce qui est en accord avec sa moralité, son éthique, ses valeurs… Un cœur « bon et pur » saura certainement prendre ce qu’il y a de bon en islam. De même qu’un esprit haineux pourra tout autant se servir dans ce buffet à volonté.

Notons au passage qu’un cœur « bon et pur » n’a pas besoin de religion pour rester « bon et pur ». Tandis qu’un esprit « tourmenté » peut trouver ce qui lui manquait « en islam » pour passer à l’acte et/ou pour donner une légitimité à ses névroses, frustrations et pulsions.

Un besoin de cohérence

Le vrai problème, ce sont donc ces discours « ambigus », issus des présumés modérés. Car aujourd’hui encore, il y a des gens, visiblement « propres sur eux », qui continuent à nourrir la haine et à participer à son ancrage chez ces malheureux qui n’ont rien trouvé de mieux que la religion pour « s’épanouir ».

Sous la bannière de l’UOIF et des Frères musulmans on peut raconter ce qu’on veut. Et ce seront les premiers à condamner les violences. Si on était parano, on pourrait croire qu’ils se paient notre tête !

Prenons Tariq Ramadan. Il en est certains – notamment des « intellectuels de gauche », ce à quoi on commence à s’habituer – qui ne comprennent pas qu’on ne souhaite pas lui offrir de tribunes en France, alors qu’il prend la pose sans problème au côté de Youssef al-Qaradawi, l’un des prédicateurs les plus influents des Frères musulmans, recherché par Interpol et qui a plus d’une main dans le chaos que connaissent la Libye et la Syrie.

Ce que certains appellent « censure » est simplement un désir de cohérence. Alors que le monde entier est touché par le terrorisme, on essaie, comme on peut, de trouver une attitude à l’égard de l’islam. Et on ne peut le faire qu’avec ceux qui ont une certaine cohérence, une position claire et nette !

On ne peut accepter le discours de résignation, la fatalité qui consiste à dire « qu’il y aura encore des attentats ». C’est à la source du mal qu’il faut aller. Et la source n’est pas seulement  l’extrémisme, l’extrémisme étant une conséquence d’un discours en amont, une dégénérescence d’une pensée, d’une doctrine. Car ils sont subtils ces présumés modérés : ils défendent « l’islam classique », en éludant que cet islam s’est cristallisé au Moyen-Âge et dans la violence. Une religion qui n’a pas connu de révolution majeure et qui, aujourd’hui, est de facto anachronique.

Il suffit d’écouter les discours, ils sont disponibles en un clic – la question aberrante du foulard lié à la pudeur, la musique qui transformerait en singes et en porcs, sans parler de ce paradis avec du vin qui coule à flot et des vierges qui attendent ces « valeureux hommes ». Quel type de personnes cette religion peut-elle ainsi atteindre ? Quel genre d’esprit cette religion peut-elle façonner ? Il s’agit de questions  essentielles car les terroristes de demain, c’est aujourd’hui qu’ils sont en préformation. La vie, les « coups du sort », les chocs psychologiques décideront peut-être qui d’entre eux basculera dans la violence, et le terrorisme.

Quoi qu’il arrive, le temps est compté pour ces pourvoyeurs de haine, et pour cette religion dont ces actes de barbarie sont — il faut l’espérer — le « dernier cri de la bête », avant son dernier souffle. Inch’Allah.

Attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray, par magazinecauseur

Attentat: de l’importance d’enfin nommer les choses

François Hollande lors de son allocution prononcée dans la nuit du 14 au 15 juillet (Capture écran : Elysee.fr)

Ne me demandez pas pourquoi, je n’en sais rien : l’une des premières phrases complètes que j’ai prononcées dans ma vie, ce fut « Le veau d’or est toujours debout » — c’est dans le Faust de Gounod, allez savoir pour quelle raison et par quel canal ces mots m’avaient frappé l’entendement. Sauf que je ne parvenais pas à dire « toujours », et que j’allais répétant « le veau d’or est tout debout » — malgré les efforts de mes parents pour me faire articuler distinctement les deux syllabes de « toujours »… Tous les géniteurs ont connu des cas similaires, un mot sur lequel l’enfant butte, qu’il ne parvient pas à articuler dans son entier.

François Hollande a longtemps eu un problème du même genre avec le mot « islamisme » — ou l’un quelconque de ses dérivés. Depuis deux ans, ou presque, que les guignols sanglants qui se réclament de l’Etat islamique mettent la France à feu et à sang, et massacrent ailleurs dans le monde par dizaines de milliers des gens qui ne leur ont rien fait, il butte sur cet « islamique », qui renvoie sans doute pour lui à « islam », donc « musulmans », donc « électorat sensible », selon le plan élaboré pour lui par Terra nova, le cercle de réflexion de la gauche de droite. Ou plutôt le « think tank », parce que chez ces gens-là, Monsieur, on n’parle pas français, on cause globish.

Et puis vendredi 15 juillet, quelques heures après avoir précipitamment quitté le Festival d’Avignon à l’annonce des dernières facéties d’un Croyant-selon-le-Prophète sur la Promenade des Anglais, François Hollande y est arrivé enfin, à 3h45 du matin : « C’est toute la France qui est sous la menace du terrorisme islamiste. » Bravo. Il l’a dit. Is-lam-iste. Trois syllabes. À couper après le –m-, et non après le –a-. Islam-iste.

Le Monde en est resté soufflé, et nous a pondu l’un de ces articles de fond sur l’évolution du discours gouvernemental dont il a le secret. « Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille / Applaudit à grands cris. » Quand il dit ses premiers mots aussi. « Il a dit “islamiste” » ! » « Il l’a dit ? » « Il l’a dit ! ».

Contrairement à ce que pensaient les réactionnaires d’Atlantico, ce n’était pas un refus de dire, c’était une incapacité — encore trois jours après le Bataclan. Quand on a répété durant des années que « l’islam est compatible avec la démocratie », on conçoit que l’on puisse faire un blocage, lorsqu’on est sommé par les faits d’associer soudain ces deux mots « terrorisme islamiste ».

Ce n’était pas faute d’avoir été sermonné. Abdennour Bidar, il y a presque deux ans, avait expliqué à ses coreligionnaires, dans Marianne, le fond du problème : « Les racines de ce mal qui te vole aujourd’hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre — et il en surgira autant d’autres monstres pires encore que celui-ci que tu tarderas à admettre ta maladie, pour attaquer enfin cette racine du mal ! Même les intellectuels occidentaux ont de la difficulté à le voir : pour la plupart, ils ont tellement oublié ce qu’est la puissance de la religion — en bien et en mal, sur la vie et sur la mort — qu’ils me disent : “Non, le problème du monde musulman n’est pas l’islam, pas la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie, etc.” Ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur de réacteur d’une civilisation humaine ! Et que l’avenir de l’humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière, mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité tout entière ! »

Je crois qu’il a raison, cet homme. L’islam se greffe sur notre civilisation comme un cancer parce que nous avons renoncé à toute transcendance. Et dans notre France laïque, nous n’en avions qu’une sous la main, qui était la Nation — ou la Patrie, appelez-la comme vous voulez. Quoi qu’on en dise et puisse en penser, le service militaire était le dernier grand lieu d’intégration sous les couleurs du drapeau — et les antimilitaristes béats qui aujourd’hui encore ont préféré laisser l’armée entre les mains des militaires professionnels en croyant que c’était un progrès devraient y repenser sérieusement. C’est tout le sens des parades du 14-Juillet : l’armée défile parce qu’elle est au service de la Nation. Parce qu’elle est son éma-nation.

L’Ecole constituait le lien entre l’individu et la Nation en lui apprenant le bon usage de la langue : il y a un lien charnel entre le français et les Français. « Imposer sa langue, c’est imposer sa pensée » dit très bien Claude Hagège. Mais cesser de l’imposer, tout déléguer à un oral négligé comme le font les pédagogies modernes (et cela a commencé sous De Gaulle, figurez-vous, lorsque René Haby était directeur de la DGESCO — bien avant d’être ministre de Giscard et d’imposer le collège unique), c’est imposer les droits de l’individu au-dessus de ceux du citoyen.

Ce règne de l’individu, du selfie, de la consommation, cet impérialisme de la superficialité, de l’iPad, de l’iPod et de l’iMac, font le jeu du système économique qui régente présentement la planète. Mais il ne satisfait rien des désirs profonds. « L’ère du vide », dit très bien Gilles Lipovetsky — nous en avons parlé ici-même. Dans ce vide soigneusement aménagé dans les consciences des crétins bacheliers, ce vide que remplissent mal les gadgets périssables d’une industrie productrices d’obsolescence, se faufilent sans trop de peine (et très vite, parfois, comme on l’a appris ces derniers jours) les certitudes sanglantes de l’islam wahhabite.

Et comme le dit très bien Pierre Conesa (c’est vers la 27ème minute de C dans l’air), il n’y a pas de bon ou de mauvais salafisme. Quiétiste ou guerrier, il s’appuie sur la misogynie absolue, le rejet de toute différence, la certitude d’être dans le vrai, et le goût du sang.

Et si demain, comme certain(e)s semblent le souhaiter, c’est un(e) président(e) musulman qui sévit en France, c’en sera fini de nous — définitivement. Quand une folie meurtrière dispose des moyens d’un Etat, il n’y a plus qu’à tirer l’échelle — et aucune Thélème ne pourra nous sauver du massacre.

Attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray, par magazinecauseur

Dans le train de banlieue

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Gare de Lyon à Paris (Photo : SIPA.00599619_000001)

Plutôt que de disserter savamment et doctement sur l’islamisme et ses conséquences, de l’évoquer sur le ton de la conversation mondaine, feutrée et policée, j’ai eu envie d’en parler de manière plus directe en faisant la chronique du pays réel en 2016. Dans un train de banlieue de Paris-Montparnasse à Versailles-Chantiers sans rien de particulier ni de remarquable en fin d’après-midi…

Une jeune femme voilée avec sa mère qui elle ne l’est pas et un bébé sont accroupies par terre, la poussette en travers du passage sur la plateforme du wagon. La plus jeune tapote constamment son portable tout en parlant entre ses dents à sa mère et à la cantonade. La plus jeune a un visage de madone, pâle et délicat, la mère a des traits fins en contradiction avec leurs attitudes. Elles boivent nerveusement au goulot d’un pack de jus de fruits toutes les dix secondes.

Toutes deux sont très agressives, fébriles au dernier degré. Elles lancent sans cesse piques et railleries, pour la plupart infantiles, sur les « Françaises » autour d’elles. Elles leurs reprochent entre autres de se protéger du soleil avec un chapeau de paille et non avec un voile.

« Ma sœur tu finiras en enfer »

Intelligemment, les injuriées ne réagissent pas mais pâlissent de colère à vue d’œil. Les mains se crispent sur la lanière des sacs à main. Une gamine apparemment « issue de la diversité » se fait sermonner, elle porte un de ces shorts très courts à la mode : « Ma sœur tu finiras en enfer, je ne te juge pas mais Allah ne va pas aimer te voir indécente comme ça. »

C’est la jeune femme voilée transpirant à grosses gouttes sous ses lourds vêtements, sans doute plus décents selon son jugement, qui lui dit cela…

Elles engueulent un voyageur qui râle un peu car obligé de les enjamber, un type en « cycliste » violet et « ticheurte » vert pomme. Il est de suite traité de raciste. Le pauvre ne sait pas quoi répondre, rougit puis s’enfuit presque.

Elles me voient lire le journal dans lequel je me suis abstrait depuis le début du voyage pour les décourager de me provoquer. Bien sûr, il parle de la tuerie de Nice. Elles lancent prenant à témoin le reste du wagon dont un « lascar » avachi sur un strapontin qui s’en fout comme l’an 40 et les regarde avec un mépris appuyé : « De toute façon, c’est la faute des juifs les attentats, ils les organisent pour que les gens ils soient racistes contre les musulmans parce que ce sont les juifs qui dirigent la France… »

Je suis resté jusqu’à Versailles sans changer de wagon pour voir jusqu’où elles iraient dans l’abjection plus ou moins consciente, elles vont loin, très loin dans la haine. Elles sont loin d’être les seuls dans leur cas, leur haine se banalise, métastase progressivement toute la société. Elle n’a besoin de personne. Elle naît de trop de lâcheté, de compromis, de fuites des responsabilités…

Et dans le même temps je ne pouvais m’empêcher de penser que c’était deux pauvres femmes complètement égarées, voulant que le monde brûle dans la guerre, le sang et les larmes pour se consoler de leurs frustrations. C’est ainsi que sont engendrés les totalitarismes, non ? Ces deux femmes à la limite du pathologique, personne n’aurait pu les raisonner. Car il est bien trop tard pour cela…

Attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray, par magazinecauseur

Nice, le 14-Juillet et l’outrage au drapeau

La Promenade des Anglais le 17 juillet (Photo : SIPA.AP21923331_000002)

Chaque fois que les islamistes frappent, leur cible n’est pas anodine : des militaires à Montauban, une école juive à Toulouse, la rédaction d’un journal satirique, un Hyper Cacher, le Stade de France, des terrasses de bistrots, une salle de concert, un représentant de l’ordre public et sa compagne et, pour finir, une célèbre station balnéaire contribuant depuis toujours au rayonnement de notre mode de vie dans le monde. Ce qui était visé cette fois-ci, était une ville emblématique de vacances, une ville de grand tourisme, la deuxième après Paris, mais également une date, celle du 14-Juillet, de la fête nationale, du jour où les Français commémorent à la fois la prise de la Bastille qui allait mettre fin à la monarchie absolue et la fête de la Fédération du 14 juillet 1790 qui se voulut la fête de la réconciliation et de l’union nationale de tous les citoyens.

Le 14 juillet 2016 restera dans nos mémoires le jour noir de la fête nationale. La ville de Nice et le pays tout entier en porteront longtemps la cicatrice. Nice, la « victorieuse » ! Terrible ironie de l’étymologie « Nikaia » ! Mais sa première défaite ne date pas de ce 14-Juillet d’épouvante. Souvenez-vous, c’était en mars 2010 ! Le journal gratuit Metro publiait le texte suivant : « Les lauréats du Marathon de la photo Fnac de Nice ont été désignés hier. Le jury de professionnels a décerné son “coup de cœur” à l’image de Frédéric Laurent, dans la catégorie “Politiquement incorrect”.  » Et le journal, qui tirait à l’époque à 700 000 exemplaires, publiait la photo d’un jeune homme de dos, pantalon baissé, qui se torchait avec le drapeau français.

Le photographe et son complice oseraient-ils aujourd’hui se présenter devant les Français ? Les membres du jury auraient-ils le courage d’affronter le regard des blessés et des familles meurtries ? Devant l’afflux des protestations d’adhérents qui renvoyaient leurs cartes, le directeur de la Fnac dut faire retirer la photo primée. Ce manager était sans doute ce que l’on appelle un progressiste, un homme de son temps dont la conscience républicaine avait depuis des années —mondialisation oblige  — capitulé devant l’urgence économique, un homme qui ne connaissait dans son magasin que des consommateurs et n’avait jamais imaginé que pussent se présenter à ses caisses également des citoyens. Car ce n’est pas sa conscience qui lui dictait sa décision, mais la crainte d’un bilan annuel en baisse. La conscience était du côté des protestataires. Lui se contentait de gérer… à l’ombre de la liberté d’expression.

Il fallut aussi attendre la protestation du président de l’Union des Français de l’Etranger pour qu’un sénateur interpelle le gouvernement. Six semaines se sont écoulées entre la publication de la photo et l’interpellation du ministre de l’Immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire. Six semaines durant lesquelles la représentation politique de nos territoires n’a pas bronché. Relire le compte rendu de la séance dans le Journal officiel est édifiant. Le chahut qui règne dans l’hémicycle, les piques que se lancent les parlementaires, les sous-entendus par lesquels on lève le voile sur le petit calcul électoraliste du concurrent, tout cela est rétrospectivement détestable et mériterait d’être pétri par les mains vengeresses d’un Daumier sculpteur.

« Cette photo est considérée par la jurisprudence comme une “œuvre de l’esprit”. »

Finalement le gouvernement publia le 21 juillet 2010 un décret condamnant l’outrage au drapeau. Mais un an plus tard, à la suite d’un recours en annulation de la Ligue des droits de l’homme, le Conseil d’État neutralisa ce décret en précisant que ce texte n’avait pas pour objet de réprimer les outrages « qui reposeraient sur la volonté de communiquer, par [ces actes], des idées politiques ou philosophiques ou feraient œuvre de création artistique ». Le Conseil d’État en recadrant ainsi le décret donnait raison au ministre qui, un an plus tôt, avait apporté au sénateur qui l’interpellait la réponse suivante : « En l’état actuel du droit, il est improbable que nous puissions sanctionner ce type d’outrage. Cette photo est considérée par la jurisprudence comme une “œuvre de l’esprit”. » Finalement absout, le photographe pouvait poursuivre son petit bonhomme de chemin et concourir désormais dans une catégorie qu’il aurait été plus juste d’appeler « Politiquement correct ».

Pendant que d’irresponsables jurés ont des coups de cœur devant d’indigentes photos, que des élus désolants se chamaillent comme des enfants dans les jupes de Marianne, que la Ligue des droits de l’homme se trompe de fascisme et crie une fois de plus au loup, les théoriciens de l’islamisme radical, qui ont repéré le talon d’Achille des démocraties, lancent leurs sanglantes opérations.

Aussi tous ces gens, élus en tête, devraient-ils méditer cette déclaration de Thomas Mann de 1935[1. Tomas Mann, Europe, prends garde ! in Les exigences du jour, Grasset, 1976, p. 256. Cité par Alain Finkielkraut, in Les battements du monde, dialogue avec Peter Sloterdijk, Pauvert, 2003, p. 185.] : « Tout humanisme comporte un élément de faiblesse, qui tient à son mépris du fanatisme, à sa tolérance et à son penchant pour le doute, bref, à sa bonté naturelle et peut, dans certains cas, lui être fatal. Ce qu’il faudrait aujourd’hui, c’est un humanisme militant, un humanisme qui découvrirait sa virilité et se convaincrait que le principe de liberté, de tolérance et de doute ne doit pas se laisser exploiter et renverser par un fanatisme dépourvu de vergogne et de scepticisme. »

Attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray, par magazinecauseur

Affreux, sales et polluants

Photo extraite du film d'Ettore Scola "Affreux, sales et méchants".

Les pauvres, ça pue et ça donne des maladies aux enfants. La gauche écologique et compassionnelle qui dirige Paris ne pouvait les laisser nuire plus longtemps. Elle a donc bravement décidé ce qu’un bourgeois du XIXe aurait eu honte de défendre publiquement : le rétablissement de l’octroi. Bien sûr, on ne peut pas vraiment interdire aux plus démunis de venir chez nous, d’abord, ça ferait mauvais genre, ensuite, nous, les Parisiens, avec nos brillants cerveaux formés dans les meilleures écoles, nous avons besoin de beaucoup de petites mains pour l’intendance. Et puis les pauvres consomment, même dans leurs magasins pourris, ça finit par faire du chiffre.

Donc, on est sympas, on veut bien qu’ils viennent dans ma plus belle ville du monde, mais pas avec le tas de boue qu’ils appellent voiture. L’idéal, ce serait de leur faire passer un contrôle d’hygiène avant le franchissement du périph, mais bon ça ferait jaser, commençons par leurs bagnoles.[access capability= »lire_inedits »] De la ferraille et de la fumée, oui, des armes pointées sur les tempes de nos bronches délicates, enfin vous avez compris.

Bien sûr, madame le maire a consulté les Parisiens, elle a, explique-t-elle au Monde, suivi « une méthode très impliquante » pour nous accompagner « vers des mobilités moins polluantes ». Elle jure que les impliqués sont contents. Les autres, on s’en fout, c’est pas ces gueux qui vont décider. Donc, c’est fait, à partir du 1er juillet, les autos de plus de 20 ans et les motos de plus de 15 ans n’ont plus le droit de circuler dans la capitale du lundi au vendredi, de 8 heures à 20 heures.

Évidemment, c’est pour la bonne cause, vous ne voulez tout de même pas que les poumons de nos chérubins soient encrassés par ces fumées mécaniques et prolétaires. La novlangue municipale invoque « le droit des Parisiens à respirer un air frais », certains ayant néanmoins le droit d’émettre des saloperies avec les moteurs de leur 4×4 neuf. On suppose que les banlieusards, eux, ont le droit de poireauter sur des quais de RER et de la fermer. Notez que pour se consoler, ils auront un an de passe Navigo et de Vélib’ gratuit. Ça va sûrement enchanter tous ceux qui, pour des tas d’excellentes raisons, ont besoin de leur vieille bagnole pour bosser. Si, à leur âge, ces ploucs n’ont même pas de quoi s’en payer une neuve, c’est qu’ils ont raté leur vie.

Cela dit, on peut voir les choses autrement, comme dans cette vieille blague soviétique où les Juifs sont renvoyés les premiers de la file devant une boucherie où aucune viande n’arrivera jamais. « Il n’y en a toujours que pour les Juifs », peste un type qui a attendu toute la journée. Eh bien, peut-être les pauvres sont-ils chanceux d’être les premiers à devoir apprendre à vivre sans voiture. Parce qu’au train où vont les choses, à la fin des blagues d’Hidalgo, il n’y aura plus de voiture pour personne. Ainsi pourra-t-on, dans les rues de nos villes, élever des poules et planter des choux selon des méthodes impliquantes. Restera à trouver un moyen de les distinguer des campagnes.

Bien sûr, on n’est pas obligés de céder à tous les caprices de l’individu-roi et il va bien falloir régler le problème énergétique. En bonne Parisienne, cela fait longtemps que j’ai bazardé ma lévymobile, une Golf qui alignait déjà 25 ans au compteur quand nous nous sommes connues, et que je suis devenue la reine de l’Autolib’, la voiture propre la plus crasseuse qu’on puisse imaginer. Et par ailleurs, je jure que je suis formellement contre la pollution et les maladies respiratoires. Mais ce fantasme de villes sans voitures cache autre chose que de saines préoccupations écologiques. Car ce qui serait encore plus dommageable, pour de jeunes cerveaux humains, que les particules fines, ce serait de grandir dans un monde sans passé. Accessoirement, on finira par fabriquer des générations de délicats qui ne seront immunisés contre rien et s’effondreront au moindre rhume, mais c’est une autre affaire.

De même qu’il y a des abolitionnistes du tabac, de la prostitution et du foie gras, il y a des abolitionnistes de la voiture, qui, d’ailleurs, sont souvent les mêmes. Ce qu’il s’agit d’éradiquer, c’est bien le monde d’avant, avec ses turpitudes, ses tourments, ses divisions et ses délices afférents. Dans l’avenir que prétendent inventer pour nous Mme Hidalgo et ses semblables, tout sera propre : nos villes, nos voitures, nos maisons, nos enfants, conçus en dehors de tout acte sexuel, et bien sûr nos pensées, expurgées de tout ce qui pourrait les polluer. Le rêve d’Anne Hidalgo, ce n’est pas la ville de demain, c’est Disneyland pour tous.[/access]

Le Brexit n’a pas achevé l’UE…

Theresa May et Angela Merkel doivent se rencontrer à Berlin ce mercredi 20 juillet (Photo : SIPA.AP21921548_000001)

Quand les Alain Minc, Jacques Attali ou Laurent Sagalovitsch auront séché leurs larmes, desserrés leurs petits poings rageurs, se seront lassés d’insulter les électeurs britanniques et de composer des odes au retour du suffrage censitaire, on leur conseillera de porter leur regard extralucide dans une autre direction, par exemple celle de l’Italie, dont l’économie envoie en ce moment des signaux beaucoup plus inquiétants que le Brexit.

Les Britanniques et Barroso (dont on a appris, tout récemment, le passage chez l’ennemi Goldman Sachs) feraient-ils leurs bagages au bon moment ? Les banques de la quatrième économie d’Europe gèrent actuellement 360 milliards de créances douteuses et auraient besoin, comme l’affirme le magazine The Economist, d’un sérieux « nettoyage », c’est-à-dire d’une nouvelle injection d’argent public que n’autorise pas la réglementation européenne. Les banques italiennes ont actuellement besoin de 40 milliards d’euros pour éloigner le spectre d’une faillite en cascade. Or, les institutions de la zone euro proscrivent toute aide publique directe aux banques en difficulté et l’Allemagne s’impose en la matière comme le gardien intransigeant des tables de la loi européenne, refusant tout assouplissement de la règle qui, selon Berlin, minerait la crédibilité des institutions bancaires européennes. De la même manière que la Grèce avant elle, l’Italie se voit donc plombée par une gestion bancaire inconséquente et corsetée par la réglementation européenne.

Les conséquences à prévoir pourraient être bien plus lourdes que celles du Brexit qui a mis en émoi nos éditorialistes de choc. Pour un consultant d’une grande succursale bancaire implantée à Paris : « Le PIB italien c’est dix fois celui de la Grèce. A côté de la perspective d’une faillite bancaire en chaîne en Italie, la crise grecque c’est peanuts. » Si l’Italie se trouve confrontée à une crise bancaire, l’onde de choc serait autrement plus dévastatrice que celle du Brexit. Les actionnaires des banques italiennes étant en majorité des particuliers plutôt que des institutions, les dépôts de bilan pourraient entraîner un appauvrissement d’une partie de la classe moyenne italienne et avoir quelques conséquences électorales fort néfastes pour Matteo Renzi, confronté lui aussi à la perspective d’un référendum pour sa réforme constitutionnelle en octobre prochain et à l’irrésistible ascension du Mouvement 5 étoiles.

Et s’il n’y avait que l’Italie… Le 7 juillet dernier, la Commission européenne a publié un rapport dénonçant une nouvelle fois la situation budgétaire du Portugal et de l’Espagne et menaçant ces deux pays de sanctions. A l’heure où les bonnes âmes et les dirigeants européens appellent à une « refondation » et à une solidarité « post-Brexit », l’Allemagne n’a pas fait grand cas, semble-t-il, des intentions généreuses et des appels à la fraternité continentale. Ce qui obsède toujours l’Allemagne d’Angela Merkel reste la préservation des épargnants et l’équilibre budgétaire, menacé en Allemagne par la facture du système de retraite alourdie par une démographie sans cesse déclinante. De Berlin, on continue donc à crier haro sur les mauvais gestionnaires et sur ceux qui réclament une politique d’investissements publics qui pourrait bouleverser le dogme de l’austérité.

Les drôles de remèdes de nos voisins germains

Depuis fort longtemps déjà, l’Allemagne semble considérer seulement que ce qui est bon pour elle doit nécessairement l’être pour l’Europe et semble entraîner tout le continent dans une fuite en avant qui ne cesse de s’accélérer. Du dogmatisme économique à la gestion effarante de la crise migratoire jusqu’à l’accord passé avec la Turquie, ce n’est pas tant le Royaume-Uni qui menace aujourd’hui la stabilité du continent que l’intransigeance aveugle d’Angela Merkel et le mépris affiché par Berlin vis-à-vis de ses partenaires européens.

La dernière démonstration en date en fut donnée par Gunther Krichbaum, président du Comité des affaires européennes du Parlement allemand et membre de la CDU. Trois jours après le Brexit, il n’hésitait pas à déclarer publiquement : « L’Union européenne comptera toujours 28 membres, après la sortie du Royaume-Uni de celle-ci puisque je m’attends à un nouveau référendum sur l’indépendance en Ecosse, qui sera alors victorieux. » Cette sorte d’emballement rappellerait presque l’épisode de la reconnaissance express de l’indépendance croate par Berlin le 23 décembre 1991, alors que la Fédération yougoslave existait toujours.

A vrai dire, à l’issue du Brexit, les Allemands n’ont pas été les seuls à s’enflammer au sujet de l’indépendance de l’Ecosse, de la même manière que l’on a pu brandir la menace d’un re-vote après le succès d’une pétition en faveur d’une nouvelle consultation rassemblant plus de trois millions de signatures en ligne. L’emballement s’est calmé depuis. Il n’est pas dit que l’Ecosse choisisse de se couper de la City qui restera, n’en déplaise à Paris et à Anne Hidalgo, pour un certain temps encore, la première place financière mondiale avec New-York ; quant à la fameuse pétition, elle a été rangée au placard. Elle aura seulement réussi à montrer à quel point l’essor des réseaux sociaux et la versatilité des médias peuvent discréditer la notion même de consultation populaire dont on envisage l’invalidation sur la foi d’une simple pétition Internet… A quand la prise en compte des commentaires Youtube lors des prochaines élections au Parlement européen, histoire de continuer à promouvoir en Europe une démocratie ouverte et moderne ?

La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne a au moins cette conséquence positive qu’elle écarte définitivement la perspective de voir un brouillon d’accord Transatlantique (TAFTA) signé à la va-vite passer en force sous la pression américaine et allemande. Comme le confie une source proche des négociations, tandis que François Hollande a trouvé un allié de circonstance en la personne de Jean-Claude Juncker, peu enclin à conclure un accord bâclé, Angela Merkel s’efforçait, elle, à toute force d’emmener David Cameron et Matteo Renzi dans son sillage pour tenter d’arracher ce que certains au PS ou au Quai d’Orsay jugeaient comme la pire solution : la signature d’un brouillon contraignant. Si le départ surprise du Royaume-Uni rebat suffisamment les cartes pour éloigner cette perspective, il n’est cependant pas certain qu’à long terme il soit une bonne chose que la perfide Albion nous laisse seuls face à une Allemagne qui n’entend pas se laisser dominer aussi aisément sur la scène européenne que sur les terrains de foot.

Ceux qui voient dans le Brexit une sorte de prélude rêvé à une sortie de l’euro tant espérée devraient réaliser qu’ils sont peut-être victimes tout autant que les europhiles intégristes du syndrome de la parole magique. La prochaine crise financière pourrait de toute façon avoir la peau de la monnaie unique bien plus sûrement et rapidement que tous les mantras des « euroexiters » et en attendant, l’Europe maastrichtienne, déplaisant legs mitterrandien, est toujours là. Comme dit le page philosophe dans Les joyeuses commères de Windsor, comédie du grand William : « Ce qui ne peut être esquivé, il faut l’embrasser. » Le camp des europhiles se lassera assez vite d’aboyer après les corbeaux de la tour de Londres. L’hétérogène parti des europhobes et des ravis du Brexit devrait, lui, se mettre en tête que la France n’est pas le Royaume-Uni. Aucune formule magique ou politique providentielle n’empêchera d’avoir à se coltiner encore la politique européenne et à embrasser ce que l’on ne peut esquiver. Cependant, il faudra bien éviter que l’exigeante Angela ne nous réduise à jouer les petits pages européens, un peu à l’image de Nicolas Sarkozy, qui a couru dès le 20 juin rassurer Mutti sur l’avenir du vieux couple franco-allemand.

Si cela devait finir ainsi, nous pourrions toujours nous contenter de notre sort et rêver comme le pauvre Hamlet : « Je tiendrai dans une coquille de noix ; je m’y croirais au large et le roi d’un empire sans limites. » Maudits Anglais qui ont encore tiré les premiers et eu le dernier mot.

Après le Brexit, inventer une démocratie éclairée

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En Islande, les manifestations de 2009 ont débouché sur l'élection d'une assemblée constituante (Photo : SIPA;AP20792039_000006)
En Islande, les manifestations de 2009 ont débouché sur l'élection d'une assemblée constituante. Cependant, aujourd'hui, ce processus est à l'arrêt (Photo : SIPA;AP20792039_000006)

Dans son éditorial de Libération du 6 juillet intitulé « Le référendum n’est pas le climax de la souveraineté populaire », Jean Quatremer met en garde contre les illusions et dérives d’une démocratie par référendums. Ajoutons à son article des questions fondamentales. Comment des individus lambda, qui ne connaissent rien des institutions européennes et des délicates équations de l’économie, devraient être en charge des plus grandes décisions ? N’est-ce pas la pire illusion de la démocratie que de faire croire aux citoyens qu’ils sont légitimes à commander des mécanismes qu’ils ne comprennent pas vraiment ?

Ces arguments méritent d’être pris très au sérieux,car ils expriment une pensée partagée par nombre de leaders de l’Union européenne (et d’intellectuels), qui reste cantonnée dans les milieux autorisés. En plus de l’incompétence, le peuple y est accusé d’être foncièrement irrationnel, et, in fine, immoral. Ce bas peuple manque de l’élévation suffisante pour prendre les grandes décisions. On pourrait résumer dans toute sa crudité le credo des eurocrates : le demos — la foule — se montrant hors d’état de dominer ses passions et ses préjugés irrationnels, il y a lieu de restreindre fortement son pouvoir, un pouvoir dont l’exercice incombe aux meilleurs de la cité : les philosophes-rois.

Cette argumentation remonte à certains propos de Platon, craignant déjà les démagogues. Plus curieux, elle se retrouve réactivée chez quelques pères de la démocratie représentative. Habermas a montré qu’au XIXe siècle même des penseurs relevant de la mouvance libérale n’étaient pas exempts de défiance à l’endroit du peuple[1. L’espace public, Habermas, Payot, 1997, surtout chap. IV, 15.]. C’était aussi, déjà, le point de vue d’un Montesquieu[2. De l’Esprit des Lois, Montesquieu, Livre XI, 6.] : « Il y avait un grand vice dans la plupart des anciennes républiques, c’est que le peuple avait le droit d’y prendre des résolutions actives, et qui demandent quelque exécution, chose dont il est entièrement incapable. Il ne doit entrer dans le gouvernement que pour choisir ses représentants, ce qui est très à sa portée. »

Le souci de voir contenus les excès de la majorité par une élite éclairée est bien à la base de nos systèmes. Afin de prévenir l’émergence de la démo­cratie directe, les législateurs ont ménagé un jeu de contre-pouvoirs. Les institutions, les groupes d’élus qui en émanent, les « experts », enfin, n’ont d’autre mission que d’éviter le basculement vers la folie collective. Derrière ces intentions louables, se profile une attitude paternaliste à l’égard du peuple infantile. Mais il ne s’agit pas ici de verser dans une forme du « tous pourris » ni de théorie du complot ; les « élites » européennes ne visent pas à ourdir des plans machiavéliques ; c’est au nom de l’éthique la plus pure qu’elles préféreraient confisquer en douceur le pouvoir aux populations. D’ailleurs, leurs arguments ne sont pas infondés. Comme on le répète volontiers : « Hitler a été élu démocratiquement. » Dans ce cas, la démocratie doit être encadrée, et certains droits fondamentaux inscrits de manière intangible dans nos pays, de façon à ce qu’ils soient préservés des élans populistes. Déjà à l’époque de la votation suisse contre les minarets (2009), des responsables européens s’interrogeaient sur la nécessité de poser des limites sur les sujets possibles des référendums.

Mais si les citoyens n’ont pas assez de compétence et de distance face à leurs passions pour juger des sujets les plus importants, où s’arrête leur droit à décider ? Ont-ils alors suffisamment de compétence et de raison pour choisir des représentants ? Ne serait-ce pas plutôt aux « gens compétents » et raisonnables de se coopter ou de s’élire dans un collège prédéterminé ? Cette logique pousse à en revenir à un régime censitaire. Pour éviter le populisme, on tombe dans l’oligarchie. Et chacun sent bien que l’UE lorgne de ce côté.

Eviter les fausses bonnes idées

La solution serait-elle découverte par certains think tanks ? Feu Olivier Ferrand notait, dans une tribune au Monde en 2012 : « Terra Nova réfléchit à un dispositif nouveau : le “référendum délibératif”. Il prend modèle sur l’expérimentation en cours en Islande. Le gouvernement islandais a réuni un panel représentatif de la population — 2 500 citoyens tirés au sort — pour rédiger une nouvelle constitution. Ce panel a pris le temps de la réflexion, aidé par des juristes constitutionnalistes, et le temps du dialogue, pour faire émerger un consensus. Le projet qui en est sorti est proposé à tous les citoyens par référendum. Le texte soumis au vote a ainsi été travaillé pour exprimer la position raisonnée du “peuple”. En conclusion, et pour le dire en un mot : oui au référendum d’initiative populaire, non au référendum d’initiative populiste. »

Or le processus islandais est au point mort. Ceci montre que les procédures adoptées jusqu’à présent sont problématiques. Elles ne répondent d’ailleurs pas à différentes questions : qui choisit les experts et nomme les délégués de la commission constitutionnelle ? Quel rôle pour les experts, les professionnels de la politique et les juges dans ce projet ? Est-ce que la représentativité d’un échantillon est suffisante pour le légitimer ? En réalité, les dispositifs qui misent sur un panel de citoyen encadré par des experts n’est peut-être pas le bon – ce qui ne déligitime pas le projet de créer de meilleurs outils pour encadrer les référendums. Les solutions à trouver seraient à mon sens du côté de ce que les Américains appellent des « arguments mappings », des cartographies d’arguments, permettant d’analyser et de critiquer la logique de chaque position politique. Il ne s’agirait pas forcément alors de dégager un consensus, mais plutôt des options fondamentales, permettant à chacun d’accomplir ses choix de façon plus éclairée (et invalidant au passage les arguments sophistiques et démagogiques, non en les disqualifiant moralement, mais par la froide analyse).

Pour la démocratie en Europe, toute la question est de sortir de la fausse alternative entre des référendums bâclés, soumis aux passions — et sur ce point l’argument de l’élection d’Hitler porte, tout comme les réflexions justifiées de Quatremer d’ailleurs — et la « solution » de pseudo-démocraties gouvernées de très haut par des experts et des juristes. Pour cela, il faut éviter la « fausse bonne idée » qui consiste à limiter les référendums et leurs sujets possibles ; au lieu de faire un pas en arrière, et régresser vers une limitation de la démocratie comme le veulent les eurocrates, il faut s’opposer à leur projet et faire un saut en avant, vers une nouvelle phase de la démocratie, en inventant des espaces délibératifs, avec des débats réellement sérieux et structurés. Il est urgent de sortir du mauvais débat qui oppose d’un côté les « populistes » réclamant référendums sur référendums aux « experts » voulant encadrer par des garde-fous de plus en plus contraignants la parole et la décision des citoyens.

L’UE se trouve à la croisée des chemins : soit elle continuera sa fuite en avant vers la dépossession du pouvoir accordé aux citoyens, au bénéfices d’experts capables de s’y retrouver dans des structures de plus en plus complexes et opaques ; soit les décisions reviendront aux peuples d’Europe, au travers de nouveaux mécanismes. La question centrale est donc la création d’un chaînon manquant, véritable outil démocratique de débat, permettant aux citoyens de prendre des décisions enfin éclairées par la raison. Notons ici que de telles procédures efficaces de débats ont été mises au point avec l’expérience du Deliberatorium aux Etats-unis, voire les conférences de consensus, par exemple.

Si nous n’arrivons à créer ce nouvel outil de débat méthodique et éclairant, on pourra dire adieu à l’idéal même de la démocratie — le pouvoir du peuple pour le peuple — et nous connaîtrons une régression inimaginable vers le pouvoir de ces nouveaux philosophes-rois que sont les experts et les juristes des instances européennes.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

La tentation de la Pravda

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Jeune étudiant en journalisme, la toute première chose que l’on m’avait enseigné était la règle des 5 W : what (quoi), who (qui), where (où), when (quand) et why (pourquoi). Un b.a.-ba, une règle de base immuable, incontournable dans ce métier. Mais c’était au siècle dernier.

Ce mardi après-midi, j’apprends avec effroi qu’en plus de l’attentat à la hache perpétré par un jeune migrant dans un train en Allemagne, une famille a été poignardée dans un village vacances à Lagrand, dans les Hautes-Alpes. Une mère de 46 ans et ses trois enfants de 8 à 14 ans, la plus jeune étant alors en état d’urgence absolue. Quelle horreur, cela ne s’arrêtera donc jamais ! Nauséeux, je me précipite sur les chaînes et les sites d’infos en ligne, histoire d’en savoir plus. Qui est à l’origine de ce nouvel acte barbare ? S’agit-il encore d’un attentat islamiste ? Bref, des questions qu’on se pose presque tous à ce moment-là. Plutôt compréhensible, vu le contexte.

A la télé, les chaînes d’info relaient l’agression en boucle. Idem sur les sites de la presse quotidienne régionale (Le Dauphiné libéréOuest-FranceNice-Matin), nationale (Le Parisien), les hebdos (Le Point) ou encore les médias en ligne (Hufftington Post) qui, tous, dévoilent les premiers éléments de l’enquête. J’apprends ainsi, via le Parisien, que l’agresseur présumé est un Marocain de 37 ans se nommant Mohamed Boufarkouch et qu’il aurait des antécédents judiciaires.

Selon certains médias, l’acte aurait pu être motivé par le fait que la famille se baladait en tenue légère. Je note au passage que la presse fait preuve, pour l’occasion, d’une pudeur à géométrie variable. Certains sites se contentent d’un synthétique Mohamed B. pour évoquer l’agresseur. D’autres enfin ne daignent lâcher que la nationalité du bourreau. C’est déjà ça.

Et puis, il y a le site de l’Obs qui, lui, se montre encore plus pudique et préfère carrément jeter un voile – c’est le cas de le dire – sur l’identité et la nationalité du barbare. Même pruderie du côté de Libé qui fait encore plus fort, ou plutôt plus court, en se contentant d’une brève. L’une des infos les plus relayées par les médias en ce mardi 19 juillet 2016 ne fait l’objet que de 9 lignes et demie à 13h13 !

Dans l’après-midi, le procureur de Gap, Raphaël Balland, déclare publiquement ignorer le caractère terroriste ou non des faits : « Pour le moment, il n’y a pas de réponse ferme à apporter. » 

Du coup, Libé dégaine une seconde brève sur son site, deux heures après la première. Six lignes, pas une de plus. C’est vrai quoi, un gars qui poignarde grièvement une maman et ses petites filles dans un village vacances en France, ce n’est rien de plus qu’un banal fait divers… Limite rubrique chiens écrasés. Dans la brève, toujours aucune info sur l’identité de l’agresseur au couteau. Aucun intérêt. Il faut dire, à la décharge de la version Web de Libé, qu’en six lignes, on ne peut pas mettre grand-chose. Juste de quoi souligner « que le suspect n’a pas reproché aux quatre femmes leurs tenues ». On n’en saura pas plus. Rideau, circulez y a rien à voir !

Mais je ne suis pas au bout de mes surprises. Je compulse le site Francetvinfo, lequel — malgré de nombreuses mises à jours en vingt-quatre heures et un titre très prometteur (« Ce que l’on sait de l’agression… ») – ne mentionne à aucun moment l’identité ou l’origine du cinglé. Mieux encore, dans un premier temps, le mardi, l’article mentionne très très très, mais vraiment très pudiquement « un homme originaire de région parisienne ». Lire en fait un homme habitant en région parisienne. Ce qui ne manque pas de titiller les lecteurs du site, certains se plaignant même de voir leurs commentaires effacés. Sur Yahoo, qui relaie l’article de Francetvinfo, c’est l’hallali. Une bonne centaine de commentaires qui, dans leur grande majorité, dénoncent l’omission de la « pravda des bobos »dixit l’un des lecteurs. « Où donc ai-je mis mon Padamalgam 10 000 ? » ironise Luna. « Pourquoi ne donnez-vous pas le prénom de cet homme, il ne faut pas avoir peur de dire les choses ? », réagit sobrement Pat. « Je ne sais pas, mais j’ai l’impression en lisant les articles concernant ces faits, qu’il y a une restriction d’information », ajoute Ninj. Mine de rien, l’ObsLibé etFrancetvinfo ont dans cette journée de mardi révolutionné le journalisme en instituant, à la place des 5 W, la règle des 4 W. Ou des 4W et demi, c’est selon…

J’ai bien envie à mon tour de balancer un petit commentaire, sous la forme d’une citation de Finkielkraut : « Sacrifier la vérité afin de ne pas nourrir la bête, cela revient à nourrir la bête en lui faisant cadeau de la vérité. » Mais c’est l’heure de la promenade du chien et j’ai mes priorités. En me baladant, je repense à ce qu’une amie (de gauche), qui pigeait pour le site de Francetvinfo en janvier 2015, m’avait confié à l’époque. En conférence de rédaction, l’ensemble des journalistes était horrifié par le fait que les attentats de Charlie et les minutes de silence non respectées dans les écoles puissent faire le jeu du FN. Il ne fallait surtout pas jeter de l’huile sur le feu…

Mes pensées vagabondent. Je regrette que nombre de mes amis journalistes confondent le Bien avec le Vrai ou soumettent le second au premier. Je regrette qu’ils soient parfois enclins à diluer, à minimiser ou à occulter le Réel au nom de leur Idéal. Le métier de journaliste consiste en premier lieu, me semble-t-il, à exposer les faits. Qu’ils nous plaisent ou non. Mais j’ai toujours été un grand naïf.

Je rentre chez moi et regarde, par curiosité, le traitement de cette tragédie dans les journaux de 20 heures des différentes chaînes. Ophélie Meunier sur M6 place l’info en deuxième position tandis que TF1 l’aborde en milieu de journal. Quant au journal de France 2 ? Rien, nadanothing, que dalle. Aucun sujet. Place à « Secrets d’histoire » avec Stéphane Bern. Il y aurait un article entier – voire plus si affinités – à écrire sur ce qu’est devenue aujourd’hui France 2 : une sorte de temple de la bien-pensance et du politiquement correct. L’ORTF, mais à l’envers.

Mercredi après-midi. Je tente de joindre la direction de la rédaction de Libération pour évoquer leur traitement, disons « minimaliste », de l’affaire. Sans succès. il faut dire que contacter Libé dans le but d’écrire un papier pour Causeur, c’est un peu comme se balader sur la Canebière avec le maillot du PSG sur les épaules. Le succès n’est pas garanti. La rédaction est trop occupée, me répond-on, car elle va sortir un scoop ce jeudi. L’identité et la nationalité de l’agresseur des Hautes-Alpes peut-être ? Je suis mauvaise langue. Le lendemain, le quotidien fera des révélations sur le dispositif de sécurité sur la Promenade des Anglais à l’occasion du 14-Juillet.

Mercredi soir. Je m’informe des derniers déroulements de l’enquête. Libé se lâche et écrit à 19h34 un article d’une vingtaine de lignes, son record sur le sujet. Le journal tient à souligner que « ni la piste d’une agression en raison de tenues vestimentaires, ni celle d’un acte terroriste, qui n’étaient déjà pas très crédible(s) quelques heures après l’agression, ne se confirment donc ». Très fort Libé qui après une enquête de terrain très minutieuse, était donc le premier média à pressentir, seulement quelques heures après les faits, qu’il ne pouvait pas s’agir d’un acte terroriste. Alors que le procureur lui-même déclarait ne pas avoir de « réponse ferme à apporter » sur le sujet.

On apprend ainsi désormais que le suspect aurait reproché au mari (et père) des victimes de s’être gratté au niveau de l’entrejambe devant sa femme. Ce qui aurait provoqué son coup de folie. J’appuie machinalement plusieurs fois sur ma touche F5 – ce qui ne sert strictement à rien à chaque fois -, car je remarque que l’article de Libé omet une info relatée sur les autres sites (dont Francetvinfo, c’est dire) et divulguée par le procureur de Gap. Au cours de sa garde à vue, l’homme « s’est emporté, refusant qu’on lui prenne ses empreintes. Il a alors crié à trois reprises : Allah Akbar ». Un détail sans grande importance.

>>> Retrouvez ici tous nos articles consacrés à l’attentat de Nice.

Trisomie 21: un recensement qui fait débat

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(Photo : SIPA.00593522_000004)
(Photo : SIPA.00593522_000004)

« La cruauté sadique humaine est infinie » clame Brigitte Bardot devant les récents scandales qui ont touché certains de nos abattoirs français. Quand il s’agit de défendre les droits des animaux, la foule meugle à l’unisson. Quand il s’agit de défendre les droits de l’homme, c’est heureusement la même tambouille. Tous les hommes naissent libres et égaux en droit. Non à la discrimination. Oui à la diversité. Oui à la différence. Hommes et animaux de tous les pays, unissez-vous et faites valoir vos droits !

Mardi 5 juillet, deux associations, la Fondation Jérôme Lejeune et le Collectif contre l’handiphobie, ainsi que des médecins, sages-femmes, gynécologues et femmes enceintes, ont déposé une plainte devant le Conseil d’Etat suite au décret du 3 mai 2016 qui prolonge le recensement déjà en vigueur depuis trois ans des 85% de femmes qui effectuent un dépistage prénatal (DPN) de la trisomie 21.

Ces femmes intègrent un fichier national, placé dans les mains de l’Agence de la biomédecine (ABM), avec les résultats de leur test : résultats des marqueurs sériques, le caryotype, s’il a été fait, et les issues de grossesse, c’est-à-dire le devenir de l’enfant en gestation (naissance ou avortement).

Un dépistage bientôt systématisé ?

Pourquoi l’Etat veut-il ficher les femmes ayant eu recours au DPN ? D’après le décret du 3 mai dernier : pour veiller à « l’évaluation et au contrôle de qualité des examens de diagnostic prénatal ». Est-ce là tout ? Ne peut-on pas voir un lien entre ce recensement, démarré en 2013, et l’apparition d’une nouvelle technique de dépistage non-invasif (DPNI) de la trisomie 21, développée aux Etats-Unis par la société Sequenom et disponible en France depuis la fin de la même année 2013 ? Ce test consiste en l’analyse de l’ADN des cellules fœtales circulant dans le sang maternel et permet d’éviter le recours à l’amniocentèse (prélèvement de liquide amniotique), dangereuse pour l’embryon et peu efficace. Désormais, une simple prise de sang suffit. Sans risque pour la grossesse, ce dépistage, véritable prouesse scientifique, ne serait pas seulement réservé aux sujets « à risque » et deviendrait de plus en plus systématique.

C’est sans compter sur le prix de ces DPN. Une amniocentèse est intégralement remboursée par l’assurance maladie sous certaines conditions (la femme doit, entre autres, être âgée de plus de 38 ans). Le nouveau test DPNI n’est pas encore remboursé par la Sécu. Seulement par quelques mutuelles. L’enjeu du recensement serait donc d’évaluer « le marché » du DPN afin d’envisager le remboursement du DPNI et de garantir ainsi un accès au « dépistage sans risque » à toutes les femmes qui le souhaitent, quels que soient leurs revenus.

Dans un pays égalitariste tel que la France, l’enjeu est de taille. Si seulement certaines femmes ont accès au DPNI, censé être plus performant et moins dangereux que les autres, on se demande comment la clique féministe n’est pas déjà montée sur les barricades. L’Etat a donc intérêt de se dépêcher. Vite : recenser, évaluer, budgéter. Tôt ou tard, cela va devenir une obligation démocratique d’acheter et de rembourser ce nouveau test pour toutes les femmes. Au nom du droit à l’information. Et ce serait indéniablement un progrès.

Pourquoi alors la Fondation Jérôme Lejeune et d’autres ont-ils porté plainte devant le Conseil d’Etat ? Pour atteinte à la vie privée des femmes. En devant renseigner sa date de naissance et sa localisation géographique, le test n’est anonyme qu’en théorie. Est dénoncée aussi la pression administrative qui pèserait sur les médecins obligés de transmettre à l’ABM les données sur les femmes enceintes ayant effectué le dépistage.

Mais ce sont surtout des questions idéologiques qui sont en cause. Le recensement laisse à penser que les trisomiques constitueraient un mal qu’il faudrait épargner aux familles et à la société. Un tel dispositif implique l’idée d’une classification des naissances d’enfants en deux groupes : ceux qui respectent la « norme » et ceux dont le génome est « déviant ». Or « le fait de mettre en œuvre une pratique eugénique tendant à l’organisation de la sélection des personnes est puni de trente ans de réclusion criminelle et de 7 500 000 euros d’amende » (article 214-1 du code pénal). Bien sûr, il faut se méfier des « grands mots », comme l’a souligné en 2000 le Comité consultatif national d’éthique : « Une pratique eugénique sélective, appuyée sur des connaissances génétiques et s’inscrivant dans un projet global, serait discriminatoire et contraire à la dignité humaine, et par là même condamnable. L’IVG est une pratique qui se limite à faire droit à des demandes individuelles et ne relève donc pas de l’eugénisme. » Bref, IVG n’est pas eugénisme.

Pas d’« eugénisme d’intention » mais…

Cependant, la frontière demeure mince, et complexe, entre dérive eugéniste et recherches tendant à la prévention et au traitement des maladies génétiques. S’il est sans doute faux de dénoncer un « eugénisme d’intention », ne peut-on pas évoquer un « eugénisme de résultat » quand on sait que 96% des fœtus détectés porteurs de la trisomie 21 sont avortés ?

Dans un documentaire (« Naître ou ne pas naître ») diffusé sur France 5 en 2010, le professeur Israël Nisand le reconnaissait lui-même :  « Le dépistage de la trisomie 21 est sûrement le moins légitime et le plus discutable de ce qu’on fait en médecine fœtale. Comment faut-il que les médecins que nous sommes, mandatés par l’Etat, réagissent par rapport à ce que l’on est obligé d’appeler un projet eugénique, c’est-à-dire un projet de tri des enfants à naître dans notre pays. C’est tellement entré dans les mœurs, c’est tellement accepté, c’est tellement normal qu’on fasse la chasse au handicap et aux handicapés qu’il n’y a plus personne qui se pose de questions là-dessus. »

Oui au droit à la différence, clame-t-on partout. N’y a-t-il pas une confusion quelque part ? Que revendiquons-nous réellement ? La tendance vers la généralisation du DPNI traduit un progrès, parce que moins invasif, mais aussi en matière d’information des femmes sur leur progéniture. En revanche, cette généralisation entre en contradiction avec notre grand dada moderne du droit à la différence.

Au contraire, la « traque » des trisomiques entre peu à peu dans le champ de l’acceptable puisque, de plus en plus, les seules différences admises sont les « différences à l’intérieur du même » pour reprendre les mots de Marcel Gauchet dans La démocratie contre elle-même. Or, selon l’opinion inconsciente de la grande majorité, ceux que l’on nomme ironiquement les « mongols » ne font plus partie du « même » et sont exclus de la folle farandole des droits.

Alors comment concilier les contraires ? Comment faire pour que la généralisation du droit à l’information, c’est-à-dire la systématisation du test, perçue comme une avancée scientifique et sociétale, n’aille pas à l’encontre du droit à la différence, c’est-à-dire de la possibilité de naître avec un handicap ? Comment faire pour que le dépistage n’aboutisse pas de manière quasi-mécanique (dans 96% des cas, rappelons-le) à l’avortement ?

Nous manquons de places pour les accueillir

Le problème tient sans doute en partie à l’incapacité de notre société à accueillir les personnes trisomiques et handicapées mentales en général. Avoir un enfant trisomique aujourd’hui, c’est une complication de plus. Il faut non seulement apprendre à vivre avec la personne handicapée mais il faut aussi s’occuper de tout un tas de questions périphériques non-négligeables : trouver les bons médecins, les bonnes structures d’accueil, les bons conseillers juridiques, etc.  Bref, si le handicap est déjà une source d’angoisse en soi, rien n’est fait pour alléger le sort des familles. La pression sociale et économique favorise le recours à l’IVG.

Pourtant, il est vrai qu’entre les différentes structures d’accueil (ESAT, Foyers de vie, FAM ou MAS), il y en a pour tous les goûts. Enfin, pour tous les niveaux d’autonomie. Nos structures françaises sont le plus souvent adaptées… Mais nous manquons cruellement de places. C’est que ça coûte cher d’entretenir ces gens ! Alors nous sous-traitons le problème à la Belgique où les prix sont moins élevés qu’en France. Je vous épargne ici le refrain, véridique mais glauque, sur les autistes et les triso’ français parqués dans les « fermes à autistes » sur la frontière belge.

Ce sont pourtant ces images peu ragoutantes qui finissent par défiler dans nos têtes si nous nous penchons un tant soit peu sur la question de l’accueil des handicapés mentaux. De là à conclure que, de toute façon, les trisomiques auront une vie malheureuse, il n’y a qu’un pas. Alors pourquoi les faire vivre, les pauvres ? L’enfer est pavé de bonnes intentions. Avec cet argumentaire, il apparaît presque légitime de viser les 100%.

Remédier à notre incapacité, accueillir dignement les trisomiques en créant un nombre suffisant de structures adaptées. C’est la seule solution pour échapper au discours ambiant du « de toute façon, ils seront malheureux ». C’est la seule solution contre la négation du droit à la différence, schizophréniquement acceptée par la quasi-majorité dans notre ère glaciale et hypocrite du « vivre-ensemble » et des droits pour tous.

L’Italie malade de ses banques

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Le lit d'un sans-abri à Milan (Photo : SIPA.AP21869540_000001)
Le lit d'un sans-abri à Milan (Photo : SIPA.AP21869540_000001)

Ce n’est pas le moment d’acheter des actions bancaires, où que ce soit dans le monde. Partout les « earnings » baissent, partout sont annoncés des plans de restructuration ou d’allègement des effectifs pour redresserla profitabilité. Qu’il est loin le temps où les thuriféraires du système nous promettaient que les services bancaires seraient le grand gisement d’emplois propres et bien payés de la nouvelle économie globalisée !

C’est d’abord l’effet du ralentissement économique en cours depuis l’été 2014. C’est ensuite l’impact non désiré de la baisse des taux d’intérêt impulsée par les banques centrales pour doper la croissance : les marges bancaires se rétrécissent. C’est encore la conséquence des difficultés des compagnies minières et pétrolières, touchées par la chute imprévue du prix des matières premières. Mais c’est enfin le résultat de la récession subie par la zone euro : les banques grecques sont en sursis, nous l’avons dit[1. « Trop tard pour la Grèce », Causeur n° 27, septembre 2015.], dans l’attente d’une recapitalisation sur fonds européens, mais les banques italiennes aussi connaissent des jours difficiles.

 360 milliards d’euros de mauvaises créances

Il ne faut pas se tromper dans l’ordre des causalités. L’irresponsabilité des banquiers occidentaux est à l’origine de la grande récession de 2008, chacun sait cela. Mais dans le cas italien, c’est, en sens inverse, la récession à épisodes qui met en péril le système bancaire. Une chute de 9 % du PIB a entraîné l’insolvabilité d’innombrables de ces petites entreprises qui forment le tissu économique transalpin[2. 94 % des entreprises italiennes ont moins de dix salariés.].[access capability= »lire_inedits »] Ainsi, sans qu’on puisse vraiment incriminer l’imprudence ou les turpitudes de leurs dirigeants, les banques italiennes se trouvent accablées par 360 milliards d’euros de mauvaises créances, dont 200 seraient « sofferenze », c’est-à-dire non remboursables. Elles sont aujourd’hui le cauchemar de Matteo Renzi et Carlo Padoan, son ministre des Finances.

Le leurre des « stress tests »

Mais comment se fait-il, encore une fois, que la vérité éclate soudain, alors que le séisme de2008 aprovoqué toute une série de mesures de précaution, dont les fameux « stress tests » ordonnés par l’Europe pour contrôler la robustesse des banques de l’Union à partir de 2010 ? Or ces tests se sont révélés inopérants. C’est ainsi que les banques irlandaises les ont passés en 2010, avant de subir une faillite d’ampleur historique. C’est ainsi que l’ampleur de la crise bancaire espagnole n’a pas été saisie, alors qu’elle allait nécessiter une recapitalisation substantielle de 60 milliards d’euros.

Les « stress tests » sont pratiqués à partir de quatre critères : les taux d’intérêt, la variation de la valeur des créances détenues par les banques, la variation des revenus de la clientèle, les conditions macroéconomiques[3. Voir Jean-François Serval, La monnaie virtuelle qui nous fait vivre, page 134, éditions d’Organisation, 2010.]. Or il suffit que l’un des critères soit sous-estimé pour que le test manque sa cible. En 2010, c’est la brutale montée des taux d’intérêt des pays de l’Europe du Sud, puis l’impact des mesures d’austérité mal dosées. Dans le cas italien, c’est la sous-estimation de la détérioration économique – trois récessions consécutives – et de son impact sur la solidité des créances détenues par les banques prêteuses.

Une usine à gaz made in Italia

Que faire ? Que faire, sachant que l’État italien affiche une dette supérieure à 130 % du PIB, qui le place au deuxième rang des États les plus endettés en Europe, et que le gouvernement de Rome se refuse à alourdir le fardeau au risque de perdre son propre crédit ? Et comment appeler à la rescousse les investisseurs privés, dès lors que l’État ne veut pas prendre en charge le sauvetage financier ?

Car le risque est systémique. Quand une grande entreprise fait faillite isolément, la planète économique continue de tourner sur son axe. Mais quand une banque moyenne de Sienne ou de Venise ou une petite banque de Vicence est menacée, on peut craindre un effet de contagion sur le système national et ses voisins européens.

Nos amis italiens se sont rangés à une formule inédite. Ils ont créé un fonds affublé du nom pittoresque d’Atlas. Ce fonds, doté de 4 à 6 milliards d’euros de souscription en actions par les plus grandes banques italiennes, est chargé de venir en appoint « lorsque des banques, qui émettent des actions nouvelles pour se renforcer, ne trouvent pas de souscripteurs en quantité suffisante ». La formule, ingénieuse, tend à démultiplier la capacité des fonds mobilisés : l’un des concepteurs a parlé de « bazooka » systémique pour dissiper les craintes de contagion.

C’est plutôt ce que nous, Français, appellerions une usine à gaz. Tout repose sur le crédit maintenu des grandes banques telles que UniCredit ou SanPaolo. Or ces banques n’ont pas été épargnées par la chute des cours de bourse qui a fait baisser de 40 % en moyenne les actions bancaires depuis le 1er janvier. Elles aussi souffrent de la défaillance de nombreux de leurs débiteurs. En revanche, elles bénéficient de l’appréciation de la dette publique italienne, qu’elles détiennent en quantités massives. Pour que l’usine financière inventée par l’Italie fonctionne, il faudrait donc, premièrement, que l’économie réelle reparte pour de bon et, deuxièmement, que la dette publique se maintienne à un haut niveau.

Que sera, sera[4. Chanson célèbre de Doris Day.] ou « qui vivra verra ». Demain n’est jamais bien loin, chantait Doris Day dans L’homme qui en savait trop[5. 1956.]. Il nous suffit d’attendre.

L’Italie, malade de l’euro

Mais si l’Italie est aujourd’hui malade de ses banques, c’est parce qu’elle est malade de l’euro. Nous ne saurions confondre l’économie transalpine, riche de nombreuses entreprises moyennes performantes[6. Telles que Luxottica, leader mondial dans la lunetterie ou les fabricants de chaussures Tod’s ou Geox.] et d’un secteur du luxe au moins égal au français, avec la grecque, qui appartient au tiers-monde, ou la portugaise, encore très attardée. Mais elle n’est pas en mesure de supporter en même temps la concurrence des pays à bas coûts, imposée par la globalisation, et celle dela surpuissante Allemagne. Elle est coincée. Si elle pratiquait la déflation salariale comme l’Espagne, ce serait au risque de créer une crise des relations sociales au sein des innombrables TPE.

N’imaginons pas non plus, pour l’instant, de sortie de l’Italie de l’euro. Les dirigeants italiens ne sont pas plus disposés que les français à reconnaître la bévue historique de la monnaie unique. Quoi qu’il arrive, les uns et les autres continueront à communier devant l’autel de l’euro.[/access]

Fermer le robinet du terrorisme islamiste

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La mère d'une victime de l'attentat de Nice sur la Promenade des Anglais (Photo : SIPA.AP21922349_000043)
La mère d'une victime de l'attentat de Nice sur la Promenade des Anglais (Photo : SIPA.AP21922349_000043)

Difficile de savoir quelle position adopter lorsque l’on est sous le choc, sous l’émotion, d’un nouvel acte de terrorisme. On voudrait croire à l’islam religion d’amour, de paix et de miséricorde. On voudrait y croire très fort même, mais il semble y avoir bien plus d’amour, de paix, de tolérance – et de dignité ! – chez ceux qui sont victimes de la barbarie et qui, sans qu’on ait à leur dire qu’il ne faut « padamalgam », n’en font pas. Ils pleurent leurs proches qui ont été touchés en ajoutant : « Si on bascule dans la peur et/ou dans la haine, ce sont les terroristes qui l’emporteront. »

Mais passons. L’important est ailleurs. Il faut aujourd’hui fermer le robinet du terrorisme et de la haine. Quand une religion qui concerne 1,5 milliard de fidèles, une religion structurée, financée, institutionnalisée, et prosélyte de surcroît, le minimum syndical est de pouvoir cadrer ce qu’elle véhicule. Oui, il y a des textes (et des avis de religieux) qui appellent à la haine (ou qui l’induisent), oui le Coran contient des versets violents, oui il existe aussi des hadiths qui, par cette même violence, interpellent.

On ne peut pas prendre l’islam comme un tout, « en pack », et dire niaisement : « L’islam, c’est l’amour, la paix et la tolérance, les bons musulmans sauront prendre ce qu’il y a de bon, c’est ça le vrai islam… » L’islam s’adresse à une communauté d’humains, chacun ayant ses propres dispositions, chacun ne retenant peut-être que ce qui est en accord avec sa moralité, son éthique, ses valeurs… Un cœur « bon et pur » saura certainement prendre ce qu’il y a de bon en islam. De même qu’un esprit haineux pourra tout autant se servir dans ce buffet à volonté.

Notons au passage qu’un cœur « bon et pur » n’a pas besoin de religion pour rester « bon et pur ». Tandis qu’un esprit « tourmenté » peut trouver ce qui lui manquait « en islam » pour passer à l’acte et/ou pour donner une légitimité à ses névroses, frustrations et pulsions.

Un besoin de cohérence

Le vrai problème, ce sont donc ces discours « ambigus », issus des présumés modérés. Car aujourd’hui encore, il y a des gens, visiblement « propres sur eux », qui continuent à nourrir la haine et à participer à son ancrage chez ces malheureux qui n’ont rien trouvé de mieux que la religion pour « s’épanouir ».

Sous la bannière de l’UOIF et des Frères musulmans on peut raconter ce qu’on veut. Et ce seront les premiers à condamner les violences. Si on était parano, on pourrait croire qu’ils se paient notre tête !

Prenons Tariq Ramadan. Il en est certains – notamment des « intellectuels de gauche », ce à quoi on commence à s’habituer – qui ne comprennent pas qu’on ne souhaite pas lui offrir de tribunes en France, alors qu’il prend la pose sans problème au côté de Youssef al-Qaradawi, l’un des prédicateurs les plus influents des Frères musulmans, recherché par Interpol et qui a plus d’une main dans le chaos que connaissent la Libye et la Syrie.

Ce que certains appellent « censure » est simplement un désir de cohérence. Alors que le monde entier est touché par le terrorisme, on essaie, comme on peut, de trouver une attitude à l’égard de l’islam. Et on ne peut le faire qu’avec ceux qui ont une certaine cohérence, une position claire et nette !

On ne peut accepter le discours de résignation, la fatalité qui consiste à dire « qu’il y aura encore des attentats ». C’est à la source du mal qu’il faut aller. Et la source n’est pas seulement  l’extrémisme, l’extrémisme étant une conséquence d’un discours en amont, une dégénérescence d’une pensée, d’une doctrine. Car ils sont subtils ces présumés modérés : ils défendent « l’islam classique », en éludant que cet islam s’est cristallisé au Moyen-Âge et dans la violence. Une religion qui n’a pas connu de révolution majeure et qui, aujourd’hui, est de facto anachronique.

Il suffit d’écouter les discours, ils sont disponibles en un clic – la question aberrante du foulard lié à la pudeur, la musique qui transformerait en singes et en porcs, sans parler de ce paradis avec du vin qui coule à flot et des vierges qui attendent ces « valeureux hommes ». Quel type de personnes cette religion peut-elle ainsi atteindre ? Quel genre d’esprit cette religion peut-elle façonner ? Il s’agit de questions  essentielles car les terroristes de demain, c’est aujourd’hui qu’ils sont en préformation. La vie, les « coups du sort », les chocs psychologiques décideront peut-être qui d’entre eux basculera dans la violence, et le terrorisme.

Quoi qu’il arrive, le temps est compté pour ces pourvoyeurs de haine, et pour cette religion dont ces actes de barbarie sont — il faut l’espérer — le « dernier cri de la bête », avant son dernier souffle. Inch’Allah.

Attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray, par magazinecauseur

Attentat: de l’importance d’enfin nommer les choses

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François Hollande lors de son allocution prononcée dans la nuit du 14 au 15 juillet (Capture écran : Elysee.fr)

Ne me demandez pas pourquoi, je n’en sais rien : l’une des premières phrases complètes que j’ai prononcées dans ma vie, ce fut « Le veau d’or est toujours debout » — c’est dans le Faust de Gounod, allez savoir pour quelle raison et par quel canal ces mots m’avaient frappé l’entendement. Sauf que je ne parvenais pas à dire « toujours », et que j’allais répétant « le veau d’or est tout debout » — malgré les efforts de mes parents pour me faire articuler distinctement les deux syllabes de « toujours »… Tous les géniteurs ont connu des cas similaires, un mot sur lequel l’enfant butte, qu’il ne parvient pas à articuler dans son entier.

François Hollande a longtemps eu un problème du même genre avec le mot « islamisme » — ou l’un quelconque de ses dérivés. Depuis deux ans, ou presque, que les guignols sanglants qui se réclament de l’Etat islamique mettent la France à feu et à sang, et massacrent ailleurs dans le monde par dizaines de milliers des gens qui ne leur ont rien fait, il butte sur cet « islamique », qui renvoie sans doute pour lui à « islam », donc « musulmans », donc « électorat sensible », selon le plan élaboré pour lui par Terra nova, le cercle de réflexion de la gauche de droite. Ou plutôt le « think tank », parce que chez ces gens-là, Monsieur, on n’parle pas français, on cause globish.

Et puis vendredi 15 juillet, quelques heures après avoir précipitamment quitté le Festival d’Avignon à l’annonce des dernières facéties d’un Croyant-selon-le-Prophète sur la Promenade des Anglais, François Hollande y est arrivé enfin, à 3h45 du matin : « C’est toute la France qui est sous la menace du terrorisme islamiste. » Bravo. Il l’a dit. Is-lam-iste. Trois syllabes. À couper après le –m-, et non après le –a-. Islam-iste.

Le Monde en est resté soufflé, et nous a pondu l’un de ces articles de fond sur l’évolution du discours gouvernemental dont il a le secret. « Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille / Applaudit à grands cris. » Quand il dit ses premiers mots aussi. « Il a dit “islamiste” » ! » « Il l’a dit ? » « Il l’a dit ! ».

Contrairement à ce que pensaient les réactionnaires d’Atlantico, ce n’était pas un refus de dire, c’était une incapacité — encore trois jours après le Bataclan. Quand on a répété durant des années que « l’islam est compatible avec la démocratie », on conçoit que l’on puisse faire un blocage, lorsqu’on est sommé par les faits d’associer soudain ces deux mots « terrorisme islamiste ».

Ce n’était pas faute d’avoir été sermonné. Abdennour Bidar, il y a presque deux ans, avait expliqué à ses coreligionnaires, dans Marianne, le fond du problème : « Les racines de ce mal qui te vole aujourd’hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre — et il en surgira autant d’autres monstres pires encore que celui-ci que tu tarderas à admettre ta maladie, pour attaquer enfin cette racine du mal ! Même les intellectuels occidentaux ont de la difficulté à le voir : pour la plupart, ils ont tellement oublié ce qu’est la puissance de la religion — en bien et en mal, sur la vie et sur la mort — qu’ils me disent : “Non, le problème du monde musulman n’est pas l’islam, pas la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie, etc.” Ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur de réacteur d’une civilisation humaine ! Et que l’avenir de l’humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière, mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité tout entière ! »

Je crois qu’il a raison, cet homme. L’islam se greffe sur notre civilisation comme un cancer parce que nous avons renoncé à toute transcendance. Et dans notre France laïque, nous n’en avions qu’une sous la main, qui était la Nation — ou la Patrie, appelez-la comme vous voulez. Quoi qu’on en dise et puisse en penser, le service militaire était le dernier grand lieu d’intégration sous les couleurs du drapeau — et les antimilitaristes béats qui aujourd’hui encore ont préféré laisser l’armée entre les mains des militaires professionnels en croyant que c’était un progrès devraient y repenser sérieusement. C’est tout le sens des parades du 14-Juillet : l’armée défile parce qu’elle est au service de la Nation. Parce qu’elle est son éma-nation.

L’Ecole constituait le lien entre l’individu et la Nation en lui apprenant le bon usage de la langue : il y a un lien charnel entre le français et les Français. « Imposer sa langue, c’est imposer sa pensée » dit très bien Claude Hagège. Mais cesser de l’imposer, tout déléguer à un oral négligé comme le font les pédagogies modernes (et cela a commencé sous De Gaulle, figurez-vous, lorsque René Haby était directeur de la DGESCO — bien avant d’être ministre de Giscard et d’imposer le collège unique), c’est imposer les droits de l’individu au-dessus de ceux du citoyen.

Ce règne de l’individu, du selfie, de la consommation, cet impérialisme de la superficialité, de l’iPad, de l’iPod et de l’iMac, font le jeu du système économique qui régente présentement la planète. Mais il ne satisfait rien des désirs profonds. « L’ère du vide », dit très bien Gilles Lipovetsky — nous en avons parlé ici-même. Dans ce vide soigneusement aménagé dans les consciences des crétins bacheliers, ce vide que remplissent mal les gadgets périssables d’une industrie productrices d’obsolescence, se faufilent sans trop de peine (et très vite, parfois, comme on l’a appris ces derniers jours) les certitudes sanglantes de l’islam wahhabite.

Et comme le dit très bien Pierre Conesa (c’est vers la 27ème minute de C dans l’air), il n’y a pas de bon ou de mauvais salafisme. Quiétiste ou guerrier, il s’appuie sur la misogynie absolue, le rejet de toute différence, la certitude d’être dans le vrai, et le goût du sang.

Et si demain, comme certain(e)s semblent le souhaiter, c’est un(e) président(e) musulman qui sévit en France, c’en sera fini de nous — définitivement. Quand une folie meurtrière dispose des moyens d’un Etat, il n’y a plus qu’à tirer l’échelle — et aucune Thélème ne pourra nous sauver du massacre.

Attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray, par magazinecauseur

Dans le train de banlieue

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Gare de Lyon à Paris (Photo : SIPA.00599619_000001)

Plutôt que de disserter savamment et doctement sur l’islamisme et ses conséquences, de l’évoquer sur le ton de la conversation mondaine, feutrée et policée, j’ai eu envie d’en parler de manière plus directe en faisant la chronique du pays réel en 2016. Dans un train de banlieue de Paris-Montparnasse à Versailles-Chantiers sans rien de particulier ni de remarquable en fin d’après-midi…

Une jeune femme voilée avec sa mère qui elle ne l’est pas et un bébé sont accroupies par terre, la poussette en travers du passage sur la plateforme du wagon. La plus jeune tapote constamment son portable tout en parlant entre ses dents à sa mère et à la cantonade. La plus jeune a un visage de madone, pâle et délicat, la mère a des traits fins en contradiction avec leurs attitudes. Elles boivent nerveusement au goulot d’un pack de jus de fruits toutes les dix secondes.

Toutes deux sont très agressives, fébriles au dernier degré. Elles lancent sans cesse piques et railleries, pour la plupart infantiles, sur les « Françaises » autour d’elles. Elles leurs reprochent entre autres de se protéger du soleil avec un chapeau de paille et non avec un voile.

« Ma sœur tu finiras en enfer »

Intelligemment, les injuriées ne réagissent pas mais pâlissent de colère à vue d’œil. Les mains se crispent sur la lanière des sacs à main. Une gamine apparemment « issue de la diversité » se fait sermonner, elle porte un de ces shorts très courts à la mode : « Ma sœur tu finiras en enfer, je ne te juge pas mais Allah ne va pas aimer te voir indécente comme ça. »

C’est la jeune femme voilée transpirant à grosses gouttes sous ses lourds vêtements, sans doute plus décents selon son jugement, qui lui dit cela…

Elles engueulent un voyageur qui râle un peu car obligé de les enjamber, un type en « cycliste » violet et « ticheurte » vert pomme. Il est de suite traité de raciste. Le pauvre ne sait pas quoi répondre, rougit puis s’enfuit presque.

Elles me voient lire le journal dans lequel je me suis abstrait depuis le début du voyage pour les décourager de me provoquer. Bien sûr, il parle de la tuerie de Nice. Elles lancent prenant à témoin le reste du wagon dont un « lascar » avachi sur un strapontin qui s’en fout comme l’an 40 et les regarde avec un mépris appuyé : « De toute façon, c’est la faute des juifs les attentats, ils les organisent pour que les gens ils soient racistes contre les musulmans parce que ce sont les juifs qui dirigent la France… »

Je suis resté jusqu’à Versailles sans changer de wagon pour voir jusqu’où elles iraient dans l’abjection plus ou moins consciente, elles vont loin, très loin dans la haine. Elles sont loin d’être les seuls dans leur cas, leur haine se banalise, métastase progressivement toute la société. Elle n’a besoin de personne. Elle naît de trop de lâcheté, de compromis, de fuites des responsabilités…

Et dans le même temps je ne pouvais m’empêcher de penser que c’était deux pauvres femmes complètement égarées, voulant que le monde brûle dans la guerre, le sang et les larmes pour se consoler de leurs frustrations. C’est ainsi que sont engendrés les totalitarismes, non ? Ces deux femmes à la limite du pathologique, personne n’aurait pu les raisonner. Car il est bien trop tard pour cela…

Attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray, par magazinecauseur

Nice, le 14-Juillet et l’outrage au drapeau

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La Promenade des Anglais le 17 juillet (Photo : SIPA.AP21923331_000002)

Chaque fois que les islamistes frappent, leur cible n’est pas anodine : des militaires à Montauban, une école juive à Toulouse, la rédaction d’un journal satirique, un Hyper Cacher, le Stade de France, des terrasses de bistrots, une salle de concert, un représentant de l’ordre public et sa compagne et, pour finir, une célèbre station balnéaire contribuant depuis toujours au rayonnement de notre mode de vie dans le monde. Ce qui était visé cette fois-ci, était une ville emblématique de vacances, une ville de grand tourisme, la deuxième après Paris, mais également une date, celle du 14-Juillet, de la fête nationale, du jour où les Français commémorent à la fois la prise de la Bastille qui allait mettre fin à la monarchie absolue et la fête de la Fédération du 14 juillet 1790 qui se voulut la fête de la réconciliation et de l’union nationale de tous les citoyens.

Le 14 juillet 2016 restera dans nos mémoires le jour noir de la fête nationale. La ville de Nice et le pays tout entier en porteront longtemps la cicatrice. Nice, la « victorieuse » ! Terrible ironie de l’étymologie « Nikaia » ! Mais sa première défaite ne date pas de ce 14-Juillet d’épouvante. Souvenez-vous, c’était en mars 2010 ! Le journal gratuit Metro publiait le texte suivant : « Les lauréats du Marathon de la photo Fnac de Nice ont été désignés hier. Le jury de professionnels a décerné son “coup de cœur” à l’image de Frédéric Laurent, dans la catégorie “Politiquement incorrect”.  » Et le journal, qui tirait à l’époque à 700 000 exemplaires, publiait la photo d’un jeune homme de dos, pantalon baissé, qui se torchait avec le drapeau français.

Le photographe et son complice oseraient-ils aujourd’hui se présenter devant les Français ? Les membres du jury auraient-ils le courage d’affronter le regard des blessés et des familles meurtries ? Devant l’afflux des protestations d’adhérents qui renvoyaient leurs cartes, le directeur de la Fnac dut faire retirer la photo primée. Ce manager était sans doute ce que l’on appelle un progressiste, un homme de son temps dont la conscience républicaine avait depuis des années —mondialisation oblige  — capitulé devant l’urgence économique, un homme qui ne connaissait dans son magasin que des consommateurs et n’avait jamais imaginé que pussent se présenter à ses caisses également des citoyens. Car ce n’est pas sa conscience qui lui dictait sa décision, mais la crainte d’un bilan annuel en baisse. La conscience était du côté des protestataires. Lui se contentait de gérer… à l’ombre de la liberté d’expression.

Il fallut aussi attendre la protestation du président de l’Union des Français de l’Etranger pour qu’un sénateur interpelle le gouvernement. Six semaines se sont écoulées entre la publication de la photo et l’interpellation du ministre de l’Immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire. Six semaines durant lesquelles la représentation politique de nos territoires n’a pas bronché. Relire le compte rendu de la séance dans le Journal officiel est édifiant. Le chahut qui règne dans l’hémicycle, les piques que se lancent les parlementaires, les sous-entendus par lesquels on lève le voile sur le petit calcul électoraliste du concurrent, tout cela est rétrospectivement détestable et mériterait d’être pétri par les mains vengeresses d’un Daumier sculpteur.

« Cette photo est considérée par la jurisprudence comme une “œuvre de l’esprit”. »

Finalement le gouvernement publia le 21 juillet 2010 un décret condamnant l’outrage au drapeau. Mais un an plus tard, à la suite d’un recours en annulation de la Ligue des droits de l’homme, le Conseil d’État neutralisa ce décret en précisant que ce texte n’avait pas pour objet de réprimer les outrages « qui reposeraient sur la volonté de communiquer, par [ces actes], des idées politiques ou philosophiques ou feraient œuvre de création artistique ». Le Conseil d’État en recadrant ainsi le décret donnait raison au ministre qui, un an plus tôt, avait apporté au sénateur qui l’interpellait la réponse suivante : « En l’état actuel du droit, il est improbable que nous puissions sanctionner ce type d’outrage. Cette photo est considérée par la jurisprudence comme une “œuvre de l’esprit”. » Finalement absout, le photographe pouvait poursuivre son petit bonhomme de chemin et concourir désormais dans une catégorie qu’il aurait été plus juste d’appeler « Politiquement correct ».

Pendant que d’irresponsables jurés ont des coups de cœur devant d’indigentes photos, que des élus désolants se chamaillent comme des enfants dans les jupes de Marianne, que la Ligue des droits de l’homme se trompe de fascisme et crie une fois de plus au loup, les théoriciens de l’islamisme radical, qui ont repéré le talon d’Achille des démocraties, lancent leurs sanglantes opérations.

Aussi tous ces gens, élus en tête, devraient-ils méditer cette déclaration de Thomas Mann de 1935[1. Tomas Mann, Europe, prends garde ! in Les exigences du jour, Grasset, 1976, p. 256. Cité par Alain Finkielkraut, in Les battements du monde, dialogue avec Peter Sloterdijk, Pauvert, 2003, p. 185.] : « Tout humanisme comporte un élément de faiblesse, qui tient à son mépris du fanatisme, à sa tolérance et à son penchant pour le doute, bref, à sa bonté naturelle et peut, dans certains cas, lui être fatal. Ce qu’il faudrait aujourd’hui, c’est un humanisme militant, un humanisme qui découvrirait sa virilité et se convaincrait que le principe de liberté, de tolérance et de doute ne doit pas se laisser exploiter et renverser par un fanatisme dépourvu de vergogne et de scepticisme. »

Attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray, par magazinecauseur

Affreux, sales et polluants

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Photo extraite du film d'Ettore Scola "Affreux, sales et méchants"
Photo extraite du film d'Ettore Scola "Affreux, sales et méchants".

Les pauvres, ça pue et ça donne des maladies aux enfants. La gauche écologique et compassionnelle qui dirige Paris ne pouvait les laisser nuire plus longtemps. Elle a donc bravement décidé ce qu’un bourgeois du XIXe aurait eu honte de défendre publiquement : le rétablissement de l’octroi. Bien sûr, on ne peut pas vraiment interdire aux plus démunis de venir chez nous, d’abord, ça ferait mauvais genre, ensuite, nous, les Parisiens, avec nos brillants cerveaux formés dans les meilleures écoles, nous avons besoin de beaucoup de petites mains pour l’intendance. Et puis les pauvres consomment, même dans leurs magasins pourris, ça finit par faire du chiffre.

Donc, on est sympas, on veut bien qu’ils viennent dans ma plus belle ville du monde, mais pas avec le tas de boue qu’ils appellent voiture. L’idéal, ce serait de leur faire passer un contrôle d’hygiène avant le franchissement du périph, mais bon ça ferait jaser, commençons par leurs bagnoles.[access capability= »lire_inedits »] De la ferraille et de la fumée, oui, des armes pointées sur les tempes de nos bronches délicates, enfin vous avez compris.

Bien sûr, madame le maire a consulté les Parisiens, elle a, explique-t-elle au Monde, suivi « une méthode très impliquante » pour nous accompagner « vers des mobilités moins polluantes ». Elle jure que les impliqués sont contents. Les autres, on s’en fout, c’est pas ces gueux qui vont décider. Donc, c’est fait, à partir du 1er juillet, les autos de plus de 20 ans et les motos de plus de 15 ans n’ont plus le droit de circuler dans la capitale du lundi au vendredi, de 8 heures à 20 heures.

Évidemment, c’est pour la bonne cause, vous ne voulez tout de même pas que les poumons de nos chérubins soient encrassés par ces fumées mécaniques et prolétaires. La novlangue municipale invoque « le droit des Parisiens à respirer un air frais », certains ayant néanmoins le droit d’émettre des saloperies avec les moteurs de leur 4×4 neuf. On suppose que les banlieusards, eux, ont le droit de poireauter sur des quais de RER et de la fermer. Notez que pour se consoler, ils auront un an de passe Navigo et de Vélib’ gratuit. Ça va sûrement enchanter tous ceux qui, pour des tas d’excellentes raisons, ont besoin de leur vieille bagnole pour bosser. Si, à leur âge, ces ploucs n’ont même pas de quoi s’en payer une neuve, c’est qu’ils ont raté leur vie.

Cela dit, on peut voir les choses autrement, comme dans cette vieille blague soviétique où les Juifs sont renvoyés les premiers de la file devant une boucherie où aucune viande n’arrivera jamais. « Il n’y en a toujours que pour les Juifs », peste un type qui a attendu toute la journée. Eh bien, peut-être les pauvres sont-ils chanceux d’être les premiers à devoir apprendre à vivre sans voiture. Parce qu’au train où vont les choses, à la fin des blagues d’Hidalgo, il n’y aura plus de voiture pour personne. Ainsi pourra-t-on, dans les rues de nos villes, élever des poules et planter des choux selon des méthodes impliquantes. Restera à trouver un moyen de les distinguer des campagnes.

Bien sûr, on n’est pas obligés de céder à tous les caprices de l’individu-roi et il va bien falloir régler le problème énergétique. En bonne Parisienne, cela fait longtemps que j’ai bazardé ma lévymobile, une Golf qui alignait déjà 25 ans au compteur quand nous nous sommes connues, et que je suis devenue la reine de l’Autolib’, la voiture propre la plus crasseuse qu’on puisse imaginer. Et par ailleurs, je jure que je suis formellement contre la pollution et les maladies respiratoires. Mais ce fantasme de villes sans voitures cache autre chose que de saines préoccupations écologiques. Car ce qui serait encore plus dommageable, pour de jeunes cerveaux humains, que les particules fines, ce serait de grandir dans un monde sans passé. Accessoirement, on finira par fabriquer des générations de délicats qui ne seront immunisés contre rien et s’effondreront au moindre rhume, mais c’est une autre affaire.

De même qu’il y a des abolitionnistes du tabac, de la prostitution et du foie gras, il y a des abolitionnistes de la voiture, qui, d’ailleurs, sont souvent les mêmes. Ce qu’il s’agit d’éradiquer, c’est bien le monde d’avant, avec ses turpitudes, ses tourments, ses divisions et ses délices afférents. Dans l’avenir que prétendent inventer pour nous Mme Hidalgo et ses semblables, tout sera propre : nos villes, nos voitures, nos maisons, nos enfants, conçus en dehors de tout acte sexuel, et bien sûr nos pensées, expurgées de tout ce qui pourrait les polluer. Le rêve d’Anne Hidalgo, ce n’est pas la ville de demain, c’est Disneyland pour tous.[/access]

Le Brexit n’a pas achevé l’UE…

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Theresa May et Angela Merkel doivent se rencontrer à Berlin ce mercredi 20 juillet (Photo : SIPA.AP21921548_000001)
Theresa May et Angela Merkel doivent se rencontrer à Berlin ce mercredi 20 juillet (Photo : SIPA.AP21921548_000001)

Quand les Alain Minc, Jacques Attali ou Laurent Sagalovitsch auront séché leurs larmes, desserrés leurs petits poings rageurs, se seront lassés d’insulter les électeurs britanniques et de composer des odes au retour du suffrage censitaire, on leur conseillera de porter leur regard extralucide dans une autre direction, par exemple celle de l’Italie, dont l’économie envoie en ce moment des signaux beaucoup plus inquiétants que le Brexit.

Les Britanniques et Barroso (dont on a appris, tout récemment, le passage chez l’ennemi Goldman Sachs) feraient-ils leurs bagages au bon moment ? Les banques de la quatrième économie d’Europe gèrent actuellement 360 milliards de créances douteuses et auraient besoin, comme l’affirme le magazine The Economist, d’un sérieux « nettoyage », c’est-à-dire d’une nouvelle injection d’argent public que n’autorise pas la réglementation européenne. Les banques italiennes ont actuellement besoin de 40 milliards d’euros pour éloigner le spectre d’une faillite en cascade. Or, les institutions de la zone euro proscrivent toute aide publique directe aux banques en difficulté et l’Allemagne s’impose en la matière comme le gardien intransigeant des tables de la loi européenne, refusant tout assouplissement de la règle qui, selon Berlin, minerait la crédibilité des institutions bancaires européennes. De la même manière que la Grèce avant elle, l’Italie se voit donc plombée par une gestion bancaire inconséquente et corsetée par la réglementation européenne.

Les conséquences à prévoir pourraient être bien plus lourdes que celles du Brexit qui a mis en émoi nos éditorialistes de choc. Pour un consultant d’une grande succursale bancaire implantée à Paris : « Le PIB italien c’est dix fois celui de la Grèce. A côté de la perspective d’une faillite bancaire en chaîne en Italie, la crise grecque c’est peanuts. » Si l’Italie se trouve confrontée à une crise bancaire, l’onde de choc serait autrement plus dévastatrice que celle du Brexit. Les actionnaires des banques italiennes étant en majorité des particuliers plutôt que des institutions, les dépôts de bilan pourraient entraîner un appauvrissement d’une partie de la classe moyenne italienne et avoir quelques conséquences électorales fort néfastes pour Matteo Renzi, confronté lui aussi à la perspective d’un référendum pour sa réforme constitutionnelle en octobre prochain et à l’irrésistible ascension du Mouvement 5 étoiles.

Et s’il n’y avait que l’Italie… Le 7 juillet dernier, la Commission européenne a publié un rapport dénonçant une nouvelle fois la situation budgétaire du Portugal et de l’Espagne et menaçant ces deux pays de sanctions. A l’heure où les bonnes âmes et les dirigeants européens appellent à une « refondation » et à une solidarité « post-Brexit », l’Allemagne n’a pas fait grand cas, semble-t-il, des intentions généreuses et des appels à la fraternité continentale. Ce qui obsède toujours l’Allemagne d’Angela Merkel reste la préservation des épargnants et l’équilibre budgétaire, menacé en Allemagne par la facture du système de retraite alourdie par une démographie sans cesse déclinante. De Berlin, on continue donc à crier haro sur les mauvais gestionnaires et sur ceux qui réclament une politique d’investissements publics qui pourrait bouleverser le dogme de l’austérité.

Les drôles de remèdes de nos voisins germains

Depuis fort longtemps déjà, l’Allemagne semble considérer seulement que ce qui est bon pour elle doit nécessairement l’être pour l’Europe et semble entraîner tout le continent dans une fuite en avant qui ne cesse de s’accélérer. Du dogmatisme économique à la gestion effarante de la crise migratoire jusqu’à l’accord passé avec la Turquie, ce n’est pas tant le Royaume-Uni qui menace aujourd’hui la stabilité du continent que l’intransigeance aveugle d’Angela Merkel et le mépris affiché par Berlin vis-à-vis de ses partenaires européens.

La dernière démonstration en date en fut donnée par Gunther Krichbaum, président du Comité des affaires européennes du Parlement allemand et membre de la CDU. Trois jours après le Brexit, il n’hésitait pas à déclarer publiquement : « L’Union européenne comptera toujours 28 membres, après la sortie du Royaume-Uni de celle-ci puisque je m’attends à un nouveau référendum sur l’indépendance en Ecosse, qui sera alors victorieux. » Cette sorte d’emballement rappellerait presque l’épisode de la reconnaissance express de l’indépendance croate par Berlin le 23 décembre 1991, alors que la Fédération yougoslave existait toujours.

A vrai dire, à l’issue du Brexit, les Allemands n’ont pas été les seuls à s’enflammer au sujet de l’indépendance de l’Ecosse, de la même manière que l’on a pu brandir la menace d’un re-vote après le succès d’une pétition en faveur d’une nouvelle consultation rassemblant plus de trois millions de signatures en ligne. L’emballement s’est calmé depuis. Il n’est pas dit que l’Ecosse choisisse de se couper de la City qui restera, n’en déplaise à Paris et à Anne Hidalgo, pour un certain temps encore, la première place financière mondiale avec New-York ; quant à la fameuse pétition, elle a été rangée au placard. Elle aura seulement réussi à montrer à quel point l’essor des réseaux sociaux et la versatilité des médias peuvent discréditer la notion même de consultation populaire dont on envisage l’invalidation sur la foi d’une simple pétition Internet… A quand la prise en compte des commentaires Youtube lors des prochaines élections au Parlement européen, histoire de continuer à promouvoir en Europe une démocratie ouverte et moderne ?

La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne a au moins cette conséquence positive qu’elle écarte définitivement la perspective de voir un brouillon d’accord Transatlantique (TAFTA) signé à la va-vite passer en force sous la pression américaine et allemande. Comme le confie une source proche des négociations, tandis que François Hollande a trouvé un allié de circonstance en la personne de Jean-Claude Juncker, peu enclin à conclure un accord bâclé, Angela Merkel s’efforçait, elle, à toute force d’emmener David Cameron et Matteo Renzi dans son sillage pour tenter d’arracher ce que certains au PS ou au Quai d’Orsay jugeaient comme la pire solution : la signature d’un brouillon contraignant. Si le départ surprise du Royaume-Uni rebat suffisamment les cartes pour éloigner cette perspective, il n’est cependant pas certain qu’à long terme il soit une bonne chose que la perfide Albion nous laisse seuls face à une Allemagne qui n’entend pas se laisser dominer aussi aisément sur la scène européenne que sur les terrains de foot.

Ceux qui voient dans le Brexit une sorte de prélude rêvé à une sortie de l’euro tant espérée devraient réaliser qu’ils sont peut-être victimes tout autant que les europhiles intégristes du syndrome de la parole magique. La prochaine crise financière pourrait de toute façon avoir la peau de la monnaie unique bien plus sûrement et rapidement que tous les mantras des « euroexiters » et en attendant, l’Europe maastrichtienne, déplaisant legs mitterrandien, est toujours là. Comme dit le page philosophe dans Les joyeuses commères de Windsor, comédie du grand William : « Ce qui ne peut être esquivé, il faut l’embrasser. » Le camp des europhiles se lassera assez vite d’aboyer après les corbeaux de la tour de Londres. L’hétérogène parti des europhobes et des ravis du Brexit devrait, lui, se mettre en tête que la France n’est pas le Royaume-Uni. Aucune formule magique ou politique providentielle n’empêchera d’avoir à se coltiner encore la politique européenne et à embrasser ce que l’on ne peut esquiver. Cependant, il faudra bien éviter que l’exigeante Angela ne nous réduise à jouer les petits pages européens, un peu à l’image de Nicolas Sarkozy, qui a couru dès le 20 juin rassurer Mutti sur l’avenir du vieux couple franco-allemand.

Si cela devait finir ainsi, nous pourrions toujours nous contenter de notre sort et rêver comme le pauvre Hamlet : « Je tiendrai dans une coquille de noix ; je m’y croirais au large et le roi d’un empire sans limites. » Maudits Anglais qui ont encore tiré les premiers et eu le dernier mot.