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Le journalisme sportif qui zappe le sport

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duel l'équipe
"L'Equipe du soir", sur Equipe 21

Après la radio qui se transforme en télé, voici la chaîne de télé qui se prend pour une radio. Ils sont fous, ces médias.

J’avoue…

Je suis amenée, parfois, c’est vrai, à regarder l’Équipe 21 (rebaptisée depuis peu, tout simplement, l’Équipe). Je pense, devant cette chaîne, ressentir ce qu’éprouve tout être normalement constitué à qui j’explique que j’ai participé à un colloque de trois jours sur l’adjectif qualificatif : mais qu’est-ce que vous avez pu raconter pendant trois jours sur l’adjectif qualificatif ?

J’admets, en effet, une forme d’étonnement incrédule mêlé d’une espèce d’admiration quand je vois qu’on peut disserter aussi longtemps, s’écharper doctement, débattre avec tant de sérieux sur des sujets comme : « Est-ce grâce à Favre ou à Balotelli que Nice est leader ? », « Bruno Génésio doit-il conserver sa défense à trois ? », « Fékir est-il l’homme de cette sixième journée ? ».

Même éblouissement devant ces « Duels » chronométrés, manifestement hérités des antiques joutes oratoires, dont l’enjeu est de déterminer si une défaite 3-2 face à Rennes est, ou n’est pas, un grave revers pour l’OM.

C’est un métier…

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux. 

Iran-Qatar: maudit gazon!

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iran qatar football pasdarans
Tribunes du stade Azadi de Téhéran, match Iran-Qatar. Sipa. Numéro de reportage : AP21945141_000009.

Finis les Jeux olympiques, la rentrée sportive a sonné ! Au Moyen-Orient, l’heure est à la qualification pour la Coupe du monde de foot 2018. Pour l’Iran et le Qatar, le sifflet d’arbitrage a retenti dès ce mois de septembre à l’occasion d’un match des éliminatoires du Mondial.

Au stade Azadi de Téhéran, dans une ambiance survoltée, les footballeurs iraniens ont vainement tenté de percer la défense qatarie quatre-vingt-dix minutes durant. Et le public local de copieusement huer chaque décision de l’arbitre défavorable à la République islamique. Jusqu’au tournant du match survenu pendant les arrêts de jeu : une énorme bévue du gardien de but qatari amène le premier but de l’Iran !

Colère et consternation dans le camp qatari, dont l’équipe a fait grève plusieurs minutes pour contester le but au nom d’une main invisible. Histoire de mettre la pression sur l’arbitre sri lankais, le staff qatari se joint aux joueurs mobilisés sur la pelouse pour envahir le terrain. Mauvais calcul. Car sur les terres de l’ancien empire perse, les Qataris, comme l’ensemble des Arabes sunnites, sont accueillis en ennemis héréditaires. A fortiori en ces temps de dialogue au bazooka entre sunnites et chiites.

On ne devait donc pas s’attendre à ce que les autorités iraniennes proposent aux Qataris de se calmer et de boire frais à Téhéran.  Fidèles à leur réputation, les Gardiens de la Révolution ont à leur tour envahi la pelouse pour nettoyer tout ce bazar à coups de trique. S’en est ensuivie une course-poursuite entre pasdarans et joueurs qataris façon Benny Hill.

Mais revenons à nos ballons. Après une interruption de plusieurs minutes, la rencontre a repris, permettant aux Iraniens d’achever leurs adversaires par un second but. 2-0 score final. Mon petit doigt me dit que le gardien du Qatar d’origine franco-marocaine, un certain Amine Lecomte Addani, risque d’entendre parler du pays à son retour à Doha.  Devenu qatari il y a quelques années, le goal de 26 ans devra peut-être suivre un stage de dénaturalisation…

Paris est une fête naturiste

nudisme mairie paris
Alex Proimos. Wikipedia.

« Paris est une fête, et vous y êtes tous invités ! » Mais quel sera le dress-code? Hemingway ne l’a pas donné, la mairie de Paris s’en est chargé. Et plutôt deux fois qu’une : si avec son dernier clip promotionnel « Paris je t’aime », elle invitait le 23 septembre dernier le touriste étranger, devenu trop frileux depuis les attentats de novembre, à flâner en tutu et autres vêtements haute couture dans les rues, sur les toits, et jusqu’aux podiums des défilés parisiens, cette semaine, le ton est tout autre.

Bruno Julliard, premier adjoint au maire de Paris, l’a annoncé lundi chez Bourdin: touristes, à vous de troquer le Paris de la culture pour celui de la nature, une nature qui n’a pas horreur du vide, ni du dépouillement. Et ici, on ne parle pas seulement de se délester de la carrosserie de sa voiture, laissée au garage pour la journée du 24 septembre, mais de faire un pas de plus et d’abandonner quelques couches supplémentaires, adoptant ainsi de façon radicale « une manière de vivre en harmonie avec la nature ».

 

Le vœu, formulé par le groupe écologiste de Paris explore « la possibilité d’un lieu en plein air délimité au sein d’un espace vert ou piéton parisien permettant la pratique du naturisme ». Les arguments? Favoriser, avec le naturisme « le respect de soi-même, des autres, et celui de l’environnement ». Il faudra tout de même demander aux écolos-bobos en quoi la tenue d’Adam, arborée pour une sortie dans un lieu délimité le temps d’une journée estivale, préserverait l’environnement (quoique, qui sait combien les pavés souffrent des talons aiguilles?).

Si l’invitation ne convainc pas l’humoriste Fabrice Éboué qui a dit lui préférer l’obtention d’une place en crèche, dans l’espoir que « [son] enfant croise une puéricultrice avant un pénis », ce nouvel uniforme du vivre-ensemble épargnerait somme toute à l’Adam des villes la pomme de discorde que les plages françaises ont trouvée dans la tenue de bain.

Pourquoi il faut défendre l’identité (2/2)

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Renaud LaVillenie aux Jeux Olympiques de Rio, août 2016. Numéro de reportage : AP21938470_000007.

Retrouvez ici la première partie de cet article.

Il ne s’agit pas de diviniser le passé, de cultiver la nostalgie de façon monomaniaque. Simplement, si notre citoyen postmoderne désire s’ouvrir aux autres, il serait bien inspiré de  commencer par réfléchir sur l’héritage que lui ont légué ses ancêtres. Car les « autres », de leur côté, ne tarderont pas à s’interroger sur sa provenance. S’ils subodorent en lui un individu « liquide », un avatar indéterminé qui cherche compulsivement à se bâtir un personnage avec une foultitude de « pseudos » sur les réseaux sociaux, ces « autres » ne tarderont à se détourner de cet ectoplasme qui n’aura rien à leur apprendre, rien à leur apporter. L’ « échange », c’est bien beau : encore faut-il posséder quelque chose à échanger.

L’homme dénué de toute identité n’a pas de consistance  propre. Simple buvard des poncifs et des mots d’ordre qu’il entend dans les médias, son destin est de devenir un perroquet. Quelle richesse pourra-t-il dès lors apporter à ses interlocuteurs ? Il restera une simple caisse de résonance de l’idéologie dominante, ou bien de sa secte, qui lui aura fourni une identité de rechange et la rhétorique qui va avec. Mais à quel prix ! Au prix d’un lavage de cerveau, dont l’opération aura été d’autant plus facile que notre individu liquide ne possédait aucune ressource symbolique greffée sur une tradition pour lui venir en aide à cet instant précis. Une tradition qui lui aurait souffler les objections nécessaires afin de  contrecarrer la manipulation mentale de ses nouveaux gourous. L’absence d’identité peut se payer très cher.

Autre illustration du retournement paradoxal de l’ « ouverture » faisant fi de toute identité, en dogmatisme : la morale. L’hypermodernité a envoyé balader la morale traditionnelle.  Mais cela ne signifie pas qu’elle soit devenue moins moralisatrice pour autant. Ne sachant plus qui elle est, notre époque est obsédée par ce qu’elle doit faire. Le devoir-être a supplanté l’être, c’est-à-dire l’identité. Celle-ci a été parée de tous les défauts par cette haine de soi que l’Europe occidentale a consciencieusement cultivée, afin d’ « expier » à sa façon ses crimes (c’est-à-dire par procuration, en en chargeant les ancêtres).

Les jeunes élèves n’apprennent plus qu’en passant qu’ils font partie d’un pays aux racines chrétiennes, un pays qui a été fait par des rois, des grands hommes, des génies, des héros et des saints. Que leur inculque-t-on à la place ? A ne pas être raciste, l’égalité homme-femme, la citoyenneté « participative », la « lutte contre toutes les discriminations ». Mais ce kit de moraline leur permettra-t-il de répondre à la question : « Qui êtes-vous ? » ?

Identités de substitution

Où trouveront-ils alors une identité dont ils n’aient pas honte ? Dans une madrasa d’Extrême Orient ?  Dans une ferme aux mains d’ extrémistes écologistes ? Dans une secte qui les persuadera que la rédemption de la société consiste dans le geste simple de « casser du flic » ?

La nature ayant horreur du vide, il est probable que le discrédit dans lequel l’hypermodernité a tenu les revendications d’appartenance, ne débouche sur la constitution d’identités de substitution plus redoutables les unes que les autres. Avec elles, le citoyen postmoderne n’aura en effet aucune possibilité de prise de recul que lui aurait conférée la maîtrise des codes et du langage propres à cette nouvelle identité. En embrassant une nouvelle vie, liée à une communauté d’appartenance de rechange, l’individu sera livré pieds et poings  liés à ses nouveaux maîtres qui, eux, possèderont les codes de navigation au sein de la nouvelle collectivité de l’impétrant.

Il y a infiniment plus d’inconvénients que d’avantages à ne pas savoir qui on est, ou pire encore, à ne pas être content de son identité dans le cas où on serait conscient d’ en posséder une. Ce qui ne signifie pas qu’il faille fermer les yeux sur les insuffisances de sa collectivité native, qu’il soit malséant de l’interroger avec un esprit critique. Mais les désillusions qui peuvent résulter de cet examen ne sont rien en comparaison des inconvénients occasionnés par une rupture brutale de filiation.

Perdre son identité, c’est se retrouver sans nom propre au milieu d’un vaste monde qui ne vous fera pas de cadeau, un monde « mondialisé » (excusez la redondance) qui n’hésitera pas, sous les dehors permissifs et « transgressifs » les plus chatoyants, à attirer les proies à « identité faible » dans les rets de ses convoitises. Ce monde globalisé, du moins la partie de celui-ci qui a signifié son congé au Dieu judéo-chrétien afin de Le remplacer par les divinités de l’argent, de la puissance, du sexe et du confort à tout prix, n’a pas de mal à flairer à cent lieux à la ronde les monades esseulées, dépourvues d’identité et de colonne vertébrale, afin de les transformer en client-consommateurs interchangeables entre eux, simples pions manipulables à loisir entre ses mains expertes.

Une alliance surprenante

Ainsi assistons-nous à l’alliance incongrue du progressisme le plus liquide et le plus « déconstructeur », avec le Moloch de l’économie financiarisée la plus débridée. Comment s’en étonner ? La mondialisation « heureuse » n’a que faire de soutiers revendiquant une quelconque identité pour eux-mêmes, et qui sont susceptibles, forts de leur tradition, de la remettre en question d’un moment à l’autre. En revanche, elle ne voit pas d’un mauvais oeil les déconstructeurs en tous genres s’égayer dans ses réseaux, et cela dans le but de traquer présomptueusement les « systèmes de pouvoir ». Sûre d’elle-même, elle peut même se payer le luxe de laisser ceux qui s’autoproclamant « progressistes » à leurs lubies d’abattre toutes les « forteresses identitaires » qu’ils veulent. Ces très immodestes soutiers, en sapant les édifices les plus vénérables, croient « faire l’histoire ». Mais ce n’est pas celle qu’ils pensent. Quel nouveau Marx leur apprendra qu’ils ne sont que les idiots utiles des forces qu’ils dénoncent ?

Si les peuples désirent garder leur identité, ce n’est pas afin de transformer leur histoire en musée, encore moins par réflexe xénophobe. Simplement, ils subodorent que cette identité constituera leur meilleur passeport pour le futur, comme  la meilleure garantie qu’ils ne seront pas broyés par le rouleau compresseur de l’indifférenciation, que cette dernière soit culturelle ou économique.

Déclin de l’école: la stratégie Colgate

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Sipa. Numéro de reportage : 00770576_000182.

Franchement, homme ou femme politique, moi, je ne pourrais pas.
Déjà, femme politique, je n’ai pas le physique. Ni le rictus ravageur. Trop de sarcasme dans le regard : il faut avoir la tête absolument vide pour oser l’un de ces sourires enjôleurs qui affichent amplement les quenottes et désarment les commentateurs.Et puis il faut savoir mentir. Tout le temps. Endormir l’électeur. Pimprenelle ou Nicolas. Le marchand de sable est passé. Bonne nuit les petits Français.
De temps en temps, bien sûr, quand par hasard un proviseur, — celui du lycée Turgot, par exemple — dit ce qu’il pense d’un algorithme qui envoie dans son établissement 75% de boursiers, on montre les dents — si je puis dire. Même Libé, le second journal officiel de la Hollandie, s’en offusque. N’ont pas encore réalisé que l’on vivait en fascisme rose.

Alors, quand un ministre reçoit le dernier rapport du CNESCO (Conseil national d’évaluation du système scolaire), absolument accablant quand on le lit bien, une condamnation sans appel de tout ce que la rue de Grenelle a commis de méfaits depuis 15 ans — et ça en fait, des forfaits —, il garde le sourire.
La vie en rose(s), comme on dit rue de Solférino. Tout va très bien, madame la marquise.

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

Prêcheurs de haine, je vous emmerde!

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Karim Akouche à Jérusalem. DR.

Voulez-vous devenir une vedette dans la presse algérienne arabophone ? C’est facile.

Prêchez la haine des juifs, accusez les Amazighs (les Kabyles en particulier) de travailler pour le « Parti de la France », insultez l’Occident et traitez-le de dévergondé, méprisez les femmes et les homosexuels, soyez plus palestinien que les Palestiniens… et vous voilà célébré, auréolé, acclamé.

Je ne mange pas de cette soupe. Le monde, les hommes et les peuples sont complexes. Je me dois de refuser les simplifications et le recyclage des clichés. Je préfère les nuances, les contradictions et l’épineux chemin de la vérité.

Le rôle de l’écrivain, ce n’est pas d’apporter des solutions, mais de poser les bonnes questions.

Je suis allé en Israël et à Ramallah en poète et en homme libre. Personne ne m’a dicté ce que j’avais à dire ou à entendre. Je voulais comprendre, sans intermédiaire, ce qui se passe au Proche-Orient, en Syrie et dans les pays voisins.

Dois-je demander une autorisation aux autorités algériennes pour m’y rendre ? Dois-je consulter les vigiles de la pensée à ce sujet ?

L’école algérienne m’avait enseigné à détester les juifs

Aucunement. Je suis trop libre pour me soumettre à qui que ce soit.

Je suis un rescapé de l’école algérienne. On m’y a enseigné à détester les juifs. Hitler y était un héros. Des professeurs en faisaient l’éloge. Après le Coran, Mein Kampf et Les Protocoles des Sages de Sion sont les livres les plus lus dans le monde musulman.

Que faire ? Suivre le troupeau ? Entretenir la haine et le ressentiment ? M’abreuver à la pensée unique d’un système malade et hypocrite ?

J’essaie d’observer l’histoire avec des yeux clairvoyants. J’écris avec une plume trempée dans l’encre de la raison. Aucun conflit n’oppose mes ancêtres, les Berbères, aux Juifs. Pourquoi alors en inventer un ? À qui profite cette stratégie ? Les responsables politiques algériens n’utilisent-ils pas la haine des Juifs pour endormir le peuple ?

Je ne suis pas un mouton. Je pense par moi-même. Je refuse d’être l’otage de quelque conflit que ce soit. Je revendique le droit de choquer toutes les doxas et de secouer leurs certitudes.

La presse algérienne arabophone s’est déchaînée contre moi. On m’a traité de traître et pis que cela. Mais qui donc ai-je trahi ? La Oumma ? La communauté des haineux ?

Rompant avec les idéaux du journaliste Omar Ourtilane, assassiné par les islamistes en 1995, le journal El-Khabar a commis un acte méprisable à mon encontre en inventant un roman-feuilletant de très mauvais goût. Je ne sais où son gratte-papier a cherché ses informations. Selon lui, je serais allé en Israël avec une délégation de « séparatistes kabyles », omettant volontairement que le groupe ne comptait que des journalistes et écrivains québécois.

C’est grave et comique à la fois. Je ne sais s’il faut en rire ou en pleurer. Le journalisme de caniveau est très répandu en Algérie. On voudrait me traîner dans la boue, faire du buzz. C’était prévisible, la haine du Juif rapporte.

Mon voyage au Proche-Orient a donné lieu à toutes sortes de fantasmes. Pourtant tout était transparent. Nous y avons rencontré des hommes et des femmes de tous horizons : des journalistes, des responsables politiques et des écrivains. Nous avons échangé avec eux sur les conflits de la région pour mieux en cerner l’origine. Nous nous sommes égarés dans des labyrinthes, dans un passé lointain et un présent confus, dans des vestiges, des épopées et des tragédies.

Les Israéliens ne sont pas un bloc

Le Proche-Orient m’est apparu comme un paradoxe flamboyant. La haine dispute la première place à l’amour, les femmes voilées côtoient les hommes en papillotes, la langue arabe partage avec l’hébreu les panneaux de signalisation, l’Esplanade des Mosquées est adossée au mur des Lamentations, Tel-Aviv l’hédoniste s’oppose à Jérusalem la religieuse, Ramallah du Fatah est aux antipodes de Gaza du Hamas… La guerre n’est jamais loin, la paix se cache sous les décombres.

Les Israéliens ne forment pas un bloc monolithique.  Il y a de tout : des intellectuels prônant sans relâche une solution à deux États pendant que des déçus, comme l’écrivain Abraham B. Yehoshua, optent pour un État binational ; il y a aussi certains Juifs qui sont contre l’État d’Israël et des Arabes israéliens dont le cœur bat surtout pour la Palestine…

Tout a été dit à mon sujet, souvent avec haine et vulgarité : j’aurais embrassé la main du grand Satan ; j’aurais souillé l’honneur algérien ; j’aurais trahi les martyrs de la Révolution de novembre 54… et que sais-je encore.

La sagesse chinoise m’a appris que même si les oiseaux de malheur volent au-dessus de ma tête, je peux en revanche les empêcher d’y faire leurs nids.

La tournée West-Eastern Divan Orchestra, projet musical pour la paix porté par le musicien israélien Daniel Barenboïm et l’écrivain palestinien Edward Saïd, m’a toujours inspiré. Si je ne peux contribuer à construire des passerelles, je m’abstiendrai d’ériger des murs.

Petit manuel pour une laïcité bradée

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Jean Baubérot. Sipa. Numéro de reportage : 00520401_000001.

Paru aux éditions La Découverte, le Petit manuel pour une laïcité apaisée est le fruit de la rencontre entre la science et le terrain: Jean Baubérot, spécialiste de la sociologie des religions, y dialogue avec le Cercle des enseignant.e.s laïques, constitué de professeurs en ZEP, afin d’imaginer des solutions concrètes pour soigner une laïcité qu’ils ont diagnostiquée doublement malade. D’une part instrumentalisée par la classe politique, elle dissimulerait une islamophobie virulente se drapant dans les « valeurs de la République » pour mieux stigmatiser les fidèles. D’autre part perçue comme une menace par la communauté musulmane, elle empêcherait l’épanouissement des élèves -et partant l’égalité des chances. Crispée, rétrograde, discriminante, notre laïcité serait en crise et responsable d’une nouvelle forme d’apartheid. Il était donc urgent de la pacifier par un arsenal de réponses pratiques à destination des professeurs mais aussi des parents et des élèves: que ce soit en cours d’EPS ou d’éducation morale et civique, la négociation et le dialogue doivent désormais régir les relations entre les différents acteurs afin que la question religieuse n’entrave jamais l’impératif éducatif. Souriant et bienveillant, ce Petit manuel est en réalité moins inoffensif qu’il en a l’air -et renferme, sous couvert de pédagogie et de pragmatisme, une idéologie militante.

Laïcité apaisée ou batailleuse?

Fustigeant une trop grande complaisance à l’égard de l’islamisme radical, Laurent Joffrin -lui-même!- a qualifié de guimauve cette laïcité apaisée. Pourtant, elle est plus militante qu’il ne parait.

Voilà en effet plusieurs années que le Cercle des enseignant.e.s laïques exige l’abrogation de la loi de 2004 sur le voile à l’école, contraire à leurs yeux à l’esprit sacré de 1905 qui ne cherchait pas à légiférer sur l’accoutrement des élèves. Dans une tribune parue en 2014 sur un blog Mediapart, le collectif s’interrogeait déjà: « Cette loi a-t-elle fait reculer ce qu’on appelle le communautarisme? A-t-elle favorisé l’accès des jeunes femmes à l’enseignement public? Et puis, a-t-on jamais gagné en émancipation en perdant le droit à l’éducation?» La démarche intellectuelle semble plutôt fallacieuse: au prétexte que certains élèves seraient en conflit avec l’institution, il faudrait de toute urgence réintroduire le voile dans les établissements afin de ne pas victimiser davantage les enfants des quartiers populaires déjà en proie aux difficultés sociales. La pénalisation du voile est à leurs yeux «un remède bien étrange qui éloigne les élèves de l’école pour ne pas qu’ils et elles tombent dans les griffes de mouvements radicaux ». Les filles seraient d’ailleurs victimes d’une double peine: «en dehors de l’école tu agiras selon la loi des pères; à l’intérieur, selon celle de la République. Mais quoi qu’il arrive, concernant ton propre corps, tu te soumettras».

Ainsi, la loi sur le voile braquerait les familles, opprimerait les jeunes filles jusqu’à les rendre absentéistes -et augmenterait les tensions sociales et identitaires.

En conséquence, le Petit manuel invite les enseignants, parents et élèves à ruser avec la législation -en somme, au nom de la sacrosainte pédagogie, à se montrer frondeurs vis-à-vis du droit français -au risque d’exciter de nouvelles revendications religieuses.

Au fond, pour les coauteurs de ce manuel, l’Egalité vaut bien un appel à la prière.

Mais pas une messe! Car le seul véritable ennemi est toujours le même qu’aux heures les plus féroces de la laïcité française: l’Église et les forces obscures de la réaction. Anaïs Flores et Jérôme Martin, coauteur.e.s du petit manuel, estiment en effet « qu’au nom de la lutte contre la «radicalisation», on suggère fortement l’idée d’une formation des imams aux valeurs de la République. Mais a-t-on suggéré une formation des curés à la lutte contre l’homophobie quand un très grand nombre d’entre eux se sont coordonnés pour tenir des prêches opposés au mariage pour tous? » L’obscurantisme catholique, tel est l’ennemi héréditaire! Et d’ajouter: « Au 19ème siècle des militants laïques tenaient le catholicisme comme plus incompatible avec la laïcité que l’islam, qui compte moins de dogmes ».

Cette laïcité apaisée ressemble à une mystique. Le collectif promeut d’ailleurs le concept plutôt New-age de « laïcité intérieure » -ou lorsque l’enseignant renonce à ses préjugés et se libère de ses convictions afin de mieux accueillir la parole de l’élève, sans jamais la blesser ni la contraindre.

Au cœur de cette mystique, un credo unique: la sécularisation de l’Islam est inexorable. Ce serait en effet le destin naturel de cette religion que de se fondre dans la société. Mais à la seule et unique condition qu’elle ne soit ni forcée ni frustrée! « Dans l’émission Hier, aujourd’hui, demain du 21 septembre Jean Baubérot soutient que « l’aggiornamento de l’islam appartient strictement aux musulmans ». Et la Nation n’a pas son mot à dire.

Le hijab prodigue

Ainsi, les coauteurs donnent l’exemple de deux collégiens qui ont refusé au nom de leur religion d’entrer dans la basilique de Saint-Denis avec leur classe. C’est finalement une dame voilée sur la voie publique qui a providentiellement volé au secours de leur enseignante et leur a expliqué que ce n’était pas contraire à leur foi. Et les coauteurs d’applaudir!

Ce credo de la sécularisation spontanée engendre plusieurs dogmes, comme la non-religiosité supposée du voile, aux « innombrables significations » -dont « l’effet de mode ou la volonté de se distinguer des parents ou d’une société raciste ». Ainsi, le manuel donne l’exemple d’une jeune fille violentée par l’institution qui l’a « poussée à démissionner » simplement parce qu’elle refusait de retirer son jilbeb qu’elle portait depuis plusieurs semaines « uniquement pour le deuil de son père ».

Les musulmans seraient donc victimes d’une « traque des vêtements censément religieux, d’une surveillance accrue des élèves supposé.e.s musulman.e.s , d’une injonction insistante à l’adhésion aux valeurs républicaines ». Traque, surveillance, injonction. Au fond, le racisme de l’institution qui essentialise l’Islam et ses fidèles. La rhétorique rejoue avec délectation, dans un mimétisme aussi béat que falsifié, la partition des Résistants et des Justes.

Ceux qui prétendent que « la charia est contraire aux droits humains ou que l’allégeance à l’oumma est une concurrence intenable avec le contrat social » seraient ainsi d’infâmes « islamophobes ». Et d’immondes rétrogrades, ceux qui estiment que « l’Islam n’aurait jamais pensé la séparation du religieux et du politique « .

Car, expliquent-ils, « l’incompatibilité supposée de l’islam avec la laïcité est une hypothèse fausse. Elle est par ailleurs antilaïque. En effet, toute l’argumentation repose sur un interprétation théologique de l’Islam qu’un point de vue laïque n’a pas à prendre en compte ». Alors que le manuel est truffé de mots du vocabulaire vestimentaire islamique, les auteurs somment les citoyens français de se bander les yeux, de se détourner du texte coranique et de se désintéresser de « l’interprétation fondamentaliste du dogme », qui serait toujours superflue et dérisoire selon eux.

Car pour les apaisés de la laïcité, l’Islam n’est pas une religion mais une « diversité des pratiques ».

Leur espérance se dessine enfin: une fois pacifiée par les prédicateurs de la laïcité apaisée, la République deviendra miraculeusement « attractive » pour la jeunesse des quartiers populaires.

Pourquoi il faut défendre l’identité (1/2)

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Parisien célébrant une victoire de l'équipe de France durant l'euro 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00763582_000032.

Le thème de l’identité s’est invité dans la campagne des primaires de la droite. Comme on pouvait s’y attendre, la résurgence de cette thématique a immédiatement suscité une levée de boucliers parmi le Saint-Office de la bien-pensance, qui s’arroge le droit de décider des sujets susceptibles de constituer l’ordre du jour des débats publics, et de recaler ceux qui doivent rester « tabous ». Des commentateurs de la vie politique ont cru déceler là une preuve flagrante de démagogie, ou de « populisme », de la part des candidats qui ramènent ce sujet, longtemps occulté, sur le tapis. Ces observateurs  seraient pourtant mieux avisés de discerner dans le retour en grâce de cette notion, le signe d’une inquiétude qui se fait jour dans l’opinion au sujet de l’avenir de notre pays. Car   l’identité regarde autant le futur que le passé et le présent.

Répliques de la déconstruction

Il est indéniable que la modernité a longtemps snobé cette thématique. Selon elle, l’identité, c’était la guerre, le repliement sur soi, le refus de l’ouverture à l’autre (ou l’Autre avec une majuscule). Cette suspicion, à laquelle l’école française de la déconstruction a essayé en son temps de donner des lettres de noblesse conceptuelle (Derrida, Foucault, Deleuze et leurs épigones), est passée dans l’idéologie dominante. Celle-ci, en se mettant en peine de vulgariser les thèses souvent abstruses des maîtres, a fait par contre-coup la part belle au cosmopolitisme, à l’antiracisme caricatural (antiracisme qui tient lieu à certains tout à la fois d’étendard idéologique, de système de pensée et de morale), au multiculturalisme. Il fallait désormais se méfier de tout ce qui gravitait autour des concepts de substance, d’identité, de ce qui évoquait, de près ou de loin, la permanence, la tradition. Bref, il s’agissait de liquider la métaphysique, et avec elle, ce qui relevait de la solidité de l’être.

Pour les petits-enfants de Michel Foucault, l’identité, c’est  trop solide, trop pérenne, trop historique, trop affirmé, pour une époque qui baigne dans le liquide, l’immédiateté, les échanges décousus sur les réseaux sociaux, les « AG » spontanées et les palabres inféconds de « Nuit debout ». Notre « moment historique », ou plutôt la partie médiatique émergée de celui-ci, qui croit avoir congédié l’histoire pour accoster sur les rivages d’un monde enfin réconcilié, un monde d’où toute raideur serait enfin bannie, associe toujours, en un indécrottable réflexe pavlovien, l’idée d’identité à l’extrémisme de droite.

Qu’est-ce qu’une personne attachée à l’identité, vue d’une métropole ultra-connectée, où se mélangent tous les modes de vie, toutes les cultures, au sein de laquelle toutes les religions, toutes les sectes se valent, sinon un zombie, un survivant d’une période glaciaire ? Si, en plus d’être attaché à l’identité de votre pays, vous êtes de surcroît rural et catholique, votre cas s’aggrave dans des proportions inquiétantes. Vous voilà désigné, dénoncé, comme le descendant des anciens maîtres de la France ! Et que dire si pour vous le mariage représente l’union d’un homme et d’une femme ! Votre cas est alors irrécupérable, votre dossier, définitivement non plaidable.

Un conservatisme à l’aise avec l’altérité

Malheureusement pour nos petits maîtres médiatiques, la majorité des Français continuent à en pincer pour l’identité. Pour la raison toute simple qu’ils désirent persévérer dans leur être, que leur culture, leurs mœurs, et tout ce qui constitue leur fierté, ne disparaissent pas. Sont-ils devenus pour autant plus obtus que leurs devanciers ? Encore faudrait-il faire la preuve que le conservatisme va de pair avec le raidissement et le refus des autres. Et si c’était tout le contraire ?

Est-ce si sûr en effet que rester attaché à son identité représente une source d’intolérance, de fermeture ? Ce serait plutôt l’inverse. Les personnes les plus ouvertes sont généralement celles qui sont à l’aise avec leur être propre. Je serai d’autant plus réceptif en échangeant avec celui qui pense différemment que moi, celui qui vient d’une autre culture que la mienne, que je serai fier de mon appartenance. Entre nous deux, il ne sera pas question de suprématie, ou de lutte pour la reconnaissance. Assumant tous les deux nos identités respectives, le respect sera tout de suite au rendez-vous, sans qu’il soit besoin de le formuler au préalable par des pétitions de principe.

Au contraire, une personne qui doute de ce qu’elle est, qui ne possède plus de culture spécifique, à laquelle on a omis de transmettre les richesses du passé de sa collectivité, sera dans l’obligation de se bâtir une identité de substitution. Pour ce faire, elle devra s’affirmer contre. Contre sa culture originelle, si mal connue, ou bien contre toute autre façon de penser que sa nouvelle secte lui aura désignée comme ce dont il faut se démarquer afin de rester dans le « droit chemin ». Ainsi, les thuriféraires de « la marche en avant » frénétique et de la tabula rasa, sont-ils souvent plus dogmatiques et butés que les tenants des traditions, qui respectent les cultures des autres, sans rougir de la leur.

Lisez la suite ici.

Et si les primaires tuaient les primaires?

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juppe sarkozy primaire lr
Sipa. Numéro de reportage : 00724584_000041.

Comme Jérôme Leroy, et au contraire de Régis de Castelnau, il ne me choque pas outre mesure qu’un électeur de gauche aille participer à la primaire de la droite et du centre pour y soutenir ce qu’il estime être « le moindre mal ». De la même manière, au demeurant, qu’il ne me paraîtrait pas incongru qu’un électeur de droite prenne part à la primaire de la gauche, à supposer que celle-ci conservât encore un enjeu, un sens ou une éventualité.

Un choix par défaut

Au fond, l’intérêt bien compris de l’électeur est assurément et bien souvent d’éliminer, faute de pouvoir choisir, et il ne manque pas de le faire quand l’offre politique ou le mode de scrutin ne lui laisse plus qu’à opter pour la peste ou bien pour le choléra. Non, ce qui me semble pervers dans cette démarche, et aussi ce qui me réjouit, c’est qu’elle est vouée, si elle prend de l’ampleur, à faire exploser la pratique même des primaires, qui est une idée neuve en France.

La lecture des commentaires des abonnés aux sites Internet des journaux bien-pensants est en ce sens particulièrement édifiante. Cela fait maintenant des mois que le moindre article relatif à Nicolas Sarkozy est aussitôt suivi d’une kyrielle de propos de détestation, usant invariablement des patronymes « Bismuth » et du substantif « casseroles », ainsi que de l’engagement solennel que l’on fera tout pour faire barrage à la résistible ascension dudit Sarko, notamment en votant Juppé à la primaire, tout électeur de gauche patenté qu’on soit. A la réciproque, chaque article évoquant Alain Juppé ne manque pas de susciter une ribambelle de paroles respectueuses, de louanges républicaines, vantant la modération et la dignité du personnage, et comportant la même souscription à un déplacement prochain aux urnes de la primaire, pour y faire triompher Monsieur Moins, l’ »Au bonheur des non-identitaires », rempart contre l’agitation pré-fasciste de l’insupportable nabot.

Certes, nul n’ignore que les bobos et autres lecteurs instruits des grands quotidiens peuvent se payer de mots et de velléités et que, même unis, leur nombre de divisions n’est pas celui d’une armée de masse.

Scénario catastrophe

Mais – politique-fiction désormais plausible -, et si cela venait quand même à se produire ? Et si Sarkozy et Juppé, finalistes de la primaire, voyaient leur match du second tour départagé par un contingent nombreux, identifié et claironnant d’électeurs de gauche ? Pense-t-on réellement que, dans une telle hypothèse, qui n’est plus seulement d’école ou de cour de récréation, celui qui serait défait, forcément défait, Nicolas Sarkozy, tiendrait toujours la partie pour loyale, le combat pour régulier, admettrait sans barguigner que son adversaire l’a emporté et renoncerait à briguer les suffrages de l’ensemble du corps électoral ? J’avoue avoir raisonnablement un doute, et il serait difficile de jeter la pierre à ceux des acteurs politiques qui se sentiraient troublés par un tel « gauchissement » des règles du jeu.

La primaire de droite a de bonnes chances de périr dans de telles conditions. De la même façon d’ailleurs que celle de gauche ne survivrait peut-être pas au grotesque d’un candidat président sortant en passe de se faire blackbouler par n’importe quel opposant un peu fringant, sans qu’une immixtion des électeurs de droite soit seulement nécessaire.

J’ajoute toutefois que je ne verserais alors pas une larme sur cette procédure saugrenue des primaires, dont l’importation en nos contrées est à peu près aussi légitime et viable que celle de la fête d’Halloween, venue des mêmes terres d’Outre-Atlantique. En Amérique, ces primaires viennent redonner structure et un contenu programmatique minimal à des partis sans réelle identité profonde en dehors de ces élections. En France, elles ne jouent littéralement plus que le jeu des ego et des carrières, en achevant de discréditer le rôle des partis (lesquels sont censés « concourir à l’expression du suffrage, aux termes de la Constitution), devenus haras foutraques d’écuries présidentielles, où se côtoient étalons, rosses et petits poneys. Si plus aucun « candidat naturel » n’est aujourd’hui en mesure de s’imposer sans discussion dans un camp ou dans l’autre, c’est que le personnel politique n’est décidément plus à la hauteur des exigences de la fonction présidentielle façon « Ve République ». Et que les primaires sont un pis-aller, où l’on demande au Peuple d’arbitrer ce qui mériterait presque d’être laissé à la courte paille.

Dès lors, si donc ce sont les primaires qu’on assassine, eh bien qu’elles meurent !

Le Molenbeek néerlandais existe, Zeegers l’a rencontré

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zeegers islam pays bas
Plan de Transvaal. Wikipedia.

Lorsque Maarten Zeegers, journaliste néerlandais pour le Volkskrant et NRC Handelsblad, et sa femme syrienne Sarah décident de s’installer dans le quartier de Transvaal, à La Haye, pour des raisons financières, ils découvrent un véritable Molenbeek hollandais : dans cet ancien quartier de la classe ouvrière blanche où il y a aujourd’hui 90% d’étrangers – dont 75% de musulmans -, un appel tonitruant à la prière retentit tous les vendredis et des versets coraniques ont remplacé les affiches publicitaires. Difficile de s’intégrer dans pareil quartier quand on est un trentenaire néerlandais de souche. Sauf à se faire passer pour musulman. Ce qui est plutôt chose aisée pour Maarten Zeegers, un brun aux yeux marrons qui pourrait facilement passer pour un Arabe, et qui connaît de surcroît parfaitement la langue arabe depuis qu’il a couvert la révolution syrienne.

Comment on devient salaf

C’est ainsi que Maarten Zeegers, qui prévoyait alors d’écrire un livre-témoignage sur son expérience, se laisse pousser la barbe, se lève tous les matins à cinq heures pour faire sa prière, mange hallal et va même jusqu’à réciter le Coran dans son bain. Très vite, le journaliste, naguère jugé peu fréquentable parce que non-musulman, se fait de nouveaux amis, qui l’appellent « frère » et sont ravis de l’accueillir dans leur mosquée. Chez les jeunes musulmans du Transvaalkwartier, le salafisme est populaire : la drague n’étant pas autorisée, on se marie très jeune, quitte à se séparer après avoir consommé le mariage ; la musique est proscrite, de même que le maquillage. Des départs pour la Syrie, il y a en déjà eu des dizaines, et cela ne fait que commencer car à la mosquée salafiste Qeba – que Maarten Zeegers fréquente – les prêches sont très virulemment pro-jihad. Si l’imam prêche en néerlandais, s’il est, de l’avis de Marteen Zeegers, « ultra-drôle et ultra-accro à WhatsApp », il n’en est pas moins farouchement opposé à la démocratie – coupable d’être contraire à la volonté d’Allah.

Avec de pareils voisins, l’on comprend que les derniers néerlandais aient déserté le quartier. Pas tous, certes. Maarten Zeegers, en habit de musulman, y est resté trois ans. Le temps pour lui de fréquenter les salafistes d’un peu trop près, et de leur trouver des excuses, eux qui ont « leurs propres idées, leurs propres rêves » et qui sont motivés par la religion mais aussi par la « dimension humaine ». C’est forcément beaucoup plus facile quand les choses vont mal aux Pays-Bas. » Ajoute t-il. « Pas d’emploi, des dettes, un passé dans le monde de la drogue, des délits, … Si en plus, vous avez une motivation religieuse – quand vous mourrez sur place, vous allez au paradis et tous vos péchés sont lavés- le choix est encore plus facile à faire. Je comprends vraiment ces gens-là. Et peut-être… Si j’avais été vraiment musulman, j’aurais peut-être fait le même choix ».

Ce que constate Maarten Zeegers, c’est que les choses vont mal au Transvaalkwartier : les musulmans peinent à s’assimiler et les hollandais préfèrent fuir vers des quartiers où le multiculturalisme est moins prégnant. D’où un repli identitaire chez les musulmans. La suite, c’est le chômage, la délinquance, la drogue, et bien sûr, comme il faut bien s’en sortir laisse t-il à penser, le Jihad. C’est là un glissement un peu dangereux, et nombreux sont les politiciens et les journalistes, en France, qui cherchent aussi à expliquer le terrorisme islamiste par la pauvreté et le rejet. Les réactions médiatiques ayant fait suite aux attentats de Nice sont à cet égard fort significatives : le Collectif Contre l’Islamophobie en France (CCIF) s’inquiète aussitôt après lesdits attentats des « mouvements racistes et identitaires » qui séviraient en France, tandis que le journaliste Edwy Plenel craint une réplique de l’ultra-droite et que d’autre s parlent de renforcer le « vivre-ensemble ». C’est évidemment sous-entendre que le terreau du terrorisme islamiste serait français, tout comme Maarten Zeegers laisse entendre que c’est parce que « les choses vont mal aux Pays-Bas » – comprendre, parce qu’il y a de l’endettement, du chômage, de la précarité, de l’intolérance, du rejet, etc – que le terrorisme fait des émules parmi les populations prétendument rejetées.

Qui exclut qui ?

Il serait de bon ton de rappeler que du temps que le Transvaalkwartier était un quartier d’ouvriers blancs, construit entre 1900 et 1935, l’endettement, la pauvreté, la précarité, voire la condescendance des classes plus riches étaient monnaie courante ; de même faudrait-il se ressouvenir de ce que dans les mêmes années à Saint-Denis les immigrés bretons et espagnols vivaient dans des foyers insalubres où il n’était pas rare d’attraper la tuberculose … Les choses, de ce point de vue, allaient plus mal qu’aujourd’hui. Les gens étaient miséreux, et non point nourris aux allocations. Pour s’en sortir, ils n’allaient pas « faire le Jihad » – ce qui eût été pour eux tout à fait incompréhensible, autant qu’ hors de leur champ culturel et religieux – mais ils travaillaient, s’entraidaient, votaient pour le Front populaire.

Que les choses aillent mal aux Pays-Bas dans les quartiers les plus populaires, qu’il y ait de la pauvreté et de l’exclusion en Seine-Saint-Denis, c’est certain. Mais ce sont des quartiers qui ont connu pire. Aujourd’hui si des musulmans radicalisés issus de ces quartiers réputés difficiles s’envolent pour la Syrie, ce n’est nullement, contrairement à ce qu’affirme Maarten Zeegers, pour échapper à la précarité et à l’exclusion. Ce n’est pas un pays de Cocagne que cherchent les djihadistes, mais un pays guerrier. Ce n’est ni la pauvreté ni l’exclusion qu’ils cherchent à tout prix à éviter, mais la fréquentation des chrétiens, des juifs, des athées, bref de tous les infidèles. Ces gens-là ne veulent pas du vivre-ensemble. Et ni les Néerlandais ni les Français ne sauraient être coupables d’intolérance envers des soldats étrangers qui – au nom de l’Islam – veulent détruire leur civilisation et leur peuple.

Maarten Zeegers lui-même devra bien convenir que, depuis la sortie de J’étais l’un d’eux en avril 2015, et surtout depuis qu’il s’est dévêtu de ses habits de salafiste, il n’est plus le bienvenu à la mosquée Quba du Transvaalkwartier. Il est allé vivre dans une autre ville. Preuve, s’il en est encore besoin, qu’au Transvaalkwartier on préfère l’entre-soi, et que là-bas comme en France, le vivre-ensemble n’est qu’un leurre.

Le journalisme sportif qui zappe le sport

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duel l'équipe
duel l'équipe
"L'Equipe du soir", sur Equipe 21

Après la radio qui se transforme en télé, voici la chaîne de télé qui se prend pour une radio. Ils sont fous, ces médias.

J’avoue…

Je suis amenée, parfois, c’est vrai, à regarder l’Équipe 21 (rebaptisée depuis peu, tout simplement, l’Équipe). Je pense, devant cette chaîne, ressentir ce qu’éprouve tout être normalement constitué à qui j’explique que j’ai participé à un colloque de trois jours sur l’adjectif qualificatif : mais qu’est-ce que vous avez pu raconter pendant trois jours sur l’adjectif qualificatif ?

J’admets, en effet, une forme d’étonnement incrédule mêlé d’une espèce d’admiration quand je vois qu’on peut disserter aussi longtemps, s’écharper doctement, débattre avec tant de sérieux sur des sujets comme : « Est-ce grâce à Favre ou à Balotelli que Nice est leader ? », « Bruno Génésio doit-il conserver sa défense à trois ? », « Fékir est-il l’homme de cette sixième journée ? ».

Même éblouissement devant ces « Duels » chronométrés, manifestement hérités des antiques joutes oratoires, dont l’enjeu est de déterminer si une défaite 3-2 face à Rennes est, ou n’est pas, un grave revers pour l’OM.

C’est un métier…

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux. 

Iran-Qatar: maudit gazon!

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iran qatar football pasdarans
Tribunes du stade Azadi de Téhéran, match Iran-Qatar. Sipa. Numéro de reportage : AP21945141_000009.
iran qatar football pasdarans
Tribunes du stade Azadi de Téhéran, match Iran-Qatar. Sipa. Numéro de reportage : AP21945141_000009.

Finis les Jeux olympiques, la rentrée sportive a sonné ! Au Moyen-Orient, l’heure est à la qualification pour la Coupe du monde de foot 2018. Pour l’Iran et le Qatar, le sifflet d’arbitrage a retenti dès ce mois de septembre à l’occasion d’un match des éliminatoires du Mondial.

Au stade Azadi de Téhéran, dans une ambiance survoltée, les footballeurs iraniens ont vainement tenté de percer la défense qatarie quatre-vingt-dix minutes durant. Et le public local de copieusement huer chaque décision de l’arbitre défavorable à la République islamique. Jusqu’au tournant du match survenu pendant les arrêts de jeu : une énorme bévue du gardien de but qatari amène le premier but de l’Iran !

Colère et consternation dans le camp qatari, dont l’équipe a fait grève plusieurs minutes pour contester le but au nom d’une main invisible. Histoire de mettre la pression sur l’arbitre sri lankais, le staff qatari se joint aux joueurs mobilisés sur la pelouse pour envahir le terrain. Mauvais calcul. Car sur les terres de l’ancien empire perse, les Qataris, comme l’ensemble des Arabes sunnites, sont accueillis en ennemis héréditaires. A fortiori en ces temps de dialogue au bazooka entre sunnites et chiites.

On ne devait donc pas s’attendre à ce que les autorités iraniennes proposent aux Qataris de se calmer et de boire frais à Téhéran.  Fidèles à leur réputation, les Gardiens de la Révolution ont à leur tour envahi la pelouse pour nettoyer tout ce bazar à coups de trique. S’en est ensuivie une course-poursuite entre pasdarans et joueurs qataris façon Benny Hill.

Mais revenons à nos ballons. Après une interruption de plusieurs minutes, la rencontre a repris, permettant aux Iraniens d’achever leurs adversaires par un second but. 2-0 score final. Mon petit doigt me dit que le gardien du Qatar d’origine franco-marocaine, un certain Amine Lecomte Addani, risque d’entendre parler du pays à son retour à Doha.  Devenu qatari il y a quelques années, le goal de 26 ans devra peut-être suivre un stage de dénaturalisation…

Paris est une fête naturiste

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nudisme mairie paris
Alex Proimos. Wikipedia.
nudisme mairie paris
Alex Proimos. Wikipedia.

« Paris est une fête, et vous y êtes tous invités ! » Mais quel sera le dress-code? Hemingway ne l’a pas donné, la mairie de Paris s’en est chargé. Et plutôt deux fois qu’une : si avec son dernier clip promotionnel « Paris je t’aime », elle invitait le 23 septembre dernier le touriste étranger, devenu trop frileux depuis les attentats de novembre, à flâner en tutu et autres vêtements haute couture dans les rues, sur les toits, et jusqu’aux podiums des défilés parisiens, cette semaine, le ton est tout autre.

Bruno Julliard, premier adjoint au maire de Paris, l’a annoncé lundi chez Bourdin: touristes, à vous de troquer le Paris de la culture pour celui de la nature, une nature qui n’a pas horreur du vide, ni du dépouillement. Et ici, on ne parle pas seulement de se délester de la carrosserie de sa voiture, laissée au garage pour la journée du 24 septembre, mais de faire un pas de plus et d’abandonner quelques couches supplémentaires, adoptant ainsi de façon radicale « une manière de vivre en harmonie avec la nature ».

 

Le vœu, formulé par le groupe écologiste de Paris explore « la possibilité d’un lieu en plein air délimité au sein d’un espace vert ou piéton parisien permettant la pratique du naturisme ». Les arguments? Favoriser, avec le naturisme « le respect de soi-même, des autres, et celui de l’environnement ». Il faudra tout de même demander aux écolos-bobos en quoi la tenue d’Adam, arborée pour une sortie dans un lieu délimité le temps d’une journée estivale, préserverait l’environnement (quoique, qui sait combien les pavés souffrent des talons aiguilles?).

Si l’invitation ne convainc pas l’humoriste Fabrice Éboué qui a dit lui préférer l’obtention d’une place en crèche, dans l’espoir que « [son] enfant croise une puéricultrice avant un pénis », ce nouvel uniforme du vivre-ensemble épargnerait somme toute à l’Adam des villes la pomme de discorde que les plages françaises ont trouvée dans la tenue de bain.

Pourquoi il faut défendre l’identité (2/2)

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Renaud LaVillenie aux Jeux Olympiques de Rio, août 2016. Numéro de reportage : AP21938470_000007.
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Renaud LaVillenie aux Jeux Olympiques de Rio, août 2016. Numéro de reportage : AP21938470_000007.

Retrouvez ici la première partie de cet article.

Il ne s’agit pas de diviniser le passé, de cultiver la nostalgie de façon monomaniaque. Simplement, si notre citoyen postmoderne désire s’ouvrir aux autres, il serait bien inspiré de  commencer par réfléchir sur l’héritage que lui ont légué ses ancêtres. Car les « autres », de leur côté, ne tarderont pas à s’interroger sur sa provenance. S’ils subodorent en lui un individu « liquide », un avatar indéterminé qui cherche compulsivement à se bâtir un personnage avec une foultitude de « pseudos » sur les réseaux sociaux, ces « autres » ne tarderont à se détourner de cet ectoplasme qui n’aura rien à leur apprendre, rien à leur apporter. L’ « échange », c’est bien beau : encore faut-il posséder quelque chose à échanger.

L’homme dénué de toute identité n’a pas de consistance  propre. Simple buvard des poncifs et des mots d’ordre qu’il entend dans les médias, son destin est de devenir un perroquet. Quelle richesse pourra-t-il dès lors apporter à ses interlocuteurs ? Il restera une simple caisse de résonance de l’idéologie dominante, ou bien de sa secte, qui lui aura fourni une identité de rechange et la rhétorique qui va avec. Mais à quel prix ! Au prix d’un lavage de cerveau, dont l’opération aura été d’autant plus facile que notre individu liquide ne possédait aucune ressource symbolique greffée sur une tradition pour lui venir en aide à cet instant précis. Une tradition qui lui aurait souffler les objections nécessaires afin de  contrecarrer la manipulation mentale de ses nouveaux gourous. L’absence d’identité peut se payer très cher.

Autre illustration du retournement paradoxal de l’ « ouverture » faisant fi de toute identité, en dogmatisme : la morale. L’hypermodernité a envoyé balader la morale traditionnelle.  Mais cela ne signifie pas qu’elle soit devenue moins moralisatrice pour autant. Ne sachant plus qui elle est, notre époque est obsédée par ce qu’elle doit faire. Le devoir-être a supplanté l’être, c’est-à-dire l’identité. Celle-ci a été parée de tous les défauts par cette haine de soi que l’Europe occidentale a consciencieusement cultivée, afin d’ « expier » à sa façon ses crimes (c’est-à-dire par procuration, en en chargeant les ancêtres).

Les jeunes élèves n’apprennent plus qu’en passant qu’ils font partie d’un pays aux racines chrétiennes, un pays qui a été fait par des rois, des grands hommes, des génies, des héros et des saints. Que leur inculque-t-on à la place ? A ne pas être raciste, l’égalité homme-femme, la citoyenneté « participative », la « lutte contre toutes les discriminations ». Mais ce kit de moraline leur permettra-t-il de répondre à la question : « Qui êtes-vous ? » ?

Identités de substitution

Où trouveront-ils alors une identité dont ils n’aient pas honte ? Dans une madrasa d’Extrême Orient ?  Dans une ferme aux mains d’ extrémistes écologistes ? Dans une secte qui les persuadera que la rédemption de la société consiste dans le geste simple de « casser du flic » ?

La nature ayant horreur du vide, il est probable que le discrédit dans lequel l’hypermodernité a tenu les revendications d’appartenance, ne débouche sur la constitution d’identités de substitution plus redoutables les unes que les autres. Avec elles, le citoyen postmoderne n’aura en effet aucune possibilité de prise de recul que lui aurait conférée la maîtrise des codes et du langage propres à cette nouvelle identité. En embrassant une nouvelle vie, liée à une communauté d’appartenance de rechange, l’individu sera livré pieds et poings  liés à ses nouveaux maîtres qui, eux, possèderont les codes de navigation au sein de la nouvelle collectivité de l’impétrant.

Il y a infiniment plus d’inconvénients que d’avantages à ne pas savoir qui on est, ou pire encore, à ne pas être content de son identité dans le cas où on serait conscient d’ en posséder une. Ce qui ne signifie pas qu’il faille fermer les yeux sur les insuffisances de sa collectivité native, qu’il soit malséant de l’interroger avec un esprit critique. Mais les désillusions qui peuvent résulter de cet examen ne sont rien en comparaison des inconvénients occasionnés par une rupture brutale de filiation.

Perdre son identité, c’est se retrouver sans nom propre au milieu d’un vaste monde qui ne vous fera pas de cadeau, un monde « mondialisé » (excusez la redondance) qui n’hésitera pas, sous les dehors permissifs et « transgressifs » les plus chatoyants, à attirer les proies à « identité faible » dans les rets de ses convoitises. Ce monde globalisé, du moins la partie de celui-ci qui a signifié son congé au Dieu judéo-chrétien afin de Le remplacer par les divinités de l’argent, de la puissance, du sexe et du confort à tout prix, n’a pas de mal à flairer à cent lieux à la ronde les monades esseulées, dépourvues d’identité et de colonne vertébrale, afin de les transformer en client-consommateurs interchangeables entre eux, simples pions manipulables à loisir entre ses mains expertes.

Une alliance surprenante

Ainsi assistons-nous à l’alliance incongrue du progressisme le plus liquide et le plus « déconstructeur », avec le Moloch de l’économie financiarisée la plus débridée. Comment s’en étonner ? La mondialisation « heureuse » n’a que faire de soutiers revendiquant une quelconque identité pour eux-mêmes, et qui sont susceptibles, forts de leur tradition, de la remettre en question d’un moment à l’autre. En revanche, elle ne voit pas d’un mauvais oeil les déconstructeurs en tous genres s’égayer dans ses réseaux, et cela dans le but de traquer présomptueusement les « systèmes de pouvoir ». Sûre d’elle-même, elle peut même se payer le luxe de laisser ceux qui s’autoproclamant « progressistes » à leurs lubies d’abattre toutes les « forteresses identitaires » qu’ils veulent. Ces très immodestes soutiers, en sapant les édifices les plus vénérables, croient « faire l’histoire ». Mais ce n’est pas celle qu’ils pensent. Quel nouveau Marx leur apprendra qu’ils ne sont que les idiots utiles des forces qu’ils dénoncent ?

Si les peuples désirent garder leur identité, ce n’est pas afin de transformer leur histoire en musée, encore moins par réflexe xénophobe. Simplement, ils subodorent que cette identité constituera leur meilleur passeport pour le futur, comme  la meilleure garantie qu’ils ne seront pas broyés par le rouleau compresseur de l’indifférenciation, que cette dernière soit culturelle ou économique.

Déclin de l’école: la stratégie Colgate

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najat vallaud belkacem
Sipa. Numéro de reportage : 00770576_000182.
najat vallaud belkacem
Sipa. Numéro de reportage : 00770576_000182.

Franchement, homme ou femme politique, moi, je ne pourrais pas.
Déjà, femme politique, je n’ai pas le physique. Ni le rictus ravageur. Trop de sarcasme dans le regard : il faut avoir la tête absolument vide pour oser l’un de ces sourires enjôleurs qui affichent amplement les quenottes et désarment les commentateurs.Et puis il faut savoir mentir. Tout le temps. Endormir l’électeur. Pimprenelle ou Nicolas. Le marchand de sable est passé. Bonne nuit les petits Français.
De temps en temps, bien sûr, quand par hasard un proviseur, — celui du lycée Turgot, par exemple — dit ce qu’il pense d’un algorithme qui envoie dans son établissement 75% de boursiers, on montre les dents — si je puis dire. Même Libé, le second journal officiel de la Hollandie, s’en offusque. N’ont pas encore réalisé que l’on vivait en fascisme rose.

Alors, quand un ministre reçoit le dernier rapport du CNESCO (Conseil national d’évaluation du système scolaire), absolument accablant quand on le lit bien, une condamnation sans appel de tout ce que la rue de Grenelle a commis de méfaits depuis 15 ans — et ça en fait, des forfaits —, il garde le sourire.
La vie en rose(s), comme on dit rue de Solférino. Tout va très bien, madame la marquise.

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

Prêcheurs de haine, je vous emmerde!

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karim akouche israel
Karim Akouche à Jérusalem. DR.
karim akouche israel
Karim Akouche à Jérusalem. DR.

Voulez-vous devenir une vedette dans la presse algérienne arabophone ? C’est facile.

Prêchez la haine des juifs, accusez les Amazighs (les Kabyles en particulier) de travailler pour le « Parti de la France », insultez l’Occident et traitez-le de dévergondé, méprisez les femmes et les homosexuels, soyez plus palestinien que les Palestiniens… et vous voilà célébré, auréolé, acclamé.

Je ne mange pas de cette soupe. Le monde, les hommes et les peuples sont complexes. Je me dois de refuser les simplifications et le recyclage des clichés. Je préfère les nuances, les contradictions et l’épineux chemin de la vérité.

Le rôle de l’écrivain, ce n’est pas d’apporter des solutions, mais de poser les bonnes questions.

Je suis allé en Israël et à Ramallah en poète et en homme libre. Personne ne m’a dicté ce que j’avais à dire ou à entendre. Je voulais comprendre, sans intermédiaire, ce qui se passe au Proche-Orient, en Syrie et dans les pays voisins.

Dois-je demander une autorisation aux autorités algériennes pour m’y rendre ? Dois-je consulter les vigiles de la pensée à ce sujet ?

L’école algérienne m’avait enseigné à détester les juifs

Aucunement. Je suis trop libre pour me soumettre à qui que ce soit.

Je suis un rescapé de l’école algérienne. On m’y a enseigné à détester les juifs. Hitler y était un héros. Des professeurs en faisaient l’éloge. Après le Coran, Mein Kampf et Les Protocoles des Sages de Sion sont les livres les plus lus dans le monde musulman.

Que faire ? Suivre le troupeau ? Entretenir la haine et le ressentiment ? M’abreuver à la pensée unique d’un système malade et hypocrite ?

J’essaie d’observer l’histoire avec des yeux clairvoyants. J’écris avec une plume trempée dans l’encre de la raison. Aucun conflit n’oppose mes ancêtres, les Berbères, aux Juifs. Pourquoi alors en inventer un ? À qui profite cette stratégie ? Les responsables politiques algériens n’utilisent-ils pas la haine des Juifs pour endormir le peuple ?

Je ne suis pas un mouton. Je pense par moi-même. Je refuse d’être l’otage de quelque conflit que ce soit. Je revendique le droit de choquer toutes les doxas et de secouer leurs certitudes.

La presse algérienne arabophone s’est déchaînée contre moi. On m’a traité de traître et pis que cela. Mais qui donc ai-je trahi ? La Oumma ? La communauté des haineux ?

Rompant avec les idéaux du journaliste Omar Ourtilane, assassiné par les islamistes en 1995, le journal El-Khabar a commis un acte méprisable à mon encontre en inventant un roman-feuilletant de très mauvais goût. Je ne sais où son gratte-papier a cherché ses informations. Selon lui, je serais allé en Israël avec une délégation de « séparatistes kabyles », omettant volontairement que le groupe ne comptait que des journalistes et écrivains québécois.

C’est grave et comique à la fois. Je ne sais s’il faut en rire ou en pleurer. Le journalisme de caniveau est très répandu en Algérie. On voudrait me traîner dans la boue, faire du buzz. C’était prévisible, la haine du Juif rapporte.

Mon voyage au Proche-Orient a donné lieu à toutes sortes de fantasmes. Pourtant tout était transparent. Nous y avons rencontré des hommes et des femmes de tous horizons : des journalistes, des responsables politiques et des écrivains. Nous avons échangé avec eux sur les conflits de la région pour mieux en cerner l’origine. Nous nous sommes égarés dans des labyrinthes, dans un passé lointain et un présent confus, dans des vestiges, des épopées et des tragédies.

Les Israéliens ne sont pas un bloc

Le Proche-Orient m’est apparu comme un paradoxe flamboyant. La haine dispute la première place à l’amour, les femmes voilées côtoient les hommes en papillotes, la langue arabe partage avec l’hébreu les panneaux de signalisation, l’Esplanade des Mosquées est adossée au mur des Lamentations, Tel-Aviv l’hédoniste s’oppose à Jérusalem la religieuse, Ramallah du Fatah est aux antipodes de Gaza du Hamas… La guerre n’est jamais loin, la paix se cache sous les décombres.

Les Israéliens ne forment pas un bloc monolithique.  Il y a de tout : des intellectuels prônant sans relâche une solution à deux États pendant que des déçus, comme l’écrivain Abraham B. Yehoshua, optent pour un État binational ; il y a aussi certains Juifs qui sont contre l’État d’Israël et des Arabes israéliens dont le cœur bat surtout pour la Palestine…

Tout a été dit à mon sujet, souvent avec haine et vulgarité : j’aurais embrassé la main du grand Satan ; j’aurais souillé l’honneur algérien ; j’aurais trahi les martyrs de la Révolution de novembre 54… et que sais-je encore.

La sagesse chinoise m’a appris que même si les oiseaux de malheur volent au-dessus de ma tête, je peux en revanche les empêcher d’y faire leurs nids.

La tournée West-Eastern Divan Orchestra, projet musical pour la paix porté par le musicien israélien Daniel Barenboïm et l’écrivain palestinien Edward Saïd, m’a toujours inspiré. Si je ne peux contribuer à construire des passerelles, je m’abstiendrai d’ériger des murs.

Petit manuel pour une laïcité bradée

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bauberot islam laicite apaisee
Jean Baubérot. Sipa. Numéro de reportage : 00520401_000001.
bauberot islam laicite apaisee
Jean Baubérot. Sipa. Numéro de reportage : 00520401_000001.

Paru aux éditions La Découverte, le Petit manuel pour une laïcité apaisée est le fruit de la rencontre entre la science et le terrain: Jean Baubérot, spécialiste de la sociologie des religions, y dialogue avec le Cercle des enseignant.e.s laïques, constitué de professeurs en ZEP, afin d’imaginer des solutions concrètes pour soigner une laïcité qu’ils ont diagnostiquée doublement malade. D’une part instrumentalisée par la classe politique, elle dissimulerait une islamophobie virulente se drapant dans les « valeurs de la République » pour mieux stigmatiser les fidèles. D’autre part perçue comme une menace par la communauté musulmane, elle empêcherait l’épanouissement des élèves -et partant l’égalité des chances. Crispée, rétrograde, discriminante, notre laïcité serait en crise et responsable d’une nouvelle forme d’apartheid. Il était donc urgent de la pacifier par un arsenal de réponses pratiques à destination des professeurs mais aussi des parents et des élèves: que ce soit en cours d’EPS ou d’éducation morale et civique, la négociation et le dialogue doivent désormais régir les relations entre les différents acteurs afin que la question religieuse n’entrave jamais l’impératif éducatif. Souriant et bienveillant, ce Petit manuel est en réalité moins inoffensif qu’il en a l’air -et renferme, sous couvert de pédagogie et de pragmatisme, une idéologie militante.

Laïcité apaisée ou batailleuse?

Fustigeant une trop grande complaisance à l’égard de l’islamisme radical, Laurent Joffrin -lui-même!- a qualifié de guimauve cette laïcité apaisée. Pourtant, elle est plus militante qu’il ne parait.

Voilà en effet plusieurs années que le Cercle des enseignant.e.s laïques exige l’abrogation de la loi de 2004 sur le voile à l’école, contraire à leurs yeux à l’esprit sacré de 1905 qui ne cherchait pas à légiférer sur l’accoutrement des élèves. Dans une tribune parue en 2014 sur un blog Mediapart, le collectif s’interrogeait déjà: « Cette loi a-t-elle fait reculer ce qu’on appelle le communautarisme? A-t-elle favorisé l’accès des jeunes femmes à l’enseignement public? Et puis, a-t-on jamais gagné en émancipation en perdant le droit à l’éducation?» La démarche intellectuelle semble plutôt fallacieuse: au prétexte que certains élèves seraient en conflit avec l’institution, il faudrait de toute urgence réintroduire le voile dans les établissements afin de ne pas victimiser davantage les enfants des quartiers populaires déjà en proie aux difficultés sociales. La pénalisation du voile est à leurs yeux «un remède bien étrange qui éloigne les élèves de l’école pour ne pas qu’ils et elles tombent dans les griffes de mouvements radicaux ». Les filles seraient d’ailleurs victimes d’une double peine: «en dehors de l’école tu agiras selon la loi des pères; à l’intérieur, selon celle de la République. Mais quoi qu’il arrive, concernant ton propre corps, tu te soumettras».

Ainsi, la loi sur le voile braquerait les familles, opprimerait les jeunes filles jusqu’à les rendre absentéistes -et augmenterait les tensions sociales et identitaires.

En conséquence, le Petit manuel invite les enseignants, parents et élèves à ruser avec la législation -en somme, au nom de la sacrosainte pédagogie, à se montrer frondeurs vis-à-vis du droit français -au risque d’exciter de nouvelles revendications religieuses.

Au fond, pour les coauteurs de ce manuel, l’Egalité vaut bien un appel à la prière.

Mais pas une messe! Car le seul véritable ennemi est toujours le même qu’aux heures les plus féroces de la laïcité française: l’Église et les forces obscures de la réaction. Anaïs Flores et Jérôme Martin, coauteur.e.s du petit manuel, estiment en effet « qu’au nom de la lutte contre la «radicalisation», on suggère fortement l’idée d’une formation des imams aux valeurs de la République. Mais a-t-on suggéré une formation des curés à la lutte contre l’homophobie quand un très grand nombre d’entre eux se sont coordonnés pour tenir des prêches opposés au mariage pour tous? » L’obscurantisme catholique, tel est l’ennemi héréditaire! Et d’ajouter: « Au 19ème siècle des militants laïques tenaient le catholicisme comme plus incompatible avec la laïcité que l’islam, qui compte moins de dogmes ».

Cette laïcité apaisée ressemble à une mystique. Le collectif promeut d’ailleurs le concept plutôt New-age de « laïcité intérieure » -ou lorsque l’enseignant renonce à ses préjugés et se libère de ses convictions afin de mieux accueillir la parole de l’élève, sans jamais la blesser ni la contraindre.

Au cœur de cette mystique, un credo unique: la sécularisation de l’Islam est inexorable. Ce serait en effet le destin naturel de cette religion que de se fondre dans la société. Mais à la seule et unique condition qu’elle ne soit ni forcée ni frustrée! « Dans l’émission Hier, aujourd’hui, demain du 21 septembre Jean Baubérot soutient que « l’aggiornamento de l’islam appartient strictement aux musulmans ». Et la Nation n’a pas son mot à dire.

Le hijab prodigue

Ainsi, les coauteurs donnent l’exemple de deux collégiens qui ont refusé au nom de leur religion d’entrer dans la basilique de Saint-Denis avec leur classe. C’est finalement une dame voilée sur la voie publique qui a providentiellement volé au secours de leur enseignante et leur a expliqué que ce n’était pas contraire à leur foi. Et les coauteurs d’applaudir!

Ce credo de la sécularisation spontanée engendre plusieurs dogmes, comme la non-religiosité supposée du voile, aux « innombrables significations » -dont « l’effet de mode ou la volonté de se distinguer des parents ou d’une société raciste ». Ainsi, le manuel donne l’exemple d’une jeune fille violentée par l’institution qui l’a « poussée à démissionner » simplement parce qu’elle refusait de retirer son jilbeb qu’elle portait depuis plusieurs semaines « uniquement pour le deuil de son père ».

Les musulmans seraient donc victimes d’une « traque des vêtements censément religieux, d’une surveillance accrue des élèves supposé.e.s musulman.e.s , d’une injonction insistante à l’adhésion aux valeurs républicaines ». Traque, surveillance, injonction. Au fond, le racisme de l’institution qui essentialise l’Islam et ses fidèles. La rhétorique rejoue avec délectation, dans un mimétisme aussi béat que falsifié, la partition des Résistants et des Justes.

Ceux qui prétendent que « la charia est contraire aux droits humains ou que l’allégeance à l’oumma est une concurrence intenable avec le contrat social » seraient ainsi d’infâmes « islamophobes ». Et d’immondes rétrogrades, ceux qui estiment que « l’Islam n’aurait jamais pensé la séparation du religieux et du politique « .

Car, expliquent-ils, « l’incompatibilité supposée de l’islam avec la laïcité est une hypothèse fausse. Elle est par ailleurs antilaïque. En effet, toute l’argumentation repose sur un interprétation théologique de l’Islam qu’un point de vue laïque n’a pas à prendre en compte ». Alors que le manuel est truffé de mots du vocabulaire vestimentaire islamique, les auteurs somment les citoyens français de se bander les yeux, de se détourner du texte coranique et de se désintéresser de « l’interprétation fondamentaliste du dogme », qui serait toujours superflue et dérisoire selon eux.

Car pour les apaisés de la laïcité, l’Islam n’est pas une religion mais une « diversité des pratiques ».

Leur espérance se dessine enfin: une fois pacifiée par les prédicateurs de la laïcité apaisée, la République deviendra miraculeusement « attractive » pour la jeunesse des quartiers populaires.

Pourquoi il faut défendre l’identité (1/2)

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pimaire lr identite
Parisien célébrant une victoire de l'équipe de France durant l'euro 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00763582_000032.
pimaire lr identite
Parisien célébrant une victoire de l'équipe de France durant l'euro 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00763582_000032.

Le thème de l’identité s’est invité dans la campagne des primaires de la droite. Comme on pouvait s’y attendre, la résurgence de cette thématique a immédiatement suscité une levée de boucliers parmi le Saint-Office de la bien-pensance, qui s’arroge le droit de décider des sujets susceptibles de constituer l’ordre du jour des débats publics, et de recaler ceux qui doivent rester « tabous ». Des commentateurs de la vie politique ont cru déceler là une preuve flagrante de démagogie, ou de « populisme », de la part des candidats qui ramènent ce sujet, longtemps occulté, sur le tapis. Ces observateurs  seraient pourtant mieux avisés de discerner dans le retour en grâce de cette notion, le signe d’une inquiétude qui se fait jour dans l’opinion au sujet de l’avenir de notre pays. Car   l’identité regarde autant le futur que le passé et le présent.

Répliques de la déconstruction

Il est indéniable que la modernité a longtemps snobé cette thématique. Selon elle, l’identité, c’était la guerre, le repliement sur soi, le refus de l’ouverture à l’autre (ou l’Autre avec une majuscule). Cette suspicion, à laquelle l’école française de la déconstruction a essayé en son temps de donner des lettres de noblesse conceptuelle (Derrida, Foucault, Deleuze et leurs épigones), est passée dans l’idéologie dominante. Celle-ci, en se mettant en peine de vulgariser les thèses souvent abstruses des maîtres, a fait par contre-coup la part belle au cosmopolitisme, à l’antiracisme caricatural (antiracisme qui tient lieu à certains tout à la fois d’étendard idéologique, de système de pensée et de morale), au multiculturalisme. Il fallait désormais se méfier de tout ce qui gravitait autour des concepts de substance, d’identité, de ce qui évoquait, de près ou de loin, la permanence, la tradition. Bref, il s’agissait de liquider la métaphysique, et avec elle, ce qui relevait de la solidité de l’être.

Pour les petits-enfants de Michel Foucault, l’identité, c’est  trop solide, trop pérenne, trop historique, trop affirmé, pour une époque qui baigne dans le liquide, l’immédiateté, les échanges décousus sur les réseaux sociaux, les « AG » spontanées et les palabres inféconds de « Nuit debout ». Notre « moment historique », ou plutôt la partie médiatique émergée de celui-ci, qui croit avoir congédié l’histoire pour accoster sur les rivages d’un monde enfin réconcilié, un monde d’où toute raideur serait enfin bannie, associe toujours, en un indécrottable réflexe pavlovien, l’idée d’identité à l’extrémisme de droite.

Qu’est-ce qu’une personne attachée à l’identité, vue d’une métropole ultra-connectée, où se mélangent tous les modes de vie, toutes les cultures, au sein de laquelle toutes les religions, toutes les sectes se valent, sinon un zombie, un survivant d’une période glaciaire ? Si, en plus d’être attaché à l’identité de votre pays, vous êtes de surcroît rural et catholique, votre cas s’aggrave dans des proportions inquiétantes. Vous voilà désigné, dénoncé, comme le descendant des anciens maîtres de la France ! Et que dire si pour vous le mariage représente l’union d’un homme et d’une femme ! Votre cas est alors irrécupérable, votre dossier, définitivement non plaidable.

Un conservatisme à l’aise avec l’altérité

Malheureusement pour nos petits maîtres médiatiques, la majorité des Français continuent à en pincer pour l’identité. Pour la raison toute simple qu’ils désirent persévérer dans leur être, que leur culture, leurs mœurs, et tout ce qui constitue leur fierté, ne disparaissent pas. Sont-ils devenus pour autant plus obtus que leurs devanciers ? Encore faudrait-il faire la preuve que le conservatisme va de pair avec le raidissement et le refus des autres. Et si c’était tout le contraire ?

Est-ce si sûr en effet que rester attaché à son identité représente une source d’intolérance, de fermeture ? Ce serait plutôt l’inverse. Les personnes les plus ouvertes sont généralement celles qui sont à l’aise avec leur être propre. Je serai d’autant plus réceptif en échangeant avec celui qui pense différemment que moi, celui qui vient d’une autre culture que la mienne, que je serai fier de mon appartenance. Entre nous deux, il ne sera pas question de suprématie, ou de lutte pour la reconnaissance. Assumant tous les deux nos identités respectives, le respect sera tout de suite au rendez-vous, sans qu’il soit besoin de le formuler au préalable par des pétitions de principe.

Au contraire, une personne qui doute de ce qu’elle est, qui ne possède plus de culture spécifique, à laquelle on a omis de transmettre les richesses du passé de sa collectivité, sera dans l’obligation de se bâtir une identité de substitution. Pour ce faire, elle devra s’affirmer contre. Contre sa culture originelle, si mal connue, ou bien contre toute autre façon de penser que sa nouvelle secte lui aura désignée comme ce dont il faut se démarquer afin de rester dans le « droit chemin ». Ainsi, les thuriféraires de « la marche en avant » frénétique et de la tabula rasa, sont-ils souvent plus dogmatiques et butés que les tenants des traditions, qui respectent les cultures des autres, sans rougir de la leur.

Lisez la suite ici.

Et si les primaires tuaient les primaires?

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Sipa. Numéro de reportage : 00724584_000041.
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Sipa. Numéro de reportage : 00724584_000041.

Comme Jérôme Leroy, et au contraire de Régis de Castelnau, il ne me choque pas outre mesure qu’un électeur de gauche aille participer à la primaire de la droite et du centre pour y soutenir ce qu’il estime être « le moindre mal ». De la même manière, au demeurant, qu’il ne me paraîtrait pas incongru qu’un électeur de droite prenne part à la primaire de la gauche, à supposer que celle-ci conservât encore un enjeu, un sens ou une éventualité.

Un choix par défaut

Au fond, l’intérêt bien compris de l’électeur est assurément et bien souvent d’éliminer, faute de pouvoir choisir, et il ne manque pas de le faire quand l’offre politique ou le mode de scrutin ne lui laisse plus qu’à opter pour la peste ou bien pour le choléra. Non, ce qui me semble pervers dans cette démarche, et aussi ce qui me réjouit, c’est qu’elle est vouée, si elle prend de l’ampleur, à faire exploser la pratique même des primaires, qui est une idée neuve en France.

La lecture des commentaires des abonnés aux sites Internet des journaux bien-pensants est en ce sens particulièrement édifiante. Cela fait maintenant des mois que le moindre article relatif à Nicolas Sarkozy est aussitôt suivi d’une kyrielle de propos de détestation, usant invariablement des patronymes « Bismuth » et du substantif « casseroles », ainsi que de l’engagement solennel que l’on fera tout pour faire barrage à la résistible ascension dudit Sarko, notamment en votant Juppé à la primaire, tout électeur de gauche patenté qu’on soit. A la réciproque, chaque article évoquant Alain Juppé ne manque pas de susciter une ribambelle de paroles respectueuses, de louanges républicaines, vantant la modération et la dignité du personnage, et comportant la même souscription à un déplacement prochain aux urnes de la primaire, pour y faire triompher Monsieur Moins, l’ »Au bonheur des non-identitaires », rempart contre l’agitation pré-fasciste de l’insupportable nabot.

Certes, nul n’ignore que les bobos et autres lecteurs instruits des grands quotidiens peuvent se payer de mots et de velléités et que, même unis, leur nombre de divisions n’est pas celui d’une armée de masse.

Scénario catastrophe

Mais – politique-fiction désormais plausible -, et si cela venait quand même à se produire ? Et si Sarkozy et Juppé, finalistes de la primaire, voyaient leur match du second tour départagé par un contingent nombreux, identifié et claironnant d’électeurs de gauche ? Pense-t-on réellement que, dans une telle hypothèse, qui n’est plus seulement d’école ou de cour de récréation, celui qui serait défait, forcément défait, Nicolas Sarkozy, tiendrait toujours la partie pour loyale, le combat pour régulier, admettrait sans barguigner que son adversaire l’a emporté et renoncerait à briguer les suffrages de l’ensemble du corps électoral ? J’avoue avoir raisonnablement un doute, et il serait difficile de jeter la pierre à ceux des acteurs politiques qui se sentiraient troublés par un tel « gauchissement » des règles du jeu.

La primaire de droite a de bonnes chances de périr dans de telles conditions. De la même façon d’ailleurs que celle de gauche ne survivrait peut-être pas au grotesque d’un candidat président sortant en passe de se faire blackbouler par n’importe quel opposant un peu fringant, sans qu’une immixtion des électeurs de droite soit seulement nécessaire.

J’ajoute toutefois que je ne verserais alors pas une larme sur cette procédure saugrenue des primaires, dont l’importation en nos contrées est à peu près aussi légitime et viable que celle de la fête d’Halloween, venue des mêmes terres d’Outre-Atlantique. En Amérique, ces primaires viennent redonner structure et un contenu programmatique minimal à des partis sans réelle identité profonde en dehors de ces élections. En France, elles ne jouent littéralement plus que le jeu des ego et des carrières, en achevant de discréditer le rôle des partis (lesquels sont censés « concourir à l’expression du suffrage, aux termes de la Constitution), devenus haras foutraques d’écuries présidentielles, où se côtoient étalons, rosses et petits poneys. Si plus aucun « candidat naturel » n’est aujourd’hui en mesure de s’imposer sans discussion dans un camp ou dans l’autre, c’est que le personnel politique n’est décidément plus à la hauteur des exigences de la fonction présidentielle façon « Ve République ». Et que les primaires sont un pis-aller, où l’on demande au Peuple d’arbitrer ce qui mériterait presque d’être laissé à la courte paille.

Dès lors, si donc ce sont les primaires qu’on assassine, eh bien qu’elles meurent !

Le Molenbeek néerlandais existe, Zeegers l’a rencontré

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zeegers islam pays bas
Plan de Transvaal. Wikipedia.
zeegers islam pays bas
Plan de Transvaal. Wikipedia.

Lorsque Maarten Zeegers, journaliste néerlandais pour le Volkskrant et NRC Handelsblad, et sa femme syrienne Sarah décident de s’installer dans le quartier de Transvaal, à La Haye, pour des raisons financières, ils découvrent un véritable Molenbeek hollandais : dans cet ancien quartier de la classe ouvrière blanche où il y a aujourd’hui 90% d’étrangers – dont 75% de musulmans -, un appel tonitruant à la prière retentit tous les vendredis et des versets coraniques ont remplacé les affiches publicitaires. Difficile de s’intégrer dans pareil quartier quand on est un trentenaire néerlandais de souche. Sauf à se faire passer pour musulman. Ce qui est plutôt chose aisée pour Maarten Zeegers, un brun aux yeux marrons qui pourrait facilement passer pour un Arabe, et qui connaît de surcroît parfaitement la langue arabe depuis qu’il a couvert la révolution syrienne.

Comment on devient salaf

C’est ainsi que Maarten Zeegers, qui prévoyait alors d’écrire un livre-témoignage sur son expérience, se laisse pousser la barbe, se lève tous les matins à cinq heures pour faire sa prière, mange hallal et va même jusqu’à réciter le Coran dans son bain. Très vite, le journaliste, naguère jugé peu fréquentable parce que non-musulman, se fait de nouveaux amis, qui l’appellent « frère » et sont ravis de l’accueillir dans leur mosquée. Chez les jeunes musulmans du Transvaalkwartier, le salafisme est populaire : la drague n’étant pas autorisée, on se marie très jeune, quitte à se séparer après avoir consommé le mariage ; la musique est proscrite, de même que le maquillage. Des départs pour la Syrie, il y a en déjà eu des dizaines, et cela ne fait que commencer car à la mosquée salafiste Qeba – que Maarten Zeegers fréquente – les prêches sont très virulemment pro-jihad. Si l’imam prêche en néerlandais, s’il est, de l’avis de Marteen Zeegers, « ultra-drôle et ultra-accro à WhatsApp », il n’en est pas moins farouchement opposé à la démocratie – coupable d’être contraire à la volonté d’Allah.

Avec de pareils voisins, l’on comprend que les derniers néerlandais aient déserté le quartier. Pas tous, certes. Maarten Zeegers, en habit de musulman, y est resté trois ans. Le temps pour lui de fréquenter les salafistes d’un peu trop près, et de leur trouver des excuses, eux qui ont « leurs propres idées, leurs propres rêves » et qui sont motivés par la religion mais aussi par la « dimension humaine ». C’est forcément beaucoup plus facile quand les choses vont mal aux Pays-Bas. » Ajoute t-il. « Pas d’emploi, des dettes, un passé dans le monde de la drogue, des délits, … Si en plus, vous avez une motivation religieuse – quand vous mourrez sur place, vous allez au paradis et tous vos péchés sont lavés- le choix est encore plus facile à faire. Je comprends vraiment ces gens-là. Et peut-être… Si j’avais été vraiment musulman, j’aurais peut-être fait le même choix ».

Ce que constate Maarten Zeegers, c’est que les choses vont mal au Transvaalkwartier : les musulmans peinent à s’assimiler et les hollandais préfèrent fuir vers des quartiers où le multiculturalisme est moins prégnant. D’où un repli identitaire chez les musulmans. La suite, c’est le chômage, la délinquance, la drogue, et bien sûr, comme il faut bien s’en sortir laisse t-il à penser, le Jihad. C’est là un glissement un peu dangereux, et nombreux sont les politiciens et les journalistes, en France, qui cherchent aussi à expliquer le terrorisme islamiste par la pauvreté et le rejet. Les réactions médiatiques ayant fait suite aux attentats de Nice sont à cet égard fort significatives : le Collectif Contre l’Islamophobie en France (CCIF) s’inquiète aussitôt après lesdits attentats des « mouvements racistes et identitaires » qui séviraient en France, tandis que le journaliste Edwy Plenel craint une réplique de l’ultra-droite et que d’autre s parlent de renforcer le « vivre-ensemble ». C’est évidemment sous-entendre que le terreau du terrorisme islamiste serait français, tout comme Maarten Zeegers laisse entendre que c’est parce que « les choses vont mal aux Pays-Bas » – comprendre, parce qu’il y a de l’endettement, du chômage, de la précarité, de l’intolérance, du rejet, etc – que le terrorisme fait des émules parmi les populations prétendument rejetées.

Qui exclut qui ?

Il serait de bon ton de rappeler que du temps que le Transvaalkwartier était un quartier d’ouvriers blancs, construit entre 1900 et 1935, l’endettement, la pauvreté, la précarité, voire la condescendance des classes plus riches étaient monnaie courante ; de même faudrait-il se ressouvenir de ce que dans les mêmes années à Saint-Denis les immigrés bretons et espagnols vivaient dans des foyers insalubres où il n’était pas rare d’attraper la tuberculose … Les choses, de ce point de vue, allaient plus mal qu’aujourd’hui. Les gens étaient miséreux, et non point nourris aux allocations. Pour s’en sortir, ils n’allaient pas « faire le Jihad » – ce qui eût été pour eux tout à fait incompréhensible, autant qu’ hors de leur champ culturel et religieux – mais ils travaillaient, s’entraidaient, votaient pour le Front populaire.

Que les choses aillent mal aux Pays-Bas dans les quartiers les plus populaires, qu’il y ait de la pauvreté et de l’exclusion en Seine-Saint-Denis, c’est certain. Mais ce sont des quartiers qui ont connu pire. Aujourd’hui si des musulmans radicalisés issus de ces quartiers réputés difficiles s’envolent pour la Syrie, ce n’est nullement, contrairement à ce qu’affirme Maarten Zeegers, pour échapper à la précarité et à l’exclusion. Ce n’est pas un pays de Cocagne que cherchent les djihadistes, mais un pays guerrier. Ce n’est ni la pauvreté ni l’exclusion qu’ils cherchent à tout prix à éviter, mais la fréquentation des chrétiens, des juifs, des athées, bref de tous les infidèles. Ces gens-là ne veulent pas du vivre-ensemble. Et ni les Néerlandais ni les Français ne sauraient être coupables d’intolérance envers des soldats étrangers qui – au nom de l’Islam – veulent détruire leur civilisation et leur peuple.

Maarten Zeegers lui-même devra bien convenir que, depuis la sortie de J’étais l’un d’eux en avril 2015, et surtout depuis qu’il s’est dévêtu de ses habits de salafiste, il n’est plus le bienvenu à la mosquée Quba du Transvaalkwartier. Il est allé vivre dans une autre ville. Preuve, s’il en est encore besoin, qu’au Transvaalkwartier on préfère l’entre-soi, et que là-bas comme en France, le vivre-ensemble n’est qu’un leurre.