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Coupons les Lumières!

lumieres epi reforme college
L'Enclycopédie. Wikipedia.

Retour sur une polémique qui a égayé la fin de l’année scolaire 2014-2015, et qui pousse ses pseudopodes dans l’actualité d’aujourd’hui.
On est alors en pleine discussion sur la réforme du collège — et nous savons désormais ce qu’il en est — et sur les programmes qui l’accompagneront. Souci officiel : alléger lesdits programmes de façon à ce que les enseignants aient du temps pour se consacrer à des projets d’EPI — louable souci.

L’Europe médiévale, l’Humanisme et les Lumières sortent grands perdants de la consultation organisée par Michel Lussault, sur lequel (entre autres grands nuisibles de l’Education) le dernier livre de Carole Barjon jette une lumière vive. C’est que notre maître d’œuvre a un objectif : éliminer le « roman national » cher à Dimitri Casali, et même le « récit national » cher à Jean-Pierre Chevènement (qui a analysé avec beaucoup de finesse les sous-entendus idéologiques de notre concepteur de programmes et de sa patronne, qui fidèle à sa tactique lubrifiante et émolliente a tenté de désamorcer le débat).
« Père, gardez-vous à droite, Père, gardez-vous à gauche » : affabulation. Bayard sans peur et sans reproche : légende. Etienne Dolet ou Giordano Bruno (le martyr des idées qui a convaincu Augustine Fouillée de signer « G. Bruno » — et non Ernest Lavisse, comme le pense Pimprenelle — son Tour de France de deux enfants) brûlés pour leurs convictions, épiphénomène. Voltaire défendant Calas ou le chevalier de la Barre, points de détail.

Ce qui compte, évidemment, c’est la participation de la Compagnie des Indes (dont Voltaire détenait effectivement des actions) à la traite atlantique (de la traite saharienne, autant ne pas parler, il ne faut pas désespérer Saint-Denis). Ce qui compte, c’est que la bourgeoisie du XIXème a fondé son entreprise de colonisation sur l’exportation des Lumières — horreur, horreur, horreur, comme dit Kurtz dans le Cœur des ténèbres et Apocalypse now. « Le devoir (et le « droit ») des « races supérieures » chères à Jules Ferry sur les « races inférieures », voilà ce qui résulte d’une siècle de voltairianisme.

Lisez la suite de cet article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

Infaillible pape François?

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Ce mercredi, sortira en salles un film sobrement intitulé Le pape François. Il aurait été difficile d’inventer titre plus simple, plus platement efficace ou plus direct. Le film de l’hispano-argentin Beda Feijóo tient d’ailleurs sa promesse : non seulement il s’agit effectivement  d’un biopic sur l’actuel évêque de Rome (de son enfance en Argentine à son élection au Vatican), mais celui-ci est soigneusement exempt de tout ce qui, de près ou de loin, puisse s’apparenter à une quelconque complexité, voire même à une quelconque interrogation sur le parcours et la personne de Jorge Bergoglio, dit Padre Jorge et devenu, depuis 2013, le pape François (interprété ici par Dario Grandinetti, acteur argentin qu’on avait découvert dans Julieta de Pedro Almadovar et qui prête au Saint-Père – et plutôt bien – son visage inquiet de grand obsessionnel, ravagé d’incommunicabilité).

C’est évidemment dommage tant le sujet prêtait à interrogation et que le cinéma, plus qu’aucun autre medium, permet de témoigner de l’ambiguïté des hommes, de la complexité des situations et de tout cet irrésolu qui constitue l’essentiel d’un personnage. Et, de ce point de vue, Bergoglio aurait pu être un passionnant sujet de film.

Lisez la suite de cet article sur le blog d’Olivier Prévôt.

Veut-on entraver tout débat sur l’IVG?

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Sipa. Numéro de reportage : 00651082_000013.

Au pays des droits de l’homme et de la liberté d’expression, un sujet demeure tabou : l’avortement et la souffrance qu’il engendre. Le Professeur Nisand, pourtant défenseur dès la première heure de la possibilité d’avorter, parle à ce sujet d’un véritable négationnisme. Celui-ci est organisé au plus haut niveau de l’Etat.

Tolérance zéro sur la liberté d’expression

En effet, après avoir créé un « délit d’entrave à l’avortement » étendu à toute pression morale ou psychologique, délit flou et interprété de façon extensive contrairement au principe d’interprétation stricte de la loi pénale, le gouvernement a inventé un «délit d’entrave à l’accès à l’information sur l’IVG » et parle maintenant d’un « délit d’entrave numérique » : toute personne qui oserait diffuser sur Internet des informations sur les aides existantes pour les femmes qui souhaiteraient garder leur bébé ou sur la souffrance que beaucoup de femmes connaissent après un avortement serait accusée de tromper les femmes et menacée des foudres de la justice.

Le gouvernement veut ainsi mettre en œuvre la « tolérance zéro » qu’il avait annoncée. Peu lui importe que cela implique de violer allègrement les libertés d’expression et d’information, fondements essentiels d’une société démocratique. Rappelons que le Cour européenne des droits de l’homme insiste régulièrement sur le fait que ces libertés valent non seulement pour les informations ou idées accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives  ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent. Elle souligne aussi que cela fait partie du pluralisme, de la tolérance et de l’esprit d’ouverture sans lesquels il n’y a pas de société démocratique.
Le ministre accuse les sites visés de donner une information fausse ou manipulatrice mais on pourrait aussi lui reprocher de diffuser une information partielle voire partiale : ni le site Internet officiel ni la brochure d’information donnée aux femmes qui envisagent d’avorter ne disent un mot sur la possibilité de garder son enfant ni sur les aides existantes. La seule issue proposée en cas de grossesse imprévue est l’avortement, présenté et revendiqué comme un droit et un choix.

75 % des femmes ayant avorté auraient préféré un autre choix

Cela n’empêche pas que, selon l’institut de recherche du Planning familial américain, 75 % des femmes qui ont avorté l’ont fait sous la pression de circonstances sociales ou financières mais auraient préféré faire un autre choix. Peut-on encore parler d’un droit ? D’une liberté ?

Il est temps de sortir des affrontements idéologiques stériles entre partisans et opposants pour regarder la réalité. Comme le dit depuis longtemps le Professeur Nisand, « Tout le monde peut s’accorder sur l’idée qu’il vaut mieux prévenir les IVG chez les jeunes plutôt que d’avoir à les réaliser, que ce soit du point de vue éthique, psychologique ou économique ». La nécessité de la prévention est omniprésente dans la loi Veil, et a même été rappelée comme ayant un « rôle majeur » dans la résolution de l’Assemblée nationale du 26 novembre 2014 « réaffirmant le droit fondamental à l’interruption volontaire de grossesse en France et en Europe ». C’est aussi un engagement international des Etats, répété notamment lors de la Conférence du Caire sur la population et le développement et la conférence de Pékin sur les droits des femmes.

C’est la perspective choisie par une équipe de juristes, sous la direction de Grégor Puppinck, qui publie un ouvrage intitulé Droit et prévention de l’avortement en Europe chez LEH édition. S’appuyant sur des recherches approfondies fondées sur des sources françaises et internationales diversifiées (études juridiques, scientifiques et sociologiques, presse etc), cet ouvrage examine les causes et les conséquences de l’avortement et propose des mesures concrètes de prévention pour que l’avortement ne soit plus une fatalité. Les femmes ont aussi le droit de ne pas avorter.

L’animalisme est un antihumanisme

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digar animaux antispecisme vegan
Action du mouvement de libération animale 269 Life, Paris, septembre 2015 (Stéphanie de Sakutin)

Depuis un demi-siècle, d’importants changements sont intervenus en Occident dans les relations humains-animaux. Le plus visible est une bipolarisation croissante entre d’une part, les animaux de rente, dont le sort, comme celui de leurs éleveurs, s’est considérablement dégradé, et d’autre part, les animaux de compagnie, à l’inverse survalorisés et surprotégés.

L’évolution de la place et du statut des animaux de rente s’explique par le contexte de l’après-guerre, dominé par la nécessité de reconstruire l’économie du pays. Dans cette configuration, l’élevage traditionnel, familial et polyvalent de la France des années 1950 s’est peu à peu concentré (les éleveurs ne représentent plus aujourd’hui que moins de 1 % de la population française), il s’est intensifié (avec multiplication des élevages « hors sol » et/ou « en batterie ») et spécialisé (avec formation de « filières » distinctes bovins à viande/bovins laitiers, poulets de chair/poules pondeuses, etc.). Ces changements ont évidemment affecté les rapports éleveurs-animaux d’élevage, rapports qui sont devenus plus impersonnels, au point, parfois, d’entraîner du stress, tant chez les éleveurs que chez les animaux, soumis les uns comme les autres aux contraintes de la productivité et de la concurrence à l’échelle mondiale.

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Durant la même période, la situation des animaux de compagnie a connu, elle, deux évolutions concomitantes. D’abord une évolution quantitative : en France, leur nombre a plus que doublé, passant de 30 millions en 1960 à 62 millions en 2014, comme a augmenté le nombre des foyers (aujourd’hui 53 %) qui possèdent des animaux de compagnie. Ensuite et surtout, une évolution qualitative, sous la forme d’un statut culturel profondément modifié : désormais omniprésents, les animaux de compagnie sont « aimés » avec ostentation ; de plus en plus « anthropomorphisés » (c’est-à-dire perçus et traités comme des humains), ils sont considérés comme des membres de la famille. À ce titre, ils font l’objet de toutes les attentions : rien n’est trop beau ni trop cher pour eux (la part du budget des familles qui leur est consacrée est égale à celle des transports en commun, avion et bateau compris, et le chiffre d’affaires de la filière correspondante dépasse en France les 4 milliards d’euros).

Ces évolutions se sont produites dans une population française en majorité urbanisée ou « rurbanisée », en tout cas coupée de ses racines paysannes et de la culture animalière correspondante. Ce nouveau contexte socioculturel a favorisé l’émergence du modèle « animal de compagnie » en modèle culturel hégémonique qui tend à englober les autres catégories d’animaux : les animaux domestiques – les chevaux en particulier, de plus en plus assimilés à des animaux de compagnie – et même la faune sauvage, que les peluches, les dessins animés et certains documentaires animaliers avaient déjà commencé à « disneylandiser ». Qui plus est, la diffusion du modèle de l’animal de compagnie, dont la caractéristique universelle est de ne servir à rien d’autre qu’à la compagnie de son maître, entraîne la diffusion simultanée, dans une partie de l’opinion publique, d’un idéal de non-utilisation des animaux en général.

Enfin, bien qu’elle ne date pas d’hier – son origine remonte aux « amis des bêtes » de l’an X (1799) –, l’idée « animalitaire » de militer pour la défense des animaux comme d’autres, les « humanitaires », en faveur des humains, a connu elle aussi une mutation spectaculaire dans la seconde moitié du xxe siècle. Sa radicalisation actuelle résulte d’un glissement progressif de l’animalitaire à l’animalisme, c’est-à-dire de la notion de « protection animale » conçue comme un devoir de compassion de l’homme, à la notion de « droits de l’animal » ou, selon les courants, à celle de « libération animale » au nom de l’« antispécisme ». Autre nouveauté : la cause animaliste est désormais défendue et promue auprès des autorités nationales et internationales par un lobbying à l’anglo-saxonne extrêmement puissant, riche et organisé, ainsi que, sur le terrain, par l’activisme de groupuscules radicaux, parfois violents.

Dans le contexte social et culturel majoritairement urbain qui prévaut désormais, la stratégie du lobby animaliste consiste à se présenter comme le porte-parole d’une « majorité silencieuse » à qui il fait dire à peu près n’importe quoi, et qui ne dément pas puisqu’elle est mal informée et qu’au fond, rien de tout cela ne fait partie de ses priorités qui sont l’emploi, le pouvoir d’achat, le logement, la santé… Faute, donc, de démenti et a fortiori de résistance, l’idéologie animaliste s’est peu à peu érigée en une sorte de « politiquement correct ». En réalité, peu de consommateurs se montrent prêts à payer plus cher des produits d’animaux élevés autrement, et il n’existe aucune preuve sérieuse de l’existence d’une « demande sociale » prioritaire d’amélioration du sort des animaux d’élevage. Cette prétendue « demande sociale » n’est en définitive rien d’autre qu’une fiction, construite par les mouvements animalistes eux-mêmes, au moyen d’événements montés de toutes pièces (comme cette « Déclaration universelle des droits de l’animal » de 1978, « adoptée » non pas solennellement à l’UNESCO, mais à la sauvette, dans le hall du siège de cette organisation à Paris), de sondages bricolés, d’utilisation de faux experts et de falsifications éhontées (« biens meubles », c’est-à-dire mobiles, du Code civil sciemment confondus avec des « meubles », tables ou chaises ; mise en avant des 98 % d’ADN identique entre l’homme et le chimpanzé, en « oubliant » les quelques centaines de gènes codants qui font toute la différence, etc.). Telles sont les voies par lesquelles une infime minorité d’animalistes (1 % de la population française selon le CREDOC) tente d’imposer ses vues à la majorité, en même temps que d’entraîner, à force de surenchère, ses propres partisans dans un engrenage du « toujours plus » qui pousse les végétariens à devenir végétaliens puis véganiens, et l’antispécisme à mettre en accusation et à diaboliser l’Homme, et à se muer ainsi en un spécisme antihumain. De sorte qu’après l’introduction des animaux dans le Code civil en janvier 2015, on peut se demander quelle sera la prochaine étape : la libération des animaux réclamée par le philosophe australien Peter Singer (Animal liberation, 1975) ou leur admission parmi nous en tant que concitoyens prônée par deux philosophes canadiens (Sue Donaldson et Will Kymlicka, Zoopolis. A political theory of animal rights, Oxford University Press, 2011) ? L’expérience montre en effet que toute concession faite, tout geste accompli dans le sens des animalistes, loin de calmer le jeu, est au contraire considéré par eux comme un gage, comme un précédent sur lequel ils s’appuient et dont ils tirent argument pour soutenir ou introduire de nouvelles revendications.

Par ailleurs, toujours tout aligner sur les attentes supposées du plus grand nombre, surtout dans des domaines techniques très spécialisés comme les productions animales, revient à tirer tout et tout le monde vers le bas. Il faut au contraire ne pas craindre de dire la vérité, même si elle paraît à certains difficile à entendre : 1) les animaux domestiques, aujourd’hui en Europe occidentale, manquent moins de soins que de débouchés économiquement rentables et durables ; 2) les débouchés sont, pour les animaux domestiques, des produits et des utilisations ; 3) dans des systèmes d’exploitation dont l’intensification, voire l’industrialisation, paraît inéluctable en raison du contexte actuel de mondialisation des échanges, il ne saurait y avoir d’élevage et d’utilisation des animaux domestiques sans contraintes pour ceux-ci – ainsi, d’ailleurs, que pour leurs éleveurs et leurs utilisateurs. Le but à atteindre est donc de diminuer ou de rendre supportables ces contraintes, dans l’intérêt des animaux – nous leur devons au moins ce respect –, aussi bien que dans celui des humains.

Il faut aussi en finir avec la conception pessimiste et trompeuse de l’Homme comme d’un éternel prédateur, grand destructeur de la biodiversité, que la vulgate écologiste tend à diffuser. Certes, l’Homme a beaucoup détruit, volontairement (par destruction inconsidérée d’animaux réputés prédateurs ou nuisibles, etc.) ou involontairement (par sa progression démographique même). Mais l’objectivité oblige à reconnaître qu’il a aussi beaucoup protégé (réserves, parcs naturels, etc.) et même produit de la biodiversité (en créant de multiples races d’animaux et variétés de végétaux domestiques).

De même, nous ne devons aucun droit aux animaux en tant qu’individus, sensibles ou non. La seule protection des animaux qui s’impose à nous, car la seule vitale à grande échelle et dans la longue durée, est celle qui concerne les populations animales, espèces naturelles ou races domestiques, dont la disparition entamerait la biodiversité dont notre avenir commun dépend en partie. À cet égard, il faut aussi savoir que la sauvegarde de la biodiversité passe par la régulation voire l’éradication de certaines populations animales : espèces invasives, espèces inconsidérément protégées dont la prolifération représente une nuisance (cormoran, loup…). Elle passe aussi par la boucherie chevaline sans laquelle les races de chevaux de trait seraient condamnées à disparaître à plus ou moins brève échéance.

Aujourd’hui, avec l’introduction des animaux dans le Code civil, un seuil décisif a été franchi, qui plus est avec une facilité déconcertante. Les milieux agricoles ont réagi avec une intensité et des arguments qui ne sont pas à la hauteur des enjeux. Quant aux membres de la société civile, ils ont brillé par leur suivisme ou, dans le meilleur des cas, par leur indifférence. Il est donc grand temps que les uns et les autres prennent conscience que ce qui se joue là déborde largement de la seule question du statut juridique des animaux. Sont aussi en cause le fonctionnement de nos institutions, l’avenir de la production et des territoires du premier pays agricole d’Europe qu’est la France, le mode d’alimentation humaine, ainsi et surtout, on l’aura compris, que l’humanisme hérité des Lumières, dans lequel l’animalisme n’a de cesse d’enfoncer de nouveaux coins. [/access]

Combien de morts avant de fermer Lampedusa?

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Lampedusa. Sipa. Numéro de reportage : AP21883672_000001.

Tandis que, de mon côté, j’assistais à la projection de Fuocoammara, par-delà Lampedusa, le nouveau film de Gianfranco Rosi, Ingrid Riocreux revenait ici sur l’usage de certaines photographies par les tenants de l’accueil des réfugiés sur notre sol. Comme tout le monde, j’ai également en mémoire l’image de ce garçonnet kurde flottant au bord du rivage, face contre sable. Ce cliché eut un nom. Il claquait comme un slogan : le petit Aylan. Je me souviens alors de l’étrange jubilation, fort éloignée de l’idée de deuil, qui avait saisi nos adversaires : ils tenaient enfin leur preuve. Non la preuve qu’un drame se jouât en Méditerrannée – merci les gars, vous nous l’appreniez, à nous éternels ignorants – mais une autre, délirante. Derrière l’alibi de nos prudences face au déferlement démographique et à ses conséquences futures, se cachait une réalité plus sombre, criminelle : Aylan, c’est nous qui l’avions tué. Le corps inerte de l’enfant nous accusait.. Pleuvait alors « l’injonction abêtissante et culpabilisante à prendre un certain parti », pour reprendre l’expression si juste d’Ingrid.

Avec une naïveté certaine, un homme politique tenta ces jours-là de résister à l’averse. C’était Florian Philippot. L’imprudent s’obstinait à opposer la raison à l’émotion – attitude qui définit assez bien ce qu’est le salaud moderne : un type qui veut – contre vents et marées, si j’ose dire – continuer à réfléchir. Que disait, à l’époque, Philippot ? Plus on accueillerait de réfugiés à Lesbos, plus on encouragerait la traversée du bras de mer séparant le continent (turc) de l’île (grecque). Et plus les gens traverseraient, plus il y aurait d’accidents, et donc de noyés. Ce n’était pas la fermeture de l’Europe qui était la cause de la mort d’Aylan, mais plutôt son ouverture. Le raisonnement était aussi logique qu’inaudible. Le numéro deux du Front national pouvait rejoindre la troupe des amis de Galilée et murmurer, pour lui-même, « et pourtant… et pourtant… »

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Olivier Prévôt.

Pourquoi je vais aller voter aux primaires de la droite

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Alain Juppé. Sipa. Numéro de reportage : AP21947780_000002.

Je suis un peu surpris par la virulence de Régis de Castelnau à l’idée d’électeurs de gauche qui pourraient se déplacer pour aller aux primaires. Les voilà « fraudeurs », rien que ça. J’avais naïvement cru que les primaires de la droite et de l’extrême droite, pardon, de la droite et du centre, étaient ouvertes à l’ensemble des Français, inscrits sur les listes électorales, à la condition qu’ils s’acquittent de quelques euros et qu’ils signent une charte où ils reconnaissent partager les valeurs de la droite. Je présume que cette charte sera aussi générale que celle des primaires du PS en 2011. On demandera si on est d’accord avec la république, si on est d’accord avec la liberté, la responsabilité voire la solidarité. On ne demandera pas, je pense, d’exciper un certificat de gauloiserie ou à l’électeur de s’engager à ne pas être de gauche.

On ne naît pas électeur de gauche

Et d’ailleurs qu’est-ce qu’un électeur de gauche ? Un centriste à qui il arrive de voter socialiste ? Un socialiste à qui il arrive de voter à droite ? Un communiste qui a voté Xavier Bertrand ou Christian Estrosi aux dernières élections régionales, pour faire barrage aux Le Pen tante et nièce dans les Hauts-de-France et en Paca ? On remarquera que dans ce cas-là, les voix de gauche ne gênaient pas les Républicains et qu’il n’y a eu personne pour estimer que cela allait fausser les résultats. Alors qu’en l’espèce, c’était vrai. Des candidates avec plus de 40% des suffrages exprimés, mettant une bonne vingtaine de points dans les mirettes de leur plus proche poursuivant, se retrouvaient par les miracles de la « discipline républicaine », stoppées en pleine ascension et battues assez sèchement au second tour. Et là, c’était un peu plus grave que dans une primaire qui n’a rien d’officiel, qui a à peine un cadre juridique : c’était un détournement de la loi électorale, détournement légal mais détournement tout de même qui a prouvé de manière catastrophique que l’UMPS n’était pas une invention du FN pour jouer au martyr.

Non, ce qui me gêne dans la diatribe de Régis de Castelnau, c’est qu’il a l’impression qu’on est électeur de gauche de naissance, presque génétiquement. Mais être de gauche, c’est comme être une femme, on ne le naît pas, on le devient. C’est d’ailleurs vrai aussi pour le lepéniste, l’écologiste, le trotskiste… Et on peut changer, on change même souvent en France, il suffit de voir comment l’alternance a joué à chaque scrutin national depuis 1981. Cela signifie bien, ou je ne comprends plus rien, que des électeurs de gauche sont devenus des électeurs de droite et vice-versa.

Ensuite, en admettant que l’on soit, ce qui est mon cas, un électeur de gauche enragé et même un électeur communiste, au nom de quoi, je le demande, je n’aurais pas le droit de choisir quel genre de droite je veux avoir si la droite doit gagner ? J’ai la possibilité de le faire, je n’ai aucune raison de m’en priver. Je ne me suis pas privé non plus de le faire aux primaires du PS. Les observateurs avaient été surpris à l’époque par le score de Montebourg, autour de 18%, largement supérieur à son influence dans le PS. C’était tout simplement parce que des électeurs appartenant à la gauche de la gauche avaient trouvé qu’il serait plus facile de se reporter sur lui au second tour que sur Hollande et que, le cas échéant, un gouvernement de programme commun avec lui restait de l’ordre du possible.

Juppé, mon moindre mal

En plus, si des électeurs de gauche se dérangent, qu’est-ce qui permet de dire à Régis de Castelnau qu’ils voteront nécessairement pour Juppé et non pour Sarkozy ? L’ami Régis doit se souvenir qu’en 1981, il y eut un vote chiraquien pour Mitterrand mais qu’il y eut aussi, certes dans des proportions moindres, un vote dit « révolutionnaire » pour Giscard de la part de certains communistes qui estimaient qu’au moins les choses seraient claires. Un calcul cynique, lors de ces primaires, pourrait très bien amener un électeur de gauche à voter pour l’ancien président. En effet sa victoire supposera nécessairement une candidature centriste, en l’occurrence celle de Bayrou, qui le crie sur tous les tons. Or, le ticket d’entrée de Sarkozy pour le deuxième tour, dans cette hypothèse, deviendra beaucoup plus difficile à obtenir. Ce serait étrange, tout de même, que dans ce cas-là, l’électeur de gauche vote à ces primaires de la droite come l’électeur lepéniste. Celui-là, Régis de Castelnau ne nous en parle pas. Et pourtant, c’est bien sur lui que compte aussi Nicolas Sarkozy, avec le ton très identitaire de sa campagne, pour battre Juppé.

Bref, en tant qu’électeur de gauche, j’irai voter à ces primaires sans avoir le moins du monde le sentiment de commettre une « forfaiture » ou une « fraude ». J’irai évidemment voter pour Alain Juppé. Ca ne m’enchante pas mais quitte à avoir un président de droite, mais pour nous c’est fichu de toute manière et je trouve que Juppé correspond à l’idée que je me fais d’un président : il n’est pas anxiogène et il ne joue pas la carte de la division des Français les uns contre les autres. Il a aussi quelques avantages annexes comme le fait d’avoir une certaine culture générale, de parler un français correct et de ne pas chauffer à blanc l’opinion sur les questions d’identité. En plus, il ne fera qu’un seul mandat étant donné son âge.

Non, décidément, aller voter aux primaires de la droite quand on est de gauche, ça devient même un acte profondément républicain : c’est être capable de placer l’intérêt général au-dessus de ceux de son camp. On devrait nous remercier, tiens…

Misère de l’antispécisme

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Première rencontre

Avant toute théorie ou représentation, il y a « la rencontre première » (selon une expression de Jacques Dewitte) : ce vis-à-vis avec l’autre animal, où l’homme, pour ainsi dire, reste bête… Je ne parle pas de la découverte de la guenon, qui vous fait soudain porter un jugement plus favorable sur votre tante Agathe, ni de ce rat-taupe qui vous permet de mieux comprendre la solitude laborieuse de votre chef de service. Je pense au surgissement d’un vivant d’une autre espèce, dans sa forme à la fois parfaite et improbable, complète et pas du tout humaine, et qui semble, sur cette terre même, nous faire débarquer sur une autre planète.

À ce stade, l’Histoire naturelle de Pline, avec ses phénix qui renaissent de leurs cendres et ses rémoras qui arrêtent les navires, paraît plus vraie que les manuels de biologie scientifique. À ce stade, tous les animaux sont fantastiques, et la vache n’est pas moins fabuleuse que l’hippogriffe. Elle l’est même beaucoup plus. Dans l’hippogriffe, on repère tout de suite le procédé qui consiste à mélanger un aigle et un cheval, alors que la vache ne ressemble qu’à elle-même.

Il suffit de considérer l’enfant qu’approchent pour la première fois un chat ou même une fourmi. L’apparition d’un ange lui est à peine plus surprenante. Le voici saisi de crainte et d’émerveillement, ayant en lui le désir de toucher cet être qui pour une fois ne lui rappelle pas son père ni sa mère, mais aussi la peur, le pressentiment qu’au moindre contact il pourrait basculer de l’autre côté du miroir (d’où les contes de métamorphose).

C’est ce mystère entrevu devant soi, dans les imagiers ou les documentaires, qui pousse encore tel jeune homme à se jeter dans des études de zoologie. Hélas, à l’université, on ne rendra pas raison de l’élan qui motiva sa venue. On lui fera oublier la gloire visible du porc et du paon, lesquels ne seront plus que des « sacs physiologiques », des bricolages de gènes, des avantages sélectifs, enfin les winners provisoires d’une nature conçue selon le schéma concurrentiel d’un marché ultralibéral.

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La bête divine

Dans cette première rencontre, il n’y va pas d’une supériorité, d’une infériorité ni d’une égalité. Plutôt de la croisée de deux ordres presque incommensurables. La diversité bigarrée des formes animales nous frappe d’étonnement, et cet étonnement est antérieur à toute évaluation. On devine que, si grande que soit la créativité humaine, jamais nous n’aurions pu inventer le buffle ou le syrrhapte paradoxal. Steve Jobs a bien eu le génie de faire l’iPhone, mais sa fantaisie ne pouvait aller jusqu’à créer le moustique.

C’est pourquoi les Anciens, spécialement les Pères de l’Église, voyaient dans les bêtes des créatures divines. Seul un Dieu peut avoir eu l’idée de faire des êtres aussi bizarres et variés. Bien sûr, c’est l’homme et la femme qui sont à son image (et donc les plus bizarres et les plus variés de tous). Mais on reconnaît bien sa puissance souveraine dans la baleine, l’éléphant, le ver solitaire, l’oursin ou l’oryctérope. Si un dévot puritain avait collaboré à la conception de l’univers, il aurait très certainement interdit à Dieu de telles extravagances. Il n’y aurait eu que des corbeaux et des colombes aux ailes rognées. Pas un seul toucan. Ce qui prouve que le Créateur n’a jamais demandé leur avis aux puritains.

Saint Basile de Césarée va beaucoup plus loin dans son admiration des bêtes que les actuels défenseurs de la « cause animale ». Ceux-ci oscillent le plus souvent entre un utilitarisme qui les inclut dans son calcul du bien-être total (au prorata de leur degré d’innervation) et un sentimentalisme qui reporte sur le Kiki à sa mémère l’affection retirée à une humanité féroce. Celui-là sait lire en elles des fables de l’Éternel – avant d’être d’Ésope ou de La Fontaine. La cigogne est d’après lui figure d’hospitalité et la murène, modèle pour la vie conjugale. Quant au ver à soie, il va de soi qu’il offre une image du Christ : de la chrysalide au papillon, il le représente en sa mort et sa résurrection, et devient, comme un petit printemps incarné, signe d’espérance.

Ainsi l’homme et les autres animaux sont-ils d’abord les sujets d’un symbolisme analogique, avant de faire l’objet d’une comparaison univoque. C’est la modernité, avec son uniformité quantitative et légale, qui juge tout en termes de plus et de moins, de norme et d’écart. Les Anciens, eux, avant de comparer sur une même échelle, savent reconnaître un parallélisme entre des ordres différents.

Le ratage humain

Si les bêtes amorales peuvent donner des leçons de moralité, ce n’est pas seulement par projection arbitraire sur leurs comportements. C’est avant tout parce que leur comportement est plus régulier que le nôtre, ce qui permet de les fixer dans des types ; et qu’elles sont par ailleurs capables de réaliser des choses qui nous dépassent. Essayez de faire une toile entre deux branches en débobinant du fil de votre derrière – ou de fabriquer du miel avec le suc des fleurs ! Ou bien comparez la toile de l’araignée avec vos tentatives d’art contemporain, et le miel des abeilles avec vos efforts en pâtisserie… Vous pouvez à bon droit vous sentir humilié.

Du fait de leur infaillible instinct, les bêtes ne sont pas comme nous sujettes à l’approximation et au ratage. Notre infériorité sous ce rapport est cependant la marque d’une différence de nature. Marx l’explique en une phrase célèbre : « Ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. » Le raté, le médiocre, l’imparfait de nos ouvrages comme de nos actes ne sont possibles qu’à partir de cet intervalle entre la conception d’une chose dans notre esprit et son exécution par notre corps dans la réalité extérieure. De là ces malheureux écarts entre nos projets de séduire une jeune femme et notre manière de nous y prendre (tandis que la parade nuptiale du triton vulgaire est exactement réglée et ne l’expose jamais au ridicule), ou entre nos utopies communistes et l’application du plan quinquennal (tandis que les termites construisent sans mal une société ayant dépassé la lutte des classes).

Ce ratage est la preuve d’une déspécialisation dont notre peau et nos mains sont les témoins exemplaires. Notre peau, en effet – ni pelage, ni écailles, ni armure –, est sensible au moindre courant d’air et craint les chatouilles. Et nos mains – ni sabots, ni griffes, ni palmes – sont capables de tout manier et de tout recueillir, en se joignant, en caressant ou en se donnant (le précis instrument de préhension s’étant changé en organe indéterminé de réception et d’offrande).

Une telle déspécialisation, un tel intervalle entre conception et exécution comme choses distinctes et non confondues dans un instinct, font de nous une espèce d’animal universel, capable d’imiter n’importe quelle bête et, parfois même, de se montrer vraiment humain… Aussi sommes-nous les seuls à nous interroger maladroitement sur notre essence, à nous demander quels doivent être nos relations aux bêtes, à organiser des symposiums sur « L’homme et l’animal, quelle différence ? », jusqu’à oublier que poser cette question est déjà une différence notable.

Du zoomorphisme

On peut se plaindre de notre anthropomorphisme et de notre anthropocentrisme. Mais il faut observer que les autres animaux donnent encore plus radicalement dans ce travers. Le tigre a une fâcheuse tendance à me prendre pour une gazelle de variété spéciale, et le chimpanzé, pour le mâle alpha de sa tribu (au point d’espérer que j’en féconde les femelles, ce que ni le directeur du zoo ni ma propre épouse ne pourraient tolérer).

Dans leur zoomorphisme, les bêtes ne sont pas des machines, mais les sujets d’un monde perceptif propre, lié à leur forme spécifique. Il peut en aller ainsi pour nous. C’est même assez fréquent. Cela s’appelle « voir midi à sa porte ». Mais nous convenons que c’est faire alors preuve d’inintelligence. Seul un homme peut devenir « bestial » et s’en sortir un peu en s’écriant : « Suis-je bête ! »

Comme le remarque Frederik Buytendijk : « L’homme existe non seulement avec son monde et dans son monde comme l’animal, mais en face du monde. Il peut s’imbriquer dans une situation qu’il ressent et où il se meut, et, simultanément, en être le spectateur désintéressé. » Voilà pourquoi il s’intéresse à la coloration des limaces de mer ou à la vie sexuelle des mouches, enfin à n’importe quelle autre espèce pour elle-même. Il fonde même volontiers, avec ses congénères, une société protectrice des requins (alors que nous n’avons jamais vu encore de requins s’associer pour protéger ne serait-ce que les nageuses en bikini). C’est alors qu’il est le plus humain : quand il se décentre et se porte témoin et garant de l’univers.

 

Le spécisme honteux de l’antispéciste

Pour toutes ces raisons, je ne suis pas sans quelque sympathie à l’égard de l’ « antispécisme » (Aymeric Caron, par exemple, est le représentant d’une race de primate à poil long tout à fait digne d’être étudiée et même préservée). Mais je dois aussi exprimer certaines réserves :

1. J’ai du mal à comprendre comment on peut protéger les requins et les grizzlys en les rendant végétariens. Le lion supporte assez mal le quinoa, surtout en milieu naturel.

2. Comme je l’ai observé plus haut, les bêtes sont elles-mêmes très spécistes. S’il fallait lutter contre le spécisme en elles, on n’aurait guère d’autre moyen que les détruire.

3. L’antispécisme est donc une possibilité spécifique de l’espèce humaine, et relève donc encore d’un spécisme assez particulier, contradictoire, récusant l’animalité en nous, notamment celle qui nous rend omnivore, et nous permet, avec l’innocence du loup, notre responsabilité humaine étant sauve, de manger de l’agneau lors du repas pascal.

4. Sa vision de la nature n’est pas celle des paysans laborieux, mais de citadins gavés par un monde trop artificiel, et qui ont vu trop de films de Disney. Elle est une réaction au technologisme et donc encore un effet de celui-ci. Elle rêve de fauves de salon.

5. Son militantisme « vegan » impose une rupture avec les traditions humaines, et par conséquent une sortie de l’histoire. Il rejoint en cela le transhumanisme. Les robots ne mangent pas de viande et ne se sont pas formés à travers cette relation d’élevage qui, depuis Abel et jusqu’au Bon Pasteur, en passant par Heidi, est si décisive pour l’humanité.

 

Ce qu’exige le fait d’être supérieur

Les antispécistes reconnaissent une responsabilité générale à l’homme, et par voie de conséquence lui accordent encore une supériorité. Mais ils ont honte de l’avouer, parce qu’ils se trompent sur la notion de supérieur. Ils s’imaginent que la supériorité est toujours écrasante, alors qu’à l’évidence celui qui pour s’élever doit marcher sur le dos des autres manifeste sa petitesse. Noblesse oblige toujours. Plus on est supérieur, plus on a charge de prendre soin de l’inférieur. Plus on est puissant, plus on est capable de s’abaisser et de relever les autres.

Il est certain que le système techno-économique, celui de l’innovation permanente et donc du déchet permanent, celui de la consommation rapide et donc la perte de l’usage et de la patience, a produit des ravages. On y fait pousser l’herbe en tirant dessus. On y pollue l’air pour que sa pureté devienne payante. On y traite le bœuf comme une usine à steaks. C’est ce monde qu’il s’agit de critiquer, en réhabilitant le berger et la fermière. Mais aussi en renouvelant notre regard sur les vivants, biaisé par des théories utilitaristes où toute forme est réduite à sa fonction, et toute fonction à l’autoconservation (ce que Robert Spaemann appelle une « ontologie bourgeoise »).

J’ai employé jusqu’ici l’expression aristotélicienne « les autres animaux ». Elle laisse entendre tout à la fois que l’homme est un animal et qu’il n’est pas une bête pour autant. Il se distingue par le logos, qui, d’après Aristote, n’est pas une adjonction spirituelle à un organisme mécanique, mais oriente et ordonne tout son corps, que ce soit par la station droite, la facialisation, les mains plus universelles que le couteau suisse, la bouche libérée pour la parole et le baiser. Un tel privilège n’est pas une arrogance. Pour celui qui est parlant, tout devient parlant. Toutes les choses, même si elles n’exercent pas en propre cette faculté, s’adressent à nous : le monde nous est intelligible et intéressant, par-delà notre propre intérêt.

Cette ouverture au monde fait que, là où les autres animaux n’ont de prise que sur leur environnement, nous avons le potentiel de dévaster le monde lui-même. Dans sa dignité première, cependant, cette ouverture est une hospitalité. Et une hospitalité tragique. Même si la coopération est antérieure à la concurrence, il n’y en a pas moins combat, souffrance et mort ici-bas. Les bêtes se mangent entre elles, et meurent de toute façon. Notre droit de les élever, de les abattre (plutôt à la ferme) et d’en manger la viande (plutôt pour les repas de fête – car la fête authentique, celle qui n’est pas aveugle, n’ignore pas la dimension du sacrifice, et sait accorder à certaines bêtes ce rôle symbolique et exemplaire) est lié non seulement au devoir de ne pas les maltraiter, mais aussi, et surtout, de les admirer et de les célébrer comme les reflets d’une gloire divine. [/access]

« La création de l’UMP a servi de prétexte pour liquider le gaullisme »

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Henri Guaino. Sipa. Feature Reference: 00712051_000016.

David Desgouilles. Mardi, vous participez au colloque au cours duquel vous débattrez notamment avec  Jean Arthuis, Susan George, Jean-Michel Quatrepoint et Paul Jorion sur le thème du traité transatlantique. Il est organisé par le Comité Orwell dont la présidente Natacha Polony déplore que ce thème demeure confidentiel sans le  débat public. Ainsi,  la campagne de la primaire de droite ignore totalement le Tafta. Comment l’expliquez-vous ?

Henri Guaino. Il est paradoxal de parler autant de l’identité et aussi peu de ce qui la mine le plus : la religion du libre-échange avec ses traités qui aplatissent le monde en imposant des normes économiques, techniques, sanitaires, sociales, juridiques, et, au bout du compte, culturelles, uniques. Si vous posez la question aux candidats ils déclareront tous qu’ils sont contre, parce qu’aucun n’a oublié le traumatisme de l’Accord multilatéral sur les investissements ou celui de la directive Bolkenstein : des textes concoctés en secret qui, aussitôt connus, soulèvent une violente opposition de l’opinion qui sent son mode de vie menacé sans qu’on lui ait jamais demandé son avis. Mais le sujet est peu abordé parce que gouvernement a déjà pris les devants et surtout parce que l’Europe et le libre-échange font partie de la doxa des 40 dernières années vis-à-vis de laquelle la pensée des politiciens n’a pris aucun recul faute le plus souvent du moindre effort de réflexion personnelle.  Je me souviens d’une visite de Manuel Barroso alors président de la Commission Européenne nous disant à propos des négociations  de l’OMC : « vous n’allez pas sacrifier l’industrie à quelques poulets ! » Tout est dit ! Et avec ça, on peut espérer être recruté par Goldman Sachs… Je crains qu’au fond d’eux-mêmes la plupart des candidats soient sur cette ligne. Ils ont juste peur de contrarier trop l’opinion et de perdre les élections.

Les élections, parlons-en. Vous avez décidé de jumeler l’annonce de votre candidature à l’élection présidentielle avec la publication d’un livre d’économie de 650 pages. Vous ne partagez donc pas l’analyse, notamment faite par Nicolas Sarkozy, selon laquelle ce sont les questions identitaires et sociétales qui sont aujourd’hui prioritaires dans l’esprit des électeurs ?

Aujourd’hui c’est l’économie qui sert de principal argument pour discréditer la nation, l’Etat, les frontières, le modèle social, l’identité culturelle, la langue… Comment peut-on revendiquer d’être une nation avec une identité si les difficultés économiques, le chômage de masse, l’exclusion empêchent d’avoir le sentiment d’une destinée commune ? Si en tout, il faut imiter les autres, se rallier à un modèle unique ? Si on se contente de glorifier la concurrence et la mondialisation en n’imaginant pas d’autre issue que de « s’adapter à la mondialisation », c’est-à-dire de la subir, au lieu de se donner les moyens d’agir dans le monde tel qu’il est ?

J’ai publié ce livre parce que si notre vision de la politique économique ne change pas, tous les discours politiques qui prétendent changer la vie des gens et refaire une nation sont des mensonges.

Vos idées économiques sont aux antipodes de celles défendues par tous les candidats à la primaire LR. On a parfois l’impression que la leçon d’économie aux « trop bons élèves » leur est en partie adressée. Pourtant, il y a vingt-cinq ans, lorsque vous travailliez avec Philippe Séguin, ces conceptions économiques étaient largement partagées dans votre famille politique. Comment expliquez-vous qu’elles y soient devenues aussi minoritaires ?

La création de l’UMP a hélas servi de prétexte pour liquider le gaullisme.  Pour être aimable, je dirai que c’est peut-être parce que c’était pour les politiciens de la génération qui était aux commandes une conception trop exigeante de la politique.

En tout cas, ils ont tellement bien appris les leçons de la pensée unique, tellement cédé au conformisme d’un petit milieu qui voulait prendre sa revanche idéologique sur toutes les leçons qui avaient été tirées de la grande dépression des années 30, qu’ils sont devenus incapables de tirer la moindre leçon de leurs propres échecs depuis 40 ans.

J’ai emprunté la formule des « bons élèves » à l’historien Marc Bloch dans « l’étrange défaite » : « les trop bons élèves restent obstinément fidèles aux doctrines apprises. (en 1940) ils occupent malheureusement les postes les plus élevés »

Trop de politiciens ne se nourrissent que des conversations des dîners en ville et des fiches des « bons élèves » traduites en éléments de langage. Les bouleversements de notre époque exigent davantage !

Vous avez des mots très durs sur l’élection primaire. Vous y voyez la victoire du régime des partis. Pourtant, ce système ne permet-elle pas d’élargir la désignation des candidats par un corps électoral plus large que celui des adhérents des partis ? Ce système ne démonétise-t-il pas au contraire le rôle des partis en demandant aux électeurs de sélectionner les candidats à leur place ?

Au RPR ou à l’UMP, jamais le parti n’a délivré d’investiture pour la présidentielle. Il était entendu qu’un candidat ne pouvait pas être l’homme d’un parti ou d’un camp puisqu’il aspirait à devenir l’homme de la Nation. C’est l’esprit des institutions de la Vème République. La primaire fabrique le candidat d’un camp et c’est le parti qui décide de tout : qui peut se présenter, qui peut voter, à quelles conditions… Sous couvert de démocratie, les partis cherchent à verrouiller le premier tour de la présidentielle. C’est l’étape ultime du retour du régime des partis que le Général De Gaulle avait écarté. Comme toujours ce retour qui perpétue des clivages qui n’ont plus de sens annonce une grave crise politique car le verrouillage finit toujours dans le drame.

Sur les questions européennes, économiques, l’identité ou l’école, les clivages ne passent plus depuis longtemps entre les partis mais à l’intérieur d’entre eux. Une recomposition du paysage politique n’est-elle pas nécessaire ? Vous-même avez davantage de points communs avec Jean-Luc Mélenchon, Arnaud Montebourg et Nicolas Dupont-Aignan qu’avec Alain Juppé, Bruno Le Maire et même le Nicolas Sarkozy de 2016.

Les partis sont redevenus des cartels électoraux qui ne sont plus cimentés par un idéal commun mais la seule conviction désastreuse qu’il faut à tout prix gagner les élections et qu’on verra bien après.

Avant la recomposition partisane, il faut la recomposition intellectuelle et morale. L’élection présidentielle est la seule occasion démocratique où cette recomposition est possible. Ne la manquons pas, les circonstances l’exigent Si nous la manquons, nous le payerons collectivement très cher parce que la politique sera incapable de d’affronter les désordres du monde, de l’Europe, de l’économie, de la société…

 

En finir avec l'économie du sacrifice

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Ces électeurs de gauche qui veulent fausser la primaire de la droite

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nicolas sarkozy primaire lr gauche
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Je ne connais pas personnellement Nicolas Sarkozy, qui pourrait être une figure assez classique du champ politique, comme beaucoup de ceux que l’époque produit. Pourtant, force est de constater cette faculté à provoquer de part et d’autre de l’échiquier des passions déraisonnables. Je m’en suis déjà étonné en essayant de comprendre les raisons de cette déraison, mais je dois dire qu’aujourd’hui encore je reste interloqué. Par la haine qu’il provoque, nourrie d’un étonnant mélange de faits réels, de traits de caractère indiscutables, mais aussi d’inventions et de fantasmes. Haine qui provoque des réactions à base de pertes de sang-froid, d’abandons du sens commun, et cette envie compulsive de l’éliminer quelques soient les moyens utilisés.

Une justice pénale très politique

J’ai eu plusieurs fois l’occasion de faire état de ma surprise devant l’instrumentalisation de la justice pénale aux fins de se débarrasser d’un adversaire politique. Comme l’a relevé le bâtonnier de Paris, une « chasse au Sarkozy » s’est déroulée, émaillées de violations graves et répétées des libertés publiques et des principes qui doivent guider le procès pénal.

De non-lieux en nullités, jusqu’à présent les multiples procédures intentées ont été régulièrement scandées par des « caramba, encore raté ! ». Et elles ont convaincu l’opinion publique de la réalité d’un acharnement.

L’ancien président étant toujours debout et ayant manifesté sa volonté de solliciter à nouveau le suffrage des Français, ses opposants, adversaire et ennemi se demandent comment faire pour conjurer la catastrophe qui pourrait se produire en mai 2017 ? L’instrumentalisation des procédures judiciaires, avait démontré l’absence criante de culture juridique des libertés publiques du mainstream, nous allons voir que dès lors qu’il s’agit de Nicolas Sarkozy, la culture démocratique peut également, et très facilement passer par-dessus bord. De quoi s’agit-il ?

Le combat politique n’étant devenu que l’affrontement des egos et par conséquent des écuries présidentielles, pour l’aggraver encore, on a inventé l’idée calamiteuse des « primaires à la française ». Ridicule importation du système américain qui ne correspond ni à nos traditions et ni à notre culture.

Donc, l’UMP rebaptisée Les Républicains, a décidé de s’y mettre et adopté une procédure « ouverte » où les électeurs devraient normalement être des militants et des sympathisants de cette famille politique. Qui choisiront au mois de novembre prochain le candidat qui sera soutenu par leur parti aux élections présidentielles de 2017. Pour voter à ces primaires, il faut verser deux euros (!) et « signer une déclaration sur l’honneur de partager les valeurs de la droite et du centre-droit ».

La campagne électorale est commencée, et comme il fallait s’y attendre, Nicolas Sarkozy tient le crachoir et le débat s’organise autour de lui. L’éventualité qu’il l’emporte et soit le candidat de la droite l’année prochaine commence à sérieusement se préciser. Ce qui plonge dans la panique tous les tenants du « Tout Sauf Sarkozy », fort bien représentés dans les médias et la classe politique, et parmi eux tous ceux, forts nombreux, qui l’ont trahi. Et c’est là que l’on voit, un peu sidéré, se dessiner une manipulation destinée à lui barrer la route. Tout d’abord on affirme haut et fort que le candidat de la droite républicaine, opposé en mai prochain au deuxième tour à Marine Le Pen est sûr de l’emporter, et que par conséquent les vraies élections présidentielles sont les primaires LR. Ensuite, très tranquillement on annonce, que compte tenu du danger représenté par Nicolas Sarkozy, la gauche doit se mobiliser pour aller voter aux primaires du camp d’en face ! Pour Alain Juppé présenté comme le mieux placé pour le battre. Toute la presse, sans aucune réserve, fait état de ce calcul, et les réseaux relaient abondamment les électeurs de gauche disant : « on ne va pas se gêner ! Avec Sarkozy, la fin justifie les moyens, si on n’arrive pas à le mettre hors-jeu par les voies judiciaires, eh bien on va aller truquer la primaire de la droite, ce n’est pas une fausse déclaration sur l’honneur qui va nous arrêter. » Et les élus juppéistes ne sont pas les derniers à arborer des sourires entendus lorsqu’on leur pose la question.

Il n’y a malheureusement pas lieu d’être surpris de la part de tous ceux qui scrutins après scrutins, vilipendent le suffrage universel direct qui aboutit à donner la parole au petit peuple qui ne cesse de mal voter. Comme on a pu le voir avec les réactions aux votes britanniques sur le brexit. Cette absence de culture démocratique et ce totalitarisme soft, qui visent à exclure politiquement une partie de la population déjà géographiquement, matériellement et culturellement écartée, sont assez stupéfiants.

Car dans ce cas précis de quoi s’agit-il ? De mobiliser un camp politique pour aller fausser le fonctionnement du camp adverse, et en se parjurant de se livrer à l’aide d’une fraude à un parfait bourrage d’urnes. En se parjurant, car ce n’est pas rien que de mentir en signant un engagement sur l’honneur de partager les valeurs de la droite du centre-droit, pour ensuite priver les gens sincères et engagés de leur choix. Le pire étant de constater la totale bonne conscience de ceux qui s’apprêtent à commettre cette forfaiture et appellent les autres à le faire. On me dira que c’est l’adoption de ce système idiot de la primaire qui permet cette fraude destinée à truquer in fine le résultat de l’élection présidentielle. Certainement, mais ce n’est vraiment pas une excuse. On ajoutera pour faire bon poids la dimension juridique de ces agissements. L’article 441-1 du Code Pénal dit précisément qu’un faux en écriture est : « une altération frauduleuse de la vérité, de nature à causer un préjudice et accomplie par quelque moyen que ce soit, dans un écrit ou tout autre support d’expression de la pensée qui a pour objet ou qui peut avoir pour effet d’établir la preuve d’un droit ou d’un fait ayant des conséquences juridiques». (13 ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende).Prétendre faussement dans une déclaration écrite que l’on partage les valeurs de la droite et du centre pour obtenir un droit de vote aux primaires pour les fausser, semble bien répondre à cette définition.

Fraudeurs de gauche aux primaires LR

Il y a également les manœuvres dolosives servant de support à une escroquerie, et enfin puisqu’il s’agirait de fausser aussi le résultat de l’élection présidentielle en empêchant la droite d’y présenter le candidat qu’elle souhaite, la fraude électorale classique ne serait peut-être pas non plus très loin.

Ce qui est grave, dans tout cela, c’est la désinvolture avec laquelle, sous le regard rigolard des médias on prend des libertés avec des principes démocratiques qu’il n’a pas été si facile de conquérir. Et imaginons simplement les réactions si quelqu’un de l’entourage de Nicolas Sarkozy disait : « je demande aux militants et aux électeurs de droite d’aller massivement voter à la primaire de la gauche pour choisir François Hollande, candidat calamiteux, qui assurera la défaite de la gauche ».

Pour que les choses soient claires, je n’ai personnellement jamais voté pour cette droite-là, sauf en 2002 pour Jacques Chirac au second tour, et ce n’est pas encore cette fois-ci que je vais le faire. J’ai eu plusieurs fois l’occasion de critiquer l’instrumentalisation de la justice pénale à l’encontre de Nicolas Sarkozy, parce que je considérais ces atteintes aux libertés et aux principes préjudiciables à l’autorité de la justice. De la même façon, je considère que la fraude qu’on nous prépare est une mauvaise action, et pas seulement au plan de la morale. Il n’est pas du tout sûr que ceux dont on bafoue les choix, quels qu’ils soient, restent tranquilles bien longtemps.

Si les militants et sympathisants LR préfèrent Alain Juppé, à Nicolas Sarkozy, ou le contraire, Bruno Lemaire ou encore NKM, pour les représenter à l’élection présidentielle, c’est leur affaire. Mais ils doivent pouvoir faire ce choix régulièrement et à l’abri des manipulations.

Coupons les Lumières!

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lumieres epi reforme college
L'Enclycopédie. Wikipedia.
lumieres epi reforme college
L'Enclycopédie. Wikipedia.

Retour sur une polémique qui a égayé la fin de l’année scolaire 2014-2015, et qui pousse ses pseudopodes dans l’actualité d’aujourd’hui.
On est alors en pleine discussion sur la réforme du collège — et nous savons désormais ce qu’il en est — et sur les programmes qui l’accompagneront. Souci officiel : alléger lesdits programmes de façon à ce que les enseignants aient du temps pour se consacrer à des projets d’EPI — louable souci.

L’Europe médiévale, l’Humanisme et les Lumières sortent grands perdants de la consultation organisée par Michel Lussault, sur lequel (entre autres grands nuisibles de l’Education) le dernier livre de Carole Barjon jette une lumière vive. C’est que notre maître d’œuvre a un objectif : éliminer le « roman national » cher à Dimitri Casali, et même le « récit national » cher à Jean-Pierre Chevènement (qui a analysé avec beaucoup de finesse les sous-entendus idéologiques de notre concepteur de programmes et de sa patronne, qui fidèle à sa tactique lubrifiante et émolliente a tenté de désamorcer le débat).
« Père, gardez-vous à droite, Père, gardez-vous à gauche » : affabulation. Bayard sans peur et sans reproche : légende. Etienne Dolet ou Giordano Bruno (le martyr des idées qui a convaincu Augustine Fouillée de signer « G. Bruno » — et non Ernest Lavisse, comme le pense Pimprenelle — son Tour de France de deux enfants) brûlés pour leurs convictions, épiphénomène. Voltaire défendant Calas ou le chevalier de la Barre, points de détail.

Ce qui compte, évidemment, c’est la participation de la Compagnie des Indes (dont Voltaire détenait effectivement des actions) à la traite atlantique (de la traite saharienne, autant ne pas parler, il ne faut pas désespérer Saint-Denis). Ce qui compte, c’est que la bourgeoisie du XIXème a fondé son entreprise de colonisation sur l’exportation des Lumières — horreur, horreur, horreur, comme dit Kurtz dans le Cœur des ténèbres et Apocalypse now. « Le devoir (et le « droit ») des « races supérieures » chères à Jules Ferry sur les « races inférieures », voilà ce qui résulte d’une siècle de voltairianisme.

Lisez la suite de cet article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

Infaillible pape François?

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pape francois bergoglio

pape francois bergoglio

Ce mercredi, sortira en salles un film sobrement intitulé Le pape François. Il aurait été difficile d’inventer titre plus simple, plus platement efficace ou plus direct. Le film de l’hispano-argentin Beda Feijóo tient d’ailleurs sa promesse : non seulement il s’agit effectivement  d’un biopic sur l’actuel évêque de Rome (de son enfance en Argentine à son élection au Vatican), mais celui-ci est soigneusement exempt de tout ce qui, de près ou de loin, puisse s’apparenter à une quelconque complexité, voire même à une quelconque interrogation sur le parcours et la personne de Jorge Bergoglio, dit Padre Jorge et devenu, depuis 2013, le pape François (interprété ici par Dario Grandinetti, acteur argentin qu’on avait découvert dans Julieta de Pedro Almadovar et qui prête au Saint-Père – et plutôt bien – son visage inquiet de grand obsessionnel, ravagé d’incommunicabilité).

C’est évidemment dommage tant le sujet prêtait à interrogation et que le cinéma, plus qu’aucun autre medium, permet de témoigner de l’ambiguïté des hommes, de la complexité des situations et de tout cet irrésolu qui constitue l’essentiel d’un personnage. Et, de ce point de vue, Bergoglio aurait pu être un passionnant sujet de film.

Lisez la suite de cet article sur le blog d’Olivier Prévôt.

Veut-on entraver tout débat sur l’IVG?

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delit entrave ivg avortement
Sipa. Numéro de reportage : 00651082_000013.
delit entrave ivg avortement
Sipa. Numéro de reportage : 00651082_000013.

Au pays des droits de l’homme et de la liberté d’expression, un sujet demeure tabou : l’avortement et la souffrance qu’il engendre. Le Professeur Nisand, pourtant défenseur dès la première heure de la possibilité d’avorter, parle à ce sujet d’un véritable négationnisme. Celui-ci est organisé au plus haut niveau de l’Etat.

Tolérance zéro sur la liberté d’expression

En effet, après avoir créé un « délit d’entrave à l’avortement » étendu à toute pression morale ou psychologique, délit flou et interprété de façon extensive contrairement au principe d’interprétation stricte de la loi pénale, le gouvernement a inventé un «délit d’entrave à l’accès à l’information sur l’IVG » et parle maintenant d’un « délit d’entrave numérique » : toute personne qui oserait diffuser sur Internet des informations sur les aides existantes pour les femmes qui souhaiteraient garder leur bébé ou sur la souffrance que beaucoup de femmes connaissent après un avortement serait accusée de tromper les femmes et menacée des foudres de la justice.

Le gouvernement veut ainsi mettre en œuvre la « tolérance zéro » qu’il avait annoncée. Peu lui importe que cela implique de violer allègrement les libertés d’expression et d’information, fondements essentiels d’une société démocratique. Rappelons que le Cour européenne des droits de l’homme insiste régulièrement sur le fait que ces libertés valent non seulement pour les informations ou idées accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives  ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent. Elle souligne aussi que cela fait partie du pluralisme, de la tolérance et de l’esprit d’ouverture sans lesquels il n’y a pas de société démocratique.
Le ministre accuse les sites visés de donner une information fausse ou manipulatrice mais on pourrait aussi lui reprocher de diffuser une information partielle voire partiale : ni le site Internet officiel ni la brochure d’information donnée aux femmes qui envisagent d’avorter ne disent un mot sur la possibilité de garder son enfant ni sur les aides existantes. La seule issue proposée en cas de grossesse imprévue est l’avortement, présenté et revendiqué comme un droit et un choix.

75 % des femmes ayant avorté auraient préféré un autre choix

Cela n’empêche pas que, selon l’institut de recherche du Planning familial américain, 75 % des femmes qui ont avorté l’ont fait sous la pression de circonstances sociales ou financières mais auraient préféré faire un autre choix. Peut-on encore parler d’un droit ? D’une liberté ?

Il est temps de sortir des affrontements idéologiques stériles entre partisans et opposants pour regarder la réalité. Comme le dit depuis longtemps le Professeur Nisand, « Tout le monde peut s’accorder sur l’idée qu’il vaut mieux prévenir les IVG chez les jeunes plutôt que d’avoir à les réaliser, que ce soit du point de vue éthique, psychologique ou économique ». La nécessité de la prévention est omniprésente dans la loi Veil, et a même été rappelée comme ayant un « rôle majeur » dans la résolution de l’Assemblée nationale du 26 novembre 2014 « réaffirmant le droit fondamental à l’interruption volontaire de grossesse en France et en Europe ». C’est aussi un engagement international des Etats, répété notamment lors de la Conférence du Caire sur la population et le développement et la conférence de Pékin sur les droits des femmes.

C’est la perspective choisie par une équipe de juristes, sous la direction de Grégor Puppinck, qui publie un ouvrage intitulé Droit et prévention de l’avortement en Europe chez LEH édition. S’appuyant sur des recherches approfondies fondées sur des sources françaises et internationales diversifiées (études juridiques, scientifiques et sociologiques, presse etc), cet ouvrage examine les causes et les conséquences de l’avortement et propose des mesures concrètes de prévention pour que l’avortement ne soit plus une fatalité. Les femmes ont aussi le droit de ne pas avorter.

L’animalisme est un antihumanisme

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digar animaux antispecisme vegan
Action du mouvement de libération animale 269 Life, Paris, septembre 2015 (Stéphanie de Sakutin)

Depuis un demi-siècle, d’importants changements sont intervenus en Occident dans les relations humains-animaux. Le plus visible est une bipolarisation croissante entre d’une part, les animaux de rente, dont le sort, comme celui de leurs éleveurs, s’est considérablement dégradé, et d’autre part, les animaux de compagnie, à l’inverse survalorisés et surprotégés.

L’évolution de la place et du statut des animaux de rente s’explique par le contexte de l’après-guerre, dominé par la nécessité de reconstruire l’économie du pays. Dans cette configuration, l’élevage traditionnel, familial et polyvalent de la France des années 1950 s’est peu à peu concentré (les éleveurs ne représentent plus aujourd’hui que moins de 1 % de la population française), il s’est intensifié (avec multiplication des élevages « hors sol » et/ou « en batterie ») et spécialisé (avec formation de « filières » distinctes bovins à viande/bovins laitiers, poulets de chair/poules pondeuses, etc.). Ces changements ont évidemment affecté les rapports éleveurs-animaux d’élevage, rapports qui sont devenus plus impersonnels, au point, parfois, d’entraîner du stress, tant chez les éleveurs que chez les animaux, soumis les uns comme les autres aux contraintes de la productivité et de la concurrence à l’échelle mondiale.

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Durant la même période, la situation des animaux de compagnie a connu, elle, deux évolutions concomitantes. D’abord une évolution quantitative : en France, leur nombre a plus que doublé, passant de 30 millions en 1960 à 62 millions en 2014, comme a augmenté le nombre des foyers (aujourd’hui 53 %) qui possèdent des animaux de compagnie. Ensuite et surtout, une évolution qualitative, sous la forme d’un statut culturel profondément modifié : désormais omniprésents, les animaux de compagnie sont « aimés » avec ostentation ; de plus en plus « anthropomorphisés » (c’est-à-dire perçus et traités comme des humains), ils sont considérés comme des membres de la famille. À ce titre, ils font l’objet de toutes les attentions : rien n’est trop beau ni trop cher pour eux (la part du budget des familles qui leur est consacrée est égale à celle des transports en commun, avion et bateau compris, et le chiffre d’affaires de la filière correspondante dépasse en France les 4 milliards d’euros).

Ces évolutions se sont produites dans une population française en majorité urbanisée ou « rurbanisée », en tout cas coupée de ses racines paysannes et de la culture animalière correspondante. Ce nouveau contexte socioculturel a favorisé l’émergence du modèle « animal de compagnie » en modèle culturel hégémonique qui tend à englober les autres catégories d’animaux : les animaux domestiques – les chevaux en particulier, de plus en plus assimilés à des animaux de compagnie – et même la faune sauvage, que les peluches, les dessins animés et certains documentaires animaliers avaient déjà commencé à « disneylandiser ». Qui plus est, la diffusion du modèle de l’animal de compagnie, dont la caractéristique universelle est de ne servir à rien d’autre qu’à la compagnie de son maître, entraîne la diffusion simultanée, dans une partie de l’opinion publique, d’un idéal de non-utilisation des animaux en général.

Enfin, bien qu’elle ne date pas d’hier – son origine remonte aux « amis des bêtes » de l’an X (1799) –, l’idée « animalitaire » de militer pour la défense des animaux comme d’autres, les « humanitaires », en faveur des humains, a connu elle aussi une mutation spectaculaire dans la seconde moitié du xxe siècle. Sa radicalisation actuelle résulte d’un glissement progressif de l’animalitaire à l’animalisme, c’est-à-dire de la notion de « protection animale » conçue comme un devoir de compassion de l’homme, à la notion de « droits de l’animal » ou, selon les courants, à celle de « libération animale » au nom de l’« antispécisme ». Autre nouveauté : la cause animaliste est désormais défendue et promue auprès des autorités nationales et internationales par un lobbying à l’anglo-saxonne extrêmement puissant, riche et organisé, ainsi que, sur le terrain, par l’activisme de groupuscules radicaux, parfois violents.

Dans le contexte social et culturel majoritairement urbain qui prévaut désormais, la stratégie du lobby animaliste consiste à se présenter comme le porte-parole d’une « majorité silencieuse » à qui il fait dire à peu près n’importe quoi, et qui ne dément pas puisqu’elle est mal informée et qu’au fond, rien de tout cela ne fait partie de ses priorités qui sont l’emploi, le pouvoir d’achat, le logement, la santé… Faute, donc, de démenti et a fortiori de résistance, l’idéologie animaliste s’est peu à peu érigée en une sorte de « politiquement correct ». En réalité, peu de consommateurs se montrent prêts à payer plus cher des produits d’animaux élevés autrement, et il n’existe aucune preuve sérieuse de l’existence d’une « demande sociale » prioritaire d’amélioration du sort des animaux d’élevage. Cette prétendue « demande sociale » n’est en définitive rien d’autre qu’une fiction, construite par les mouvements animalistes eux-mêmes, au moyen d’événements montés de toutes pièces (comme cette « Déclaration universelle des droits de l’animal » de 1978, « adoptée » non pas solennellement à l’UNESCO, mais à la sauvette, dans le hall du siège de cette organisation à Paris), de sondages bricolés, d’utilisation de faux experts et de falsifications éhontées (« biens meubles », c’est-à-dire mobiles, du Code civil sciemment confondus avec des « meubles », tables ou chaises ; mise en avant des 98 % d’ADN identique entre l’homme et le chimpanzé, en « oubliant » les quelques centaines de gènes codants qui font toute la différence, etc.). Telles sont les voies par lesquelles une infime minorité d’animalistes (1 % de la population française selon le CREDOC) tente d’imposer ses vues à la majorité, en même temps que d’entraîner, à force de surenchère, ses propres partisans dans un engrenage du « toujours plus » qui pousse les végétariens à devenir végétaliens puis véganiens, et l’antispécisme à mettre en accusation et à diaboliser l’Homme, et à se muer ainsi en un spécisme antihumain. De sorte qu’après l’introduction des animaux dans le Code civil en janvier 2015, on peut se demander quelle sera la prochaine étape : la libération des animaux réclamée par le philosophe australien Peter Singer (Animal liberation, 1975) ou leur admission parmi nous en tant que concitoyens prônée par deux philosophes canadiens (Sue Donaldson et Will Kymlicka, Zoopolis. A political theory of animal rights, Oxford University Press, 2011) ? L’expérience montre en effet que toute concession faite, tout geste accompli dans le sens des animalistes, loin de calmer le jeu, est au contraire considéré par eux comme un gage, comme un précédent sur lequel ils s’appuient et dont ils tirent argument pour soutenir ou introduire de nouvelles revendications.

Par ailleurs, toujours tout aligner sur les attentes supposées du plus grand nombre, surtout dans des domaines techniques très spécialisés comme les productions animales, revient à tirer tout et tout le monde vers le bas. Il faut au contraire ne pas craindre de dire la vérité, même si elle paraît à certains difficile à entendre : 1) les animaux domestiques, aujourd’hui en Europe occidentale, manquent moins de soins que de débouchés économiquement rentables et durables ; 2) les débouchés sont, pour les animaux domestiques, des produits et des utilisations ; 3) dans des systèmes d’exploitation dont l’intensification, voire l’industrialisation, paraît inéluctable en raison du contexte actuel de mondialisation des échanges, il ne saurait y avoir d’élevage et d’utilisation des animaux domestiques sans contraintes pour ceux-ci – ainsi, d’ailleurs, que pour leurs éleveurs et leurs utilisateurs. Le but à atteindre est donc de diminuer ou de rendre supportables ces contraintes, dans l’intérêt des animaux – nous leur devons au moins ce respect –, aussi bien que dans celui des humains.

Il faut aussi en finir avec la conception pessimiste et trompeuse de l’Homme comme d’un éternel prédateur, grand destructeur de la biodiversité, que la vulgate écologiste tend à diffuser. Certes, l’Homme a beaucoup détruit, volontairement (par destruction inconsidérée d’animaux réputés prédateurs ou nuisibles, etc.) ou involontairement (par sa progression démographique même). Mais l’objectivité oblige à reconnaître qu’il a aussi beaucoup protégé (réserves, parcs naturels, etc.) et même produit de la biodiversité (en créant de multiples races d’animaux et variétés de végétaux domestiques).

De même, nous ne devons aucun droit aux animaux en tant qu’individus, sensibles ou non. La seule protection des animaux qui s’impose à nous, car la seule vitale à grande échelle et dans la longue durée, est celle qui concerne les populations animales, espèces naturelles ou races domestiques, dont la disparition entamerait la biodiversité dont notre avenir commun dépend en partie. À cet égard, il faut aussi savoir que la sauvegarde de la biodiversité passe par la régulation voire l’éradication de certaines populations animales : espèces invasives, espèces inconsidérément protégées dont la prolifération représente une nuisance (cormoran, loup…). Elle passe aussi par la boucherie chevaline sans laquelle les races de chevaux de trait seraient condamnées à disparaître à plus ou moins brève échéance.

Aujourd’hui, avec l’introduction des animaux dans le Code civil, un seuil décisif a été franchi, qui plus est avec une facilité déconcertante. Les milieux agricoles ont réagi avec une intensité et des arguments qui ne sont pas à la hauteur des enjeux. Quant aux membres de la société civile, ils ont brillé par leur suivisme ou, dans le meilleur des cas, par leur indifférence. Il est donc grand temps que les uns et les autres prennent conscience que ce qui se joue là déborde largement de la seule question du statut juridique des animaux. Sont aussi en cause le fonctionnement de nos institutions, l’avenir de la production et des territoires du premier pays agricole d’Europe qu’est la France, le mode d’alimentation humaine, ainsi et surtout, on l’aura compris, que l’humanisme hérité des Lumières, dans lequel l’animalisme n’a de cesse d’enfoncer de nouveaux coins. [/access]

Combien de morts avant de fermer Lampedusa?

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Lampedusa. Sipa. Numéro de reportage : AP21883672_000001.
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Lampedusa. Sipa. Numéro de reportage : AP21883672_000001.

Tandis que, de mon côté, j’assistais à la projection de Fuocoammara, par-delà Lampedusa, le nouveau film de Gianfranco Rosi, Ingrid Riocreux revenait ici sur l’usage de certaines photographies par les tenants de l’accueil des réfugiés sur notre sol. Comme tout le monde, j’ai également en mémoire l’image de ce garçonnet kurde flottant au bord du rivage, face contre sable. Ce cliché eut un nom. Il claquait comme un slogan : le petit Aylan. Je me souviens alors de l’étrange jubilation, fort éloignée de l’idée de deuil, qui avait saisi nos adversaires : ils tenaient enfin leur preuve. Non la preuve qu’un drame se jouât en Méditerrannée – merci les gars, vous nous l’appreniez, à nous éternels ignorants – mais une autre, délirante. Derrière l’alibi de nos prudences face au déferlement démographique et à ses conséquences futures, se cachait une réalité plus sombre, criminelle : Aylan, c’est nous qui l’avions tué. Le corps inerte de l’enfant nous accusait.. Pleuvait alors « l’injonction abêtissante et culpabilisante à prendre un certain parti », pour reprendre l’expression si juste d’Ingrid.

Avec une naïveté certaine, un homme politique tenta ces jours-là de résister à l’averse. C’était Florian Philippot. L’imprudent s’obstinait à opposer la raison à l’émotion – attitude qui définit assez bien ce qu’est le salaud moderne : un type qui veut – contre vents et marées, si j’ose dire – continuer à réfléchir. Que disait, à l’époque, Philippot ? Plus on accueillerait de réfugiés à Lesbos, plus on encouragerait la traversée du bras de mer séparant le continent (turc) de l’île (grecque). Et plus les gens traverseraient, plus il y aurait d’accidents, et donc de noyés. Ce n’était pas la fermeture de l’Europe qui était la cause de la mort d’Aylan, mais plutôt son ouverture. Le raisonnement était aussi logique qu’inaudible. Le numéro deux du Front national pouvait rejoindre la troupe des amis de Galilée et murmurer, pour lui-même, « et pourtant… et pourtant… »

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Olivier Prévôt.

Pourquoi je vais aller voter aux primaires de la droite

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Alain Juppé. Sipa. Numéro de reportage : AP21947780_000002.
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Alain Juppé. Sipa. Numéro de reportage : AP21947780_000002.

Je suis un peu surpris par la virulence de Régis de Castelnau à l’idée d’électeurs de gauche qui pourraient se déplacer pour aller aux primaires. Les voilà « fraudeurs », rien que ça. J’avais naïvement cru que les primaires de la droite et de l’extrême droite, pardon, de la droite et du centre, étaient ouvertes à l’ensemble des Français, inscrits sur les listes électorales, à la condition qu’ils s’acquittent de quelques euros et qu’ils signent une charte où ils reconnaissent partager les valeurs de la droite. Je présume que cette charte sera aussi générale que celle des primaires du PS en 2011. On demandera si on est d’accord avec la république, si on est d’accord avec la liberté, la responsabilité voire la solidarité. On ne demandera pas, je pense, d’exciper un certificat de gauloiserie ou à l’électeur de s’engager à ne pas être de gauche.

On ne naît pas électeur de gauche

Et d’ailleurs qu’est-ce qu’un électeur de gauche ? Un centriste à qui il arrive de voter socialiste ? Un socialiste à qui il arrive de voter à droite ? Un communiste qui a voté Xavier Bertrand ou Christian Estrosi aux dernières élections régionales, pour faire barrage aux Le Pen tante et nièce dans les Hauts-de-France et en Paca ? On remarquera que dans ce cas-là, les voix de gauche ne gênaient pas les Républicains et qu’il n’y a eu personne pour estimer que cela allait fausser les résultats. Alors qu’en l’espèce, c’était vrai. Des candidates avec plus de 40% des suffrages exprimés, mettant une bonne vingtaine de points dans les mirettes de leur plus proche poursuivant, se retrouvaient par les miracles de la « discipline républicaine », stoppées en pleine ascension et battues assez sèchement au second tour. Et là, c’était un peu plus grave que dans une primaire qui n’a rien d’officiel, qui a à peine un cadre juridique : c’était un détournement de la loi électorale, détournement légal mais détournement tout de même qui a prouvé de manière catastrophique que l’UMPS n’était pas une invention du FN pour jouer au martyr.

Non, ce qui me gêne dans la diatribe de Régis de Castelnau, c’est qu’il a l’impression qu’on est électeur de gauche de naissance, presque génétiquement. Mais être de gauche, c’est comme être une femme, on ne le naît pas, on le devient. C’est d’ailleurs vrai aussi pour le lepéniste, l’écologiste, le trotskiste… Et on peut changer, on change même souvent en France, il suffit de voir comment l’alternance a joué à chaque scrutin national depuis 1981. Cela signifie bien, ou je ne comprends plus rien, que des électeurs de gauche sont devenus des électeurs de droite et vice-versa.

Ensuite, en admettant que l’on soit, ce qui est mon cas, un électeur de gauche enragé et même un électeur communiste, au nom de quoi, je le demande, je n’aurais pas le droit de choisir quel genre de droite je veux avoir si la droite doit gagner ? J’ai la possibilité de le faire, je n’ai aucune raison de m’en priver. Je ne me suis pas privé non plus de le faire aux primaires du PS. Les observateurs avaient été surpris à l’époque par le score de Montebourg, autour de 18%, largement supérieur à son influence dans le PS. C’était tout simplement parce que des électeurs appartenant à la gauche de la gauche avaient trouvé qu’il serait plus facile de se reporter sur lui au second tour que sur Hollande et que, le cas échéant, un gouvernement de programme commun avec lui restait de l’ordre du possible.

Juppé, mon moindre mal

En plus, si des électeurs de gauche se dérangent, qu’est-ce qui permet de dire à Régis de Castelnau qu’ils voteront nécessairement pour Juppé et non pour Sarkozy ? L’ami Régis doit se souvenir qu’en 1981, il y eut un vote chiraquien pour Mitterrand mais qu’il y eut aussi, certes dans des proportions moindres, un vote dit « révolutionnaire » pour Giscard de la part de certains communistes qui estimaient qu’au moins les choses seraient claires. Un calcul cynique, lors de ces primaires, pourrait très bien amener un électeur de gauche à voter pour l’ancien président. En effet sa victoire supposera nécessairement une candidature centriste, en l’occurrence celle de Bayrou, qui le crie sur tous les tons. Or, le ticket d’entrée de Sarkozy pour le deuxième tour, dans cette hypothèse, deviendra beaucoup plus difficile à obtenir. Ce serait étrange, tout de même, que dans ce cas-là, l’électeur de gauche vote à ces primaires de la droite come l’électeur lepéniste. Celui-là, Régis de Castelnau ne nous en parle pas. Et pourtant, c’est bien sur lui que compte aussi Nicolas Sarkozy, avec le ton très identitaire de sa campagne, pour battre Juppé.

Bref, en tant qu’électeur de gauche, j’irai voter à ces primaires sans avoir le moins du monde le sentiment de commettre une « forfaiture » ou une « fraude ». J’irai évidemment voter pour Alain Juppé. Ca ne m’enchante pas mais quitte à avoir un président de droite, mais pour nous c’est fichu de toute manière et je trouve que Juppé correspond à l’idée que je me fais d’un président : il n’est pas anxiogène et il ne joue pas la carte de la division des Français les uns contre les autres. Il a aussi quelques avantages annexes comme le fait d’avoir une certaine culture générale, de parler un français correct et de ne pas chauffer à blanc l’opinion sur les questions d’identité. En plus, il ne fera qu’un seul mandat étant donné son âge.

Non, décidément, aller voter aux primaires de la droite quand on est de gauche, ça devient même un acte profondément républicain : c’est être capable de placer l’intérêt général au-dessus de ceux de son camp. On devrait nous remercier, tiens…

Misère de l’antispécisme

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animaux vegan antispecisme specisme
La vie des paysans, Jan Brueghel l'Ancien, 1617

Première rencontre

Avant toute théorie ou représentation, il y a « la rencontre première » (selon une expression de Jacques Dewitte) : ce vis-à-vis avec l’autre animal, où l’homme, pour ainsi dire, reste bête… Je ne parle pas de la découverte de la guenon, qui vous fait soudain porter un jugement plus favorable sur votre tante Agathe, ni de ce rat-taupe qui vous permet de mieux comprendre la solitude laborieuse de votre chef de service. Je pense au surgissement d’un vivant d’une autre espèce, dans sa forme à la fois parfaite et improbable, complète et pas du tout humaine, et qui semble, sur cette terre même, nous faire débarquer sur une autre planète.

À ce stade, l’Histoire naturelle de Pline, avec ses phénix qui renaissent de leurs cendres et ses rémoras qui arrêtent les navires, paraît plus vraie que les manuels de biologie scientifique. À ce stade, tous les animaux sont fantastiques, et la vache n’est pas moins fabuleuse que l’hippogriffe. Elle l’est même beaucoup plus. Dans l’hippogriffe, on repère tout de suite le procédé qui consiste à mélanger un aigle et un cheval, alors que la vache ne ressemble qu’à elle-même.

Il suffit de considérer l’enfant qu’approchent pour la première fois un chat ou même une fourmi. L’apparition d’un ange lui est à peine plus surprenante. Le voici saisi de crainte et d’émerveillement, ayant en lui le désir de toucher cet être qui pour une fois ne lui rappelle pas son père ni sa mère, mais aussi la peur, le pressentiment qu’au moindre contact il pourrait basculer de l’autre côté du miroir (d’où les contes de métamorphose).

C’est ce mystère entrevu devant soi, dans les imagiers ou les documentaires, qui pousse encore tel jeune homme à se jeter dans des études de zoologie. Hélas, à l’université, on ne rendra pas raison de l’élan qui motiva sa venue. On lui fera oublier la gloire visible du porc et du paon, lesquels ne seront plus que des « sacs physiologiques », des bricolages de gènes, des avantages sélectifs, enfin les winners provisoires d’une nature conçue selon le schéma concurrentiel d’un marché ultralibéral.

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La bête divine

Dans cette première rencontre, il n’y va pas d’une supériorité, d’une infériorité ni d’une égalité. Plutôt de la croisée de deux ordres presque incommensurables. La diversité bigarrée des formes animales nous frappe d’étonnement, et cet étonnement est antérieur à toute évaluation. On devine que, si grande que soit la créativité humaine, jamais nous n’aurions pu inventer le buffle ou le syrrhapte paradoxal. Steve Jobs a bien eu le génie de faire l’iPhone, mais sa fantaisie ne pouvait aller jusqu’à créer le moustique.

C’est pourquoi les Anciens, spécialement les Pères de l’Église, voyaient dans les bêtes des créatures divines. Seul un Dieu peut avoir eu l’idée de faire des êtres aussi bizarres et variés. Bien sûr, c’est l’homme et la femme qui sont à son image (et donc les plus bizarres et les plus variés de tous). Mais on reconnaît bien sa puissance souveraine dans la baleine, l’éléphant, le ver solitaire, l’oursin ou l’oryctérope. Si un dévot puritain avait collaboré à la conception de l’univers, il aurait très certainement interdit à Dieu de telles extravagances. Il n’y aurait eu que des corbeaux et des colombes aux ailes rognées. Pas un seul toucan. Ce qui prouve que le Créateur n’a jamais demandé leur avis aux puritains.

Saint Basile de Césarée va beaucoup plus loin dans son admiration des bêtes que les actuels défenseurs de la « cause animale ». Ceux-ci oscillent le plus souvent entre un utilitarisme qui les inclut dans son calcul du bien-être total (au prorata de leur degré d’innervation) et un sentimentalisme qui reporte sur le Kiki à sa mémère l’affection retirée à une humanité féroce. Celui-là sait lire en elles des fables de l’Éternel – avant d’être d’Ésope ou de La Fontaine. La cigogne est d’après lui figure d’hospitalité et la murène, modèle pour la vie conjugale. Quant au ver à soie, il va de soi qu’il offre une image du Christ : de la chrysalide au papillon, il le représente en sa mort et sa résurrection, et devient, comme un petit printemps incarné, signe d’espérance.

Ainsi l’homme et les autres animaux sont-ils d’abord les sujets d’un symbolisme analogique, avant de faire l’objet d’une comparaison univoque. C’est la modernité, avec son uniformité quantitative et légale, qui juge tout en termes de plus et de moins, de norme et d’écart. Les Anciens, eux, avant de comparer sur une même échelle, savent reconnaître un parallélisme entre des ordres différents.

Le ratage humain

Si les bêtes amorales peuvent donner des leçons de moralité, ce n’est pas seulement par projection arbitraire sur leurs comportements. C’est avant tout parce que leur comportement est plus régulier que le nôtre, ce qui permet de les fixer dans des types ; et qu’elles sont par ailleurs capables de réaliser des choses qui nous dépassent. Essayez de faire une toile entre deux branches en débobinant du fil de votre derrière – ou de fabriquer du miel avec le suc des fleurs ! Ou bien comparez la toile de l’araignée avec vos tentatives d’art contemporain, et le miel des abeilles avec vos efforts en pâtisserie… Vous pouvez à bon droit vous sentir humilié.

Du fait de leur infaillible instinct, les bêtes ne sont pas comme nous sujettes à l’approximation et au ratage. Notre infériorité sous ce rapport est cependant la marque d’une différence de nature. Marx l’explique en une phrase célèbre : « Ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. » Le raté, le médiocre, l’imparfait de nos ouvrages comme de nos actes ne sont possibles qu’à partir de cet intervalle entre la conception d’une chose dans notre esprit et son exécution par notre corps dans la réalité extérieure. De là ces malheureux écarts entre nos projets de séduire une jeune femme et notre manière de nous y prendre (tandis que la parade nuptiale du triton vulgaire est exactement réglée et ne l’expose jamais au ridicule), ou entre nos utopies communistes et l’application du plan quinquennal (tandis que les termites construisent sans mal une société ayant dépassé la lutte des classes).

Ce ratage est la preuve d’une déspécialisation dont notre peau et nos mains sont les témoins exemplaires. Notre peau, en effet – ni pelage, ni écailles, ni armure –, est sensible au moindre courant d’air et craint les chatouilles. Et nos mains – ni sabots, ni griffes, ni palmes – sont capables de tout manier et de tout recueillir, en se joignant, en caressant ou en se donnant (le précis instrument de préhension s’étant changé en organe indéterminé de réception et d’offrande).

Une telle déspécialisation, un tel intervalle entre conception et exécution comme choses distinctes et non confondues dans un instinct, font de nous une espèce d’animal universel, capable d’imiter n’importe quelle bête et, parfois même, de se montrer vraiment humain… Aussi sommes-nous les seuls à nous interroger maladroitement sur notre essence, à nous demander quels doivent être nos relations aux bêtes, à organiser des symposiums sur « L’homme et l’animal, quelle différence ? », jusqu’à oublier que poser cette question est déjà une différence notable.

Du zoomorphisme

On peut se plaindre de notre anthropomorphisme et de notre anthropocentrisme. Mais il faut observer que les autres animaux donnent encore plus radicalement dans ce travers. Le tigre a une fâcheuse tendance à me prendre pour une gazelle de variété spéciale, et le chimpanzé, pour le mâle alpha de sa tribu (au point d’espérer que j’en féconde les femelles, ce que ni le directeur du zoo ni ma propre épouse ne pourraient tolérer).

Dans leur zoomorphisme, les bêtes ne sont pas des machines, mais les sujets d’un monde perceptif propre, lié à leur forme spécifique. Il peut en aller ainsi pour nous. C’est même assez fréquent. Cela s’appelle « voir midi à sa porte ». Mais nous convenons que c’est faire alors preuve d’inintelligence. Seul un homme peut devenir « bestial » et s’en sortir un peu en s’écriant : « Suis-je bête ! »

Comme le remarque Frederik Buytendijk : « L’homme existe non seulement avec son monde et dans son monde comme l’animal, mais en face du monde. Il peut s’imbriquer dans une situation qu’il ressent et où il se meut, et, simultanément, en être le spectateur désintéressé. » Voilà pourquoi il s’intéresse à la coloration des limaces de mer ou à la vie sexuelle des mouches, enfin à n’importe quelle autre espèce pour elle-même. Il fonde même volontiers, avec ses congénères, une société protectrice des requins (alors que nous n’avons jamais vu encore de requins s’associer pour protéger ne serait-ce que les nageuses en bikini). C’est alors qu’il est le plus humain : quand il se décentre et se porte témoin et garant de l’univers.

 

Le spécisme honteux de l’antispéciste

Pour toutes ces raisons, je ne suis pas sans quelque sympathie à l’égard de l’ « antispécisme » (Aymeric Caron, par exemple, est le représentant d’une race de primate à poil long tout à fait digne d’être étudiée et même préservée). Mais je dois aussi exprimer certaines réserves :

1. J’ai du mal à comprendre comment on peut protéger les requins et les grizzlys en les rendant végétariens. Le lion supporte assez mal le quinoa, surtout en milieu naturel.

2. Comme je l’ai observé plus haut, les bêtes sont elles-mêmes très spécistes. S’il fallait lutter contre le spécisme en elles, on n’aurait guère d’autre moyen que les détruire.

3. L’antispécisme est donc une possibilité spécifique de l’espèce humaine, et relève donc encore d’un spécisme assez particulier, contradictoire, récusant l’animalité en nous, notamment celle qui nous rend omnivore, et nous permet, avec l’innocence du loup, notre responsabilité humaine étant sauve, de manger de l’agneau lors du repas pascal.

4. Sa vision de la nature n’est pas celle des paysans laborieux, mais de citadins gavés par un monde trop artificiel, et qui ont vu trop de films de Disney. Elle est une réaction au technologisme et donc encore un effet de celui-ci. Elle rêve de fauves de salon.

5. Son militantisme « vegan » impose une rupture avec les traditions humaines, et par conséquent une sortie de l’histoire. Il rejoint en cela le transhumanisme. Les robots ne mangent pas de viande et ne se sont pas formés à travers cette relation d’élevage qui, depuis Abel et jusqu’au Bon Pasteur, en passant par Heidi, est si décisive pour l’humanité.

 

Ce qu’exige le fait d’être supérieur

Les antispécistes reconnaissent une responsabilité générale à l’homme, et par voie de conséquence lui accordent encore une supériorité. Mais ils ont honte de l’avouer, parce qu’ils se trompent sur la notion de supérieur. Ils s’imaginent que la supériorité est toujours écrasante, alors qu’à l’évidence celui qui pour s’élever doit marcher sur le dos des autres manifeste sa petitesse. Noblesse oblige toujours. Plus on est supérieur, plus on a charge de prendre soin de l’inférieur. Plus on est puissant, plus on est capable de s’abaisser et de relever les autres.

Il est certain que le système techno-économique, celui de l’innovation permanente et donc du déchet permanent, celui de la consommation rapide et donc la perte de l’usage et de la patience, a produit des ravages. On y fait pousser l’herbe en tirant dessus. On y pollue l’air pour que sa pureté devienne payante. On y traite le bœuf comme une usine à steaks. C’est ce monde qu’il s’agit de critiquer, en réhabilitant le berger et la fermière. Mais aussi en renouvelant notre regard sur les vivants, biaisé par des théories utilitaristes où toute forme est réduite à sa fonction, et toute fonction à l’autoconservation (ce que Robert Spaemann appelle une « ontologie bourgeoise »).

J’ai employé jusqu’ici l’expression aristotélicienne « les autres animaux ». Elle laisse entendre tout à la fois que l’homme est un animal et qu’il n’est pas une bête pour autant. Il se distingue par le logos, qui, d’après Aristote, n’est pas une adjonction spirituelle à un organisme mécanique, mais oriente et ordonne tout son corps, que ce soit par la station droite, la facialisation, les mains plus universelles que le couteau suisse, la bouche libérée pour la parole et le baiser. Un tel privilège n’est pas une arrogance. Pour celui qui est parlant, tout devient parlant. Toutes les choses, même si elles n’exercent pas en propre cette faculté, s’adressent à nous : le monde nous est intelligible et intéressant, par-delà notre propre intérêt.

Cette ouverture au monde fait que, là où les autres animaux n’ont de prise que sur leur environnement, nous avons le potentiel de dévaster le monde lui-même. Dans sa dignité première, cependant, cette ouverture est une hospitalité. Et une hospitalité tragique. Même si la coopération est antérieure à la concurrence, il n’y en a pas moins combat, souffrance et mort ici-bas. Les bêtes se mangent entre elles, et meurent de toute façon. Notre droit de les élever, de les abattre (plutôt à la ferme) et d’en manger la viande (plutôt pour les repas de fête – car la fête authentique, celle qui n’est pas aveugle, n’ignore pas la dimension du sacrifice, et sait accorder à certaines bêtes ce rôle symbolique et exemplaire) est lié non seulement au devoir de ne pas les maltraiter, mais aussi, et surtout, de les admirer et de les célébrer comme les reflets d’une gloire divine. [/access]

« La création de l’UMP a servi de prétexte pour liquider le gaullisme »

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guaino tafta comite orwell lr
Henri Guaino. Sipa. Feature Reference: 00712051_000016.
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Henri Guaino. Sipa. Feature Reference: 00712051_000016.

David Desgouilles. Mardi, vous participez au colloque au cours duquel vous débattrez notamment avec  Jean Arthuis, Susan George, Jean-Michel Quatrepoint et Paul Jorion sur le thème du traité transatlantique. Il est organisé par le Comité Orwell dont la présidente Natacha Polony déplore que ce thème demeure confidentiel sans le  débat public. Ainsi,  la campagne de la primaire de droite ignore totalement le Tafta. Comment l’expliquez-vous ?

Henri Guaino. Il est paradoxal de parler autant de l’identité et aussi peu de ce qui la mine le plus : la religion du libre-échange avec ses traités qui aplatissent le monde en imposant des normes économiques, techniques, sanitaires, sociales, juridiques, et, au bout du compte, culturelles, uniques. Si vous posez la question aux candidats ils déclareront tous qu’ils sont contre, parce qu’aucun n’a oublié le traumatisme de l’Accord multilatéral sur les investissements ou celui de la directive Bolkenstein : des textes concoctés en secret qui, aussitôt connus, soulèvent une violente opposition de l’opinion qui sent son mode de vie menacé sans qu’on lui ait jamais demandé son avis. Mais le sujet est peu abordé parce que gouvernement a déjà pris les devants et surtout parce que l’Europe et le libre-échange font partie de la doxa des 40 dernières années vis-à-vis de laquelle la pensée des politiciens n’a pris aucun recul faute le plus souvent du moindre effort de réflexion personnelle.  Je me souviens d’une visite de Manuel Barroso alors président de la Commission Européenne nous disant à propos des négociations  de l’OMC : « vous n’allez pas sacrifier l’industrie à quelques poulets ! » Tout est dit ! Et avec ça, on peut espérer être recruté par Goldman Sachs… Je crains qu’au fond d’eux-mêmes la plupart des candidats soient sur cette ligne. Ils ont juste peur de contrarier trop l’opinion et de perdre les élections.

Les élections, parlons-en. Vous avez décidé de jumeler l’annonce de votre candidature à l’élection présidentielle avec la publication d’un livre d’économie de 650 pages. Vous ne partagez donc pas l’analyse, notamment faite par Nicolas Sarkozy, selon laquelle ce sont les questions identitaires et sociétales qui sont aujourd’hui prioritaires dans l’esprit des électeurs ?

Aujourd’hui c’est l’économie qui sert de principal argument pour discréditer la nation, l’Etat, les frontières, le modèle social, l’identité culturelle, la langue… Comment peut-on revendiquer d’être une nation avec une identité si les difficultés économiques, le chômage de masse, l’exclusion empêchent d’avoir le sentiment d’une destinée commune ? Si en tout, il faut imiter les autres, se rallier à un modèle unique ? Si on se contente de glorifier la concurrence et la mondialisation en n’imaginant pas d’autre issue que de « s’adapter à la mondialisation », c’est-à-dire de la subir, au lieu de se donner les moyens d’agir dans le monde tel qu’il est ?

J’ai publié ce livre parce que si notre vision de la politique économique ne change pas, tous les discours politiques qui prétendent changer la vie des gens et refaire une nation sont des mensonges.

Vos idées économiques sont aux antipodes de celles défendues par tous les candidats à la primaire LR. On a parfois l’impression que la leçon d’économie aux « trop bons élèves » leur est en partie adressée. Pourtant, il y a vingt-cinq ans, lorsque vous travailliez avec Philippe Séguin, ces conceptions économiques étaient largement partagées dans votre famille politique. Comment expliquez-vous qu’elles y soient devenues aussi minoritaires ?

La création de l’UMP a hélas servi de prétexte pour liquider le gaullisme.  Pour être aimable, je dirai que c’est peut-être parce que c’était pour les politiciens de la génération qui était aux commandes une conception trop exigeante de la politique.

En tout cas, ils ont tellement bien appris les leçons de la pensée unique, tellement cédé au conformisme d’un petit milieu qui voulait prendre sa revanche idéologique sur toutes les leçons qui avaient été tirées de la grande dépression des années 30, qu’ils sont devenus incapables de tirer la moindre leçon de leurs propres échecs depuis 40 ans.

J’ai emprunté la formule des « bons élèves » à l’historien Marc Bloch dans « l’étrange défaite » : « les trop bons élèves restent obstinément fidèles aux doctrines apprises. (en 1940) ils occupent malheureusement les postes les plus élevés »

Trop de politiciens ne se nourrissent que des conversations des dîners en ville et des fiches des « bons élèves » traduites en éléments de langage. Les bouleversements de notre époque exigent davantage !

Vous avez des mots très durs sur l’élection primaire. Vous y voyez la victoire du régime des partis. Pourtant, ce système ne permet-elle pas d’élargir la désignation des candidats par un corps électoral plus large que celui des adhérents des partis ? Ce système ne démonétise-t-il pas au contraire le rôle des partis en demandant aux électeurs de sélectionner les candidats à leur place ?

Au RPR ou à l’UMP, jamais le parti n’a délivré d’investiture pour la présidentielle. Il était entendu qu’un candidat ne pouvait pas être l’homme d’un parti ou d’un camp puisqu’il aspirait à devenir l’homme de la Nation. C’est l’esprit des institutions de la Vème République. La primaire fabrique le candidat d’un camp et c’est le parti qui décide de tout : qui peut se présenter, qui peut voter, à quelles conditions… Sous couvert de démocratie, les partis cherchent à verrouiller le premier tour de la présidentielle. C’est l’étape ultime du retour du régime des partis que le Général De Gaulle avait écarté. Comme toujours ce retour qui perpétue des clivages qui n’ont plus de sens annonce une grave crise politique car le verrouillage finit toujours dans le drame.

Sur les questions européennes, économiques, l’identité ou l’école, les clivages ne passent plus depuis longtemps entre les partis mais à l’intérieur d’entre eux. Une recomposition du paysage politique n’est-elle pas nécessaire ? Vous-même avez davantage de points communs avec Jean-Luc Mélenchon, Arnaud Montebourg et Nicolas Dupont-Aignan qu’avec Alain Juppé, Bruno Le Maire et même le Nicolas Sarkozy de 2016.

Les partis sont redevenus des cartels électoraux qui ne sont plus cimentés par un idéal commun mais la seule conviction désastreuse qu’il faut à tout prix gagner les élections et qu’on verra bien après.

Avant la recomposition partisane, il faut la recomposition intellectuelle et morale. L’élection présidentielle est la seule occasion démocratique où cette recomposition est possible. Ne la manquons pas, les circonstances l’exigent Si nous la manquons, nous le payerons collectivement très cher parce que la politique sera incapable de d’affronter les désordres du monde, de l’Europe, de l’économie, de la société…

 

En finir avec l'économie du sacrifice

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Ces électeurs de gauche qui veulent fausser la primaire de la droite

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nicolas sarkozy primaire lr gauche
Sipa. Feature Reference: 00636429_000025.
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Sipa. Feature Reference: 00636429_000025.

Je ne connais pas personnellement Nicolas Sarkozy, qui pourrait être une figure assez classique du champ politique, comme beaucoup de ceux que l’époque produit. Pourtant, force est de constater cette faculté à provoquer de part et d’autre de l’échiquier des passions déraisonnables. Je m’en suis déjà étonné en essayant de comprendre les raisons de cette déraison, mais je dois dire qu’aujourd’hui encore je reste interloqué. Par la haine qu’il provoque, nourrie d’un étonnant mélange de faits réels, de traits de caractère indiscutables, mais aussi d’inventions et de fantasmes. Haine qui provoque des réactions à base de pertes de sang-froid, d’abandons du sens commun, et cette envie compulsive de l’éliminer quelques soient les moyens utilisés.

Une justice pénale très politique

J’ai eu plusieurs fois l’occasion de faire état de ma surprise devant l’instrumentalisation de la justice pénale aux fins de se débarrasser d’un adversaire politique. Comme l’a relevé le bâtonnier de Paris, une « chasse au Sarkozy » s’est déroulée, émaillées de violations graves et répétées des libertés publiques et des principes qui doivent guider le procès pénal.

De non-lieux en nullités, jusqu’à présent les multiples procédures intentées ont été régulièrement scandées par des « caramba, encore raté ! ». Et elles ont convaincu l’opinion publique de la réalité d’un acharnement.

L’ancien président étant toujours debout et ayant manifesté sa volonté de solliciter à nouveau le suffrage des Français, ses opposants, adversaire et ennemi se demandent comment faire pour conjurer la catastrophe qui pourrait se produire en mai 2017 ? L’instrumentalisation des procédures judiciaires, avait démontré l’absence criante de culture juridique des libertés publiques du mainstream, nous allons voir que dès lors qu’il s’agit de Nicolas Sarkozy, la culture démocratique peut également, et très facilement passer par-dessus bord. De quoi s’agit-il ?

Le combat politique n’étant devenu que l’affrontement des egos et par conséquent des écuries présidentielles, pour l’aggraver encore, on a inventé l’idée calamiteuse des « primaires à la française ». Ridicule importation du système américain qui ne correspond ni à nos traditions et ni à notre culture.

Donc, l’UMP rebaptisée Les Républicains, a décidé de s’y mettre et adopté une procédure « ouverte » où les électeurs devraient normalement être des militants et des sympathisants de cette famille politique. Qui choisiront au mois de novembre prochain le candidat qui sera soutenu par leur parti aux élections présidentielles de 2017. Pour voter à ces primaires, il faut verser deux euros (!) et « signer une déclaration sur l’honneur de partager les valeurs de la droite et du centre-droit ».

La campagne électorale est commencée, et comme il fallait s’y attendre, Nicolas Sarkozy tient le crachoir et le débat s’organise autour de lui. L’éventualité qu’il l’emporte et soit le candidat de la droite l’année prochaine commence à sérieusement se préciser. Ce qui plonge dans la panique tous les tenants du « Tout Sauf Sarkozy », fort bien représentés dans les médias et la classe politique, et parmi eux tous ceux, forts nombreux, qui l’ont trahi. Et c’est là que l’on voit, un peu sidéré, se dessiner une manipulation destinée à lui barrer la route. Tout d’abord on affirme haut et fort que le candidat de la droite républicaine, opposé en mai prochain au deuxième tour à Marine Le Pen est sûr de l’emporter, et que par conséquent les vraies élections présidentielles sont les primaires LR. Ensuite, très tranquillement on annonce, que compte tenu du danger représenté par Nicolas Sarkozy, la gauche doit se mobiliser pour aller voter aux primaires du camp d’en face ! Pour Alain Juppé présenté comme le mieux placé pour le battre. Toute la presse, sans aucune réserve, fait état de ce calcul, et les réseaux relaient abondamment les électeurs de gauche disant : « on ne va pas se gêner ! Avec Sarkozy, la fin justifie les moyens, si on n’arrive pas à le mettre hors-jeu par les voies judiciaires, eh bien on va aller truquer la primaire de la droite, ce n’est pas une fausse déclaration sur l’honneur qui va nous arrêter. » Et les élus juppéistes ne sont pas les derniers à arborer des sourires entendus lorsqu’on leur pose la question.

Il n’y a malheureusement pas lieu d’être surpris de la part de tous ceux qui scrutins après scrutins, vilipendent le suffrage universel direct qui aboutit à donner la parole au petit peuple qui ne cesse de mal voter. Comme on a pu le voir avec les réactions aux votes britanniques sur le brexit. Cette absence de culture démocratique et ce totalitarisme soft, qui visent à exclure politiquement une partie de la population déjà géographiquement, matériellement et culturellement écartée, sont assez stupéfiants.

Car dans ce cas précis de quoi s’agit-il ? De mobiliser un camp politique pour aller fausser le fonctionnement du camp adverse, et en se parjurant de se livrer à l’aide d’une fraude à un parfait bourrage d’urnes. En se parjurant, car ce n’est pas rien que de mentir en signant un engagement sur l’honneur de partager les valeurs de la droite du centre-droit, pour ensuite priver les gens sincères et engagés de leur choix. Le pire étant de constater la totale bonne conscience de ceux qui s’apprêtent à commettre cette forfaiture et appellent les autres à le faire. On me dira que c’est l’adoption de ce système idiot de la primaire qui permet cette fraude destinée à truquer in fine le résultat de l’élection présidentielle. Certainement, mais ce n’est vraiment pas une excuse. On ajoutera pour faire bon poids la dimension juridique de ces agissements. L’article 441-1 du Code Pénal dit précisément qu’un faux en écriture est : « une altération frauduleuse de la vérité, de nature à causer un préjudice et accomplie par quelque moyen que ce soit, dans un écrit ou tout autre support d’expression de la pensée qui a pour objet ou qui peut avoir pour effet d’établir la preuve d’un droit ou d’un fait ayant des conséquences juridiques». (13 ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende).Prétendre faussement dans une déclaration écrite que l’on partage les valeurs de la droite et du centre pour obtenir un droit de vote aux primaires pour les fausser, semble bien répondre à cette définition.

Fraudeurs de gauche aux primaires LR

Il y a également les manœuvres dolosives servant de support à une escroquerie, et enfin puisqu’il s’agirait de fausser aussi le résultat de l’élection présidentielle en empêchant la droite d’y présenter le candidat qu’elle souhaite, la fraude électorale classique ne serait peut-être pas non plus très loin.

Ce qui est grave, dans tout cela, c’est la désinvolture avec laquelle, sous le regard rigolard des médias on prend des libertés avec des principes démocratiques qu’il n’a pas été si facile de conquérir. Et imaginons simplement les réactions si quelqu’un de l’entourage de Nicolas Sarkozy disait : « je demande aux militants et aux électeurs de droite d’aller massivement voter à la primaire de la gauche pour choisir François Hollande, candidat calamiteux, qui assurera la défaite de la gauche ».

Pour que les choses soient claires, je n’ai personnellement jamais voté pour cette droite-là, sauf en 2002 pour Jacques Chirac au second tour, et ce n’est pas encore cette fois-ci que je vais le faire. J’ai eu plusieurs fois l’occasion de critiquer l’instrumentalisation de la justice pénale à l’encontre de Nicolas Sarkozy, parce que je considérais ces atteintes aux libertés et aux principes préjudiciables à l’autorité de la justice. De la même façon, je considère que la fraude qu’on nous prépare est une mauvaise action, et pas seulement au plan de la morale. Il n’est pas du tout sûr que ceux dont on bafoue les choix, quels qu’ils soient, restent tranquilles bien longtemps.

Si les militants et sympathisants LR préfèrent Alain Juppé, à Nicolas Sarkozy, ou le contraire, Bruno Lemaire ou encore NKM, pour les représenter à l’élection présidentielle, c’est leur affaire. Mais ils doivent pouvoir faire ce choix régulièrement et à l’abri des manipulations.