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J’irai voter aux primaires de la droite

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juppe primaire lr sarkozy
(Photo : Denis ALLARD/REA)

C’est une belle controverse qui fait honneur à la liberté de ton dont Causeur a le secret. L’un — Régis de Castelnau — s’indigne de ce que des électeurs de gauche s’invitent aux primaires de la droite pour en tronquer le résultat. L’autre — Jérôme Leroy — s’étonne de cette indignation virulente et revendique avec force sa liberté de participer à ce scrutin, dans le but déclaré de faire désigner Alain Juppé. Tous deux sont de gauche. Et même plus…

Je ne suis, pour ma part, ni de gauche ni de droite. Et me contrefiche éperdument de ceux qui essayent de me classer. C’est pourquoi je suis, en toute liberté, sensible aux arguments de Régis de Castelnau. Moralement, éthiquement, il voit juste. Les électeurs de gauche dont il dénonce l’intrusion sont en effet atteint du « parasitisme de couvée ». Une spécialité, ou plutôt une pathologie, du coucou gris qui va pondre ses œufs dans les nids des autres, de la même espèce ou non, bénéficiant pour sa progéniture de la nourriture destinée à une couvée qui n’est pas la sienne.

Tout sauf Juppé

En même temps, et toujours en toute liberté, je ne suis pas non plus insensible aux arguments avancés par Jérôme Leroy. Au nom de quoi, s’écrie-t-il, lui interdirait-on de se prononcer en faveur du candidat de droite qu’il souhaite voir concourir à la présidentielle ? Au nom de quoi, ajoute-t-il en poussant son raisonnement jusqu’à ses ultimes conséquences, lui reprocherait-on de voter pour ce candidat si, par malheur (et un malheur est vite arrivé), le candidat de gauche auquel va sa préférence était éliminé dès le premier tour de l’élection à la magistrature suprême ?

Je vais donc aller voter aux primaires de la droite. Ce ne sera pas un vote d’adhésion. Mais un vote de rejet. Je me prononcerai contre le candidat qui me bassine depuis longtemps avec son « identité heureuse » et son « vivre ensemble ». Je mettrai un bulletin dans l’urne contre celui qui considère que les mosquées ont acquis chez nous les droits historiques des cathédrales. Contre celui qui refuse de voir que le mal qui menace et empoisonne la France, c’est l’islam conquérant, fondamentaliste et terroriste.

Si, hypothèse envisageable, c’est ce candidat-là qui était désigné par la droite, grâce aux voix de ceux qui pensent comme Jérôme Leroy, je me poserai la question de mon vote à l’élection présidentielle. Dans ce cas, j’opterai, au premier tour, pour n’importe quel candidat de gauche (Hollande vraisemblablement) : aucun d’entre eux, même s’ils ne valent pas grand-chose, ne sera aussi frénétiquement islamophile que le maire de Bordeaux.

Mais au second tour ? Si, éventualité plus que probable, le candidat de gauche est éliminé ? Eh bien, comme à la primaire, je voterai contre. Contre les compagnons de route de l’islamisme et du salafisme. Ils sont tout aussi nocifs, sinon davantage, que ceux qu’ils accompagnent. Je voterai donc contre le plus connu d’entre eux, celui qui, en bon maître de musique, donne le « la ».

La voie de l’enfant

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A chaque rentrée littéraire, c’est le même refrain. On se plaint du niveau général des candidats : style aux abonnés absents, sujets élimés, faux bons sentiments en pagaille et prétention à nous montrer le chemin de la vertu. Les auteurs n’ont décidément aucun savoir-vivre. Ça dégouline de mièvrerie et d’arrogance. Ils sont pires que les professeurs dans cet irrépressible besoin de nous expliquer le monde, de nous tenir la main derrière chaque ligne, de nous cajoler pour mieux nous endormir, voire nous estourbir. Le lecteur, cet enfant sans défense qui tète les paroles des grandes personnes jusqu’à plus soif, est une proie facile surtout à l’automne, rayon fiction française.

Dans cette foire aussi impudique que pathétique, il y a des exceptions. Tous les écrivains, fort heureusement, ne pratiquent pas l’épandage ou l’enfumage d’idées creuses. Mais, avouons que dégoter un roman où il ne sera question ni de radicalisation, ni de burkini en cette saison, demande un effort surhumain et une bonne dose d’indépendance d’esprit. Stéphane Hoffmann, notre Roald Dahl de Saint-Nazaire est à mettre sous cloche. Sans fracas, il fait carrière dans les Lettres comme un honnête fonctionnaire gravit l’échelle des indices, à la vitesse d’une Micheline entrant en gare de Tracy-sur-Loire. Sans crier gare, son œuvre grossit comme notre ceinture abdominale s’arrondit en s’empiffrant de charcuterie. Entre amateurs de bons crus bourgeois, on se refile son adresse depuis bientôt vingt ans avec la certitude de ne pas se tromper sur la typicité du garçon. « Hoffmann, maison de qualité depuis 1958». Ses romans ont l’apparence boudeuse d’une lointaine cousine de province. Sa dernière cuvée « Un enfant plein d’angoisse et très sage » parue chez Albin Michel ne déroge pas aux règles de la bienséance. Son décor a l’allure stricte d’une paire de Church’s : discrétion, confort, souplesse narrative, le tout agrémenté d’un anti-modernisme décapant ! Porter des souliers anglais est une marque d’audace de nos jours. Les vrais rebelles enfilent des costumes en flanelle et pas des casquettes à l’envers.

Les héros d’Hoffmann sortent l’artillerie lourde sur un green tondu à ras. La bonne société qu’il dépeint se moque des apparences. On se régale par tant de cruautés susurrées dans un Chesterfield. Le sujet n’a pourtant rien de drôle. Antoine, un garçon mis en pension comme un animal en quarantaine, retourne durant les vacances de Pâques chez sa grand-mère Maggie, une ex-star du vinyle recluse à Chamonix. Son père, un dénommé Rudyard, aristo british confiné dans la marmelade et sa mère, Baladine, une technocrate comme la République en produit trop, ne sont pas des modèles à la Dolto. Leur Entente cordiale repose sur l’éloignement de l’enfant, chacun aspirant à vivre une existence pleine et parfaite, c’est-à-dire seule et névrosée. Là-dessus, jojo, un ratier qui balaye sa queue d’une sensibilité à vous faire fondre en larmes.

La force d’Hoffmann tient dans ce pas de deux : férocité des dialogues, formules à l’emporte-pièce et, au détour d’un paragraphe, l’émotion qui vous étreint, vous terrasse. A la manière d’une pièce de boulevard, les personnages gesticulent sous les yeux de l’enfant, tantôt jouet des adultes, tantôt architecte du désordre intérieur. Les questions de filiation et d’identité sont délicatement posées sans les habituels flonflons et la moraline en suppositoires. Il y a des phrases qui réjouissent : « J’ai hâte d’être vieux », « Le Petit Prince, un livre de lèche-cul » ou « La politique n’attire plus que les ratés […] les grands fauves d’autrefois sont devenus de petits chiens ». Antoine est mal barré avec de tels géniteurs, il devra trouver, seul, sa voie. Il y a chez Hoffmann,  un côté François Nourissier, la posture inébranlable du notable, du Marcel Aymé aussi dans la fantaisie et une proximité certaine avec Félicien Marceau dans l’emballement des événements.

Méfiez-vous des écrivains aux joues roses et à la nostalgie lancinante ! Leur regard inoffensif s’accompagne d’une plume féroce, vive, bondissante et charmeuse. Stéphanie des Horts apparaît ainsi au coin d’une page comme Geneviève Dormann ou l’émission « Aujourd’hui Madame ». Hoffmann est un insatiable farceur, c’est une forme de politesse qui se perd. Et puis, quand il dézingue les producteurs, les attachées de presse, le bonheur, les petites robes noires ou les gens qui commentent le vin, on est aux anges !

 Un enfant plein d’angoisse et très sage de Stéphane Hoffmann, Albin Michel.

Un enfant plein d'angoisse et très sage

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Arts martiaux, bouddhisme et films de sabre

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A Touch of Zen
A touch of zen (1971) de King Hu

Un des événements DVD du moment est sans conteste la reprise dans une version restaurée du chef-d’œuvre de King Hu A touch of zen. Découvert à Cannes en 1975 où il obtint le prix de la commission supérieure technique, ce film va permettre au cinéaste chinois de connaître une renommée internationale et d’être considéré comme l’un des représentants majeurs du « Wu Xia Pian » (les films de « sabres » chinois mêlant arts martiaux et récits chevaleresques). A touch of zen constitue assurément un sommet du genre, déployant sur trois heures un récit plutôt simple (la vengeance d’une mystérieuse jeune fille dont le père a été assassiné par la police politique du grand eunuque) où cohabitent avec beaucoup d’harmonie l’action, un certain sens du mysticisme et une attention soutenue aux personnages.

Le film pourra, dans un premier temps, déconcerter les amateurs de cinéma de kung-fu, adeptes de l’action à tout crin et des combats endiablés. A touch of zen est un film plutôt lent (il faut bien attendre le premier tiers du film – soit une heure- pour assister au premier combat) et contemplatif. Mais c’est aussi une œuvre absolument splendide où King Hu témoigne d’un sens inouï du cadre. La mise en scène, en Scope, est somptueuse : photographie magnifique, ampleur du cadre, perfection d’un découpage qui privilégie notamment les plans larges de paysages comme autant de respirations dans le récit…

King Hu prend le temps de bien exposer les enjeux du film et de construire ses personnages. D’un côté, il y a Gu Shengzai, vieux garçon sans ambition qui vivote tranquillement avec sa mère en exerçant le métier de peintre et d’écrivain public. Désespérée de ne pas avoir de petits-enfants, sa mère voit l’arrivée d’une mystérieuse jeune fille dans la maison voisine comme une occasion unique. Mais il se trouve que celle-ci est venu s’installer dans le coin pour assouvir sa vengeance. Avec un mélange d’humour et de tendresse, le cinéaste parvient à dépasser le caractère un peu stéréotypé du récit (dont Ang Lee et Tarantino s’inspireront par la suite) et du genre pour donner une véritable consistance à ce qui ne pourrait être que des caricatures.

Ensuite, il nous plonge dans l’action et pose les jalons de ce que sera le « Wu Xia Pian » par la suite : des combats chorégraphiés avec une précision folle, un sens du merveilleux qui s’exprime à travers ces combattants qui défient les lois de l’apesanteur (un sabre planté dans un tronc peut leur permettre de grimper aux arbres)… Chez King Hu, ces combats sont aussi liés à la philosophie bouddhiste puisque des moines interviennent assez vite dans le récit, aux côtés de la jeune Yang Huizhen. A la force et l’injustice d’un pouvoir politique temporel, King Hu oppose des personnages capables de se retirer du monde et de tirer leur force d’une certaine spiritualité.

Il n’est d’ailleurs pas impossible que ce film se situant sous la dynastie Ming ne soit pas également une métaphore sur la situation politique de la Chine à l’époque. En effet, on sait que King Hu quitta la Chine en 1949, au moment de l’instauration du régime communiste. A touch of zen, tourné à Taïwan, peut être lu comme un acte de résistance contre un régime totalitaire et inique. Les combats menés sont indéniablement ceux d’individus libres contre un pouvoir temporel tyrannique. Mais c’est surtout par la manière qu’il a d’inscrire ces luttes et ces combats d’arts martiaux dans les paysages et une nature majestueuse que le film séduit. A la folie temporaire des hommes, King Hu oppose le caractère immémorial du « grand Tout » de la nature. Le titre le dit assez bien : c’est moins la vengeance qui importe que de trouver une sorte d’harmonie hors des contingences matérielles et temporelles. Ce mélange de spiritualité, de virtuosité technique et de splendeur plastique participe à la splendeur d’un film qui mérite assurément d’être (re)découvert.

A touch of zen (1971) de King Hu avec Hsu Feng. Éditions Carlotta Films

A TOUCH OF ZEN - DVD [HD DVD]

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Les bâtisseurs de cathédrales

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La Cathédrale de Nuestra Senora del Pilar, Mejorada en 2005. Wikipédia

Mark Greene est né en Espagne, y a passé les dix-huit premières années de sa vie, appris sa première langue, et n’a jamais écrit dessus. L’Espagne, admet-il, demeurait un inaccessible objet littéraire. Il y a de quoi s’en étonner. Mark Greene est rompu à l’écriture des profondeurs, aux confessions inavouables. Il dit facilement ce qui ne se dit pas. Mais pour parler des origines, remonter à la surface, la machine s’enraye.

Jusqu’à ce que les éditions Plein Jour décident de lancer la collection « Les Invraisemblables », étrennée cet automne par Mark Greene et Noël Herpe.

Sous prétexte de conter l’histoire de Justo Gallego, un nonagénaire bâtisseur de cathédrale amateur à Mejorada del Campo, cet étrange texte ouvre la voie pour un voyage dans le temps et l’Espagne des décennies soixante et soixante-dix, de la Movida, de la fin du franquisme et du début de la bétonnisation des côtes. Une livraison plus intime que jamais, dans laquelle Mark Greene et le « je » du récit ne font qu’un.

Il est question de construction, dans son sens le plus abstrait. Très vite, le parallèle se dessine, sans forcer, entre architecture et littérature. Justo n’avait pas de plan lorsqu’il a donné le premier coup de pioche. Il récupérait des briques délaissées par les fabriques pour leurs malfaçons et les assemblait. Écrire et bâtir reviennent au même pour Mark Greene: à espérer trouver une autre pierre, une autre phrase, puis une autre, et encore une autre, à ajouter à l’édifice, jusqu’à ce que celui-ci prenne forme.

Si l’on n’a pas de plan, c’est que l’on ne terminera jamais son ouvrage. Justo Gallego construit sa cathédrale pour rien. Il le sait, le revendique, c’est sa signature. « Il est l’inverse d’un agité contemporain, de ces individus qui se déplacent sans cesse et, en fin de compte, ne font rien. »

L’oeuvre de Justo (« oeuvre » et « chantier » se disent indifféremment « obra » en espagnol) est conçue pour n’être ni achevée, ni utilisée. C’est une oeuvre pour rien, « un aéroport de cigognes » note le romancier qui voit en Gallego son reflet: « Il a choisi d’écrire avec des briques ».

Cette cathédrale, comme ce petit ouvrage, ne sont pas des plaidoyers pour l’immobilisme ni le décadentisme, ils n’ont rien de nihiliste ou de la décroissance à la mode. Au contraire, Comment construire une cathédrale est un manuel d’architecture égotique. Il apprend à marcher, c’est-à-dire prendre le risque de pencher en avant le buste, puis d’avancer la jambe pour le retenir, et ainsi de suite. Comment se construire, se reconstruire, se trouver et se perdre dans les détails, se voir partout, faire du monde non le classement général d’une compétition globale mais son chez-soi. Pour rien d’autre que soi.

Mark Greene, Comment construire une cathédrale – Plein Jour / Les invraisemblables, 2016.

Comment construire une cathédrale

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Auto-fictions: Écrire ou conduire, il ne faut pas choisir !

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Françoise Sagan devant sa Lotus Seven, dans sa résidence d'Equemauville, 1974

Au tournant de Mai 68, un vent d’intellectualisme a balayé les automobiles du champ littéraire. Roland Barthes (1915-1980) est le dernier penseur à avoir érigé une pyramide à la bagnole. Dans ses Mythologies en 1957, le sémillant sémiologue se prosternait devant la Citroën DS : « Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques : je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique. » Barthes, une exception dans son biotope car l’Université, nouvelle pythie dévastatrice, a considéré, dès le début des années 1970, les voitures comme l’expression du mal. Elles incarnaient la société de consommation débridée, le productivisme à outrance, les dérives du capitalisme, une certaine américanisation de notre mode de vie et une jouissance facile. En quelque sorte, « l’infini à la portée des caniches ». Un plaisir trop simple, pas assez évolué pour les gendelettres habitués à discourir sur l’être et le néant.

Écrire sur l’auto, c’était le signe absolu d’une faiblesse d’esprit, la relégation dans la catégorie des amuseurs, des esthètes ou pire des vendus au système. Il n’y avait pas pire insulte sur le boulevard Saint-Germain. Un discrédit aussi infamant que l’interdiction faite par la Mairie de Paris de rouler en semaine, depuis le mois de juillet dernier, avec une voiture immatriculée avant janvier 1997. Et pourtant, d’immenses écrivains ont puisé dans cet amas d’acier si vulgaire en apparence, des idées, des images, des atmosphères inoubliables. La vitesse a ouvert les voies de la liberté et de l’émancipation.[access capability= »lire_inedits »]

Léon-Paul Fargue, le piéton qui ne craignait pas l’automobile

L’aventure, la nostalgie, l’introspection et la passion ont germé au contact des voitures. N’en déplaise aux rats de bibliothèques, conduire a été un formidable permis pour décrire le monde. Il fut même un temps où les piétons voyaient l’automobile d’un bon œil. Léon-Paul Fargue (1876-1947), écrivain, poète, ami de Valery Larbaud, reconnaissait les vertus du moteur à explosion. L’arpenteur du vieux Paris, boucanier du pavé, s’enthousiasmait pour ce mode de locomotion. Il en décelait déjà toute la charge sentimentale. « Naguère, la France était habitée par des hommes, des femmes, des enfants et des automobiles. Car il ne faut pas s’y tromper, l’automobile était un habitant. Qu’elle fût voiture, bagnole, car, chignole, navire, clou, théière, occase, guimbarde ou belle machine, on lui avait construit des halles, on lui avait donné une métaphysique. Si le pittoresque créé par l’auto venait à disparaître définitivement, je serais le plus désolé des hommes. Les voitures ont fait, dans beaucoup de cas, partie de mon âme », écrivait-il dans un recueil paru en 1942 sous le titre Déjeuners de soleil. L’un des meilleurs chroniqueurs de son époque ne prenait pas l’auto en grippe.

Les manuels scolaires actuels pourraient s’en inspirer. La détestation de la chose automobile est devenue un déplorable argument idéologique. Il sert seulement à détruire l’adversaire. Comment faire comprendre à tous ces adorateurs de la marche à pied ou de la bicyclette que cet objet roulant motorisé annule le temps, réduit les distances et transforme l’homme de l’intérieur. En cela, il est le meilleur allié de la création artistique.

Morand à toute allure !

Qui mieux que Paul Morand (1888-1976), l’homme pressé des années folles, l’ambassadeur de toutes les mondanités, pouvait retranscrire cette frénésie-là. D’une écriture rapide, au pas de course, il embarque son lecteur dans une cavalcade infernale, lui fait traverser les océans de son style virtuose. Morand était pourtant frappé d’une curieuse maladie appelée « addiction automobile ». Il a possédé plus de 35 voitures au cours de sa vie.

Les photos ne trompent pas. Il apparaît au volant de sa Bugatti au pied de la tour Eiffel ou dans une Mercedes 300 SL Papillon aux côtés de Pablo Picasso. Si Fargue imaginait des automobiles oniriques, Morand aimait la vitesse pure. Au cours d’un entretien, il avoua même, il était déjà fort âgé : « Il y a trois ou quatre ans, oui j’avais encore des voitures extrêmement rapides (Porsche Carrera) parce que j’aimais beaucoup ça, faire du 200 à l’heure ! » Il se souvenait de sa participation à la course Paris-Rouen, lui dans une Panhard 1922, 20 chevaux sport, se bagarrant au scratch avec le peintre Derain en Bugatti. Avec Morand au volant ou sur papier vélin, les paysages se transforment, les frontières disparaissent, la perception du monde s’en trouve bouleversée. « C‘étaient des organismes prodigieux, espèces d’armures de la Renaissance », avait-il coutume de dire. Il avait saisi dès 1929, face à New York, toute la furie automobile dans ce qu’elle a de merveilleux et cataclysmique : « L’auto américaine se répand dans le monde, instrument d’évasion, outil de vitesse, qui, après avoir libéré les États-Unis, brise le puritanisme, volatilise l’épargne, démolit la famille, tourne la loi, mène la terre vers les catastrophes et les belles aventures. »

La route, terminus des écrivains

Dans les années 1950, les écrivains mettent carrément les mains dans le cambouis. Le nouveau cogito est : « Je conduis, donc j’écris. » Il fait des ravages. Prendre la route, la défier, c’est s’affranchir des contraintes de son milieu. La jeune bourgeoisie ne croit pas aux lendemains qui chantent, mais se damnerait pour piloter un cabriolet italien ou un coupé anglais. Françoise Sagan (1935-2004), initiée par son père, Pierre Quoirez, vibre aux mélodies des mécaniques survitaminées. Elle n’hésite pas à claquer ses premiers droits d’auteurs en achetant une Jaguar XK 140 d’occasion. Le charmant petit monstre manque de mourir dans un accident de la route à bord d’une Aston Martin DB 2/4 Mk III en 1957.

La route n’épargne pas les auteurs en herbe. Les Hussards perdent leur chef de file, Roger Nimier, en 1962, sur l’autoroute de l’Ouest. Inconsolable, Antoine Blondin se remémorera bien plus tard dans Monsieur Jadis ou l’école du soir l’attachement viscéral que Roger portait à sa voiture de sport : « Contre le trottoir, j’apercevais l’Aston-Martin légendaire, puissante et souple. Nous l’appelions la “vieille maison” parce qu’elle renfermait des rasoirs électriques, des chemises de rechange, des livres, des disques, des déclarations d’impôts, des jeux de patience désuets (avoisinant le compteur étalonné jusqu’à 260 km/h). Ce beau jouet d’impatience était un des refuges de Roger, sa cabane, son lopin de terre, en dernier ressort le seul bien qu’il possédât. »

Autre enfant triste, Jean-René Huguenin, dont le roman La Côte sauvage avait été salué par François Mauriac, disparu à bord d’une Mercedes 300 SL, cette même année 1962. Deux ans plus tôt, Albert Camus avait trouvé la mort avec le neveu de Gaston Gallimard à bord d’une Facel-Vega dans l’Yonne. Plus prudent, Jacques Laurent préférait parader dans d’interminables découvrables. Le succès de sa série « Caroline Chérie » lui permit durant une décennie de mener grand train.

« Série noire », le garage à souvenirs

Dans les années 1970, l’automobile est attaquée de toute part. La « Blanche » n’accueille plus les flamboyants, place aux intellos, velours côtelé, sac à dos et tickets de métro. Littérature et vitesse ne font plus tellement bon ménage. Le politiquement correct avance masqué. Sournoisement, l’écriture s’assèche, la syntaxe s’enraye et les stylistes entrent au garage. Un îlot de résistance s’organise pourtant autour de la « Série noire ». Les auteurs de polars ne dédaignent pas monter en voiture, quitte à malmener leurs lecteurs.

La violence sociale et la tôle froissée servent de décor à d’originales embardées. A.D.G (1947-2004) dégoupille des polars musclés, réactionnaires à souhait, d’une drôlerie folle. Dans Berry Story, il décrit ainsi l’arrivée des hippies en pleine campagne : « Une vieille 2-Chouaux camionnette qui s’est arrêtée en brinquebalant près de notre tas de fumier d’où il montait des petits brouillards chauds. L’était peinturlurée la voiture, pleine d’affiches toutes en couleurs avec des portraitures comme qui dirait orientales, des grands points d’interrogation rouges et jaunes et le nom de la propriétaire en lettres phosphorescentes de trois pouces d’épaisseur “Marahtma SIGMA : Guérit TOUT !!! Voit TOUT !!! Devine TOUT !!!!” » Dans Le Petit Bleu de la côte ouest , Jean-Patrick Manchette (1942-1995) transpose les codes du road-movie US à l’errance du cadre giscardien : « Georges Gerfaut est en train de rouler sur le boulevard périphérique extérieur. Il y est entré Porte d’Ivry. Il est deux heures et demie ou peut-être trois heures un quart du matin. Georges Gerfaut roule à 145 km/h. Georges Gerfaut est un homme de moins de quarante ans. Sa voiture est une Mercedes gris acier […] La raison pour laquelle Georges file ainsi sur le périphérique avec des réflexes diminués et en écoutant cette musique-là, il faut la chercher surtout dans la place de Georges dans les rapports de production. Le fait que Georges a tué au moins deux hommes au cours de l’année n’entre pas en ligne de compte. »

Quelques irréguliers sur le bas-côté

Les années 1980-1990 sont fatales à l’automobile comme à la littérature jouissive. Au moment où les marques rationalisent leur outil de production et où les carrossiers sont remplacés par des designers, les écrivains abandonnent peu à peu la voiture comme source d’inspiration. Hors de question pour eux désormais de montrer des signes extérieurs de richesse ou d’originalité, les enjeux environnementaux balbutiants achèvent toutes velléités mécaniques. François Nourissier de l’Académie Goncourt (1927-2011), d’une prose vitreuse, publie cependant en 1990 son Autos Graphie, où il égrène ses souvenirs. « Ma génération aura connu presque en son entier l’aventure automobile, de sa vulgarisation à sa quasi-perfection […] Entre la Citron “à moteur flottant” de Papa et la soupireuse hydraulique d’un de mes beaux-pères, combien d’années ? Un quart de siècle : le temps d’un songe », souligne-t-il, non sans amertume. Un jeune espoir des lettres, Frédéric Berthet (1954-2003), ne snobe pas non plus l’auto. Il débute son livre Paris-Berry par une chronique intitulée « Le tournant des peupliers » : « Toutes les fois que je prends cette autoroute, au départ de Paris, ce n’est pas au péage que j’ai l’impression d’être sorti : mais un peu plus loin, dans un tournant planté de peupliers. Dans ce tournant j’accélère progressivement, je me cale dans mon siège, les cylindres grondent et s’apaisent, dans leur vitesse de croisière. En route. » Quoi qu’en disent les défenseurs de la planète, cette mythologie ne peut pas complètement mourir.  [/access]

Je me souviens de Thomas Morales

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Thomas Morales

Il n’est pas indifférent que Thomas Morales ait appelé son recueil de chroniques publiées à Causeur, Valeurs actuelles ou dans différents magazines automobiles, Adios. On se souviendra peut-être que c’était là le titre du plus beau et du plus autobiographique d’un roman de Kléber Haedens, un des hussards oubliés d’aujourd’hui, ce qui est injuste car on lui doit ce petit bijou bovaryste et mélancolique qu’est L’été finit sous les tilleuls ainsi qu’une Histoire de la littérature française qui remplacerait avantageusement les néo-manuels de littérature pour les lycéens.

C’est en effet un adieu, mais un adieu que l’on espère infini, que lance Thomas Morales à une époque, la nôtre, qui semble vouloir traquer jusque dans les moindres recoins de nos paysages et de nos corps, de nos rêves et de nos rencontres, de nos lectures et de nos étés trop courts, ce qui faisait la douceur de vivre et l’élégance des temps disparus. Oh, ils ne sont pas si lointains, finalement, ces temps disparus. C’est une illusion d’optique qui nous fait croire qu’il y a mille ans que Roger Nimier s’est tué sur l’autoroute de l’Ouest ou que Nino Ferrer, tellement doué qu’il « aurait pu chanter le catalogue Manufrance » s’est suicidé. Nous avons là un des effets secondaires du « présent perpétuel » selon Debord. Nous serions les otages, souvent consentants, d’un aujourd’hui permanent rythmé par les alertes infos sur nos smartphones qui mettent sur le même plan le martyre d’Alep et le divorce de Brad Pitt et d’Angelina Jolie.

Pour parer à ce grand décervelage, Thomas Morales a mis au point une machine à remonter le temps d’une grande précision mais d’une autonomie limitée. Les décennies qu’il explore à travers la littérature et le cinéma toujours, la télé et le sport parfois,  l’automobile souvent,  vont des années 50 aux années 80. Le plus souvent en France, mais on passe parfois en Italie, à la recherche du sourire de Monica Vitti que l’on apercevra peut-être dans une station Agip sur l’autostrade.

On voit par où l’on pourrait attaquer notre homme : mélancolique et cocardier, hypocondriaque et d’un provincialisme insupportable à l’époque de la mondialisation heureuse. Seulement voilà, pour lui, parler de Pierre Mondy ou de Jacques Perret,  de Pigalle en 55 ou de l’insoutenable beauté du trio Delon-Ronet-Schneider dans La Piscine, des Tricheurs de Marcel Carné en 58 ou de La Mandarine de Christine de Rivoyre,  des Internationaux de France à l’époque  de Patrice Dominguez et Ilie Nastase ou de la petite culotte de Marthe Keller dans Le diable par la queue, tout cela ne se limite pas à un obituaire ronchon. Adios est plutôt à lire comme le manuel d’une nostalgie, la plus douloureuse des nostalgies, celle des époques que l’on n’a pas connues, celle de la patrie antérieure de Baudelaire. Les vastes portiques de Thomas Morales sont des portes ouvertes sur les couloir du temps et cette nostalgie est d’abord un moyen de connaissance ou une façon de s’orienter : le sextant du marin égaré, le tamis de l’archéologue au cœur sensible, le havresac de l’explorateur amoureux.

Thomas Morales ne pleure pas sur l’air du « C’était mieux avant ». Il revient de ses voyages où il a croisé le commissaire Joss Beaumont de Lautner et l’écrivain René Fallet dans un hallier du Bourbonnais avec une forme de joie étrange qui est celle du temps retrouvé. C’est qu’il en a des madeleines à sa disposition, notre quadragénaire élégant comme seuls peuvent l’être les exilés de l’intérieur : une page déchirée de Pilote, un quarante cinq tours avec quatre titres de Françoise Hardy,  les lunettes noires de Blondin sur le Tour de France, un Blondin dont « la prose est plus stimulante qu’une prise d’EPO » le cabriolet Porsche 356 B de Janis Joplin, la campagne berrichonne et l’iode de la Côte Normande.

On parle beaucoup d’identité française, par les temps qui courent. Morales en trace les contours sentimentaux qui sont les seuls qui vaillent. Et le jour où l’on nous demandera si nous sommes français, nous tendrons Adios comme on tend un passeport.

Adios de Thomas Morales (Pierre-Guillaume de Roux, 2016)

Adios

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FN, la blonde peur des bien-pensants

fn marine marion le pen lacroix
Sipa. Numéro de reportage : AP21833804_000003.

Nouvelle escarmouche dans la guerre de Trente ans que l’Eglise de France a déclarée au Front national. Jeudi 29 novembre, Marion Maréchal-Le Pen se décommande au dernier moment de l’émission « Face aux chrétiens », diffusée sur Kto, et organisée en partenariat avec les radios RCF, Radio Notre-Dame et le quotidien La Croix, au motif que ce dernier s’apprêtait à diffuser dès le 7 octobre auprès de tous ses abonnés, soit 80 000 personnes, un fascicule intitulé Face à l’extrême droite, rédigé par la revue jésuite Projet.

Un clergé ami des puissants

La députée de Vaucluse se justifie ainsi : « J’ai annulé le débat car ces gens nous prennent pour des imbéciles. Ils m’invitent sans même m’informer de cette initiative que j’apprends par voie de presse et ils tentent de s’en justifier en parlant de « dialogue autour du FN », alors qu’il s’agit évidemment d’un manifeste anti-Front national. D’autre part, ils se défaussent sur la revue Projet, dont la ligne éditoriale serait distincte de celle de La Croix : mais ils l’adressent bien à tous leurs lecteurs, ce qui les rend évidemment solidaires de l’initiative ». Et de conclure férocement au sujet du quotidien : « Ce journal n’est que le fossile d’un catholicisme d’extrême gauche aujourd’hui battue en brèche par le réel ».

 

Si cette guéguerre revêt quelque importance, c’est qu’elle s’inscrit dans une longue tradition de défiance des structures ecclésiales françaises vis-à-vis de ce qu’elles qualifient d’extrême droite. Ironie de l’histoire, ou plus sûrement, lâcheté de responsables et d’évêques soucieux de leurs bonnes relations avec les gouvernements et les partis républicainement corrects, depuis le Ralliement de Léon XIII, ce sont toujours les mouvances supposées réactionnaires et fortement catholiques qui ont subi les foudres de l’Eglise en France. On se souvient de la condamnation de l’Action française en 1926, si injuste qu’elle avait fait bondir un Bernanos qui, alors qu’il était éloigné du mouvement monarchiste, avait illico repris sa carte maurrassienne par esprit de contradiction. Plus tard, après guerre, le « compagnonnage de route » avec un Parti communiste français, pourtant fermement condamné par l’encyclique Divini Redemptoris de Pie XI en 37, n’aura jamais posé de problème à un clergé hexagonal dont il faut constater qu’il est presque dans l’ADN de collaborer avec les puissants du jour. Le sommet de la pusillanimité fut sans doute atteint dans les mitterrandiennes années 80, quand derrière le cardinal Decourtray, archevêque de Lyon et primat des Gaules, les prélats se levèrent comme un seul homme pour fustiger la xénophobie et le rejet de l’étranger décelés dans le programme du Front national. C’était, étrangement, l’année de la création de SOS Racisme.

L’épuration a commencé

Bizarrement encore, lesdits évêques reprochaient concomitamment au Front national d’avoir fait célébrer une messe dans un meeting, et d’être néo-païen. Quand « l’extrême droite » est catholique, ils la condamnent ; par contre, quand elle est païenne, ils la condamnent, comme dirait Péguy.
Au long des décennies suivantes, tout allait bien : le fascisme ne passerait pas, et le Front national demeurait infréquentable, l’on en parlait dans les salons de la banlieue ouest comme de la lèpre sous l’Empire romain. Et soudain tout s’est enrayé. La vieille garde des comiques troupiers Bernard Antony et Bruno Gollnisch a commencé de s’effacer, remplacée par Marion Le Pen dont la séduction qu’elle exerce sur les catholiques n’a cessé de grandir. On l’a vu dans chaque Manif pour tous, à la messe, chanter les racines et la culture chrétiennes de la France, enfin être invitée à débattre par un diocèse. Scandale. L’antique discours du cordon sanitaire commence à balbutier. La peur monte, on ne sait plus quoi répondre quand une Marion Le Pen demande à un Hervé Mariton au nom de quoi son parti, qui dit-elle cherche à appliquer la doctrine sociale de l’Eglise, serait plus condamnable que tous les autres qui, par exemple, encouragent l’avortement ou le mariage gay. Pis : les enquêtes démontrent que le vote pour le Front national chez les catholiques pratiquants est passé de 4% en 2012 à 24% aux régionales de 2015. Du jamais vu.

Chez les catholiques, c’est la débandade. La suspicion s’installe. L’épuration commence. Ainsi murmure-t-on que le directeur de la rédaction de l’hebdo Famille chrétienne a été débarqué avant l’été notamment pour ce qu’il aurait consacré une couverture à un débat Marion Le Pen-Madeleine Bazin de Jessey[1. Antoine-Marie Izoard, le nouveau directeur de la rédaction de Famille chrétienne, tient à nous préciser ceci : bien que la couverture l’hebdomadaire sur MMLP ait choqué certains lecteurs, elle n’est pas la cause du remplacement d’Aymeric Pourbaix à la tête du journal)]. Ainsi, dans tel autre journal catho, des rédacteurs syndiqués militants dressent en secret des listes noires de confrères suspects. Judas devient le saint patron de la presse catholique.

La Croix se défausse

C’est dans cette ambiance délétère qu’on fait donner la grosse artillerie avant les présidentielles : La Croix, vaisseau amiral du grassouillet groupe Bayard, diffusera donc le brûlot anti-FN de la revue Projet. Les Jésuites acoquinés aux Assomptionnistes : les hérétiques n’ont qu’à bien se tenir. Dieu reconnaîtra les siens.

Devant le petit brouhaha médiatique, la courageuse rédaction de La Croix rétorque que le quotidien ne serait que le support de diffusion. La revue Projet refuse, elle, de communiquer le document à l’entourage de la députée.

Les évêques de France brillent, eux, par leur silence : alors que ce livret, financé par le biais d’un site participatif, est en outre soutenu par Justice & Paix, les Semaines Sociales de France, Chrétiens en Forum, l’Action catholique des Milieux Indépendants, les Scouts et guides de France, le Mouvement Rural de Jeunesse Chrétienne, Pax Christi, la Délégation catholique pour la coopération, qui sont pour nombre d’entre eux des mouvements officiels d’Eglise, la Conférence des évêques de France n’a pas répondu à nos appels.

Le CNC met au ban l’innocence

Les Innocentes, d'Anne Fontaine

Le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée) a sélectionné Elle de Paul Verhoeven, pour représenter la France à la 89ème cérémonie des Oscars. Une commission représentant les principaux corps de métier de l’industrie audiovisuelle a statué, parmi une présélection incluant entre autres Les Innocentes, d’Anne Fontaine. Le premier film traite d’une mère célibataire aisée, chef d’une entreprise de jeux vidéo, qui se fait violer par une personne qui semble de son entourage. En découle un étrange jeu pervers entre elle et son bourreau. Le deuxième rapporte l’histoire méconnue d’un couvent polonais qui subit des viols collectifs à répétition perpétrés par l’armée soviétique dans le courant de l’année 1945. Plus précisément, il évoque les dilemmes cornéliens qu’ont posés les grossesses qui s’ensuivirent et sonde les choix moraux qu’ont dû se poser la mère supérieure, les sœurs elles-mêmes ainsi que le médecin juif et l’infirmière de la Croix-Rouge qui ont suivi les accouchements.

Seydoux reine en son royaume

Le choix du film de Verhoeven est encore une fois symptomatique d’un cinéma français à mille lieues des enjeux actuels. Car si la commission a choisi un film qui lui ressemble, elle n’a sélectionné ni le plus adapté à la compétition américaine ni le plus louable en notre temps.

On pourrait d’abord critiquer la commission elle-même, car si la présence de Toledano (réalisateur d’Intouchables) est inattaquable, celle de Léa Seydoux, par exemple, nous laisse beaucoup plus circonspect. Qu’a-t-elle fait pour le cinéma français ? Si ce n’est le navet « gay friendly » La vie d’Adèle, palme d’or de l’idiot utile en 2013… Après la déception du dernier Dolan, ou son rôle dans le dernier James Bond, la princesse au petit pois de l’empire Gaumont-Pathé (petite fille de Gaumont et nièce de Pathé) a mérité de bourde en bourde son rangement définitif au placard des « filles de » sans talent.

Ce jury, à l’image d’un milieu critique qui peine à quitter la spirale de la sacrosainte subversion, fait penser à l’entre-soi décadent de la fin d’un empire romain, rongé par la laideur et la violence. Le choix d’Elle ne surprend finalement pas… On imagine sans aucun mal la peine-à-jouir se délecter du viol de l’héroïne féministe déchue ; admirant la descente, aux enfers sublimés, d’une femme émancipée de son mari, débordée par son travail, harcelée par ses collègues et qui trouve comme ultime distraction le goût de l’autodestruction. De même imagine-t-on le nihiliste se gausser ­— voire s’exciter ? — devant le portrait d’un couple catholique qui ne tient plus debout : l’épouse est une coincée, le mari, un obsédé violent, pervers, mythomane…On sait très bien depuis longtemps qu’il n’y a plus aucune subversion dans un tel film. La poursuite effrénée du choc a blasé les esprits, si elle ne les a pas déjà agacés. Depuis Sous le soleil de Satan le festival ne choque plus personne, du moins nous a-t-il enseigné que tout est question de temps. Qui s’offusquerait aujourd’hui du sacre de Pulp Fiction, pourtant sifflé en 1994 et qualifié d’amoral sur le plateau d’antenne 2 ? C’était il y a vingt ans seulement et nous avons oublié… L’an dernier, tout le monde paraissait choqué de l’éjaculation filmée en gros plan et en 3D par Gaspar Noé dans Love… Mais les mêmes ont milité toute leur vie pour que le cinéma puisse en arriver là.

Alors, ne parlons pas d’audace chez Paul Verhoeven ! Les cuisses de Sharon Stone ont fripé depuis la scène-choc de Basic instinct, et aujourd’hui n’importe quel gamin le regarde sans broncher. Elle est de cette même façon obsolète avant même d’avoir vieilli. Non ! la subversion est morte, ou plutôt, elle a changé de camp. La véritable audace est dans la beauté !

Elle, Les Innocentes. Jusque dans leur titre, ces deux films semblent faits pour s’opposer et définir le virage historique que le cinéma français est forcé d’emprunter pour survivre.

Les Innocentes éclairent notre temps

Aujourd’hui la jeunesse française avorte à la pelle, elle se fait une guerre morale sans pitié sur les réseaux sociaux qui la ramène au temps du pilori. 2000 jeunes gens sont partis mourir en Syrie pour un islamisme fou, plus de 200 innocents furent tués sur le territoire national par les mêmes fous qui rappellent et dépassent en mal les hordes communistes décrites par Anne Fontaine. La chute de l’école abandonne une jeunesse sans repère dans un vide moral, sans beauté, sans avenir… Face au mal, là où Verhoeven propose de voir l’absurdité, et donc de tout détruire, Anne Fontaine, inspirée par la recherche qu’elle a dû faire pour filmer un couvent, opte pour la bienveillance et la confiance. Verhoeven a toujours eu du talent pour mélanger complaisance, fascination et mépris envers ce qui est laid et pervers — biaisé, retors —, il est l’antagoniste moral d’une casuistique charitable. L’univers des innocentes paraît bien plus formateur et cathartique quand il nous fait poser notre regard sur des personnages bien intentionnés, mais dépassés ! Les Innocentes éclairent notre temps.

L’académie des oscars aime les films inspirés d’histoires vraies, émouvants, même artificiellement tire-larme, et sans trop d’images choquantes — on la dit même puritaine. La commission française choisit de leur présenter un film complètement fou et irréaliste, artificiellement choquant, obscène et sans propos… De là à dire que l’idéologie est une spécificité française qui rend aveugle, il n’y a qu’un pas… franchissons-le. Le cinéma français est connu pour son mépris ; mépris du public, mépris de l’institution, mépris de l’histoire, mépris du beau, mépris du bon. Dans une société enlaidie par un siècle de guerre et d’obscénité alternées — distrayantes, certes, mais finalement destructrices — le cinéma est démissionnaire de sa mission élévatrice de la société, des intelligences et des âmes… Rien d’étonnant, finalement, dans son choix de favoriser un film réalisé par un étranger, qui continue ce macabre abandon.

Tout le monde n’a pas la poisse d’avoir des parents communistes!

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Pierre Plisonnier et Xavier Broseta, cadres d'Air France. Sipa. Numéro de reportage : 00725775_000001.

Le procès des syndicalistes d’Air France accusé d’avoir molesté deux dirigeants de la compagnie aérienne nationale en 2015 dans le cadre d’une manifestation contre les réductions d’effectifs a placé sous les feux de l’actualité Pierre Plissonnier, 62 ans, directeur de l’activité long courrier d’Air France, un secteur particulièrement touché par les mesures d’économies prévues. C’est lui que l’on vit s’échapper en catastrophe de la foule des syndicalistes enragés, la chemise blanche flottant en drapeau sur son torse dénudé, un vidéo qui connut un succès planétaire : 1,7 milliards de vues sur Youtube !

La CGT s’en prend à un fils du PCF

Les gros bras de la CGT, qui se sont livrés à ce morceau de bravoure qui restera dans les annales de la lutte du prolétariat contre ses exploiteurs connaissaient-ils le pedigree de l’homme qu’ils prenaient un plaisir sadique à humilier publiquement ? N’as-t-il pas subi ce traitement  spécial, heureusement de moins en moins fréquent dans les conflits sociaux de notre temps, en raison de la trahison de classe dont il se serait rendu coupable, lui qui était issu d’une famille exemplaire de la nomenklatura stalinienne française ?

Pierre Plissonnier, en effet, est le fils unique de Gaston Plissonnier et de son épouse, née Juliette Dubois, aujourd’hui décédés, qui furent des membres éminents de la hiérarchie du PCF, où il firent toute leur carrière, depuis leur adhésion à ce parti en 1935 jusqu’à leur retraite au début des années quatre-vingt.

Gaston et Juliette, fidèles parmi les fidèles de la ligne stalino-thorézienne, s’engagèrent dans la Résistance après 1941, lorsque le pacte germano-soviétique vola en éclats après l’attaque des armées nazies contre l’URSS. Ils oeuvrèrent, avec courage et succès, à la reconstitution et au maintien de l’appareil du Parti jusqu’à la Libération, ce qui leur valut une ascension rapide dans ses instances, alors que le PCF était au faîte de sa puissance électorale.

Gaston et Juliette

Gaston n’était pas de ces dirigeants batteurs d’estrade et connus du grand public, comme Maurice Thorez ou Jacques Duclos. C’était un « homme gris » de l’appareil, un travailleur de l’ombre, méthodique et efficace, bénéficiant de la confiance du noyau dirigeant français, plus important encore, et de la section internationale du PCUS, qui n’hésitait pas à lui confier des tâches délicates, comme l’organisation du soutien financier et logistique aux partis communistes clandestins en Espagne et au Portugal. En France il occupait le poste clé de secrétaire administratif du Comité centralet de la redoutée «  section des cadres », qui faisait et défaisait la carrière des permanents du Parti à tous les échelons, promouvant et purgeant en fonction des oukases venus de Moscou, et des luttes internes au sein du PCF. Il conserva cette fonction jusqu’à la fin des années 70, ce qui lui valut le surnom de « secrétaire perpétuel » au sein du parti. Cette longévité n’était pas sans lien avec les fiches biographiques complètes et détaillées de tous les cadres politiques et administratifs, dont il avait le contrôle, ce qui le met à l’abri de coups tordus de la part de ceux qui auraient l’envie de le débarquer. Qui, en effet, n’a pas fait un pas de côté, politique ou personnel qui pourrait ressortir au moment opportun ? C’est lui, par exemple, qui impose Georges Marchais contre Roland Leroy en 1971, pour la succession de Waldeck Rochet, préférant un secrétaire général plombé par son passé de travailleur volontaire en Allemagne à un homme d’appareil contaminé, à ses yeux, par sa longue fréquentation des intellectuels communistes, secteur dont Leroy avait la charge au sein du Bureau politique.

En 1954, Gaston Plissonnier et Juliette Dubois officialisent leur union à un âge relativement avancé, 43 ans pour lui, 45 pour elle. Pierre est donc «  l’enfant de la dernière chance », choyé comme tel et faisant la fierté de ses parents par de brillantes études, comme nombre de fils et filles d’archevêques communistes d’ailleurs. Cela pourrait être un édifiante histoire d’élitisme républicain, si l’on considère que le couple Gaston et Juliette Plissonnier étaient entré à 15 ans dans le monde du travail. Même s’il était un brillant sujet scolaire, l’accès de Pierre Plissonnier aux étages de direction d’Air France n’est pas étrangère au fait que le ministère des transports, tutelle de la compagnie aérienne nationale , entre 1981 et 1984, était détenu par le communiste Charles Fiterman, dont Plissonnier avait favorisé la carrière au sein du parti. L’hérédité fit le reste, et le jeune Plissonnier, sut, comme son père, se tirer sans dommages personnels des changements d’orientations opérés au-dessus de lui… En revanche, la mémoire syndicale n’avait pas oublié d’où venait l’homme maintenant chargé de mettre en oeuvre les compressions d’effectifs exigées par les bouleversements économiques intervenus dans le transport aérien. La brutalité dont il fut la victime n’avait donc rien de fortuit.

J’irai voter aux primaires de la droite

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(Photo : Denis ALLARD/REA)
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(Photo : Denis ALLARD/REA)

C’est une belle controverse qui fait honneur à la liberté de ton dont Causeur a le secret. L’un — Régis de Castelnau — s’indigne de ce que des électeurs de gauche s’invitent aux primaires de la droite pour en tronquer le résultat. L’autre — Jérôme Leroy — s’étonne de cette indignation virulente et revendique avec force sa liberté de participer à ce scrutin, dans le but déclaré de faire désigner Alain Juppé. Tous deux sont de gauche. Et même plus…

Je ne suis, pour ma part, ni de gauche ni de droite. Et me contrefiche éperdument de ceux qui essayent de me classer. C’est pourquoi je suis, en toute liberté, sensible aux arguments de Régis de Castelnau. Moralement, éthiquement, il voit juste. Les électeurs de gauche dont il dénonce l’intrusion sont en effet atteint du « parasitisme de couvée ». Une spécialité, ou plutôt une pathologie, du coucou gris qui va pondre ses œufs dans les nids des autres, de la même espèce ou non, bénéficiant pour sa progéniture de la nourriture destinée à une couvée qui n’est pas la sienne.

Tout sauf Juppé

En même temps, et toujours en toute liberté, je ne suis pas non plus insensible aux arguments avancés par Jérôme Leroy. Au nom de quoi, s’écrie-t-il, lui interdirait-on de se prononcer en faveur du candidat de droite qu’il souhaite voir concourir à la présidentielle ? Au nom de quoi, ajoute-t-il en poussant son raisonnement jusqu’à ses ultimes conséquences, lui reprocherait-on de voter pour ce candidat si, par malheur (et un malheur est vite arrivé), le candidat de gauche auquel va sa préférence était éliminé dès le premier tour de l’élection à la magistrature suprême ?

Je vais donc aller voter aux primaires de la droite. Ce ne sera pas un vote d’adhésion. Mais un vote de rejet. Je me prononcerai contre le candidat qui me bassine depuis longtemps avec son « identité heureuse » et son « vivre ensemble ». Je mettrai un bulletin dans l’urne contre celui qui considère que les mosquées ont acquis chez nous les droits historiques des cathédrales. Contre celui qui refuse de voir que le mal qui menace et empoisonne la France, c’est l’islam conquérant, fondamentaliste et terroriste.

Si, hypothèse envisageable, c’est ce candidat-là qui était désigné par la droite, grâce aux voix de ceux qui pensent comme Jérôme Leroy, je me poserai la question de mon vote à l’élection présidentielle. Dans ce cas, j’opterai, au premier tour, pour n’importe quel candidat de gauche (Hollande vraisemblablement) : aucun d’entre eux, même s’ils ne valent pas grand-chose, ne sera aussi frénétiquement islamophile que le maire de Bordeaux.

Mais au second tour ? Si, éventualité plus que probable, le candidat de gauche est éliminé ? Eh bien, comme à la primaire, je voterai contre. Contre les compagnons de route de l’islamisme et du salafisme. Ils sont tout aussi nocifs, sinon davantage, que ceux qu’ils accompagnent. Je voterai donc contre le plus connu d’entre eux, celui qui, en bon maître de musique, donne le « la ».

La voie de l’enfant

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A chaque rentrée littéraire, c’est le même refrain. On se plaint du niveau général des candidats : style aux abonnés absents, sujets élimés, faux bons sentiments en pagaille et prétention à nous montrer le chemin de la vertu. Les auteurs n’ont décidément aucun savoir-vivre. Ça dégouline de mièvrerie et d’arrogance. Ils sont pires que les professeurs dans cet irrépressible besoin de nous expliquer le monde, de nous tenir la main derrière chaque ligne, de nous cajoler pour mieux nous endormir, voire nous estourbir. Le lecteur, cet enfant sans défense qui tète les paroles des grandes personnes jusqu’à plus soif, est une proie facile surtout à l’automne, rayon fiction française.

Dans cette foire aussi impudique que pathétique, il y a des exceptions. Tous les écrivains, fort heureusement, ne pratiquent pas l’épandage ou l’enfumage d’idées creuses. Mais, avouons que dégoter un roman où il ne sera question ni de radicalisation, ni de burkini en cette saison, demande un effort surhumain et une bonne dose d’indépendance d’esprit. Stéphane Hoffmann, notre Roald Dahl de Saint-Nazaire est à mettre sous cloche. Sans fracas, il fait carrière dans les Lettres comme un honnête fonctionnaire gravit l’échelle des indices, à la vitesse d’une Micheline entrant en gare de Tracy-sur-Loire. Sans crier gare, son œuvre grossit comme notre ceinture abdominale s’arrondit en s’empiffrant de charcuterie. Entre amateurs de bons crus bourgeois, on se refile son adresse depuis bientôt vingt ans avec la certitude de ne pas se tromper sur la typicité du garçon. « Hoffmann, maison de qualité depuis 1958». Ses romans ont l’apparence boudeuse d’une lointaine cousine de province. Sa dernière cuvée « Un enfant plein d’angoisse et très sage » parue chez Albin Michel ne déroge pas aux règles de la bienséance. Son décor a l’allure stricte d’une paire de Church’s : discrétion, confort, souplesse narrative, le tout agrémenté d’un anti-modernisme décapant ! Porter des souliers anglais est une marque d’audace de nos jours. Les vrais rebelles enfilent des costumes en flanelle et pas des casquettes à l’envers.

Les héros d’Hoffmann sortent l’artillerie lourde sur un green tondu à ras. La bonne société qu’il dépeint se moque des apparences. On se régale par tant de cruautés susurrées dans un Chesterfield. Le sujet n’a pourtant rien de drôle. Antoine, un garçon mis en pension comme un animal en quarantaine, retourne durant les vacances de Pâques chez sa grand-mère Maggie, une ex-star du vinyle recluse à Chamonix. Son père, un dénommé Rudyard, aristo british confiné dans la marmelade et sa mère, Baladine, une technocrate comme la République en produit trop, ne sont pas des modèles à la Dolto. Leur Entente cordiale repose sur l’éloignement de l’enfant, chacun aspirant à vivre une existence pleine et parfaite, c’est-à-dire seule et névrosée. Là-dessus, jojo, un ratier qui balaye sa queue d’une sensibilité à vous faire fondre en larmes.

La force d’Hoffmann tient dans ce pas de deux : férocité des dialogues, formules à l’emporte-pièce et, au détour d’un paragraphe, l’émotion qui vous étreint, vous terrasse. A la manière d’une pièce de boulevard, les personnages gesticulent sous les yeux de l’enfant, tantôt jouet des adultes, tantôt architecte du désordre intérieur. Les questions de filiation et d’identité sont délicatement posées sans les habituels flonflons et la moraline en suppositoires. Il y a des phrases qui réjouissent : « J’ai hâte d’être vieux », « Le Petit Prince, un livre de lèche-cul » ou « La politique n’attire plus que les ratés […] les grands fauves d’autrefois sont devenus de petits chiens ». Antoine est mal barré avec de tels géniteurs, il devra trouver, seul, sa voie. Il y a chez Hoffmann,  un côté François Nourissier, la posture inébranlable du notable, du Marcel Aymé aussi dans la fantaisie et une proximité certaine avec Félicien Marceau dans l’emballement des événements.

Méfiez-vous des écrivains aux joues roses et à la nostalgie lancinante ! Leur regard inoffensif s’accompagne d’une plume féroce, vive, bondissante et charmeuse. Stéphanie des Horts apparaît ainsi au coin d’une page comme Geneviève Dormann ou l’émission « Aujourd’hui Madame ». Hoffmann est un insatiable farceur, c’est une forme de politesse qui se perd. Et puis, quand il dézingue les producteurs, les attachées de presse, le bonheur, les petites robes noires ou les gens qui commentent le vin, on est aux anges !

 Un enfant plein d’angoisse et très sage de Stéphane Hoffmann, Albin Michel.

Un enfant plein d'angoisse et très sage

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Arts martiaux, bouddhisme et films de sabre

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A Touch of Zen
A Touch of Zen
A touch of zen (1971) de King Hu

Un des événements DVD du moment est sans conteste la reprise dans une version restaurée du chef-d’œuvre de King Hu A touch of zen. Découvert à Cannes en 1975 où il obtint le prix de la commission supérieure technique, ce film va permettre au cinéaste chinois de connaître une renommée internationale et d’être considéré comme l’un des représentants majeurs du « Wu Xia Pian » (les films de « sabres » chinois mêlant arts martiaux et récits chevaleresques). A touch of zen constitue assurément un sommet du genre, déployant sur trois heures un récit plutôt simple (la vengeance d’une mystérieuse jeune fille dont le père a été assassiné par la police politique du grand eunuque) où cohabitent avec beaucoup d’harmonie l’action, un certain sens du mysticisme et une attention soutenue aux personnages.

Le film pourra, dans un premier temps, déconcerter les amateurs de cinéma de kung-fu, adeptes de l’action à tout crin et des combats endiablés. A touch of zen est un film plutôt lent (il faut bien attendre le premier tiers du film – soit une heure- pour assister au premier combat) et contemplatif. Mais c’est aussi une œuvre absolument splendide où King Hu témoigne d’un sens inouï du cadre. La mise en scène, en Scope, est somptueuse : photographie magnifique, ampleur du cadre, perfection d’un découpage qui privilégie notamment les plans larges de paysages comme autant de respirations dans le récit…

King Hu prend le temps de bien exposer les enjeux du film et de construire ses personnages. D’un côté, il y a Gu Shengzai, vieux garçon sans ambition qui vivote tranquillement avec sa mère en exerçant le métier de peintre et d’écrivain public. Désespérée de ne pas avoir de petits-enfants, sa mère voit l’arrivée d’une mystérieuse jeune fille dans la maison voisine comme une occasion unique. Mais il se trouve que celle-ci est venu s’installer dans le coin pour assouvir sa vengeance. Avec un mélange d’humour et de tendresse, le cinéaste parvient à dépasser le caractère un peu stéréotypé du récit (dont Ang Lee et Tarantino s’inspireront par la suite) et du genre pour donner une véritable consistance à ce qui ne pourrait être que des caricatures.

Ensuite, il nous plonge dans l’action et pose les jalons de ce que sera le « Wu Xia Pian » par la suite : des combats chorégraphiés avec une précision folle, un sens du merveilleux qui s’exprime à travers ces combattants qui défient les lois de l’apesanteur (un sabre planté dans un tronc peut leur permettre de grimper aux arbres)… Chez King Hu, ces combats sont aussi liés à la philosophie bouddhiste puisque des moines interviennent assez vite dans le récit, aux côtés de la jeune Yang Huizhen. A la force et l’injustice d’un pouvoir politique temporel, King Hu oppose des personnages capables de se retirer du monde et de tirer leur force d’une certaine spiritualité.

Il n’est d’ailleurs pas impossible que ce film se situant sous la dynastie Ming ne soit pas également une métaphore sur la situation politique de la Chine à l’époque. En effet, on sait que King Hu quitta la Chine en 1949, au moment de l’instauration du régime communiste. A touch of zen, tourné à Taïwan, peut être lu comme un acte de résistance contre un régime totalitaire et inique. Les combats menés sont indéniablement ceux d’individus libres contre un pouvoir temporel tyrannique. Mais c’est surtout par la manière qu’il a d’inscrire ces luttes et ces combats d’arts martiaux dans les paysages et une nature majestueuse que le film séduit. A la folie temporaire des hommes, King Hu oppose le caractère immémorial du « grand Tout » de la nature. Le titre le dit assez bien : c’est moins la vengeance qui importe que de trouver une sorte d’harmonie hors des contingences matérielles et temporelles. Ce mélange de spiritualité, de virtuosité technique et de splendeur plastique participe à la splendeur d’un film qui mérite assurément d’être (re)découvert.

A touch of zen (1971) de King Hu avec Hsu Feng. Éditions Carlotta Films

A TOUCH OF ZEN - DVD [HD DVD]

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Les bâtisseurs de cathédrales

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La Cathédrale de Nuestra Senora del Pilar, Mejorada en 2005. Wikipédia

Mark Greene est né en Espagne, y a passé les dix-huit premières années de sa vie, appris sa première langue, et n’a jamais écrit dessus. L’Espagne, admet-il, demeurait un inaccessible objet littéraire. Il y a de quoi s’en étonner. Mark Greene est rompu à l’écriture des profondeurs, aux confessions inavouables. Il dit facilement ce qui ne se dit pas. Mais pour parler des origines, remonter à la surface, la machine s’enraye.

Jusqu’à ce que les éditions Plein Jour décident de lancer la collection « Les Invraisemblables », étrennée cet automne par Mark Greene et Noël Herpe.

Sous prétexte de conter l’histoire de Justo Gallego, un nonagénaire bâtisseur de cathédrale amateur à Mejorada del Campo, cet étrange texte ouvre la voie pour un voyage dans le temps et l’Espagne des décennies soixante et soixante-dix, de la Movida, de la fin du franquisme et du début de la bétonnisation des côtes. Une livraison plus intime que jamais, dans laquelle Mark Greene et le « je » du récit ne font qu’un.

Il est question de construction, dans son sens le plus abstrait. Très vite, le parallèle se dessine, sans forcer, entre architecture et littérature. Justo n’avait pas de plan lorsqu’il a donné le premier coup de pioche. Il récupérait des briques délaissées par les fabriques pour leurs malfaçons et les assemblait. Écrire et bâtir reviennent au même pour Mark Greene: à espérer trouver une autre pierre, une autre phrase, puis une autre, et encore une autre, à ajouter à l’édifice, jusqu’à ce que celui-ci prenne forme.

Si l’on n’a pas de plan, c’est que l’on ne terminera jamais son ouvrage. Justo Gallego construit sa cathédrale pour rien. Il le sait, le revendique, c’est sa signature. « Il est l’inverse d’un agité contemporain, de ces individus qui se déplacent sans cesse et, en fin de compte, ne font rien. »

L’oeuvre de Justo (« oeuvre » et « chantier » se disent indifféremment « obra » en espagnol) est conçue pour n’être ni achevée, ni utilisée. C’est une oeuvre pour rien, « un aéroport de cigognes » note le romancier qui voit en Gallego son reflet: « Il a choisi d’écrire avec des briques ».

Cette cathédrale, comme ce petit ouvrage, ne sont pas des plaidoyers pour l’immobilisme ni le décadentisme, ils n’ont rien de nihiliste ou de la décroissance à la mode. Au contraire, Comment construire une cathédrale est un manuel d’architecture égotique. Il apprend à marcher, c’est-à-dire prendre le risque de pencher en avant le buste, puis d’avancer la jambe pour le retenir, et ainsi de suite. Comment se construire, se reconstruire, se trouver et se perdre dans les détails, se voir partout, faire du monde non le classement général d’une compétition globale mais son chez-soi. Pour rien d’autre que soi.

Mark Greene, Comment construire une cathédrale – Plein Jour / Les invraisemblables, 2016.

Comment construire une cathédrale

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Auto-fictions: Écrire ou conduire, il ne faut pas choisir !

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Françoise Sagan Voiture
Françoise Sagan devant sa Lotus Seven, dans sa résidence d'Equemauville, 1974

Au tournant de Mai 68, un vent d’intellectualisme a balayé les automobiles du champ littéraire. Roland Barthes (1915-1980) est le dernier penseur à avoir érigé une pyramide à la bagnole. Dans ses Mythologies en 1957, le sémillant sémiologue se prosternait devant la Citroën DS : « Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques : je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique. » Barthes, une exception dans son biotope car l’Université, nouvelle pythie dévastatrice, a considéré, dès le début des années 1970, les voitures comme l’expression du mal. Elles incarnaient la société de consommation débridée, le productivisme à outrance, les dérives du capitalisme, une certaine américanisation de notre mode de vie et une jouissance facile. En quelque sorte, « l’infini à la portée des caniches ». Un plaisir trop simple, pas assez évolué pour les gendelettres habitués à discourir sur l’être et le néant.

Écrire sur l’auto, c’était le signe absolu d’une faiblesse d’esprit, la relégation dans la catégorie des amuseurs, des esthètes ou pire des vendus au système. Il n’y avait pas pire insulte sur le boulevard Saint-Germain. Un discrédit aussi infamant que l’interdiction faite par la Mairie de Paris de rouler en semaine, depuis le mois de juillet dernier, avec une voiture immatriculée avant janvier 1997. Et pourtant, d’immenses écrivains ont puisé dans cet amas d’acier si vulgaire en apparence, des idées, des images, des atmosphères inoubliables. La vitesse a ouvert les voies de la liberté et de l’émancipation.[access capability= »lire_inedits »]

Léon-Paul Fargue, le piéton qui ne craignait pas l’automobile

L’aventure, la nostalgie, l’introspection et la passion ont germé au contact des voitures. N’en déplaise aux rats de bibliothèques, conduire a été un formidable permis pour décrire le monde. Il fut même un temps où les piétons voyaient l’automobile d’un bon œil. Léon-Paul Fargue (1876-1947), écrivain, poète, ami de Valery Larbaud, reconnaissait les vertus du moteur à explosion. L’arpenteur du vieux Paris, boucanier du pavé, s’enthousiasmait pour ce mode de locomotion. Il en décelait déjà toute la charge sentimentale. « Naguère, la France était habitée par des hommes, des femmes, des enfants et des automobiles. Car il ne faut pas s’y tromper, l’automobile était un habitant. Qu’elle fût voiture, bagnole, car, chignole, navire, clou, théière, occase, guimbarde ou belle machine, on lui avait construit des halles, on lui avait donné une métaphysique. Si le pittoresque créé par l’auto venait à disparaître définitivement, je serais le plus désolé des hommes. Les voitures ont fait, dans beaucoup de cas, partie de mon âme », écrivait-il dans un recueil paru en 1942 sous le titre Déjeuners de soleil. L’un des meilleurs chroniqueurs de son époque ne prenait pas l’auto en grippe.

Les manuels scolaires actuels pourraient s’en inspirer. La détestation de la chose automobile est devenue un déplorable argument idéologique. Il sert seulement à détruire l’adversaire. Comment faire comprendre à tous ces adorateurs de la marche à pied ou de la bicyclette que cet objet roulant motorisé annule le temps, réduit les distances et transforme l’homme de l’intérieur. En cela, il est le meilleur allié de la création artistique.

Morand à toute allure !

Qui mieux que Paul Morand (1888-1976), l’homme pressé des années folles, l’ambassadeur de toutes les mondanités, pouvait retranscrire cette frénésie-là. D’une écriture rapide, au pas de course, il embarque son lecteur dans une cavalcade infernale, lui fait traverser les océans de son style virtuose. Morand était pourtant frappé d’une curieuse maladie appelée « addiction automobile ». Il a possédé plus de 35 voitures au cours de sa vie.

Les photos ne trompent pas. Il apparaît au volant de sa Bugatti au pied de la tour Eiffel ou dans une Mercedes 300 SL Papillon aux côtés de Pablo Picasso. Si Fargue imaginait des automobiles oniriques, Morand aimait la vitesse pure. Au cours d’un entretien, il avoua même, il était déjà fort âgé : « Il y a trois ou quatre ans, oui j’avais encore des voitures extrêmement rapides (Porsche Carrera) parce que j’aimais beaucoup ça, faire du 200 à l’heure ! » Il se souvenait de sa participation à la course Paris-Rouen, lui dans une Panhard 1922, 20 chevaux sport, se bagarrant au scratch avec le peintre Derain en Bugatti. Avec Morand au volant ou sur papier vélin, les paysages se transforment, les frontières disparaissent, la perception du monde s’en trouve bouleversée. « C‘étaient des organismes prodigieux, espèces d’armures de la Renaissance », avait-il coutume de dire. Il avait saisi dès 1929, face à New York, toute la furie automobile dans ce qu’elle a de merveilleux et cataclysmique : « L’auto américaine se répand dans le monde, instrument d’évasion, outil de vitesse, qui, après avoir libéré les États-Unis, brise le puritanisme, volatilise l’épargne, démolit la famille, tourne la loi, mène la terre vers les catastrophes et les belles aventures. »

La route, terminus des écrivains

Dans les années 1950, les écrivains mettent carrément les mains dans le cambouis. Le nouveau cogito est : « Je conduis, donc j’écris. » Il fait des ravages. Prendre la route, la défier, c’est s’affranchir des contraintes de son milieu. La jeune bourgeoisie ne croit pas aux lendemains qui chantent, mais se damnerait pour piloter un cabriolet italien ou un coupé anglais. Françoise Sagan (1935-2004), initiée par son père, Pierre Quoirez, vibre aux mélodies des mécaniques survitaminées. Elle n’hésite pas à claquer ses premiers droits d’auteurs en achetant une Jaguar XK 140 d’occasion. Le charmant petit monstre manque de mourir dans un accident de la route à bord d’une Aston Martin DB 2/4 Mk III en 1957.

La route n’épargne pas les auteurs en herbe. Les Hussards perdent leur chef de file, Roger Nimier, en 1962, sur l’autoroute de l’Ouest. Inconsolable, Antoine Blondin se remémorera bien plus tard dans Monsieur Jadis ou l’école du soir l’attachement viscéral que Roger portait à sa voiture de sport : « Contre le trottoir, j’apercevais l’Aston-Martin légendaire, puissante et souple. Nous l’appelions la “vieille maison” parce qu’elle renfermait des rasoirs électriques, des chemises de rechange, des livres, des disques, des déclarations d’impôts, des jeux de patience désuets (avoisinant le compteur étalonné jusqu’à 260 km/h). Ce beau jouet d’impatience était un des refuges de Roger, sa cabane, son lopin de terre, en dernier ressort le seul bien qu’il possédât. »

Autre enfant triste, Jean-René Huguenin, dont le roman La Côte sauvage avait été salué par François Mauriac, disparu à bord d’une Mercedes 300 SL, cette même année 1962. Deux ans plus tôt, Albert Camus avait trouvé la mort avec le neveu de Gaston Gallimard à bord d’une Facel-Vega dans l’Yonne. Plus prudent, Jacques Laurent préférait parader dans d’interminables découvrables. Le succès de sa série « Caroline Chérie » lui permit durant une décennie de mener grand train.

« Série noire », le garage à souvenirs

Dans les années 1970, l’automobile est attaquée de toute part. La « Blanche » n’accueille plus les flamboyants, place aux intellos, velours côtelé, sac à dos et tickets de métro. Littérature et vitesse ne font plus tellement bon ménage. Le politiquement correct avance masqué. Sournoisement, l’écriture s’assèche, la syntaxe s’enraye et les stylistes entrent au garage. Un îlot de résistance s’organise pourtant autour de la « Série noire ». Les auteurs de polars ne dédaignent pas monter en voiture, quitte à malmener leurs lecteurs.

La violence sociale et la tôle froissée servent de décor à d’originales embardées. A.D.G (1947-2004) dégoupille des polars musclés, réactionnaires à souhait, d’une drôlerie folle. Dans Berry Story, il décrit ainsi l’arrivée des hippies en pleine campagne : « Une vieille 2-Chouaux camionnette qui s’est arrêtée en brinquebalant près de notre tas de fumier d’où il montait des petits brouillards chauds. L’était peinturlurée la voiture, pleine d’affiches toutes en couleurs avec des portraitures comme qui dirait orientales, des grands points d’interrogation rouges et jaunes et le nom de la propriétaire en lettres phosphorescentes de trois pouces d’épaisseur “Marahtma SIGMA : Guérit TOUT !!! Voit TOUT !!! Devine TOUT !!!!” » Dans Le Petit Bleu de la côte ouest , Jean-Patrick Manchette (1942-1995) transpose les codes du road-movie US à l’errance du cadre giscardien : « Georges Gerfaut est en train de rouler sur le boulevard périphérique extérieur. Il y est entré Porte d’Ivry. Il est deux heures et demie ou peut-être trois heures un quart du matin. Georges Gerfaut roule à 145 km/h. Georges Gerfaut est un homme de moins de quarante ans. Sa voiture est une Mercedes gris acier […] La raison pour laquelle Georges file ainsi sur le périphérique avec des réflexes diminués et en écoutant cette musique-là, il faut la chercher surtout dans la place de Georges dans les rapports de production. Le fait que Georges a tué au moins deux hommes au cours de l’année n’entre pas en ligne de compte. »

Quelques irréguliers sur le bas-côté

Les années 1980-1990 sont fatales à l’automobile comme à la littérature jouissive. Au moment où les marques rationalisent leur outil de production et où les carrossiers sont remplacés par des designers, les écrivains abandonnent peu à peu la voiture comme source d’inspiration. Hors de question pour eux désormais de montrer des signes extérieurs de richesse ou d’originalité, les enjeux environnementaux balbutiants achèvent toutes velléités mécaniques. François Nourissier de l’Académie Goncourt (1927-2011), d’une prose vitreuse, publie cependant en 1990 son Autos Graphie, où il égrène ses souvenirs. « Ma génération aura connu presque en son entier l’aventure automobile, de sa vulgarisation à sa quasi-perfection […] Entre la Citron “à moteur flottant” de Papa et la soupireuse hydraulique d’un de mes beaux-pères, combien d’années ? Un quart de siècle : le temps d’un songe », souligne-t-il, non sans amertume. Un jeune espoir des lettres, Frédéric Berthet (1954-2003), ne snobe pas non plus l’auto. Il débute son livre Paris-Berry par une chronique intitulée « Le tournant des peupliers » : « Toutes les fois que je prends cette autoroute, au départ de Paris, ce n’est pas au péage que j’ai l’impression d’être sorti : mais un peu plus loin, dans un tournant planté de peupliers. Dans ce tournant j’accélère progressivement, je me cale dans mon siège, les cylindres grondent et s’apaisent, dans leur vitesse de croisière. En route. » Quoi qu’en disent les défenseurs de la planète, cette mythologie ne peut pas complètement mourir.  [/access]

Je me souviens de Thomas Morales

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Thomas Morales
Thomas Morales

Il n’est pas indifférent que Thomas Morales ait appelé son recueil de chroniques publiées à Causeur, Valeurs actuelles ou dans différents magazines automobiles, Adios. On se souviendra peut-être que c’était là le titre du plus beau et du plus autobiographique d’un roman de Kléber Haedens, un des hussards oubliés d’aujourd’hui, ce qui est injuste car on lui doit ce petit bijou bovaryste et mélancolique qu’est L’été finit sous les tilleuls ainsi qu’une Histoire de la littérature française qui remplacerait avantageusement les néo-manuels de littérature pour les lycéens.

C’est en effet un adieu, mais un adieu que l’on espère infini, que lance Thomas Morales à une époque, la nôtre, qui semble vouloir traquer jusque dans les moindres recoins de nos paysages et de nos corps, de nos rêves et de nos rencontres, de nos lectures et de nos étés trop courts, ce qui faisait la douceur de vivre et l’élégance des temps disparus. Oh, ils ne sont pas si lointains, finalement, ces temps disparus. C’est une illusion d’optique qui nous fait croire qu’il y a mille ans que Roger Nimier s’est tué sur l’autoroute de l’Ouest ou que Nino Ferrer, tellement doué qu’il « aurait pu chanter le catalogue Manufrance » s’est suicidé. Nous avons là un des effets secondaires du « présent perpétuel » selon Debord. Nous serions les otages, souvent consentants, d’un aujourd’hui permanent rythmé par les alertes infos sur nos smartphones qui mettent sur le même plan le martyre d’Alep et le divorce de Brad Pitt et d’Angelina Jolie.

Pour parer à ce grand décervelage, Thomas Morales a mis au point une machine à remonter le temps d’une grande précision mais d’une autonomie limitée. Les décennies qu’il explore à travers la littérature et le cinéma toujours, la télé et le sport parfois,  l’automobile souvent,  vont des années 50 aux années 80. Le plus souvent en France, mais on passe parfois en Italie, à la recherche du sourire de Monica Vitti que l’on apercevra peut-être dans une station Agip sur l’autostrade.

On voit par où l’on pourrait attaquer notre homme : mélancolique et cocardier, hypocondriaque et d’un provincialisme insupportable à l’époque de la mondialisation heureuse. Seulement voilà, pour lui, parler de Pierre Mondy ou de Jacques Perret,  de Pigalle en 55 ou de l’insoutenable beauté du trio Delon-Ronet-Schneider dans La Piscine, des Tricheurs de Marcel Carné en 58 ou de La Mandarine de Christine de Rivoyre,  des Internationaux de France à l’époque  de Patrice Dominguez et Ilie Nastase ou de la petite culotte de Marthe Keller dans Le diable par la queue, tout cela ne se limite pas à un obituaire ronchon. Adios est plutôt à lire comme le manuel d’une nostalgie, la plus douloureuse des nostalgies, celle des époques que l’on n’a pas connues, celle de la patrie antérieure de Baudelaire. Les vastes portiques de Thomas Morales sont des portes ouvertes sur les couloir du temps et cette nostalgie est d’abord un moyen de connaissance ou une façon de s’orienter : le sextant du marin égaré, le tamis de l’archéologue au cœur sensible, le havresac de l’explorateur amoureux.

Thomas Morales ne pleure pas sur l’air du « C’était mieux avant ». Il revient de ses voyages où il a croisé le commissaire Joss Beaumont de Lautner et l’écrivain René Fallet dans un hallier du Bourbonnais avec une forme de joie étrange qui est celle du temps retrouvé. C’est qu’il en a des madeleines à sa disposition, notre quadragénaire élégant comme seuls peuvent l’être les exilés de l’intérieur : une page déchirée de Pilote, un quarante cinq tours avec quatre titres de Françoise Hardy,  les lunettes noires de Blondin sur le Tour de France, un Blondin dont « la prose est plus stimulante qu’une prise d’EPO » le cabriolet Porsche 356 B de Janis Joplin, la campagne berrichonne et l’iode de la Côte Normande.

On parle beaucoup d’identité française, par les temps qui courent. Morales en trace les contours sentimentaux qui sont les seuls qui vaillent. Et le jour où l’on nous demandera si nous sommes français, nous tendrons Adios comme on tend un passeport.

Adios de Thomas Morales (Pierre-Guillaume de Roux, 2016)

Adios

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FN, la blonde peur des bien-pensants

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fn marine marion le pen lacroix
Sipa. Numéro de reportage : AP21833804_000003.
fn marine marion le pen lacroix
Sipa. Numéro de reportage : AP21833804_000003.

Nouvelle escarmouche dans la guerre de Trente ans que l’Eglise de France a déclarée au Front national. Jeudi 29 novembre, Marion Maréchal-Le Pen se décommande au dernier moment de l’émission « Face aux chrétiens », diffusée sur Kto, et organisée en partenariat avec les radios RCF, Radio Notre-Dame et le quotidien La Croix, au motif que ce dernier s’apprêtait à diffuser dès le 7 octobre auprès de tous ses abonnés, soit 80 000 personnes, un fascicule intitulé Face à l’extrême droite, rédigé par la revue jésuite Projet.

Un clergé ami des puissants

La députée de Vaucluse se justifie ainsi : « J’ai annulé le débat car ces gens nous prennent pour des imbéciles. Ils m’invitent sans même m’informer de cette initiative que j’apprends par voie de presse et ils tentent de s’en justifier en parlant de « dialogue autour du FN », alors qu’il s’agit évidemment d’un manifeste anti-Front national. D’autre part, ils se défaussent sur la revue Projet, dont la ligne éditoriale serait distincte de celle de La Croix : mais ils l’adressent bien à tous leurs lecteurs, ce qui les rend évidemment solidaires de l’initiative ». Et de conclure férocement au sujet du quotidien : « Ce journal n’est que le fossile d’un catholicisme d’extrême gauche aujourd’hui battue en brèche par le réel ».

 

Si cette guéguerre revêt quelque importance, c’est qu’elle s’inscrit dans une longue tradition de défiance des structures ecclésiales françaises vis-à-vis de ce qu’elles qualifient d’extrême droite. Ironie de l’histoire, ou plus sûrement, lâcheté de responsables et d’évêques soucieux de leurs bonnes relations avec les gouvernements et les partis républicainement corrects, depuis le Ralliement de Léon XIII, ce sont toujours les mouvances supposées réactionnaires et fortement catholiques qui ont subi les foudres de l’Eglise en France. On se souvient de la condamnation de l’Action française en 1926, si injuste qu’elle avait fait bondir un Bernanos qui, alors qu’il était éloigné du mouvement monarchiste, avait illico repris sa carte maurrassienne par esprit de contradiction. Plus tard, après guerre, le « compagnonnage de route » avec un Parti communiste français, pourtant fermement condamné par l’encyclique Divini Redemptoris de Pie XI en 37, n’aura jamais posé de problème à un clergé hexagonal dont il faut constater qu’il est presque dans l’ADN de collaborer avec les puissants du jour. Le sommet de la pusillanimité fut sans doute atteint dans les mitterrandiennes années 80, quand derrière le cardinal Decourtray, archevêque de Lyon et primat des Gaules, les prélats se levèrent comme un seul homme pour fustiger la xénophobie et le rejet de l’étranger décelés dans le programme du Front national. C’était, étrangement, l’année de la création de SOS Racisme.

L’épuration a commencé

Bizarrement encore, lesdits évêques reprochaient concomitamment au Front national d’avoir fait célébrer une messe dans un meeting, et d’être néo-païen. Quand « l’extrême droite » est catholique, ils la condamnent ; par contre, quand elle est païenne, ils la condamnent, comme dirait Péguy.
Au long des décennies suivantes, tout allait bien : le fascisme ne passerait pas, et le Front national demeurait infréquentable, l’on en parlait dans les salons de la banlieue ouest comme de la lèpre sous l’Empire romain. Et soudain tout s’est enrayé. La vieille garde des comiques troupiers Bernard Antony et Bruno Gollnisch a commencé de s’effacer, remplacée par Marion Le Pen dont la séduction qu’elle exerce sur les catholiques n’a cessé de grandir. On l’a vu dans chaque Manif pour tous, à la messe, chanter les racines et la culture chrétiennes de la France, enfin être invitée à débattre par un diocèse. Scandale. L’antique discours du cordon sanitaire commence à balbutier. La peur monte, on ne sait plus quoi répondre quand une Marion Le Pen demande à un Hervé Mariton au nom de quoi son parti, qui dit-elle cherche à appliquer la doctrine sociale de l’Eglise, serait plus condamnable que tous les autres qui, par exemple, encouragent l’avortement ou le mariage gay. Pis : les enquêtes démontrent que le vote pour le Front national chez les catholiques pratiquants est passé de 4% en 2012 à 24% aux régionales de 2015. Du jamais vu.

Chez les catholiques, c’est la débandade. La suspicion s’installe. L’épuration commence. Ainsi murmure-t-on que le directeur de la rédaction de l’hebdo Famille chrétienne a été débarqué avant l’été notamment pour ce qu’il aurait consacré une couverture à un débat Marion Le Pen-Madeleine Bazin de Jessey[1. Antoine-Marie Izoard, le nouveau directeur de la rédaction de Famille chrétienne, tient à nous préciser ceci : bien que la couverture l’hebdomadaire sur MMLP ait choqué certains lecteurs, elle n’est pas la cause du remplacement d’Aymeric Pourbaix à la tête du journal)]. Ainsi, dans tel autre journal catho, des rédacteurs syndiqués militants dressent en secret des listes noires de confrères suspects. Judas devient le saint patron de la presse catholique.

La Croix se défausse

C’est dans cette ambiance délétère qu’on fait donner la grosse artillerie avant les présidentielles : La Croix, vaisseau amiral du grassouillet groupe Bayard, diffusera donc le brûlot anti-FN de la revue Projet. Les Jésuites acoquinés aux Assomptionnistes : les hérétiques n’ont qu’à bien se tenir. Dieu reconnaîtra les siens.

Devant le petit brouhaha médiatique, la courageuse rédaction de La Croix rétorque que le quotidien ne serait que le support de diffusion. La revue Projet refuse, elle, de communiquer le document à l’entourage de la députée.

Les évêques de France brillent, eux, par leur silence : alors que ce livret, financé par le biais d’un site participatif, est en outre soutenu par Justice & Paix, les Semaines Sociales de France, Chrétiens en Forum, l’Action catholique des Milieux Indépendants, les Scouts et guides de France, le Mouvement Rural de Jeunesse Chrétienne, Pax Christi, la Délégation catholique pour la coopération, qui sont pour nombre d’entre eux des mouvements officiels d’Eglise, la Conférence des évêques de France n’a pas répondu à nos appels.

Le CNC met au ban l’innocence

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Les Innocentes, d'Anne Fontaine

Le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée) a sélectionné Elle de Paul Verhoeven, pour représenter la France à la 89ème cérémonie des Oscars. Une commission représentant les principaux corps de métier de l’industrie audiovisuelle a statué, parmi une présélection incluant entre autres Les Innocentes, d’Anne Fontaine. Le premier film traite d’une mère célibataire aisée, chef d’une entreprise de jeux vidéo, qui se fait violer par une personne qui semble de son entourage. En découle un étrange jeu pervers entre elle et son bourreau. Le deuxième rapporte l’histoire méconnue d’un couvent polonais qui subit des viols collectifs à répétition perpétrés par l’armée soviétique dans le courant de l’année 1945. Plus précisément, il évoque les dilemmes cornéliens qu’ont posés les grossesses qui s’ensuivirent et sonde les choix moraux qu’ont dû se poser la mère supérieure, les sœurs elles-mêmes ainsi que le médecin juif et l’infirmière de la Croix-Rouge qui ont suivi les accouchements.

Seydoux reine en son royaume

Le choix du film de Verhoeven est encore une fois symptomatique d’un cinéma français à mille lieues des enjeux actuels. Car si la commission a choisi un film qui lui ressemble, elle n’a sélectionné ni le plus adapté à la compétition américaine ni le plus louable en notre temps.

On pourrait d’abord critiquer la commission elle-même, car si la présence de Toledano (réalisateur d’Intouchables) est inattaquable, celle de Léa Seydoux, par exemple, nous laisse beaucoup plus circonspect. Qu’a-t-elle fait pour le cinéma français ? Si ce n’est le navet « gay friendly » La vie d’Adèle, palme d’or de l’idiot utile en 2013… Après la déception du dernier Dolan, ou son rôle dans le dernier James Bond, la princesse au petit pois de l’empire Gaumont-Pathé (petite fille de Gaumont et nièce de Pathé) a mérité de bourde en bourde son rangement définitif au placard des « filles de » sans talent.

Ce jury, à l’image d’un milieu critique qui peine à quitter la spirale de la sacrosainte subversion, fait penser à l’entre-soi décadent de la fin d’un empire romain, rongé par la laideur et la violence. Le choix d’Elle ne surprend finalement pas… On imagine sans aucun mal la peine-à-jouir se délecter du viol de l’héroïne féministe déchue ; admirant la descente, aux enfers sublimés, d’une femme émancipée de son mari, débordée par son travail, harcelée par ses collègues et qui trouve comme ultime distraction le goût de l’autodestruction. De même imagine-t-on le nihiliste se gausser ­— voire s’exciter ? — devant le portrait d’un couple catholique qui ne tient plus debout : l’épouse est une coincée, le mari, un obsédé violent, pervers, mythomane…On sait très bien depuis longtemps qu’il n’y a plus aucune subversion dans un tel film. La poursuite effrénée du choc a blasé les esprits, si elle ne les a pas déjà agacés. Depuis Sous le soleil de Satan le festival ne choque plus personne, du moins nous a-t-il enseigné que tout est question de temps. Qui s’offusquerait aujourd’hui du sacre de Pulp Fiction, pourtant sifflé en 1994 et qualifié d’amoral sur le plateau d’antenne 2 ? C’était il y a vingt ans seulement et nous avons oublié… L’an dernier, tout le monde paraissait choqué de l’éjaculation filmée en gros plan et en 3D par Gaspar Noé dans Love… Mais les mêmes ont milité toute leur vie pour que le cinéma puisse en arriver là.

Alors, ne parlons pas d’audace chez Paul Verhoeven ! Les cuisses de Sharon Stone ont fripé depuis la scène-choc de Basic instinct, et aujourd’hui n’importe quel gamin le regarde sans broncher. Elle est de cette même façon obsolète avant même d’avoir vieilli. Non ! la subversion est morte, ou plutôt, elle a changé de camp. La véritable audace est dans la beauté !

Elle, Les Innocentes. Jusque dans leur titre, ces deux films semblent faits pour s’opposer et définir le virage historique que le cinéma français est forcé d’emprunter pour survivre.

Les Innocentes éclairent notre temps

Aujourd’hui la jeunesse française avorte à la pelle, elle se fait une guerre morale sans pitié sur les réseaux sociaux qui la ramène au temps du pilori. 2000 jeunes gens sont partis mourir en Syrie pour un islamisme fou, plus de 200 innocents furent tués sur le territoire national par les mêmes fous qui rappellent et dépassent en mal les hordes communistes décrites par Anne Fontaine. La chute de l’école abandonne une jeunesse sans repère dans un vide moral, sans beauté, sans avenir… Face au mal, là où Verhoeven propose de voir l’absurdité, et donc de tout détruire, Anne Fontaine, inspirée par la recherche qu’elle a dû faire pour filmer un couvent, opte pour la bienveillance et la confiance. Verhoeven a toujours eu du talent pour mélanger complaisance, fascination et mépris envers ce qui est laid et pervers — biaisé, retors —, il est l’antagoniste moral d’une casuistique charitable. L’univers des innocentes paraît bien plus formateur et cathartique quand il nous fait poser notre regard sur des personnages bien intentionnés, mais dépassés ! Les Innocentes éclairent notre temps.

L’académie des oscars aime les films inspirés d’histoires vraies, émouvants, même artificiellement tire-larme, et sans trop d’images choquantes — on la dit même puritaine. La commission française choisit de leur présenter un film complètement fou et irréaliste, artificiellement choquant, obscène et sans propos… De là à dire que l’idéologie est une spécificité française qui rend aveugle, il n’y a qu’un pas… franchissons-le. Le cinéma français est connu pour son mépris ; mépris du public, mépris de l’institution, mépris de l’histoire, mépris du beau, mépris du bon. Dans une société enlaidie par un siècle de guerre et d’obscénité alternées — distrayantes, certes, mais finalement destructrices — le cinéma est démissionnaire de sa mission élévatrice de la société, des intelligences et des âmes… Rien d’étonnant, finalement, dans son choix de favoriser un film réalisé par un étranger, qui continue ce macabre abandon.

Tout le monde n’a pas la poisse d’avoir des parents communistes!

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air france plissonnier pcf
Pierre Plisonnier et Xavier Broseta, cadres d'Air France. Sipa. Numéro de reportage : 00725775_000001.
air france plissonnier pcf
Pierre Plisonnier et Xavier Broseta, cadres d'Air France. Sipa. Numéro de reportage : 00725775_000001.

Le procès des syndicalistes d’Air France accusé d’avoir molesté deux dirigeants de la compagnie aérienne nationale en 2015 dans le cadre d’une manifestation contre les réductions d’effectifs a placé sous les feux de l’actualité Pierre Plissonnier, 62 ans, directeur de l’activité long courrier d’Air France, un secteur particulièrement touché par les mesures d’économies prévues. C’est lui que l’on vit s’échapper en catastrophe de la foule des syndicalistes enragés, la chemise blanche flottant en drapeau sur son torse dénudé, un vidéo qui connut un succès planétaire : 1,7 milliards de vues sur Youtube !

La CGT s’en prend à un fils du PCF

Les gros bras de la CGT, qui se sont livrés à ce morceau de bravoure qui restera dans les annales de la lutte du prolétariat contre ses exploiteurs connaissaient-ils le pedigree de l’homme qu’ils prenaient un plaisir sadique à humilier publiquement ? N’as-t-il pas subi ce traitement  spécial, heureusement de moins en moins fréquent dans les conflits sociaux de notre temps, en raison de la trahison de classe dont il se serait rendu coupable, lui qui était issu d’une famille exemplaire de la nomenklatura stalinienne française ?

Pierre Plissonnier, en effet, est le fils unique de Gaston Plissonnier et de son épouse, née Juliette Dubois, aujourd’hui décédés, qui furent des membres éminents de la hiérarchie du PCF, où il firent toute leur carrière, depuis leur adhésion à ce parti en 1935 jusqu’à leur retraite au début des années quatre-vingt.

Gaston et Juliette, fidèles parmi les fidèles de la ligne stalino-thorézienne, s’engagèrent dans la Résistance après 1941, lorsque le pacte germano-soviétique vola en éclats après l’attaque des armées nazies contre l’URSS. Ils oeuvrèrent, avec courage et succès, à la reconstitution et au maintien de l’appareil du Parti jusqu’à la Libération, ce qui leur valut une ascension rapide dans ses instances, alors que le PCF était au faîte de sa puissance électorale.

Gaston et Juliette

Gaston n’était pas de ces dirigeants batteurs d’estrade et connus du grand public, comme Maurice Thorez ou Jacques Duclos. C’était un « homme gris » de l’appareil, un travailleur de l’ombre, méthodique et efficace, bénéficiant de la confiance du noyau dirigeant français, plus important encore, et de la section internationale du PCUS, qui n’hésitait pas à lui confier des tâches délicates, comme l’organisation du soutien financier et logistique aux partis communistes clandestins en Espagne et au Portugal. En France il occupait le poste clé de secrétaire administratif du Comité centralet de la redoutée «  section des cadres », qui faisait et défaisait la carrière des permanents du Parti à tous les échelons, promouvant et purgeant en fonction des oukases venus de Moscou, et des luttes internes au sein du PCF. Il conserva cette fonction jusqu’à la fin des années 70, ce qui lui valut le surnom de « secrétaire perpétuel » au sein du parti. Cette longévité n’était pas sans lien avec les fiches biographiques complètes et détaillées de tous les cadres politiques et administratifs, dont il avait le contrôle, ce qui le met à l’abri de coups tordus de la part de ceux qui auraient l’envie de le débarquer. Qui, en effet, n’a pas fait un pas de côté, politique ou personnel qui pourrait ressortir au moment opportun ? C’est lui, par exemple, qui impose Georges Marchais contre Roland Leroy en 1971, pour la succession de Waldeck Rochet, préférant un secrétaire général plombé par son passé de travailleur volontaire en Allemagne à un homme d’appareil contaminé, à ses yeux, par sa longue fréquentation des intellectuels communistes, secteur dont Leroy avait la charge au sein du Bureau politique.

En 1954, Gaston Plissonnier et Juliette Dubois officialisent leur union à un âge relativement avancé, 43 ans pour lui, 45 pour elle. Pierre est donc «  l’enfant de la dernière chance », choyé comme tel et faisant la fierté de ses parents par de brillantes études, comme nombre de fils et filles d’archevêques communistes d’ailleurs. Cela pourrait être un édifiante histoire d’élitisme républicain, si l’on considère que le couple Gaston et Juliette Plissonnier étaient entré à 15 ans dans le monde du travail. Même s’il était un brillant sujet scolaire, l’accès de Pierre Plissonnier aux étages de direction d’Air France n’est pas étrangère au fait que le ministère des transports, tutelle de la compagnie aérienne nationale , entre 1981 et 1984, était détenu par le communiste Charles Fiterman, dont Plissonnier avait favorisé la carrière au sein du parti. L’hérédité fit le reste, et le jeune Plissonnier, sut, comme son père, se tirer sans dommages personnels des changements d’orientations opérés au-dessus de lui… En revanche, la mémoire syndicale n’avait pas oublié d’où venait l’homme maintenant chargé de mettre en oeuvre les compressions d’effectifs exigées par les bouleversements économiques intervenus dans le transport aérien. La brutalité dont il fut la victime n’avait donc rien de fortuit.