Sipa. Numéro de reportage : AP21833804_000003.

Nouvelle escarmouche dans la guerre de Trente ans que l’Eglise de France a déclarée au Front national. Jeudi 29 novembre, Marion Maréchal-Le Pen se décommande au dernier moment de l’émission « Face aux chrétiens », diffusée sur Kto, et organisée en partenariat avec les radios RCF, Radio Notre-Dame et le quotidien La Croix, au motif que ce dernier s’apprêtait à diffuser dès le 7 octobre auprès de tous ses abonnés, soit 80 000 personnes, un fascicule intitulé Face à l’extrême droite, rédigé par la revue jésuite Projet.

Un clergé ami des puissants

La députée de Vaucluse se justifie ainsi : « J’ai annulé le débat car ces gens nous prennent pour des imbéciles. Ils m’invitent sans même m’informer de cette initiative que j’apprends par voie de presse et ils tentent de s’en justifier en parlant de « dialogue autour du FN », alors qu’il s’agit évidemment d’un manifeste anti-Front national. D’autre part, ils se défaussent sur la revue Projet, dont la ligne éditoriale serait distincte de celle de La Croix : mais ils l’adressent bien à tous leurs lecteurs, ce qui les rend évidemment solidaires de l’initiative ». Et de conclure férocement au sujet du quotidien : « Ce journal n’est que le fossile d’un catholicisme d’extrême gauche aujourd’hui battue en brèche par le réel ».

 

Si cette guéguerre revêt quelque importance, c’est qu’elle s’inscrit dans une longue tradition de défiance des structures ecclésiales françaises vis-à-vis de ce qu’elles qualifient d’extrême droite. Ironie de l’histoire, ou plus sûrement, lâcheté de responsables et d’évêques soucieux de leurs bonnes relations avec les gouvernements et les partis républicainement corrects, depuis le Ralliement de Léon XIII, ce sont toujours les mouvances supposées réactionnaires et fortement catholiques qui ont subi les foudres de l’Eglise en France. On se souvient de la condamnation de l’Action française en 1926, si injuste qu’elle avait fait bondir un Bernanos qui, alors qu’il était éloigné du mouvement monarchiste, avait illico repris sa carte maurrassienne par esprit de contradiction. Plus tard, après guerre, le « compagnonnage de route » avec un Parti communiste français, pourtant fermement condamné par l’encyclique Divini Redemptoris de Pie XI en 37, n’aura jamais posé de problème à un clergé hexagonal dont il faut constater qu’il est presque dans l’ADN de collaborer avec les puissants du jour. Le sommet de la pusillanimité fut sans doute atteint dans les mitterrandiennes années 80, quand derrière le cardinal Decourtray, archevêque de Lyon et primat des Gaules, les prélats se levèrent comme un seul homme pour fustiger la xénophobie et le rejet de l’étranger décelés dans le programme du Front national. C’était, étrangement, l’année de la création de SOS Racisme.

L’épuration a commencé

Bizarrement encore, lesdits évêques reprochaient concomitamment au Front national d’avoir fait célébrer une messe dans un meeting, et d’être néo-païen. Quand « l’extrême droite » est catholique, ils la condamnent ; par contre, quand elle est païenne, ils la condamnent, comme dirait Péguy.
Au long des décennies suivantes, tout allait bien : le fascisme ne passerait pas, et le Front national demeurait infréquentable, l’on en parlait dans les salons de la banlieue ouest comme de la lèpre sous l’Empire romain. Et soudain tout s’est enrayé. La vieille garde des comiques troupiers Bernard Antony et Bruno Gollnisch a commencé de s’effacer, remplacée par Marion Le Pen dont la séduction qu’elle exerce sur les catholiques n’a cessé de grandir. On l’a vu dans chaque Manif pour tous, à la messe, chanter les racines et la culture chrétiennes de la France, enfin être invitée à débattre par un diocèse. Scandale. L’antique discours du cordon sanitaire commence à balbutier. La peur monte, on ne sait plus quoi répondre quand une Marion Le Pen demande à un Hervé Mariton au nom de quoi son parti, qui dit-elle cherche à appliquer la doctrine sociale de l’Eglise, serait plus condamnable que tous les autres qui, par exemple, encouragent l’avortement ou le mariage gay. Pis : les enquêtes démontrent que le vote pour le Front national chez les catholiques pratiquants est passé de 4% en 2012 à 24% aux régionales de 2015. Du jamais vu.

Chez les catholiques, c’est la débandade. La suspicion s’installe. L’épuration commence. Ainsi murmure-t-on que le directeur de la rédaction de l’hebdo Famille chrétienne a été débarqué avant l’été notamment pour ce qu’il aurait consacré une couverture à un débat Marion Le Pen-Madeleine Bazin de Jessey[1. Antoine-Marie Izoard, le nouveau directeur de la rédaction de Famille chrétienne, tient à nous préciser ceci : bien que la couverture l’hebdomadaire sur MMLP ait choqué certains lecteurs, elle n’est pas la cause du remplacement d’Aymeric Pourbaix à la tête du journal)]. Ainsi, dans tel autre journal catho, des rédacteurs syndiqués militants dressent en secret des listes noires de confrères suspects. Judas devient le saint patron de la presse catholique.

La Croix se défausse

C’est dans cette ambiance délétère qu’on fait donner la grosse artillerie avant les présidentielles : La Croix, vaisseau amiral du grassouillet groupe Bayard, diffusera donc le brûlot anti-FN de la revue Projet. Les Jésuites acoquinés aux Assomptionnistes : les hérétiques n’ont qu’à bien se tenir. Dieu reconnaîtra les siens.

Devant le petit brouhaha médiatique, la courageuse rédaction de La Croix rétorque que le quotidien ne serait que le support de diffusion. La revue Projet refuse, elle, de communiquer le document à l’entourage de la députée.

Les évêques de France brillent, eux, par leur silence : alors que ce livret, financé par le biais d’un site participatif, est en outre soutenu par Justice & Paix, les Semaines Sociales de France, Chrétiens en Forum, l’Action catholique des Milieux Indépendants, les Scouts et guides de France, le Mouvement Rural de Jeunesse Chrétienne, Pax Christi, la Délégation catholique pour la coopération, qui sont pour nombre d’entre eux des mouvements officiels d’Eglise, la Conférence des évêques de France n’a pas répondu à nos appels.