Je suis un peu surpris par la virulence de Régis de Castelnau à l’idée d’électeurs de gauche qui pourraient se déplacer pour aller aux primaires. Les voilà « fraudeurs », rien que ça. J’avais naïvement cru que les primaires de la droite et de l’extrême droite, pardon, de la droite et du centre, étaient ouvertes à l’ensemble des Français, inscrits sur les listes électorales, à la condition qu’ils s’acquittent de quelques euros et qu’ils signent une charte où ils reconnaissent partager les valeurs de la droite. Je présume que cette charte sera aussi générale que celle des primaires du PS en 2011. On demandera si on est d’accord avec la république, si on est d’accord avec la liberté, la responsabilité voire la solidarité. On ne demandera pas, je pense, d’exciper un certificat de gauloiserie ou à l’électeur de s’engager à ne pas être de gauche.

On ne naît pas électeur de gauche

Et d’ailleurs qu’est-ce qu’un électeur de gauche ? Un centriste à qui il arrive de voter socialiste ? Un socialiste à qui il arrive de voter à droite ? Un communiste qui a voté Xavier Bertrand ou Christian Estrosi aux dernières élections régionales, pour faire barrage aux Le Pen tante et nièce dans les Hauts-de-France et en Paca ? On remarquera que dans ce cas-là, les voix de gauche ne gênaient pas les Républicains et qu’il n’y a eu personne pour estimer que cela allait fausser les résultats. Alors qu’en l’espèce, c’était vrai. Des candidates avec plus de 40% des suffrages exprimés, mettant une bonne vingtaine de points dans les mirettes de leur plus proche poursuivant, se retrouvaient par les miracles de la « discipline républicaine », stoppées en pleine ascension et battues assez sèchement au second tour. Et là, c’était un peu plus grave que dans une primaire qui n’a rien d’officiel, qui a à peine un cadre juridique : c’était un détournement de la loi électorale, détournement légal mais détournement tout de même qui a prouvé de manière catastrophique que l’UMPS n’était pas une invention du FN pour jouer au martyr.

Non, ce qui me gêne dans la diatribe de Régis de Castelnau, c’est qu’il a l’impression qu’on est électeur de gauche de naissance, presque génétiquement. Mais être de gauche, c’est comme être une femme, on ne le naît pas, on le devient. C’est d’ailleurs vrai aussi pour le lepéniste, l’écologiste, le trotskiste… Et on peut changer, on change même souvent en France, il suffit de voir comment l’alternance a joué à chaque scrutin national depuis 1981. Cela signifie bien, ou je ne comprends plus rien, que des électeurs de gauche sont devenus des électeurs de droite et vice-versa.

Ensuite, en admettant que l’on soit, ce qui est mon cas, un électeur de gauche enragé et même un électeur communiste, au nom de quoi, je le demande, je n’aurais pas le droit de choisir quel genre de droite je veux avoir si la droite doit gagner ? J’ai la possibilité de le faire, je n’ai aucune raison de m’en priver. Je ne me suis pas privé non plus de le faire aux primaires du PS. Les observateurs avaient été surpris à l’époque par le score de Montebourg, autour de 18%, largement supérieur à son influence dans le PS. C’était tout simplement parce que des électeurs appartenant à la gauche de la gauche avaient trouvé qu’il serait plus facile de se reporter sur lui au second tour que sur Hollande et que, le cas échéant, un gouvernement de programme commun avec lui restait de l’ordre du possible.

Juppé, mon moindre mal

En plus, si des électeurs de gauche se dérangent, qu’est-ce qui permet de dire à Régis de Castelnau qu’ils voteront nécessairement pour Juppé et non pour Sarkozy ? L’ami Régis doit se souvenir qu’en 1981, il y eut un vote chiraquien pour Mitterrand mais qu’il y eut aussi, certes dans des proportions moindres, un vote dit « révolutionnaire » pour Giscard de la part de certains communistes qui estimaient qu’au moins les choses seraient claires. Un calcul cynique, lors de ces primaires, pourrait très bien amener un électeur de gauche à voter pour l’ancien président. En effet sa victoire supposera nécessairement une candidature centriste, en l’occurrence celle de Bayrou, qui le crie sur tous les tons. Or, le ticket d’entrée de Sarkozy pour le deuxième tour, dans cette hypothèse, deviendra beaucoup plus difficile à obtenir. Ce serait étrange, tout de même, que dans ce cas-là, l’électeur de gauche vote à ces primaires de la droite come l’électeur lepéniste. Celui-là, Régis de Castelnau ne nous en parle pas. Et pourtant, c’est bien sur lui que compte aussi Nicolas Sarkozy, avec le ton très identitaire de sa campagne, pour battre Juppé.

Bref, en tant qu’électeur de gauche, j’irai voter à ces primaires sans avoir le moins du monde le sentiment de commettre une « forfaiture » ou une « fraude ». J’irai évidemment voter pour Alain Juppé. Ca ne m’enchante pas mais quitte à avoir un président de droite, mais pour nous c’est fichu de toute manière et je trouve que Juppé correspond à l’idée que je me fais d’un président : il n’est pas anxiogène et il ne joue pas la carte de la division des Français les uns contre les autres. Il a aussi quelques avantages annexes comme le fait d’avoir une certaine culture générale, de parler un français correct et de ne pas chauffer à blanc l’opinion sur les questions d’identité. En plus, il ne fera qu’un seul mandat étant donné son âge.

Non, décidément, aller voter aux primaires de la droite quand on est de gauche, ça devient même un acte profondément républicain : c’est être capable de placer l’intérêt général au-dessus de ceux de son camp. On devrait nous remercier, tiens…

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernière parution, Le Bloc (Gallimard)