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Quand la littérature est un sport d’équipe

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ajar valais suisse

La fiction posée face au réel et condamnée à n’en être que le contraire et la sacralisation de l’auteur, de l’unique auteur majuscule, tels sont les poncifs, les règles implicites de l’écriture, que l’association AJAR a fini par dynamiter. AJAR, c’est une vingtaine d’auteurs, jeunes et suisses (c’est possible) qui ont écrit en une soirée, ensemble, le roman fictif d’une femme écrivain qui n’a pas existé, Esther Montandon, romancière vaudoise des années 1950.
Il fallait, pour être convaincant, un sujet que tout le monde saisisse, comme le mode d’emploi d’un outil ou la notice d’un médicament traduits en plusieurs langues: ce sera la mort. Il fallait aussi une dose d’imprévu propre à la littérature: il s’agira d’un événement qu’aucun d’eux n’a vécu, la mort d’un enfant. Il fallait une méthode: l’écriture fragmentaire, fragmentée comme une chaîne de montage.

Les membres de l’AJAR décortiquent la douleur d’une mère privée de sa fille de quatre ans, son premier sourire « après », le printemps qui renaît, le désir brisé, l’oubli du corps, la bêtise des âmes de bonne volonté, la colère, les tentatives d’un être pour se guérir d’une douleur surnaturelle. Esther ne reste pas longtemps Mater Dolorosa. Elle sait qu’elle oubliera Louise, elle oublie déjà son nombril, puis ce sera sa voix, sa peau, et le reste. Elle n’en veut à personne d’avoir laissée ouverte la fenêtre depuis laquelle Louise a chuté, pas même à Dieu, que son père l’exhorte à appeler à l’aide. Elle lui reproche son sens de la tragédie: « Elle est tombée, mon Dieu. Elle est tombée et tu ne l’as pas retenue. »

« Le chagrin est moins un état qu’une action », écrit aussi Esther à qui l’on reproche de rien « faire » pour soulager sa peine. C’est pourquoi il était possible pour une, deux, dix, vingt personnes de se figurer assez nettement ce deuil pour pouvoir l’écrire. Entre la communauté de destin qui unit tout homme dans la perspective proche ou lointaine de perdre ceux qui l’entourent, et la particularité de chaque deuil, il existait cette brèche, accessible à la littérature, où le ou les écrivains sauraient exploiter tous les fragments de leurs propres douleurs, toutes les combinaisons possibles du chagrin, pour reformer celui d’Esther.

Il ne s’agit pas d’un canular, même si l’acronyme de l’association rappelle le tour de passe-passe de Romain Gary. L’AJAR revendique aussi d’ avoir signé un manifeste pour la littérature. Pour sa renaissance, pour sa préservation, pour la reconnaissance de sa magie, de son droit à abolir les frontières du réel… Nous n’en finissons pas de nous prouver mutuellement qu’écrire sert encore à quelque chose. Réussir ou non ce pari n’a pas grande importance à côté de celui de parvenir, pour Esther, pour toutes les Esther, à « vivre près des tilleuls ensoleillés du cimetières ».

AJAR (Association de Jeunes Auteur-e-s Romandes et Romands), Vivre près des tilleuls – Flammarion, 126 pages.

Maurice Risch, César du nanar

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Maurice Risch. PJB/Sipa

Daoud Boughezala. Vous êtes sorti du Conservatoire national d’art dramatique en 1966, arrivé 2e prix en théâtre classique, 1er en moderne au milieu d’une sacrée promotion d’acteurs. Êtes-vous resté lié à vos anciens condisciples ?

Maurice Risch. J’ai arrêté mes études en deuxième année, alors que le Conservatoire se faisait normalement en trois ans. Avec Michel Creton, on a eu nos premiers prix ensemble. Il n’y a pas longtemps, j’ai tourné avec Patrick Chesnais, ça nous a fait plaisir de nous revoir. En même temps que moi, il y avait une belle équipe – Catherine Hiegel, Annie Duperey, Bernard Giraudeau –, mais j’ai gardé des amitiés avec des camarades de promotion moins en vue. Avec Patrick Préjean, que je revois régulièrement, on a fait pas mal de choses ensemble comme les Gendarme

… aux côtés de Louis de Funès qui vous a fait jouer dans Le Grand Restaurant à seulement 23 ans. Vous avait-il repéré grâce à Claude Gensac, souvent son épouse au cinéma, qui était votre partenaire dans La Dame de chez Maxim de Feydeau ?

Louis de Funès était venu voir la pièce au Palais-Royal. Il m’avait effectivement vu jouer avec Claude Gensac et m’a proposé de faire Le Grand Restaurant. Mais Claude Gensac n’était pas encore son épouse au cinéma ; plus tard, il m’a chargé d’aller la voir pour lui demander si elle ne voulait pas devenir sa femme dans Le Gendarme de Saint-Tropez. J’ai servi d’intermédiaire entre eux. J’ai fait cinq films avec lui, dont les deux derniers épisodes des Gendarme.

On a dit que-vous deviez votre rôle dans les Gendarme à sa brouille avec Jean Lefebvre. Comment avez-vous entretenu de bonnes relations avec ce grand irascible qu’était de Funès ?

On s’entendait très bien parce qu’il adorait les acteurs de théâtre. Du reste, c’est au théâtre que sa carrière a vraiment démarré, avec Oscar de Claude Magnier qu’il a joué avec Maria Pacôme. Il écoutait les acteurs de théâtre comme Grosso et Modo, et tenait compte de nos idées. Contrairement à ce que beaucoup d’envieux ont raconté, c’était un homme d’une classe formidable, très généreux. Comme tous les comiques, il prenait son matériau dans la connerie humaine – notant ses idées dans le petit carnet noir dont on a beaucoup parlé ! S’en priver l’aurait fait passer à côté de beaucoup de ses trouvailles parce que la vie est riche en comique : il y a plus de cons que de prix Nobel ![access capability= »lire_inedits »]

Est-ce pour cela que vous considérez le boulevard comme du grand art ?

Ça dépend de quel « boulevard » vous parlez, sans faire de comparaison, Molière c’était du « boulevard » en 1660 ! Le théâtre de boulevard ressemble aux échecs. C’est très sérieux à faire, le comique ! Par exemple, chez Feydeau, c’est de l’horlogerie, il faut que ça aille vite, dans le bon rythme, au bord du tragique. Pas si facile que ça.

Comment expliquez-vous le snobisme français qui déconsidère le genre comique ?

Il n’y a rien de plus injuste parce qu’il est beaucoup plus facile de jouer un rôle sérieux qu’un rôle comique. Dans un drame, un silence poli peut passer pour un succès, pas dans une comédie, le public « joue » un rôle important, il a ses répliques (les rires) à donner ! La différence de fond entre une pièce dramatique et une pièce comique, c’est que si toutes les deux posent un regard désespéré sur la condition humaine, l’une la prend au sérieux et en pleure, l’autre met un peu de distance en se disant qu’on n’y échappera pas et qu’il vaut mieux en rire. Au fond, je crois que les gens vont au théâtre et au cinéma pour se voir eux-mêmes. Quelque part, ils n’aiment pas tellement se voir ridicules. Souvent quand ils rigolent, ils pensent que l’imbécile est le mec sur le strapontin d’à côté, et pas eux. Mais quand la pièce est bonne et bien jouée, il arrive qu’ils commencent à se dire « merde, c’est moi », ça les déstabilise…et le rire corrige les mœurs. C’est là que ça devient intéressant.

Aujourd’hui cantonné à la comédie, vous épanouissez-vous toujours sur les planches ?

En ce moment, je joue Ma colocataire est une garce, une pièce de Fabrice Blind et Michel Delgado avec Évelyne Leclercq. Ça marche fort, le public aime ça. C’est une histoire de jeunes qu’on a réadaptée en la jouant comme deux vieux cons qui se la pètent comme s’ils avaient encore 18 ans. Du coup, c’est encore plus drôle !

Pour parler comme les critiques d’après-guerre, votre emploi de comédien a-t-il toujours été celui d’un brave type un peu bonhomme ?

J’ai aussi joué des salauds et j’aime bien ça. J’apprécie les rôles « sérieux » que j’ai interprétés pour la télévision en Angleterre – dans Capitaine Cook, et dans They Never Slept avec Edward Fox où je jouais un résistant. Comme je viens du théâtre classique qui est fait de ce qu’on appelait les « emplois » (jeune premier, valet, roi de comédie, roi tragique…), j’ai l’habitude d’être rangé dans une case. Le physique raconte quelque chose, c’est un a priori qui conditionne votre emploi de comédien. À l’époque de l’âge d’or du cinéma français, les Julien Carette et Saturnin Fabre racontaient une histoire grâce à leur physique dès que le rideau se levait.

Quelques années plus tard, vous avez participé à plusieurs numéros d’Au théâtre ce soir. On y jouait à la fois du Labiche, du boulevard, du Robert Lamoureux…

C’était une belle expérience. Il fallait aller vite, en trois semaines de studio avec une répétition le vendredi, une autre le samedi matin devant les caméras, avant d’enregistrer la captation le samedi après-midi. Lorsque je suggérais à son créateur Pierre Sabbagh d’essayer de diffuser des pièces un peu plus intellectuelles, il me répondait : « Si cette émission n’existait pas, est-ce que tu te rends compte du nombre de gens qui seraient morts sans savoir ce qu’est une représentation théâtrale ? » Cela me rappelle une anecdote…

Dites-moi tout.

En 1966, au moment de la diffusion de L’Amour, toujours l’amour, le premier Au théâtre ce soir que j’ai joué, je tournais Les Grandes Vacances avec de Funès. Les séquences censées se passer en Écosse étaient filmées au mont d’Or. J’avais prévenu le régisseur du film que j’avais envie de voir l’émission qui passait ce soir-là. Au fin fond du mont d’Or, il finit par dénicher deux paysans avec la télé dans leur cuisine. Je me retrouve donc chez eux, ils me mettent devant la télé, foutent le camp dans leur chambre et reviennent habillés en dimanche pour regarder Au théâtre ce soir. Je leur lance : « Faut pas vous habiller pour moi ! » Et ils me répliquent : « Mais ce n’est pas pour vous. Quand on va au théâtre, on va au théâtre ! » Dans l’émission, on voyait la salle, le public entrer, la sonnette retentir, le rideau se lever, tout ce qui est dans une représentation théâtrale. Et à la fin, le vieux me demande : « Mais comment on fait pour filmer les gens chez eux sans qu’ils s’en aperçoivent ? » C’est extraordinaire de passer la barrière et d’entrer à ce point dans le spectacle : tout ce que son cerveau ne voulait pas voir, il ne le voyait pas ! Cela donne vraiment à réfléchir…

Vous avez joué dans un grand film sur le théâtre dont l’action se déroule sous l’Occupation. L’intrigue du Dernier Métro de François Truffaut (1980) parlait-elle intimement au petit Maurice né à Paris en 1943 ?

Cela m’a rappelé des images confuses de souvenirs d’enfance. À la Libération, en 1944, ma mère et la concierge étaient sorties dans la rue des Acacias où on habitait, et ça tirait sur les toits. On voyait les FFI et les premiers soldats américains arriver. Dans Le Dernier Métro, la scène où le comédien incarné par Depardieu casse la gueule du critique théâtral de Je suis partout interprété par Jean-Louis Richard s’inspire d’une histoire vraie. Sous l’Occupation, Jean Marais avait effectivement cassé la gueule d’un journaliste de Je suis partout dans un restaurant.

Qu’avez-vous retenu du Dernier Métro ?

Le directeur de la photographie Nestor Almendros avait fait des éclairages extraordinaires et Heinz Bennent était formidable dans le rôle du directeur juif du théâtre. Truffaut avait défendu aux acteurs de discuter entre les prises, alors que je connaissais bien Andréa Ferréol, une vieille copine rencontrée dans les pièces de Jean-Michel Ribes. Il m’avait seulement autorisé à parler à Jean Poiret parce que je jouais son assistant. Après le film, Truffaut nous a expliqué qu’il nous avait demandé ça parce que les gens ne se parlaient pas sous l’Occupation. Pendant la guerre, la confiance ne régnait que très moyennement, c’était une période dangereuse dont Truffaut a voulu reproduire l’atmosphère très particulière. François a été adorable, j’ai beaucoup perdu quand il est parti.

À l’autre extrême de votre filmographie, Mon curé chez les Thaïlandaises (1983) et Le Führer en folie (1974) sont deux beaux nanars. Comment expliquez-vous la disparition des films français de série Z ?

Le public français est peut-être un peu plus intelligent qu’il y a une trentaine d’années, l’humour et le second degré se sont popularisés. Après-guerre, Blanche, Poiret et Serrault – des acteurs extraordinaires qui avaient un humour à tomber par terre – étaient souvent employés dans des films alimentaires en noir et blanc. Les gens s’en accommodaient très bien. C’était tourné très vite, sans grands moyens, pour faire vite de l’argent. Ça ne passerait plus maintenant.

Quand on a fait Le Führer en folie, c’était grandiose. On tournait à La Ferté-Alais, au milieu des collines et des montées. À l’intérieur d’un char AMX-30, au-dessus du canon, dans la tourelle, sur un terrain plus que chaotique, Alice Sapritch, qui jouait Eva Braun, se prenait des gnons comme je n’en ai jamais vu ! Elle était sacrément courageuse. Avec Luis Rego et Patrick Topaloff, on a d’abord essayé de jouer la comédie de façon assez stricte. Puis on nous a demandé de faire les cons, de loucher, de tirer la langue. On l’a fait, on s’est marrés mais le cinéma n’y a pas gagné grand-chose !

Ce genre d’excentricités a-t-il scellé votre sort au cinéma ?

C’est au moment de Gros Dégueulasse (1985), adapté des dessins de Reiser, que François Chalais a pondu un article effroyable pour me démolir parce qu’il ne supportait pas de me voir en slip jaune devant marron derrière sur les affiches au festival de Cannes, avant la sortie du film. Ma carrière au cinéma s’est arrêtée là. Deux réalisateurs me sont tout de même restés fidèles : Jacques Rozier et Pascal Thomas. Mais les plateaux de cinéma ne m’ont pas tellement manqué parce que ma vie a toujours tourné autour du théâtre…

… et même de la chanson puisque vous avez chanté « Lucy, ma petite australopithèque » en 1984 ! (rire)

Bernard Menez venait de cartonner avec « Jolie Poupée ». Des producteurs ont senti le bon filon et se sont dit qu’ils allaient encore faire chanter un acteur. Même si je chante comme une patate, on m’a toujours fait chanter dans les spectacles. L’interprète n’est pas très payé, c’est l’auteur-compositeur qui empoche le gros des droits. Ils m’ont donc fait faire ce disque en engageant l’adaptateur musical de Tino Rossi et en arrangeant à la machine les passages où je chantais faux. Mais j’aimais mieux la face B, « Le Sofa de Sophie », une chanson assez marrante à la Boby Lapointe. Une fois le disque sorti, je n’ai pas vu la couleur d’un fifrelin, ou presque. D’autres ont voulu recommencer mais, pour m’en débarrasser, je les ai prévenus : « Cette fois, je change quelques paroles et je signe comme coauteur. » Ils ont compris et mon incursion dans la chanson française s’est arrêtée net.

En regardant votre longue carrière, avez-vous des regrets ?

Je n’ai jamais eu de plan de carrière, cela donne des aventures formidables, d’autres moins. Au théâtre, j’ai mieux contrôlé les choses. Sur les planches, vous êtes le maître de l’affaire, et le public vous sanctionne immédiatement. Au cinéma, vous dépendez de beaucoup de monde : un mauvais éclairage, un mauvais montage, une mauvaise direction d’acteurs… J’assume avec plaisir mon côté « artisan ». Comme Michel Galabru, que j’ai bien connu, j’ai fait des bons films et aussi quelques beaux navets pour payer mes impôts. Sans regrets. C’est ma nature, vous savez, la chanson de Piaf : « Non, rien de rien… Non je ne regrette rien. »[/access]

L’Homme pressé du Roussillon

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Le Serment du jeu de Paume, Antoine Couder. Wikipedia.

En cette nouvelle rentrée, les journalistes tiennent fermement les clés de l’édition, suivis de près par les professeurs dépressifs et les jolies filles anorexiques. Chacun tient à ses positions et rentes de situation. Gare aux nouveaux venus dans cette arène très peu fraternelle! A n’en pas douter, les prix iront aux plus télégéniques et aux moins stylés d’entre eux. Conformément à la coutume de cette étrange tribu qui récompense (en général) des livres mal écrits aux sujets maintes fois traités. Mieux vaut donc chausser de gros sabots pour emporter la mise d’automne. Autre signe des temps, les avocats ont presque disparu des librairies. Il fut une époque où, dans les prétoires, on nourrissait pour la chose écrite une passion vespérale, des ardeurs adolescentes et des rêves sur papier bible.

Les grands défenseurs étaient tous de grands lecteurs. L’art oratoire, un prélude à une carrière dans les Belles Lettres. On entrait dans le métier par le concours de la conférence en robe et on ressortait en bicorne par le Quai de Conti à un âge très avancé. La République s’enorgueillissait de ce transformisme académique. L’homme de loi se faisait diariste, nouvelliste, polémiste, mémorialiste, rarement poète ou fantaisiste. Par manque de temps (vile excuse), de culture ou de talent, l’avocat préfère aujourd’hui le secret des affaires aux intrigues à la Dumas. Le lourd barreau de chaise cubain à la plume légère. Il existe cependant une exception à cette règle. On oserait presque dire une anomalie dans ce monde tellement stéréotypé. Un brillant avocat, spécialiste en droit des brevets, à l’accent chantant, venu d’un Midi rocailleux, chargé de toutes les espérances provinciales et qui cumule de délicieux anachronismes. Quel meilleur terreau pour des œuvres nostalgiques et vives ! Le garçon ne court pas derrière les trains qui arrivent à l’heure. Son goût le pousse vers des figures cabossées et non du côté des fonctionnaires zélés.

Toujours le panache en guise d’étendard, François Jonquères aime les réprouvés, les vaincus de l’Histoire et tous les héros malheureux qui bravent la médiocrité par instinct de survie et aussi un peu par folie douce. Car les destins lisses laissent de trop vilaines cicatrices. Les poseurs, les profiteurs, les affidés du système peuvent passer leur chemin. L’avocat-écrivain a même été jusqu’à créer le Prix des Hussards, une confrérie qui fait primer l’audace sur le conformisme. Il ne manque ni de cœur, ni de fougue pour signer un premier roman « La Révolution buissonnière ». Se lancer dans le grand bain avec un roman historique demande du nerf et du souffle. Sa pratique du rugby entre amis le prédispose aux habiles débordements surtout ceux de troisième mi-temps. Il a choisi un catalan comme lui, un certain François de Llucia (1752-1794), député à l’Assemblée législative puis maire de Perpignan pour nous conter la Révolution française au pas de charge. Le néo-romancier a suivi les conseils de Michel Déon et de Jacques Laurent dans la mise en place d’une trame pleine de chausse-trappes. Surprendre, émouvoir et piquer le lecteur en usant d’une langue coruscante, voilà les clés du succès. Il entremêle ainsi des faits historiques avec de la pure fiction, des morceaux de journal intime et des correspondances notamment celles de Laclos, de l’abbé Birotteau ou de Robespierre, également des digressions et des réflexions sur la Liberté. Toutes ces variations donnent du rythme et de la profondeur au propos. Pour retranscrire cette période (Ô combien houleuse) où la France se cherche entre monarchie constitutionnelle et République, il fallait un personnage hors-norme. « Llucia est une nature. Une conviction en marche. Droit devant, en avant toutes » écrit l’auteur conquis par l’ascension de ce révolutionnaire qui, à la tête de l’armée des Pyrénées-Orientales, boutera l’envahisseur espagnol. Une force physique au service de nobles idéaux éclairée par des doutes sur la notion de justice et assaillie par les affres de l’amour impossible. Les plus belles pages concernent la liaison dangereuse entre Llucia et Madame de Lausanne. Ce premier roman séduira par son allant, ses références historiques et surtout par le ton original de son auteur qui s’autorise toutes les facéties dans la grande tradition des Hussards.

La Révolution buissonnière de François Jonquères, Editions Pierre-Guillaume de Roux, 2016.

La Revolution Buissonniere

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Le dandysme, en somme

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Richard Dighton, The Dandy Club, Wikipedia

« Forme dégradée de l’ascèse », s’il faut en croire Albert Camus, le dandysme inspire et fascine pour le meilleur et pour le pire. Aux essais tantôt subtils (Kempf, Delbourg-Delphis, Carassus, Scaraffia…), tantôt aussi pédants que confus (no names), vient s’ajouter une somme, le Dictionnaire du dandysme, que publient les très-austères éditions Honoré Champion : plus de sept cents pages riches en références et en réflexions, au fil desquelles le lecteur retrouvera quelques grandes pointures, mêlées, hélas ! à l’un(e) ou l’autre cuistre – je pense e.a. à l’illisible auteur de la note consacrée au(x) Genre(s), cette faribole d’outre-Atlantique. Exception qui, je m’empresse de le souligner, confirme l’excellence de l’ensemble.

Libre ou corseté ? Impertinent ou vaniteux ? Original ou excentrique ? Ce Dictionnaire redéfinit la figure si complexe, si ambiguë du dandy, ainsi que la métaphysique qui sous-tend sa posture. Les grandes notions ont droit à leur note : d’Anglomanie à Oisiveté, de Boulevard à Mélancolie. Vampire fait l’objet d’une savante recherche qui me fait l’honneur, grâce à Vogelsang, de trôner aux côtés de Bram Stoker, Charles Nodier et Ann Rice. Parmi les personnes, une quarantaine, les inévitables Byron, Brummel et Barbey, côtoyés par Stendhal et Balzac, en effet essentiels. Et Cocteau, Lorrain, Drieu, Montherlant, Matzneff. A la bonne heure. Toutefois, en lieu et place de Duchamp et Gainsbourg, j’aurais préféré retrouver Aragon et Barrès, Praz et Fraigneau …  Ne boudons pourtant pas notre plaisir, qui est vif.

Erudit, rigoureux, l’ouvrage fera date ; ses références stimuleront la réflexion. Des entrées sont dédiées aux attributs du dandy, de la cravate (« Elle est à la toilette ce que la truffe est au dîner », Balzac) aux gants (« Beaucoup d’amis, beaucoup de gants, – de peur de la gale » Baudelaire). Enfin, les personnages : Des Esseintes, Messieurs de Phocas et de Bougrelon …

Une somme, oui, pour mieux cerner la silhouette intemporelle d’un  rebelle sceptique, furieusement insulaire, qui lutte contre la douleur que suscite en lui une société en pleine régression.

 

Alain Montandon dir., Dictionnaire du dandysme, Honoré Champion, 724 pages, 110 €.

DICTIONNAIRE DU DANDYSME.

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Karol Beffa, musicien mécontemporain

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karol beffa
Karol Beffa

Cela n’étonnera que ceux qui ne le connaissent pas : des innombrables carrières qui s’offraient à lui, Beffa a choisi la seule à laquelle aucun diplôme ne le prédestinait. Son parcours n’étant pas celui d’un surdoué, mais de sept ou huit, il avait pourtant le choix. Passé par l’ENSAE, Cambridge et l’ENS où il est reçu premier, diplômé entre autres d’histoire, d’anglais et de philosophie, agrégé de musique et docteur en musicologie, il obtient huit (!) premiers prix au Conservatoire de Paris. Mais donc, c’est cocasse, pas celui de composition. N’allez pas croire qu’il soit moins doué pour ça que pour le reste, au contraire. Simplement, en 2001, il n’était pas permis, dans le cadre institutionnel, d’écrire ce genre de musique, hédoniste et ouvertement tonale. Honte à qui s’avisait de trop regarnir la table rase. Les avant-gardes donnaient le la, l’atonalisme était roi, et les incrédules étaient traités comme des incroyants.

La situation a découragé plus d’un jeune compositeur. Pas Beffa, dont les vents contraires semblent avoir très tôt aiguisé l’inspiration et stimulé la malice. Le voilà, jeune étudiant, qui se met en tête de faire jouer sa musique par l’orchestre du Conservatoire. Impossible ? En théorie, oui.[access capability= »lire_inedits »] Profitant d’une épreuve d’orchestration, il affecte d’avoir dégoté pour modèle une pièce pour piano d’un compositeur polonais oublié. Il écrit lui-même le morceau, concocte une photocopie du faux manuscrit portant cachet d’une bibliothèque de Cracovie, donne la contrefaçon au jury qui écoute la pièce orchestrée, n’y entend que du feu et lui accorde un premier prix. Un an avant, il avait déjà tenté sa chance en proposant, en guise d’orchestration d’une œuvre de Jolivet, une pièce de son cru qui ne reprenait que le premier et le dernier accord de l’original. Il la baptisera plus tard Mystification. Un an après, élève en composition, il faisait enfin résonner sa propre musique sous son propre nom dans les murs du Conservatoire, mais en l’assortissant d’un texte canularesque, caricature des notes d’intention absconses et pseudo-scientifiques que la doxa sommait les compositeurs d’écrire, les programmateurs d’imprimer et les auditeurs de croire. Comme prévu, le critique commis d’office est, ce soir-là, tombé dans le panneau. Beffa aura très tôt compris qu’à certains égards, la meilleure façon de s’affranchir de l’air du temps était, littéralement, de se moquer du monde.

Bien lui en a pris, puisqu’il avait par ailleurs le talent sans lequel un tel toupet vous condamne à l’exil, et que le monde a bien dû finir par lui trouver une place au soleil. Beaucoup de girouettes, entre-temps, avaient fait un tête-à-queue. Surchargé de commandes et joué dans le monde entier, par les plus grands interprètes, il n’a plus besoin, désormais, de tricher pour se faire entendre.

Il n’en a pas, pour autant, abdiqué ses convictions ni perdu tous ses ennemis. Il faut dire qu’il n’arrange pas toujours son cas, non seulement en renâclant à toute concession esthétique, cela va de soi, mais en écrivant des articles hétérodoxes sur la musique contemporaine, ou en donnant de magnifiques concerts d’improvisation. Ou encore en demandant à Boulez, au détour d’une interview, si la physionomie de sa révolution musicale n’a pas revêtu avec le temps les traits oxymoriques du fameux Parti révolutionnaire institutionnel mexicain, au pouvoir pendant 70 ans.

Même s’il brouille parfois les cartes, comme avec cette biographie très fouillée de Ligeti qu’il vient de publier[1.  Ligeti bénéficie, malgré des relations ambivalentes avec l’avant-garde, d’une considération quasiment unanime dans les milieux autorisés.], il est encore souvent réprimandé par les derniers gardiens de la modernité académique. Tel ce journaliste qui s’indignait récemment qu’une pianiste pût faire cohabiter sur un même disque Stockhausen et Beffa : « Mais enfin, Stockhausen est inventif alors que Beffa est régressif ! » lançait-il à la pécheresse.

Si la valeur d’une œuvre se jugeait à l’indigence argumentative de ceux qui la condamnent, Beffa dormirait donc tranquille. Mais ce n’est pas son genre. Les éloges de plus en plus nombreux ne le consolent pas des persiflages de plus en plus rares. Et il se fiche probablement des uns comme des autres. Il doute et se tourmente. L’expérience n’y fait rien, ou pas grand-chose : chaque nouvelle page blanche est une souffrance ; chaque commande, une épreuve. Il en discute de façon très touchante avec le mathématicien Cédric Villani dans un livre que je conseille à tous ceux qu’intéressent les mystères de la création et de l’inspiration. Quand Beffa est satisfait d’un passage musical, il est partagé entre la joie d’avoir atteint son but et le désespoir d’avoir dû tant travailler pour y parvenir. Inquiétude et tâtonnements. Sa musique se ressent souvent de la première mais jamais des seconds. Œuvre d’un vrai artisan, elle semble couler de source. Le contraste y est saisissant entre des parties étales, sous-tendues par une harmonie riche qui colore de lentes et superbes métamorphoses thématiques (Éloge de l’ombre, Rainbow, Finale des Ombres qui passent…), et des transes rythmiques effrénées, inspirées des musiques populaires actuelles, qui tétanisent l’auditeur et ne libèrent son attention qu’après l’ultime accord (Finale du 1er concerto pour piano, Subway, La Nef des fous…). Dans tous les cas, une conscience harmonique aiguë. Et un traitement lancinant de la répétition qui nimbe ses pièces d’un climat d’obsession. Qu’elle murmure, qu’elle chante ou qu’elle crie, sa musique nous parle et nous irrigue.

Indifférent à la mode, Karol Beffa compose, interprète, improvise, enseigne et écrit, tout à la fois et sans relâche. Chaque occupation s’enrichit de la précédente et nourrit la suivante. Alchimie de l’indissociation, devenue si rare. Résultat : un musicien inspiré et total, diablement cultivé, curieux comme pas deux, un homme à la conversation passionnante et drôle, un baroudeur inépuisable, un espiègle, un angoissé de première, un perpétuel insatisfait. Si le mot, tellement galvaudé, n’inspirait pas aujourd’hui une légitime méfiance, j’aurais dit, tout simplement : un artiste. Un vrai.[/access]

 

Dernier CD: Blow Up, IndéSENS, 2016.

György Ligeti, Fayard, 2016.

Les Coulisses de la création, Flammarion, 2015, avec Cédric Villani.

Comment parler de musique? (leçon inaugurale au Collège de France), Collège de France/Fayard, 2013.

A paraître en octobre 2016: Karol Beffa (dir.), Les nouveaux chemins de l’imaginaire musical, éditions du Collège de France.

Blow Up

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György Ligeti

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Coulisses de la création

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Comment parler de musique ?

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Alain Bonnand au pays de Cocagne

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Mosquée omeyyade, Damas. Wikipedia.
Mosquée des Omeyyades, Damas. Wikipedia.

Le plus grand risque auquel on pouvait s’exposer en vivant à Damas, à la fin de l’année 2007, était de ne pas réussir à obtenir un expresso. En s’y installant pour trois ans avec femme et enfants, Alain Bonnand savait que seul son chat, Lewis, souffrirait du mal du pays. Qu’il se sentirait lui-même un peu à l’étroit dans le quartier des ambassades, « affreusement résidentiel ». Que ses amis restés en Europe se feraient de son séjour une image infidèle.

Damas en hiver est un carnet de voyage – adressé à une certaine Alexandrine – comme on n’en fait plus : espiègle, enlevé, exempt de toute condescendance occidentale à l’égard de l’exotique et hypothétique misère orientale. On n’en fera plus de pareils.

Prévenu par ses amis, Alain Bonnand part à la recherche des « voilées » et ne croise son premier foulard qu’au bout de trois jours, noué autour du cou d’une sylphide en talons aiguilles. Il y a bien des femmes portant le voile, mais leurs yeux et leurs bouches sourient. La famille nombreuse et blanche se gave de glaces au chocolat dans la rue en plein mois de Ramadan. De ce pays de Cocagne, l’auteur envoie des odeurs, des couleurs, des saveurs et une paix impressionnante. « Les poubelles à Damas sont d’un joli vert épinard. Elles sont repeintes chaque semaine. »

Des ronchonnements de rien du tout. « Le bon gros feuilleton ronronnant des climatiseurs, la série syrienne spécial ramadan, Bab el haraj, que diffuse à plein volume la télévision de nos voisins et, venant du salon, un petit rien dont Irène me dit qu’il s’agit des dialogues d’une série suivie par quatre millions de Français. (…) Je ne vous cache pas que je trouve le monde bien petit ce soir. »

Il y a, bien sûr, des enfants des rues qui mendient aux terrasses des restaurants chics, chassés par la guerre de leur Irak natal. Il y a des pendaisons, de temps en temps, pour des crimes sanglants mais dont on plaisante : « Les beaux crimes, on ne trouve ça qu’à Alep ! »

Il y a aussi la religion, un peu. « Après Allah, ce sont les femmes qui mènent tout ! » déclare Maïssa, « de confession musulmane, mais ça ne va pas plus loin. Elle aime trop la vodka. »

De Damas tel que l’a vu et raconté Alain Bonnand, en hiver comme le reste de l’année, d’Alep, de toute la Syrie contenue dans ces pages, des églises de la nuit des temps, des femmes fumant le cigare les cheveux au vent, il faut parler désormais au passé. Damas en hiver réveille en nous une nostalgie imprécise, des pensées d’écoliers, des prières d’une impuissance naïve, « quelle connerie la guerre ».

Alain Bonnand, Damas en hiver – Lemieux Éditeur – 131 pages.

Damas en hiver

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La domotique, c’est pas fantastique!

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Salon des objets connectes. Sipa. Numéro de reportage : 00736831_000025.

Nos domiciles deviendront ils nos pires ennemis ? Il est aujourd’hui impossible d’échapper à l’évolution technologique qui nous submerge. Mélange de robotique, de transhumanisme et d’ultra-communication ; le paradis des machines intelligentes est à portée de main.

Tous les aspects de la société sont touchés et les secteurs de la construction et de l’habitat n’échappent pas à la règle avec l’apparition de la domotique et des objets connectés.

Orwell et Minority report

La domotique, c’est l’ensemble des techniques de l’électronique, de physique, d’automatisme, d’informatique et des télécommunications utilisées dans les bâtiments, afin de centraliser et contrôler des différents systèmes et sous-systèmes de la maison comme s’il s’agissait d’un ordinateur ou d’un téléphone portable.

Chaque jour un peu plus d’innovations apparaissent dans le domaine de la domotique et des objets connectés, ceci « bien sûr » dans l’optique de faciliter la vie quotidienne du sacro-saint consommateur, cible de toutes les attentions.

Cette volonté louable de limiter les contraintes quotidiennes voir de protéger notre santé à tout prix commence à laisser craindre le pire pour les générations futures.

Mélange improbable entre les écrits de George Orwell et la science-fiction hollywoodienne à la sauce Minority report, notre cafetière ou notre frigo risquent demain de devenir nos pires ennemis.

Rien de nouveau pourrait-on penser ; les grandes multinationales de la Silicon valley espionnent déjà sans relâche notre activité informatique au travers, de nos recherches et de nos lectures sur internet, de nos logiciels, mais elles espionnent également nos enfants au travers des jeux vidéo tels que Pokemon go ; la cerise sur le gâteau étant nos précieux smartphones enregistrant H24 toutes nos activités.

Des milliards de données sont collectées chaque seconde, échangées et revendues sans notre accord ; pour mieux servir le consommateur permanent qui sommeille en nous.

Pourtant, une véritable révolution est en marche, un pas colossal est en train d’être franchi dans la violation de notre intimité.

Demain, la domotique (ensemble des techniques de l’électronique, de physique, d’automatisme, de l’informatique et des télécommunications utilisées dans les bâtiments) va se cumuler avec l’arrivée massive des objets connectés.

Nos données devenues les leurs

Ainsi notre havre de paix domestique sera remplacé par un espionnage systématique de toute activité humaine à l’intérieur de notre domicile. Nos données seront en permanence prélevées et analysées ; notre consommation d’eau, d’électricité bien sûr mais également le nombre de cigarettes que nous fumons (détecteur de fumé connecté), le nombre de cafés que nous buvons (cafetière connectée), les aliments et les boissons que nous consommons grâce aux codes-barres des produits analysés par notre frigo connecté, les émissions de TV que vous regardons et nos orientations politiques, religieuses ou sexuelles (TV Connectée), l’heure à laquelle nous nous levons et nous nous couchons(réveil connecté ou smartphone et consommation électrique), même l’état de notre transit pourra être analysé grâce à notre consommation d’eau.

C’est surréaliste… pas du tout. Toutes ces innovations existent déjà.

Nous pouvons même aller encore plus loin puisque nos montres connectées écoutent nos battements de cœur en permanence, elles peuvent analyser notre sommeil paradoxal ou nos émotions en fonction de notre pression artérielle et de nos pulsations cardiaques.

Bien évidemment tous ces produits rendent et rendront des services importants et pourront même sauver des vies, c’est une évidence.

Oui mais voilà, le revers de la médaille c’est que toutes ces données appartiennent à des sociétés privées.

Ces milliards de données sont le futur eldorado des multinationales de l’information mais également l’enfer programmé de l’individu en tant qu’être unique et différencié.

En effet, comment être sûr demain de pouvoir trouver une assurance pour notre voiture si nos données de conduite, collectées par notre voiture, laisse entrevoir une conduite potentiellement accidentogène, ou que notre assureur estime que notre consommation d’alcool est trop importante car notre frigo aura vendu la mèche.

Que deviendrons les a-normaux?

Comment être sûr de pouvoir s’assurer sur la vie, si les données de notre montre connectée, cumulées à notre alimentation laissent à supposer que nous risquons un accident cardiaque ou un AVC. Pourrons-nous toujours aussi facilement souscrire une mutuelle ou un prêt bancaire si nos données telles une carte génétique de notre personnalité laissent à penser que nous serons régulièrement malades ou que nous ne pourrons éventuellement pas rembourser ?

Nos frais dentaires seront-ils toujours remboursés si notre consommation d’eau laisse à penser que nous ne nous brossons pas les dents 3 minutes 3 fois par jour. Nos médicaments seront-ils toujours remboursés si notre hygiène de vie n’est pas dans la norme et que nous ne mangeons pas 5 fruits et légumes par jour ? Pourrons-nous trouver un emploi si notre « carte de données » laisse entrevoir des risques pour l’employeur ? Pourrons-nous seulement louer un logement si les données de notre utilisation de celui-ci ne sont pas conforme à la norme attendue ?

Nous pensons tous être protégés par la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations unies (art. 12) et l’article 9 du Code civil mais ce n’est pas si simple car chaque donnée brute prise individuellement ne porte pas forcément atteinte à la vie privée.

En outre, pour chaque objet connecté, que l’on possède on accepte tacitement cette collecte de données et explicitement pour les applications de smartphones les logiciels informatiques ou les jeux vidéo.

C’est l’assemblage de toutes ces données brutes en « une carte de données individuelle », leur interprétation et leur utilisation qui pose problème.

Même si juridiquement nous trouvions une solution au niveau national, rien ne pourra empêcher un employeur, un bailleur, un banquier, un assureur voir même les services de l’état de se connecter sur un site Internet à l’étranger pour mieux nous « connaitre ». Que deviendrons les personnes qui ne seront pas jugés dans la norme ; sans emploi, sans assurance, sans possibilité de se loger ? Seront-elles reprogrammées ?

Une société de l’ultra contrôle est donc en germe, nous le savons, mais il existe également un risque de basculement vers une société eugéniste qui fera des « non-conformes » une sous caste contrainte d’évoluer ou que l’on fera disparaitre.

Les flous d’Arnaud Montebourg

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Arnaud Montebourg, L'Emission politique. France 2.

Arnaud Montebourg était l’invité le jeudi 22 septembre de L’Emission Politique, animée par David Pujadas et Léa Salamé sur France 2. On attendait que Montebourg y fit quelques clarifications.

Ce ne fut pas le cas. Il y a, au contraire, maintenu un discours rempli d’ambiguïtés. C’est pourquoi nous ne l’avions pas classé parmi les candidats « souverainistes » dans une précédente note.

On sait que le parcours d’Arnaud Montebourg suscitait en nous une certaine sympathie. Il avait repris, à la veille de la primaire de 2011, un certain nombre des thèmes de mon propre ouvrage La Démondialisation. Il s’est battu, avec beaucoup de courage et de constance, au sein des divers gouvernements auxquels il a participé de 2012 à 2014. Il s’en est expliqué d’ailleurs, devant une Léa Salamé sidérée par son honnêteté politique, qu’elle est manifestement incapable de comprendre, en disant qu’il s’agissait de choix politiques, qu’il avait pu d’ailleurs se tromper, mais qu’il considérait qu’il lui fallait aller jusqu’au bout de son combat. Dont acte ; sur ce point il n’y a rien à redire. Mais Arnaud Montebourg n’a visiblement pas tiré les leçons de la dramatique année 2015. Cela se sent dans son discours sur l’Union européenne, sur les problèmes économiques, et sur la question du terrorisme djihadiste.

Une capitulation à la Tsipras

Sur l’Union européenne, si Arnaud Montebourg tire un constat dont beaucoup de points sont partagés, il reste malheureusement dans le vague dès qu’il s’agit des propositions. La formule « casser de la vaisselle à Bruxelles » n’est qu’un effet de manche, digne certes de l’ancien avocat pénaliste qu’il fut mais indigne du dirigeant politique qu’il aspire à être.

En effet, « casser de la vaisselle » ne veut rien dire. La France ne peut plus procéder, comme dans les années 1960, à la « politique de la chaise vide » qu’avait pratiquée le Général de Gaulle. Les règles de l’UE ont changé. Bien sûr, cela ne veut pas dire que la France soit dépourvue de moyens d’action. Elle peut dénoncer unilatéralement des directives (et s’attendre à être condamnée) et suspendre sa contribution financière à l’UE. La France est en effet un contributeur net au budget de l’UE. En d’autres termes, elle verse plus qu’elle ne reçoit de l’UE.

Mais si la France dénonce unilatéralement certaines directives et décide de suspendre son financement pour mettre ses partenaires au pied du mur, elle prend le risque de faire éclater l’UE. Or, cette politique n’est crédible que si ce risque est explicitement assumé. Pour que l’on prenne Arnaud Montebourg au sérieux, il aurait fallu qu’il dise « et si cela doit entraîner la fin de l’UE, eh bien j’y suis prêt ». C’est la règle dans tout jeu de dissuasion. Vos partenaires ne vous prennent au sérieux que s’ils sont persuadés que vous irez jusqu’au bout de votre logique. Faute de le dire, il se prépare à une capitulation à la Tsipras.

Il aurait pu chercher à renforcer sa position politique en annonçant qu’il organiserait, s’il était élu en 2017, un référendum où il demanderait aux français d’appuyer sa démarche de révision globale des traités. Il ne l’a pas fait, et cela le condamne à l’impuissance.

Montebourg et l’euro

Certaines des mesures économiques qu’il a présentées sont intéressantes. Nous les avions intégrées dans la brochure Les scenarii de sortie de l’Euro qui avait été écrite avec Cédric Durand et Philippe Murer en 2013, à sa demande et avec son soutien indirect, via la fondation ResPublica qu’anime Jean-Pierre Chevènement. Mais, l’essentiel est l’écart de taux de change réel entre la France et l’Allemagne aujourd’hui estimé à 21% par une étude du FMI. C’est cet écart, qui peut d’ailleurs être même plus grand pour d’autres pays, qui explique l’excédent commercial monstrueux de l’Allemagne. Concrètement, cela veut dire que la France doit dévaluer d’au moins 20% par rapport à l’Allemagne. On comprend bien que cela n’est pas possible tant que l’on reste dans le cadre de l’Euro.

C’est pourquoi, nous avions – Cédric Durand, Philippe Murer et moi-même – calculé des ajustements du taux de change qui étaient comprises entre 20% et 30% à la suite d’une dissolution de la zone Euro. Nous avions montrés qu’une politique de fort investissement était la plus avantageuse, et que cette politique, parce qu’elle impliquait une forte demande en travail, exigerait une politique de formation des chômeurs ambitieuse. Rappelons que, dans les cinq ans qui suivent une dissolution de la zone Euro, ce type de politique peut engendrer un retour vers l’emploi de 1,5 millions à 2,5 millions de personnes.

Mais, aujourd’hui, Arnaud Montebourg propose de mener cette politique sans dissoudre l’Euro et sans réajustement des parités de change. Disons-le tout net, c’est de la folie. Les conséquences du plan de relance envisagé par Arnaud Montebourg se dissiperaient en une demande accrue pour l’Allemagne à la parité de change qui est celle de l’Euro. Nous avons dit à plusieurs reprises, en 2013 et 2014, que seule la perspective d’une dissolution de l’Euro était susceptible de donner toute sa cohérence à la politique économique défendue par Montebourg. Cela reste vrai aujourd’hui et le fait de ne pas avoir tiré les leçons des événements des deux dernières années jette plus qu’une ombre sur la cohérence de ses propositions.

Montebourg et la laïcité

Enfin, confronté au maire de Cannes, qui a impressionné par son réalisme, son calme et son intelligence, Arnaud Montebourg n’a pas su trouver les mots convaincants que l’on attendait de lui sur le rapport de la République aux différents courants religieux qui la testent et cherchent à la démanteler. Et ce n’est pas le coup de chapeau tardif à Jean-Pierre Chevènement qui peut ici servir de politique.

Arnaud Montebourg reste englué dans les miasmes d’une politique de compromis qui tourne bien trop souvent à la compromission. L’avocat brillant qu’il fut s’est trouvé pris en défaut et n’a su laisser la place à l’homme d’Etat. Il n’est resté que le politicien.

Ceci est très regrettable. Assurément, Arnaud Montebourg a encore quelques semaines pour rectifier le tir et se repositionner de manière cohérente que ce soit sur l’Union européenne, sur la croissance économique et l’Euro, et sur la laïcité. Mais, on peut craindre que sa stratégie soit au contraire de cultiver l’ambiguïté, car il espère ainsi récupérer l’électorat du P « S » et pouvoir se présenter au nom de ce parti discrédité à la place d’un François Hollande qui serait dès lors poussé vers la sortie. Aujourd’hui, à gauche, le seul candidat dont le discours montre qu’il a tiré les leçons de 2015, que ce soit de la crise grecque ou des attentats, c’est bien Jean-Luc Mélenchon.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

La Démondialisation

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Le hallal n’est pas barbare!

hallal islam animaux viande
Deloche/Godong/Leemage

Dans nos sociétés sécularisées, l’abattage rituel musulman n’en finit pas de susciter la polémique. Pro ou anti-halal, l’observateur est sommé de prendre parti en fonction de considérations idéologiques, en faisant fi de la conception islamique de l’animal.

Ainsi, beaucoup ignorent que l’islam proscrit de tuer les animaux pour le plaisir. Selon le Coran, Dieu n’a en effet permis aux hommes de faire couler le sang des animaux qu’en de rares occasions : pour se nourrir, procéder à des sacrifices rituels, ou par légitime défense. D’un point de vue religieux, l’encadrement de cette pratique ne s’appuie pas sur le souci de protéger la faune mais se justifie par le fait que les animaux sont des créatures de Dieu au même titre que les hommes. Or si Dieu a accordé au genre humain une prééminence sur les autres créatures, il n’en fait pas leur maître. D’où la nécessité de ritualiser leur mise à mort, étant entendu que le sang d’un animal ne doit pas couler sans raison mais conformément aux règles que prescrit la Loi. Ainsi le verset 3 de la sourate 5 du Coran défend-il de consommer les bêtes mortes par étouffement, à la suite de coups, après qu’elles ont chuté, se sont fait écorner par leurs congénères ou dévorer par des prédateurs. Autant de catégories assimilées à des cadavres.[access capability= »lire_inedits »]

Concrètement, la mise à mort s’établit sans étourdissement, suivant un protocole scrupuleusement exécuté par une personne ayant le droit d’abattre la bête destinée à être consommée. Le système de pensée islamique dénie le meurtre grâce à une fiction : Dieu donnerait la permission aux hommes de tuer des animaux mais uniquement selon la Loi. On admet même qu’ils souffrent ; et certains théologiens musulmans soutiennent que, pour cette raison, Dieu rétribuera les bêtes après la mort, en les ressuscitant et en les faisant vivre au Paradis.

Ayant mis le sacré au rancart, les sociétés occidentales contemporaines ont tenté de résoudre le problème de la mise à mort des animaux par d’autres expédients : l’occultation et la réglementation. Dès le xixe siècle, l’Occident a rendu invisible la mise à mort des animaux de boucherie en empêchant les populations de faire l’expérience de la mort animale au quotidien. En parallèle, à mesure que les sociétés de protection et de défense des animaux gagnaient en influence, on a essayé de mettre au point des procédés techniques permettant d’éliminer la souffrance, c’est-à-dire de tuer sans tuer.

On a cru et on croit encore que la solution est technique: si l’animal que nous tuons pour sa chair ne souffre pas, alors nous ne sommes pas coupables. Ce technicisme, qui regarde de haut les rituels traditionnels de mise à mort des animaux de boucherie, évite la grave question du meurtre. Après avoir « tué » Dieu, l’homme occidental contemporain, qui a poussé le plus loin la chosification de l’animal (par exemple dans l’industrie pharmaceutique), trouve insupportables tous les rites de mise à mort des animaux, qui lui paraissent « barbares », aussi bien la tauromachie que l’abattage musulman. À moins d’épouser la cause végétarienne, l’Occident se retrouve acculé à une impasse : pourquoi diable s’en prendre à des animaux paisibles et sans défense ?[/access]

Quand la littérature est un sport d’équipe

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ajar valais suisse

ajar valais suisse

La fiction posée face au réel et condamnée à n’en être que le contraire et la sacralisation de l’auteur, de l’unique auteur majuscule, tels sont les poncifs, les règles implicites de l’écriture, que l’association AJAR a fini par dynamiter. AJAR, c’est une vingtaine d’auteurs, jeunes et suisses (c’est possible) qui ont écrit en une soirée, ensemble, le roman fictif d’une femme écrivain qui n’a pas existé, Esther Montandon, romancière vaudoise des années 1950.
Il fallait, pour être convaincant, un sujet que tout le monde saisisse, comme le mode d’emploi d’un outil ou la notice d’un médicament traduits en plusieurs langues: ce sera la mort. Il fallait aussi une dose d’imprévu propre à la littérature: il s’agira d’un événement qu’aucun d’eux n’a vécu, la mort d’un enfant. Il fallait une méthode: l’écriture fragmentaire, fragmentée comme une chaîne de montage.

Les membres de l’AJAR décortiquent la douleur d’une mère privée de sa fille de quatre ans, son premier sourire « après », le printemps qui renaît, le désir brisé, l’oubli du corps, la bêtise des âmes de bonne volonté, la colère, les tentatives d’un être pour se guérir d’une douleur surnaturelle. Esther ne reste pas longtemps Mater Dolorosa. Elle sait qu’elle oubliera Louise, elle oublie déjà son nombril, puis ce sera sa voix, sa peau, et le reste. Elle n’en veut à personne d’avoir laissée ouverte la fenêtre depuis laquelle Louise a chuté, pas même à Dieu, que son père l’exhorte à appeler à l’aide. Elle lui reproche son sens de la tragédie: « Elle est tombée, mon Dieu. Elle est tombée et tu ne l’as pas retenue. »

« Le chagrin est moins un état qu’une action », écrit aussi Esther à qui l’on reproche de rien « faire » pour soulager sa peine. C’est pourquoi il était possible pour une, deux, dix, vingt personnes de se figurer assez nettement ce deuil pour pouvoir l’écrire. Entre la communauté de destin qui unit tout homme dans la perspective proche ou lointaine de perdre ceux qui l’entourent, et la particularité de chaque deuil, il existait cette brèche, accessible à la littérature, où le ou les écrivains sauraient exploiter tous les fragments de leurs propres douleurs, toutes les combinaisons possibles du chagrin, pour reformer celui d’Esther.

Il ne s’agit pas d’un canular, même si l’acronyme de l’association rappelle le tour de passe-passe de Romain Gary. L’AJAR revendique aussi d’ avoir signé un manifeste pour la littérature. Pour sa renaissance, pour sa préservation, pour la reconnaissance de sa magie, de son droit à abolir les frontières du réel… Nous n’en finissons pas de nous prouver mutuellement qu’écrire sert encore à quelque chose. Réussir ou non ce pari n’a pas grande importance à côté de celui de parvenir, pour Esther, pour toutes les Esther, à « vivre près des tilleuls ensoleillés du cimetières ».

AJAR (Association de Jeunes Auteur-e-s Romandes et Romands), Vivre près des tilleuls – Flammarion, 126 pages.

Maurice Risch, César du nanar

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maurice risch funes truffaut
maurice risch funes truffaut
Maurice Risch. PJB/Sipa

Daoud Boughezala. Vous êtes sorti du Conservatoire national d’art dramatique en 1966, arrivé 2e prix en théâtre classique, 1er en moderne au milieu d’une sacrée promotion d’acteurs. Êtes-vous resté lié à vos anciens condisciples ?

Maurice Risch. J’ai arrêté mes études en deuxième année, alors que le Conservatoire se faisait normalement en trois ans. Avec Michel Creton, on a eu nos premiers prix ensemble. Il n’y a pas longtemps, j’ai tourné avec Patrick Chesnais, ça nous a fait plaisir de nous revoir. En même temps que moi, il y avait une belle équipe – Catherine Hiegel, Annie Duperey, Bernard Giraudeau –, mais j’ai gardé des amitiés avec des camarades de promotion moins en vue. Avec Patrick Préjean, que je revois régulièrement, on a fait pas mal de choses ensemble comme les Gendarme

… aux côtés de Louis de Funès qui vous a fait jouer dans Le Grand Restaurant à seulement 23 ans. Vous avait-il repéré grâce à Claude Gensac, souvent son épouse au cinéma, qui était votre partenaire dans La Dame de chez Maxim de Feydeau ?

Louis de Funès était venu voir la pièce au Palais-Royal. Il m’avait effectivement vu jouer avec Claude Gensac et m’a proposé de faire Le Grand Restaurant. Mais Claude Gensac n’était pas encore son épouse au cinéma ; plus tard, il m’a chargé d’aller la voir pour lui demander si elle ne voulait pas devenir sa femme dans Le Gendarme de Saint-Tropez. J’ai servi d’intermédiaire entre eux. J’ai fait cinq films avec lui, dont les deux derniers épisodes des Gendarme.

On a dit que-vous deviez votre rôle dans les Gendarme à sa brouille avec Jean Lefebvre. Comment avez-vous entretenu de bonnes relations avec ce grand irascible qu’était de Funès ?

On s’entendait très bien parce qu’il adorait les acteurs de théâtre. Du reste, c’est au théâtre que sa carrière a vraiment démarré, avec Oscar de Claude Magnier qu’il a joué avec Maria Pacôme. Il écoutait les acteurs de théâtre comme Grosso et Modo, et tenait compte de nos idées. Contrairement à ce que beaucoup d’envieux ont raconté, c’était un homme d’une classe formidable, très généreux. Comme tous les comiques, il prenait son matériau dans la connerie humaine – notant ses idées dans le petit carnet noir dont on a beaucoup parlé ! S’en priver l’aurait fait passer à côté de beaucoup de ses trouvailles parce que la vie est riche en comique : il y a plus de cons que de prix Nobel ![access capability= »lire_inedits »]

Est-ce pour cela que vous considérez le boulevard comme du grand art ?

Ça dépend de quel « boulevard » vous parlez, sans faire de comparaison, Molière c’était du « boulevard » en 1660 ! Le théâtre de boulevard ressemble aux échecs. C’est très sérieux à faire, le comique ! Par exemple, chez Feydeau, c’est de l’horlogerie, il faut que ça aille vite, dans le bon rythme, au bord du tragique. Pas si facile que ça.

Comment expliquez-vous le snobisme français qui déconsidère le genre comique ?

Il n’y a rien de plus injuste parce qu’il est beaucoup plus facile de jouer un rôle sérieux qu’un rôle comique. Dans un drame, un silence poli peut passer pour un succès, pas dans une comédie, le public « joue » un rôle important, il a ses répliques (les rires) à donner ! La différence de fond entre une pièce dramatique et une pièce comique, c’est que si toutes les deux posent un regard désespéré sur la condition humaine, l’une la prend au sérieux et en pleure, l’autre met un peu de distance en se disant qu’on n’y échappera pas et qu’il vaut mieux en rire. Au fond, je crois que les gens vont au théâtre et au cinéma pour se voir eux-mêmes. Quelque part, ils n’aiment pas tellement se voir ridicules. Souvent quand ils rigolent, ils pensent que l’imbécile est le mec sur le strapontin d’à côté, et pas eux. Mais quand la pièce est bonne et bien jouée, il arrive qu’ils commencent à se dire « merde, c’est moi », ça les déstabilise…et le rire corrige les mœurs. C’est là que ça devient intéressant.

Aujourd’hui cantonné à la comédie, vous épanouissez-vous toujours sur les planches ?

En ce moment, je joue Ma colocataire est une garce, une pièce de Fabrice Blind et Michel Delgado avec Évelyne Leclercq. Ça marche fort, le public aime ça. C’est une histoire de jeunes qu’on a réadaptée en la jouant comme deux vieux cons qui se la pètent comme s’ils avaient encore 18 ans. Du coup, c’est encore plus drôle !

Pour parler comme les critiques d’après-guerre, votre emploi de comédien a-t-il toujours été celui d’un brave type un peu bonhomme ?

J’ai aussi joué des salauds et j’aime bien ça. J’apprécie les rôles « sérieux » que j’ai interprétés pour la télévision en Angleterre – dans Capitaine Cook, et dans They Never Slept avec Edward Fox où je jouais un résistant. Comme je viens du théâtre classique qui est fait de ce qu’on appelait les « emplois » (jeune premier, valet, roi de comédie, roi tragique…), j’ai l’habitude d’être rangé dans une case. Le physique raconte quelque chose, c’est un a priori qui conditionne votre emploi de comédien. À l’époque de l’âge d’or du cinéma français, les Julien Carette et Saturnin Fabre racontaient une histoire grâce à leur physique dès que le rideau se levait.

Quelques années plus tard, vous avez participé à plusieurs numéros d’Au théâtre ce soir. On y jouait à la fois du Labiche, du boulevard, du Robert Lamoureux…

C’était une belle expérience. Il fallait aller vite, en trois semaines de studio avec une répétition le vendredi, une autre le samedi matin devant les caméras, avant d’enregistrer la captation le samedi après-midi. Lorsque je suggérais à son créateur Pierre Sabbagh d’essayer de diffuser des pièces un peu plus intellectuelles, il me répondait : « Si cette émission n’existait pas, est-ce que tu te rends compte du nombre de gens qui seraient morts sans savoir ce qu’est une représentation théâtrale ? » Cela me rappelle une anecdote…

Dites-moi tout.

En 1966, au moment de la diffusion de L’Amour, toujours l’amour, le premier Au théâtre ce soir que j’ai joué, je tournais Les Grandes Vacances avec de Funès. Les séquences censées se passer en Écosse étaient filmées au mont d’Or. J’avais prévenu le régisseur du film que j’avais envie de voir l’émission qui passait ce soir-là. Au fin fond du mont d’Or, il finit par dénicher deux paysans avec la télé dans leur cuisine. Je me retrouve donc chez eux, ils me mettent devant la télé, foutent le camp dans leur chambre et reviennent habillés en dimanche pour regarder Au théâtre ce soir. Je leur lance : « Faut pas vous habiller pour moi ! » Et ils me répliquent : « Mais ce n’est pas pour vous. Quand on va au théâtre, on va au théâtre ! » Dans l’émission, on voyait la salle, le public entrer, la sonnette retentir, le rideau se lever, tout ce qui est dans une représentation théâtrale. Et à la fin, le vieux me demande : « Mais comment on fait pour filmer les gens chez eux sans qu’ils s’en aperçoivent ? » C’est extraordinaire de passer la barrière et d’entrer à ce point dans le spectacle : tout ce que son cerveau ne voulait pas voir, il ne le voyait pas ! Cela donne vraiment à réfléchir…

Vous avez joué dans un grand film sur le théâtre dont l’action se déroule sous l’Occupation. L’intrigue du Dernier Métro de François Truffaut (1980) parlait-elle intimement au petit Maurice né à Paris en 1943 ?

Cela m’a rappelé des images confuses de souvenirs d’enfance. À la Libération, en 1944, ma mère et la concierge étaient sorties dans la rue des Acacias où on habitait, et ça tirait sur les toits. On voyait les FFI et les premiers soldats américains arriver. Dans Le Dernier Métro, la scène où le comédien incarné par Depardieu casse la gueule du critique théâtral de Je suis partout interprété par Jean-Louis Richard s’inspire d’une histoire vraie. Sous l’Occupation, Jean Marais avait effectivement cassé la gueule d’un journaliste de Je suis partout dans un restaurant.

Qu’avez-vous retenu du Dernier Métro ?

Le directeur de la photographie Nestor Almendros avait fait des éclairages extraordinaires et Heinz Bennent était formidable dans le rôle du directeur juif du théâtre. Truffaut avait défendu aux acteurs de discuter entre les prises, alors que je connaissais bien Andréa Ferréol, une vieille copine rencontrée dans les pièces de Jean-Michel Ribes. Il m’avait seulement autorisé à parler à Jean Poiret parce que je jouais son assistant. Après le film, Truffaut nous a expliqué qu’il nous avait demandé ça parce que les gens ne se parlaient pas sous l’Occupation. Pendant la guerre, la confiance ne régnait que très moyennement, c’était une période dangereuse dont Truffaut a voulu reproduire l’atmosphère très particulière. François a été adorable, j’ai beaucoup perdu quand il est parti.

À l’autre extrême de votre filmographie, Mon curé chez les Thaïlandaises (1983) et Le Führer en folie (1974) sont deux beaux nanars. Comment expliquez-vous la disparition des films français de série Z ?

Le public français est peut-être un peu plus intelligent qu’il y a une trentaine d’années, l’humour et le second degré se sont popularisés. Après-guerre, Blanche, Poiret et Serrault – des acteurs extraordinaires qui avaient un humour à tomber par terre – étaient souvent employés dans des films alimentaires en noir et blanc. Les gens s’en accommodaient très bien. C’était tourné très vite, sans grands moyens, pour faire vite de l’argent. Ça ne passerait plus maintenant.

Quand on a fait Le Führer en folie, c’était grandiose. On tournait à La Ferté-Alais, au milieu des collines et des montées. À l’intérieur d’un char AMX-30, au-dessus du canon, dans la tourelle, sur un terrain plus que chaotique, Alice Sapritch, qui jouait Eva Braun, se prenait des gnons comme je n’en ai jamais vu ! Elle était sacrément courageuse. Avec Luis Rego et Patrick Topaloff, on a d’abord essayé de jouer la comédie de façon assez stricte. Puis on nous a demandé de faire les cons, de loucher, de tirer la langue. On l’a fait, on s’est marrés mais le cinéma n’y a pas gagné grand-chose !

Ce genre d’excentricités a-t-il scellé votre sort au cinéma ?

C’est au moment de Gros Dégueulasse (1985), adapté des dessins de Reiser, que François Chalais a pondu un article effroyable pour me démolir parce qu’il ne supportait pas de me voir en slip jaune devant marron derrière sur les affiches au festival de Cannes, avant la sortie du film. Ma carrière au cinéma s’est arrêtée là. Deux réalisateurs me sont tout de même restés fidèles : Jacques Rozier et Pascal Thomas. Mais les plateaux de cinéma ne m’ont pas tellement manqué parce que ma vie a toujours tourné autour du théâtre…

… et même de la chanson puisque vous avez chanté « Lucy, ma petite australopithèque » en 1984 ! (rire)

Bernard Menez venait de cartonner avec « Jolie Poupée ». Des producteurs ont senti le bon filon et se sont dit qu’ils allaient encore faire chanter un acteur. Même si je chante comme une patate, on m’a toujours fait chanter dans les spectacles. L’interprète n’est pas très payé, c’est l’auteur-compositeur qui empoche le gros des droits. Ils m’ont donc fait faire ce disque en engageant l’adaptateur musical de Tino Rossi et en arrangeant à la machine les passages où je chantais faux. Mais j’aimais mieux la face B, « Le Sofa de Sophie », une chanson assez marrante à la Boby Lapointe. Une fois le disque sorti, je n’ai pas vu la couleur d’un fifrelin, ou presque. D’autres ont voulu recommencer mais, pour m’en débarrasser, je les ai prévenus : « Cette fois, je change quelques paroles et je signe comme coauteur. » Ils ont compris et mon incursion dans la chanson française s’est arrêtée net.

En regardant votre longue carrière, avez-vous des regrets ?

Je n’ai jamais eu de plan de carrière, cela donne des aventures formidables, d’autres moins. Au théâtre, j’ai mieux contrôlé les choses. Sur les planches, vous êtes le maître de l’affaire, et le public vous sanctionne immédiatement. Au cinéma, vous dépendez de beaucoup de monde : un mauvais éclairage, un mauvais montage, une mauvaise direction d’acteurs… J’assume avec plaisir mon côté « artisan ». Comme Michel Galabru, que j’ai bien connu, j’ai fait des bons films et aussi quelques beaux navets pour payer mes impôts. Sans regrets. C’est ma nature, vous savez, la chanson de Piaf : « Non, rien de rien… Non je ne regrette rien. »[/access]

L’Homme pressé du Roussillon

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Couder, Le Serment du Jeu de Paume, 20 juin 1789. Wikipedia
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Le Serment du jeu de Paume, Antoine Couder. Wikipedia.

En cette nouvelle rentrée, les journalistes tiennent fermement les clés de l’édition, suivis de près par les professeurs dépressifs et les jolies filles anorexiques. Chacun tient à ses positions et rentes de situation. Gare aux nouveaux venus dans cette arène très peu fraternelle! A n’en pas douter, les prix iront aux plus télégéniques et aux moins stylés d’entre eux. Conformément à la coutume de cette étrange tribu qui récompense (en général) des livres mal écrits aux sujets maintes fois traités. Mieux vaut donc chausser de gros sabots pour emporter la mise d’automne. Autre signe des temps, les avocats ont presque disparu des librairies. Il fut une époque où, dans les prétoires, on nourrissait pour la chose écrite une passion vespérale, des ardeurs adolescentes et des rêves sur papier bible.

Les grands défenseurs étaient tous de grands lecteurs. L’art oratoire, un prélude à une carrière dans les Belles Lettres. On entrait dans le métier par le concours de la conférence en robe et on ressortait en bicorne par le Quai de Conti à un âge très avancé. La République s’enorgueillissait de ce transformisme académique. L’homme de loi se faisait diariste, nouvelliste, polémiste, mémorialiste, rarement poète ou fantaisiste. Par manque de temps (vile excuse), de culture ou de talent, l’avocat préfère aujourd’hui le secret des affaires aux intrigues à la Dumas. Le lourd barreau de chaise cubain à la plume légère. Il existe cependant une exception à cette règle. On oserait presque dire une anomalie dans ce monde tellement stéréotypé. Un brillant avocat, spécialiste en droit des brevets, à l’accent chantant, venu d’un Midi rocailleux, chargé de toutes les espérances provinciales et qui cumule de délicieux anachronismes. Quel meilleur terreau pour des œuvres nostalgiques et vives ! Le garçon ne court pas derrière les trains qui arrivent à l’heure. Son goût le pousse vers des figures cabossées et non du côté des fonctionnaires zélés.

Toujours le panache en guise d’étendard, François Jonquères aime les réprouvés, les vaincus de l’Histoire et tous les héros malheureux qui bravent la médiocrité par instinct de survie et aussi un peu par folie douce. Car les destins lisses laissent de trop vilaines cicatrices. Les poseurs, les profiteurs, les affidés du système peuvent passer leur chemin. L’avocat-écrivain a même été jusqu’à créer le Prix des Hussards, une confrérie qui fait primer l’audace sur le conformisme. Il ne manque ni de cœur, ni de fougue pour signer un premier roman « La Révolution buissonnière ». Se lancer dans le grand bain avec un roman historique demande du nerf et du souffle. Sa pratique du rugby entre amis le prédispose aux habiles débordements surtout ceux de troisième mi-temps. Il a choisi un catalan comme lui, un certain François de Llucia (1752-1794), député à l’Assemblée législative puis maire de Perpignan pour nous conter la Révolution française au pas de charge. Le néo-romancier a suivi les conseils de Michel Déon et de Jacques Laurent dans la mise en place d’une trame pleine de chausse-trappes. Surprendre, émouvoir et piquer le lecteur en usant d’une langue coruscante, voilà les clés du succès. Il entremêle ainsi des faits historiques avec de la pure fiction, des morceaux de journal intime et des correspondances notamment celles de Laclos, de l’abbé Birotteau ou de Robespierre, également des digressions et des réflexions sur la Liberté. Toutes ces variations donnent du rythme et de la profondeur au propos. Pour retranscrire cette période (Ô combien houleuse) où la France se cherche entre monarchie constitutionnelle et République, il fallait un personnage hors-norme. « Llucia est une nature. Une conviction en marche. Droit devant, en avant toutes » écrit l’auteur conquis par l’ascension de ce révolutionnaire qui, à la tête de l’armée des Pyrénées-Orientales, boutera l’envahisseur espagnol. Une force physique au service de nobles idéaux éclairée par des doutes sur la notion de justice et assaillie par les affres de l’amour impossible. Les plus belles pages concernent la liaison dangereuse entre Llucia et Madame de Lausanne. Ce premier roman séduira par son allant, ses références historiques et surtout par le ton original de son auteur qui s’autorise toutes les facéties dans la grande tradition des Hussards.

La Révolution buissonnière de François Jonquères, Editions Pierre-Guillaume de Roux, 2016.

La Revolution Buissonniere

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Le dandysme, en somme

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Richard Dighton, The Dandy Club, Wikipedia

« Forme dégradée de l’ascèse », s’il faut en croire Albert Camus, le dandysme inspire et fascine pour le meilleur et pour le pire. Aux essais tantôt subtils (Kempf, Delbourg-Delphis, Carassus, Scaraffia…), tantôt aussi pédants que confus (no names), vient s’ajouter une somme, le Dictionnaire du dandysme, que publient les très-austères éditions Honoré Champion : plus de sept cents pages riches en références et en réflexions, au fil desquelles le lecteur retrouvera quelques grandes pointures, mêlées, hélas ! à l’un(e) ou l’autre cuistre – je pense e.a. à l’illisible auteur de la note consacrée au(x) Genre(s), cette faribole d’outre-Atlantique. Exception qui, je m’empresse de le souligner, confirme l’excellence de l’ensemble.

Libre ou corseté ? Impertinent ou vaniteux ? Original ou excentrique ? Ce Dictionnaire redéfinit la figure si complexe, si ambiguë du dandy, ainsi que la métaphysique qui sous-tend sa posture. Les grandes notions ont droit à leur note : d’Anglomanie à Oisiveté, de Boulevard à Mélancolie. Vampire fait l’objet d’une savante recherche qui me fait l’honneur, grâce à Vogelsang, de trôner aux côtés de Bram Stoker, Charles Nodier et Ann Rice. Parmi les personnes, une quarantaine, les inévitables Byron, Brummel et Barbey, côtoyés par Stendhal et Balzac, en effet essentiels. Et Cocteau, Lorrain, Drieu, Montherlant, Matzneff. A la bonne heure. Toutefois, en lieu et place de Duchamp et Gainsbourg, j’aurais préféré retrouver Aragon et Barrès, Praz et Fraigneau …  Ne boudons pourtant pas notre plaisir, qui est vif.

Erudit, rigoureux, l’ouvrage fera date ; ses références stimuleront la réflexion. Des entrées sont dédiées aux attributs du dandy, de la cravate (« Elle est à la toilette ce que la truffe est au dîner », Balzac) aux gants (« Beaucoup d’amis, beaucoup de gants, – de peur de la gale » Baudelaire). Enfin, les personnages : Des Esseintes, Messieurs de Phocas et de Bougrelon …

Une somme, oui, pour mieux cerner la silhouette intemporelle d’un  rebelle sceptique, furieusement insulaire, qui lutte contre la douleur que suscite en lui une société en pleine régression.

 

Alain Montandon dir., Dictionnaire du dandysme, Honoré Champion, 724 pages, 110 €.

DICTIONNAIRE DU DANDYSME.

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Karol Beffa, musicien mécontemporain

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karol beffa
karol beffa
Karol Beffa

Cela n’étonnera que ceux qui ne le connaissent pas : des innombrables carrières qui s’offraient à lui, Beffa a choisi la seule à laquelle aucun diplôme ne le prédestinait. Son parcours n’étant pas celui d’un surdoué, mais de sept ou huit, il avait pourtant le choix. Passé par l’ENSAE, Cambridge et l’ENS où il est reçu premier, diplômé entre autres d’histoire, d’anglais et de philosophie, agrégé de musique et docteur en musicologie, il obtient huit (!) premiers prix au Conservatoire de Paris. Mais donc, c’est cocasse, pas celui de composition. N’allez pas croire qu’il soit moins doué pour ça que pour le reste, au contraire. Simplement, en 2001, il n’était pas permis, dans le cadre institutionnel, d’écrire ce genre de musique, hédoniste et ouvertement tonale. Honte à qui s’avisait de trop regarnir la table rase. Les avant-gardes donnaient le la, l’atonalisme était roi, et les incrédules étaient traités comme des incroyants.

La situation a découragé plus d’un jeune compositeur. Pas Beffa, dont les vents contraires semblent avoir très tôt aiguisé l’inspiration et stimulé la malice. Le voilà, jeune étudiant, qui se met en tête de faire jouer sa musique par l’orchestre du Conservatoire. Impossible ? En théorie, oui.[access capability= »lire_inedits »] Profitant d’une épreuve d’orchestration, il affecte d’avoir dégoté pour modèle une pièce pour piano d’un compositeur polonais oublié. Il écrit lui-même le morceau, concocte une photocopie du faux manuscrit portant cachet d’une bibliothèque de Cracovie, donne la contrefaçon au jury qui écoute la pièce orchestrée, n’y entend que du feu et lui accorde un premier prix. Un an avant, il avait déjà tenté sa chance en proposant, en guise d’orchestration d’une œuvre de Jolivet, une pièce de son cru qui ne reprenait que le premier et le dernier accord de l’original. Il la baptisera plus tard Mystification. Un an après, élève en composition, il faisait enfin résonner sa propre musique sous son propre nom dans les murs du Conservatoire, mais en l’assortissant d’un texte canularesque, caricature des notes d’intention absconses et pseudo-scientifiques que la doxa sommait les compositeurs d’écrire, les programmateurs d’imprimer et les auditeurs de croire. Comme prévu, le critique commis d’office est, ce soir-là, tombé dans le panneau. Beffa aura très tôt compris qu’à certains égards, la meilleure façon de s’affranchir de l’air du temps était, littéralement, de se moquer du monde.

Bien lui en a pris, puisqu’il avait par ailleurs le talent sans lequel un tel toupet vous condamne à l’exil, et que le monde a bien dû finir par lui trouver une place au soleil. Beaucoup de girouettes, entre-temps, avaient fait un tête-à-queue. Surchargé de commandes et joué dans le monde entier, par les plus grands interprètes, il n’a plus besoin, désormais, de tricher pour se faire entendre.

Il n’en a pas, pour autant, abdiqué ses convictions ni perdu tous ses ennemis. Il faut dire qu’il n’arrange pas toujours son cas, non seulement en renâclant à toute concession esthétique, cela va de soi, mais en écrivant des articles hétérodoxes sur la musique contemporaine, ou en donnant de magnifiques concerts d’improvisation. Ou encore en demandant à Boulez, au détour d’une interview, si la physionomie de sa révolution musicale n’a pas revêtu avec le temps les traits oxymoriques du fameux Parti révolutionnaire institutionnel mexicain, au pouvoir pendant 70 ans.

Même s’il brouille parfois les cartes, comme avec cette biographie très fouillée de Ligeti qu’il vient de publier[1.  Ligeti bénéficie, malgré des relations ambivalentes avec l’avant-garde, d’une considération quasiment unanime dans les milieux autorisés.], il est encore souvent réprimandé par les derniers gardiens de la modernité académique. Tel ce journaliste qui s’indignait récemment qu’une pianiste pût faire cohabiter sur un même disque Stockhausen et Beffa : « Mais enfin, Stockhausen est inventif alors que Beffa est régressif ! » lançait-il à la pécheresse.

Si la valeur d’une œuvre se jugeait à l’indigence argumentative de ceux qui la condamnent, Beffa dormirait donc tranquille. Mais ce n’est pas son genre. Les éloges de plus en plus nombreux ne le consolent pas des persiflages de plus en plus rares. Et il se fiche probablement des uns comme des autres. Il doute et se tourmente. L’expérience n’y fait rien, ou pas grand-chose : chaque nouvelle page blanche est une souffrance ; chaque commande, une épreuve. Il en discute de façon très touchante avec le mathématicien Cédric Villani dans un livre que je conseille à tous ceux qu’intéressent les mystères de la création et de l’inspiration. Quand Beffa est satisfait d’un passage musical, il est partagé entre la joie d’avoir atteint son but et le désespoir d’avoir dû tant travailler pour y parvenir. Inquiétude et tâtonnements. Sa musique se ressent souvent de la première mais jamais des seconds. Œuvre d’un vrai artisan, elle semble couler de source. Le contraste y est saisissant entre des parties étales, sous-tendues par une harmonie riche qui colore de lentes et superbes métamorphoses thématiques (Éloge de l’ombre, Rainbow, Finale des Ombres qui passent…), et des transes rythmiques effrénées, inspirées des musiques populaires actuelles, qui tétanisent l’auditeur et ne libèrent son attention qu’après l’ultime accord (Finale du 1er concerto pour piano, Subway, La Nef des fous…). Dans tous les cas, une conscience harmonique aiguë. Et un traitement lancinant de la répétition qui nimbe ses pièces d’un climat d’obsession. Qu’elle murmure, qu’elle chante ou qu’elle crie, sa musique nous parle et nous irrigue.

Indifférent à la mode, Karol Beffa compose, interprète, improvise, enseigne et écrit, tout à la fois et sans relâche. Chaque occupation s’enrichit de la précédente et nourrit la suivante. Alchimie de l’indissociation, devenue si rare. Résultat : un musicien inspiré et total, diablement cultivé, curieux comme pas deux, un homme à la conversation passionnante et drôle, un baroudeur inépuisable, un espiègle, un angoissé de première, un perpétuel insatisfait. Si le mot, tellement galvaudé, n’inspirait pas aujourd’hui une légitime méfiance, j’aurais dit, tout simplement : un artiste. Un vrai.[/access]

 

Dernier CD: Blow Up, IndéSENS, 2016.

György Ligeti, Fayard, 2016.

Les Coulisses de la création, Flammarion, 2015, avec Cédric Villani.

Comment parler de musique? (leçon inaugurale au Collège de France), Collège de France/Fayard, 2013.

A paraître en octobre 2016: Karol Beffa (dir.), Les nouveaux chemins de l’imaginaire musical, éditions du Collège de France.

Blow Up

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György Ligeti

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Coulisses de la création

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Comment parler de musique ?

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Alain Bonnand au pays de Cocagne

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Mosquée omeyyade, Damas. Wikipedia.
Mosquée des Omeyyades, Damas. Wikipedia.

Le plus grand risque auquel on pouvait s’exposer en vivant à Damas, à la fin de l’année 2007, était de ne pas réussir à obtenir un expresso. En s’y installant pour trois ans avec femme et enfants, Alain Bonnand savait que seul son chat, Lewis, souffrirait du mal du pays. Qu’il se sentirait lui-même un peu à l’étroit dans le quartier des ambassades, « affreusement résidentiel ». Que ses amis restés en Europe se feraient de son séjour une image infidèle.

Damas en hiver est un carnet de voyage – adressé à une certaine Alexandrine – comme on n’en fait plus : espiègle, enlevé, exempt de toute condescendance occidentale à l’égard de l’exotique et hypothétique misère orientale. On n’en fera plus de pareils.

Prévenu par ses amis, Alain Bonnand part à la recherche des « voilées » et ne croise son premier foulard qu’au bout de trois jours, noué autour du cou d’une sylphide en talons aiguilles. Il y a bien des femmes portant le voile, mais leurs yeux et leurs bouches sourient. La famille nombreuse et blanche se gave de glaces au chocolat dans la rue en plein mois de Ramadan. De ce pays de Cocagne, l’auteur envoie des odeurs, des couleurs, des saveurs et une paix impressionnante. « Les poubelles à Damas sont d’un joli vert épinard. Elles sont repeintes chaque semaine. »

Des ronchonnements de rien du tout. « Le bon gros feuilleton ronronnant des climatiseurs, la série syrienne spécial ramadan, Bab el haraj, que diffuse à plein volume la télévision de nos voisins et, venant du salon, un petit rien dont Irène me dit qu’il s’agit des dialogues d’une série suivie par quatre millions de Français. (…) Je ne vous cache pas que je trouve le monde bien petit ce soir. »

Il y a, bien sûr, des enfants des rues qui mendient aux terrasses des restaurants chics, chassés par la guerre de leur Irak natal. Il y a des pendaisons, de temps en temps, pour des crimes sanglants mais dont on plaisante : « Les beaux crimes, on ne trouve ça qu’à Alep ! »

Il y a aussi la religion, un peu. « Après Allah, ce sont les femmes qui mènent tout ! » déclare Maïssa, « de confession musulmane, mais ça ne va pas plus loin. Elle aime trop la vodka. »

De Damas tel que l’a vu et raconté Alain Bonnand, en hiver comme le reste de l’année, d’Alep, de toute la Syrie contenue dans ces pages, des églises de la nuit des temps, des femmes fumant le cigare les cheveux au vent, il faut parler désormais au passé. Damas en hiver réveille en nous une nostalgie imprécise, des pensées d’écoliers, des prières d’une impuissance naïve, « quelle connerie la guerre ».

Alain Bonnand, Damas en hiver – Lemieux Éditeur – 131 pages.

Damas en hiver

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La domotique, c’est pas fantastique!

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objets connectes realite augmentee
Salon des objets connectes. Sipa. Numéro de reportage : 00736831_000025.
objets connectes realite augmentee
Salon des objets connectes. Sipa. Numéro de reportage : 00736831_000025.

Nos domiciles deviendront ils nos pires ennemis ? Il est aujourd’hui impossible d’échapper à l’évolution technologique qui nous submerge. Mélange de robotique, de transhumanisme et d’ultra-communication ; le paradis des machines intelligentes est à portée de main.

Tous les aspects de la société sont touchés et les secteurs de la construction et de l’habitat n’échappent pas à la règle avec l’apparition de la domotique et des objets connectés.

Orwell et Minority report

La domotique, c’est l’ensemble des techniques de l’électronique, de physique, d’automatisme, d’informatique et des télécommunications utilisées dans les bâtiments, afin de centraliser et contrôler des différents systèmes et sous-systèmes de la maison comme s’il s’agissait d’un ordinateur ou d’un téléphone portable.

Chaque jour un peu plus d’innovations apparaissent dans le domaine de la domotique et des objets connectés, ceci « bien sûr » dans l’optique de faciliter la vie quotidienne du sacro-saint consommateur, cible de toutes les attentions.

Cette volonté louable de limiter les contraintes quotidiennes voir de protéger notre santé à tout prix commence à laisser craindre le pire pour les générations futures.

Mélange improbable entre les écrits de George Orwell et la science-fiction hollywoodienne à la sauce Minority report, notre cafetière ou notre frigo risquent demain de devenir nos pires ennemis.

Rien de nouveau pourrait-on penser ; les grandes multinationales de la Silicon valley espionnent déjà sans relâche notre activité informatique au travers, de nos recherches et de nos lectures sur internet, de nos logiciels, mais elles espionnent également nos enfants au travers des jeux vidéo tels que Pokemon go ; la cerise sur le gâteau étant nos précieux smartphones enregistrant H24 toutes nos activités.

Des milliards de données sont collectées chaque seconde, échangées et revendues sans notre accord ; pour mieux servir le consommateur permanent qui sommeille en nous.

Pourtant, une véritable révolution est en marche, un pas colossal est en train d’être franchi dans la violation de notre intimité.

Demain, la domotique (ensemble des techniques de l’électronique, de physique, d’automatisme, de l’informatique et des télécommunications utilisées dans les bâtiments) va se cumuler avec l’arrivée massive des objets connectés.

Nos données devenues les leurs

Ainsi notre havre de paix domestique sera remplacé par un espionnage systématique de toute activité humaine à l’intérieur de notre domicile. Nos données seront en permanence prélevées et analysées ; notre consommation d’eau, d’électricité bien sûr mais également le nombre de cigarettes que nous fumons (détecteur de fumé connecté), le nombre de cafés que nous buvons (cafetière connectée), les aliments et les boissons que nous consommons grâce aux codes-barres des produits analysés par notre frigo connecté, les émissions de TV que vous regardons et nos orientations politiques, religieuses ou sexuelles (TV Connectée), l’heure à laquelle nous nous levons et nous nous couchons(réveil connecté ou smartphone et consommation électrique), même l’état de notre transit pourra être analysé grâce à notre consommation d’eau.

C’est surréaliste… pas du tout. Toutes ces innovations existent déjà.

Nous pouvons même aller encore plus loin puisque nos montres connectées écoutent nos battements de cœur en permanence, elles peuvent analyser notre sommeil paradoxal ou nos émotions en fonction de notre pression artérielle et de nos pulsations cardiaques.

Bien évidemment tous ces produits rendent et rendront des services importants et pourront même sauver des vies, c’est une évidence.

Oui mais voilà, le revers de la médaille c’est que toutes ces données appartiennent à des sociétés privées.

Ces milliards de données sont le futur eldorado des multinationales de l’information mais également l’enfer programmé de l’individu en tant qu’être unique et différencié.

En effet, comment être sûr demain de pouvoir trouver une assurance pour notre voiture si nos données de conduite, collectées par notre voiture, laisse entrevoir une conduite potentiellement accidentogène, ou que notre assureur estime que notre consommation d’alcool est trop importante car notre frigo aura vendu la mèche.

Que deviendrons les a-normaux?

Comment être sûr de pouvoir s’assurer sur la vie, si les données de notre montre connectée, cumulées à notre alimentation laissent à supposer que nous risquons un accident cardiaque ou un AVC. Pourrons-nous toujours aussi facilement souscrire une mutuelle ou un prêt bancaire si nos données telles une carte génétique de notre personnalité laissent à penser que nous serons régulièrement malades ou que nous ne pourrons éventuellement pas rembourser ?

Nos frais dentaires seront-ils toujours remboursés si notre consommation d’eau laisse à penser que nous ne nous brossons pas les dents 3 minutes 3 fois par jour. Nos médicaments seront-ils toujours remboursés si notre hygiène de vie n’est pas dans la norme et que nous ne mangeons pas 5 fruits et légumes par jour ? Pourrons-nous trouver un emploi si notre « carte de données » laisse entrevoir des risques pour l’employeur ? Pourrons-nous seulement louer un logement si les données de notre utilisation de celui-ci ne sont pas conforme à la norme attendue ?

Nous pensons tous être protégés par la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations unies (art. 12) et l’article 9 du Code civil mais ce n’est pas si simple car chaque donnée brute prise individuellement ne porte pas forcément atteinte à la vie privée.

En outre, pour chaque objet connecté, que l’on possède on accepte tacitement cette collecte de données et explicitement pour les applications de smartphones les logiciels informatiques ou les jeux vidéo.

C’est l’assemblage de toutes ces données brutes en « une carte de données individuelle », leur interprétation et leur utilisation qui pose problème.

Même si juridiquement nous trouvions une solution au niveau national, rien ne pourra empêcher un employeur, un bailleur, un banquier, un assureur voir même les services de l’état de se connecter sur un site Internet à l’étranger pour mieux nous « connaitre ». Que deviendrons les personnes qui ne seront pas jugés dans la norme ; sans emploi, sans assurance, sans possibilité de se loger ? Seront-elles reprogrammées ?

Une société de l’ultra contrôle est donc en germe, nous le savons, mais il existe également un risque de basculement vers une société eugéniste qui fera des « non-conformes » une sous caste contrainte d’évoluer ou que l’on fera disparaitre.

Les flous d’Arnaud Montebourg

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arnaud montebourg demondialisation hollande
Arnaud Montebourg, L'Emission politique. France 2.
arnaud montebourg demondialisation hollande
Arnaud Montebourg, L'Emission politique. France 2.

Arnaud Montebourg était l’invité le jeudi 22 septembre de L’Emission Politique, animée par David Pujadas et Léa Salamé sur France 2. On attendait que Montebourg y fit quelques clarifications.

Ce ne fut pas le cas. Il y a, au contraire, maintenu un discours rempli d’ambiguïtés. C’est pourquoi nous ne l’avions pas classé parmi les candidats « souverainistes » dans une précédente note.

On sait que le parcours d’Arnaud Montebourg suscitait en nous une certaine sympathie. Il avait repris, à la veille de la primaire de 2011, un certain nombre des thèmes de mon propre ouvrage La Démondialisation. Il s’est battu, avec beaucoup de courage et de constance, au sein des divers gouvernements auxquels il a participé de 2012 à 2014. Il s’en est expliqué d’ailleurs, devant une Léa Salamé sidérée par son honnêteté politique, qu’elle est manifestement incapable de comprendre, en disant qu’il s’agissait de choix politiques, qu’il avait pu d’ailleurs se tromper, mais qu’il considérait qu’il lui fallait aller jusqu’au bout de son combat. Dont acte ; sur ce point il n’y a rien à redire. Mais Arnaud Montebourg n’a visiblement pas tiré les leçons de la dramatique année 2015. Cela se sent dans son discours sur l’Union européenne, sur les problèmes économiques, et sur la question du terrorisme djihadiste.

Une capitulation à la Tsipras

Sur l’Union européenne, si Arnaud Montebourg tire un constat dont beaucoup de points sont partagés, il reste malheureusement dans le vague dès qu’il s’agit des propositions. La formule « casser de la vaisselle à Bruxelles » n’est qu’un effet de manche, digne certes de l’ancien avocat pénaliste qu’il fut mais indigne du dirigeant politique qu’il aspire à être.

En effet, « casser de la vaisselle » ne veut rien dire. La France ne peut plus procéder, comme dans les années 1960, à la « politique de la chaise vide » qu’avait pratiquée le Général de Gaulle. Les règles de l’UE ont changé. Bien sûr, cela ne veut pas dire que la France soit dépourvue de moyens d’action. Elle peut dénoncer unilatéralement des directives (et s’attendre à être condamnée) et suspendre sa contribution financière à l’UE. La France est en effet un contributeur net au budget de l’UE. En d’autres termes, elle verse plus qu’elle ne reçoit de l’UE.

Mais si la France dénonce unilatéralement certaines directives et décide de suspendre son financement pour mettre ses partenaires au pied du mur, elle prend le risque de faire éclater l’UE. Or, cette politique n’est crédible que si ce risque est explicitement assumé. Pour que l’on prenne Arnaud Montebourg au sérieux, il aurait fallu qu’il dise « et si cela doit entraîner la fin de l’UE, eh bien j’y suis prêt ». C’est la règle dans tout jeu de dissuasion. Vos partenaires ne vous prennent au sérieux que s’ils sont persuadés que vous irez jusqu’au bout de votre logique. Faute de le dire, il se prépare à une capitulation à la Tsipras.

Il aurait pu chercher à renforcer sa position politique en annonçant qu’il organiserait, s’il était élu en 2017, un référendum où il demanderait aux français d’appuyer sa démarche de révision globale des traités. Il ne l’a pas fait, et cela le condamne à l’impuissance.

Montebourg et l’euro

Certaines des mesures économiques qu’il a présentées sont intéressantes. Nous les avions intégrées dans la brochure Les scenarii de sortie de l’Euro qui avait été écrite avec Cédric Durand et Philippe Murer en 2013, à sa demande et avec son soutien indirect, via la fondation ResPublica qu’anime Jean-Pierre Chevènement. Mais, l’essentiel est l’écart de taux de change réel entre la France et l’Allemagne aujourd’hui estimé à 21% par une étude du FMI. C’est cet écart, qui peut d’ailleurs être même plus grand pour d’autres pays, qui explique l’excédent commercial monstrueux de l’Allemagne. Concrètement, cela veut dire que la France doit dévaluer d’au moins 20% par rapport à l’Allemagne. On comprend bien que cela n’est pas possible tant que l’on reste dans le cadre de l’Euro.

C’est pourquoi, nous avions – Cédric Durand, Philippe Murer et moi-même – calculé des ajustements du taux de change qui étaient comprises entre 20% et 30% à la suite d’une dissolution de la zone Euro. Nous avions montrés qu’une politique de fort investissement était la plus avantageuse, et que cette politique, parce qu’elle impliquait une forte demande en travail, exigerait une politique de formation des chômeurs ambitieuse. Rappelons que, dans les cinq ans qui suivent une dissolution de la zone Euro, ce type de politique peut engendrer un retour vers l’emploi de 1,5 millions à 2,5 millions de personnes.

Mais, aujourd’hui, Arnaud Montebourg propose de mener cette politique sans dissoudre l’Euro et sans réajustement des parités de change. Disons-le tout net, c’est de la folie. Les conséquences du plan de relance envisagé par Arnaud Montebourg se dissiperaient en une demande accrue pour l’Allemagne à la parité de change qui est celle de l’Euro. Nous avons dit à plusieurs reprises, en 2013 et 2014, que seule la perspective d’une dissolution de l’Euro était susceptible de donner toute sa cohérence à la politique économique défendue par Montebourg. Cela reste vrai aujourd’hui et le fait de ne pas avoir tiré les leçons des événements des deux dernières années jette plus qu’une ombre sur la cohérence de ses propositions.

Montebourg et la laïcité

Enfin, confronté au maire de Cannes, qui a impressionné par son réalisme, son calme et son intelligence, Arnaud Montebourg n’a pas su trouver les mots convaincants que l’on attendait de lui sur le rapport de la République aux différents courants religieux qui la testent et cherchent à la démanteler. Et ce n’est pas le coup de chapeau tardif à Jean-Pierre Chevènement qui peut ici servir de politique.

Arnaud Montebourg reste englué dans les miasmes d’une politique de compromis qui tourne bien trop souvent à la compromission. L’avocat brillant qu’il fut s’est trouvé pris en défaut et n’a su laisser la place à l’homme d’Etat. Il n’est resté que le politicien.

Ceci est très regrettable. Assurément, Arnaud Montebourg a encore quelques semaines pour rectifier le tir et se repositionner de manière cohérente que ce soit sur l’Union européenne, sur la croissance économique et l’Euro, et sur la laïcité. Mais, on peut craindre que sa stratégie soit au contraire de cultiver l’ambiguïté, car il espère ainsi récupérer l’électorat du P « S » et pouvoir se présenter au nom de ce parti discrédité à la place d’un François Hollande qui serait dès lors poussé vers la sortie. Aujourd’hui, à gauche, le seul candidat dont le discours montre qu’il a tiré les leçons de 2015, que ce soit de la crise grecque ou des attentats, c’est bien Jean-Luc Mélenchon.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

La Démondialisation

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Le hallal n’est pas barbare!

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hallal islam animaux viande
Deloche/Godong/Leemage
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Deloche/Godong/Leemage

Dans nos sociétés sécularisées, l’abattage rituel musulman n’en finit pas de susciter la polémique. Pro ou anti-halal, l’observateur est sommé de prendre parti en fonction de considérations idéologiques, en faisant fi de la conception islamique de l’animal.

Ainsi, beaucoup ignorent que l’islam proscrit de tuer les animaux pour le plaisir. Selon le Coran, Dieu n’a en effet permis aux hommes de faire couler le sang des animaux qu’en de rares occasions : pour se nourrir, procéder à des sacrifices rituels, ou par légitime défense. D’un point de vue religieux, l’encadrement de cette pratique ne s’appuie pas sur le souci de protéger la faune mais se justifie par le fait que les animaux sont des créatures de Dieu au même titre que les hommes. Or si Dieu a accordé au genre humain une prééminence sur les autres créatures, il n’en fait pas leur maître. D’où la nécessité de ritualiser leur mise à mort, étant entendu que le sang d’un animal ne doit pas couler sans raison mais conformément aux règles que prescrit la Loi. Ainsi le verset 3 de la sourate 5 du Coran défend-il de consommer les bêtes mortes par étouffement, à la suite de coups, après qu’elles ont chuté, se sont fait écorner par leurs congénères ou dévorer par des prédateurs. Autant de catégories assimilées à des cadavres.[access capability= »lire_inedits »]

Concrètement, la mise à mort s’établit sans étourdissement, suivant un protocole scrupuleusement exécuté par une personne ayant le droit d’abattre la bête destinée à être consommée. Le système de pensée islamique dénie le meurtre grâce à une fiction : Dieu donnerait la permission aux hommes de tuer des animaux mais uniquement selon la Loi. On admet même qu’ils souffrent ; et certains théologiens musulmans soutiennent que, pour cette raison, Dieu rétribuera les bêtes après la mort, en les ressuscitant et en les faisant vivre au Paradis.

Ayant mis le sacré au rancart, les sociétés occidentales contemporaines ont tenté de résoudre le problème de la mise à mort des animaux par d’autres expédients : l’occultation et la réglementation. Dès le xixe siècle, l’Occident a rendu invisible la mise à mort des animaux de boucherie en empêchant les populations de faire l’expérience de la mort animale au quotidien. En parallèle, à mesure que les sociétés de protection et de défense des animaux gagnaient en influence, on a essayé de mettre au point des procédés techniques permettant d’éliminer la souffrance, c’est-à-dire de tuer sans tuer.

On a cru et on croit encore que la solution est technique: si l’animal que nous tuons pour sa chair ne souffre pas, alors nous ne sommes pas coupables. Ce technicisme, qui regarde de haut les rituels traditionnels de mise à mort des animaux de boucherie, évite la grave question du meurtre. Après avoir « tué » Dieu, l’homme occidental contemporain, qui a poussé le plus loin la chosification de l’animal (par exemple dans l’industrie pharmaceutique), trouve insupportables tous les rites de mise à mort des animaux, qui lui paraissent « barbares », aussi bien la tauromachie que l’abattage musulman. À moins d’épouser la cause végétarienne, l’Occident se retrouve acculé à une impasse : pourquoi diable s’en prendre à des animaux paisibles et sans défense ?[/access]