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«Tous les Français devraient faire un djihad laïque!»

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Jean-Pierre Chevènement. Hannah Assouline.

Propos recueillis par Daoud Boughezala et Élisabeth Lévy

Causeur. Vous présidez désormais la Fondation de l’islam de France. Les musulmans français aujourd’hui sont-ils prêts à regarder la réalité en face et à admettre que le djihadisme vient de leurs rangs et y suscite une sympathie beaucoup trop large, plutôt que de hurler à l’islamophobie et d’agiter la complainte victimaire et anticolonialiste avec le renfort de la gauche compassionnelle ?

Jean-Pierre Chevènement.[1. Ancien ministre de l’Education, de la Défense et de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement préside aujourd’hui la Fondation des oeuvres de l’islam.] Je crains qu’en pratiquant l’amalgame entre les terroristes « djihadistes » et la grande masse des musulmans de France qui n’aspirent qu’à pratiquer paisiblement leur culte, vous ne tombiez dans le piège de nos adversaires. Ces derniers ne se cachent pas de vouloir susciter une guerre civile en France en jouant sur les fractures trop réelles de notre société. Je vous le dis : il faut isoler les terroristes. C’est une règle de principe. Or l’« hystérisation » des problèmes ne peut qu’élargir leur cercle de sympathisants, aujourd’hui très réduit parmi les musulmans. Ceux-ci souffrent de ces amalgames précipités et injustes. L’islam de France est par définition un islam républicain. Son émergence est une tâche de longue haleine, mais si la voie est étroite, il n’y en a pas d’autre pour maintenir la paix civile. Bien entendu, il y a d’autres chantiers à ouvrir pour que reprenne le processus normal de l’intégration. Il nous faut « faire France » à nouveau. Cela ne peut se réaliser que sur un projet partagé. Évitez donc les caricatures ![access capability= »lire_inedits »] Ouvrez des chemins qui rapprochent ! Rejetez la voie des surenchères qui fait le jeu de Daech !

Les médias et la gauche politique dénoncent volontiers l’islamophobie française (un des éléments de la « droitisation »). Ce qui est sûr, c’est que la méfiance envers l’islam grandit en France. Comment y répondre ?

Que les attentats de 2015-2016 aient provoqué beaucoup d’inquiétude et d’interrogations chez nos concitoyens, qui ne le comprendrait ? Mais je ne constate pas le rejet de nos compatriotes musulmans dont la plupart n’ont rien à voir avec le salafisme qui est le terreau du djihadisme armé. Les Français sont un vieux peuple républicain. Ils ont montré beaucoup de maturité, à l’exception d’incidents isolés en Corse et hélas des propos de certains responsables politiques qui font de l’islam LE problème de la société française, alors qu’elle en a tant d’autres ! Les attentats terroristes ne sont vraiment une menace que parce que ces hommes politiques à courte vue, ayant abandonné depuis longtemps les véritables leviers de commande, ont laissé s’accumuler depuis trop longtemps des stocks de matières inflammables, notamment un chômage de masse dans la jeunesse, qui rendent en effet la situation très dangereuse. Ils savent pourtant que la plupart des victimes du terrorisme, de l’Irak à l’Algérie, de la Syrie et de la Turquie au Nigeria, sont des musulmans. L’islam est une mosaïque de sensibilités, et le fondamentalisme religieux dans le monde arabo-musulman ne l’a emporté sur le courant de la réforme – la Nahda – que depuis quatre décennies environ. Cela n’a rien d’irréversible ! Il faudrait que l’Occident fasse son examen de conscience dans le soutien à courte vue qu’il a apporté au fondamentalisme religieux. Je ne remonterai pas à la guerre du Golfe mais aujourd’hui encore j’entends des voix françaises prôner le soutien en Syrie aux rebelles islamistes et même à Al-Nosra, filiale d’Al-Qaïda ! On marche sur la tête ! Il faut condamner avec force les actes anti-musulmans, et votre journal devrait le faire plus nettement et plus souvent en montrant non seulement le caractère odieux et criminel de ces actes mais aussi leur bêtise. Vous évoquez l’islamophobie. C’est un mauvais mot. Aucune religion ne doit être à l’abri du débat. Mais il faut flétrir le racisme aussi inadmissible vis-à-vis des Maghrébins que des Juifs. L’islam doit être respecté comme la religion de 1,8 milliard d’êtres humains, une religion née il y a mille cinq cents ans et qui s’est incarnée dans des civilisations qui furent parmi les plus brillantes de l’humanité. La réponse à l’inquiétude légitime de nos concitoyens est dans l’application ferme et même sévère de la loi républicaine. La République rassemble. Le communautarisme, quelle qu’en soit la forme, encourage les replis identitaires. Je ne pense pas que votre but soit de créer en France une communauté de plus, les « souchiens ». Ce ne serait pas rendre service à notre pays !

Bien entendu, des personnalités politiques de tous bords se sont émues de votre nomination, exigeant la promotion d’un homme, ou mieux encore d’une femme, de culture musulmane. Est-ce une objection légitime ? Symboliquement, aurait-il été judicieux de confier cette responsabilité à une personnalité laïque plus jeune, issue de l’immigration arabo-musulmane, tels que Jeannette Bougrab ou Malek Boutih ?

C’est une responsabilité qui s’apprécie au niveau de l’État. Il y a bien sûr des réactions de type communautariste. Je vous rappelle que la Fondation des œuvres de l’islam de France n’aura pas à s’immiscer dans les questions proprement religieuses et n’aura d’actions qu’en matière éducative, culturelle et sociale. Il y a beaucoup à faire pour rapprocher la France et l’islam, et d’abord les faire se connaître mieux. L’islam de France sera financé par des fonds exclusivement français, dans le respect des règles de la laïcité. J’insiste sur le fait que, à ce stade, je ne suis que pressenti par le ministre de l’Intérieur. C’est parce que j’apprécie Bernard Cazeneuve, sa parfaite maîtrise, et que je connais la rudesse de sa tâche que j’ai accepté le principe de cette responsabilité que j’exercerai, si tel doit être le cas, avec le seul souci de servir notre pays et de prolonger le chantier que j’avais ouvert en 1999. Bernard Cazeneuve a lui-même créé une instance de dialogue qui élargit à de nouvelles générations la mise en commun de nos réflexions. Quant aux personnalités que vous avez citées, je ne doute pas que leurs talents incontestables les prédisposent à exercer des responsabilités dans le chantier de la refondation républicaine dont l’islam de France n’est qu’une modeste facette.

Vous relevez ce défi de l’acculturation de l’islam presque vingt ans après avoir mené une grande consultation au ministère de l’Intérieur qui a donné naissance au CFCM. Comment expliquez-vous votre échec à faire émerger un islam de France ? Les musulmans de France forment-ils une communauté unifiée ?

Dix-sept ans après le lancement de la « consultation » que j’ai initiée, un travail considérable a été effectué. La déclaration de principes du 28 janvier 2000, la création par Nicolas Sarkozy du Conseil français du culte musulman (CFCM) en 2003 ne sont que les premiers petits cailloux sur un chemin qui sera long. Le CFCM ne mérite pas la critique excessive qui en est souvent faite par des gens qui ne connaissent qu’insuffisamment le sujet. Il a le mérite d’exister. Quant à la Fondation des œuvres de l’islam de France, dont Dominique de Villepin avait eu l’idée, c’est pour la « désenliser » que Bernard Cazeneuve s’est tourné vers moi. Le trépied retenu – fondation d’intérêt public, association cultuelle, instituts d’islamologie – peut permettre de franchir une nouvelle étape qui elle-même en appelle d’autres.

Quelles sont les responsabilités respectives des musulmans, des pouvoirs publics et des puissances étrangères (Algérie, Maroc, Turquie…) dans cette faillite collective ? Il n’y a pas de faillite. Combien de temps a-t-il fallu à l’Église catholique pour trouver ses équilibres ? Des siècles !

À l’époque de la création du CFCM, vous aviez reçu les représentants des différentes tendances de la communauté musulmane, jusqu’aux radicaux du Tabligh. Aujourd’hui, certains islamologues s’inquiètent de la radicalisation de la rue musulmane française, qui juge l’UOIF et Tariq Ramadan trop « républicains ». Comme l’a déclaré Manuel Valls, les salafistes ont-ils gagné la bataille des idées ? Le courant salafiste ne s’est développé en France que récemment. Il reste très minoritaire. Suleiman Mourad, éminent historien libanais de l’islam, dans La Mosaïque de l’islam[1. Suleiman Mourad, La Mosaïque de l’islam, entretiens avec Perry Anderson, Fayard, 2016, p. 100.], montre que le wahhabisme est une doctrine profondément étrangère à l’esprit du sunnisme : « Au cœur de l’islam sunnite, il y a ce qu’on pourrait appeler l’idée de compromis, la croyance qu’aucune secte n’est totalement dans le vrai, qu’il y a une diversité de points de vue en matière de religion et que vous devez faire apparaître cette diversité dans votre propre pensée. »

Place Beauvau, vous aviez envisagé de contourner la loi sur la laïcité en formant les imams à Strasbourg. La loi de 1905 serait-elle inadaptée à l’islam de France ou faut-il accepter des accommodements raisonnables pour lutter contre les influences étrangères, en particulier salafistes ?

La loi de 1905 n’a pas besoin d’être changée. Je vous fais observer, néanmoins, qu’elle l’a été plusieurs fois par le passé.

À l’ère du djihadisme 2.0, alors que la plupart des terroristes fréquentaient peu la mosquée, l’État a-t-il les moyens de lutter contre des kamikazes qui planifient leurs crimes sur des messageries codées ? N’avons-nous pas sans cesse un train de retard ?

C’est l’affaire du cyber-renseignement. Mais vous savez, tout n’est pas dans la technologie. Le facteur humain compte énormément. Il faut aller au contact des jeunes notamment, nouer un dialogue qui a été, hélas, laissé en friche. Les jeunes nés de l’immigration sont autant de passerelles que la France tend au monde pour nouer le nécessaire dialogue des nations et des cultures. Mais c’est là que nous ressentons les fractures trop réelles de la société française : le chômage des jeunes particulièrement, la crise de l’école et de la citoyenneté, et j’en passe…

Vous avez conseillé aux Français musulmans la discrétion, et certains vous ont répondu que le temps où ils rasaient les murs est révolu. Qu’avez-vous voulu dire ?

Mon conseil s’adresse d’abord à toutes les religions : dans une République laïque, chacun doit privilégier dans l’espace public de débat, plutôt que l’affirmation de la Révélation qui lui est propre, la raison naturelle et l’argumentation raisonnée. C’est un effort qui est demandé à chacun (« effort » est d’ailleurs la traduction qu’on donne du mot « djihad », quand il s’applique à la conquête de soi, à la domination de ses passions : c’est le « grand djihad ». Le « petit djihad » n’est permis que dans certaines circonstances (la lutte contre les croisés du XIe au XIIIe siècle, les Mongols ensuite, l’envahisseur étranger le cas échéant). Aujourd’hui, le terrorisme qui se dit « djihadiste » s’inscrit dans une vision eschatologique de la fin des temps. C’est la voie du suicide, pour les intéressés mais aussi pour les musulmans. J’ai confiance que le monde musulman saura se débarrasser de cette pathologie. Le terrorisme c’est un crime, tout simplement, à traiter comme tel. Je conseillerai plutôt à nos concitoyens une sorte de « djihad laïque », un effort de raison qui est demandé aux musulmans comme aux autres d’ailleurs, pour s’exprimer de manière argumentée dans l’espace républicain, commun à tous. Oui, cela implique une certaine discrétion dans l’expression de ses croyances religieuses. C’est également vrai, mais sur un plan distinct de la laïcité, celui de l’intégration à la société française. L’intégration, c’est la clé des codes sociaux permettant d’exercer sa liberté. J’ai eu un débat sur ce sujet avec un conseiller d’État, M. Thierry Tuot[2. Le Débat, septembre 2015. Cahier consacré à l’intégration et au multiculturalisme.], qui milite pour une société qu’il appelle « d’inclusion », mais en fait prêche le modèle communautariste à l’anglo-saxonne. Je ne partage pas cette vision. Le modèle républicain de l’égalité de tous les citoyens devant la loi me paraît supérieur. Et c’est vrai qu’il demande aussi un effort, qui a d’ailleurs été consenti par toutes les vagues d’immigration que la France a connues jusque dans les années 1970. Elles se sont adaptées aux mœurs françaises. Mais c’est un processus de longue durée qui exige à la fois effort et tolérance, mais aussi et surtout patriotisme bien compris. Donc, je ne retire rien de mon conseil de discrétion qui ne procède que d’un sentiment amical de ma part à l’égard de nos compatriotes musulmans et du souci que j’ai du bien commun.

Cette affirmation identitaire musulmane et l’échec de l’intégration en général ne sont-ils pas tout simplement dus au trop grand nombre de personnes à intégrer donc à l’immigration massive ?

L’intégration connaît des difficultés mais elle se poursuit quand même. Il ne faut pas jeter le manche après la cognée. Quant à l’immigration, évidemment elle dépend de la capacité d’intégration du pays. Mais la France a bien d’autres problèmes. Les immigrés ne doivent pas devenir les boucs émissaires de la crise profonde dans laquelle notre pays s’est enfoncé depuis 1974.

Depuis 2015, il ne se passe pas de jours sans que l’on brandisse des valeurs républicaines pourtant bien malmenées, et pas seulement par le communautarisme musulman. Alors que, dans les faits, un multiculturalisme séparatiste s’impose de plus en plus, la République est-elle autre chose qu’une réponse incantatoire ?

Au séparatisme identitaire il n’y a qu’une réponse : une République énergique et généreuse, une France à nouveau sûre d’elle-même et de son projet. C’est cela le cœur du débat : la vision stratégique de notre redressement. Avec la polémique sur le burkini, syndrome caniculaire, nous en sommes assez loin…

On a beaucoup reproché à Nicolas Sarkozy et à la droite d’avoir agité le chiffon rouge identitaire. Mais la gauche n’est-elle pas encore plus coupable d’avoir voulu ignorer la question et étouffer le débat ? Je ne partage pas la culture du déni : il y a des maux qu’il faut savoir nommer, en n’en exceptant, bien sûr, aucun. Mais aussi avec des bons mots ! Vouloir hystériser le débat ne vaut pas mieux que vouloir l’étouffer.[/access]

L’école selon Céline Alvarez: la révolution permanente

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Céline Alvarez. Sipa. Numéro de reportage : 00770251_000140.

« Une pédagogue déterminée à révolutionner le système éducatif » titrait mercredi Libération, dans la veine de ce qu’avait écrit Le Monde quelque jours auparavant, qualifiant l’enseignante de  « révolutionnaire » Rien que ça. Que peut bien proposer Céline Alvarez de si nouveau pour qu’elle soit invitée partout en cette rentrée ? En quoi consiste cette révolution ?

« Laissons les enfants suivre leurs élans. Faisons leur confiance pour apprendre. Aidons-les à révéler leur plein potentiel.  « L’être humain n’apprend pas ce qui ne le motive pas (…) » explique la jeune femme. Toute ressemblance avec des discours de pédagogues et d’inspecteurs sévissant depuis trente ans dans l’Education Nationale ne serait évidemment que pure illusion.. Ressemblance, d’ailleurs, qu’aucun journaliste ne semble avoir perçue, trop occupés qu’ils sont à s’ébahir devant ce discours nouveau et révolutionnaire.

Le débat n’aura pas lieu

On ne sera donc pas surpris qu’aucun d’entre eux ne s’essaye à une analyse critique des arguments avancés par Céline Alvarez. Et qu’y aurait-il à redire, de toute façon ? La pédagogue n’a-t-elle pas obtenu des résultats spectaculaires pendant trois ans dans sa classe de maternelle de Gennevilliers. Cela ne devrait-il pas suffire à bâtir une nouvelle pédagogie valable tout le temps, pour tous les niveaux et à tous les âges ?

La preuve que Céline Alvarez a raison, sous-entendent d’ailleurs les journalistes, c’est qu’elle dérange. Rendez-vous compte, elle a dû démissionner de l’éducation nationale au bout de seulement trois ans car on n’a pas renouvelé sa carte blanche. Et cela n’a rien à voir avec le fait que Madame Alvarez, trop occupée à suivre le rythme naturel de l’enfant, travaillait toujours en décalé avec ses collègues, et ne pouvait donc pas s’occuper de surveiller les récréations. Rien à voir non plus avec le fait qu’elle avait à disposition une ATSEM à temps complet et du matériel pédagogique à foison et que ses autres collègues devaient se débrouiller avec les miettes. Le ministère est tellement dérangé par son discours anti-système qu’il l’a appelée la semaine dernière pour l’assurer de son soutien.

Si le discours de Céline Alvarez ressemble trait pour trait au discours officiel qu’on entendait autrefois dans les IUFM, la différence est que cette fois-ci, il est incontestable car il est « scientifique » comme l’explique la jeune femme, regrettant que l’idéologie ait envahi l’école et déplorant la guégerre entre les conservateurs et les pédagogues-dont elle ne fait pas partie puisqu’elle s’appuie uniquement sur les neurosciences-

Selon la science, l’élève n’apprend vraiment que lorsqu’il est motivé et curieux. Il suffira donc d’attendre patiemment qu’il le soit pour que les résultats arrivent. Et si la motivation ne vient toujours pas, il ne faut surtout pas le brusquer car selon la science, seule « la pédagogie de la bienveillance » fonctionne.

L’élève au centre du naufrage

Quant aux grincheux qui prétendraient que la lente dégringolade de l’école a débuté précisément le jour où l’on a commencé à appliquer ces méthodes et qu’on a placé l’élève au centre du système éducatif, en le laissant apprendre par lui-même et en bannissant toute notion d’effort ; eh bien ils auraient tort car la science ne peut se tromper.

Et il est tout a fait légitime et cohérent que des savants en sciences de l’éducation, après avoir enseigné pendant trois ans dans des conditions pédagogiques exceptionnelles, viennent déclarer sans vergogne aucune que « l’école entrave l’apprentissage des enfants ». Certes, cela entretient le soupçon sur le professionnalisme des profs. Certes, il y a des tas d’élèves qui n’ont à la base aucune motivation, aucune curiosité pour quelle que matière que ce soit. Et pas seulement parce que l’école les aurait sapées dès le début. Certes, il n’est pas toujours facile de savoir d’où vient la motivation et on peut même se demander si c’est la motivation qui permet d’accéder au savoir ou le savoir qui permet d’accéder à la motivation. Certes, on peut se demander si le seul « plaisir d’apprendre » sera suffisant pour toutes les matières et pour tous les types d’apprentissage. Mais quel risque y a-t-il à suivre une pédagogie qui permettra à chaque enfant de révéler son propre génie?

Bref on se demande vraiment pourquoi il y a encore tant de réticences chez les professeurs à embrasser cette idéologie, pardon cette science de la pédagogie de la bienveillance et de l’élève au centre du système qui a fait de l’école française la plus inégalitaire de toute l’OCDE. Le conservatisme, sans doute, et la peur du changement.

Les Lois naturelles de l'enfant

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Du terrorisme au burkini: l’inflation du commentaire

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Image : Pixabay.

Chaque jour, 500 millions de Tweets sont émis dans le monde et 50 milliards de commentaires rédigés sur Facebook. Ces gigantesques termitières ont parachevé l’ère de la multiplication du signe et réalisé l’esprit d’internet en y bâtissant deux immenses édifices herméneutiques, fourmillant d’avis, de propos, de partages, de J’aime. « Nous ne faisons que nous entre-gloser » écrivait Montaigne. Désormais, chaque utilisateur de réseau social est enclin à manifester son opinion illimitée, sans modération quantitative, sans mesure qualitative -la seule restriction étant d’ordre juridique. Comme pour la monnaie, cette inflation de la parole publique l’a mécaniquement dépréciée et frappée du sceau de la vanité la plus absolue.

La négation de l’agora athénienne

Certains se félicitent de cette réappropriation politique. Internet serait un formidable incubateur d’opinion publique, une machine démocratique inouïe. Pourtant, les réseaux et autres forums sont l’exacte négation de l’agora athénienne ou du Forum romain -dont l’étymologie latine Foris – « dehors »- implique une sortie de l’intimité vers la place décisionnelle. Ainsi, la rhétorique publique avait à Rome un dessein pratique: judiciaire, la parole produisait un jugement effectif; délibérative, elle prescrivait une décision efficace. Désormais, l’expression numérique n’a plus aucune incidence sur la réalité, et lui est comme étrangère, parallèle, investissant un espace inexistant, dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Si chacun a voix au chapitre, les mots se substituent dorénavant à l’action et se perdent en vain dans l’étrange temporalité de la toile, paradoxalement hypermnésique (puisque rien ne s’y efface) et totalement amnésique, écrasant ce qui a été dit par le flux sans cesse renouvelé de l’actualisation. Internet agirait à la manière d’un trou noir, engluant et broyant les trillions de commentaires, énergie probablement la plus puissante que la vie ait générée depuis qu’elle est sur terre, mais aussi la plus stérile. Ainsi, le succès triomphant du verbiage numérique semble inversement proportionnel à celui de la participation électorale -suffrage pressenti comme dérisoire mais qui reste cependant le seul geste politique efficient.

Sur Facebook, la résistance patriotique n’échappe pas à cette inanité. La conscience publique qui s’y répand en continu s’épuise et se noie dans l’immense maelstrom de la glose. « Rien ne demeurera sans être proféré » écrivait Mallarmé. Désormais, rien de ce qui sera proféré n’aura d’existence réelle. Ainsi, l’islamophobie virtuelle, par exemple, n’est-elle qu’une leurre agité par les chantres de l’antiracisme qui martèlent sans cesse les dangers d’un discours jugé « décomplexé ». Pourtant, en France les mosquées ne brûlent pas et infiniment rares sont les actes anti-musulmans sérieux que le contexte extrêmement lourd aurait pu provoquer. Parfaitement oiseuse, la parole numérique pourrait avoir le mérite de défouler et soulager ses auteurs -les réseaux devenant les latrines publiques de la logorrhée populaire. Pourtant, elle n’est pas même cathartique, puisque particulièrement réglementée et en permanence passible de la loi (d’une fermeture de compte jusqu’au procès le plus médiatique) comme l’exige le système politique contemporain dont l’activité favorite est la répression des délits imaginaires.

Mais la parole numérique n’est pas seulement improductive: elle est aliénante et virale.

L’islamisation est d’abord une victoire linguistique

Quasiment invisible sur les plages, le burkini, vocable conquérant de l’été 2016, est omniprésent sur les réseaux sociaux. En voie d’éradication sur les rivages de France, il prolifère dans la conversation publique. Presque inexistant en tant que signifié, il triomphe en tant que signifiant. Le véritable attentat à la pudeur qu’on peut lui imputer  n’est pas textile mais textuel: le burkini phonème a battu à plates coutures le burkini phénomène. Ainsi, la parole numérique devient-elle l’acte terminal de la grande érosion culturelle. Performative, elle enfle et produit par son pullulement même une rapide transformation civilisationnelle, prenant la place de tout, la seule valeur sur internet étant le nombre -de partages, de likes et de commentaires. L’islamisation est d’abord une victoire linguistique. Ses prosélytes comme ses détracteurs la servent de concert, volontairement ou non, en saturant les réseaux sociaux du champ lexical coranique.

Plus grave encore, depuis les attentats de Charlie, la toile a muté et dégénéré en une immense exégèse exponentielle se nourrissant du terrorisme avec gloutonnerie. En effet, tandis que l’assassin solitaire se sacrifie dans l’arène, les millions d’utilisateurs pianotent. L’unicité du meurtre trouve son écho dans l’infinité commentative: le criminel détruit, le citoyen bavarde, tissant, en guise de linceul, une toile linguistique sur la destruction de la vie réelle. Cette dialectique perverse s’est profondément inscrite dans notre conscience collective. La parole éclot puis se reproduit avec délectation sur les cadavres des victimes et sur le germe du djihadisme. Barbarie et numérique se nourrissent l’un l’autre et se donnent mutuellement leur raison d’être. Ainsi le crime de masse est devenu l’acte le plus haut et le plus sacré de la société numérique précisément parce qu’il produit la plus grande quantité verbale et qu’il génère une parole multipliée et partagée à l’infini. Tout à la fois impuissant et contagieux, l’internaute s’est changé en commentateur scrupuleux de la religion numérique, celle qui célèbre la mort.

Erdogan-Poutine : les noces de raison

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erdogan poutine syrie russie turquie
@Aleksey Nikolskyi

Dans la nouvelle donne géopolitique qui s’est imposée avec la montée en puissance du djihadisme radical, son expansion territoriale et son agressivité croissante, on observe deux types de comportements chez les dirigeants des puissances majeures de la planète. Une partie d’entre eux, principalement ceux qui sont aux commandes des grandes démocraties occidentales, tentent de répondre à ce défi en ripostant au coup par coup, par des interventions militaires dans des espaces où leurs intérêts leur semblent menacés (Afghanistan, Irak, Mali, Syrie). Ces ripostes sont menées dans le plus grand désordre diplomatique et militaire, sans la moindre vision stratégique commune des objectifs à atteindre, et sous la pression d’opinions publiques versatiles. Lesquelles s’enflamment un jour pour la défense des « droits de l’homme » dans les pays concernés, puis se mettent à douter peu après de la pertinence des actions entreprises lorsqu’il apparaît que le djihadisme ne se laisse pas facilement éradiquer avec la seule supériorité technologique des armées modernes. Ce doute s’accroît d’autant plus que l’usage du « hard power » contre Daesh et ses épigones n’empêche nullement ces derniers de semer la mort et la terreur au cœur des métropoles des pays qui les combattent.

Restaurations nationales

D’autres puissances, menées par des dirigeants moins entravés par les exigences légales et calendaires régissant les démocraties libérales, peuvent, au contraire, tirer avantage du désordre ambiant, profitant de la paralysie de ces démocraties pour pousser leurs pions dans le nouvel ordre mondial en construction. Les perdants du siècle dernier, les héritiers d’empires vaincus et dépecés par l’histoire récente, en l’occurrence la Russie et la Turquie, se sont dotés dans les deux dernières décennies de dirigeants visionnaires, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, qui n’ont jamais fait mystère de leur objectif : effacer, à leur profit et celui de leur nation, les humiliations subies lors des catastrophes que furent, à leurs yeux, la chute de l’Empire ottoman au début du xxe siècle, et celle de l’URSS à la fin de ce même siècle.[access capability= »lire_inedits »]

Poutine comme Erdogan se sont imposés dans leurs fiefs respectifs à la même époque, au début de ce siècle, le premier en raison de la dégénérescence au sommet de la Russie postcommuniste, dominée par les corrompus et les mafieux gravitant autour de Boris Eltsine, le second grâce à la décomposition d’un kémalisme réduit à l’occupation du pouvoir à Ankara par des affairistes alliés à une hiérarchie militaire toute-puissante. Leur accession au pouvoir a, certes, respecté, en gros, les critères de la démocratie formelle, avec la tenue d’élections libres, selon des critères constitutionnels établis avant leur arrivée (dates des scrutins, et nombre limité à deux, pour la présidence de la Russie, habilement contourné par Poutine avec l’épisode Medvedev). Mais on aurait beaucoup à dire, et cela fut d’ailleurs dit, sur le respect des normes démocratiques entourant ces élections : mainmise totale sur les médias publics, intimidation des opposants de toutes tendances, des journalistes, des intellectuels critiques, élimination physique de concurrents potentiels, répression brutale dans les régions irrédentistes comme la Tchétchénie en Russie, et l’est de la Turquie majoritairement peuplé de Kurdes. On a inventé, pour qualifier ces régimes, le mot-valise « démocrature », mais nul ne peut contester aujourd’hui que les pouvoirs de Poutine et d’Erdogan bénéficient, dans leur pays respectif d’un large appui populaire, les deux hommes ayant réussi à incarner, dans un style charismatique, les aspirations collectives et subjectives de la majorité de la population. Le nationalisme et la religion qui lui est historiquement liée, l’islam sunnite pour la Turquie et l’orthodoxie du grand patriarcat de Moscou, brimés ou mis en tutelle par le pouvoir kémaliste et par le régime soviétique, sont devenus des piliers de l’ordre nouveau établi par Erdogan et Poutine.

Cependant, on ne se défait pas en un jour du poids de l’Histoire, et le contentieux entre la Russie, puis l’URSS, et l’Empire ottoman, puis la République turque, a provoqué, depuis au moins trois siècles, une multitude de conflits armés, auxquels les puissances occidentales ont parfois été mêlées, d’un côté ou de l’autre, en fonction de leurs intérêts du moment. L’antagonisme turco-russe était jusque-là une donnée de base de la géopolitique mondiale, et la perpétuation de l’ordre européen défini à Yalta, et conforté par la guerre froide, plaçait la Turquie au sein de la sphère occidentale, comme membre de l’OTAN, ce qui lui garantissait la protection de la superpuissance américaine contre les visées agressives de l’URSS.

Un nouveau grand jeu

La précipitation récente des événements au Proche- et au Moyen-Orient, la déstabilisation de la région par la montée en puissance de l’islamisme radical et les ambitions hégémoniques régionales de l’Iran ont totalement rebattu les cartes. La géographie, peu à peu, prend le pas sur l’Histoire, et Poutine comme Erdogan viennent d’en tirer les conséquences, après une période confuse où on a été à deux doigts du déclenchement d’un conflit armé majeur entre ces deux puissances, à la suite de la descente en flammes, par l’aviation turque, en novembre 2015, d’un chasseur bombardier russe engagé en Syrie en soutien de l’armée de Bachar el-Assad. Cependant, Vladimir Poutine s’est contenté d’exercer des représailles diplomatiques et économiques envers Ankara, pendant que, dans la coulisse, des intermédiaires s’affairaient fébrilement à désamorcer la crise et à préparer un rapprochement entre les deux dirigeants. Le quotidien turc Hürriyet (indépendant, proche de l’opposition kémaliste) révélait récemment, dans sa version anglaise, les détails de ces tractations, où un riche industriel turc bien introduit en Russie, Cavit Çağlar, et le président du Kazakhstan, Nursultan Nazarbayev ont joué un rôle clé. Elles ont abouti à la rédaction d’une lettre d’excuse d’Erdogan à Poutine pour l’incident de l’avion. On peut estimer aujourd’hui que ce retournement d’Erdogan a joué un rôle dans le déclenchement, le 15 juillet, du putsch militaire visant à le renverser, les militaires turcs s’estimant désavoués par un pouvoir qui n’avait cessé, depuis son instauration, de limiter le pouvoir d’une hiérarchie militaire attachée à l’ordre ancien et à la doxa otanienne érigeant Moscou en adversaire principal. L’échec du putsch du 15 juillet a précipité le rapprochement des ennemis d’hier. Erdogan en profite pour régler ses comptes, tous ses comptes : dans l’armée, il épure jusqu’au grade d’officier subalterne les militaires jugés insoumis au pouvoir politique, et dans la sphère civile (justice, enseignement, administration, diplomatie, économie) les adeptes de la confrérie Gülen, son ancien allié islamiste, une sorte d’Opus Dei version musulmane, influente dans les milieux cultivés, qui permit un temps à l’AKP, le parti islamo-conservateur d’Erdogan, de disposer de cadres capables de se substituer aux fonctionnaires issus du moule kémaliste.

Erdogan, devenu entre-temps héros national, rassemble ses opposants kémalistes du CHP et les nationalistes radicaux du MHP, excluant le parti pro-kurde DHP de l’union nationale anti-putschistes. Sa vindicte s’exerce également contre Washington, soupçonnée d’avoir fomenté la rébellion militaire, et contre l’Union européenne qui a, se plaint-il, trouvé plus urgent de critiquer la répression exercée contre les conjurés et leurs soutiens que de manifester sa solidarité avec un gouvernement démocratiquement élu…

En revanche, Poutine s’est montré le plus prompt à apporter son soutien à Erdogan, et à lui ouvrir grandes les portes des palais impériaux de Saint-Pétersbourg, Le moment était venu de la grande cérémonie scellant cette « nouvelle alliance » qui vient de changer la donne, à la surprise générale des chancelleries, toujours en retard d’un train.

L’événement diplomatique de l’année

Contrairement à ce qu’écrivent quelques commentateurs occidentaux, qui ne voient dans ce rapprochement qu’une péripétie conjoncturelle et éphémère bientôt effacée par le retour des antagonismes historiques, on peut prédire que la rencontre de Saint-Pétersbourg du 9 août restera l’événement diplomatique majeur de l’année 2016, dont les conséquences seront décisives sur l’évolution des crises régionales en cours, et même sur l’avenir, à moyen et long terme, de l’ensemble eurasiatique. Luc de Barochez, l’excellent éditorialiste de L’Opinion, n’a pas tort d’écrire que cette rencontre est l’équivalent du traité de Rapallo : conclu en 1922 entre l’Allemagne de Weimar et la Russie soviétique, les deux puissances perdantes du traité de Versailles, il allait permettre à l’Allemagne de reconstituer sa puissance militaire avec l’aide de l’Armée rouge, et à Moscou de rompre l’isolement imposé par les puissances occidentales.

Les effets du rapprochement russo-turc ne se sont pas fait attendre : les zones contrôlées par les Kurdes de Syrie, dont le parti dominant, le PYP, est proche du PKK, l’ennemi juré d’Erdogan, sont pour la première fois bombardées fin août par l’aviation de Bachar el-Assad, avec le feu vert et l’aide technique du corps expéditionnaire russe en Syrie. De son côté, Poutine fait monter la pression en Ukraine, laissant les séparatistes des « Républiques populaires de Donetsk et de Louhansk » grignoter des territoires au mépris des accords de Minsk péniblement négociés avec les États-Unis et l’Union européenne. Il convoque un « Conseil de sécurité » du gouvernement russe en Crimée, et organise des manœuvres navales indiquant sa volonté de poursuivre son entreprise de déstabilisation du régime de Kiev.

Face à ces provocations délibérées, l’Europe et les États-Unis sont dans l’incapacité de mettre en œuvre une riposte adéquate, en Syrie comme en Ukraine. L’Europe est paralysée par l’accord calamiteux conclu avec Ankara sous l’égide d’Angela Merkel, par lequel Erdogan s’engage à réadmettre sur son territoire les réfugiés syriens parvenus en Grèce, contre une contribution de six milliards d’euros versés par l’UE et divers autres avantages, comme la suppression des visas imposés aux ressortissants turcs pour accéder à l’espace Schengen. Erdogan n’a qu’à brandir la menace d’ouvrir les vannes pour les migrants pour que les capitales de l’UE limitent leur action à des envolées verbales condamnant la méga purge de l’État et de la société, menée d’une main de fer par le pouvoir.

Poutine et Erdogan, contrairement aux dirigeants occidentaux auxquels ils sont aujourd’hui confrontés, peuvent entretenir un espoir réaliste de se maintenir au pouvoir pour une période, à leurs yeux, raisonnable, qui ne saurait être inférieure à une décennie s’ils ne commettent pas d’erreur majeure. Leur alliance n’est pas d’amour mais de raison, et ces dernières durent généralement plus longtemps. Poutine est obnubilé par les signes de montée de l’islamisme radical dans les ex-républiques soviétiques du Caucase et d’Asie centrale (Azerbaïdjan, Daguestan, Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Kirghizstan, Tadjikistan[1. Fin août, on apprenait qu’au Tadjikistan le gouvernement avait fait procéder au rasage forcé des barbes de 13 000 hommes soupçonnés de propager l’islam radical au sein de la population.]). Dans ces pays, l’islam radical gagne du terrain dans des populations soumises à l’arbitraire de satrapes corrompus, issus de l’ancienne nomenklatura soviétique. La déstabilisation de cette région, à l’image de ce qui se passe actuellement au Moyen-Orient arabe, est le scénario d’horreur redouté par Moscou, d’autant plus que la Russie abrite sur son territoire plusieurs millions de travailleurs ressortissants de ces pays. Dans ce contexte, le pouvoir de nuisance d’un régime turc hostile serait d’autant plus grand que les populations concernées sont très majoritairement turcophones, et que Recep Tayyip Erdogan y dispose d’un certain prestige.

La manière dont Poutine avait réglé l’affaire de la rébellion islamiste tchétchène (« buter les rebelles jusque dans les chiottes » et installer à Grozny un régime à sa botte) n’est pas imaginable à l’échelle de l’immense espace centre-asiatique. Il lui faut donc composer avec Ankara. Pour Erdogan, s’imposer comme puissance dominante et stabilisatrice de son environnement immédiat n’est pas envisageable sans la bienveillance russe, ni la normalisation de ses relations avec Israël. C’est à cela que nous venons d’assister, en spectateurs.[/access]

Attentat déjoué: que visaient les femmes terroristes?

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Arrestation d'un homme à Boussy-Saint-Antoine, le 8 septembre 2016 © AFP GEOFFROY VAN DER HASSELT

Une Peugeot 607 stationnée deux heures durant jeudi au milieu de la rue de la Bûcherie avec une bonbonne de gaz bien visible sur le siège arrière sans attirer l’attention: vers 1h30 du matin, rien de plus normal, n’est-ce pas! D’ailleurs qui fréquente la rue de la Bûcherie à cette heure hors quelques fidèles attardés de la librairie Shakespeare &Company (ouverte jusqu’à 23h) et un ou deux cafés proches? Plusieurs appels téléphoniques  auraient  signalé le véhicule stationné au début de cette rue, en direction de la librairie. Peut-être n’était-il pas possible d’aller plus loin vu l’étroitesse de la voie et la panique des terroristes ayant provoqué une tentative de mise à feu intempestive.

Cibler les chrétiens d’Orient?

L’objectif véritable de ces dernières n’est pas très évident. On a parlé, comme cible initiale, de la Tour Eiffel et de leur fuite précipitée à la suite de l’apparition d’un policier en civil. Lieux un peu loin de la rue de la Bûcherie et de Notre-Dame… mais alors pourquoi, si la cathédrale était visée par défaut, ne pas s’être arrêtées rue du Cloître Notre-Dame, fort peu passante à cette heure ? Pourquoi rue de la Bûcherie?  La librairie américaine Shakespeare &Co pourrait-elle avoir été un des objectifs? C’est douteux bien que les penseurs de Daech, ayant fait leurs études avant que Vallaud-Belkacem y mette de l’ordre, puissent en vouloir à l’auteur d’Othello.

Reste une troisième hypothèse. À deux pas, se trouve l’Église Saint-Julien le Pauvre, au n° 1 de la rue du même nom, perpendiculaire à la rue de la Bûcherie. C’est une charmante petite église qui ne fait aucune ombre à son vis-à-vis Notre-Dame située à bonne distance de l’autre côté de la Seine et des quais. Il s’agit d’une église de rite grecque-melkite catholique.  Le chef de cette Église porte le titre de patriarche d’Antioche et de tout l’Orient, d’Alexandrie et de Jérusalem. Il réside à Damas. Chrétiens d’Orient donc, à l’ombre jusque-là conciliante de Bachar Al-Assad.

Si la voiture des folles d’Allah —dont le public (et les journalistes ?) ne connaissait jusqu’à ce dimanche  que les prénoms[1. Leurs noms patronymiques n’ont été révélés que par le Journal du Dimanche. Sauf peut-être celui d’Inès Madani, ils n’ont rien d’oriental. Elles étaient toutes fichées S.] ­— avait explosé rue de la Bûcherie, la célèbre librairie américaine et la petite église des Chrétiens d’Orient auraient été aux premières loges. Aussi est-il remarquable que la presse n’ait parlé du lieu de stationnement de ce véhicule aux intentions criminelles que par rapport à sa proximité avec Notre-Dame, alors que cette dernière en est assez éloignée (entre les deux lieux: la voie sur berge, la Seine, le parvis de la cathédrale) : France 24, « Cinq femmes mises en cause dans la tentative d’attentat de Notre-Dame de Paris… » Le Monde, « Une Peugeot 607 abandonnée en plein Paris…. »,   Libération titre : « Des bonbonnes de gaz découvertes dans une voiture près de Notre-Dame-de-Paris ». Le Figaro : « L’enquête éclair déclenchée après la découverte dimanche à 3h30 du matin d’une Peugeot 607 piégée aux abords de Notre-Dame à Paris. »

Et il faut attendre dans le même journal une interview du criminologue Alain Bauer pour que soit nommée la rue de la Bûcherie, sans d’ailleurs que rien ne soit dit quant aux deux lieux précédemment évoqués. Ah, mystère quand tu nous tiens!

Christian Laborde: les femmes, les vaches, les platanes

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christian laborde vache
Christian Laborde. Sipa. Numéro de reportage : 10001137_000005.

Ce qui frappe chez Christian Laborde, troubadour de l’Adour, swingueur intempestif qui a su faire à l’occasion danser la langue avec ses compatriotes et amis du Sud-Ouest comme Nougaro ou le jazzman Bernard Lubat, c’est une forme de constance. Il est toujours en guerre, depuis presque trente ans, contre l’ennemi le plus dangereux qui soit: le désenchantement du monde. Il a ainsi passé les trois dernières décennies à vider ses chargeurs sur la grisaille clinquante d’une société qui a commencé à installer son cauchemar mal climatisé dans les fatidiques années 80. A l’époque, qui est aussi celle où il a collaboré à L’Idiot international, il pouvait paraître alarmiste. Aujourd’hui il est devenu le greffier lyrique de nos renoncements et nos amnésies. Attention, si Laborde regrette le monde d’avant, il n’est pas pour autant nostalgique : il y a trop d’énergie, d’électricité soyeuse dans ses romans, ses essais, ses nouvelles, ses poèmes. Il suffit de lire ses deux derniers livres pour s’en convaincre : La cause des vaches, un pamphlet qui a beaucoup fait parler de lui juste avant l’été et un roman qui sort pour la rentrée littéraire, Le sérieux bienveillant des platanes, dont le titre emprunté à Jean-Claude Pirotte, autre paysagiste vagabond disparu il y a deux ans, nous indique si besoin était que l’on est en bonne compagnie.

De quoi avons-nous fait le deuil ou plutôt de quoi doit-on refuser de faire le deuil, voilà la question qui forme la colonne vertébrale de cette œuvre qui a célébré et qui célèbre, dans le désordre, les femmes callipyges, les ours, les paysages, les vaches, les arbres ou encore le courage des coureurs cyclistes, les idoles de Laborde qui à l’instar d’Antoine Blondin, connaît les plaisirs des caravanes du tour de France où le dépassement héroïque de soi a pour décor les villages du vieux pays au lieu des remparts de Troie mais reste le même depuis plus de deux mille ans.

Laborde est entré en littérature par un scandale mais ce qui est important, sans le rechercher. C’était en 1987. Son premier roman, L’os de Dionysos, était publié par un petit éditeur du Sud-Ouest et a été interdit, presque aussitôt, par les tribunaux avec notamment, dans les attendus du jugement, une étonnante « incitation au paganisme. » Laborde, parce qu’il était aussi professeur dans un collège religieux, était devenu un railleur subversif, un pornographe vicieux et on imagine sans peine ce que durent être les conspirations mauriaciennes pour étouffer ce livre. Heureusement, en 1989, le titre était repris par Régine Deforges et connaissait un succès qui mit Laborde à l’abri. L’auteur se demande encore aujourd’hui s’il était l’ultime victime d’une censure old school de type pompidolien ou la première de ce néopuritanisme qui laisse la pornographie s’étaler sur Internet mais s’interroge gravement pour savoir s’il serait aujourd’hui opportun de publier Lolita.

Laborde était tout entier dans ce premier roman, c’est à dire un païen sensuel, ce qui prouve que les juges avaient vu juste. Comme le dieu qu’il prenait pour intercesseur, il montrait son goût pour la danse, la démesure, le plaisir. Son héros, professeur de français, luttait contre la bêtise et la médiocrité de ses collègues et de ses supérieurs. Il avait deux armes à sa disposition, les mêmes qu’il utilise encore aujourd’hui : l’écriture et la femme. Dans L’os de Dionysos, la femme s’appelait Laure d’Astarac. A la femme, il devait d’oublier son quotidien, à l’écriture d’échapper à un destin de mort vivant. Dans Le sérieux bienveillant des platanes qui raconte l’histoire d’un poète marginal, un peu rocker, un peu voleur revenant dans son village d’enfance en compagnie de Joy, une prostituée, pour aller enterrer son grand-père, un ancien de la Légion étrangère, on retrouve la même oscillation entre la chronique acide d’une société enlaidie et la joie panique, totale, d’être au monde et de le dire. Dans L’os de Dionysos, la célébration du cul de Laure succédait ainsi au portrait d’une principale frustrée tandis que dans Le sérieux bienveillant des platanes, ce sont les seins de Joy qui font oublier à l’enterrement la présence d’un père créatif, ex-soixante-huitard, chainon volontairement manquant de la transmission entre le grand-père et le petit fils.

Ce qu’on ne pardonne pas aux écrivains dont on condamne les livres, depuis Flaubert et Céline, c’est le style parce que le style, loin de toute codification porno, rend la sensualité vraie des corps dans l’amour comme l’explique Tom, le héros des Platanes : « Seul le frémissement des seins sous un chemisier peut rivaliser avec celui du feuillage quand le vent d’été s’égare dans les branches des arbres. C’est un truc que je sais et ne lis nulle part. Y a pas le corps dans les livres d’aujourd’hui bien que leurs auteurs prétendent le contraire. Ca exhibe, ça affiche, ça filme de près, mais le corps, ils le ratent, ils passent à côté, parce que le merveilleux, c’est pas leur truc. Ce sont des huissiers, des adeptes de l’inventaire. Et les poètes, les mecs qui marchent à l’imagination, ils les dénoncent aux flics. »

Il est vain d’essayer de classer politiquement Laborde. On se souvient de l’avoir croisé en 2002, dans les parages des soutiens à la candidature de Jean-Pierre Chevènement. Cela n’avait pas été une mince affaire de convaincre cet Occitan amoureux de son terroir de soutenir le candidat du jacobinisme retrouvé. Mais il y avait chez Chevènement une manière d’aimer la France d’avant et chez Laborde de ne pas concevoir son régionalisme autrement que comme un universalisme qui avait permis une synthèse.

On retrouve cette synthèse dans La cause des vaches où il nous parle de la manière concentrationnaire dont fonctionnent les néo-fermes de l’agrobusiness et où son indignation flamboyante s’appuie sur une vraie documentation. Déjà, il s’était fait connaître pour son opposition à la corrida et au tunnel du Somport qui allait mettre en danger nos amis les ours[1.  Danse avec les ours ! (Régine Deforges, 1992) et Corrida, basta ! (Robert Laffont,  2009)]. Et pourtant il n’y a  rien d’un végan antispéciste chez Laborde. Il n’aime pas les vaches comme des égales, il aime les vaches comme  il aime les platanes qui disparaissent le long des routes au nom du principe de précaution pour les automobilistes : parce que le monde est plus beau avec des vaches heureuses et des platanes ombreux que sans : « Quand je te parle des vaches, je te parle de toi, également de lenteur. C’est pas un truc de vieux, la lenteur. La lenteur, c’est un truc de gourmand. II s’agit d’écouter, de regarder, de savourer, de méditer, comme le faisaient les vaches. Je les ai vues faire, les vaches. Elles n’accéléraient jamais. Le sabot sur le champignon, jamais. »

Christian Laborde, La cause des vaches et Le sérieux bienveillant des platanes (Editions du Rocher, 2016)

La Cause des vaches: La France contre les robots de l'agro

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Le sérieux bienveillant des platanes

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Arnaud Imatz dynamite le clivage droite/gauche

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Basque de France, Arnaud Imatz est un spécialiste pointu des courants politiques non-conformistes qui fait sienne la fameuse sentence de son maître Ortega y Gasset : « Etre de gauche ou être de droite, c’est choisir une des innombrables manières qui s’offrent à l’homme d’être un imbécile. Toutes deux sont en effet des formes d’hémiplégie morale ».

Déjà auteur d’une somme définitive sur un personnage tabou de l’histoire espagnole, le chef phalangiste José Antonio Primo de Rivera (fusillé en 36), Arnaud Imatz a beaucoup étudié l’histoire de la Guerre d’Espagne, qu’il a libérée des dogmes de l’historiographie marxiste. Il publie aujourd’hui une volumineuse synthèse sur le clivage droite/gauche, qui se révèle à la lecture une histoire bienvenue des idées dissidentes en Europe depuis 1945. Par clivage droite/gauche, Imatz entend un artifice créé pour renforcer l’idéologie dominante, mixte de matérialisme et de multiculturalisme dogmatiques, car répondant aux besoins d’une oligarchie techno-marchande qui hait d’instinct tout ce qui s’oppose à l’homogénéisation forcenée du monde et au règne sans partage de ce que le duc de Guise appelait en son temps « la fortune anonyme et vagabonde ».

Ce docteur en sciences politiques, naguère haut fonctionnaire international puis chef d’entreprise à Madrid, a pour ce faire enrichi et considérablement remanié un essai publié en 1996. Son nouveau livre constitue une riche source de réflexions sur les courants non-conformistes d’après-guerre, que l’on lira à la suite du célèbre essai de Jean-Louis Loubet del Bayle, Les Non-conformistes des années 30. Lui-même disciple de Simone Weil, il prône de manière cohérente l’enracinement contre le magma mondialiste, la souveraineté populaire contre l’utopie multiculturaliste, la justice sociale contre le Grand Marché. Catholique conservateur et gaulliste par tradition familiale, Imatz analyse les différents courants opposés au matérialisme égalitaire, des contre-révolutionnaires aux populistes, des nouvelles droites aux souverainistes. L’ensemble est érudit, profus même (80 pages de notes et 80 autres de bibliographie !) ; il permet une plongée transversale dans un corpus peu étudié (ou trop souvent avec des blocages épistémologiques induits par l’idéologie dominante d’une Université fort docile) et offre une histoire sur la longue durée d’une pensée organiciste, enracinée, ouverte à la dimension spirituelle et hiérarchisée – l’économie étant soumise au principe politique. Une somme bienvenue sur la pensée traditionnelle pour mieux comprendre une modernité à la fois pathogène, anxiogène et belligène.

Arnaud Imatz, Droite/Gauche : pour sortir de l’équivoque, Editions Pierre-Guillaume de Roux, 2016.

Retrouvez la version initiale de cet article sur le blog de Christopher Gérard.

La paille, la poutre, le pape

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jmj eglise cracovie islam
JMJ 2016. Benjamin Filarski.

C’est seulement le soir, quand nos curés en soutane ont pris la parole d’un ton grave et barrésien, que nous avons pris conscience de ce qui s’était passé : «Cela faisait des décennies qu’un prêtre n’était mort à cause de sa foi sur le sol français. Prions pour le père Jacques Hamel, mort en martyr, prions pour tous les chrétiens persécutés et prions pour la France. C’est toujours au creux du malheur qu’un pays réveille ses héros, sa capacité de communier et sa puissance de vie. C’est aux abîmes de la mort que la France réveille son âme dans une même douleur, dans cette fraternité profonde qui est celle du sang et des larmes que nous avons tant de fois connue dans notre histoire, qui est aussi celle du courage et de l’espérance comme un désespoir surmonté. »

De toutes les douches froides imposées par notre périple, celle-ci fut la plus désagréable. Et la gueule de bois d’autant plus forte et violente que la fête avait été longue et intense.

Arrivés dans la capitale polonaise le 26 juillet pour vivre quatre jours de rassemblement autour du pape François, la majorité des groupes de pèlerins en avait profité pour voyager dans les alentours. Les 550 jeunes de la paroisse de l’Ouest parisien que j’accompagne reviennent alors de trois jours de traversée de l’Allemagne, suivis de cinq jours dans la ville polonaise de Wroclaw. Habitués aux nuits d’insomnies passées dans le car ou entassés par terre dans des gymnases, à la toilette sommaire au tuyau d’arrosage, aux habits sales ou encore humides et moisis par une lessive rapide, aux heures de queue pour aller aux toilettes et aux éternels sandwichs-chips, on ne sent plus la fatigue ni l’inconfort.

Au contraire, jusqu’au choc de l’annonce de l’attentat de Saint-Étienne-du-Rouvray, ce rythme spartiate semble doper l’enthousiasme. En chaussures bateau, mocassins, Bensimon, New Balance ou rangeos, suivant leur degré d’allégeance aux codes du « bon catholique français des beaux quartiers », mes compagnons de voyage enchaînent les allers-retours de Cracovie à la banlieue où ils logent. Entre les laudes, la messe, l’adoration, le chapelet, le temps de réflexion en équipes, l’enseignement du curé, la confession, la louange, les vêpres, le chemin de croix… il reste quelques moments pour faire la sieste sous les ombrages d’un parc ou siroter un verre en terrasse. Dans cette ambiance catho-cool estivale et festive, même les plus réservés ont fini par laisser leur balai de côté : on les retrouve au premier rang des cortèges, levant les mains au ciel pour louer Dieu.[access capability= »lire_inedits »]

De la joie à l’exultation en passant par l’euphorie, c’est le crescendo traditionnel du bonheuromètre des JMJ. Dans les rues de Cracovie devenue une véritable fourmilière de jeunes en délires, des sourires du monde entier défilent en hurlant. Brandissant fièrement leurs drapeaux et distribuant à tout va des images pieuses, ils vont de point de rendez-vous en point de rendez-vous, essayant tant bien que mal de se frayer un chemin à travers le tintamarre de la nouvelle Babylone.

Le cocktail foule-fatigue aux effets « hystérisants » ne saurait suffire à expliquer la transe de ces deux millions et demi de catholiques. Qui peut ainsi gorger les âmes, les faire déborder et ruisseler en des flots de joie ? On s’est bien moqué de leur Dieu qui changeait l’eau en vin mais aujourd’hui on ne peut s’empêcher de constater que, sans une goutte d’alcool, l’allégresse est capable de se transformer en véritable ivresse.

Cependant, après la triste nouvelle de Saint-Étienne, ces JMJ ont pris une nouvelle tournure, se transformant en un réel tourbillon schizophrénique. Pendant la journée à Cracovie, nous continuons à rire avec les jeunes du monde entier. Et puis le soir, rassemblés entre nous dans l’église de notre lointaine banlieue, devenue une cellule de dégrisement, nous laissons place au deuil et au recueillement.

Imaginez. Quelques centaines de jeunes Français en marinières priant à genoux en silence, un chapelet à la main, serrés les uns contre les autres devant le saint sacrement. Sentez. Le doux parfum suranné de notre vieille France, fille aînée de l’Église. Écoutez. Leurs chants s’élever vers le ciel comme une plainte douloureuse. Vous aurez alors devant vous l’envers du décor des JMJ, la face cachée de la fête. C’est triste, et beau à la fois, de voir ainsi les Français se retirer du bruit de la foule. C’est révoltant, et sublime en même temps, de penser que cette ferveur redoublée sera leur seule réponse au drame de Saint-Étienne-du-Rouvray. Une réponse silencieuse et pacifique mais qui résonnera plus tard, d’une manière ou d’une autre, dans les décisions qu’ils seront amenés à prendre. En s’endormant pour toujours, le père Jacques Hamel a réveillé cette jeunesse.

Mais le jeune catholique français ne tape pas des mains et ne prie pas toute la journée. De retour au bercail, il retrouve son quotidien. Après s’être relaxé dans un bon bain chaud, prélassé dans un grand lit moelleux, délecté d’un savoureux bifteck, décontracté au petit coin et reposé du bruit de la masse, il lui reste du temps pour surfer sur le net et découvrir toutes ces déclarations, prises de position, articles et tribunes, qu’il a manqués pendant son voyage. Découvrant alors le discours du clergé à propos du drame de Saint-Étienne-du-Rouvray, aromatisé d’autoaccusation et de relativisme, il a toutes les peines du monde à faire marcher la double autocensure qu’on lui a inculquée. Celle de l’Église : sainte, il est malvenu de remettre en cause ses dires. Celle de notre dictature de la bien-pensance : padamalgame, tolérance et mêltwadeskiteregaard.

Quelques réflexions parviennent tout de même à se frayer un chemin. En écoutant par exemple l’homélie du 31 juillet de Mgr Lebrun à la mémoire du père Jacques Hamel : « Vu d’Afrique, de Chine ou du Moyen-Orient, notre société occidentale n’a-t-elle pas le visage de cet homme [l’homme riche de l’Évangile] ? Elle démolit ses greniers pour en construire de plus grands ; elle démolit ses voitures, ses maisons, ses magasins, pour en construire de plus grands ; elle passe de la 3 G à la 4 G, jette ses téléphones pour en acheter des plus sophistiqués ; elle ferme ses usines pour en construire de plus rentables ailleurs. N’en est-il pas de même vu de certains appartements de Saint-Étienne-du-Rouvray ? […] Le progrès et la richesse sont folies s’ils ne sont pas partagés. La soif de posséder est une idolâtrie, dit saint Paul. Qui peut nier qu’elle contribue à la guerre, entre les hommes, parfois d’une même famille, en tous les cas entre les peuples ? »

Et voilà, on nous frappe et c’est encore de notre faute. Que la gauche au pouvoir diffuse son idéologie masochiste et autodestructrice en faisant passer l’ennemi pour une victime, on s’y était habitué. Que l’Église s’y mette aussi, c’était moins attendu. OK, « si quelqu’un te frappe sur le joue droite, présente-lui aussi l’autre », mais cela ne veut pas dire « commence par te frapper la joue gauche ». Ne pas répondre à la violence par la violence, ce n’est pas nécessairement s’autoflageller. Dans les cours de cathé’, on nous a toujours et d’abord enseigné : « Aime ton prochain comme toi-même… » Pour aimer son prochain, il faut d’abord apprendre à s’aimer. La religion de l’amour ne peut rayonner si elle rumine la haine de soi.

« Reconnaissons que nous sommes de la même famille, la même famille humaine qui n’a qu’un seul cœur, une seule âme, une seule espérance, le bonheur de tous », continue Mgr Lebrun. À force d’être désincarnées, les belles paroles raisonnent de vacuité. Qu’est-ce que cela veut dire « le bonheur de tous » ? Si une communion est possible entre les hommes, comme l’ont montré les JMJ, nous ne pouvons cependant plus nous bercer de l’illusion d’une « même famille humaine ».

Je suis née en France et j’aime mon pays plus que celui du voisin. J’ai appris son histoire, j’ai été nourrie de ses racines chrétiennes et républicaines, et ce sont ces racines que je veux voir perdurer sur ma terre patrie. Ce n’est pas l’islam, ce ne sont pas les mosquées. Nous n’avons pas tous qu’une seule et même espérance, c’est faux. Il faut cesser de prêcher un christianisme hors sol. Les JMJ, avec leur défilé de drapeaux arborés fièrement et leur concert d’hymnes patriotiques, sont le meilleur lieu pour prendre conscience que mon identité nationale m’oblige, autant que ma foi catholique. « Notre cité se trouve dans les cieux » mais la vocation universelle du christianisme ne doit pas nous faire oublier le lien charnel et privilégié que nous entretenons avec notre pays ici-bas. Christianisme et patriotisme peuvent faire bon ménage. Le drame de Saint-Étienne-du-Rouvray nous oblige à regarder qui nous sommes et ce que nous voulons défendre et construire. La France a une histoire, un ADN, une identité, et ce n’est pas en y renonçant que nous renforcerons le vivre-ensemble. Moins nous sommes fermes sur nos valeurs, plus les radicaux considéreront avoir le champ libre pour répandre leur vision totalitaire du monde.

Le relativisme du « tout se vaut » noie notre essence dans un universalisme plat où aucune tête ne dépasse. En effet, Daech aura beau les couper, la violence terroriste sera encore et toujours relativisée dans la violence universelle. De retour des JMJ, le pape a été le premier à refuser le lien terrorisme-islam, révélant derrière le pontife, un de nos meilleurs pontes du politiquement correct. « Pourquoi ne nommez-vous jamais l’islam lorsque vous parlez de la violence terroriste ? », lui demande-t-on. Voici sa réponse : « Je n’aime pas parler de violence islamique, parce qu’en feuilletant les journaux je ne vois tous les jours que des violences, même en Italie : celui-là qui tue sa fiancée, tel autre qui tue sa belle-mère, et un autre… et ce sont des catholiques baptisés, hein ! Ce sont des catholiques violents. Si je parle de violence islamique, je dois parler de violence catholique. Non, les musulmans ne sont pas tous violents, les catholiques ne sont pas tous violents. C’est comme dans la macédoine, il y a de tout… Il y a des violents de cette religion… Une chose est vraie : je crois qu’il y a presque toujours dans toutes les religions un petit groupe de fondamentalistes. Nous en avons. […] Mais on ne peut pas dire, ce n’est pas vrai et ce n’est pas juste, que l’islam soit terroriste. »

Sans rire, comment peut-on avaler cette pilule ? Qu’un vulgaire apôtre du « pas d’amalgame » mette sur le même plan les violences commises au nom de l’islam et les faits divers imputables à des catholiques… Mais le pape ?! Désolée, nous n’avons pas encore vu de fondamentaliste catholique égorger un imam. Arrêtons avec cette surenchère du mal, car si on se lance dans ce petit jeu, entre l’Inquisition et les croisades, l’Église risquerait de gagner. « Hypocrite, ôte premièrement la poutre de ton œil, et alors tu verras comment ôter la paille de l’œil de ton frère », me dira-t-on. L’ennui, c’est qu’à dresser sans relâche notre examen de conscience, nous laissons la paille de nos frères prendre feu.

Au lieu d’un relativisme qui ne construit rien et ne fait qu’enfoncer les esprits dans une bien-pensance mensongère, nous avons besoin d’une réflexion de fond, honnête, qui ose dire ce que l’on voit et surtout, comme le disait Péguy, « voir ce que l’on voit ». Benoit XVI l’a engagée à Ratisbonne en 2006. Il citait le dialogue que le docte empereur byzantin Manuel II Paléologue entretint en 1391 avec un Persan cultivé sur le christianisme et l’islam. L’empereur explique les raisons pour lesquelles la diffusion de la foi à travers la violence est une chose déraisonnable : « Dieu n’apprécie pas le sang, dit-il, ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu. […] Celui, par conséquent, qui veut conduire quelqu’un à la foi a besoin de la capacité de bien parler et de raisonner correctement, et non de la violence et de la menace… »

En ces temps funestes minés par le terrorisme islamiste, les catholiques ont le devoir de mener un dialogue interreligieux poussé et médiatisé. Devoir envers eux-mêmes, afin de comprendre en quoi leur religion n’est comparable à aucune autre. Et devoir envers leurs frères musulmans, afin de les aider à se délivrer de leur paille, puisqu’ils nous ont maintenant bien assez montré nos poutres.[/access]

«Tous les Français devraient faire un djihad laïque!»

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chevenement islam fondation
Jean-Pierre Chevènement © Hannah Assouline
chevenement islam fondation
Jean-Pierre Chevènement. Hannah Assouline.

Propos recueillis par Daoud Boughezala et Élisabeth Lévy

Causeur. Vous présidez désormais la Fondation de l’islam de France. Les musulmans français aujourd’hui sont-ils prêts à regarder la réalité en face et à admettre que le djihadisme vient de leurs rangs et y suscite une sympathie beaucoup trop large, plutôt que de hurler à l’islamophobie et d’agiter la complainte victimaire et anticolonialiste avec le renfort de la gauche compassionnelle ?

Jean-Pierre Chevènement.[1. Ancien ministre de l’Education, de la Défense et de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement préside aujourd’hui la Fondation des oeuvres de l’islam.] Je crains qu’en pratiquant l’amalgame entre les terroristes « djihadistes » et la grande masse des musulmans de France qui n’aspirent qu’à pratiquer paisiblement leur culte, vous ne tombiez dans le piège de nos adversaires. Ces derniers ne se cachent pas de vouloir susciter une guerre civile en France en jouant sur les fractures trop réelles de notre société. Je vous le dis : il faut isoler les terroristes. C’est une règle de principe. Or l’« hystérisation » des problèmes ne peut qu’élargir leur cercle de sympathisants, aujourd’hui très réduit parmi les musulmans. Ceux-ci souffrent de ces amalgames précipités et injustes. L’islam de France est par définition un islam républicain. Son émergence est une tâche de longue haleine, mais si la voie est étroite, il n’y en a pas d’autre pour maintenir la paix civile. Bien entendu, il y a d’autres chantiers à ouvrir pour que reprenne le processus normal de l’intégration. Il nous faut « faire France » à nouveau. Cela ne peut se réaliser que sur un projet partagé. Évitez donc les caricatures ![access capability= »lire_inedits »] Ouvrez des chemins qui rapprochent ! Rejetez la voie des surenchères qui fait le jeu de Daech !

Les médias et la gauche politique dénoncent volontiers l’islamophobie française (un des éléments de la « droitisation »). Ce qui est sûr, c’est que la méfiance envers l’islam grandit en France. Comment y répondre ?

Que les attentats de 2015-2016 aient provoqué beaucoup d’inquiétude et d’interrogations chez nos concitoyens, qui ne le comprendrait ? Mais je ne constate pas le rejet de nos compatriotes musulmans dont la plupart n’ont rien à voir avec le salafisme qui est le terreau du djihadisme armé. Les Français sont un vieux peuple républicain. Ils ont montré beaucoup de maturité, à l’exception d’incidents isolés en Corse et hélas des propos de certains responsables politiques qui font de l’islam LE problème de la société française, alors qu’elle en a tant d’autres ! Les attentats terroristes ne sont vraiment une menace que parce que ces hommes politiques à courte vue, ayant abandonné depuis longtemps les véritables leviers de commande, ont laissé s’accumuler depuis trop longtemps des stocks de matières inflammables, notamment un chômage de masse dans la jeunesse, qui rendent en effet la situation très dangereuse. Ils savent pourtant que la plupart des victimes du terrorisme, de l’Irak à l’Algérie, de la Syrie et de la Turquie au Nigeria, sont des musulmans. L’islam est une mosaïque de sensibilités, et le fondamentalisme religieux dans le monde arabo-musulman ne l’a emporté sur le courant de la réforme – la Nahda – que depuis quatre décennies environ. Cela n’a rien d’irréversible ! Il faudrait que l’Occident fasse son examen de conscience dans le soutien à courte vue qu’il a apporté au fondamentalisme religieux. Je ne remonterai pas à la guerre du Golfe mais aujourd’hui encore j’entends des voix françaises prôner le soutien en Syrie aux rebelles islamistes et même à Al-Nosra, filiale d’Al-Qaïda ! On marche sur la tête ! Il faut condamner avec force les actes anti-musulmans, et votre journal devrait le faire plus nettement et plus souvent en montrant non seulement le caractère odieux et criminel de ces actes mais aussi leur bêtise. Vous évoquez l’islamophobie. C’est un mauvais mot. Aucune religion ne doit être à l’abri du débat. Mais il faut flétrir le racisme aussi inadmissible vis-à-vis des Maghrébins que des Juifs. L’islam doit être respecté comme la religion de 1,8 milliard d’êtres humains, une religion née il y a mille cinq cents ans et qui s’est incarnée dans des civilisations qui furent parmi les plus brillantes de l’humanité. La réponse à l’inquiétude légitime de nos concitoyens est dans l’application ferme et même sévère de la loi républicaine. La République rassemble. Le communautarisme, quelle qu’en soit la forme, encourage les replis identitaires. Je ne pense pas que votre but soit de créer en France une communauté de plus, les « souchiens ». Ce ne serait pas rendre service à notre pays !

Bien entendu, des personnalités politiques de tous bords se sont émues de votre nomination, exigeant la promotion d’un homme, ou mieux encore d’une femme, de culture musulmane. Est-ce une objection légitime ? Symboliquement, aurait-il été judicieux de confier cette responsabilité à une personnalité laïque plus jeune, issue de l’immigration arabo-musulmane, tels que Jeannette Bougrab ou Malek Boutih ?

C’est une responsabilité qui s’apprécie au niveau de l’État. Il y a bien sûr des réactions de type communautariste. Je vous rappelle que la Fondation des œuvres de l’islam de France n’aura pas à s’immiscer dans les questions proprement religieuses et n’aura d’actions qu’en matière éducative, culturelle et sociale. Il y a beaucoup à faire pour rapprocher la France et l’islam, et d’abord les faire se connaître mieux. L’islam de France sera financé par des fonds exclusivement français, dans le respect des règles de la laïcité. J’insiste sur le fait que, à ce stade, je ne suis que pressenti par le ministre de l’Intérieur. C’est parce que j’apprécie Bernard Cazeneuve, sa parfaite maîtrise, et que je connais la rudesse de sa tâche que j’ai accepté le principe de cette responsabilité que j’exercerai, si tel doit être le cas, avec le seul souci de servir notre pays et de prolonger le chantier que j’avais ouvert en 1999. Bernard Cazeneuve a lui-même créé une instance de dialogue qui élargit à de nouvelles générations la mise en commun de nos réflexions. Quant aux personnalités que vous avez citées, je ne doute pas que leurs talents incontestables les prédisposent à exercer des responsabilités dans le chantier de la refondation républicaine dont l’islam de France n’est qu’une modeste facette.

Vous relevez ce défi de l’acculturation de l’islam presque vingt ans après avoir mené une grande consultation au ministère de l’Intérieur qui a donné naissance au CFCM. Comment expliquez-vous votre échec à faire émerger un islam de France ? Les musulmans de France forment-ils une communauté unifiée ?

Dix-sept ans après le lancement de la « consultation » que j’ai initiée, un travail considérable a été effectué. La déclaration de principes du 28 janvier 2000, la création par Nicolas Sarkozy du Conseil français du culte musulman (CFCM) en 2003 ne sont que les premiers petits cailloux sur un chemin qui sera long. Le CFCM ne mérite pas la critique excessive qui en est souvent faite par des gens qui ne connaissent qu’insuffisamment le sujet. Il a le mérite d’exister. Quant à la Fondation des œuvres de l’islam de France, dont Dominique de Villepin avait eu l’idée, c’est pour la « désenliser » que Bernard Cazeneuve s’est tourné vers moi. Le trépied retenu – fondation d’intérêt public, association cultuelle, instituts d’islamologie – peut permettre de franchir une nouvelle étape qui elle-même en appelle d’autres.

Quelles sont les responsabilités respectives des musulmans, des pouvoirs publics et des puissances étrangères (Algérie, Maroc, Turquie…) dans cette faillite collective ? Il n’y a pas de faillite. Combien de temps a-t-il fallu à l’Église catholique pour trouver ses équilibres ? Des siècles !

À l’époque de la création du CFCM, vous aviez reçu les représentants des différentes tendances de la communauté musulmane, jusqu’aux radicaux du Tabligh. Aujourd’hui, certains islamologues s’inquiètent de la radicalisation de la rue musulmane française, qui juge l’UOIF et Tariq Ramadan trop « républicains ». Comme l’a déclaré Manuel Valls, les salafistes ont-ils gagné la bataille des idées ? Le courant salafiste ne s’est développé en France que récemment. Il reste très minoritaire. Suleiman Mourad, éminent historien libanais de l’islam, dans La Mosaïque de l’islam[1. Suleiman Mourad, La Mosaïque de l’islam, entretiens avec Perry Anderson, Fayard, 2016, p. 100.], montre que le wahhabisme est une doctrine profondément étrangère à l’esprit du sunnisme : « Au cœur de l’islam sunnite, il y a ce qu’on pourrait appeler l’idée de compromis, la croyance qu’aucune secte n’est totalement dans le vrai, qu’il y a une diversité de points de vue en matière de religion et que vous devez faire apparaître cette diversité dans votre propre pensée. »

Place Beauvau, vous aviez envisagé de contourner la loi sur la laïcité en formant les imams à Strasbourg. La loi de 1905 serait-elle inadaptée à l’islam de France ou faut-il accepter des accommodements raisonnables pour lutter contre les influences étrangères, en particulier salafistes ?

La loi de 1905 n’a pas besoin d’être changée. Je vous fais observer, néanmoins, qu’elle l’a été plusieurs fois par le passé.

À l’ère du djihadisme 2.0, alors que la plupart des terroristes fréquentaient peu la mosquée, l’État a-t-il les moyens de lutter contre des kamikazes qui planifient leurs crimes sur des messageries codées ? N’avons-nous pas sans cesse un train de retard ?

C’est l’affaire du cyber-renseignement. Mais vous savez, tout n’est pas dans la technologie. Le facteur humain compte énormément. Il faut aller au contact des jeunes notamment, nouer un dialogue qui a été, hélas, laissé en friche. Les jeunes nés de l’immigration sont autant de passerelles que la France tend au monde pour nouer le nécessaire dialogue des nations et des cultures. Mais c’est là que nous ressentons les fractures trop réelles de la société française : le chômage des jeunes particulièrement, la crise de l’école et de la citoyenneté, et j’en passe…

Vous avez conseillé aux Français musulmans la discrétion, et certains vous ont répondu que le temps où ils rasaient les murs est révolu. Qu’avez-vous voulu dire ?

Mon conseil s’adresse d’abord à toutes les religions : dans une République laïque, chacun doit privilégier dans l’espace public de débat, plutôt que l’affirmation de la Révélation qui lui est propre, la raison naturelle et l’argumentation raisonnée. C’est un effort qui est demandé à chacun (« effort » est d’ailleurs la traduction qu’on donne du mot « djihad », quand il s’applique à la conquête de soi, à la domination de ses passions : c’est le « grand djihad ». Le « petit djihad » n’est permis que dans certaines circonstances (la lutte contre les croisés du XIe au XIIIe siècle, les Mongols ensuite, l’envahisseur étranger le cas échéant). Aujourd’hui, le terrorisme qui se dit « djihadiste » s’inscrit dans une vision eschatologique de la fin des temps. C’est la voie du suicide, pour les intéressés mais aussi pour les musulmans. J’ai confiance que le monde musulman saura se débarrasser de cette pathologie. Le terrorisme c’est un crime, tout simplement, à traiter comme tel. Je conseillerai plutôt à nos concitoyens une sorte de « djihad laïque », un effort de raison qui est demandé aux musulmans comme aux autres d’ailleurs, pour s’exprimer de manière argumentée dans l’espace républicain, commun à tous. Oui, cela implique une certaine discrétion dans l’expression de ses croyances religieuses. C’est également vrai, mais sur un plan distinct de la laïcité, celui de l’intégration à la société française. L’intégration, c’est la clé des codes sociaux permettant d’exercer sa liberté. J’ai eu un débat sur ce sujet avec un conseiller d’État, M. Thierry Tuot[2. Le Débat, septembre 2015. Cahier consacré à l’intégration et au multiculturalisme.], qui milite pour une société qu’il appelle « d’inclusion », mais en fait prêche le modèle communautariste à l’anglo-saxonne. Je ne partage pas cette vision. Le modèle républicain de l’égalité de tous les citoyens devant la loi me paraît supérieur. Et c’est vrai qu’il demande aussi un effort, qui a d’ailleurs été consenti par toutes les vagues d’immigration que la France a connues jusque dans les années 1970. Elles se sont adaptées aux mœurs françaises. Mais c’est un processus de longue durée qui exige à la fois effort et tolérance, mais aussi et surtout patriotisme bien compris. Donc, je ne retire rien de mon conseil de discrétion qui ne procède que d’un sentiment amical de ma part à l’égard de nos compatriotes musulmans et du souci que j’ai du bien commun.

Cette affirmation identitaire musulmane et l’échec de l’intégration en général ne sont-ils pas tout simplement dus au trop grand nombre de personnes à intégrer donc à l’immigration massive ?

L’intégration connaît des difficultés mais elle se poursuit quand même. Il ne faut pas jeter le manche après la cognée. Quant à l’immigration, évidemment elle dépend de la capacité d’intégration du pays. Mais la France a bien d’autres problèmes. Les immigrés ne doivent pas devenir les boucs émissaires de la crise profonde dans laquelle notre pays s’est enfoncé depuis 1974.

Depuis 2015, il ne se passe pas de jours sans que l’on brandisse des valeurs républicaines pourtant bien malmenées, et pas seulement par le communautarisme musulman. Alors que, dans les faits, un multiculturalisme séparatiste s’impose de plus en plus, la République est-elle autre chose qu’une réponse incantatoire ?

Au séparatisme identitaire il n’y a qu’une réponse : une République énergique et généreuse, une France à nouveau sûre d’elle-même et de son projet. C’est cela le cœur du débat : la vision stratégique de notre redressement. Avec la polémique sur le burkini, syndrome caniculaire, nous en sommes assez loin…

On a beaucoup reproché à Nicolas Sarkozy et à la droite d’avoir agité le chiffon rouge identitaire. Mais la gauche n’est-elle pas encore plus coupable d’avoir voulu ignorer la question et étouffer le débat ? Je ne partage pas la culture du déni : il y a des maux qu’il faut savoir nommer, en n’en exceptant, bien sûr, aucun. Mais aussi avec des bons mots ! Vouloir hystériser le débat ne vaut pas mieux que vouloir l’étouffer.[/access]

L’école selon Céline Alvarez: la révolution permanente

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celine alvarez ecole enfant
Céline Alvarez. Sipa. Numéro de reportage : 00770251_000140.
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Céline Alvarez. Sipa. Numéro de reportage : 00770251_000140.

« Une pédagogue déterminée à révolutionner le système éducatif » titrait mercredi Libération, dans la veine de ce qu’avait écrit Le Monde quelque jours auparavant, qualifiant l’enseignante de  « révolutionnaire » Rien que ça. Que peut bien proposer Céline Alvarez de si nouveau pour qu’elle soit invitée partout en cette rentrée ? En quoi consiste cette révolution ?

« Laissons les enfants suivre leurs élans. Faisons leur confiance pour apprendre. Aidons-les à révéler leur plein potentiel.  « L’être humain n’apprend pas ce qui ne le motive pas (…) » explique la jeune femme. Toute ressemblance avec des discours de pédagogues et d’inspecteurs sévissant depuis trente ans dans l’Education Nationale ne serait évidemment que pure illusion.. Ressemblance, d’ailleurs, qu’aucun journaliste ne semble avoir perçue, trop occupés qu’ils sont à s’ébahir devant ce discours nouveau et révolutionnaire.

Le débat n’aura pas lieu

On ne sera donc pas surpris qu’aucun d’entre eux ne s’essaye à une analyse critique des arguments avancés par Céline Alvarez. Et qu’y aurait-il à redire, de toute façon ? La pédagogue n’a-t-elle pas obtenu des résultats spectaculaires pendant trois ans dans sa classe de maternelle de Gennevilliers. Cela ne devrait-il pas suffire à bâtir une nouvelle pédagogie valable tout le temps, pour tous les niveaux et à tous les âges ?

La preuve que Céline Alvarez a raison, sous-entendent d’ailleurs les journalistes, c’est qu’elle dérange. Rendez-vous compte, elle a dû démissionner de l’éducation nationale au bout de seulement trois ans car on n’a pas renouvelé sa carte blanche. Et cela n’a rien à voir avec le fait que Madame Alvarez, trop occupée à suivre le rythme naturel de l’enfant, travaillait toujours en décalé avec ses collègues, et ne pouvait donc pas s’occuper de surveiller les récréations. Rien à voir non plus avec le fait qu’elle avait à disposition une ATSEM à temps complet et du matériel pédagogique à foison et que ses autres collègues devaient se débrouiller avec les miettes. Le ministère est tellement dérangé par son discours anti-système qu’il l’a appelée la semaine dernière pour l’assurer de son soutien.

Si le discours de Céline Alvarez ressemble trait pour trait au discours officiel qu’on entendait autrefois dans les IUFM, la différence est que cette fois-ci, il est incontestable car il est « scientifique » comme l’explique la jeune femme, regrettant que l’idéologie ait envahi l’école et déplorant la guégerre entre les conservateurs et les pédagogues-dont elle ne fait pas partie puisqu’elle s’appuie uniquement sur les neurosciences-

Selon la science, l’élève n’apprend vraiment que lorsqu’il est motivé et curieux. Il suffira donc d’attendre patiemment qu’il le soit pour que les résultats arrivent. Et si la motivation ne vient toujours pas, il ne faut surtout pas le brusquer car selon la science, seule « la pédagogie de la bienveillance » fonctionne.

L’élève au centre du naufrage

Quant aux grincheux qui prétendraient que la lente dégringolade de l’école a débuté précisément le jour où l’on a commencé à appliquer ces méthodes et qu’on a placé l’élève au centre du système éducatif, en le laissant apprendre par lui-même et en bannissant toute notion d’effort ; eh bien ils auraient tort car la science ne peut se tromper.

Et il est tout a fait légitime et cohérent que des savants en sciences de l’éducation, après avoir enseigné pendant trois ans dans des conditions pédagogiques exceptionnelles, viennent déclarer sans vergogne aucune que « l’école entrave l’apprentissage des enfants ». Certes, cela entretient le soupçon sur le professionnalisme des profs. Certes, il y a des tas d’élèves qui n’ont à la base aucune motivation, aucune curiosité pour quelle que matière que ce soit. Et pas seulement parce que l’école les aurait sapées dès le début. Certes, il n’est pas toujours facile de savoir d’où vient la motivation et on peut même se demander si c’est la motivation qui permet d’accéder au savoir ou le savoir qui permet d’accéder à la motivation. Certes, on peut se demander si le seul « plaisir d’apprendre » sera suffisant pour toutes les matières et pour tous les types d’apprentissage. Mais quel risque y a-t-il à suivre une pédagogie qui permettra à chaque enfant de révéler son propre génie?

Bref on se demande vraiment pourquoi il y a encore tant de réticences chez les professeurs à embrasser cette idéologie, pardon cette science de la pédagogie de la bienveillance et de l’élève au centre du système qui a fait de l’école française la plus inégalitaire de toute l’OCDE. Le conservatisme, sans doute, et la peur du changement.

Les Lois naturelles de l'enfant

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Du terrorisme au burkini: l’inflation du commentaire

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internet islam burkini twitter
Image : Pixabay.
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Chaque jour, 500 millions de Tweets sont émis dans le monde et 50 milliards de commentaires rédigés sur Facebook. Ces gigantesques termitières ont parachevé l’ère de la multiplication du signe et réalisé l’esprit d’internet en y bâtissant deux immenses édifices herméneutiques, fourmillant d’avis, de propos, de partages, de J’aime. « Nous ne faisons que nous entre-gloser » écrivait Montaigne. Désormais, chaque utilisateur de réseau social est enclin à manifester son opinion illimitée, sans modération quantitative, sans mesure qualitative -la seule restriction étant d’ordre juridique. Comme pour la monnaie, cette inflation de la parole publique l’a mécaniquement dépréciée et frappée du sceau de la vanité la plus absolue.

La négation de l’agora athénienne

Certains se félicitent de cette réappropriation politique. Internet serait un formidable incubateur d’opinion publique, une machine démocratique inouïe. Pourtant, les réseaux et autres forums sont l’exacte négation de l’agora athénienne ou du Forum romain -dont l’étymologie latine Foris – « dehors »- implique une sortie de l’intimité vers la place décisionnelle. Ainsi, la rhétorique publique avait à Rome un dessein pratique: judiciaire, la parole produisait un jugement effectif; délibérative, elle prescrivait une décision efficace. Désormais, l’expression numérique n’a plus aucune incidence sur la réalité, et lui est comme étrangère, parallèle, investissant un espace inexistant, dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Si chacun a voix au chapitre, les mots se substituent dorénavant à l’action et se perdent en vain dans l’étrange temporalité de la toile, paradoxalement hypermnésique (puisque rien ne s’y efface) et totalement amnésique, écrasant ce qui a été dit par le flux sans cesse renouvelé de l’actualisation. Internet agirait à la manière d’un trou noir, engluant et broyant les trillions de commentaires, énergie probablement la plus puissante que la vie ait générée depuis qu’elle est sur terre, mais aussi la plus stérile. Ainsi, le succès triomphant du verbiage numérique semble inversement proportionnel à celui de la participation électorale -suffrage pressenti comme dérisoire mais qui reste cependant le seul geste politique efficient.

Sur Facebook, la résistance patriotique n’échappe pas à cette inanité. La conscience publique qui s’y répand en continu s’épuise et se noie dans l’immense maelstrom de la glose. « Rien ne demeurera sans être proféré » écrivait Mallarmé. Désormais, rien de ce qui sera proféré n’aura d’existence réelle. Ainsi, l’islamophobie virtuelle, par exemple, n’est-elle qu’une leurre agité par les chantres de l’antiracisme qui martèlent sans cesse les dangers d’un discours jugé « décomplexé ». Pourtant, en France les mosquées ne brûlent pas et infiniment rares sont les actes anti-musulmans sérieux que le contexte extrêmement lourd aurait pu provoquer. Parfaitement oiseuse, la parole numérique pourrait avoir le mérite de défouler et soulager ses auteurs -les réseaux devenant les latrines publiques de la logorrhée populaire. Pourtant, elle n’est pas même cathartique, puisque particulièrement réglementée et en permanence passible de la loi (d’une fermeture de compte jusqu’au procès le plus médiatique) comme l’exige le système politique contemporain dont l’activité favorite est la répression des délits imaginaires.

Mais la parole numérique n’est pas seulement improductive: elle est aliénante et virale.

L’islamisation est d’abord une victoire linguistique

Quasiment invisible sur les plages, le burkini, vocable conquérant de l’été 2016, est omniprésent sur les réseaux sociaux. En voie d’éradication sur les rivages de France, il prolifère dans la conversation publique. Presque inexistant en tant que signifié, il triomphe en tant que signifiant. Le véritable attentat à la pudeur qu’on peut lui imputer  n’est pas textile mais textuel: le burkini phonème a battu à plates coutures le burkini phénomène. Ainsi, la parole numérique devient-elle l’acte terminal de la grande érosion culturelle. Performative, elle enfle et produit par son pullulement même une rapide transformation civilisationnelle, prenant la place de tout, la seule valeur sur internet étant le nombre -de partages, de likes et de commentaires. L’islamisation est d’abord une victoire linguistique. Ses prosélytes comme ses détracteurs la servent de concert, volontairement ou non, en saturant les réseaux sociaux du champ lexical coranique.

Plus grave encore, depuis les attentats de Charlie, la toile a muté et dégénéré en une immense exégèse exponentielle se nourrissant du terrorisme avec gloutonnerie. En effet, tandis que l’assassin solitaire se sacrifie dans l’arène, les millions d’utilisateurs pianotent. L’unicité du meurtre trouve son écho dans l’infinité commentative: le criminel détruit, le citoyen bavarde, tissant, en guise de linceul, une toile linguistique sur la destruction de la vie réelle. Cette dialectique perverse s’est profondément inscrite dans notre conscience collective. La parole éclot puis se reproduit avec délectation sur les cadavres des victimes et sur le germe du djihadisme. Barbarie et numérique se nourrissent l’un l’autre et se donnent mutuellement leur raison d’être. Ainsi le crime de masse est devenu l’acte le plus haut et le plus sacré de la société numérique précisément parce qu’il produit la plus grande quantité verbale et qu’il génère une parole multipliée et partagée à l’infini. Tout à la fois impuissant et contagieux, l’internaute s’est changé en commentateur scrupuleux de la religion numérique, celle qui célèbre la mort.

Erdogan-Poutine : les noces de raison

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erdogan poutine syrie russie turquie
@Aleksey Nikolskyi
erdogan poutine syrie russie turquie
@Aleksey Nikolskyi

Dans la nouvelle donne géopolitique qui s’est imposée avec la montée en puissance du djihadisme radical, son expansion territoriale et son agressivité croissante, on observe deux types de comportements chez les dirigeants des puissances majeures de la planète. Une partie d’entre eux, principalement ceux qui sont aux commandes des grandes démocraties occidentales, tentent de répondre à ce défi en ripostant au coup par coup, par des interventions militaires dans des espaces où leurs intérêts leur semblent menacés (Afghanistan, Irak, Mali, Syrie). Ces ripostes sont menées dans le plus grand désordre diplomatique et militaire, sans la moindre vision stratégique commune des objectifs à atteindre, et sous la pression d’opinions publiques versatiles. Lesquelles s’enflamment un jour pour la défense des « droits de l’homme » dans les pays concernés, puis se mettent à douter peu après de la pertinence des actions entreprises lorsqu’il apparaît que le djihadisme ne se laisse pas facilement éradiquer avec la seule supériorité technologique des armées modernes. Ce doute s’accroît d’autant plus que l’usage du « hard power » contre Daesh et ses épigones n’empêche nullement ces derniers de semer la mort et la terreur au cœur des métropoles des pays qui les combattent.

Restaurations nationales

D’autres puissances, menées par des dirigeants moins entravés par les exigences légales et calendaires régissant les démocraties libérales, peuvent, au contraire, tirer avantage du désordre ambiant, profitant de la paralysie de ces démocraties pour pousser leurs pions dans le nouvel ordre mondial en construction. Les perdants du siècle dernier, les héritiers d’empires vaincus et dépecés par l’histoire récente, en l’occurrence la Russie et la Turquie, se sont dotés dans les deux dernières décennies de dirigeants visionnaires, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, qui n’ont jamais fait mystère de leur objectif : effacer, à leur profit et celui de leur nation, les humiliations subies lors des catastrophes que furent, à leurs yeux, la chute de l’Empire ottoman au début du xxe siècle, et celle de l’URSS à la fin de ce même siècle.[access capability= »lire_inedits »]

Poutine comme Erdogan se sont imposés dans leurs fiefs respectifs à la même époque, au début de ce siècle, le premier en raison de la dégénérescence au sommet de la Russie postcommuniste, dominée par les corrompus et les mafieux gravitant autour de Boris Eltsine, le second grâce à la décomposition d’un kémalisme réduit à l’occupation du pouvoir à Ankara par des affairistes alliés à une hiérarchie militaire toute-puissante. Leur accession au pouvoir a, certes, respecté, en gros, les critères de la démocratie formelle, avec la tenue d’élections libres, selon des critères constitutionnels établis avant leur arrivée (dates des scrutins, et nombre limité à deux, pour la présidence de la Russie, habilement contourné par Poutine avec l’épisode Medvedev). Mais on aurait beaucoup à dire, et cela fut d’ailleurs dit, sur le respect des normes démocratiques entourant ces élections : mainmise totale sur les médias publics, intimidation des opposants de toutes tendances, des journalistes, des intellectuels critiques, élimination physique de concurrents potentiels, répression brutale dans les régions irrédentistes comme la Tchétchénie en Russie, et l’est de la Turquie majoritairement peuplé de Kurdes. On a inventé, pour qualifier ces régimes, le mot-valise « démocrature », mais nul ne peut contester aujourd’hui que les pouvoirs de Poutine et d’Erdogan bénéficient, dans leur pays respectif d’un large appui populaire, les deux hommes ayant réussi à incarner, dans un style charismatique, les aspirations collectives et subjectives de la majorité de la population. Le nationalisme et la religion qui lui est historiquement liée, l’islam sunnite pour la Turquie et l’orthodoxie du grand patriarcat de Moscou, brimés ou mis en tutelle par le pouvoir kémaliste et par le régime soviétique, sont devenus des piliers de l’ordre nouveau établi par Erdogan et Poutine.

Cependant, on ne se défait pas en un jour du poids de l’Histoire, et le contentieux entre la Russie, puis l’URSS, et l’Empire ottoman, puis la République turque, a provoqué, depuis au moins trois siècles, une multitude de conflits armés, auxquels les puissances occidentales ont parfois été mêlées, d’un côté ou de l’autre, en fonction de leurs intérêts du moment. L’antagonisme turco-russe était jusque-là une donnée de base de la géopolitique mondiale, et la perpétuation de l’ordre européen défini à Yalta, et conforté par la guerre froide, plaçait la Turquie au sein de la sphère occidentale, comme membre de l’OTAN, ce qui lui garantissait la protection de la superpuissance américaine contre les visées agressives de l’URSS.

Un nouveau grand jeu

La précipitation récente des événements au Proche- et au Moyen-Orient, la déstabilisation de la région par la montée en puissance de l’islamisme radical et les ambitions hégémoniques régionales de l’Iran ont totalement rebattu les cartes. La géographie, peu à peu, prend le pas sur l’Histoire, et Poutine comme Erdogan viennent d’en tirer les conséquences, après une période confuse où on a été à deux doigts du déclenchement d’un conflit armé majeur entre ces deux puissances, à la suite de la descente en flammes, par l’aviation turque, en novembre 2015, d’un chasseur bombardier russe engagé en Syrie en soutien de l’armée de Bachar el-Assad. Cependant, Vladimir Poutine s’est contenté d’exercer des représailles diplomatiques et économiques envers Ankara, pendant que, dans la coulisse, des intermédiaires s’affairaient fébrilement à désamorcer la crise et à préparer un rapprochement entre les deux dirigeants. Le quotidien turc Hürriyet (indépendant, proche de l’opposition kémaliste) révélait récemment, dans sa version anglaise, les détails de ces tractations, où un riche industriel turc bien introduit en Russie, Cavit Çağlar, et le président du Kazakhstan, Nursultan Nazarbayev ont joué un rôle clé. Elles ont abouti à la rédaction d’une lettre d’excuse d’Erdogan à Poutine pour l’incident de l’avion. On peut estimer aujourd’hui que ce retournement d’Erdogan a joué un rôle dans le déclenchement, le 15 juillet, du putsch militaire visant à le renverser, les militaires turcs s’estimant désavoués par un pouvoir qui n’avait cessé, depuis son instauration, de limiter le pouvoir d’une hiérarchie militaire attachée à l’ordre ancien et à la doxa otanienne érigeant Moscou en adversaire principal. L’échec du putsch du 15 juillet a précipité le rapprochement des ennemis d’hier. Erdogan en profite pour régler ses comptes, tous ses comptes : dans l’armée, il épure jusqu’au grade d’officier subalterne les militaires jugés insoumis au pouvoir politique, et dans la sphère civile (justice, enseignement, administration, diplomatie, économie) les adeptes de la confrérie Gülen, son ancien allié islamiste, une sorte d’Opus Dei version musulmane, influente dans les milieux cultivés, qui permit un temps à l’AKP, le parti islamo-conservateur d’Erdogan, de disposer de cadres capables de se substituer aux fonctionnaires issus du moule kémaliste.

Erdogan, devenu entre-temps héros national, rassemble ses opposants kémalistes du CHP et les nationalistes radicaux du MHP, excluant le parti pro-kurde DHP de l’union nationale anti-putschistes. Sa vindicte s’exerce également contre Washington, soupçonnée d’avoir fomenté la rébellion militaire, et contre l’Union européenne qui a, se plaint-il, trouvé plus urgent de critiquer la répression exercée contre les conjurés et leurs soutiens que de manifester sa solidarité avec un gouvernement démocratiquement élu…

En revanche, Poutine s’est montré le plus prompt à apporter son soutien à Erdogan, et à lui ouvrir grandes les portes des palais impériaux de Saint-Pétersbourg, Le moment était venu de la grande cérémonie scellant cette « nouvelle alliance » qui vient de changer la donne, à la surprise générale des chancelleries, toujours en retard d’un train.

L’événement diplomatique de l’année

Contrairement à ce qu’écrivent quelques commentateurs occidentaux, qui ne voient dans ce rapprochement qu’une péripétie conjoncturelle et éphémère bientôt effacée par le retour des antagonismes historiques, on peut prédire que la rencontre de Saint-Pétersbourg du 9 août restera l’événement diplomatique majeur de l’année 2016, dont les conséquences seront décisives sur l’évolution des crises régionales en cours, et même sur l’avenir, à moyen et long terme, de l’ensemble eurasiatique. Luc de Barochez, l’excellent éditorialiste de L’Opinion, n’a pas tort d’écrire que cette rencontre est l’équivalent du traité de Rapallo : conclu en 1922 entre l’Allemagne de Weimar et la Russie soviétique, les deux puissances perdantes du traité de Versailles, il allait permettre à l’Allemagne de reconstituer sa puissance militaire avec l’aide de l’Armée rouge, et à Moscou de rompre l’isolement imposé par les puissances occidentales.

Les effets du rapprochement russo-turc ne se sont pas fait attendre : les zones contrôlées par les Kurdes de Syrie, dont le parti dominant, le PYP, est proche du PKK, l’ennemi juré d’Erdogan, sont pour la première fois bombardées fin août par l’aviation de Bachar el-Assad, avec le feu vert et l’aide technique du corps expéditionnaire russe en Syrie. De son côté, Poutine fait monter la pression en Ukraine, laissant les séparatistes des « Républiques populaires de Donetsk et de Louhansk » grignoter des territoires au mépris des accords de Minsk péniblement négociés avec les États-Unis et l’Union européenne. Il convoque un « Conseil de sécurité » du gouvernement russe en Crimée, et organise des manœuvres navales indiquant sa volonté de poursuivre son entreprise de déstabilisation du régime de Kiev.

Face à ces provocations délibérées, l’Europe et les États-Unis sont dans l’incapacité de mettre en œuvre une riposte adéquate, en Syrie comme en Ukraine. L’Europe est paralysée par l’accord calamiteux conclu avec Ankara sous l’égide d’Angela Merkel, par lequel Erdogan s’engage à réadmettre sur son territoire les réfugiés syriens parvenus en Grèce, contre une contribution de six milliards d’euros versés par l’UE et divers autres avantages, comme la suppression des visas imposés aux ressortissants turcs pour accéder à l’espace Schengen. Erdogan n’a qu’à brandir la menace d’ouvrir les vannes pour les migrants pour que les capitales de l’UE limitent leur action à des envolées verbales condamnant la méga purge de l’État et de la société, menée d’une main de fer par le pouvoir.

Poutine et Erdogan, contrairement aux dirigeants occidentaux auxquels ils sont aujourd’hui confrontés, peuvent entretenir un espoir réaliste de se maintenir au pouvoir pour une période, à leurs yeux, raisonnable, qui ne saurait être inférieure à une décennie s’ils ne commettent pas d’erreur majeure. Leur alliance n’est pas d’amour mais de raison, et ces dernières durent généralement plus longtemps. Poutine est obnubilé par les signes de montée de l’islamisme radical dans les ex-républiques soviétiques du Caucase et d’Asie centrale (Azerbaïdjan, Daguestan, Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Kirghizstan, Tadjikistan[1. Fin août, on apprenait qu’au Tadjikistan le gouvernement avait fait procéder au rasage forcé des barbes de 13 000 hommes soupçonnés de propager l’islam radical au sein de la population.]). Dans ces pays, l’islam radical gagne du terrain dans des populations soumises à l’arbitraire de satrapes corrompus, issus de l’ancienne nomenklatura soviétique. La déstabilisation de cette région, à l’image de ce qui se passe actuellement au Moyen-Orient arabe, est le scénario d’horreur redouté par Moscou, d’autant plus que la Russie abrite sur son territoire plusieurs millions de travailleurs ressortissants de ces pays. Dans ce contexte, le pouvoir de nuisance d’un régime turc hostile serait d’autant plus grand que les populations concernées sont très majoritairement turcophones, et que Recep Tayyip Erdogan y dispose d’un certain prestige.

La manière dont Poutine avait réglé l’affaire de la rébellion islamiste tchétchène (« buter les rebelles jusque dans les chiottes » et installer à Grozny un régime à sa botte) n’est pas imaginable à l’échelle de l’immense espace centre-asiatique. Il lui faut donc composer avec Ankara. Pour Erdogan, s’imposer comme puissance dominante et stabilisatrice de son environnement immédiat n’est pas envisageable sans la bienveillance russe, ni la normalisation de ses relations avec Israël. C’est à cela que nous venons d’assister, en spectateurs.[/access]

Attentat déjoué: que visaient les femmes terroristes?

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terrorisme paris daech
Arrestation d'un homme à Boussy-Saint-Antoine, le 8 septembre 2016 © AFP GEOFFROY VAN DER HASSELT
terrorisme paris daech
Arrestation d'un homme à Boussy-Saint-Antoine, le 8 septembre 2016 © AFP GEOFFROY VAN DER HASSELT

Une Peugeot 607 stationnée deux heures durant jeudi au milieu de la rue de la Bûcherie avec une bonbonne de gaz bien visible sur le siège arrière sans attirer l’attention: vers 1h30 du matin, rien de plus normal, n’est-ce pas! D’ailleurs qui fréquente la rue de la Bûcherie à cette heure hors quelques fidèles attardés de la librairie Shakespeare &Company (ouverte jusqu’à 23h) et un ou deux cafés proches? Plusieurs appels téléphoniques  auraient  signalé le véhicule stationné au début de cette rue, en direction de la librairie. Peut-être n’était-il pas possible d’aller plus loin vu l’étroitesse de la voie et la panique des terroristes ayant provoqué une tentative de mise à feu intempestive.

Cibler les chrétiens d’Orient?

L’objectif véritable de ces dernières n’est pas très évident. On a parlé, comme cible initiale, de la Tour Eiffel et de leur fuite précipitée à la suite de l’apparition d’un policier en civil. Lieux un peu loin de la rue de la Bûcherie et de Notre-Dame… mais alors pourquoi, si la cathédrale était visée par défaut, ne pas s’être arrêtées rue du Cloître Notre-Dame, fort peu passante à cette heure ? Pourquoi rue de la Bûcherie?  La librairie américaine Shakespeare &Co pourrait-elle avoir été un des objectifs? C’est douteux bien que les penseurs de Daech, ayant fait leurs études avant que Vallaud-Belkacem y mette de l’ordre, puissent en vouloir à l’auteur d’Othello.

Reste une troisième hypothèse. À deux pas, se trouve l’Église Saint-Julien le Pauvre, au n° 1 de la rue du même nom, perpendiculaire à la rue de la Bûcherie. C’est une charmante petite église qui ne fait aucune ombre à son vis-à-vis Notre-Dame située à bonne distance de l’autre côté de la Seine et des quais. Il s’agit d’une église de rite grecque-melkite catholique.  Le chef de cette Église porte le titre de patriarche d’Antioche et de tout l’Orient, d’Alexandrie et de Jérusalem. Il réside à Damas. Chrétiens d’Orient donc, à l’ombre jusque-là conciliante de Bachar Al-Assad.

Si la voiture des folles d’Allah —dont le public (et les journalistes ?) ne connaissait jusqu’à ce dimanche  que les prénoms[1. Leurs noms patronymiques n’ont été révélés que par le Journal du Dimanche. Sauf peut-être celui d’Inès Madani, ils n’ont rien d’oriental. Elles étaient toutes fichées S.] ­— avait explosé rue de la Bûcherie, la célèbre librairie américaine et la petite église des Chrétiens d’Orient auraient été aux premières loges. Aussi est-il remarquable que la presse n’ait parlé du lieu de stationnement de ce véhicule aux intentions criminelles que par rapport à sa proximité avec Notre-Dame, alors que cette dernière en est assez éloignée (entre les deux lieux: la voie sur berge, la Seine, le parvis de la cathédrale) : France 24, « Cinq femmes mises en cause dans la tentative d’attentat de Notre-Dame de Paris… » Le Monde, « Une Peugeot 607 abandonnée en plein Paris…. »,   Libération titre : « Des bonbonnes de gaz découvertes dans une voiture près de Notre-Dame-de-Paris ». Le Figaro : « L’enquête éclair déclenchée après la découverte dimanche à 3h30 du matin d’une Peugeot 607 piégée aux abords de Notre-Dame à Paris. »

Et il faut attendre dans le même journal une interview du criminologue Alain Bauer pour que soit nommée la rue de la Bûcherie, sans d’ailleurs que rien ne soit dit quant aux deux lieux précédemment évoqués. Ah, mystère quand tu nous tiens!

Christian Laborde: les femmes, les vaches, les platanes

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christian laborde vache
Christian Laborde. Sipa. Numéro de reportage : 10001137_000005.
christian laborde vache
Christian Laborde. Sipa. Numéro de reportage : 10001137_000005.

Ce qui frappe chez Christian Laborde, troubadour de l’Adour, swingueur intempestif qui a su faire à l’occasion danser la langue avec ses compatriotes et amis du Sud-Ouest comme Nougaro ou le jazzman Bernard Lubat, c’est une forme de constance. Il est toujours en guerre, depuis presque trente ans, contre l’ennemi le plus dangereux qui soit: le désenchantement du monde. Il a ainsi passé les trois dernières décennies à vider ses chargeurs sur la grisaille clinquante d’une société qui a commencé à installer son cauchemar mal climatisé dans les fatidiques années 80. A l’époque, qui est aussi celle où il a collaboré à L’Idiot international, il pouvait paraître alarmiste. Aujourd’hui il est devenu le greffier lyrique de nos renoncements et nos amnésies. Attention, si Laborde regrette le monde d’avant, il n’est pas pour autant nostalgique : il y a trop d’énergie, d’électricité soyeuse dans ses romans, ses essais, ses nouvelles, ses poèmes. Il suffit de lire ses deux derniers livres pour s’en convaincre : La cause des vaches, un pamphlet qui a beaucoup fait parler de lui juste avant l’été et un roman qui sort pour la rentrée littéraire, Le sérieux bienveillant des platanes, dont le titre emprunté à Jean-Claude Pirotte, autre paysagiste vagabond disparu il y a deux ans, nous indique si besoin était que l’on est en bonne compagnie.

De quoi avons-nous fait le deuil ou plutôt de quoi doit-on refuser de faire le deuil, voilà la question qui forme la colonne vertébrale de cette œuvre qui a célébré et qui célèbre, dans le désordre, les femmes callipyges, les ours, les paysages, les vaches, les arbres ou encore le courage des coureurs cyclistes, les idoles de Laborde qui à l’instar d’Antoine Blondin, connaît les plaisirs des caravanes du tour de France où le dépassement héroïque de soi a pour décor les villages du vieux pays au lieu des remparts de Troie mais reste le même depuis plus de deux mille ans.

Laborde est entré en littérature par un scandale mais ce qui est important, sans le rechercher. C’était en 1987. Son premier roman, L’os de Dionysos, était publié par un petit éditeur du Sud-Ouest et a été interdit, presque aussitôt, par les tribunaux avec notamment, dans les attendus du jugement, une étonnante « incitation au paganisme. » Laborde, parce qu’il était aussi professeur dans un collège religieux, était devenu un railleur subversif, un pornographe vicieux et on imagine sans peine ce que durent être les conspirations mauriaciennes pour étouffer ce livre. Heureusement, en 1989, le titre était repris par Régine Deforges et connaissait un succès qui mit Laborde à l’abri. L’auteur se demande encore aujourd’hui s’il était l’ultime victime d’une censure old school de type pompidolien ou la première de ce néopuritanisme qui laisse la pornographie s’étaler sur Internet mais s’interroge gravement pour savoir s’il serait aujourd’hui opportun de publier Lolita.

Laborde était tout entier dans ce premier roman, c’est à dire un païen sensuel, ce qui prouve que les juges avaient vu juste. Comme le dieu qu’il prenait pour intercesseur, il montrait son goût pour la danse, la démesure, le plaisir. Son héros, professeur de français, luttait contre la bêtise et la médiocrité de ses collègues et de ses supérieurs. Il avait deux armes à sa disposition, les mêmes qu’il utilise encore aujourd’hui : l’écriture et la femme. Dans L’os de Dionysos, la femme s’appelait Laure d’Astarac. A la femme, il devait d’oublier son quotidien, à l’écriture d’échapper à un destin de mort vivant. Dans Le sérieux bienveillant des platanes qui raconte l’histoire d’un poète marginal, un peu rocker, un peu voleur revenant dans son village d’enfance en compagnie de Joy, une prostituée, pour aller enterrer son grand-père, un ancien de la Légion étrangère, on retrouve la même oscillation entre la chronique acide d’une société enlaidie et la joie panique, totale, d’être au monde et de le dire. Dans L’os de Dionysos, la célébration du cul de Laure succédait ainsi au portrait d’une principale frustrée tandis que dans Le sérieux bienveillant des platanes, ce sont les seins de Joy qui font oublier à l’enterrement la présence d’un père créatif, ex-soixante-huitard, chainon volontairement manquant de la transmission entre le grand-père et le petit fils.

Ce qu’on ne pardonne pas aux écrivains dont on condamne les livres, depuis Flaubert et Céline, c’est le style parce que le style, loin de toute codification porno, rend la sensualité vraie des corps dans l’amour comme l’explique Tom, le héros des Platanes : « Seul le frémissement des seins sous un chemisier peut rivaliser avec celui du feuillage quand le vent d’été s’égare dans les branches des arbres. C’est un truc que je sais et ne lis nulle part. Y a pas le corps dans les livres d’aujourd’hui bien que leurs auteurs prétendent le contraire. Ca exhibe, ça affiche, ça filme de près, mais le corps, ils le ratent, ils passent à côté, parce que le merveilleux, c’est pas leur truc. Ce sont des huissiers, des adeptes de l’inventaire. Et les poètes, les mecs qui marchent à l’imagination, ils les dénoncent aux flics. »

Il est vain d’essayer de classer politiquement Laborde. On se souvient de l’avoir croisé en 2002, dans les parages des soutiens à la candidature de Jean-Pierre Chevènement. Cela n’avait pas été une mince affaire de convaincre cet Occitan amoureux de son terroir de soutenir le candidat du jacobinisme retrouvé. Mais il y avait chez Chevènement une manière d’aimer la France d’avant et chez Laborde de ne pas concevoir son régionalisme autrement que comme un universalisme qui avait permis une synthèse.

On retrouve cette synthèse dans La cause des vaches où il nous parle de la manière concentrationnaire dont fonctionnent les néo-fermes de l’agrobusiness et où son indignation flamboyante s’appuie sur une vraie documentation. Déjà, il s’était fait connaître pour son opposition à la corrida et au tunnel du Somport qui allait mettre en danger nos amis les ours[1.  Danse avec les ours ! (Régine Deforges, 1992) et Corrida, basta ! (Robert Laffont,  2009)]. Et pourtant il n’y a  rien d’un végan antispéciste chez Laborde. Il n’aime pas les vaches comme des égales, il aime les vaches comme  il aime les platanes qui disparaissent le long des routes au nom du principe de précaution pour les automobilistes : parce que le monde est plus beau avec des vaches heureuses et des platanes ombreux que sans : « Quand je te parle des vaches, je te parle de toi, également de lenteur. C’est pas un truc de vieux, la lenteur. La lenteur, c’est un truc de gourmand. II s’agit d’écouter, de regarder, de savourer, de méditer, comme le faisaient les vaches. Je les ai vues faire, les vaches. Elles n’accéléraient jamais. Le sabot sur le champignon, jamais. »

Christian Laborde, La cause des vaches et Le sérieux bienveillant des platanes (Editions du Rocher, 2016)

La Cause des vaches: La France contre les robots de l'agro

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Le sérieux bienveillant des platanes

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Arnaud Imatz dynamite le clivage droite/gauche

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arnaud imatz droite gauche

arnaud imatz droite gauche

Basque de France, Arnaud Imatz est un spécialiste pointu des courants politiques non-conformistes qui fait sienne la fameuse sentence de son maître Ortega y Gasset : « Etre de gauche ou être de droite, c’est choisir une des innombrables manières qui s’offrent à l’homme d’être un imbécile. Toutes deux sont en effet des formes d’hémiplégie morale ».

Déjà auteur d’une somme définitive sur un personnage tabou de l’histoire espagnole, le chef phalangiste José Antonio Primo de Rivera (fusillé en 36), Arnaud Imatz a beaucoup étudié l’histoire de la Guerre d’Espagne, qu’il a libérée des dogmes de l’historiographie marxiste. Il publie aujourd’hui une volumineuse synthèse sur le clivage droite/gauche, qui se révèle à la lecture une histoire bienvenue des idées dissidentes en Europe depuis 1945. Par clivage droite/gauche, Imatz entend un artifice créé pour renforcer l’idéologie dominante, mixte de matérialisme et de multiculturalisme dogmatiques, car répondant aux besoins d’une oligarchie techno-marchande qui hait d’instinct tout ce qui s’oppose à l’homogénéisation forcenée du monde et au règne sans partage de ce que le duc de Guise appelait en son temps « la fortune anonyme et vagabonde ».

Ce docteur en sciences politiques, naguère haut fonctionnaire international puis chef d’entreprise à Madrid, a pour ce faire enrichi et considérablement remanié un essai publié en 1996. Son nouveau livre constitue une riche source de réflexions sur les courants non-conformistes d’après-guerre, que l’on lira à la suite du célèbre essai de Jean-Louis Loubet del Bayle, Les Non-conformistes des années 30. Lui-même disciple de Simone Weil, il prône de manière cohérente l’enracinement contre le magma mondialiste, la souveraineté populaire contre l’utopie multiculturaliste, la justice sociale contre le Grand Marché. Catholique conservateur et gaulliste par tradition familiale, Imatz analyse les différents courants opposés au matérialisme égalitaire, des contre-révolutionnaires aux populistes, des nouvelles droites aux souverainistes. L’ensemble est érudit, profus même (80 pages de notes et 80 autres de bibliographie !) ; il permet une plongée transversale dans un corpus peu étudié (ou trop souvent avec des blocages épistémologiques induits par l’idéologie dominante d’une Université fort docile) et offre une histoire sur la longue durée d’une pensée organiciste, enracinée, ouverte à la dimension spirituelle et hiérarchisée – l’économie étant soumise au principe politique. Une somme bienvenue sur la pensée traditionnelle pour mieux comprendre une modernité à la fois pathogène, anxiogène et belligène.

Arnaud Imatz, Droite/Gauche : pour sortir de l’équivoque, Editions Pierre-Guillaume de Roux, 2016.

Retrouvez la version initiale de cet article sur le blog de Christopher Gérard.

La paille, la poutre, le pape

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jmj eglise cracovie islam
JMJ 2016. Benjamin Filarski.
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JMJ 2016. Benjamin Filarski.

C’est seulement le soir, quand nos curés en soutane ont pris la parole d’un ton grave et barrésien, que nous avons pris conscience de ce qui s’était passé : «Cela faisait des décennies qu’un prêtre n’était mort à cause de sa foi sur le sol français. Prions pour le père Jacques Hamel, mort en martyr, prions pour tous les chrétiens persécutés et prions pour la France. C’est toujours au creux du malheur qu’un pays réveille ses héros, sa capacité de communier et sa puissance de vie. C’est aux abîmes de la mort que la France réveille son âme dans une même douleur, dans cette fraternité profonde qui est celle du sang et des larmes que nous avons tant de fois connue dans notre histoire, qui est aussi celle du courage et de l’espérance comme un désespoir surmonté. »

De toutes les douches froides imposées par notre périple, celle-ci fut la plus désagréable. Et la gueule de bois d’autant plus forte et violente que la fête avait été longue et intense.

Arrivés dans la capitale polonaise le 26 juillet pour vivre quatre jours de rassemblement autour du pape François, la majorité des groupes de pèlerins en avait profité pour voyager dans les alentours. Les 550 jeunes de la paroisse de l’Ouest parisien que j’accompagne reviennent alors de trois jours de traversée de l’Allemagne, suivis de cinq jours dans la ville polonaise de Wroclaw. Habitués aux nuits d’insomnies passées dans le car ou entassés par terre dans des gymnases, à la toilette sommaire au tuyau d’arrosage, aux habits sales ou encore humides et moisis par une lessive rapide, aux heures de queue pour aller aux toilettes et aux éternels sandwichs-chips, on ne sent plus la fatigue ni l’inconfort.

Au contraire, jusqu’au choc de l’annonce de l’attentat de Saint-Étienne-du-Rouvray, ce rythme spartiate semble doper l’enthousiasme. En chaussures bateau, mocassins, Bensimon, New Balance ou rangeos, suivant leur degré d’allégeance aux codes du « bon catholique français des beaux quartiers », mes compagnons de voyage enchaînent les allers-retours de Cracovie à la banlieue où ils logent. Entre les laudes, la messe, l’adoration, le chapelet, le temps de réflexion en équipes, l’enseignement du curé, la confession, la louange, les vêpres, le chemin de croix… il reste quelques moments pour faire la sieste sous les ombrages d’un parc ou siroter un verre en terrasse. Dans cette ambiance catho-cool estivale et festive, même les plus réservés ont fini par laisser leur balai de côté : on les retrouve au premier rang des cortèges, levant les mains au ciel pour louer Dieu.[access capability= »lire_inedits »]

De la joie à l’exultation en passant par l’euphorie, c’est le crescendo traditionnel du bonheuromètre des JMJ. Dans les rues de Cracovie devenue une véritable fourmilière de jeunes en délires, des sourires du monde entier défilent en hurlant. Brandissant fièrement leurs drapeaux et distribuant à tout va des images pieuses, ils vont de point de rendez-vous en point de rendez-vous, essayant tant bien que mal de se frayer un chemin à travers le tintamarre de la nouvelle Babylone.

Le cocktail foule-fatigue aux effets « hystérisants » ne saurait suffire à expliquer la transe de ces deux millions et demi de catholiques. Qui peut ainsi gorger les âmes, les faire déborder et ruisseler en des flots de joie ? On s’est bien moqué de leur Dieu qui changeait l’eau en vin mais aujourd’hui on ne peut s’empêcher de constater que, sans une goutte d’alcool, l’allégresse est capable de se transformer en véritable ivresse.

Cependant, après la triste nouvelle de Saint-Étienne, ces JMJ ont pris une nouvelle tournure, se transformant en un réel tourbillon schizophrénique. Pendant la journée à Cracovie, nous continuons à rire avec les jeunes du monde entier. Et puis le soir, rassemblés entre nous dans l’église de notre lointaine banlieue, devenue une cellule de dégrisement, nous laissons place au deuil et au recueillement.

Imaginez. Quelques centaines de jeunes Français en marinières priant à genoux en silence, un chapelet à la main, serrés les uns contre les autres devant le saint sacrement. Sentez. Le doux parfum suranné de notre vieille France, fille aînée de l’Église. Écoutez. Leurs chants s’élever vers le ciel comme une plainte douloureuse. Vous aurez alors devant vous l’envers du décor des JMJ, la face cachée de la fête. C’est triste, et beau à la fois, de voir ainsi les Français se retirer du bruit de la foule. C’est révoltant, et sublime en même temps, de penser que cette ferveur redoublée sera leur seule réponse au drame de Saint-Étienne-du-Rouvray. Une réponse silencieuse et pacifique mais qui résonnera plus tard, d’une manière ou d’une autre, dans les décisions qu’ils seront amenés à prendre. En s’endormant pour toujours, le père Jacques Hamel a réveillé cette jeunesse.

Mais le jeune catholique français ne tape pas des mains et ne prie pas toute la journée. De retour au bercail, il retrouve son quotidien. Après s’être relaxé dans un bon bain chaud, prélassé dans un grand lit moelleux, délecté d’un savoureux bifteck, décontracté au petit coin et reposé du bruit de la masse, il lui reste du temps pour surfer sur le net et découvrir toutes ces déclarations, prises de position, articles et tribunes, qu’il a manqués pendant son voyage. Découvrant alors le discours du clergé à propos du drame de Saint-Étienne-du-Rouvray, aromatisé d’autoaccusation et de relativisme, il a toutes les peines du monde à faire marcher la double autocensure qu’on lui a inculquée. Celle de l’Église : sainte, il est malvenu de remettre en cause ses dires. Celle de notre dictature de la bien-pensance : padamalgame, tolérance et mêltwadeskiteregaard.

Quelques réflexions parviennent tout de même à se frayer un chemin. En écoutant par exemple l’homélie du 31 juillet de Mgr Lebrun à la mémoire du père Jacques Hamel : « Vu d’Afrique, de Chine ou du Moyen-Orient, notre société occidentale n’a-t-elle pas le visage de cet homme [l’homme riche de l’Évangile] ? Elle démolit ses greniers pour en construire de plus grands ; elle démolit ses voitures, ses maisons, ses magasins, pour en construire de plus grands ; elle passe de la 3 G à la 4 G, jette ses téléphones pour en acheter des plus sophistiqués ; elle ferme ses usines pour en construire de plus rentables ailleurs. N’en est-il pas de même vu de certains appartements de Saint-Étienne-du-Rouvray ? […] Le progrès et la richesse sont folies s’ils ne sont pas partagés. La soif de posséder est une idolâtrie, dit saint Paul. Qui peut nier qu’elle contribue à la guerre, entre les hommes, parfois d’une même famille, en tous les cas entre les peuples ? »

Et voilà, on nous frappe et c’est encore de notre faute. Que la gauche au pouvoir diffuse son idéologie masochiste et autodestructrice en faisant passer l’ennemi pour une victime, on s’y était habitué. Que l’Église s’y mette aussi, c’était moins attendu. OK, « si quelqu’un te frappe sur le joue droite, présente-lui aussi l’autre », mais cela ne veut pas dire « commence par te frapper la joue gauche ». Ne pas répondre à la violence par la violence, ce n’est pas nécessairement s’autoflageller. Dans les cours de cathé’, on nous a toujours et d’abord enseigné : « Aime ton prochain comme toi-même… » Pour aimer son prochain, il faut d’abord apprendre à s’aimer. La religion de l’amour ne peut rayonner si elle rumine la haine de soi.

« Reconnaissons que nous sommes de la même famille, la même famille humaine qui n’a qu’un seul cœur, une seule âme, une seule espérance, le bonheur de tous », continue Mgr Lebrun. À force d’être désincarnées, les belles paroles raisonnent de vacuité. Qu’est-ce que cela veut dire « le bonheur de tous » ? Si une communion est possible entre les hommes, comme l’ont montré les JMJ, nous ne pouvons cependant plus nous bercer de l’illusion d’une « même famille humaine ».

Je suis née en France et j’aime mon pays plus que celui du voisin. J’ai appris son histoire, j’ai été nourrie de ses racines chrétiennes et républicaines, et ce sont ces racines que je veux voir perdurer sur ma terre patrie. Ce n’est pas l’islam, ce ne sont pas les mosquées. Nous n’avons pas tous qu’une seule et même espérance, c’est faux. Il faut cesser de prêcher un christianisme hors sol. Les JMJ, avec leur défilé de drapeaux arborés fièrement et leur concert d’hymnes patriotiques, sont le meilleur lieu pour prendre conscience que mon identité nationale m’oblige, autant que ma foi catholique. « Notre cité se trouve dans les cieux » mais la vocation universelle du christianisme ne doit pas nous faire oublier le lien charnel et privilégié que nous entretenons avec notre pays ici-bas. Christianisme et patriotisme peuvent faire bon ménage. Le drame de Saint-Étienne-du-Rouvray nous oblige à regarder qui nous sommes et ce que nous voulons défendre et construire. La France a une histoire, un ADN, une identité, et ce n’est pas en y renonçant que nous renforcerons le vivre-ensemble. Moins nous sommes fermes sur nos valeurs, plus les radicaux considéreront avoir le champ libre pour répandre leur vision totalitaire du monde.

Le relativisme du « tout se vaut » noie notre essence dans un universalisme plat où aucune tête ne dépasse. En effet, Daech aura beau les couper, la violence terroriste sera encore et toujours relativisée dans la violence universelle. De retour des JMJ, le pape a été le premier à refuser le lien terrorisme-islam, révélant derrière le pontife, un de nos meilleurs pontes du politiquement correct. « Pourquoi ne nommez-vous jamais l’islam lorsque vous parlez de la violence terroriste ? », lui demande-t-on. Voici sa réponse : « Je n’aime pas parler de violence islamique, parce qu’en feuilletant les journaux je ne vois tous les jours que des violences, même en Italie : celui-là qui tue sa fiancée, tel autre qui tue sa belle-mère, et un autre… et ce sont des catholiques baptisés, hein ! Ce sont des catholiques violents. Si je parle de violence islamique, je dois parler de violence catholique. Non, les musulmans ne sont pas tous violents, les catholiques ne sont pas tous violents. C’est comme dans la macédoine, il y a de tout… Il y a des violents de cette religion… Une chose est vraie : je crois qu’il y a presque toujours dans toutes les religions un petit groupe de fondamentalistes. Nous en avons. […] Mais on ne peut pas dire, ce n’est pas vrai et ce n’est pas juste, que l’islam soit terroriste. »

Sans rire, comment peut-on avaler cette pilule ? Qu’un vulgaire apôtre du « pas d’amalgame » mette sur le même plan les violences commises au nom de l’islam et les faits divers imputables à des catholiques… Mais le pape ?! Désolée, nous n’avons pas encore vu de fondamentaliste catholique égorger un imam. Arrêtons avec cette surenchère du mal, car si on se lance dans ce petit jeu, entre l’Inquisition et les croisades, l’Église risquerait de gagner. « Hypocrite, ôte premièrement la poutre de ton œil, et alors tu verras comment ôter la paille de l’œil de ton frère », me dira-t-on. L’ennui, c’est qu’à dresser sans relâche notre examen de conscience, nous laissons la paille de nos frères prendre feu.

Au lieu d’un relativisme qui ne construit rien et ne fait qu’enfoncer les esprits dans une bien-pensance mensongère, nous avons besoin d’une réflexion de fond, honnête, qui ose dire ce que l’on voit et surtout, comme le disait Péguy, « voir ce que l’on voit ». Benoit XVI l’a engagée à Ratisbonne en 2006. Il citait le dialogue que le docte empereur byzantin Manuel II Paléologue entretint en 1391 avec un Persan cultivé sur le christianisme et l’islam. L’empereur explique les raisons pour lesquelles la diffusion de la foi à travers la violence est une chose déraisonnable : « Dieu n’apprécie pas le sang, dit-il, ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu. […] Celui, par conséquent, qui veut conduire quelqu’un à la foi a besoin de la capacité de bien parler et de raisonner correctement, et non de la violence et de la menace… »

En ces temps funestes minés par le terrorisme islamiste, les catholiques ont le devoir de mener un dialogue interreligieux poussé et médiatisé. Devoir envers eux-mêmes, afin de comprendre en quoi leur religion n’est comparable à aucune autre. Et devoir envers leurs frères musulmans, afin de les aider à se délivrer de leur paille, puisqu’ils nous ont maintenant bien assez montré nos poutres.[/access]