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Facebook, Twitter, Tinder… Autant de marques installées dans notre vie digitalisée, fluidifiant nos rapports sociaux, facilitant notre accès à l’information et adoucissant notre recherche perpétuelle de l’âme-soeur… Derrière cette promesse de lendemains qui chantent, cette révolution communicationnelle engendre des évolutions anthropologiques majeures. Pourtant, aucune analyse de fond n’est partagée hormis, paradoxe de la critique hébergée au sein d’un système, par quelques acteurs présents en son coeur, Jaron Lanier en particulier. D’ailleurs, est-il encore possible de critiquer ces vénérables institutions dont la plus célèbre est fréquentée par plus d’un milliard de nos contemporains chaque jour, des employés de GoodYear en lutte aux ministres de la République ? Notre ère égo-médiatique, conduite par les nouveaux évangélistes de la Silicon Valley, ne consacre-t-elle pas notre civilisation par l’optimisation des flux communicationnels et l’épuration de toute forme de négativité et de contraintes ? Acceptons que notre vieux monde continental se tourne chaque jour davantage vers une vision fluide, marine, américaine en somme, en phase avec la vision libertarienne du monde diffusée par quelques entrepreneurs dopés aux subventions publiques.

L’échange humain, ce reliquat réac

Mais, le réel nous rappelle à l’ordre encore une fois. L’univers applicatif, certes vecteurs d’avancées certaines, apporte son lot de changements anthropologiques radicaux que la sphère politique ne souhaite pas ou n’est pas en capacité d’aborder sérieusement. Passons sur la collecte des données personnelles non monétisées au détriment des utilisateurs, l’exploitation d’algorithmes les enfermant dans des univers mentaux clos et autres problèmes de sécurisation des données. Concentrons-nous plutôt sur le design de l’expérience utilisateur, véritable fléau créant une nouvelle forme d’aliénation déstructurant notre autonomie et notre capacité de réflexion dans le seul but d’offrir notre temps disponible, voire plus si affinité, à des entités commerciales prêtes à faire sécession comme dans les rêves libertariens les plus fous.

Selon une étude datant de 2006, nous consultons notre mobile environ 150 fois chaque jour. Notre téléphone ne servant plus à téléphoner depuis l’apparition des smartphones, nous regardons 150 fois par jour si un ami a « liké » notre dernière photo de famille, « retweeté » notre blague sur Cavani ou accepté notre demande de « dating ». À raison de quelques secondes ou minutes par connexion, nous perdons environ trois heures par jour à perdre du temps plutôt qu’à réfléchir sur des questions existentielles, aider concrètement notre prochain ou nous engager sur les sujets sur lesquels nous ne sommes pas d’accord, pour reprendre le slogan de Causeur. D’ailleurs, nous observons que les annonces d’articles postées sur Facebook sont commentées, likées et partagées bien que le taux de clics et de lectures soit comparativement insignifiant. Nous ne réagissons plus qu’au titre et à l’image de présentation, la construction de notre opinion se base désormais sur 150 à 200 caractères et une image d’illustration.

Nous savons maintenant que nous passons notre temps à en perdre. Soufflons un instant, posons notre téléphone mobile et regardons autour de nous comment nos amis intéragissent lors de nos soirées. Observons attentivement ces longues périodes où la quasi-totalité du groupe se fixe sur un mobile, s’invectivant parfois, sans se regarder, car un boute-en-train muet a posté une blague sur un réseau à la mode. L’échange humain, dicté par la pensée et soutenu par le regard, devient un comportement du passé, un reliquat réactionnaire. Et l’intimité ne se porte pas beaucoup mieux, en témoigne l’apparition d’applications nous invitant à soumettre nos envies libidinales à notre conjoint. Même au lit, notre capacité à échanger sans passer par le digital s’essouffle. L’érotisme se meurt, nous n’arriverons bientôt plus à jouir de la présence de l’autre.

Observons également notre addiction à l’architecture des applications à travers notre intolérance maladive à l’absence de connexion stable. Combien de fois nous sommes-nous énervés car la 3G caractérielle nous empêchait de poster une photo de notre dernière pinte de bière sur notre page Instagram ou de partager notre présence dans la file d’attente du dernier Star Wars ? De hauts faits qui méritaient pourtant d’être partagés avec le monde entier. Notre volonté de médiatiser les instants les plus insignifiants de notre existence, recherche constante de notre quart d’heure warholien du pauvre, ne doit plus souffrir aucune contrainte technique. Nous connaissons une crise sociale et politique majeure ? Ce n’est rien, la priorité est l’arrivée de la 5G, vecteur indispensable de la diffusion de nos photos naturistes à Paris-Festivus.

Afin de mettre au pas notre conscience et d’annihiler toute volonté d’émancipation , pas besoin de budgets publicitaires massifs ou de programmes militaires imposés de manière autoritaire, notre propre addiction nous guide. Quelques investissements en « newsletter », « display » et autre « street marketing » suffisent à susciter notre intérêt. Notre environnement est saturé.

Notre conscience est saturée

Un promesse claire, une inscription facilitée par les profils pré-remplis et quelques récompenses sociales pour sécréter de la dopamine nous invitera à revenir régulièrement, perpétuellement. Et notre engagement, authentique servitude volontaire, permet à notre bienfaiteur de connaitre nos sentiments et nos émotions avec précision. Les notifications sont ensuite taillées à notre image. Notre conscience est saturée.

Tout bon psychologue expliquera que nous sommes sous contrôle, que nous sommes dépossédés de notre véritable conscience. Effectivement, il nous l’expliquera… mais nous continuerons à regarder frénétiquement les dernières notifications sans importance que nous recevons. Les architectes œuvrant à la structuration des applications n’ont que cet objectif à l’esprit, nous rendre toujours plus dépendant à notre envie irrépressible de médiatisation du vide. Améliorer sainement notre quotidien grâce aux apports technologiques n’est, au mieux, qu’un objectif secondaire bon à délivrer à des journalistes ayant perdu tout esprit critique. Ne nous leurrons pas sur la valeur de la morale moderne californienne qui ne dépasse pas le messianisme de quincaillerie. L’objectif premier est bien de faire fructifier les investissements de quelques gourous aptes à guider les adeptes.

Nous nous délectons de Walking Dead sur Netflix, société réputée pour produire des programmes en fonction des comportements enregistrés sur le site, et de ses zombies dénués de toute conscience ; mais que sommes-nous devenus ? Les plus intelligents avouent une possible forme de décadence mais pensent naïvement que tout problème est voué à être résolu à court terme par les forces du marché. L’éthique de la Silicon Valley, de ses affidés européens et des agences de renseignement ne nous sera d’aucun secours. Nous allons donc devoir nous réapproprier collectivement cette problématique, si toutefois nous souhaitons protéger notre liberté. En premier lieu, imposons les sociétés du Net à payer chaque utilisateur pour les données personnelles utilisées et assurons-nous de nos droits de propriété (droit de suppression des données). Dans un second temps, enseignons aux plus jeunes à développer leur esprit critique, sur cette question comme sur les autres, avant de vouloir à tout prix glisser des iPads dans leurs cartables. Sachez que les enfants des dirigeants de Google, Yahoo! ou Apple inscrivent leurs enfants dans des écoles où la technologie est absente des salles de classe. Pur hasard ?