Le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée) a sélectionné Elle de Paul Verhoeven, pour représenter la France à la 89ème cérémonie des Oscars. Une commission représentant les principaux corps de métier de l’industrie audiovisuelle a statué, parmi une présélection incluant entre autres Les Innocentes, d’Anne Fontaine. Le premier film traite d’une mère célibataire aisée, chef d’une entreprise de jeux vidéo, qui se fait violer par une personne qui semble de son entourage. En découle un étrange jeu pervers entre elle et son bourreau. Le deuxième rapporte l’histoire méconnue d’un couvent polonais qui subit des viols collectifs à répétition perpétrés par l’armée soviétique dans le courant de l’année 1945. Plus précisément, il évoque les dilemmes cornéliens qu’ont posés les grossesses qui s’ensuivirent et sonde les choix moraux qu’ont dû se poser la mère supérieure, les sœurs elles-mêmes ainsi que le médecin juif et l’infirmière de la Croix-Rouge qui ont suivi les accouchements.

Seydoux reine en son royaume

Le choix du film de Verhoeven est encore une fois symptomatique d’un cinéma français à mille lieues des enjeux actuels. Car si la commission a choisi un film qui lui ressemble, elle n’a sélectionné ni le plus adapté à la compétition américaine ni le plus louable en notre temps.

On pourrait d’abord critiquer la commission elle-même, car si la présence de Toledano (réalisateur d’Intouchables) est inattaquable, celle de Léa Seydoux, par exemple, nous laisse beaucoup plus circonspect. Qu’a-t-elle fait pour le cinéma français ? Si ce n’est le navet « gay friendly » La vie d’Adèle, palme d’or de l’idiot utile en 2013… Après la déception du dernier Dolan, ou son rôle dans le dernier James Bond, la princesse au petit pois de l’empire Gaumont-Pathé (petite fille de Gaumont et nièce de Pathé) a mérité de bourde en bourde son rangement définitif au placard des « filles de » sans talent.

Ce jury, à l’image d’un milieu critique qui peine à quitter la spirale de la sacrosainte subversion, fait penser à l’entre-soi décadent de la fin d’un empire romain, rongé par la laideur et la violence. Le choix d’Elle ne surprend finalement pas… On imagine sans aucun mal la peine-à-jouir se délecter du viol de l’héroïne féministe déchue ; admirant la descente, aux enfers sublimés, d’une femme émancipée de son mari, débordée par son travail, harcelée par ses collègues et qui trouve comme ultime distraction le goût de l’autodestruction. De même imagine-t-on le nihiliste se gausser ­— voire s’exciter ? — devant le portrait d’un couple catholique qui ne tient plus debout : l’épouse est une coincée, le mari, un obsédé violent, pervers, mythomane…On sait très bien depuis longtemps qu’il n’y a plus aucune subversion dans un tel film. La poursuite effrénée du choc a blasé les esprits, si elle ne les a pas déjà agacés. Depuis Sous le soleil de Satan le festival ne choque plus personne, du moins nous a-t-il enseigné que tout est question de temps. Qui s’offusquerait aujourd’hui du sacre de Pulp Fiction, pourtant sifflé en 1994 et qualifié d’amoral sur le plateau d’antenne 2 ? C’était il y a vingt ans seulement et nous avons oublié… L’an dernier, tout le monde paraissait choqué de l’éjaculation filmée en gros plan et en 3D par Gaspar Noé dans Love… Mais les mêmes ont milité toute leur vie pour que le cinéma puisse en arriver là.

Alors, ne parlons pas d’audace chez Paul Verhoeven ! Les cuisses de Sharon Stone ont fripé depuis la scène-choc de Basic instinct, et aujourd’hui n’importe quel gamin le regarde sans broncher. Elle est de cette même façon obsolète avant même d’avoir vieilli. Non ! la subversion est morte, ou plutôt, elle a changé de camp. La véritable audace est dans la beauté !

Elle, Les Innocentes. Jusque dans leur titre, ces deux films semblent faits pour s’opposer et définir le virage historique que le cinéma français est forcé d’emprunter pour survivre.

Les Innocentes éclairent notre temps

Aujourd’hui la jeunesse française avorte à la pelle, elle se fait une guerre morale sans pitié sur les réseaux sociaux qui la ramène au temps du pilori. 2000 jeunes gens sont partis mourir en Syrie pour un islamisme fou, plus de 200 innocents furent tués sur le territoire national par les mêmes fous qui rappellent et dépassent en mal les hordes communistes décrites par Anne Fontaine. La chute de l’école abandonne une jeunesse sans repère dans un vide moral, sans beauté, sans avenir… Face au mal, là où Verhoeven propose de voir l’absurdité, et donc de tout détruire, Anne Fontaine, inspirée par la recherche qu’elle a dû faire pour filmer un couvent, opte pour la bienveillance et la confiance. Verhoeven a toujours eu du talent pour mélanger complaisance, fascination et mépris envers ce qui est laid et pervers — biaisé, retors —, il est l’antagoniste moral d’une casuistique charitable. L’univers des innocentes paraît bien plus formateur et cathartique quand il nous fait poser notre regard sur des personnages bien intentionnés, mais dépassés ! Les Innocentes éclairent notre temps.

L’académie des oscars aime les films inspirés d’histoires vraies, émouvants, même artificiellement tire-larme, et sans trop d’images choquantes — on la dit même puritaine. La commission française choisit de leur présenter un film complètement fou et irréaliste, artificiellement choquant, obscène et sans propos… De là à dire que l’idéologie est une spécificité française qui rend aveugle, il n’y a qu’un pas… franchissons-le. Le cinéma français est connu pour son mépris ; mépris du public, mépris de l’institution, mépris de l’histoire, mépris du beau, mépris du bon. Dans une société enlaidie par un siècle de guerre et d’obscénité alternées — distrayantes, certes, mais finalement destructrices — le cinéma est démissionnaire de sa mission élévatrice de la société, des intelligences et des âmes… Rien d’étonnant, finalement, dans son choix de favoriser un film réalisé par un étranger, qui continue ce macabre abandon.

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