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La guerre froide aura-t-elle lieu?

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Poutine Russie François Fillon Donald Trump
Saint-Pétersbourg, Russie (SIPA : AP21971489_000015)

Sous la direction de Jean Robert Raviot, professeur de civilisation russe contemporaine à l’université de Nanterre, cinq universitaires viennent de publier à la documentation française un ouvrage intitulé Russie : vers une nouvelle guerre froide ?

Des cartes avec la faucille et le marteau

L’ouvrage ne répond pas à la question du titre, mais donne au lecteur les moyens de le faire. Ce n’est pas du luxe. En ces temps de russophobie galopante, beaucoup de ceux que l’on nous présente comme les meilleurs esprits en viennent à perdre les pédales, et le gouvernement français dans une surenchère imbécile pousse à la tension, voire à l’affrontement. La presse mainstream, abdiquant souvent toute déontologie, nous assène que Donald Trump est un agent russe, François Fillon une marionnette de Vladimir Poutine, et que le référendum italien a été truqué par des hackers soviétiques. Certains journaux en viennent à publier des cartes ou la Russie est en rouge ornée d’une faucille et d’un marteau jaunes. Face à cette passion atlantiste déraisonnable, il est difficile de ne pas réagir sommairement en se situant sans nuance sur le terrain de la défense unilatérale du grand pays. Pour ce qui me concerne, c’est d’autant plus facile que la Russie est une vieille histoire : celle de la fascination pour un peuple assez incroyable au sein duquel cohabitent la civilisation la plus raffinée et la plus grande brutalité – surtout pour lui-même.

La chute de l’URSS, une humiliation

Patrie de la littérature, de la musique, de la danse, de la peinture, la Russie a cependant supporté, et plus souvent qu’on ne croit, soutenu un régime brutal de paranoïa mortifère, accepté les sacrifices de la guerre civile, du stalinisme et les plus abominables, ceux de la Grande Guerre Patriotique. Il y a eu ensuite l’effondrement de l’URSS et l’humiliation ce qui au bout du compte, fait suffisamment pour que l’on n’ait pas envie d’en rajouter et de continuer à insulter ces gens à partir d’une vision déplaisante et frisant le racisme, du moujik brutal indigne de la civilisation occidentale.

Pour je crois, bien connaître cette histoire, pour avoir tant de fois rencontré ce peuple, lorsque qu’on le met stupidement en cause je réagis affectivement car ma Russie est celle du poète Alexander Blok en 1920 dans un poème prémonitoire : « La Russie est un sphinx heureuse et attristée à la fois et couverte de son sang noir. » Pas sûr que cela puisse emmener très loin, j’en conviens.

Merci par conséquent à Jean Robert Raviot et à son équipe de m’avoir « objectivé » la Russie post-Union soviétique, de l’avoir débarrassée des fantasmes et des ignorances que ses partisans et adversaires partagent souvent. Dans la nouvelle donne géostratégique mondiale qui se dessine à la suite de l’élection de Donald Trump, de l’inévitable défaite de la fausse gauche russophobe en France, la lecture de ce petit ouvrage est indispensable. On y trouvera une analyse perspicace et sans complaisance de l’histoire des 25 dernières années, débarrassée des oripeaux de la propagande atlantiste, mais aussi  une approche de ce qu’est la Russie aujourd’hui. Pas un État-nation territorial comme nous le connaissons et le vivons nous-même mais un « post-empire ».

Un post-empire

Et ceci est essentiel, surtout qu’accompagné d’une étude de ce qu’est le «poutinisme » cela permet d’éviter de rester dans la caricature, fruit de la diabolisation ou de l’adulation de Vladimir Poutine, positions symétriques et sans intérêt. Mais, nous disent les auteurs, la Russie a désormais, et de nouveau une stratégie de grande puissance – ce qui ne veut pas dire impérialiste. Et nous décrivent les outils et les armes qui sont les siens pour la mener. Dans sa conclusion, Jean Robert Raviot nous rassure en répondant nettement à la question posée dans le titre du livre : « or cette nouvelle guerre froide, par les excès verbaux auxquels elle donne lieu, relève davantage du domaine de la rhétorique que d’une véritable confrontation militaire et politique. » Tant mieux, mais profitons de cet indispensable petit bouquin pour nous doter des moyens permettant de comprendre que si la Russie a toujours balancé entre ce que l’on appelle « l’occidentalisme russe » est une orientation « eurasiatique », si elle peut être incontestablement un partenaire difficile, notre intérêt et de revenir à une forme d’amitié avec elle. Pour compléter cette lecture ou avant de s’y mettre, nous avons pensé qu’il pourrait être intéressant d’interroger Jean-Robert Raviot pour mettre l’accent sur ce qui nous apparaît essentiel. Merci à lui de nous avoir fait profiter de son savoir et de sa vision équilibrée.

Russie : Vers une nouvelle guerre froide ?

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« L’Algérie, c’est quand même un peu la France… »

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Le photographe Hubert Le Campion avec les soldats de l'A.L.N en Kabylie, avril 1962. SIPA. 00418377_000002

Causeur : Dès les lendemains de la guerre, votre père s’engage en faveur de l’indépendance des peuples colonisés, d’abord en Afrique noire, puis aux côtés du FLN.

Viviane Candas : Oui, il y avait une continuité entre son engagement antinazi et la lutte contre le colonialisme.

À l’époque, cette « continuité » n’allait pas de soi.

Pour lui et ses amis, si. Pour d’autres non. Certains combattants de la France libre, je vous l’accorde, ont d’abord été très gaullistes, puis, après que le général a trahi les pieds-noirs, OAS. Le Parti communiste lui-même a voté les crédits de guerre en 1956, soutenu Guy Mollet et l’envoi du contingent pour une guerre très dure. En revanche, le Parti communiste algérien a soutenu clairement l’indépendance. De nombreux militants étaient juifs. Ils se souvenaient des pieds-noirs majoritairement pétainistes… avant le débarquement américain de novembre 1942.

Comment expliquez-vous cette prise de conscience précoce d’Yves Mathieu et, en particulier, son engagement en faveur des Africains ?

Il est possible que sa proximité avec le sergent Diabo, son compagnon d’armes pendant toute la campagne d’Italie, ait eu une influence, ou accéléré son parcours politique. En tout cas, dès qu’il arrive en Afrique noire, après-guerre, il écrit à ses parents « Maintenant je veux me battre pour la liberté des noirs d’Afrique. »

Le sergent Diabo, c’est l’homme de la photo que vous présentez.

Oui. Il faut comprendre la genèse du film. Je savais peu de choses sur mon père. Du fait des circonstances troubles de sa mort, de la nécessité d’y survivre, ma mère ne m’en parlait pas. Après son décès, en rangeant ses tiroirs, je tombe sur des affaires qui avaient appartenu à mon père – courriers, photographies. Très peu d’éléments en réalité, mais qui vont constituer une sorte de fil rouge que je ne lâcherai pas. À partir de ces éléments, je vais tâcher de reconstituer le parcours d’Yves Mathieu, tout en m’efforçant de soutenir le lyrisme, la ferveur d’une époque et d’un combat. Selon vos engagements politiques, ce lyrisme peut vous hérisser.

L’une des dimensions du film – à mon avis, la plus belle – est celle de l’enquête, de l’enquête impossible. Dans un même mouvement, vous renoncez d’emblée à obtenir vérité sur la mort de votre père et vous vous obstinez…

Il s’agissait pour moi de déterrer ce père, de l’incarner à partir de trois fois rien et de la parole des gens qui l’ont connu…

Lisez la suite de l’interview sur le blog d’Olivier Prévôt.

 

 

 

Affaire Theo Francken: des juges contre la démocratie

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theo francken belgique migrants
Theo Francken. Numéro de reportage : 00724346_000029.

Montesquieu disait que “Le juge est la bouche de la loi”. On se demande actuellement qui en est le cerveau. Tandis que Manuel Valls propose de placer les cours d’assises sous contrôle de l’exécutif, la presse politico-judiciaire s’agite elle aussi, au nord des Hauts-de-France.

Un devoir de protection illimité?

L’Etat belge, par la voix de son secrétaire d’Etat à l’Asile et à la Migration, Théo Francken, a refusé un visa de 3 mois à une famille d’Alep. Mercredi 7 décembre, la Cour d’appel de Bruxelles a confirmé l’arrêt du Conseil du contentieux des étrangers et suspendait donc le refus de délivrance du fameux visa sous peine d’une astreinte de 4 000 euros par jour. Pour réfuter la décision de l’Etat belge, la cour s’est appuyée sur l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme ratifiée par la Belgique et qui précise que « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains et dégradants » La paisible Belgique aurait donc un devoir de protection et d’accueil envers les suppliciés potentiels de toute la planète.

Mais Théo Francken refuse net : « Accorder des visas humanitaires est le pouvoir discrétionnaire du Ministre ! » martèle-t-il.

Le SM, cette vierge outragée

Et chacun de s’offusquer. Un ministre n’est pas au-dessus des lois, si la Cour décide que ce visa doit être délivré, il ne reste plus audit ministre qu’à s’exécuter. Nombre de magistrats agitent leurs manchettes et prennent publiquement position contre le gouvernement, appelant à la barre les infatigables heures les plus sombres de notre histoire. Ils sont en cela soutenus par la Cour européenne des droits de l’homme, toujours très désireuse de donner des injonctions aux 47 nations qui la composent. Et bien entendu, ils peuvent aussi compter sur le soutien illimité du Syndicat de la magistrature dont la présidente, Manuella Cadelli nous a refait, sur tous les plateaux de tous les JT, sa grande spécialité : la vierge outragée. Comment peut-on, dit-elle en substance et la larme à l’œil, se soustraire à une décision de justice ?! Dura lex, sed lex

Cependant, Théo Francken ne se dérobe pas vraiment à la décision de justice. Il en prend acte, paie l’astreinte et rappelle que c’est lui et personne d’autres – surtout pas les juges – qui délivre les visas humanitaires. Car c’est là, le vrai débat. Au-delà du cas de cette famille syrienne, au-delà du risque de faire de la Belgique un distributeur automatique de visas pour tout pays en guerre par la magie de la jurisprudence, l’enjeu réel, c’est la séparation des pouvoirs. La justice peut casser une décision gouvernementale jugée non conforme à la loi. Mais elle ne peut en aucun cas se substituer au gouvernement en décidant la politique du pays.

La magistrature a lancé un ballon d’essai et tenté de voir si elle pouvait, à coups de jurisprudence, faire les lois, et à coups de sanctions, donner ordre aux dirigeants. Instance non élue, elle cumulerait ainsi les trois pouvoirs, sans aucune surveillance externe ! Le gouvernement des juges, ça c’est cool !

Changeons le peuple…

Il faut dire que la magistrature et son syndicat ne raffolent pas d’être contrôlés par les deux autres pouvoirs. Entre deux sanglots, Madame Cadelli avait déjà confié, cet été, son désir que soit supprimé le ministère de la Justice et que seule la Cour des Comptes  soit habilitée à évaluer le travail de la magistrature, ce qui, ne lui en déplaise, est encore à ce jour une prérogative parlementaire.

La fameuse « bouche de la loi » frétille à l’idée de devenir à elle seule le cerveau et le bras armé. Mais dans une démocratie, fût-elle représentative, le cerveau, en principe, c’est le corps électoral, c’est-à-dire le peuple, ce sagouin qui cultive l’art de tomber comme un cheveu dans la soupe.  Et qui rappelle, comme il le peut, qu’il n’a pas élu les juges.

Qu’on le déplore ou pas, c’est bien le peuple qui a hissé l’ultra-droitier Francken à son poste. Vox populi, vox dei !

A contrario, Madame Candelli ne représente qu’elle-même et les magistrats syndiqués. Et ceux-ci n’ont pas pour vocation d’édicter des lois mais de sanctionner ceux qui ne les respectent pas. CQFD.

P.S : Au cas où le syndicat belge de la magistrature voudrait singer sa grande sœur française et édifier un « mur des cons » dans ses locaux, je précise qu’il y a une très chouette photo de moi sur mon mur Facebook ! Tant qu’à faire…

Les Espagnols sont-ils « en voie d’extinction »?

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Une femme accroche un drapeau de l'Espagne à Madrid, juin 2014. SIPA. AP21584140_000003

« Les Espagnols sont-ils en voie d’extinction ? » Ce n’est pas une blague, ni le titre d’un film catastrophe, mais celui d’une tribune parue hier sur le site du journal ibérique de centre-gauche, El Pais. « Un éléphant vit au milieu de nous » et « menace notre avenir » mais personne ne s’en soucie, commence la journaliste. « Ni les partis politiques, ni le gouvernement, ni les analystes. » Les médias « se préoccupent des crises internes des partis ou des photos déchirées du roi d’Espagne » mais pas de ça : « cette éléphant s’appelle « solde naturel négatif », […] nous perdons de la population », assène gravement Berna Gonzalez Harbour.

« Aujourd’hui, nous sommes 72 de moins qu’hier », reprend-elle. Multiplié par 365, ça fait plus de 26 000 par an. Et sur dix ans, près de 300 000, sur une population totale de 46 millions d’habitants. Les chiffres du premier semestre de 2016 ont confirmé ceux de 2015 : les Espagnols meurent davantage qu’ils ne naissent. « Le découragement face à la crise et le manque de perspectives ont ralenti la natalité. » Pour ne rien arranger, les mariages ont diminué (-2,7%). Et « les signaux pour le futur ne sont pas plus rassurants » : même « les immigrés » ne parviennent plus à redresser la barre ! « La population immigrée, à qui nous devons 18% des naissances en Espagne alors qu’elle ne représente que 9,5% de la population totale, a continué à chuter de façon drastique, regrette la journaliste. Ils étaient 5,3 millions en 2011, ils ne sont plus aujourd’hui que 4,4 millions. » 

« Les civilisations meurent par suicide, non par meurtre »

La sensibilité socialiste de l’éditorialiste est heurtée : même les étrangers ne produisent plus assez de nouveaux petits Espagnols. Si elle peut s’en rendre compte, ce n’est pas grâce aux statistiques ethniques, pas plus pratiquées en Espagne que de notre côté des Pyrénées, mais parce que l’immigration, chez elle, est assez récente pour que les immigrés y soient encore des étrangers. Sauf que ces derniers ne sont plus très emballés à l’idée de rester là-bas. En Espagne, plus qu’ailleurs, le chômage fait des ravages. Monté jusqu’à 27% début 2013, il est, pour la première fois, retombé en dessous des 20% au troisième trimestre 2016 : les Espagnols ne sont « plus que » 4,3 millions à ne pas avoir d’emploi.

Alors, comme les étrangers, les Espagnols s’en vont. Rien que dans les six premiers mois de 2015, 50 000 d’entre eux (majoritairement jeunes) ont quitté leur pays natal. Une fuite qui n’a pas été bouchée depuis le déclenchement de la crise en 2008. Les chiffres le confirment : la catégorie d’âge la plus touchée par cette diminution de la population est celle des moins de 35 ans. « Celle qui croît le plus ?, interroge la journaliste. Les plus de 85 ans. » La catégorie suprême des plus de 95 ans est même en progression de 6% !

« L’instantané pris cette semaine par l’Institut national des statistiques n’est pas très différent de celui qui prévaut dans l’Union européenne », se rassure  faussement Berna Gonzalez Harbour, avant de citer l’historien britannique Arnold Toynbee: « les civilisations meurent par suicide, non par meurtre », puis de conclure : « et il semble que nous en prenions le chemin. »

En Espagne comme en France, les courbes ont dû mal à s’inverser. Mais François Hollande peut relativiser. S’il y en a une qu’il n’a pas fait chuter c’est bien celle de la natalité. La France, étrangement, n’a pas ce problème. Elle, c’est bien connu, est une championne de fécondité: elle s’en vante chaque année, elle fait beaucoup, beaucoup de bébés. On se demande bien pourquoi…

Rex Tillerson, l’anti-néocons

Rex Tillerson, alors PDG d'Exxon Mobil, et Vladimir Poutine, avril 2016. SIPA. AP21208041_000001

S’il est un personnage auquel on peut comparer le nouveau secrétaire d’Etat américain, c’est bien celui de Cincinnatus. A l’image de cette figure romaine du Ve siècle avant Jésus-Christ, Rex Tillerson répugne à se mettre en avant. C’est d’ailleurs cette qualité, qui a prévalu face aux opportunistes se pressant soudain autour du nouveau président. Cincinnatus mena une violente politique anti-plébéienne. À son image, le secrétaire d’Etat ne sera guère un adepte du populisme médiatique qui a soutenu jusqu’à ce jour, la classe politique artificielle des adversaires de M. Trump. Connu pour sa réputation d’incorruptibilité, Tillerson sera un homme difficile à manœuvrer pour les groupements et puissances qui souhaiteraient s’emparer des rênes de l’Empire. Qui plus est, l’ancien patron d’Exxon aime sonder les reins et les cœurs, et sait s’entourer de collaborateurs d’une fiabilité absolue. Il y a fort à parier, par conséquent, que le corps diplomatique connaisse des remaniements importants. Quant aux républicains ambitieux qui se voyaient déjà ambassadeurs des Etats-Unis  et le faisaient savoir à leur entourage, ils devront attendre.

Les règles du jeu ont changé

Les règles du jeu viennent en effet de changer. La politique étrangère des Etats-Unis sera plus modeste et plus pragmatique, plus soucieuse de l’intérêt national que de la chimère d’une domination mondiale. Dans les luttes de pouvoir – au sein même de l’équipe Trump – entre les partisans d’un sursaut néo-conservateur, s’appuyant sur les alliés pétroliers de l’Amérique au Moyen-Orient, et les défendeurs d’un véritable tournant stratégique au profit d’une renaissance diplomatique géo-culturelle soutenue par la Russie, ce sont les seconds qui l’ont emporté. Il leur reste à reconstruire un outil diplomatique dévasté. Si Rex Tillerson – comme on peut l’imaginer – opère un profond renouvellement du personnel diplomatique américain, dont le recrutement est parasité par les faux diplomates nommés sur un poste afin d’être récompensés d’un service, les idéologues du State Department aveuglés par une vision biaisée de l’histoire, les ambassadeurs paresseux croyant que la puissance et la richesse américaine pourront les dispenser de penser, alors, il lui faudra beaucoup de temps.

Pendant ce renouvellement silencieux, apparaîtront de nombreux conflits de personnes au sein du département d’Etat. L’effet sera donc d’accroître temporairement la paralysie américaine avant de lui permettre un redressement à plus long terme. Tout se passe comme si Tillerson ne pouvait travailler que pour son successeur. Certains s’étonneront peut être de ce que Rex Tillerson ne soit pas un diplomate de formation. C’est qu’à la Maison Blanche, les qualités humaines semblent désormais plus importantes que l’expertise technique. Cincinnatus n’a-t-il pas lâché la charrue pour être avantageusement placé à la tête de l’Etat ? Il ne demandait rien, il gouverna. Rex Tillerson, quant à lui, pourra remplir le vide laissé par la diplomatie d’un Etat devenu trop riche pour exercer son intelligence politique, trop dépendant de ses faux alliés pour mener une politique nationale, et trop faible moralement pour préférer la paix au déclenchement d’un chaos aussi rentable que dévastateur.

L’annus horribilis des élites

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Jennifer Lopez et Marc Anthony aux côtés d'Hillary Clinton lors d'un concert de soutien à sa candidature, Miami, octobre 2016.

Qu’importent les mots pour le dire – débâcle, débandade, fiasco – quand l’échec patent des « élites », qui fait la une des journaux, ne conduit qu’à stigmatiser les peuples qui s’en donnent à cœur joie de bousculer les pronostics. Le plus extraordinaire dans cette histoire est ce qu’elle révèle quant à la conception de la démocratie desdites élites, toujours prêtes à encenser l’Autre tant qu’il n’est qu’un clone inoffensif du Même, mais beaucoup plus réticentes dès lors qu’elles prennent l’altérité en pleine gueule, comme ces derniers temps. Mais une « élite » qui n’a rien vu venir, n’a pas su prévenir, et qui de plus s’insurge contre le verdict des urnes, n’apporte-t-elle pas la preuve qu’elle a usurpé ce titre ?

Il faut pourtant être bien aveugle pour ne pas voir que la montée du « populisme » n’est jamais que l’envers trivial de l’admiration éperdue, de l’estime inoxydable que se portent à eux-mêmes et que s’accordent entre eux les membres de la caste qu’on nomme on ne sait plus trop pourquoi « élite », aujourd’hui prise en flagrant délit d’insignifiance et d’incompétence. Le temps n’est plus, et c’est tant mieux, où une « élection » divine ou native consacrait sa légitimité. Il faudrait d’urgence trouver un autre mot pour désigner la nébuleuse informe qu’est ce nouvel élitisme, scintillant comme un gâteau de fête, mais sans davantage de qualités spécifiques que ces individus inconsistants et arrogants dont Robert Musil décrivit au début du xxe siècle l’irrésistible ascension sociale : « Et brusquement, toutes les positions importantes et privilégiées de l’esprit se trouvèrent tenues par ces gens-là, toutes les décisions prises dans leur sens. » (L’homme sans qualités, 1931.)

Musil n’avait encore rien vu de l’« élitisme » fabriqué par les médias par la rencontre improbable, sur les plateaux de télévision, d’une bimbo siliconée au QI très limité, d’un intello qui ne pourra que mâcher ses mots et de l’incontournable chanteur (ou chanteuse) au look hyper branché. Ajoutez le sportif aux performances irréprochables et le savant, tous deux garants du degré de réalité dans laquelle ce beau monde est censé évoluer. Cette « élite » n’a aucun message commun à délivrer, mais cache mal son plaisir d’être là, entre soi, alors même que sa surexposition médiatique la prive de toute crédibilité quant aux valeurs altruistes et universelles qu’elle prétend défendre et incarner. Du face-à-face jusqu’alors inédit entre les peuples et cette pseudo-élite l’issue est donc incertaine, selon que ces « ploucs » s’identifieront ou non au « grand public » recherché par les télés du monde entier.

Le terrain avait, il est vrai, été préparé par l’attitude pour le moins ambiguë des démocraties occidentales à l’endroit de l’élitisme. Fallait-il lui tordre définitivement le cou en faveur d’un égalitarisme consensuel, ou en préserver l’exigence dans un cadre démocratique ? L’école française ne serait pas dans un tel état si[access capability= »lire_inedits »] ses responsables divers s’étaient montrés capables d’apporter une réponse nuancée mais claire à ce déjà vieux débat. Or l’abolition de toute méritocratie, dont ceux qui la prônent s’indignent rarement de faire eux-mêmes partie des VIP, n’a pas réellement fait émerger les plus talentueux, valeureux, courageux – ceux qui forment l’élite pour ne pas dire l’« aristocratie », fleuron de toute démocratie quand elle n’a pas cédé aux séductions de la démagogie. En revanche, si l’idéal démocratique n’a plus d’autre horizon que de fabriquer les futurs esclaves du capitalisme mondial et des zombies rivés à leurs écrans, on finit par comprendre que certains « jeunes » lui préfèrent l’élitisme brutal des bandes rivales. Un caïd au moins, on le respecte !

Tirez donc sur l’élitisme et il revient au galop, sous les formes caricaturales et crépusculaires qu’on lui connaît aujourd’hui. Tandis que l’école laisse un nombre grandissant d’enfants sur le pavé, les ritournelles de supermarché font des adeptes : Pourquoi ne serais-je pas moi aussi une star, puisque je le vaux bien ? Et si vous avez l’imprudence de dire que telle n’est pas la véritable élite, œuvrant dans l’ombre loin des caméras, il vous sera demandé selon quels critères vous vous permettez de distinguer ainsi le vrai du faux. La marge de manœuvre semble donc faible entre le relativisme, fossoyeur de toute excellence, et ce pseudo-élitisme racoleur qui consacre en fait le nivellement, ludique et festif comme il se doit, des mérites et des talents.

Mais le mal ne vient pas que de cette médiatisation intensive, promouvant en un temps record à peu près n’importe qui et n’importe quoi. Il vient aussi d’un travail de sape plus profond, qui met sur un plan d’égalité des formes diverses d’excellence dont l’exemplarité est en fait très variable. Quoi de plus grotesque à cet égard que des « célébrités » [sic] se portant au secours d’un chef d’État à leurs yeux injustement malmené par les médias ? Les « spécialistes » par contre sont d’autant moins présents dans le débat public qu’ils sont conscients de la complexité des situations, et peu portés à l’histrionisme. Un sportif de haut niveau, un savant nobélisable, un chef d’entreprise audacieux ont beau être, chacun à sa manière, des acteurs de premier plan, le cumul de ces réussites aura au mieux un effet stimulant s’il n’est pas accompagné d’un autre élément, que j’ose dire charismatique, plaçant de facto l’élite à un poste d’avant-garde où elle court de vrais risques, responsable qu’elle se sent être du bien commun. Célèbre ou pas, l’élite qui se respecte sait ce qu’elle a à faire pour ne pas démériter de cette singulière « élection ». Parlons donc davantage des devoirs de l’élite que de ses droits, surtout lorsqu’ils sont braconnés dans les eaux troubles qu’agitent avec délectation les médias. Le Soulèvement contre le monde secondaire dont a si bien parlé Botho Strauss ne fait à cet égard que commencer.

Ce qu’on demande à n’importe quel spécialiste – voir et prévoir, diagnostiquer et traiter – on devrait pouvoir l’exiger de ceux et celles qui bénéficient des avantages réservés à l’élite. Mais quand ceux qui s’en disent les représentants sont à ce point privés de discernement, la « débâcle des élites » est une bonne nouvelle. Surtout si cette Bérézina met fin à l’alliance entre incompétence et arrogance, et si les chiens de garde de la bien-pensance s’en retournent faire leurs classes sur les terres qu’ils ont depuis trop longtemps désertées.

Ainsi n’en finit-on pas de rejouer La Trahison des clercs, même si la défense de la Raison contre les idéologies ne semble plus l’enjeu majeur du débat, comme à l’époque où parut le pamphlet de Julien Benda (1927). Trahison il y a bel et bien, oui, dès que les performances tiennent lieu d’excellence, et que les « indignés » de tous bords tiennent le haut du pavé au lieu d’exercer avec fermeté le droit de réserve et de retrait qui ferait d’eux des réfractaires. Contrainte au silence, caricaturée ou opprimée, une élite digne de ce nom combat dans l’ombre ou s’exile, mais ne subit aucune débâcle. Une forme encore inédite de résistance reste donc à inventer.[/access]

Les chauffeurs Uber se révoltent… contre Uber

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Sipa. Numéro de reportage : AP21962429_000006.

(Avec AFP)– Quelque deux cents chauffeurs VTC (Voiture de transport avec chauffeur) se sont massés ce matin porte Maillot à Paris pour réclamer une meilleure rémunération et dénoncer « l’humiliation » que leur infligent les plateformes de réservation.  Sur le banc des accusés, la célébrissime marque Uber, dont la déclinaison hexagonale permet à des millions de Français de trouver un chauffeur géolocalisé qui vous facturera la course, payée en ligne, en fonction de la demande. Concurrence pure et parfaite mettant en contact libre et immédiat offre et demande au cœur d’un marché numérisé, fantasmaient déjà les thuriféraires de l’«ubérisation» rêvant de transformer chaque appartement en hôtel et chaque véhicule en VTC.

Les ubéristes sur la voie des taxis

Sur le papier, dans l’économie participative, l’offre rencontre directement la demande par le truchement technologique des smartphones, la main invisible de la plateforme (Uber, Airbnb) fixant le prix du service sans que de lourdes réglementations ne s’en mêlent. On en est loin. Car, depuis l’interdiction d’UberPop et les poursuites judiciaires engagées contre la plateforme Heetch, encouragés par les taxis qui y dénoncent une concurrence déloyale, la justice a décidé d’y mettre son nez. Les conséquences de l’intervention des instances politique réglementaires (justice, fisc, mairies, législateurs) sont inattendues. Pour l’observateur distrait, c’est la pagaille. Désormais les ubéristes ressemblent de plus en plus aux taxis : syndiqués, en grève, revendiquant l’amélioration de leurs revenus et conditions de travail. Les voilà devenus salariés déguisés d’un système qu’ils se mettent eux aussi à critiquer. »Uber=esclavage moderne », « Uber a saigné les chauffeurs » ou encore « non aux déconnexions arbitraires », pouvait-on lire sur les banderoles déployées ce matin.

Ces slogans reflètent une réalité : depuis plusieurs mois, les chauffeurs Uber sont en train de perdre face à Uber qui a réussi le tour de force de recruter des taxis ! Ainsi, aujourd’hui on peut commander une voiture via Uber et voir arriver un taxi parisien des plus normaux.

Mais il est possible que l’intervention de la justice et l’interdiction d’UberPop aient en fait sauvé les chauffeurs. Si on voit aujourd’hui des Uber syndiqués, organisés en plusieurs centrales (Unsa-VTC, Actif-VTC et CAPA-VTC) capables de faire venir des chauffeurs Uber de Lyon, Lille, Nantes ou Strasbourg pour confluer jusqu’au siège parisien d’Uber, rue de Cambrai dans le nord-est de Paris, c’est grâce à l’Etat. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’en déclarant UberPop illégal, la justice n’a pas laissé grand-chose de l’« ubérisation ». Rappelons que la véritable « uberisation », c’est mettre tout le monde en contact avec tout le monde. Vous avez un appartement ? Louez-le si vous ne l’occupez pas ! Vous possédez une voiture (et le permis de conduire) : devenez taxi quand vous voulez ! En principe, une personne qui a un appartement et une voiture peut gagner sa vie simplement en mettant ses biens à disposition, profitant ainsi de la rente d’un capital jusqu’alors inexploitable ! Voilà une révolution, une vraie…

Un rapport de forces moins favorable à Uber

Sauf que les capitalistes de l’économie collaborative restent toujours des capitalistes (ce qui est somme toute logique), aussi profitent-ils du rapport de force pour garder une part toujours croissant des profits générés par l’activité. C’est ainsi qu’une fois la phase de la pénétration du marché terminée, Uber a commencé à diminuer la part réservée aux chauffeurs. Cependant, si UberPop était toujours légal, il aurait été difficile voire impossible d’organiser des millions de particuliers qui utilisent leurs propres voitures pour gagner un peu d’argent. En revanche, puisque l’Etat à travers la justice a laissé Uber en tête à tête avec quelques milliers de personnes dont le gagne-pain dépend de cette activité (sans oublier toute la filière créée : des sociétés qui financent les voitures pour les chauffeurs Uber, des sociétés de VTC… une économie entière s’est développée en très peu de temps autour de la plateforme). Et dans ce tête à tête, Uber a moins l’avantage que face à des millions d’anonymes qui ont tendance à subir sans réagir.

Les revendications des ubéristes en disent long sur l’état d’esprit de la plateforme. En cause, les « déconnexions abusives » de chauffeurs mal notés par leurs clients, parfois évincés d’Uber après une simple course. Pour prendre l’exemple plus ancien mais pertinent d’eBay : si vous vendez occasionnellement des objets, être bloqué est désagréable mais pas très grave. Mais imaginez que gagniez votre vie à vendre des objets sur eBay, dans ce cas, il serait gravissime de découvrir qu’une fois bloqué par eBay, vous ne sauriez même pas à qui écrire (oubliez le téléphone, ça n’existe pas…) et n’auriez aucune chance de connaître les motifs exacts de la sanction ni de  faire appel…   Le même phénomène se reproduit avec Uber : à en croire les chauffeurs, arbitraire, la plateforme se révèle de surcroît pingre par sa politique tarifaire puisque les commissions prélevées sur chaque course ne leur laissent que 3.75 euros de l’heure. Depuis la baisse unilatérale de 20% du tarif en octobre 2015, décidée après l’interdiction d’Uberpop, bien que les conducteurs aient récemment vu leurs revenus augmenter de 5% d’après la direction d’Uber, ceux-ci profitent de leur pouvoir pour engager un rapport de force avec la plateforme.

D’un premier abord séduisant, le piège de « l’économie du partage » se referme ainsi sur ses premiers bénéficiaires.  Aussi longtemps que l’ubérisation vous apporte un peu d’argent de poche, l’avenir vous paraît radieux. Mais si vous comptiez en faire votre gagne-pain, une fois la bise venue, vous vous trouveriez fort dépourvu…

Colombie: «L’objectif des FARC est d’ouvrir l’espace démocratique»

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Juan Manuel Santos et "Timochenko" se congratulent après la signature de l'accord de paix à Bogota, novembre 2016. SIPA. AP21980392_000008

Causeur: Cette fois ça y est, l’accord de paix avec les FARC a été ratifié par le Congrès et semble être enfin mis en route. Etes-vous confiant quant à sa bonne concrétisation ?

Maurice Lemoine:[1. Ancien rédacteur en chef du Monde Diplomatique, Maurice Lemoine est journaliste et spécialiste de la Colombie] J’ai beau être d’une nature optimiste, on est dans une phase extrêmement délicate. Le Congrès a entériné l’accord de paix mais on est dans une grande période d’incertitude : la Cour constitutionnelle a du mal à décider si l’ensemble des accords va être mis en musique à travers la « voie rapide », qui permettrait de mettre en place, très rapidement, les instruments juridiques comme  la loi d’amnistie, ou la levée des mandats d’arrêts. Pour le moment, on est au milieu du vide. Il y a donc nature à être inquiet. En passant par la voie normale, le processus prendrait entre six mois et un an. Or les guérilleros sont déjà dans des camps de pré-regroupement, sans activité et dans une incertitude totale. N’importe quel indicent, d’où qu’il provienne, remettrait en cause les accords de paix. La période est donc particulièrement critique.

Les Colombiens – y compris ceux qui ont voté « oui » au référendum – semblent craindre la réintégration des anciens guérilleros dans la vie civile. N’est-ce pas un des points de discordes de l’accord ?

Les FARC ne sont pas des enfants de chœur et on peut leur reprocher beaucoup de choses. Même les Colombiens qui ont voté « oui » sont loin de leur être acquis. Mais le problème se pose surtout par rapport à deux points principaux. D’abord, la justice transitionnelle : celle-ci prévoit que les guérilleros vont devoir s’expliquer, y compris sur des crimes graves, des crimes contre l’humanité. Sauf que les acteurs civils ou militaires vont devoir en faire de même. Il y a donc une grande inquiétude dans ce qu’on appelle l’ « establecimiento ». La droite colombienne avait imaginé qu’on mettrait les guérilléros en jugement, point. Mais dans le cadre de la « commission des vérités », tout le monde va devoir s’expliquer. L’autre élément du problème, c’est qu’il y a des gens qui craignent de voir dix sièges au Sénat réservés à la guérilla au titre que, dans les années 80, la moitié des quatorze sénateurs de l’Union patriotique, le parti des FARC, a été assassinée. Ce conflit a été très long et très sanglant, les plaies sont encore grandes ouvertes…

Un autre sujet d’inquiétude est le bon déroulement de la restitution des terres prises aux paysans durant le conflit…

C’est une des raisons du « non ». Si on considère que tout le monde va devoir témoigner, on va probablement découvrir que les déplacements de population effectués par les paramilitaires ont permis l’installation de nouveaux propriétaires. On va donc éventuellement dévoiler au grand jour qui sont les propriétaires imbus des terres. C’est la grande crainte du camp d’Alvaro Uribe. Une loi de restitution des terres a déjà été votée. Ses conséquences ont été catastrophiques : un certain nombre de dirigeants paysans qui ont réclamé des terres qui leur avaient été volées ont été assassinés. Cela nous ramène à une des difficultés de cet accord de paix : les paramilitaires sont toujours bien présents.

Après le « non » au référendum, le président colombien Santos n’a plus souhaité passer par cette voie : cela ne risque-t-il pas de délégitimer le nouvel accord et de renforcer la popularité de l’ancien président Uribe, très critique à l’égard des négociations de paix ?

C’est effectivement un problème. Le conflit se déroule dans les campagnes et les villes sont très remontées contre les FARC. Le fait de faire passer cet accord par le Congrès donne des armes aux défenseurs du « non », en particulier, vous l’avez dit, à Alvaro Uribe. D’autant plus que la prochaine élection présidentielle aura lieu l’an prochain. Mais l’objet de l’accord, au-delà d’une simple décision politique, est d’arrêter un conflit qui a fait, selon les sources, entre 220 000 et 450 0000 morts, et de ne pas faire de nouvelles victimes. Il n’y a de victoire militaire possible pour aucune des parties.

« Timochenko », le leader des FARC, reste impopulaire en Colombie et, le cas de Gustavo Petro (ancien guérillero, devenu maire de Bogota) mis à part, les Colombiens semblent très méfiants vis-à-vis de l’extrême gauche ou même de la gauche sociale. Les FARC ne sont-ils pas les principaux responsables de cette situation ?

La gauche démocratique a, en effet, toujours été attaquée du fait de l’existence des FARC. Mais en même temps, si la guérilla a existé, c’est parce qu’on a globalement toujours empêché la gauche de participer à la vie démocratique – sauf dans les grandes villes qui sous, depuis quelques années, l’œil de la communauté internationale. Alors bien sûr, si « Timochenko » se présente demain à la présidentielle, il fera 1,5 % des voix. Mais l’objectif des FARC est d’ouvrir l’espace démocratique, et d’y peser à moyen et long terme, y compris par le jeu des alliances. Cela se fera dans la durée. Regardez le Salvador où un accord de paix a eu lieu en 1992. Quand le Front Farabundo Martí de libération nationale (FMLN) est revenu dans la vie politique, il a d’abord obtenu quelques députés. Et depuis deux ans, le pays est présidé par Salvador Sánchez Cerén, un ancien dirigeant du FMLN.

L’une des surprises du référendum fut le poids du « vote évangélique » dans la victoire du « non ». Il y aurait environ dix millions d’évangéliques en Colombie. Pensez-vous que ce courant pourrait peser, à l’avenir, sur le jeu politique ?

Oui, c’est un courant qui pèse en Amérique latine : au Brésil, il a notamment été impliqué dans ce que j’appelle le « renversement » de Dilma Rousseff. Jean-Paul II ayant cassé ce qu’on appelle la théologie de la libération, c’est-à-dire l’Eglise progressiste, le vide a été rempli par les Evangéliques, qui n’ont, eux, rien de progressistes. Ils ont une pratique très en phase avec les latino-américains, car ils sont beaucoup dans l’expression corporelle. En Colombie, les Eglises évangéliques ont globalement appelé à voter « non » au référendum. Mais la partie qu’elles considéraient comme relevant de la « théorie du genre » a été retirée des accords, elles sont désormais plus favorables à cet accord. Et risquent de continuer à peser en Colombie dans les années à venir.

À Alep, l’honneur perdu de la France?

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lemonde alep syrie hollande
François Hollande à bord du porte-avions Charles de Gaulle. Sipa. Numéro de reportage : AP21987397_000007.

Le 13 décembre, interrogeant plusieurs experts du Moyen-Orient, le site du Monde titrait que l’Occident avait perdu son honneur à Alep. L’article n’a pas de mots assez durs pour les États-Unis et la France, qui aurait renoncé à tous ses principes humanistes dans la guerre en Syrie.

Irrealpolitik

C’est oublier un peu vite que le désastre diplomatique français au Proche-Orient est au contraire lié à l’irréalisme de notre politique depuis 2011, laquelle a toujours voulu défendre les principes du droit contre Bachar Al-Assad, sans prendre en compte les réalités du terrain et la complexité des sociétés concernées. La France est le seul pays, avec l’Arabie Saoudite, à avoir toujours voulu le départ du président syrien. Cette opiniâtreté a coûté à la France sa place dans la région, puisqu’elle a été dépassée par le dynamisme russe et le pragmatisme américain. En fermant son ambassade à Damas et en refusant toute négociation, même parallèle, Paris s’est privé de tout levier semi-officiel en Syrie et a dû se rabattre sur les groupes rebelles qui, dès 2012, étaient tous pénétrés par l’idéologie djihadiste.

Contre Bachar, la France a démontré l’usage d’armes chimiques et a défendu cette position même après avoir été lâchée par les États-Unis, puis elle a utilisé la qualification de crimes contre l’humanité et crimes de guerre, ce qu’elle n’a fait ni envers le régime irakien qui a pilonné les villes sunnites en 2012-2013, ni envers Riyad pour son action au Yémen ; contre Bachar, la France a refusé de frapper les troupes de Daech qui se sont emparé de Palmyre en mai 2015 puis à nouveau en décembre 2016, et elle ne l’a pas fait justement pour ne pas être accusée d’aider le régime, même indirectement ; contre Bachar, la France a soutenu la rébellion kurde dans le nord de la Syrie, quitte à fragmenter le pays et à fermer les yeux sur les exactions commises par certains groupes kurdes ; contre Bachar, la France a même fourni des armes à des groupes constitutifs de l’alliance Jabhat al-Nosra ; contre Bachar, la France a permis à l’Arabie Saoudite de financer la mouvance djihadiste de Syrie, la même qui a empêché par la terreur les civils de quitter Alep lorsque les Russes ont ouvert des corridors humanitaires ; contre Bachar, la France a laissé toute latitude à l’Arabie Saoudite pour conduire une coalition au Yémen du Nord afin d’y écraser dans le sang la rébellion des Houthis, faisant plus de 30 000 morts ; contre Bachar, la France a fermé les yeux sur les manœuvres turques visant à s’implanter sur la frontière syrienne.

Entre le marteau de Daech et l’enclume syro-russe

Accuser la France de ne pas s’être investie dans le dossier syrien est une ineptie et un mensonge. Certes, la France a d’abord parlé et n’a agi qu’indirectement. Mais qu’est-ce que les experts interrogés par Le Monde souhaitaient de plus ? Une intervention militaire directe de la France ? Toute seule, à la Cyrano, pour le panache ? Avec quelles troupes ? Avec les 3 000 soldats qui tentent de barrer la route au djihadisme au Sahel à travers l’opération Barkhane ? Avec les 10 000 soldats épuisés par l’opération Sentinelle ? Et contre qui la France aurait dû envoyer ces troupes ? Contre l’armée syrienne et son allié russe ? À Alep ou à Damas ? Les deux, mon général… Nos hommes auraient été immédiatement pris entre le marteau de Daech et l’enclume syro-russe, et ils auraient été accusés de néo-colonialisme, comme ils le sont déjà au Sahel ! Nous aurions déclenché une guerre avec la Russie sans aucune assurance de rétablir une paix quelconque.

La France est allée jusqu’au bout de sa logique, celle des principes, mais depuis la fin des blocs, les principes ne suffisent plus à déterminer le camp du Bien, et le Moyen-Orient est trop complexe pour supporter le manichéisme. Si la France est condamnable pour ce qui s’est passé à Alep, alors elle l’est aussi pour Saada au Yémen, pour Falloujah en Irak. Mais jusqu’où faudra-t-il s’accuser ? Une chose est sûre : les experts ne sont pas faits pour gouverner.

« Depuis Séguin, il n’y a plus de droite populaire »

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Ludovic Guilluy François Fillon Primaire LR
Christophe Guilluy (Photo : Hannah Assouline)

Propos recueillis par Élisabeth Lévy

Causeur. Que sait-on des électeurs de la primaire ? La France périphérique s’est-elle déplacée ?

Christophe Guilluy. Non. Ce qui n’est pas illogique car, contrairement à ce qu’on pense, la France périphérique n’est pas le cœur de l’électorat de droite. Le socle électoral de droite, ce sont des retraités, des « bourgeois » on va dire, et aussi un petit électorat catho. Cela explique en partie l’échec de Sarko qui a fait campagne en direction des catégories populaires.

Justement, Nicolas Sarkozy parvenait (plus ou moins bien) à incarner une droite populaire, celle du RPR – que William Abitbol, alors conseiller de Pasqua, appelait la droite des garagistes.

Il y avait une droite populaire au RPR jusqu’à l’époque de Séguin, mais depuis, elle a été lâchée par la droite et récupérée par le FN. Dans le fond, Juppé a fait une campagne de gauche, Sarko une campagne en direction des électeurs du FN, et le seul qui ait cherché à parler aux gens de droite, c’est Fillon ! Les deux autres ont parlé à un électorat qui n’était pas là.

D’accord, on peut gagner la primaire de la droite en parlant à l’électorat de droite. Mais peut-on construire une majorité en France sans les catégories populaires ?

Absolument pas ! Raison pour laquelle faire de la primaire une répétition de l’élection présidentielle, c’est se planter dans l’analyse. Il s’agit d’un moment spécifique et d’un électorat spécifique qui constitue une frange minoritaire de ce que pourrait être une majorité « de droite » en 2017.

Et vous croyez Fillon capable d’élargir cette assise ?

Le problème de Fillon, comme celui de Juppé d’ailleurs, c’est que ce n’est pas son discours libéral très classique, et calé à l’électorat plutôt bourgeois ou retraité, qui va ramener l’électorat populaire ![access capability= »lire_inedits »]

Tout de même, ne confondez-vous pas un peu vite catho et bourgeois ? Des cathos, il y en a à Versailles mais aussi dans toute la France périphérique. La France de la Manif pour tous est-elle une France de bourgeois ?

Non, évidemment. Tout d’abord, les bourgeois sont ultra-minoritaires partout. Le socle électoral de la droite depuis vingt ans, ce sont les retraités et le socle électoral de la gauche est toujours la fonction publique. C’est-à-dire que sans ces deux gros blocs, ces partis n’existent pas ! Je parle du gros des troupes, évidemment. Les retraités, en particulier, font les élections parce qu’ils votent en masse et qu’ils sont très nombreux. Ce sont eux qui expliquent pourquoi Marine Le Pen n’est pas au pouvoir. Si elle ne parvient pas à capter les plus de 60 ans, c’est cuit pour elle. Autrement dit, tout ce qu’on entend autour du vieillissement de la population qui « droitise » ou « extrême-droitise » l’électorat, c’est une connerie ! Le rempart au « populisme », ce sont les vieux ! En les maintenant dans son camp, la droite empêche l’arrivée au pouvoir du Front national.

Vous n’avez pas répondu sur les cathos…

Les cathos représentent un tout petit électorat, plutôt de droite, et qui l’est de plus en plus. Il a basculé il n’y a pas très longtemps sur des questions identitaires, en particulier sur l’islam, sujet sur lequel les cathos sont de plus en plus énervés. Je suis convaincu que le positionnement clair de Fillon sur le problème de l’islam et de l’islamisme en France a été l’une des clés de sa victoire.

Pouvez-vous établir des distinctions claires entre les électorats de Fillon et de Juppé ?

Il faut revenir sur la dimension géographique. Juppé est le candidat des métropoles mondialisées. Il réalise ses plus gros scores dans sa région, qui se trouve être l’une des dernières régions de gauche, mais aussi à Paris, Toulouse, Strasbourg où, au premier tour, il est arrivé en tête ou avec un meilleur résultat que sa moyenne nationale, sans oublier la Seine-Saint-Denis. Bref, Juppé a très largement capté l’électorat bobo et immigré des métropoles mondialisées.

Donc sociologiquement, le clivage entre les gagnants et les perdants de la mondialisation se reproduit à l’intérieur de la droite ?

Bien sûr ! Juppé s’est adressé aux populations qu’il connaît le mieux, et il a fait la campagne Terra Nova. Mais quand il croit que les métropoles et la France c’est la même chose, il est complètement décalé ! Si on ajoute les tentatives de certains de ses partisans pour hitlériser Fillon entre les deux tours – réaction normale de gens de métropole ! –, on se dit que Juppé, Hidalgo, même combat !

Sarko ne vient pas non plus de Guéret, mais il sait qu’on ne gagne pas sans les classes populaires. Les petites villes ont-elles plutôt voté Fillon ?

Oui, bien sûr. Fillon a compris où se trouvait son électorat classique. Certes il y a une population, pour le coup bourgeoise, de l’ouest parisien, qui vote à droite depuis toujours et qui a voté pour lui. Mais le socle électoral de la droite se trouve surtout en province, dans les petites villes, les zones rurales. L’Ouest catholique a voté en masse pour Fillon…

Donc, c’est un peu la France périphérique tout de même !

Bien sûr. Dans la France périphérique, il n’y a pas que des prolos paupérisés…

En ce cas, Fillon aurait-il fait du contre Terra Nova avec la Manif pour tous dans le rôle de la jeunesse immigrée ?

En tout cas, Fillon a compris que la stratégie Terra Nova était perdante. D’un certain point de vue, c’est un Trump français car il a aussi compris que les prescripteurs d’opinion, qui sont tous dans les métropoles, soutiennent comme un seul homme le candidat qui va perdre. Pendant la primaire, ils étaient tous derrière Juppé…

Maintenant, ils vont essayer de faire de Fillon le nouvel épouvantail. Le Monde a déjà commencé avec « La révolution conservatrice ».

Les médias, poussés par la gauche, imaginent qu’ils vont inventer un nouveau Sarko qui s’appellera Fillon, parce que ça marche comme ça depuis quinze ans en France. Sauf que la ficelle est trop grosse !

Si Fillon reste sur son socle de droite et que, de l’autre coté, Mélenchon et le FN draguent le prolo, l’élection de 2017 verra-t-elle ressusciter la lutte des classes ?

C’est ce qui se dessine. Allons plus loin et imaginons un deuxième tour Fillon/Le Pen : ce serait un retour du clivage droite/gauche avec le FN dans le rôle de la gauche étatiste défendant les services publics. En somme, ce serait Giscard contre Marchais… Raison pour laquelle je crois que l’élection de Fillon est une divine surprise pour le FN. Et en diabolisant Fillon alors qu’elle devra peut-être demain appeler à voter pour lui, la gauche se complique la tâche. Il y aura un électorat de gauche qui ne se déplacera pas pour défendre le « Front républicain » et un autre, à la marge, qui votera FN. Beaucoup de petits fonctionnaires, cadres B ou C, ont déjà basculé.

Avec le FN dans le rôle de la gauche : vous allez vous faire des amis. Un dernier mot sur les médias : ils parlent de moins en moins au grand nombre et semblent s’en accommoder. Ont-ils, eux aussi, décidé de se passer de ceux qu’Orwell appelait « les gens ordinaires » ?

C’est une question de distance mentale. La France des prolos et des petits Blancs, c’est loin. Si ces gens pouvaient aller à la pêche les jours d’élections, tout irait tellement mieux.[/access]


Vaincre le totalitarisme islamique

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La guerre froide aura-t-elle lieu?

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Poutine Russie François Fillon Donald Trump
Saint-Pétersbourg, Russie (SIPA : AP21971489_000015)
Poutine Russie François Fillon Donald Trump
Saint-Pétersbourg, Russie (SIPA : AP21971489_000015)

Sous la direction de Jean Robert Raviot, professeur de civilisation russe contemporaine à l’université de Nanterre, cinq universitaires viennent de publier à la documentation française un ouvrage intitulé Russie : vers une nouvelle guerre froide ?

Des cartes avec la faucille et le marteau

L’ouvrage ne répond pas à la question du titre, mais donne au lecteur les moyens de le faire. Ce n’est pas du luxe. En ces temps de russophobie galopante, beaucoup de ceux que l’on nous présente comme les meilleurs esprits en viennent à perdre les pédales, et le gouvernement français dans une surenchère imbécile pousse à la tension, voire à l’affrontement. La presse mainstream, abdiquant souvent toute déontologie, nous assène que Donald Trump est un agent russe, François Fillon une marionnette de Vladimir Poutine, et que le référendum italien a été truqué par des hackers soviétiques. Certains journaux en viennent à publier des cartes ou la Russie est en rouge ornée d’une faucille et d’un marteau jaunes. Face à cette passion atlantiste déraisonnable, il est difficile de ne pas réagir sommairement en se situant sans nuance sur le terrain de la défense unilatérale du grand pays. Pour ce qui me concerne, c’est d’autant plus facile que la Russie est une vieille histoire : celle de la fascination pour un peuple assez incroyable au sein duquel cohabitent la civilisation la plus raffinée et la plus grande brutalité – surtout pour lui-même.

La chute de l’URSS, une humiliation

Patrie de la littérature, de la musique, de la danse, de la peinture, la Russie a cependant supporté, et plus souvent qu’on ne croit, soutenu un régime brutal de paranoïa mortifère, accepté les sacrifices de la guerre civile, du stalinisme et les plus abominables, ceux de la Grande Guerre Patriotique. Il y a eu ensuite l’effondrement de l’URSS et l’humiliation ce qui au bout du compte, fait suffisamment pour que l’on n’ait pas envie d’en rajouter et de continuer à insulter ces gens à partir d’une vision déplaisante et frisant le racisme, du moujik brutal indigne de la civilisation occidentale.

Pour je crois, bien connaître cette histoire, pour avoir tant de fois rencontré ce peuple, lorsque qu’on le met stupidement en cause je réagis affectivement car ma Russie est celle du poète Alexander Blok en 1920 dans un poème prémonitoire : « La Russie est un sphinx heureuse et attristée à la fois et couverte de son sang noir. » Pas sûr que cela puisse emmener très loin, j’en conviens.

Merci par conséquent à Jean Robert Raviot et à son équipe de m’avoir « objectivé » la Russie post-Union soviétique, de l’avoir débarrassée des fantasmes et des ignorances que ses partisans et adversaires partagent souvent. Dans la nouvelle donne géostratégique mondiale qui se dessine à la suite de l’élection de Donald Trump, de l’inévitable défaite de la fausse gauche russophobe en France, la lecture de ce petit ouvrage est indispensable. On y trouvera une analyse perspicace et sans complaisance de l’histoire des 25 dernières années, débarrassée des oripeaux de la propagande atlantiste, mais aussi  une approche de ce qu’est la Russie aujourd’hui. Pas un État-nation territorial comme nous le connaissons et le vivons nous-même mais un « post-empire ».

Un post-empire

Et ceci est essentiel, surtout qu’accompagné d’une étude de ce qu’est le «poutinisme » cela permet d’éviter de rester dans la caricature, fruit de la diabolisation ou de l’adulation de Vladimir Poutine, positions symétriques et sans intérêt. Mais, nous disent les auteurs, la Russie a désormais, et de nouveau une stratégie de grande puissance – ce qui ne veut pas dire impérialiste. Et nous décrivent les outils et les armes qui sont les siens pour la mener. Dans sa conclusion, Jean Robert Raviot nous rassure en répondant nettement à la question posée dans le titre du livre : « or cette nouvelle guerre froide, par les excès verbaux auxquels elle donne lieu, relève davantage du domaine de la rhétorique que d’une véritable confrontation militaire et politique. » Tant mieux, mais profitons de cet indispensable petit bouquin pour nous doter des moyens permettant de comprendre que si la Russie a toujours balancé entre ce que l’on appelle « l’occidentalisme russe » est une orientation « eurasiatique », si elle peut être incontestablement un partenaire difficile, notre intérêt et de revenir à une forme d’amitié avec elle. Pour compléter cette lecture ou avant de s’y mettre, nous avons pensé qu’il pourrait être intéressant d’interroger Jean-Robert Raviot pour mettre l’accent sur ce qui nous apparaît essentiel. Merci à lui de nous avoir fait profiter de son savoir et de sa vision équilibrée.

Russie : Vers une nouvelle guerre froide ?

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« L’Algérie, c’est quand même un peu la France… »

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Le photographe Hubert Le Campion avec les soldats de l'A.L.N en Kabylie, avril 1962. SIPA. 00418377_000002
Le photographe Hubert Le Campion avec les soldats de l'A.L.N en Kabylie, avril 1962. SIPA. 00418377_000002

Causeur : Dès les lendemains de la guerre, votre père s’engage en faveur de l’indépendance des peuples colonisés, d’abord en Afrique noire, puis aux côtés du FLN.

Viviane Candas : Oui, il y avait une continuité entre son engagement antinazi et la lutte contre le colonialisme.

À l’époque, cette « continuité » n’allait pas de soi.

Pour lui et ses amis, si. Pour d’autres non. Certains combattants de la France libre, je vous l’accorde, ont d’abord été très gaullistes, puis, après que le général a trahi les pieds-noirs, OAS. Le Parti communiste lui-même a voté les crédits de guerre en 1956, soutenu Guy Mollet et l’envoi du contingent pour une guerre très dure. En revanche, le Parti communiste algérien a soutenu clairement l’indépendance. De nombreux militants étaient juifs. Ils se souvenaient des pieds-noirs majoritairement pétainistes… avant le débarquement américain de novembre 1942.

Comment expliquez-vous cette prise de conscience précoce d’Yves Mathieu et, en particulier, son engagement en faveur des Africains ?

Il est possible que sa proximité avec le sergent Diabo, son compagnon d’armes pendant toute la campagne d’Italie, ait eu une influence, ou accéléré son parcours politique. En tout cas, dès qu’il arrive en Afrique noire, après-guerre, il écrit à ses parents « Maintenant je veux me battre pour la liberté des noirs d’Afrique. »

Le sergent Diabo, c’est l’homme de la photo que vous présentez.

Oui. Il faut comprendre la genèse du film. Je savais peu de choses sur mon père. Du fait des circonstances troubles de sa mort, de la nécessité d’y survivre, ma mère ne m’en parlait pas. Après son décès, en rangeant ses tiroirs, je tombe sur des affaires qui avaient appartenu à mon père – courriers, photographies. Très peu d’éléments en réalité, mais qui vont constituer une sorte de fil rouge que je ne lâcherai pas. À partir de ces éléments, je vais tâcher de reconstituer le parcours d’Yves Mathieu, tout en m’efforçant de soutenir le lyrisme, la ferveur d’une époque et d’un combat. Selon vos engagements politiques, ce lyrisme peut vous hérisser.

L’une des dimensions du film – à mon avis, la plus belle – est celle de l’enquête, de l’enquête impossible. Dans un même mouvement, vous renoncez d’emblée à obtenir vérité sur la mort de votre père et vous vous obstinez…

Il s’agissait pour moi de déterrer ce père, de l’incarner à partir de trois fois rien et de la parole des gens qui l’ont connu…

Lisez la suite de l’interview sur le blog d’Olivier Prévôt.

 

 

 

Affaire Theo Francken: des juges contre la démocratie

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theo francken belgique migrants
Theo Francken. Numéro de reportage : 00724346_000029.
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Theo Francken. Numéro de reportage : 00724346_000029.

Montesquieu disait que “Le juge est la bouche de la loi”. On se demande actuellement qui en est le cerveau. Tandis que Manuel Valls propose de placer les cours d’assises sous contrôle de l’exécutif, la presse politico-judiciaire s’agite elle aussi, au nord des Hauts-de-France.

Un devoir de protection illimité?

L’Etat belge, par la voix de son secrétaire d’Etat à l’Asile et à la Migration, Théo Francken, a refusé un visa de 3 mois à une famille d’Alep. Mercredi 7 décembre, la Cour d’appel de Bruxelles a confirmé l’arrêt du Conseil du contentieux des étrangers et suspendait donc le refus de délivrance du fameux visa sous peine d’une astreinte de 4 000 euros par jour. Pour réfuter la décision de l’Etat belge, la cour s’est appuyée sur l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme ratifiée par la Belgique et qui précise que « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains et dégradants » La paisible Belgique aurait donc un devoir de protection et d’accueil envers les suppliciés potentiels de toute la planète.

Mais Théo Francken refuse net : « Accorder des visas humanitaires est le pouvoir discrétionnaire du Ministre ! » martèle-t-il.

Le SM, cette vierge outragée

Et chacun de s’offusquer. Un ministre n’est pas au-dessus des lois, si la Cour décide que ce visa doit être délivré, il ne reste plus audit ministre qu’à s’exécuter. Nombre de magistrats agitent leurs manchettes et prennent publiquement position contre le gouvernement, appelant à la barre les infatigables heures les plus sombres de notre histoire. Ils sont en cela soutenus par la Cour européenne des droits de l’homme, toujours très désireuse de donner des injonctions aux 47 nations qui la composent. Et bien entendu, ils peuvent aussi compter sur le soutien illimité du Syndicat de la magistrature dont la présidente, Manuella Cadelli nous a refait, sur tous les plateaux de tous les JT, sa grande spécialité : la vierge outragée. Comment peut-on, dit-elle en substance et la larme à l’œil, se soustraire à une décision de justice ?! Dura lex, sed lex

Cependant, Théo Francken ne se dérobe pas vraiment à la décision de justice. Il en prend acte, paie l’astreinte et rappelle que c’est lui et personne d’autres – surtout pas les juges – qui délivre les visas humanitaires. Car c’est là, le vrai débat. Au-delà du cas de cette famille syrienne, au-delà du risque de faire de la Belgique un distributeur automatique de visas pour tout pays en guerre par la magie de la jurisprudence, l’enjeu réel, c’est la séparation des pouvoirs. La justice peut casser une décision gouvernementale jugée non conforme à la loi. Mais elle ne peut en aucun cas se substituer au gouvernement en décidant la politique du pays.

La magistrature a lancé un ballon d’essai et tenté de voir si elle pouvait, à coups de jurisprudence, faire les lois, et à coups de sanctions, donner ordre aux dirigeants. Instance non élue, elle cumulerait ainsi les trois pouvoirs, sans aucune surveillance externe ! Le gouvernement des juges, ça c’est cool !

Changeons le peuple…

Il faut dire que la magistrature et son syndicat ne raffolent pas d’être contrôlés par les deux autres pouvoirs. Entre deux sanglots, Madame Cadelli avait déjà confié, cet été, son désir que soit supprimé le ministère de la Justice et que seule la Cour des Comptes  soit habilitée à évaluer le travail de la magistrature, ce qui, ne lui en déplaise, est encore à ce jour une prérogative parlementaire.

La fameuse « bouche de la loi » frétille à l’idée de devenir à elle seule le cerveau et le bras armé. Mais dans une démocratie, fût-elle représentative, le cerveau, en principe, c’est le corps électoral, c’est-à-dire le peuple, ce sagouin qui cultive l’art de tomber comme un cheveu dans la soupe.  Et qui rappelle, comme il le peut, qu’il n’a pas élu les juges.

Qu’on le déplore ou pas, c’est bien le peuple qui a hissé l’ultra-droitier Francken à son poste. Vox populi, vox dei !

A contrario, Madame Candelli ne représente qu’elle-même et les magistrats syndiqués. Et ceux-ci n’ont pas pour vocation d’édicter des lois mais de sanctionner ceux qui ne les respectent pas. CQFD.

P.S : Au cas où le syndicat belge de la magistrature voudrait singer sa grande sœur française et édifier un « mur des cons » dans ses locaux, je précise qu’il y a une très chouette photo de moi sur mon mur Facebook ! Tant qu’à faire…

Les Espagnols sont-ils « en voie d’extinction »?

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Une femme accroche un drapeau de l'Espagne à Madrid, juin 2014. SIPA. AP21584140_000003
Une femme accroche un drapeau de l'Espagne à Madrid, juin 2014. SIPA. AP21584140_000003

« Les Espagnols sont-ils en voie d’extinction ? » Ce n’est pas une blague, ni le titre d’un film catastrophe, mais celui d’une tribune parue hier sur le site du journal ibérique de centre-gauche, El Pais. « Un éléphant vit au milieu de nous » et « menace notre avenir » mais personne ne s’en soucie, commence la journaliste. « Ni les partis politiques, ni le gouvernement, ni les analystes. » Les médias « se préoccupent des crises internes des partis ou des photos déchirées du roi d’Espagne » mais pas de ça : « cette éléphant s’appelle « solde naturel négatif », […] nous perdons de la population », assène gravement Berna Gonzalez Harbour.

« Aujourd’hui, nous sommes 72 de moins qu’hier », reprend-elle. Multiplié par 365, ça fait plus de 26 000 par an. Et sur dix ans, près de 300 000, sur une population totale de 46 millions d’habitants. Les chiffres du premier semestre de 2016 ont confirmé ceux de 2015 : les Espagnols meurent davantage qu’ils ne naissent. « Le découragement face à la crise et le manque de perspectives ont ralenti la natalité. » Pour ne rien arranger, les mariages ont diminué (-2,7%). Et « les signaux pour le futur ne sont pas plus rassurants » : même « les immigrés » ne parviennent plus à redresser la barre ! « La population immigrée, à qui nous devons 18% des naissances en Espagne alors qu’elle ne représente que 9,5% de la population totale, a continué à chuter de façon drastique, regrette la journaliste. Ils étaient 5,3 millions en 2011, ils ne sont plus aujourd’hui que 4,4 millions. » 

« Les civilisations meurent par suicide, non par meurtre »

La sensibilité socialiste de l’éditorialiste est heurtée : même les étrangers ne produisent plus assez de nouveaux petits Espagnols. Si elle peut s’en rendre compte, ce n’est pas grâce aux statistiques ethniques, pas plus pratiquées en Espagne que de notre côté des Pyrénées, mais parce que l’immigration, chez elle, est assez récente pour que les immigrés y soient encore des étrangers. Sauf que ces derniers ne sont plus très emballés à l’idée de rester là-bas. En Espagne, plus qu’ailleurs, le chômage fait des ravages. Monté jusqu’à 27% début 2013, il est, pour la première fois, retombé en dessous des 20% au troisième trimestre 2016 : les Espagnols ne sont « plus que » 4,3 millions à ne pas avoir d’emploi.

Alors, comme les étrangers, les Espagnols s’en vont. Rien que dans les six premiers mois de 2015, 50 000 d’entre eux (majoritairement jeunes) ont quitté leur pays natal. Une fuite qui n’a pas été bouchée depuis le déclenchement de la crise en 2008. Les chiffres le confirment : la catégorie d’âge la plus touchée par cette diminution de la population est celle des moins de 35 ans. « Celle qui croît le plus ?, interroge la journaliste. Les plus de 85 ans. » La catégorie suprême des plus de 95 ans est même en progression de 6% !

« L’instantané pris cette semaine par l’Institut national des statistiques n’est pas très différent de celui qui prévaut dans l’Union européenne », se rassure  faussement Berna Gonzalez Harbour, avant de citer l’historien britannique Arnold Toynbee: « les civilisations meurent par suicide, non par meurtre », puis de conclure : « et il semble que nous en prenions le chemin. »

En Espagne comme en France, les courbes ont dû mal à s’inverser. Mais François Hollande peut relativiser. S’il y en a une qu’il n’a pas fait chuter c’est bien celle de la natalité. La France, étrangement, n’a pas ce problème. Elle, c’est bien connu, est une championne de fécondité: elle s’en vante chaque année, elle fait beaucoup, beaucoup de bébés. On se demande bien pourquoi…

Rex Tillerson, l’anti-néocons

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Rex Tillerson, alors PDG d'Exxon Mobil, et Vladimir Poutine, avril 2016. SIPA. AP21208041_000001
Rex Tillerson, alors PDG d'Exxon Mobil, et Vladimir Poutine, avril 2016. SIPA. AP21208041_000001

S’il est un personnage auquel on peut comparer le nouveau secrétaire d’Etat américain, c’est bien celui de Cincinnatus. A l’image de cette figure romaine du Ve siècle avant Jésus-Christ, Rex Tillerson répugne à se mettre en avant. C’est d’ailleurs cette qualité, qui a prévalu face aux opportunistes se pressant soudain autour du nouveau président. Cincinnatus mena une violente politique anti-plébéienne. À son image, le secrétaire d’Etat ne sera guère un adepte du populisme médiatique qui a soutenu jusqu’à ce jour, la classe politique artificielle des adversaires de M. Trump. Connu pour sa réputation d’incorruptibilité, Tillerson sera un homme difficile à manœuvrer pour les groupements et puissances qui souhaiteraient s’emparer des rênes de l’Empire. Qui plus est, l’ancien patron d’Exxon aime sonder les reins et les cœurs, et sait s’entourer de collaborateurs d’une fiabilité absolue. Il y a fort à parier, par conséquent, que le corps diplomatique connaisse des remaniements importants. Quant aux républicains ambitieux qui se voyaient déjà ambassadeurs des Etats-Unis  et le faisaient savoir à leur entourage, ils devront attendre.

Les règles du jeu ont changé

Les règles du jeu viennent en effet de changer. La politique étrangère des Etats-Unis sera plus modeste et plus pragmatique, plus soucieuse de l’intérêt national que de la chimère d’une domination mondiale. Dans les luttes de pouvoir – au sein même de l’équipe Trump – entre les partisans d’un sursaut néo-conservateur, s’appuyant sur les alliés pétroliers de l’Amérique au Moyen-Orient, et les défendeurs d’un véritable tournant stratégique au profit d’une renaissance diplomatique géo-culturelle soutenue par la Russie, ce sont les seconds qui l’ont emporté. Il leur reste à reconstruire un outil diplomatique dévasté. Si Rex Tillerson – comme on peut l’imaginer – opère un profond renouvellement du personnel diplomatique américain, dont le recrutement est parasité par les faux diplomates nommés sur un poste afin d’être récompensés d’un service, les idéologues du State Department aveuglés par une vision biaisée de l’histoire, les ambassadeurs paresseux croyant que la puissance et la richesse américaine pourront les dispenser de penser, alors, il lui faudra beaucoup de temps.

Pendant ce renouvellement silencieux, apparaîtront de nombreux conflits de personnes au sein du département d’Etat. L’effet sera donc d’accroître temporairement la paralysie américaine avant de lui permettre un redressement à plus long terme. Tout se passe comme si Tillerson ne pouvait travailler que pour son successeur. Certains s’étonneront peut être de ce que Rex Tillerson ne soit pas un diplomate de formation. C’est qu’à la Maison Blanche, les qualités humaines semblent désormais plus importantes que l’expertise technique. Cincinnatus n’a-t-il pas lâché la charrue pour être avantageusement placé à la tête de l’Etat ? Il ne demandait rien, il gouverna. Rex Tillerson, quant à lui, pourra remplir le vide laissé par la diplomatie d’un Etat devenu trop riche pour exercer son intelligence politique, trop dépendant de ses faux alliés pour mener une politique nationale, et trop faible moralement pour préférer la paix au déclenchement d’un chaos aussi rentable que dévastateur.

L’annus horribilis des élites

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Jennifer Lopez et Marc Anthony aux côtés d'Hillary Clinton lors d'un concert de soutien à sa candidature, Miami, octobre 2016.
Jennifer Lopez et Marc Anthony aux côtés d'Hillary Clinton lors d'un concert de soutien à sa candidature, Miami, octobre 2016.

Qu’importent les mots pour le dire – débâcle, débandade, fiasco – quand l’échec patent des « élites », qui fait la une des journaux, ne conduit qu’à stigmatiser les peuples qui s’en donnent à cœur joie de bousculer les pronostics. Le plus extraordinaire dans cette histoire est ce qu’elle révèle quant à la conception de la démocratie desdites élites, toujours prêtes à encenser l’Autre tant qu’il n’est qu’un clone inoffensif du Même, mais beaucoup plus réticentes dès lors qu’elles prennent l’altérité en pleine gueule, comme ces derniers temps. Mais une « élite » qui n’a rien vu venir, n’a pas su prévenir, et qui de plus s’insurge contre le verdict des urnes, n’apporte-t-elle pas la preuve qu’elle a usurpé ce titre ?

Il faut pourtant être bien aveugle pour ne pas voir que la montée du « populisme » n’est jamais que l’envers trivial de l’admiration éperdue, de l’estime inoxydable que se portent à eux-mêmes et que s’accordent entre eux les membres de la caste qu’on nomme on ne sait plus trop pourquoi « élite », aujourd’hui prise en flagrant délit d’insignifiance et d’incompétence. Le temps n’est plus, et c’est tant mieux, où une « élection » divine ou native consacrait sa légitimité. Il faudrait d’urgence trouver un autre mot pour désigner la nébuleuse informe qu’est ce nouvel élitisme, scintillant comme un gâteau de fête, mais sans davantage de qualités spécifiques que ces individus inconsistants et arrogants dont Robert Musil décrivit au début du xxe siècle l’irrésistible ascension sociale : « Et brusquement, toutes les positions importantes et privilégiées de l’esprit se trouvèrent tenues par ces gens-là, toutes les décisions prises dans leur sens. » (L’homme sans qualités, 1931.)

Musil n’avait encore rien vu de l’« élitisme » fabriqué par les médias par la rencontre improbable, sur les plateaux de télévision, d’une bimbo siliconée au QI très limité, d’un intello qui ne pourra que mâcher ses mots et de l’incontournable chanteur (ou chanteuse) au look hyper branché. Ajoutez le sportif aux performances irréprochables et le savant, tous deux garants du degré de réalité dans laquelle ce beau monde est censé évoluer. Cette « élite » n’a aucun message commun à délivrer, mais cache mal son plaisir d’être là, entre soi, alors même que sa surexposition médiatique la prive de toute crédibilité quant aux valeurs altruistes et universelles qu’elle prétend défendre et incarner. Du face-à-face jusqu’alors inédit entre les peuples et cette pseudo-élite l’issue est donc incertaine, selon que ces « ploucs » s’identifieront ou non au « grand public » recherché par les télés du monde entier.

Le terrain avait, il est vrai, été préparé par l’attitude pour le moins ambiguë des démocraties occidentales à l’endroit de l’élitisme. Fallait-il lui tordre définitivement le cou en faveur d’un égalitarisme consensuel, ou en préserver l’exigence dans un cadre démocratique ? L’école française ne serait pas dans un tel état si[access capability= »lire_inedits »] ses responsables divers s’étaient montrés capables d’apporter une réponse nuancée mais claire à ce déjà vieux débat. Or l’abolition de toute méritocratie, dont ceux qui la prônent s’indignent rarement de faire eux-mêmes partie des VIP, n’a pas réellement fait émerger les plus talentueux, valeureux, courageux – ceux qui forment l’élite pour ne pas dire l’« aristocratie », fleuron de toute démocratie quand elle n’a pas cédé aux séductions de la démagogie. En revanche, si l’idéal démocratique n’a plus d’autre horizon que de fabriquer les futurs esclaves du capitalisme mondial et des zombies rivés à leurs écrans, on finit par comprendre que certains « jeunes » lui préfèrent l’élitisme brutal des bandes rivales. Un caïd au moins, on le respecte !

Tirez donc sur l’élitisme et il revient au galop, sous les formes caricaturales et crépusculaires qu’on lui connaît aujourd’hui. Tandis que l’école laisse un nombre grandissant d’enfants sur le pavé, les ritournelles de supermarché font des adeptes : Pourquoi ne serais-je pas moi aussi une star, puisque je le vaux bien ? Et si vous avez l’imprudence de dire que telle n’est pas la véritable élite, œuvrant dans l’ombre loin des caméras, il vous sera demandé selon quels critères vous vous permettez de distinguer ainsi le vrai du faux. La marge de manœuvre semble donc faible entre le relativisme, fossoyeur de toute excellence, et ce pseudo-élitisme racoleur qui consacre en fait le nivellement, ludique et festif comme il se doit, des mérites et des talents.

Mais le mal ne vient pas que de cette médiatisation intensive, promouvant en un temps record à peu près n’importe qui et n’importe quoi. Il vient aussi d’un travail de sape plus profond, qui met sur un plan d’égalité des formes diverses d’excellence dont l’exemplarité est en fait très variable. Quoi de plus grotesque à cet égard que des « célébrités » [sic] se portant au secours d’un chef d’État à leurs yeux injustement malmené par les médias ? Les « spécialistes » par contre sont d’autant moins présents dans le débat public qu’ils sont conscients de la complexité des situations, et peu portés à l’histrionisme. Un sportif de haut niveau, un savant nobélisable, un chef d’entreprise audacieux ont beau être, chacun à sa manière, des acteurs de premier plan, le cumul de ces réussites aura au mieux un effet stimulant s’il n’est pas accompagné d’un autre élément, que j’ose dire charismatique, plaçant de facto l’élite à un poste d’avant-garde où elle court de vrais risques, responsable qu’elle se sent être du bien commun. Célèbre ou pas, l’élite qui se respecte sait ce qu’elle a à faire pour ne pas démériter de cette singulière « élection ». Parlons donc davantage des devoirs de l’élite que de ses droits, surtout lorsqu’ils sont braconnés dans les eaux troubles qu’agitent avec délectation les médias. Le Soulèvement contre le monde secondaire dont a si bien parlé Botho Strauss ne fait à cet égard que commencer.

Ce qu’on demande à n’importe quel spécialiste – voir et prévoir, diagnostiquer et traiter – on devrait pouvoir l’exiger de ceux et celles qui bénéficient des avantages réservés à l’élite. Mais quand ceux qui s’en disent les représentants sont à ce point privés de discernement, la « débâcle des élites » est une bonne nouvelle. Surtout si cette Bérézina met fin à l’alliance entre incompétence et arrogance, et si les chiens de garde de la bien-pensance s’en retournent faire leurs classes sur les terres qu’ils ont depuis trop longtemps désertées.

Ainsi n’en finit-on pas de rejouer La Trahison des clercs, même si la défense de la Raison contre les idéologies ne semble plus l’enjeu majeur du débat, comme à l’époque où parut le pamphlet de Julien Benda (1927). Trahison il y a bel et bien, oui, dès que les performances tiennent lieu d’excellence, et que les « indignés » de tous bords tiennent le haut du pavé au lieu d’exercer avec fermeté le droit de réserve et de retrait qui ferait d’eux des réfractaires. Contrainte au silence, caricaturée ou opprimée, une élite digne de ce nom combat dans l’ombre ou s’exile, mais ne subit aucune débâcle. Une forme encore inédite de résistance reste donc à inventer.[/access]

Les chauffeurs Uber se révoltent… contre Uber

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ober taxis vtc ebay
Sipa. Numéro de reportage : AP21962429_000006.
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Sipa. Numéro de reportage : AP21962429_000006.

(Avec AFP)– Quelque deux cents chauffeurs VTC (Voiture de transport avec chauffeur) se sont massés ce matin porte Maillot à Paris pour réclamer une meilleure rémunération et dénoncer « l’humiliation » que leur infligent les plateformes de réservation.  Sur le banc des accusés, la célébrissime marque Uber, dont la déclinaison hexagonale permet à des millions de Français de trouver un chauffeur géolocalisé qui vous facturera la course, payée en ligne, en fonction de la demande. Concurrence pure et parfaite mettant en contact libre et immédiat offre et demande au cœur d’un marché numérisé, fantasmaient déjà les thuriféraires de l’«ubérisation» rêvant de transformer chaque appartement en hôtel et chaque véhicule en VTC.

Les ubéristes sur la voie des taxis

Sur le papier, dans l’économie participative, l’offre rencontre directement la demande par le truchement technologique des smartphones, la main invisible de la plateforme (Uber, Airbnb) fixant le prix du service sans que de lourdes réglementations ne s’en mêlent. On en est loin. Car, depuis l’interdiction d’UberPop et les poursuites judiciaires engagées contre la plateforme Heetch, encouragés par les taxis qui y dénoncent une concurrence déloyale, la justice a décidé d’y mettre son nez. Les conséquences de l’intervention des instances politique réglementaires (justice, fisc, mairies, législateurs) sont inattendues. Pour l’observateur distrait, c’est la pagaille. Désormais les ubéristes ressemblent de plus en plus aux taxis : syndiqués, en grève, revendiquant l’amélioration de leurs revenus et conditions de travail. Les voilà devenus salariés déguisés d’un système qu’ils se mettent eux aussi à critiquer. »Uber=esclavage moderne », « Uber a saigné les chauffeurs » ou encore « non aux déconnexions arbitraires », pouvait-on lire sur les banderoles déployées ce matin.

Ces slogans reflètent une réalité : depuis plusieurs mois, les chauffeurs Uber sont en train de perdre face à Uber qui a réussi le tour de force de recruter des taxis ! Ainsi, aujourd’hui on peut commander une voiture via Uber et voir arriver un taxi parisien des plus normaux.

Mais il est possible que l’intervention de la justice et l’interdiction d’UberPop aient en fait sauvé les chauffeurs. Si on voit aujourd’hui des Uber syndiqués, organisés en plusieurs centrales (Unsa-VTC, Actif-VTC et CAPA-VTC) capables de faire venir des chauffeurs Uber de Lyon, Lille, Nantes ou Strasbourg pour confluer jusqu’au siège parisien d’Uber, rue de Cambrai dans le nord-est de Paris, c’est grâce à l’Etat. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’en déclarant UberPop illégal, la justice n’a pas laissé grand-chose de l’« ubérisation ». Rappelons que la véritable « uberisation », c’est mettre tout le monde en contact avec tout le monde. Vous avez un appartement ? Louez-le si vous ne l’occupez pas ! Vous possédez une voiture (et le permis de conduire) : devenez taxi quand vous voulez ! En principe, une personne qui a un appartement et une voiture peut gagner sa vie simplement en mettant ses biens à disposition, profitant ainsi de la rente d’un capital jusqu’alors inexploitable ! Voilà une révolution, une vraie…

Un rapport de forces moins favorable à Uber

Sauf que les capitalistes de l’économie collaborative restent toujours des capitalistes (ce qui est somme toute logique), aussi profitent-ils du rapport de force pour garder une part toujours croissant des profits générés par l’activité. C’est ainsi qu’une fois la phase de la pénétration du marché terminée, Uber a commencé à diminuer la part réservée aux chauffeurs. Cependant, si UberPop était toujours légal, il aurait été difficile voire impossible d’organiser des millions de particuliers qui utilisent leurs propres voitures pour gagner un peu d’argent. En revanche, puisque l’Etat à travers la justice a laissé Uber en tête à tête avec quelques milliers de personnes dont le gagne-pain dépend de cette activité (sans oublier toute la filière créée : des sociétés qui financent les voitures pour les chauffeurs Uber, des sociétés de VTC… une économie entière s’est développée en très peu de temps autour de la plateforme). Et dans ce tête à tête, Uber a moins l’avantage que face à des millions d’anonymes qui ont tendance à subir sans réagir.

Les revendications des ubéristes en disent long sur l’état d’esprit de la plateforme. En cause, les « déconnexions abusives » de chauffeurs mal notés par leurs clients, parfois évincés d’Uber après une simple course. Pour prendre l’exemple plus ancien mais pertinent d’eBay : si vous vendez occasionnellement des objets, être bloqué est désagréable mais pas très grave. Mais imaginez que gagniez votre vie à vendre des objets sur eBay, dans ce cas, il serait gravissime de découvrir qu’une fois bloqué par eBay, vous ne sauriez même pas à qui écrire (oubliez le téléphone, ça n’existe pas…) et n’auriez aucune chance de connaître les motifs exacts de la sanction ni de  faire appel…   Le même phénomène se reproduit avec Uber : à en croire les chauffeurs, arbitraire, la plateforme se révèle de surcroît pingre par sa politique tarifaire puisque les commissions prélevées sur chaque course ne leur laissent que 3.75 euros de l’heure. Depuis la baisse unilatérale de 20% du tarif en octobre 2015, décidée après l’interdiction d’Uberpop, bien que les conducteurs aient récemment vu leurs revenus augmenter de 5% d’après la direction d’Uber, ceux-ci profitent de leur pouvoir pour engager un rapport de force avec la plateforme.

D’un premier abord séduisant, le piège de « l’économie du partage » se referme ainsi sur ses premiers bénéficiaires.  Aussi longtemps que l’ubérisation vous apporte un peu d’argent de poche, l’avenir vous paraît radieux. Mais si vous comptiez en faire votre gagne-pain, une fois la bise venue, vous vous trouveriez fort dépourvu…

Colombie: «L’objectif des FARC est d’ouvrir l’espace démocratique»

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Juan Manuel Santos et "Timochenko" se congratulent après la signature de l'accord de paix à Bogota, novembre 2016. SIPA. AP21980392_000008
Juan Manuel Santos et "Timochenko" se congratulent après la signature de l'accord de paix à Bogota, novembre 2016. SIPA. AP21980392_000008

Causeur: Cette fois ça y est, l’accord de paix avec les FARC a été ratifié par le Congrès et semble être enfin mis en route. Etes-vous confiant quant à sa bonne concrétisation ?

Maurice Lemoine:[1. Ancien rédacteur en chef du Monde Diplomatique, Maurice Lemoine est journaliste et spécialiste de la Colombie] J’ai beau être d’une nature optimiste, on est dans une phase extrêmement délicate. Le Congrès a entériné l’accord de paix mais on est dans une grande période d’incertitude : la Cour constitutionnelle a du mal à décider si l’ensemble des accords va être mis en musique à travers la « voie rapide », qui permettrait de mettre en place, très rapidement, les instruments juridiques comme  la loi d’amnistie, ou la levée des mandats d’arrêts. Pour le moment, on est au milieu du vide. Il y a donc nature à être inquiet. En passant par la voie normale, le processus prendrait entre six mois et un an. Or les guérilleros sont déjà dans des camps de pré-regroupement, sans activité et dans une incertitude totale. N’importe quel indicent, d’où qu’il provienne, remettrait en cause les accords de paix. La période est donc particulièrement critique.

Les Colombiens – y compris ceux qui ont voté « oui » au référendum – semblent craindre la réintégration des anciens guérilleros dans la vie civile. N’est-ce pas un des points de discordes de l’accord ?

Les FARC ne sont pas des enfants de chœur et on peut leur reprocher beaucoup de choses. Même les Colombiens qui ont voté « oui » sont loin de leur être acquis. Mais le problème se pose surtout par rapport à deux points principaux. D’abord, la justice transitionnelle : celle-ci prévoit que les guérilleros vont devoir s’expliquer, y compris sur des crimes graves, des crimes contre l’humanité. Sauf que les acteurs civils ou militaires vont devoir en faire de même. Il y a donc une grande inquiétude dans ce qu’on appelle l’ « establecimiento ». La droite colombienne avait imaginé qu’on mettrait les guérilléros en jugement, point. Mais dans le cadre de la « commission des vérités », tout le monde va devoir s’expliquer. L’autre élément du problème, c’est qu’il y a des gens qui craignent de voir dix sièges au Sénat réservés à la guérilla au titre que, dans les années 80, la moitié des quatorze sénateurs de l’Union patriotique, le parti des FARC, a été assassinée. Ce conflit a été très long et très sanglant, les plaies sont encore grandes ouvertes…

Un autre sujet d’inquiétude est le bon déroulement de la restitution des terres prises aux paysans durant le conflit…

C’est une des raisons du « non ». Si on considère que tout le monde va devoir témoigner, on va probablement découvrir que les déplacements de population effectués par les paramilitaires ont permis l’installation de nouveaux propriétaires. On va donc éventuellement dévoiler au grand jour qui sont les propriétaires imbus des terres. C’est la grande crainte du camp d’Alvaro Uribe. Une loi de restitution des terres a déjà été votée. Ses conséquences ont été catastrophiques : un certain nombre de dirigeants paysans qui ont réclamé des terres qui leur avaient été volées ont été assassinés. Cela nous ramène à une des difficultés de cet accord de paix : les paramilitaires sont toujours bien présents.

Après le « non » au référendum, le président colombien Santos n’a plus souhaité passer par cette voie : cela ne risque-t-il pas de délégitimer le nouvel accord et de renforcer la popularité de l’ancien président Uribe, très critique à l’égard des négociations de paix ?

C’est effectivement un problème. Le conflit se déroule dans les campagnes et les villes sont très remontées contre les FARC. Le fait de faire passer cet accord par le Congrès donne des armes aux défenseurs du « non », en particulier, vous l’avez dit, à Alvaro Uribe. D’autant plus que la prochaine élection présidentielle aura lieu l’an prochain. Mais l’objet de l’accord, au-delà d’une simple décision politique, est d’arrêter un conflit qui a fait, selon les sources, entre 220 000 et 450 0000 morts, et de ne pas faire de nouvelles victimes. Il n’y a de victoire militaire possible pour aucune des parties.

« Timochenko », le leader des FARC, reste impopulaire en Colombie et, le cas de Gustavo Petro (ancien guérillero, devenu maire de Bogota) mis à part, les Colombiens semblent très méfiants vis-à-vis de l’extrême gauche ou même de la gauche sociale. Les FARC ne sont-ils pas les principaux responsables de cette situation ?

La gauche démocratique a, en effet, toujours été attaquée du fait de l’existence des FARC. Mais en même temps, si la guérilla a existé, c’est parce qu’on a globalement toujours empêché la gauche de participer à la vie démocratique – sauf dans les grandes villes qui sous, depuis quelques années, l’œil de la communauté internationale. Alors bien sûr, si « Timochenko » se présente demain à la présidentielle, il fera 1,5 % des voix. Mais l’objectif des FARC est d’ouvrir l’espace démocratique, et d’y peser à moyen et long terme, y compris par le jeu des alliances. Cela se fera dans la durée. Regardez le Salvador où un accord de paix a eu lieu en 1992. Quand le Front Farabundo Martí de libération nationale (FMLN) est revenu dans la vie politique, il a d’abord obtenu quelques députés. Et depuis deux ans, le pays est présidé par Salvador Sánchez Cerén, un ancien dirigeant du FMLN.

L’une des surprises du référendum fut le poids du « vote évangélique » dans la victoire du « non ». Il y aurait environ dix millions d’évangéliques en Colombie. Pensez-vous que ce courant pourrait peser, à l’avenir, sur le jeu politique ?

Oui, c’est un courant qui pèse en Amérique latine : au Brésil, il a notamment été impliqué dans ce que j’appelle le « renversement » de Dilma Rousseff. Jean-Paul II ayant cassé ce qu’on appelle la théologie de la libération, c’est-à-dire l’Eglise progressiste, le vide a été rempli par les Evangéliques, qui n’ont, eux, rien de progressistes. Ils ont une pratique très en phase avec les latino-américains, car ils sont beaucoup dans l’expression corporelle. En Colombie, les Eglises évangéliques ont globalement appelé à voter « non » au référendum. Mais la partie qu’elles considéraient comme relevant de la « théorie du genre » a été retirée des accords, elles sont désormais plus favorables à cet accord. Et risquent de continuer à peser en Colombie dans les années à venir.

Sur les eaux noires du fleuve

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À Alep, l’honneur perdu de la France?

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lemonde alep syrie hollande
François Hollande à bord du porte-avions Charles de Gaulle. Sipa. Numéro de reportage : AP21987397_000007.
lemonde alep syrie hollande
François Hollande à bord du porte-avions Charles de Gaulle. Sipa. Numéro de reportage : AP21987397_000007.

Le 13 décembre, interrogeant plusieurs experts du Moyen-Orient, le site du Monde titrait que l’Occident avait perdu son honneur à Alep. L’article n’a pas de mots assez durs pour les États-Unis et la France, qui aurait renoncé à tous ses principes humanistes dans la guerre en Syrie.

Irrealpolitik

C’est oublier un peu vite que le désastre diplomatique français au Proche-Orient est au contraire lié à l’irréalisme de notre politique depuis 2011, laquelle a toujours voulu défendre les principes du droit contre Bachar Al-Assad, sans prendre en compte les réalités du terrain et la complexité des sociétés concernées. La France est le seul pays, avec l’Arabie Saoudite, à avoir toujours voulu le départ du président syrien. Cette opiniâtreté a coûté à la France sa place dans la région, puisqu’elle a été dépassée par le dynamisme russe et le pragmatisme américain. En fermant son ambassade à Damas et en refusant toute négociation, même parallèle, Paris s’est privé de tout levier semi-officiel en Syrie et a dû se rabattre sur les groupes rebelles qui, dès 2012, étaient tous pénétrés par l’idéologie djihadiste.

Contre Bachar, la France a démontré l’usage d’armes chimiques et a défendu cette position même après avoir été lâchée par les États-Unis, puis elle a utilisé la qualification de crimes contre l’humanité et crimes de guerre, ce qu’elle n’a fait ni envers le régime irakien qui a pilonné les villes sunnites en 2012-2013, ni envers Riyad pour son action au Yémen ; contre Bachar, la France a refusé de frapper les troupes de Daech qui se sont emparé de Palmyre en mai 2015 puis à nouveau en décembre 2016, et elle ne l’a pas fait justement pour ne pas être accusée d’aider le régime, même indirectement ; contre Bachar, la France a soutenu la rébellion kurde dans le nord de la Syrie, quitte à fragmenter le pays et à fermer les yeux sur les exactions commises par certains groupes kurdes ; contre Bachar, la France a même fourni des armes à des groupes constitutifs de l’alliance Jabhat al-Nosra ; contre Bachar, la France a permis à l’Arabie Saoudite de financer la mouvance djihadiste de Syrie, la même qui a empêché par la terreur les civils de quitter Alep lorsque les Russes ont ouvert des corridors humanitaires ; contre Bachar, la France a laissé toute latitude à l’Arabie Saoudite pour conduire une coalition au Yémen du Nord afin d’y écraser dans le sang la rébellion des Houthis, faisant plus de 30 000 morts ; contre Bachar, la France a fermé les yeux sur les manœuvres turques visant à s’implanter sur la frontière syrienne.

Entre le marteau de Daech et l’enclume syro-russe

Accuser la France de ne pas s’être investie dans le dossier syrien est une ineptie et un mensonge. Certes, la France a d’abord parlé et n’a agi qu’indirectement. Mais qu’est-ce que les experts interrogés par Le Monde souhaitaient de plus ? Une intervention militaire directe de la France ? Toute seule, à la Cyrano, pour le panache ? Avec quelles troupes ? Avec les 3 000 soldats qui tentent de barrer la route au djihadisme au Sahel à travers l’opération Barkhane ? Avec les 10 000 soldats épuisés par l’opération Sentinelle ? Et contre qui la France aurait dû envoyer ces troupes ? Contre l’armée syrienne et son allié russe ? À Alep ou à Damas ? Les deux, mon général… Nos hommes auraient été immédiatement pris entre le marteau de Daech et l’enclume syro-russe, et ils auraient été accusés de néo-colonialisme, comme ils le sont déjà au Sahel ! Nous aurions déclenché une guerre avec la Russie sans aucune assurance de rétablir une paix quelconque.

La France est allée jusqu’au bout de sa logique, celle des principes, mais depuis la fin des blocs, les principes ne suffisent plus à déterminer le camp du Bien, et le Moyen-Orient est trop complexe pour supporter le manichéisme. Si la France est condamnable pour ce qui s’est passé à Alep, alors elle l’est aussi pour Saada au Yémen, pour Falloujah en Irak. Mais jusqu’où faudra-t-il s’accuser ? Une chose est sûre : les experts ne sont pas faits pour gouverner.

« Depuis Séguin, il n’y a plus de droite populaire »

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Ludovic Guilluy François Fillon Primaire LR
Ludovic Guilluy (Anna Assouline)
Ludovic Guilluy François Fillon Primaire LR
Christophe Guilluy (Photo : Hannah Assouline)

Propos recueillis par Élisabeth Lévy

Causeur. Que sait-on des électeurs de la primaire ? La France périphérique s’est-elle déplacée ?

Christophe Guilluy. Non. Ce qui n’est pas illogique car, contrairement à ce qu’on pense, la France périphérique n’est pas le cœur de l’électorat de droite. Le socle électoral de droite, ce sont des retraités, des « bourgeois » on va dire, et aussi un petit électorat catho. Cela explique en partie l’échec de Sarko qui a fait campagne en direction des catégories populaires.

Justement, Nicolas Sarkozy parvenait (plus ou moins bien) à incarner une droite populaire, celle du RPR – que William Abitbol, alors conseiller de Pasqua, appelait la droite des garagistes.

Il y avait une droite populaire au RPR jusqu’à l’époque de Séguin, mais depuis, elle a été lâchée par la droite et récupérée par le FN. Dans le fond, Juppé a fait une campagne de gauche, Sarko une campagne en direction des électeurs du FN, et le seul qui ait cherché à parler aux gens de droite, c’est Fillon ! Les deux autres ont parlé à un électorat qui n’était pas là.

D’accord, on peut gagner la primaire de la droite en parlant à l’électorat de droite. Mais peut-on construire une majorité en France sans les catégories populaires ?

Absolument pas ! Raison pour laquelle faire de la primaire une répétition de l’élection présidentielle, c’est se planter dans l’analyse. Il s’agit d’un moment spécifique et d’un électorat spécifique qui constitue une frange minoritaire de ce que pourrait être une majorité « de droite » en 2017.

Et vous croyez Fillon capable d’élargir cette assise ?

Le problème de Fillon, comme celui de Juppé d’ailleurs, c’est que ce n’est pas son discours libéral très classique, et calé à l’électorat plutôt bourgeois ou retraité, qui va ramener l’électorat populaire ![access capability= »lire_inedits »]

Tout de même, ne confondez-vous pas un peu vite catho et bourgeois ? Des cathos, il y en a à Versailles mais aussi dans toute la France périphérique. La France de la Manif pour tous est-elle une France de bourgeois ?

Non, évidemment. Tout d’abord, les bourgeois sont ultra-minoritaires partout. Le socle électoral de la droite depuis vingt ans, ce sont les retraités et le socle électoral de la gauche est toujours la fonction publique. C’est-à-dire que sans ces deux gros blocs, ces partis n’existent pas ! Je parle du gros des troupes, évidemment. Les retraités, en particulier, font les élections parce qu’ils votent en masse et qu’ils sont très nombreux. Ce sont eux qui expliquent pourquoi Marine Le Pen n’est pas au pouvoir. Si elle ne parvient pas à capter les plus de 60 ans, c’est cuit pour elle. Autrement dit, tout ce qu’on entend autour du vieillissement de la population qui « droitise » ou « extrême-droitise » l’électorat, c’est une connerie ! Le rempart au « populisme », ce sont les vieux ! En les maintenant dans son camp, la droite empêche l’arrivée au pouvoir du Front national.

Vous n’avez pas répondu sur les cathos…

Les cathos représentent un tout petit électorat, plutôt de droite, et qui l’est de plus en plus. Il a basculé il n’y a pas très longtemps sur des questions identitaires, en particulier sur l’islam, sujet sur lequel les cathos sont de plus en plus énervés. Je suis convaincu que le positionnement clair de Fillon sur le problème de l’islam et de l’islamisme en France a été l’une des clés de sa victoire.

Pouvez-vous établir des distinctions claires entre les électorats de Fillon et de Juppé ?

Il faut revenir sur la dimension géographique. Juppé est le candidat des métropoles mondialisées. Il réalise ses plus gros scores dans sa région, qui se trouve être l’une des dernières régions de gauche, mais aussi à Paris, Toulouse, Strasbourg où, au premier tour, il est arrivé en tête ou avec un meilleur résultat que sa moyenne nationale, sans oublier la Seine-Saint-Denis. Bref, Juppé a très largement capté l’électorat bobo et immigré des métropoles mondialisées.

Donc sociologiquement, le clivage entre les gagnants et les perdants de la mondialisation se reproduit à l’intérieur de la droite ?

Bien sûr ! Juppé s’est adressé aux populations qu’il connaît le mieux, et il a fait la campagne Terra Nova. Mais quand il croit que les métropoles et la France c’est la même chose, il est complètement décalé ! Si on ajoute les tentatives de certains de ses partisans pour hitlériser Fillon entre les deux tours – réaction normale de gens de métropole ! –, on se dit que Juppé, Hidalgo, même combat !

Sarko ne vient pas non plus de Guéret, mais il sait qu’on ne gagne pas sans les classes populaires. Les petites villes ont-elles plutôt voté Fillon ?

Oui, bien sûr. Fillon a compris où se trouvait son électorat classique. Certes il y a une population, pour le coup bourgeoise, de l’ouest parisien, qui vote à droite depuis toujours et qui a voté pour lui. Mais le socle électoral de la droite se trouve surtout en province, dans les petites villes, les zones rurales. L’Ouest catholique a voté en masse pour Fillon…

Donc, c’est un peu la France périphérique tout de même !

Bien sûr. Dans la France périphérique, il n’y a pas que des prolos paupérisés…

En ce cas, Fillon aurait-il fait du contre Terra Nova avec la Manif pour tous dans le rôle de la jeunesse immigrée ?

En tout cas, Fillon a compris que la stratégie Terra Nova était perdante. D’un certain point de vue, c’est un Trump français car il a aussi compris que les prescripteurs d’opinion, qui sont tous dans les métropoles, soutiennent comme un seul homme le candidat qui va perdre. Pendant la primaire, ils étaient tous derrière Juppé…

Maintenant, ils vont essayer de faire de Fillon le nouvel épouvantail. Le Monde a déjà commencé avec « La révolution conservatrice ».

Les médias, poussés par la gauche, imaginent qu’ils vont inventer un nouveau Sarko qui s’appellera Fillon, parce que ça marche comme ça depuis quinze ans en France. Sauf que la ficelle est trop grosse !

Si Fillon reste sur son socle de droite et que, de l’autre coté, Mélenchon et le FN draguent le prolo, l’élection de 2017 verra-t-elle ressusciter la lutte des classes ?

C’est ce qui se dessine. Allons plus loin et imaginons un deuxième tour Fillon/Le Pen : ce serait un retour du clivage droite/gauche avec le FN dans le rôle de la gauche étatiste défendant les services publics. En somme, ce serait Giscard contre Marchais… Raison pour laquelle je crois que l’élection de Fillon est une divine surprise pour le FN. Et en diabolisant Fillon alors qu’elle devra peut-être demain appeler à voter pour lui, la gauche se complique la tâche. Il y aura un électorat de gauche qui ne se déplacera pas pour défendre le « Front républicain » et un autre, à la marge, qui votera FN. Beaucoup de petits fonctionnaires, cadres B ou C, ont déjà basculé.

Avec le FN dans le rôle de la gauche : vous allez vous faire des amis. Un dernier mot sur les médias : ils parlent de moins en moins au grand nombre et semblent s’en accommoder. Ont-ils, eux aussi, décidé de se passer de ceux qu’Orwell appelait « les gens ordinaires » ?

C’est une question de distance mentale. La France des prolos et des petits Blancs, c’est loin. Si ces gens pouvaient aller à la pêche les jours d’élections, tout irait tellement mieux.[/access]


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