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Incroyable mais vrai, l’Europe protège l’industrie européenne

Le siège de la Commission européenne à Bruxelles, janvier 2016. SIPA. 00779340_000013

Nous voici à une nouvelle station du calvaire des élites européistes et libre-échangistes : après le Brexit et l’élection de Trump, le statut d’économie de marché de la Chine. Pendant des années, José Manuel Barroso, ancien président de la Commission européenne, et Pascal Lamy, ex-directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), parmi bien d’autres, nous ont expliqué que la Chine, en 2016, se verrait « automatiquement » octroyer le statut d’économie de marché, droit supranational oblige. Selon cette chanson entonnée avec ferveur pendant de longues années par les commissaires européens et la plupart des experts, l’UE, après avoir négocié en 2001, dans le cadre du protocole d’accès de la Chine à l’OMC, un délai de quinze ans pendant lequel les pays membres pouvaient taxer lourdement les produits des entreprises chinoises pratiquant le dumping, se devait d’abandonner toute protection spécifique contre les subventions, et surtout le dumping chinois, en 2016 au plus tard. De 2004 à 2008, en pleine idylle Bruxello-Pékinoise, les rapports de l’UE vantaient même les progrès de la Chine vers l’économie de marché, voire la libéralisation de la société chinoise tout entière, et promettaient ce que nous ne sommes pas en mesure de tenir aujourd’hui : le statut d’économie de marché pour nos amis chinois. Certains faisaient même miroiter à Pékin la possibilité d’obtenir ce statut de façon anticipée, avant 2016. Pour une fois, l’indécision européenne a été utile. La paralysie européenne a paradoxalement contribué à ralentir un peu l’autodestruction progressive de son industrie sous les effets conjugués du manque d’investissements productifs et des délocalisations en Chine et ailleurs. On n’ose imaginer les conséquences qu’aurait eu l’octroi de ce statut en 2008 ou 2009 sur les secteurs les plus fragiles de l’industrie européenne, car si dans certains secteurs l’intégration des différentes économies mondiales rendent difficiles l’adoption de mesures de protection commerciale efficaces, ce n’est pas le cas pour de vastes pans de l’industrie européenne aujourd’hui malmenés par l’industrie chinoise (acier et céramique par exemple).

La Chine n’a aucune intention de devenir une autre Europe libérale

Au fond, ce que la clause de quinze ans signifiait dans l’esprit de ceux qui l’ont rédigée, c’est que la Chine allait naturellement évoluer dans un sens qui en ferait un pays occidental comme les autres. Dans le cas d’espèce, le droit traduisait moins un rapport de force ou une norme à atteindre que l’optimisme des libéraux qui ne pouvaient imaginer qu’un système concurrent du système occidental était sur le point d’émerger. Grâce soit rendue au nationalisme décomplexé de Xi Jinping : ces chimères post-historiques se sont heureusement évanouies face à la dure réalité. La Chine n’a aucune intention de devenir une autre Europe libérale et droit-de-l’hommiste. Elle n’a pas l’intention de faire passer de vagues principes avant ses intérêts et ses ambitions. Elle ne souhaite pas se plier à des règles qui remettraient en cause son rêve de « régénération de la nation chinoise ». Les principaux partenaires commerciaux de la Chine, les Etats-Unis, le Japon, mais aussi l’Inde, l’ont compris depuis longtemps et ont fait savoir qu’ils n’avaient aucune intention de modifier leurs instruments de défense commerciale dans un sens favorable à la Chine. Ils savent que ce serait nuire à leur propre industrie. Seule l’UE, parce que c’est justement la seule arme dont elle dispose dans ses rapports avec les pays membres lorsqu’ils doivent traduire dans leur propre législation les réglementations européennes, envisageait encore récemment de transposer dans sa réglementation les dispositions du protocole d’accès de la Chine à l’OMC.

Ainsi pendant longtemps, la Commission a affirmé la priorité du droit international sur tout autre considération. Autrement dit, une préférence pour le chômage et la destruction de l’industrie au nom du seul respect du droit, quand bien même le respect des règles commerciales et de la réciprocité seraient le cadet des soucis de l’industrie et des politiques chinois. Rappelons que le déficit commercial de l’UE à l’égard de la Chine, 180 milliards de dollars en 2015, est supérieur au total des exportations européennes vers la Chine (170 milliards). Rappelons encore que la Chine refuse obstinément de signer un accord sur les investissements avec l’UE (sans lequel les investissements européens en Chine restent très délicats et souvent impossibles sans la supervision d’un partenaire local), tandis que les pays européens subissent la déferlante des investissements chinois.

Un virage à 180°

Au printemps 2016 encore, les services de la Commission envisageaient d’octroyer le statut d’économie de marché à la Chine, tout en admettant que ce choix détruirait des emplois industriels en Europe. Sans doute impressionnés par l’unanimité du vote (non contraignant) du Parlement européen contre l’octroi du statut à la Chine en mai 2016, comme par la mobilisation croissante des syndicats européens, les Etats membres ont réagi. La France et l’Allemagne ont soumis une proposition commune visant à amender les instruments de défense commerciale de l’UE, afin de répondre au défi chinois (la Chine est de loin le premier pays-cible des investigations et des mesures anti-dumping et anti-subventions dans le monde, comme des condamnations dans le cadre de l’OMC). La plupart des propositions franco-allemandes ont été reprises dans une proposition de la Commission du 9 novembre dernier qui prévoit d’étendre à l’ensemble des pays membres de l’OMC la possibilité d’user de la technique dite du « pays analogue », qui permet de taxer plus lourdement le dumping chinois, en se basant sur les prix pratiqués dans un pays tiers et non sur les prix pratiqués en Chine, dont on sait qu’ils ne correspondent souvent à aucune réalité économique. Il s’agit d’un virage à 180° de la Commission puisqu’il s’agit de pérenniser dans la réglementation européenne les dispositions temporaires du protocole d’accès de la Chine à l’OMC. Il faut encore que cette proposition soit adoptée par le Parlement et le Conseil mais elle marque une évolution remarquable de la position de l’UE. Cependant, la Chine, animée par le sentiment bien compréhensible d’avoir été trahie après avoir été bercée pendant des années par les promesses inconsidérées des Européens, a déjà fait savoir qu’elle jugeait ces nouvelles règles non-conforme à celles de l’OMC. Et dans une déclaration tout aussi amusante que typique par son unilatéralisme, l’agence de presse officielle Xinhua a fait savoir que la Chine s’octroyait à elle-même le statut d’économie de marché dès le 11 décembre 2016. Le lendemain, Pékin annonçait qu’il portait plainte à l’OMC contre Washington et Bruxelles, tout en se posant en garant du droit international… quelques mois à peine après avoir balayé d’un revers de main l’arbitrage en sa défaveur, sur la mer de Chine méridionale, de la Cour permanente de La Haye.

Les peuples européens prennent conscience que ce n’est pas le droit international seul qui les protégera des coups de boutoirs des pays émergents, ni de l’avidité de grands groupes industriels implantés en Chine. Ces industriels sont souvent issus des sociétés occidentales, mais bien souvent aussi ne se sentent aucune solidarité avec les peuples qui pendant des décennies ont pourtant formé le gros des troupes de leurs employés, et ont ainsi contribué à l’édification de leurs empires. Mais les beaux jours de l’Internationale sino-capitaliste sont derrière elle. Certains de ces grands groupes connaissent aujourd’hui un retour de bâton en Chine, où on les accuse de servir leurs propres intérêts plutôt que celui de la société chinoise. Ils sont souvent la cible de grèves que les employés chinois ne peuvent se permettre dans les grands groupes étatiques. Certains pensent à rapatrier leur production en Occident ou au Japon. C’est une évolution dont il faut se féliciter, et qui doit inciter encore plus l’UE à tenir ferme sur ses nouvelles positions de défense de l’industrie européenne.

« Castro a mis en scène sa défaite de façon très efficace »

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Manifestation en hommage à Fidel Castro, décembre 2016. SIPA. AP21984034_000275

Causeur: Même si l’on considère Fidel Castro comme le pire des tyrans, il semble être resté assez populaire à Cuba jusqu’à sa mort. Comment pouvez-vous expliquer cela ?

Olivier Languepin:[1. Olivier Languepin est journaliste. Il fut correspondant à Cuba pour L’Evènement du jeudi de 1998 à 2000. Il est l’auteur de Cuba, la faillite d’une utopie (Gallimard, 1999).] Je n’ai aucune idée de la popularité de Fidel Castro. Il n’y a jamais eu d’élections, elle est donc très difficile à mesurer. Critiquer le régime peut vous valoir dix ou quinze ans de prison. Quand j’étais à Cuba, je n’avais pas l’impression que Castro était si populaire que ça. J’avais surtout l’impression qu’il était craint mais respecté en tant que personnage historique et charismatique. Si beaucoup lui ont rendu hommage à Cuba, c’est parce que c’est un personnage qui s’est confondu avec l’histoire de son pays, et qu’il y en a peu comme ça.

Il n’est plus là et son frère a 85 ans. Qui peut incarner l’avenir à Cuba ?

C’est très difficile à savoir car, encore une fois, il n’y a pas eu d’élections depuis près de soixante ans. Pour savoir ce que veulent les Cubains, il faudrait leur donner la parole. Presque toutes les dictatures communistes ayant fini par faire des élections, il pourrait en être de même à Cuba.

Selon un rapport de l’UNICEF qui date de 2012, que ce soit sur le plan de l’espérance de vie, de la mortalité infantile, de l’alphabétisation ou de l’accès à l’eau potable, Cuba a de meilleurs résultats qu’Haïti, la République dominicaine, le Mexique, ou même l’Uruguay. N’êtes-vous pas un peu sévère avec ce régime ?

Non. L’argument de la santé est souvent avancé, mais avant la Révolution c’était déjà le cas. Cuba était déjà l’un des pays les plus avancés de la région, loin devant l’Uruguay ou l’Argentine. Le PIB par habitant était proche de celui de l’Italie. Le socialisme n’a produit que de la misère, à Cuba comme dans les autres pays communistes. Elle était seulement moins visible à Cuba et surtout, elle était mise en scène. Je pense que c’est la grande victoire de Fidel Castro. Il a réussi à mettre en scène sa défaite de façon extrêmement efficace. Il a fasciné un certain nombre de gens en Occident. Ces derniers ont fermé les yeux, que ce soit sur le plan de l’échec économique ou des droits de l’homme.

Sur le plan des droits de l’homme justement, le dernier rapport d’Amnesty international cite la Commission cubaine des droits humains et de la réconciliation nationale qui affirme que 8600 cubains ont été placés en détention arbitraire cette année. Mais dans d’autres pays voisins, ce n’est pas non plus brillant : au Mexique, par exemple, plus de 22 000 personnes étaient portées disparues en 2014…

Certes, mais il est difficile d’évaluer le nombre exact de prisonniers à Cuba : il n’y a pas de données publiques. En rapportant le chiffre que vous donnez à la population, le taux d’emprisonnement y reste un des plus élevés au monde. Aujourd’hui encore, le régime reste très répressif. Quand j’étais là-bas, deux jeunes ont essayé de détourner un bateau pour partir à Miami et ont été fusillés tout de suite. J’ai aussi vu des amis journalistes prendre vingt ans de prison simplement pour avoir dit dans un reportage qu’il manquait des médicaments dans les hôpitaux et que ce n’était pas seulement dû à l’embargo…

Et quel est selon vous le poids de cet embargo dans la situation économique cubaine ?

Je pense qu’il doit jouer pour 10 % environ dans l’échec cubain. Sur le plan des médicaments et de la nourriture, les Cubains peuvent maintenant tout acheter aux Etats-Unis. L’embargo est une vraie passoire. En importations alimentaires, le principal partenaire commercial de Cuba, ce sont les Etats-Unis. Et s’ils ne peuvent pas se procurer un produit directement aux Etats-Unis, ils peuvent l’acheter au Mexique. En revanche, l’embargo fait que Cuba reste exclu des organismes financiers comme le FMI. Si Cuba pouvait faire partie de ces organismes, le pays pourrait probablement accéder à des financements, de la part de la Banque Mondiale par exemple.

Le président élu des Etats-Unis, Donald Trump vient de déclarer : « si Cuba ne veut pas sceller un meilleur accord pour le peuple cubain, le peuple américano-cubain et les Etats-Unis dans leur ensemble, je mettrai fin à l’accord ».  Comment interprétez-vous cette déclaration ?

Je ne comprends pas pourquoi les Etats-Unis s’entêtent dans cet embargo qui n’est jamais parvenu à affaiblir Castro. Dans le cas de Trump, c’est surtout un débat de politique intérieure : ça lui permet de séduire l’électorat anti Castro. Mais rationnellement, je ne vois pas ce qui justifie l’embargo. Comme je vous l’ai dit, c’est une passoire. Par ailleurs, les Etats-Unis font du commerce avec la Chine, avec le Vietnam, avec des pays qui, au niveau des droits de l’homme, sont au même niveau, ou pires, que Cuba.

On a l’impression que Cuba n’a le choix qu’entre l’isolement autocratique sur fond d’embargo et tomber à nouveau sous la coupe des Etats-Unis. Y a-t-il une alternative à ce dilemme ?

Oui, la mort de Fidel Castro pourrait débloquer quelques initiatives. Son frère Raul est beaucoup plus pragmatique. Je pense que, lui, n’hésiterait pas à s’orienter vers un modèle chinois, où il y aurait à la fois un développement économique favorisé par l’initiative privée et un maintien de la répression et du pouvoir communiste en place. Mais cela dépend des luttes d’influences qu’il y a au sein du parti communiste cubain. Pour qu’il existe une véritable alternative à ce que vous dites, il faudrait que Cuba devienne un pays indépendant, ce qui n’a jamais été vraiment le cas. Avant la Révolution, Cuba était sous influence américaine, après elle est passée sous influence soviétique, puis chaviste. Il faudrait que Cuba prenne vraiment son destin en main : c’est un pays qui a des possibilités extraordinaires. Il faudrait qu’il y ait des changements suffisamment importants pour que ça devienne un pays démocratique et développé, à l’image du Costa-Rica ou de l’Uruguay.

Cuba: La faillite d'une utopie

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Les équivoques de la primaire

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François Fillon Poutine Primaire de la droite
François Fillon et Vladimir Poutine, novembre 2009

La brusque ascension de François Fillon lors du premier tour de la primaire de droite fait partie de ces phénomènes politiques qui sont à la fois parfaitement explicables et profondément mystérieux. Fillon a gagné parce que, dès l’instant où l’échec de Sarkozy devenait de plus en plus probable, il récupérait des électeurs dans les deux camps : ceux qui ne s’apprêtaient à voter Juppé que pour éliminer Sarkozy et ceux qui n’étaient fidèles à l’ancien président que pour écarter la ligne « molle » ou même « de gauche » soutenue par Alain Juppé. L’élection du président américain a fait le reste, en favorisant les spéculations sur les incertitudes des sondages, pendant que les médias faisaient de Fillon un « troisième homme » possible dès lors qu’il atteignait 20 % d’intentions de vote. Dans ces conditions, le choix des électeurs de droite en faveur de Fillon apparaît comme un vote d’adhésion pour un homme politique qui a compris qu’il était inutile de tenir des discours extrémistes pour satisfaire un public conservateur qui, non sans raisons, s’estime délaissé, voire méprisé, par la majorité de la classe politique. Il est habile, quand Alain Juppé croit bon d’invoquer l’autorité des évêques au bénéfice de sa politique « ouverte », de s’appuyer sur les sentiments des paroissiens et des pratiquants dont on sait bien qu’ils ont de la peine à suivre leurs pasteurs dans cette voie. De la même manière, il n’est pas mauvais de faire écho aux inquiétudes des parents (et de certains enseignants) devant l’évolution de l’école, même si, dans les faits, on ne propose rien d’autre que ses concurrents. La chose surprenante n’est pas que François Fillon entraîne sur ce terrain l’adhésion des électeurs de droite, mais que ses adversaires aient des difficultés à susciter un minimum d’adhésion de ce côté-là. Pour parler le langage de Pareto, les primaires de la droite ne se sont pas jouées sur les « dérivations » idéologiques ou politiques mais sur les « résidus », c’est-à-dire sur les passions fondamentales et élémentaires qui déterminent les émotions et les choix.[access capability= »lire_inedits »] Alain Juppé a choisi résolument, tout en jouant sur les sentiments humanitaires, de s’appuyer sur l’ « instinct des combinaisons », qui favorise l’innovation chez ceux qui ont confiance dans la force de leur talent et dans leur « mobilité ». Fillon s’est assuré le soutien de ceux qui sont attachés à la « persistance des agrégats » (la solidité des institutions, la permanence des traditions, etc.), qui constitue pour eux le meilleur garant de leur sécurité et de leur identité. Sarkozy a perdu des deux côtés, en essayant de mettre la sensibilité conservatrice au service de sa personnalité agressivement narcissique (et en confondant le public bourgeois de la primaire avec celui de la « vraie » élection).

Le clivage qui s’est exprimé dans cette semi-élection n’est évidemment pas sans rappeler ceux qui sont apparus dans d’autres occasions, comme le référendum de 2005, les succès de Viktor Orbán en Hongrie, les élections polonaises, le Brexit ou l’élection présidentielle américaine. Les vainqueurs sont certes dissemblables mais les vaincus sont partout les mêmes : ce sont les libéraux modernes, qui croient à l’État de droit et au libre-échange, qui sont attachés à l’héritage moral des années 1970, et qui sont de ce fait facilement effrayés par tout ce qu’ils perçoivent comme du populisme. Leur échec est en partie mérité, car ils ont oublié que la politique libérale ne peut pas se construire sur un imaginaire purement individualiste (ou multiculturel), mais qu’elle doit au contraire tenir compte des intérêts légitimes qui peuvent être ébranlés par le développement du marché et par ce qu’il est convenu d’appeler l’insécurité culturelle.

Dans le cas des libéraux « de droite » ou « du centre », la chose est d’autant plus flagrante que leur vocation naturelle est précisément d’inscrire l’innovation et le progrès dans la continuité historique. Mais cela ne veut pas dire que l’on puisse attendre grand-chose de bon de leurs adversaires. Dans le cas français, la victoire de Fillon est celle d’un homme qui a su s’adresser au noyau dur du peuple de droite (qui est en l’occurrence plus à droite que populaire), mais elle s’est faite au détriment de deux candidats, Sarkozy et Juppé, qui, chacun à leur manière, s’étaient directement situés dans la perspective de l’élection présidentielle : Sarkozy essayait maladroitement de réintégrer dans le jeu politique un peuple « ethnique » égaré dans le vote extrémiste, Juppé s’efforçait de construire un consensus majoritaire suffisant pour mener à bien des réformes libérales. Le résultat provisoirement brillant de Fillon a été obtenu sur la base d’une promesse d’audace réformatrice dont rien ne garantit qu’elle pourra être tenue dans un contexte de réactivation artificielle du clivage droite/gauche : le fait que « le pays [soit] plus à droite qu’il n’a jamais été » (François Fillon) ne signifie pas qu’il soit devenu aisé d’imposer des réformes libérales. Par ailleurs, la campagne s’est déroulée dans un quasi-silence sur ce qui, après coup, apparaît en fait comme le principal enjeu de cette primaire : une rupture dans la politique étrangère qui, si elle est confirmée, aura pour effet, comme l’a dit le sénateur russe Alexeï Pouchkov, de « briser le tandem Paris-Berlin sur la Russie » et de laisser Angela Merkel « pratiquement seule avec Varsovie et les pays Baltes ». Beaucoup de soi-disant gaullistes verront sans doute là un retour à une politique d’ « indépendance nationale », mais on peut aussi plaider que la défaite d’Alain Juppé est celle d’une politique qui était fidèle aux choix fondamentaux faits par tous les vrais hommes d’État français, qu’ils fussent « gaullistes » ou « européens » : le refus de la domination des Empires, la solidarité européenne autour de la France et de l’Allemagne, et la solidarité atlantique lorsque les intérêts vitaux des nations libres sont en jeu. Les Français de droite ont cru voter pour un gaulliste, ils se sont engagés dans la voie de la collaboration avec une puissance impériale qui s’appuie sur des relais internationaux très actifs et dont rien ne permet de croire que ses ambitions soient compatibles avec les intérêts français.[/access]

Vaincre le totalitarisme islamique

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Mme Royal, voici la liste des prisonniers politiques cubains

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cuba segolene royal prisonniers politiques
Ariel Sigler, prisonnier politique à Cuba (2010). Sipa. Numéro de reportage : AP20947431_000004.

Paris. Avant-hier au soir, Ileana de La Guardia (réfugiée politique depuis 1991), Félix José Hernandez (réfugié depuis 1981) et Philippe Delaroche, journaliste-présentateur de l’émission « Décryptage », ont invité Mme Ségolène Royal à se saisir d’une feuille de papier et d’un crayon pour noter les noms des prisonniers politiques d’après une liste que, semble-t-il, les services du Quai d’Orsay ne sont toujours pas en mesure de lui communiquer. Car à ce jour, Mme Royal, désignée par le gouvernement français pour le représenter à La Havane, n’est aucunement revenue sur ses propos. Cette liste, arrêtée au 25 avril dernier, représente la mise à jour d’une liste antérieure remontant au 19 juin 2015. Elle comporte les noms de 93 prisonniers politiques dont 11 objecteurs de conscience. A ce jour, Radio Notre-Dame est le premier média en France à en avoir donné lecture.

Qu’ils s’appellent Alexander Alan Rodriguez, détenu – sans jugement – depuis le 8 juillet 2015 pour « désobéissance », Oswaldo Arcis Hernandez, membre de l’Union syndicale des travailleurs indépendants, condamné à deux ans pour « dangerosité sociale », Leonardo Cobas Pérez, membre de l’Union patriotique de Cuba, condamné à cinq ans pour « trouble à l’ordre public », ou Raibel Segundo Pacheco Santos, condamné à quinze ans pour « rébellion », la plupart demeurent en détention. Sur ces 93 prisonniers, seuls 26 sont assignés à résidence. Plus d’une vingtaine ont déjà purgé de 13 à 24 ans de détention. C’est notamment le cas de Pedro de la Caridad Alvarez Pedroso, détenu depuis le 29 décembre 1991, pour « infiltration sur le territoire national cubain, et, parmi les autres prisonniers, de sept d’entre eux, tels que Harold Alcala Aramburo ou Yoanny Thomas Gonzales, condamnés officiellement pour « piraterie », c’est-à-dire pour avoir eu l’intention de quitter Cuba à bord d’une embarcation.

De plus, Ileana de La Guardia a fait état des arrestations, représailles, harcèlements et intimidations qui se poursuivent au lendemain de la mort de Fidel Castro. C’est ainsi qu’à peine libéré après 10 mois de détention, le graffeur cubain « El Sexto », Danilo Maldonado, vient d’être incarcéré à nouveau pour avoir graffé ces deux mots : « SE FUE » (« Il est parti »).

Il demeure donc acquis, hélas, et ceci en contradiction avec le bilan prétendument positif de la famille Castro au pouvoir depuis un-demi siècle, qu’il n’y a aujourd’hui encore à Cuba ni liberté d’expression, ni liberté politique, ni liberté syndicale, ni liberté de circulation. Il est toutefois exact, ainsi que l’a souligné Mme Royal, que le peuple cubain est courageux. Comme en témoignent les membres de la Comision Cubana de Derechos Humanos y Reconciliación Nacional qui s’efforcent de tenir à jour la liste des prisonniers politiques.

La gauche est morte, vive la gauche!

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François Hollande et Manuel Valls lors de la commémoration de l'armistice de la Première guerre mondiale, novembre 2016. SIPA. 00780599_000008

Quand les éléphants sentent leurs derniers moments arriver, ils s’en vont loin, voulant éviter au troupeau le spectacle de leur agonie. Ils se dirigent, pour y mourir, vers le cimetière des éléphants, où tant d’autres pachydermes les ont précédés. Cette dernière étape de leur vie a toutes les caractéristiques de la dignité. On est en droit de trouver ça beau.

La mort de la gauche s’accomplit sous nos yeux avec tous les attributs de la laideur. Son corps malade et corrompu conjugue Alzheimer, Parkinson, avec les métastases de la plus belle des arrogances. Vieillarde décrépite dans une chaise roulante, elle lance d’une voix qui se veut guillerette : « Regardez comme je suis vivante, jeune et belle ! » Quelques nigauds s’y laissent encore prendre : ils ne sont pas très regardants sur la chair avariée. Une personne falote et quelconque, le président de la République, a pendant cinq ans plastronné : « Je suis la gauche ! » Des députés médiocres, bornés et passablement analphabètes ont occupé le devant de la scène en criant fort : « Nous sommes la gauche ! » Et le clergé officiant de cette gauche-là, installé dans les médias et dans les associations bien-pensantes, a seriné au bon peuple : « La gauche, c’est nous ! » Une entreprise acharnée de « décervellement ». Marquée par le désir de détruire ce qui était beau et digne.

Ils ont eu le pouvoir. Et ils en ont usé pour mentir et tromper. Ils ont inventé de nouvelles « couches populaires » qui n’étaient populaires que parce que venues d’ailleurs. Et les vraies couches populaires sont allées voter pour le Front national. Ils ont remplacé le social par le sociétal et l’associatif. Tout ce qui est était marginal, différent, et donc pas franchouillard, a été célébré par eux au-delà de toute mesure. La gauche, pendant longtemps, avait été la mère bienveillante des petites gens : elle est devenue leur marâtre. Les gens du peuple, pas idiots quand même, ne se faisaient pas d’illusions sur la capacité de cette gauche-là de faire mieux que la droite contre le chômage.

« Que cette gauche-là crève ! »

Mais ils pouvaient espérer qu’on leur reconnaîtrait ce qui reste aux plus démunis quand tout a disparu : leur fierté et leur identité. Et cela leur a été farouchement nié. Puisque les petits marquis issus de l’UNEF et de SOS Racisme avaient décidé de se prosterner devant une autre identité, admirée parce qu’immigrée, non blanche et non catholique. Et avec leurs petits mocassins vernis, ils ont consciencieusement piétiné la France, les Français, le peuple.

Si l’on veut sentir l’odeur de putréfaction qui se dégage de la bête qui meurt, une seule phrase suffira. Celle de Pierre Bergé, chaud partisan de la GPA, qui pendant la bataille du Mariage pour tous, a déclaré : « Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? » Difficile d’être plus abject. Ni François Hollande, son obligé, ni les députés socialistes, ni les associations féministes prétendument de « gauche » n’ont moufté. Pierre Bergé était l’un des leurs. Et en plus, il était millionnaire.

Alors oui, que cette gauche-là crève ! Le plus vite possible. Plus tôt elle mourra, plus tôt quelque chose qui s’appellera vraiment la gauche pourra renaître. Quels que soient les choix politiques de chacun, la France en a besoin. Ça fait partie de son patrimoine. Pour le moment, les spadassins de François Hollande se donnent l’impression d’exister en aiguisant leurs couteaux contre Manuel Valls. Le seul à ne pas avoir craché sur le mot dignité. Et c’est bien pour ça qu’on veut le tuer. Pas sûr que la bête blessée et donc toujours méchante y arrive.

Danemark, les secrets d’une identité heureuse

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Supportrice danoise aux Jeux olympiques de Rio, août 2016. SIPA. REX40445448_000011

Jeudi dernier, le JT de France 2 a diffusé un sujet fascinant signé Alexia Mayer sur le Danemark. Le présentateur de service, Julian Bugier, lance le reportage : « le Danemark, une économie florissante, un taux de chômage faible, des impôts élevés et un pays où on se dit les plus heureux au monde. Quelle est la clé de cette réussite ? Tout repose sur la notion de confiance, de l’école à l’entreprise. »

Alexia Mayer, rendue sur place, enquête et explique. Et on en apprend de belles ! Ainsi, j’ai découvert que les descendantes de Vikings croient que la santé de leurs bébés sera renforcée par des siestes dans le froid. Quand elles prennent une boisson chaude dans un café, elles laissent leurs bambins à l’extérieur, dans la poussette, exposés aux rigueurs de l’automne scandinave…  Mais cette pratique étrange – qui à elle seule peut en dire long sur cette société et ses performances – n’est pas le sujet. Le point à souligner est que les mamans laissent leurs poussettes et leurs cargaisons humaines sans surveillance. A Copenhague, ville d’un peu moins de 600 000 habitants, ça ne craint rien et les mamans ne sont obsédés ni par des pédophiles ni par des voleurs. C’est que, comme l’avait annoncé Julian Bugier, la confiance règne.


Danemark : le royaume de la confiance

Pour en savoir plus, Alexia Mayer interroge Morten Frederiksen, professeur associé au département de sociologie et travail social à l’université d’Aalborg, spécialiste de la question de la confiance. Pour lui, la confiance repose sur l’homogénéité de la société. Oui, vous avez bien lu – et moi bien entendu. Le secret du Danemark est que les Danois sont tous pareils. Selon le professeur Frederiksen « le pays est homogène à plusieurs titres, le pays est culturellement homogène, les inégalités salariales sont réduites aussi. Les gens pensent se comprendre, se connaitre profondément, connaitre les envies et les intentions les uns des autres. » Le Danemark, résume Alexia Mayer, est une tribu unie et égalitaire.

Un pays « culturellement homogène »

Malheureusement le reportage passionnant et important d’Alexia Mayer a été classé d’avance par la rédaction de l’actualité de France 2 dans la même rubrique que les sujets « bébé panda né au zoo d’Amsterdam » et « topinambour, les coulisses d’un légume oublié ».  C’est vraiment dommage car, en creux, Alexia Mayer nous dit que le secret du Danemark, c’est qu’il n’est pas multiculturel, ou comme le dit le sociologue « qu’il est culturellement homogène ». Autrement dit, qu’il n’y a pas ou peu d’immigration et/ou que l’assimilation – et non pas l’intégration – y marche très bien.  Le Danemark n’est donc pas « riche de ses différences » mais tout le contraire, riche et heureux grâce à l’absence ou à la très grande faiblesse des différences en son sein.

Il y a, ensuite, la question des écarts des revenus. Effectivement, selon les chiffres de 2015, le Danemark est le pays de l’OCDE avec l’écart des revenus le plus faible, les 10% les plus riches gagnent seulement 5,2 fois plus que les 10% les moins riches. En France, l’écart est de 7,4 (en Allemagne 6,6 et aux Etats-Unis 18,8). Est-ce cet écart entre la France et le Danemark suffit pour expliquer les différences de performances entre les deux sociétés et les deux économies sans prendre en compte les différences anthropologiques entre une société homogène et une société multiethnique et multiculturelle ? La question est ouverte.

Il aurait été intéressant d’essayer de comprendre comment les deux homogénéités (culturelle et économique) sont liées, laquelle des deux est dominante dans la réussite du pays (et il ne s’agit pas de croissance mais du fait que les Danois se sentent heureux). Il aurait été bien évidemment légitime et nécessaire de poser la question de la pertinence de l’exemple danois pour la France mais tout cela a été balayé par la rédaction : en fin de JT on ne va pas se prendre la tête…

Ainsi, malgré le travail d’Alexia Mayer, l’information extrêmement importante qu’elle a rapportée de Copenhague a été traitée comme une anecdote sans conséquence car ceux qui déclaraient « vouloir découvrir la clé de la réussite danoise » cherchaient en fait autre chose : se rassurer et confirmer ce qu’ils savaient déjà avant que l’avion de Mme Mayer n’ait quitté la France. Jérémie l’avait déjà si bien dit : « Ils ont des yeux et ne voient point, ils ont des oreilles et n’entendent point ».

Benoît Hamon, patron à vie du MJS?

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Benoît Hamon. Sipa. Numéro de reportage : 00777646_000013.

Après Arnaud Montebourg à Besançon et Manuel Valls à Audincourt, c’est Benoît Hamon qui faisait étape en Franche-Comté. Accueilli par la députée frondeuse Barbara Romagnan, c’est dans la salle des fêtes du village de Boussières, situé à une vingtaine de kilomètres de Besançon, qu’il tenait meeting. Hamon aimerait bien devenir le Fillon de la primaire socialiste. Celui qu’on n’attend pas et qui surgit au dernier moment. Et il faut reconnaître qu’il y a des similitudes avec la stratégie filloniste. Comme Fillon présentait un projet résolument à droite, Hamon propose un projet marqué bien à gauche. Comme Fillon, il ne lit pas un discours écrit et réserve beaucoup de temps pour répondre aux questions de la salle.

Une salle bien remplie, d’ailleurs : 180 personnes un lundi soir à Boussières, c’est bien, c’est même inattendu. Comme Fillon, il évite au maximum le sujet épineux, l’Union européenne. L’ancien chef de file du courant « Un monde d’avance » au congrès de Reims de 2008, qui faisait du rapport à l’UE et au libre-échange la colonne vertébrale de sa motion, pense sans doute, à l’instar du désormais candidat désigné de la droite, qu’évoquer le sujet pourrait causer quelques fritures sur la ligne, celle qu’il veut entretenir avec les futurs électeurs de la primaire. Comme Fillon  voulait au maximum éviter de dire que son programme économique correspondait aux exigences de Bruxelles et Berlin, Hamon veut éviter de dévoiler que son programme à lui entre en totale contradiction avec la construction européenne.

Lisez la suite sur le blog de David Desgouilles.

La fin d’un cycle historique

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Donald Trump François Fillon Hillary Clinton
Meeting d'Hillary Clinton à Miami, 1er mars 2016

L’hégémonie du gauchisme culturel est en décomposition. L’élection de Donald Trump en est l’un des symptômes les plus manifestes, tout comme la montée de l’extrême droite et de ce qu’on appelle le « populisme » en Europe. Une chanson révolutionnaire de ma jeunesse m’est revenue en mémoire à cette occasion : « Et gare à la revanche quand tous les pauvres s’y mettront ! » En réalité, ce qui se passe n’a rien de comparable avec les couches populaires et le mouvement ouvrier d’antan, et ne me réjouit pas. Les discours et les orientations de Trump m’effraient, et la « revanche» en question peut déboucher sur tout et n’importe quoi. Un cycle historique se termine dans le chaos et l’angoisse de ce qui peut advenir en France, en Europe et dans le monde.

Une victoire en trompe-l’œil

Il en va de même de la victoire de François Fillon aux primaires de la droite : la contestation du politiquement correct de gauche en matière de mœurs et de multiculturalisme, d’islamisme et d’immigration, sa volonté manifeste de restaurer l’autorité de l’État font plaisir, mais au-delà ? Son projet des plus libéraux consiste en une cure drastique d’austérité qui aura des effets d’aubaine pour le patronat. Il a toutes les chances de renforcer les fractures et d’entraîner un chaos social encore plus grand. De fait, la droite s’est, elle aussi, coupée des couches populaires et l’adaptation sacrificielle à la mondialisation, avec comme contrepartie les promesses hypothétiques en matière d’emplois, ne peut qu’aggraver le phénomène. Quant aux rapports qu’il entend renouer avec la Russie en la remettant dans le giron de l’Europe dans le contexte d’un retrait américain et d’une Union européenne mal en point, je n’en attends rien de bon au regard des ambitions de Poutine, sur lesquelles beaucoup continuent de se faire des illusions. C’est cet assemblage en un seul bloc indissociable, d’une claire volonté de rupture avec la doxa idéologique et culturelle, d’une sorte de « grand soir » libéral et d’un rapprochement problématique avec Poutine qui ne me convient pas. Rien ne nous oblige à choisir un camp en avalant toutes les couleuvres qu’il entend nous servir.[access capability= »lire_inedits »]

« Cela fait toujours plaisir, mais cela ne suffit pas… »

S’il est une chose qui procure vraiment satisfaction, c’est le début de la fin de l’hégémonie du « politiquement correct » de gauche qui a régné en maître depuis les années 1980. Causeur est un journal qui dans ce domaine ne s’en est jamais laissé compter, et il existe une entente complice de ses lecteurs (dont je suis), qui en ont assez de la bêtise, du sectarisme, des invectives à répétition, de la police de la pensée et de la parole, des journalistes qui s’affichent comme des rebelles tout en ânonnant la nouvelle langue de caoutchouc sur la « richesse de la diversité », l’ « ouverture », le « bien vivre-ensemble » et la « fraternité universelle »… Cela fait des années qu’on les combat et qu’on s’en moque comme il se doit.

Il faudrait pouvoir recenser tous les reductio ad Hitlerum et les qualificatifs appliqués à tous ceux qui ne sont pas rentrés dans le moule : « beauf », « ringard », « réactionnaire », « fasciste » ou « néofasciste », « rouge-brun », « populiste », « raciste », « xénophobe », « islamophobe », « homophobe », « europhobe »… J’en passe et des meilleurs : après avoir accusé le roman Soumission de Houellebecq de « chauffer la place de Marine Le Pen au café de Flore»[1. Laurent Joffrin, « Le Pen au Flore », Libération, 3 et 4 janvier 2015], l’inénarrable Laurent Joffrin écrit tout bonnement que François Fillon peut devenir un « Tariq Ramadan de sacristie»[2. Laurent Joffrin, « Sacristie », Libération, 21 novembre 2016]… À vrai dire, ce genre de littérature n’intéresse plus grand monde en dehors d’un petit milieu de gauche, « à l’intérieur du périphérique » – pour reprendre une expression de François Fillon, qui a désormais acquis le statut d’un nouveau diable après que Nicolas Sarkozy a quitté la scène.

Si l’hégémonie de cette gauche bête et sectaire est battue en brèche, nous n’en sommes pas débarrassés pour autant. Elle voit bien que le monde lui échappe et se montre incapable d’en comprendre les raisons. Dans ces conditions, sa crispation identitaire et son agressivité envers les opposants risquent bien de se renforcer. Il faut donc s’attendre à une campagne du genre : « Au secours, la droite revient ! », accompagnée de nouvelles dénonciations des anciens et nouveaux « réactionnaires », avec amalgames en tout genre… Mal en point, la bulle politique et médiatique de gauche peut rejouer indéfiniment le même scénario de la diabolisation. On comprend, dans ces conditions, l’envie renouvelée de lui porter des coups. Une question mérite cependant d’être posée : ne donne-t-on pas beaucoup trop d’importance à un milieu qui est le seul à croire qu’il est le centre du monde ?

La critique du « politiquement correct de gauche » est utile mais il faut se garder de tomber dans une sorte de réactivité primaire qui finit par se nourrir de ce qu’elle dénonce et par tourner en rond. Il m’est arrivé de parler d’une « gauche ragnagna… » qui ne sait que râler et dénoncer à tour de bras. Cette posture n’est pas l’apanage d’un camp et elle ne permet pas de comprendre comment ce « politiquement correct » a pu s’installer si facilement.

Le mouvement vient de loin, et il faut essayer de comprendre le paradoxe d’une contre-culture et de sa dynamique de transgression qui se sont muées en un nouveau conformisme structurant l’air du temps. Certains voient en Mai 68 le triomphe d’une « gauche américaine », d’autres règlent des comptes générationnels avec les « soixante-huitards » qui seraient responsables de tous nos maux. Ces derniers ne sont pourtant pas à l’origine de la fin des Trente Glorieuses, du chômage de masse, de l’islamisme… À droite et à l’extrême droite, les formulations du genre « en finir avec » ou « liquider Mai 68 » font florès avec un esprit de revanche prononcé et l’illusion d’un retour possible en arrière.

De telles formulations n’ont littéralement pas de sens : on ne peut « liquider » un événement historique de cette ampleur. De plus, on ne saurait oublier ses effets bénéfiques au regard d’une époque marquée par un moralisme hypocrite en matière de mœurs, par le statut d’infériorité de la femme, le manque d’autonomie de la société face à un État gaullien autoritaire et hautain, les cloisonnements et les bureaucraties sclérosées… Dans ce sens, Mai 68 peut être considéré comme un événement multiforme comportant une dimension de catharsis et de libération, dans un pays qui s’était transformé à grande vitesse dans la période des Trente Glorieuses.

Cependant, on ne saurait confondre l’événement lui-même avec ce que j’ai appelé son « héritage impossible » – un rejet de la morale, de l’autorité, des hiérarchies et des institutions assimilées à la domination et à l’aliénation, l’autonomie de l’individu et de la société érigée en absolu, un règlement de compte avec sa propre histoire et son héritage politique et culturel, un « rousseauisme » qui postule que l’être humain est naturellement bon, le mal venant des conditions sociales, de la domination des riches et des puissants…

Résultat, la seconde moitié des années 1970 et les années 1980 du siècle dernier me paraissent avoir été décisives dans un processus de décomposition culturelle qui, conjuguée au chômage de masse, a produit de puissants effets de déstructuration.

On ne comprend pas cette évolution si on fait l’impasse sur l’échec du gauchisme révolutionnaire sous les coups de boutoir de l’antitotalitarisme. Cet échec est une bonne chose, sauf que beaucoup d’« ex » n’ont rien compris à ce qui leur arrivait. Recyclés au sein du parti socialiste et dans le journalisme, ils ont conservé les mêmes structures mentales binaires, sectaires et moralisantes, tout en changeant de « sujet historique », passant de la défense du prolétariat à celle des « jeunes », des « immigrés » et du « black, blanc beur ». Cette reconversion est l’une des origines de la figure du journaliste militant, sermonneur de la « majorité silencieuse », justicier et délateur.

Le gauchisme institutionnalisé

L’autre phénomène concomitant est la montée du gauchisme dans le domaine des mœurs et de la culture. La flambée provocatrice et transgressive du début a cédé la place à un courant pour lequel la transformation de la société devait se faire par une « révolution culturelle » en douceur accordant une importance première aux nouvelles générations. C’est précisément ce qui est advenu.

Avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, ce gauchisme recomposé va se trouver institutionnalisé et acquérir une légitimité et des leviers d’influence sans précédent. Le gauchisme culturel s’érige alors en nouvelle doxa : antiracisme de nouvelle génération à tendance ethnique et communautaire, histoire revisitée à l’aune pénitentielle, écologie punitive, féministes et homosexuels transformés en ayants droit, sans oublier le pédagogisme libertaire, la provocation comme nouvelle marque de distinction, l’art contemporain devenu art officiel… Le rapport à la sexualité, à la nature, à l’histoire, l’éducation libertaire des enfants, le « festif » deviennent ainsi des marqueurs permettant de distinguer le « camp du progrès » et celui de la « réaction ». Avec le chômage de masse, ce gauchisme institutionnalisé va largement contribuer à la rupture entre les couches populaires et la gauche.

Aujourd’hui, cette fuite en avant ne peut plus masquer le vide de la pensée et de la doctrine. La gauche peut continuer à faire comme si, il n’est pas sûr qu’elle se relève un jour. La question existentielle de l’« identité de la gauche » intéresse de moins en moins de monde, notamment parmi les jeunes.

Le bouleversement du terreau éducatif et de l’école a abouti à la formation d’un nouveau type d’individu historiquement déculturé et autocentré pour lequel le relativisme et le multiculturalisme semblent aller de soi. Le fondamentalisme et le terrorisme islamistes ont partiellement remis en question le pacifisme et l’angélisme de ce nouvel individualisme propre aux sociétés démocratiques qui voulaient oublier que l’Histoire est tragique. Certes, il y a une claire volonté d’en finir avec le politiquement correct qui sévit depuis plus de trente ans. Mais la question de ce qui nous définit comme nation et comme civilisation reste, pour le moins, problématique.

Dans cette situation confuse, il importe de savoir ce à quoi nous tenons dans l’héritage qui nous a été transmis, tant bien que mal, à travers les générations. Personne ne fera ce travail de discernement et de transmission à notre place. Ne suivons pas les mouvements de balanciers d’une société qui ne sait plus d’où elle vient ni où elle va. La liberté de l’esprit n’appartient pas à un camp, et il s’agit de la défendre, d’où que viennent les attaques contre elle. [/access]

MALAISE DANS LA DEMOCRATIE

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Quand Valls s’essaie au discours anti-médias

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Manuel Valls. Sipa. Numéro de reportage : 00783880_000009.

« On nous dit que la gauche n’a aucune chance mais rien n’est écrit. On nous dit qu’elle ne rassemblera jamais, qu’elle en est incapable, rien n’est écrit. On nous dit que l’extrême droite est qualifiée d’office pour le second tour, rien n’est écrit. On nous dit que François Fillon est déjà le prochain président de la République, rien n’est écrit. »

Le souvenir de l’anaphore présidentielle

Avec « Moi président », les journalistes avaient pu briller par leur connaissance stylistique en identifiant une anaphore. Un seul d’entre eux avait su dépasser cet étiquetage technique qui n’a aucun intérêt en soi : Daniel Schneidermann s’était arrêté sur la syntaxe du passage où se situait la figure et avait commenté avec intelligence et humour la rupture de construction (une faute de français, en clair) que l’on pouvait relever dans la plupart des occurrences de la formule.

Je me permets de renvoyer à mon livre, p. 294 et suiv., les visiteurs de ce blog qui souhaiteraient de la tirade hollandienne une analyse un tout petit peu plus poussée que celle qui fut proposée par les grands médias.

Mais quelle figure Manuel Valls a-t-il employée ?

Rebelote donc, le 5 décembre. Discours de candidature de Manuel Valls, prononcé à la mairie d’Evry.

[…] On nous dit que la gauche n’a aucune chance mais rien n’est écrit. On nous dit qu’elle ne rassemblera jamais, qu’elle en est incapable, rien n’est écrit. On nous dit que l’extrême droite est qualifiée d’office pour le second tour, rien n’est écrit. On nous dit que François Fillon est déjà le prochain président de la République, rien n’est écrit. […]

Une anaphore ?

Le souvenir du « Moi président » étant apparemment encore frais, c’est le mot « anaphore » qui a surgi d’emblée sur les lèvres des commentateurs lors des fameux décryptages immédiats d’après-discours. Sentant bien que cela ne collait pas totalement, Anna Cabana, sur BFMTV, a inventé la « répétition en forme d’anaphore ». Précisons qu’elle voulait parler de « rien n’est écrit » ; donc, elle a faux ; ce n’est pas une anaphore.

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux

« Trump a cassé tous les codes »

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Causeur: Le président élu des Etats-Unis mène une diplomatie nouvelle qu’illustre l’incident taïwanais. Il y a d’abord ce qui semble être la volonté d’engager un rapport de force avec la Chine mais au-delà du fond, la forme est aussi nouvelle. Il ne s’agit pas uniquement d’une diplomatie du tweet, mais d’un rejet de la diplomatie traditionnelle : quand Trump s’interroge: « n’ai-je pas le droit de parler au téléphone avec le chef de l’Etat auquel nous vendons des armes ?», il se moque de la langue de bois, c’est-à-dire du langage diplomatique. Peut-on faire de la diplomatie en restant parfaitement clair, direct et transparent ?

François Nicoullaud:[1. François Nicoullaud est analyste de politique internationale, ancien ambassadeur de France en Hongrie et en Iran] Bien sûr. La meilleure des diplomaties se fait lorsque l’on prend soin d’être clair, direct et transparent avec ses interlocuteurs… Paul Cambon, qui a été ambassadeur de France à Londres au début du XXème siècle,  répondait « je n’ai jamais menti » à ceux qui lui demandaient comment il était parvenu à entraîner la Grande-Bretagne aux côtés de la France dans la Première Guerre mondiale. Talleyrand disait à peu près la même chose à la fin de sa vie : « non, la diplomatie n’est point une science de ruse et de duplicité. Si la bonne foi est nécessaire quelque part, c’est surtout dans les transactions politiques, car c’est elle qui les rend solides et durables. On a voulu confondre la réserve avec la ruse. La bonne foi n’autorise jamais la ruse, mais elle admet la réserve : et la réserve a cela de particulier, c’est qu’elle ajoute à la confiance. » Mais Donald Trump, c’est évidemment tout autre chose. Ses foucades, ses propos contradictoires, ses provocations, l’empêcheront vite, s’il continue sur cette ligne, de construire des relations de confiance avec ses interlocuteurs. Cela ne l’empêchera peut-être pas de remporter quelques succès diplomatiques. Mais s’il ne s’amende pas, ils ne pourront être durables.

La bonne foi et la franchise pourraient être importants voire nécessaires dans les relations entre diplomates des différents pays et surtout entre dirigeants de différents pays. La question n’est pas ce que dit Trump à ses homologues, mais ce qu’il « tweete » à des électeurs et donc à l’opinion publique, y compris chez l’adversaire. Talleyrand a eu la chance de ne pas devoir gérer la « com’ » et Cambon n’a pas été obligé de réagir à des tweets de Lloyd George ou d’Asquith… Est-ce qu’un discours public clair et sans hypocrisie – comme celui de Trump concernant Taïwan – ne rendrait pas la diplomatie presqu’impossible ou, pire, multiplierait les conflits ?  

C’est vrai, pour en rester à Talleyrand, il prône la franchise, mais aussi la réserve. Pour créer la confiance chez son interlocuteur, il faut que celui-ci ait l’assurance que ce qu’il dit ne va pas se retrouver sur la place publique. La diplomatie secrète, ou en tout cas discrète, a donc ses vertus. L’époque contemporaine a vu se développer une diplomatie par médias interposés – déclarations, communiqués, interviews et aujourd’hui tweets et messages sur réseaux sociaux. Cette façon d’agir permet à l’émetteur de prendre des poses avantageuses, de faire plaisir à son opinion publique, mais contribue rarement à la solution des problèmes.

La victoire de Trump démontre l’efficacité politique d’un discours outrancier, vulgaire et brutal. Cette façon de parler semble être considérée comme franche, venant d’un orateur qui ne prend pas l’audience de haut, et n’exprime pas sa supériorité sociale à son public.  Les vieilles démocraties fondées sur l’égalité sont-elles condamnées à un débat de charretiers ? 

Non, je ne crois pas, les débats autour des élections majeures en Europe sont et devraient rester plutôt de bonne tenue. Mais le point de faiblesse de nos démocraties, y compris de la démocratie américaine, est peut-être que les élections, parfaitement démocratiques et respectueuses de l’égalité des citoyens, mettent néanmoins en place, il faut bien le constater, des oligarchies politiques, et aussi économiques. Non que les élites installées au pouvoir soient totalement fermées. Elles font monter parmi elles des éléments nouveaux, mais ceux-ci, pour s’y intégrer et pour réussir, doivent en respecter les codes. Les électeurs ont donc le sentiment, pas tout à fait faux, d’avoir été floués… Trump est évidemment le produit de l’oligarchie économique, mais c’est vrai qu’il a cassé tous les codes, et c’est ainsi qu’il s’est fait élire. Nous allons voir à présent s’il continue sur la même ligne, auquel cas la situation pourrait vite devenir compliquée pour lui, ou s’il se résigne à les respecter une fois en charge du pays.

 

Incroyable mais vrai, l’Europe protège l’industrie européenne

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Le siège de la Commission européenne à Bruxelles, janvier 2016. SIPA. 00779340_000013
Le siège de la Commission européenne à Bruxelles, janvier 2016. SIPA. 00779340_000013

Nous voici à une nouvelle station du calvaire des élites européistes et libre-échangistes : après le Brexit et l’élection de Trump, le statut d’économie de marché de la Chine. Pendant des années, José Manuel Barroso, ancien président de la Commission européenne, et Pascal Lamy, ex-directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), parmi bien d’autres, nous ont expliqué que la Chine, en 2016, se verrait « automatiquement » octroyer le statut d’économie de marché, droit supranational oblige. Selon cette chanson entonnée avec ferveur pendant de longues années par les commissaires européens et la plupart des experts, l’UE, après avoir négocié en 2001, dans le cadre du protocole d’accès de la Chine à l’OMC, un délai de quinze ans pendant lequel les pays membres pouvaient taxer lourdement les produits des entreprises chinoises pratiquant le dumping, se devait d’abandonner toute protection spécifique contre les subventions, et surtout le dumping chinois, en 2016 au plus tard. De 2004 à 2008, en pleine idylle Bruxello-Pékinoise, les rapports de l’UE vantaient même les progrès de la Chine vers l’économie de marché, voire la libéralisation de la société chinoise tout entière, et promettaient ce que nous ne sommes pas en mesure de tenir aujourd’hui : le statut d’économie de marché pour nos amis chinois. Certains faisaient même miroiter à Pékin la possibilité d’obtenir ce statut de façon anticipée, avant 2016. Pour une fois, l’indécision européenne a été utile. La paralysie européenne a paradoxalement contribué à ralentir un peu l’autodestruction progressive de son industrie sous les effets conjugués du manque d’investissements productifs et des délocalisations en Chine et ailleurs. On n’ose imaginer les conséquences qu’aurait eu l’octroi de ce statut en 2008 ou 2009 sur les secteurs les plus fragiles de l’industrie européenne, car si dans certains secteurs l’intégration des différentes économies mondiales rendent difficiles l’adoption de mesures de protection commerciale efficaces, ce n’est pas le cas pour de vastes pans de l’industrie européenne aujourd’hui malmenés par l’industrie chinoise (acier et céramique par exemple).

La Chine n’a aucune intention de devenir une autre Europe libérale

Au fond, ce que la clause de quinze ans signifiait dans l’esprit de ceux qui l’ont rédigée, c’est que la Chine allait naturellement évoluer dans un sens qui en ferait un pays occidental comme les autres. Dans le cas d’espèce, le droit traduisait moins un rapport de force ou une norme à atteindre que l’optimisme des libéraux qui ne pouvaient imaginer qu’un système concurrent du système occidental était sur le point d’émerger. Grâce soit rendue au nationalisme décomplexé de Xi Jinping : ces chimères post-historiques se sont heureusement évanouies face à la dure réalité. La Chine n’a aucune intention de devenir une autre Europe libérale et droit-de-l’hommiste. Elle n’a pas l’intention de faire passer de vagues principes avant ses intérêts et ses ambitions. Elle ne souhaite pas se plier à des règles qui remettraient en cause son rêve de « régénération de la nation chinoise ». Les principaux partenaires commerciaux de la Chine, les Etats-Unis, le Japon, mais aussi l’Inde, l’ont compris depuis longtemps et ont fait savoir qu’ils n’avaient aucune intention de modifier leurs instruments de défense commerciale dans un sens favorable à la Chine. Ils savent que ce serait nuire à leur propre industrie. Seule l’UE, parce que c’est justement la seule arme dont elle dispose dans ses rapports avec les pays membres lorsqu’ils doivent traduire dans leur propre législation les réglementations européennes, envisageait encore récemment de transposer dans sa réglementation les dispositions du protocole d’accès de la Chine à l’OMC.

Ainsi pendant longtemps, la Commission a affirmé la priorité du droit international sur tout autre considération. Autrement dit, une préférence pour le chômage et la destruction de l’industrie au nom du seul respect du droit, quand bien même le respect des règles commerciales et de la réciprocité seraient le cadet des soucis de l’industrie et des politiques chinois. Rappelons que le déficit commercial de l’UE à l’égard de la Chine, 180 milliards de dollars en 2015, est supérieur au total des exportations européennes vers la Chine (170 milliards). Rappelons encore que la Chine refuse obstinément de signer un accord sur les investissements avec l’UE (sans lequel les investissements européens en Chine restent très délicats et souvent impossibles sans la supervision d’un partenaire local), tandis que les pays européens subissent la déferlante des investissements chinois.

Un virage à 180°

Au printemps 2016 encore, les services de la Commission envisageaient d’octroyer le statut d’économie de marché à la Chine, tout en admettant que ce choix détruirait des emplois industriels en Europe. Sans doute impressionnés par l’unanimité du vote (non contraignant) du Parlement européen contre l’octroi du statut à la Chine en mai 2016, comme par la mobilisation croissante des syndicats européens, les Etats membres ont réagi. La France et l’Allemagne ont soumis une proposition commune visant à amender les instruments de défense commerciale de l’UE, afin de répondre au défi chinois (la Chine est de loin le premier pays-cible des investigations et des mesures anti-dumping et anti-subventions dans le monde, comme des condamnations dans le cadre de l’OMC). La plupart des propositions franco-allemandes ont été reprises dans une proposition de la Commission du 9 novembre dernier qui prévoit d’étendre à l’ensemble des pays membres de l’OMC la possibilité d’user de la technique dite du « pays analogue », qui permet de taxer plus lourdement le dumping chinois, en se basant sur les prix pratiqués dans un pays tiers et non sur les prix pratiqués en Chine, dont on sait qu’ils ne correspondent souvent à aucune réalité économique. Il s’agit d’un virage à 180° de la Commission puisqu’il s’agit de pérenniser dans la réglementation européenne les dispositions temporaires du protocole d’accès de la Chine à l’OMC. Il faut encore que cette proposition soit adoptée par le Parlement et le Conseil mais elle marque une évolution remarquable de la position de l’UE. Cependant, la Chine, animée par le sentiment bien compréhensible d’avoir été trahie après avoir été bercée pendant des années par les promesses inconsidérées des Européens, a déjà fait savoir qu’elle jugeait ces nouvelles règles non-conforme à celles de l’OMC. Et dans une déclaration tout aussi amusante que typique par son unilatéralisme, l’agence de presse officielle Xinhua a fait savoir que la Chine s’octroyait à elle-même le statut d’économie de marché dès le 11 décembre 2016. Le lendemain, Pékin annonçait qu’il portait plainte à l’OMC contre Washington et Bruxelles, tout en se posant en garant du droit international… quelques mois à peine après avoir balayé d’un revers de main l’arbitrage en sa défaveur, sur la mer de Chine méridionale, de la Cour permanente de La Haye.

Les peuples européens prennent conscience que ce n’est pas le droit international seul qui les protégera des coups de boutoirs des pays émergents, ni de l’avidité de grands groupes industriels implantés en Chine. Ces industriels sont souvent issus des sociétés occidentales, mais bien souvent aussi ne se sentent aucune solidarité avec les peuples qui pendant des décennies ont pourtant formé le gros des troupes de leurs employés, et ont ainsi contribué à l’édification de leurs empires. Mais les beaux jours de l’Internationale sino-capitaliste sont derrière elle. Certains de ces grands groupes connaissent aujourd’hui un retour de bâton en Chine, où on les accuse de servir leurs propres intérêts plutôt que celui de la société chinoise. Ils sont souvent la cible de grèves que les employés chinois ne peuvent se permettre dans les grands groupes étatiques. Certains pensent à rapatrier leur production en Occident ou au Japon. C’est une évolution dont il faut se féliciter, et qui doit inciter encore plus l’UE à tenir ferme sur ses nouvelles positions de défense de l’industrie européenne.

« Castro a mis en scène sa défaite de façon très efficace »

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Manifestation en hommage à Fidel Castro, décembre 2016. SIPA. AP21984034_000275
Manifestation en hommage à Fidel Castro, décembre 2016. SIPA. AP21984034_000275

Causeur: Même si l’on considère Fidel Castro comme le pire des tyrans, il semble être resté assez populaire à Cuba jusqu’à sa mort. Comment pouvez-vous expliquer cela ?

Olivier Languepin:[1. Olivier Languepin est journaliste. Il fut correspondant à Cuba pour L’Evènement du jeudi de 1998 à 2000. Il est l’auteur de Cuba, la faillite d’une utopie (Gallimard, 1999).] Je n’ai aucune idée de la popularité de Fidel Castro. Il n’y a jamais eu d’élections, elle est donc très difficile à mesurer. Critiquer le régime peut vous valoir dix ou quinze ans de prison. Quand j’étais à Cuba, je n’avais pas l’impression que Castro était si populaire que ça. J’avais surtout l’impression qu’il était craint mais respecté en tant que personnage historique et charismatique. Si beaucoup lui ont rendu hommage à Cuba, c’est parce que c’est un personnage qui s’est confondu avec l’histoire de son pays, et qu’il y en a peu comme ça.

Il n’est plus là et son frère a 85 ans. Qui peut incarner l’avenir à Cuba ?

C’est très difficile à savoir car, encore une fois, il n’y a pas eu d’élections depuis près de soixante ans. Pour savoir ce que veulent les Cubains, il faudrait leur donner la parole. Presque toutes les dictatures communistes ayant fini par faire des élections, il pourrait en être de même à Cuba.

Selon un rapport de l’UNICEF qui date de 2012, que ce soit sur le plan de l’espérance de vie, de la mortalité infantile, de l’alphabétisation ou de l’accès à l’eau potable, Cuba a de meilleurs résultats qu’Haïti, la République dominicaine, le Mexique, ou même l’Uruguay. N’êtes-vous pas un peu sévère avec ce régime ?

Non. L’argument de la santé est souvent avancé, mais avant la Révolution c’était déjà le cas. Cuba était déjà l’un des pays les plus avancés de la région, loin devant l’Uruguay ou l’Argentine. Le PIB par habitant était proche de celui de l’Italie. Le socialisme n’a produit que de la misère, à Cuba comme dans les autres pays communistes. Elle était seulement moins visible à Cuba et surtout, elle était mise en scène. Je pense que c’est la grande victoire de Fidel Castro. Il a réussi à mettre en scène sa défaite de façon extrêmement efficace. Il a fasciné un certain nombre de gens en Occident. Ces derniers ont fermé les yeux, que ce soit sur le plan de l’échec économique ou des droits de l’homme.

Sur le plan des droits de l’homme justement, le dernier rapport d’Amnesty international cite la Commission cubaine des droits humains et de la réconciliation nationale qui affirme que 8600 cubains ont été placés en détention arbitraire cette année. Mais dans d’autres pays voisins, ce n’est pas non plus brillant : au Mexique, par exemple, plus de 22 000 personnes étaient portées disparues en 2014…

Certes, mais il est difficile d’évaluer le nombre exact de prisonniers à Cuba : il n’y a pas de données publiques. En rapportant le chiffre que vous donnez à la population, le taux d’emprisonnement y reste un des plus élevés au monde. Aujourd’hui encore, le régime reste très répressif. Quand j’étais là-bas, deux jeunes ont essayé de détourner un bateau pour partir à Miami et ont été fusillés tout de suite. J’ai aussi vu des amis journalistes prendre vingt ans de prison simplement pour avoir dit dans un reportage qu’il manquait des médicaments dans les hôpitaux et que ce n’était pas seulement dû à l’embargo…

Et quel est selon vous le poids de cet embargo dans la situation économique cubaine ?

Je pense qu’il doit jouer pour 10 % environ dans l’échec cubain. Sur le plan des médicaments et de la nourriture, les Cubains peuvent maintenant tout acheter aux Etats-Unis. L’embargo est une vraie passoire. En importations alimentaires, le principal partenaire commercial de Cuba, ce sont les Etats-Unis. Et s’ils ne peuvent pas se procurer un produit directement aux Etats-Unis, ils peuvent l’acheter au Mexique. En revanche, l’embargo fait que Cuba reste exclu des organismes financiers comme le FMI. Si Cuba pouvait faire partie de ces organismes, le pays pourrait probablement accéder à des financements, de la part de la Banque Mondiale par exemple.

Le président élu des Etats-Unis, Donald Trump vient de déclarer : « si Cuba ne veut pas sceller un meilleur accord pour le peuple cubain, le peuple américano-cubain et les Etats-Unis dans leur ensemble, je mettrai fin à l’accord ».  Comment interprétez-vous cette déclaration ?

Je ne comprends pas pourquoi les Etats-Unis s’entêtent dans cet embargo qui n’est jamais parvenu à affaiblir Castro. Dans le cas de Trump, c’est surtout un débat de politique intérieure : ça lui permet de séduire l’électorat anti Castro. Mais rationnellement, je ne vois pas ce qui justifie l’embargo. Comme je vous l’ai dit, c’est une passoire. Par ailleurs, les Etats-Unis font du commerce avec la Chine, avec le Vietnam, avec des pays qui, au niveau des droits de l’homme, sont au même niveau, ou pires, que Cuba.

On a l’impression que Cuba n’a le choix qu’entre l’isolement autocratique sur fond d’embargo et tomber à nouveau sous la coupe des Etats-Unis. Y a-t-il une alternative à ce dilemme ?

Oui, la mort de Fidel Castro pourrait débloquer quelques initiatives. Son frère Raul est beaucoup plus pragmatique. Je pense que, lui, n’hésiterait pas à s’orienter vers un modèle chinois, où il y aurait à la fois un développement économique favorisé par l’initiative privée et un maintien de la répression et du pouvoir communiste en place. Mais cela dépend des luttes d’influences qu’il y a au sein du parti communiste cubain. Pour qu’il existe une véritable alternative à ce que vous dites, il faudrait que Cuba devienne un pays indépendant, ce qui n’a jamais été vraiment le cas. Avant la Révolution, Cuba était sous influence américaine, après elle est passée sous influence soviétique, puis chaviste. Il faudrait que Cuba prenne vraiment son destin en main : c’est un pays qui a des possibilités extraordinaires. Il faudrait qu’il y ait des changements suffisamment importants pour que ça devienne un pays démocratique et développé, à l’image du Costa-Rica ou de l’Uruguay.

Cuba: La faillite d'une utopie

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Les équivoques de la primaire

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François Fillon Poutine Primaire de la droite
François Fillon et Vladimir Poutine, novembre 2009
François Fillon Poutine Primaire de la droite
François Fillon et Vladimir Poutine, novembre 2009

La brusque ascension de François Fillon lors du premier tour de la primaire de droite fait partie de ces phénomènes politiques qui sont à la fois parfaitement explicables et profondément mystérieux. Fillon a gagné parce que, dès l’instant où l’échec de Sarkozy devenait de plus en plus probable, il récupérait des électeurs dans les deux camps : ceux qui ne s’apprêtaient à voter Juppé que pour éliminer Sarkozy et ceux qui n’étaient fidèles à l’ancien président que pour écarter la ligne « molle » ou même « de gauche » soutenue par Alain Juppé. L’élection du président américain a fait le reste, en favorisant les spéculations sur les incertitudes des sondages, pendant que les médias faisaient de Fillon un « troisième homme » possible dès lors qu’il atteignait 20 % d’intentions de vote. Dans ces conditions, le choix des électeurs de droite en faveur de Fillon apparaît comme un vote d’adhésion pour un homme politique qui a compris qu’il était inutile de tenir des discours extrémistes pour satisfaire un public conservateur qui, non sans raisons, s’estime délaissé, voire méprisé, par la majorité de la classe politique. Il est habile, quand Alain Juppé croit bon d’invoquer l’autorité des évêques au bénéfice de sa politique « ouverte », de s’appuyer sur les sentiments des paroissiens et des pratiquants dont on sait bien qu’ils ont de la peine à suivre leurs pasteurs dans cette voie. De la même manière, il n’est pas mauvais de faire écho aux inquiétudes des parents (et de certains enseignants) devant l’évolution de l’école, même si, dans les faits, on ne propose rien d’autre que ses concurrents. La chose surprenante n’est pas que François Fillon entraîne sur ce terrain l’adhésion des électeurs de droite, mais que ses adversaires aient des difficultés à susciter un minimum d’adhésion de ce côté-là. Pour parler le langage de Pareto, les primaires de la droite ne se sont pas jouées sur les « dérivations » idéologiques ou politiques mais sur les « résidus », c’est-à-dire sur les passions fondamentales et élémentaires qui déterminent les émotions et les choix.[access capability= »lire_inedits »] Alain Juppé a choisi résolument, tout en jouant sur les sentiments humanitaires, de s’appuyer sur l’ « instinct des combinaisons », qui favorise l’innovation chez ceux qui ont confiance dans la force de leur talent et dans leur « mobilité ». Fillon s’est assuré le soutien de ceux qui sont attachés à la « persistance des agrégats » (la solidité des institutions, la permanence des traditions, etc.), qui constitue pour eux le meilleur garant de leur sécurité et de leur identité. Sarkozy a perdu des deux côtés, en essayant de mettre la sensibilité conservatrice au service de sa personnalité agressivement narcissique (et en confondant le public bourgeois de la primaire avec celui de la « vraie » élection).

Le clivage qui s’est exprimé dans cette semi-élection n’est évidemment pas sans rappeler ceux qui sont apparus dans d’autres occasions, comme le référendum de 2005, les succès de Viktor Orbán en Hongrie, les élections polonaises, le Brexit ou l’élection présidentielle américaine. Les vainqueurs sont certes dissemblables mais les vaincus sont partout les mêmes : ce sont les libéraux modernes, qui croient à l’État de droit et au libre-échange, qui sont attachés à l’héritage moral des années 1970, et qui sont de ce fait facilement effrayés par tout ce qu’ils perçoivent comme du populisme. Leur échec est en partie mérité, car ils ont oublié que la politique libérale ne peut pas se construire sur un imaginaire purement individualiste (ou multiculturel), mais qu’elle doit au contraire tenir compte des intérêts légitimes qui peuvent être ébranlés par le développement du marché et par ce qu’il est convenu d’appeler l’insécurité culturelle.

Dans le cas des libéraux « de droite » ou « du centre », la chose est d’autant plus flagrante que leur vocation naturelle est précisément d’inscrire l’innovation et le progrès dans la continuité historique. Mais cela ne veut pas dire que l’on puisse attendre grand-chose de bon de leurs adversaires. Dans le cas français, la victoire de Fillon est celle d’un homme qui a su s’adresser au noyau dur du peuple de droite (qui est en l’occurrence plus à droite que populaire), mais elle s’est faite au détriment de deux candidats, Sarkozy et Juppé, qui, chacun à leur manière, s’étaient directement situés dans la perspective de l’élection présidentielle : Sarkozy essayait maladroitement de réintégrer dans le jeu politique un peuple « ethnique » égaré dans le vote extrémiste, Juppé s’efforçait de construire un consensus majoritaire suffisant pour mener à bien des réformes libérales. Le résultat provisoirement brillant de Fillon a été obtenu sur la base d’une promesse d’audace réformatrice dont rien ne garantit qu’elle pourra être tenue dans un contexte de réactivation artificielle du clivage droite/gauche : le fait que « le pays [soit] plus à droite qu’il n’a jamais été » (François Fillon) ne signifie pas qu’il soit devenu aisé d’imposer des réformes libérales. Par ailleurs, la campagne s’est déroulée dans un quasi-silence sur ce qui, après coup, apparaît en fait comme le principal enjeu de cette primaire : une rupture dans la politique étrangère qui, si elle est confirmée, aura pour effet, comme l’a dit le sénateur russe Alexeï Pouchkov, de « briser le tandem Paris-Berlin sur la Russie » et de laisser Angela Merkel « pratiquement seule avec Varsovie et les pays Baltes ». Beaucoup de soi-disant gaullistes verront sans doute là un retour à une politique d’ « indépendance nationale », mais on peut aussi plaider que la défaite d’Alain Juppé est celle d’une politique qui était fidèle aux choix fondamentaux faits par tous les vrais hommes d’État français, qu’ils fussent « gaullistes » ou « européens » : le refus de la domination des Empires, la solidarité européenne autour de la France et de l’Allemagne, et la solidarité atlantique lorsque les intérêts vitaux des nations libres sont en jeu. Les Français de droite ont cru voter pour un gaulliste, ils se sont engagés dans la voie de la collaboration avec une puissance impériale qui s’appuie sur des relais internationaux très actifs et dont rien ne permet de croire que ses ambitions soient compatibles avec les intérêts français.[/access]

Vaincre le totalitarisme islamique

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Mme Royal, voici la liste des prisonniers politiques cubains

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cuba segolene royal prisonniers politiques
Ariel Sigler, prisonnier politique à Cuba (2010). Sipa. Numéro de reportage : AP20947431_000004.
cuba segolene royal prisonniers politiques
Ariel Sigler, prisonnier politique à Cuba (2010). Sipa. Numéro de reportage : AP20947431_000004.

Paris. Avant-hier au soir, Ileana de La Guardia (réfugiée politique depuis 1991), Félix José Hernandez (réfugié depuis 1981) et Philippe Delaroche, journaliste-présentateur de l’émission « Décryptage », ont invité Mme Ségolène Royal à se saisir d’une feuille de papier et d’un crayon pour noter les noms des prisonniers politiques d’après une liste que, semble-t-il, les services du Quai d’Orsay ne sont toujours pas en mesure de lui communiquer. Car à ce jour, Mme Royal, désignée par le gouvernement français pour le représenter à La Havane, n’est aucunement revenue sur ses propos. Cette liste, arrêtée au 25 avril dernier, représente la mise à jour d’une liste antérieure remontant au 19 juin 2015. Elle comporte les noms de 93 prisonniers politiques dont 11 objecteurs de conscience. A ce jour, Radio Notre-Dame est le premier média en France à en avoir donné lecture.

Qu’ils s’appellent Alexander Alan Rodriguez, détenu – sans jugement – depuis le 8 juillet 2015 pour « désobéissance », Oswaldo Arcis Hernandez, membre de l’Union syndicale des travailleurs indépendants, condamné à deux ans pour « dangerosité sociale », Leonardo Cobas Pérez, membre de l’Union patriotique de Cuba, condamné à cinq ans pour « trouble à l’ordre public », ou Raibel Segundo Pacheco Santos, condamné à quinze ans pour « rébellion », la plupart demeurent en détention. Sur ces 93 prisonniers, seuls 26 sont assignés à résidence. Plus d’une vingtaine ont déjà purgé de 13 à 24 ans de détention. C’est notamment le cas de Pedro de la Caridad Alvarez Pedroso, détenu depuis le 29 décembre 1991, pour « infiltration sur le territoire national cubain, et, parmi les autres prisonniers, de sept d’entre eux, tels que Harold Alcala Aramburo ou Yoanny Thomas Gonzales, condamnés officiellement pour « piraterie », c’est-à-dire pour avoir eu l’intention de quitter Cuba à bord d’une embarcation.

De plus, Ileana de La Guardia a fait état des arrestations, représailles, harcèlements et intimidations qui se poursuivent au lendemain de la mort de Fidel Castro. C’est ainsi qu’à peine libéré après 10 mois de détention, le graffeur cubain « El Sexto », Danilo Maldonado, vient d’être incarcéré à nouveau pour avoir graffé ces deux mots : « SE FUE » (« Il est parti »).

Il demeure donc acquis, hélas, et ceci en contradiction avec le bilan prétendument positif de la famille Castro au pouvoir depuis un-demi siècle, qu’il n’y a aujourd’hui encore à Cuba ni liberté d’expression, ni liberté politique, ni liberté syndicale, ni liberté de circulation. Il est toutefois exact, ainsi que l’a souligné Mme Royal, que le peuple cubain est courageux. Comme en témoignent les membres de la Comision Cubana de Derechos Humanos y Reconciliación Nacional qui s’efforcent de tenir à jour la liste des prisonniers politiques.

La gauche est morte, vive la gauche!

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François Hollande et Manuel Valls lors de la commémoration de l'armistice de la Première guerre mondiale, novembre 2016. SIPA. 00780599_000008
François Hollande et Manuel Valls lors de la commémoration de l'armistice de la Première guerre mondiale, novembre 2016. SIPA. 00780599_000008

Quand les éléphants sentent leurs derniers moments arriver, ils s’en vont loin, voulant éviter au troupeau le spectacle de leur agonie. Ils se dirigent, pour y mourir, vers le cimetière des éléphants, où tant d’autres pachydermes les ont précédés. Cette dernière étape de leur vie a toutes les caractéristiques de la dignité. On est en droit de trouver ça beau.

La mort de la gauche s’accomplit sous nos yeux avec tous les attributs de la laideur. Son corps malade et corrompu conjugue Alzheimer, Parkinson, avec les métastases de la plus belle des arrogances. Vieillarde décrépite dans une chaise roulante, elle lance d’une voix qui se veut guillerette : « Regardez comme je suis vivante, jeune et belle ! » Quelques nigauds s’y laissent encore prendre : ils ne sont pas très regardants sur la chair avariée. Une personne falote et quelconque, le président de la République, a pendant cinq ans plastronné : « Je suis la gauche ! » Des députés médiocres, bornés et passablement analphabètes ont occupé le devant de la scène en criant fort : « Nous sommes la gauche ! » Et le clergé officiant de cette gauche-là, installé dans les médias et dans les associations bien-pensantes, a seriné au bon peuple : « La gauche, c’est nous ! » Une entreprise acharnée de « décervellement ». Marquée par le désir de détruire ce qui était beau et digne.

Ils ont eu le pouvoir. Et ils en ont usé pour mentir et tromper. Ils ont inventé de nouvelles « couches populaires » qui n’étaient populaires que parce que venues d’ailleurs. Et les vraies couches populaires sont allées voter pour le Front national. Ils ont remplacé le social par le sociétal et l’associatif. Tout ce qui est était marginal, différent, et donc pas franchouillard, a été célébré par eux au-delà de toute mesure. La gauche, pendant longtemps, avait été la mère bienveillante des petites gens : elle est devenue leur marâtre. Les gens du peuple, pas idiots quand même, ne se faisaient pas d’illusions sur la capacité de cette gauche-là de faire mieux que la droite contre le chômage.

« Que cette gauche-là crève ! »

Mais ils pouvaient espérer qu’on leur reconnaîtrait ce qui reste aux plus démunis quand tout a disparu : leur fierté et leur identité. Et cela leur a été farouchement nié. Puisque les petits marquis issus de l’UNEF et de SOS Racisme avaient décidé de se prosterner devant une autre identité, admirée parce qu’immigrée, non blanche et non catholique. Et avec leurs petits mocassins vernis, ils ont consciencieusement piétiné la France, les Français, le peuple.

Si l’on veut sentir l’odeur de putréfaction qui se dégage de la bête qui meurt, une seule phrase suffira. Celle de Pierre Bergé, chaud partisan de la GPA, qui pendant la bataille du Mariage pour tous, a déclaré : « Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? » Difficile d’être plus abject. Ni François Hollande, son obligé, ni les députés socialistes, ni les associations féministes prétendument de « gauche » n’ont moufté. Pierre Bergé était l’un des leurs. Et en plus, il était millionnaire.

Alors oui, que cette gauche-là crève ! Le plus vite possible. Plus tôt elle mourra, plus tôt quelque chose qui s’appellera vraiment la gauche pourra renaître. Quels que soient les choix politiques de chacun, la France en a besoin. Ça fait partie de son patrimoine. Pour le moment, les spadassins de François Hollande se donnent l’impression d’exister en aiguisant leurs couteaux contre Manuel Valls. Le seul à ne pas avoir craché sur le mot dignité. Et c’est bien pour ça qu’on veut le tuer. Pas sûr que la bête blessée et donc toujours méchante y arrive.

Danemark, les secrets d’une identité heureuse

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Supportrice danoise aux Jeux olympiques de Rio, août 2016. SIPA. REX40445448_000011
Supportrice danoise aux Jeux olympiques de Rio, août 2016. SIPA. REX40445448_000011

Jeudi dernier, le JT de France 2 a diffusé un sujet fascinant signé Alexia Mayer sur le Danemark. Le présentateur de service, Julian Bugier, lance le reportage : « le Danemark, une économie florissante, un taux de chômage faible, des impôts élevés et un pays où on se dit les plus heureux au monde. Quelle est la clé de cette réussite ? Tout repose sur la notion de confiance, de l’école à l’entreprise. »

Alexia Mayer, rendue sur place, enquête et explique. Et on en apprend de belles ! Ainsi, j’ai découvert que les descendantes de Vikings croient que la santé de leurs bébés sera renforcée par des siestes dans le froid. Quand elles prennent une boisson chaude dans un café, elles laissent leurs bambins à l’extérieur, dans la poussette, exposés aux rigueurs de l’automne scandinave…  Mais cette pratique étrange – qui à elle seule peut en dire long sur cette société et ses performances – n’est pas le sujet. Le point à souligner est que les mamans laissent leurs poussettes et leurs cargaisons humaines sans surveillance. A Copenhague, ville d’un peu moins de 600 000 habitants, ça ne craint rien et les mamans ne sont obsédés ni par des pédophiles ni par des voleurs. C’est que, comme l’avait annoncé Julian Bugier, la confiance règne.


Danemark : le royaume de la confiance

Pour en savoir plus, Alexia Mayer interroge Morten Frederiksen, professeur associé au département de sociologie et travail social à l’université d’Aalborg, spécialiste de la question de la confiance. Pour lui, la confiance repose sur l’homogénéité de la société. Oui, vous avez bien lu – et moi bien entendu. Le secret du Danemark est que les Danois sont tous pareils. Selon le professeur Frederiksen « le pays est homogène à plusieurs titres, le pays est culturellement homogène, les inégalités salariales sont réduites aussi. Les gens pensent se comprendre, se connaitre profondément, connaitre les envies et les intentions les uns des autres. » Le Danemark, résume Alexia Mayer, est une tribu unie et égalitaire.

Un pays « culturellement homogène »

Malheureusement le reportage passionnant et important d’Alexia Mayer a été classé d’avance par la rédaction de l’actualité de France 2 dans la même rubrique que les sujets « bébé panda né au zoo d’Amsterdam » et « topinambour, les coulisses d’un légume oublié ».  C’est vraiment dommage car, en creux, Alexia Mayer nous dit que le secret du Danemark, c’est qu’il n’est pas multiculturel, ou comme le dit le sociologue « qu’il est culturellement homogène ». Autrement dit, qu’il n’y a pas ou peu d’immigration et/ou que l’assimilation – et non pas l’intégration – y marche très bien.  Le Danemark n’est donc pas « riche de ses différences » mais tout le contraire, riche et heureux grâce à l’absence ou à la très grande faiblesse des différences en son sein.

Il y a, ensuite, la question des écarts des revenus. Effectivement, selon les chiffres de 2015, le Danemark est le pays de l’OCDE avec l’écart des revenus le plus faible, les 10% les plus riches gagnent seulement 5,2 fois plus que les 10% les moins riches. En France, l’écart est de 7,4 (en Allemagne 6,6 et aux Etats-Unis 18,8). Est-ce cet écart entre la France et le Danemark suffit pour expliquer les différences de performances entre les deux sociétés et les deux économies sans prendre en compte les différences anthropologiques entre une société homogène et une société multiethnique et multiculturelle ? La question est ouverte.

Il aurait été intéressant d’essayer de comprendre comment les deux homogénéités (culturelle et économique) sont liées, laquelle des deux est dominante dans la réussite du pays (et il ne s’agit pas de croissance mais du fait que les Danois se sentent heureux). Il aurait été bien évidemment légitime et nécessaire de poser la question de la pertinence de l’exemple danois pour la France mais tout cela a été balayé par la rédaction : en fin de JT on ne va pas se prendre la tête…

Ainsi, malgré le travail d’Alexia Mayer, l’information extrêmement importante qu’elle a rapportée de Copenhague a été traitée comme une anecdote sans conséquence car ceux qui déclaraient « vouloir découvrir la clé de la réussite danoise » cherchaient en fait autre chose : se rassurer et confirmer ce qu’ils savaient déjà avant que l’avion de Mme Mayer n’ait quitté la France. Jérémie l’avait déjà si bien dit : « Ils ont des yeux et ne voient point, ils ont des oreilles et n’entendent point ».

Benoît Hamon, patron à vie du MJS?

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benoit hamon ps romagnan croissance
Benoît Hamon. Sipa. Numéro de reportage : 00777646_000013.
benoit hamon ps romagnan croissance
Benoît Hamon. Sipa. Numéro de reportage : 00777646_000013.

Après Arnaud Montebourg à Besançon et Manuel Valls à Audincourt, c’est Benoît Hamon qui faisait étape en Franche-Comté. Accueilli par la députée frondeuse Barbara Romagnan, c’est dans la salle des fêtes du village de Boussières, situé à une vingtaine de kilomètres de Besançon, qu’il tenait meeting. Hamon aimerait bien devenir le Fillon de la primaire socialiste. Celui qu’on n’attend pas et qui surgit au dernier moment. Et il faut reconnaître qu’il y a des similitudes avec la stratégie filloniste. Comme Fillon présentait un projet résolument à droite, Hamon propose un projet marqué bien à gauche. Comme Fillon, il ne lit pas un discours écrit et réserve beaucoup de temps pour répondre aux questions de la salle.

Une salle bien remplie, d’ailleurs : 180 personnes un lundi soir à Boussières, c’est bien, c’est même inattendu. Comme Fillon, il évite au maximum le sujet épineux, l’Union européenne. L’ancien chef de file du courant « Un monde d’avance » au congrès de Reims de 2008, qui faisait du rapport à l’UE et au libre-échange la colonne vertébrale de sa motion, pense sans doute, à l’instar du désormais candidat désigné de la droite, qu’évoquer le sujet pourrait causer quelques fritures sur la ligne, celle qu’il veut entretenir avec les futurs électeurs de la primaire. Comme Fillon  voulait au maximum éviter de dire que son programme économique correspondait aux exigences de Bruxelles et Berlin, Hamon veut éviter de dévoiler que son programme à lui entre en totale contradiction avec la construction européenne.

Lisez la suite sur le blog de David Desgouilles.

La fin d’un cycle historique

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Donald Trump François Fillon Hillary Clinton
Meeting d'Hillary Clinton à Miami, 1er mars 2016
Donald Trump François Fillon Hillary Clinton
Meeting d'Hillary Clinton à Miami, 1er mars 2016

L’hégémonie du gauchisme culturel est en décomposition. L’élection de Donald Trump en est l’un des symptômes les plus manifestes, tout comme la montée de l’extrême droite et de ce qu’on appelle le « populisme » en Europe. Une chanson révolutionnaire de ma jeunesse m’est revenue en mémoire à cette occasion : « Et gare à la revanche quand tous les pauvres s’y mettront ! » En réalité, ce qui se passe n’a rien de comparable avec les couches populaires et le mouvement ouvrier d’antan, et ne me réjouit pas. Les discours et les orientations de Trump m’effraient, et la « revanche» en question peut déboucher sur tout et n’importe quoi. Un cycle historique se termine dans le chaos et l’angoisse de ce qui peut advenir en France, en Europe et dans le monde.

Une victoire en trompe-l’œil

Il en va de même de la victoire de François Fillon aux primaires de la droite : la contestation du politiquement correct de gauche en matière de mœurs et de multiculturalisme, d’islamisme et d’immigration, sa volonté manifeste de restaurer l’autorité de l’État font plaisir, mais au-delà ? Son projet des plus libéraux consiste en une cure drastique d’austérité qui aura des effets d’aubaine pour le patronat. Il a toutes les chances de renforcer les fractures et d’entraîner un chaos social encore plus grand. De fait, la droite s’est, elle aussi, coupée des couches populaires et l’adaptation sacrificielle à la mondialisation, avec comme contrepartie les promesses hypothétiques en matière d’emplois, ne peut qu’aggraver le phénomène. Quant aux rapports qu’il entend renouer avec la Russie en la remettant dans le giron de l’Europe dans le contexte d’un retrait américain et d’une Union européenne mal en point, je n’en attends rien de bon au regard des ambitions de Poutine, sur lesquelles beaucoup continuent de se faire des illusions. C’est cet assemblage en un seul bloc indissociable, d’une claire volonté de rupture avec la doxa idéologique et culturelle, d’une sorte de « grand soir » libéral et d’un rapprochement problématique avec Poutine qui ne me convient pas. Rien ne nous oblige à choisir un camp en avalant toutes les couleuvres qu’il entend nous servir.[access capability= »lire_inedits »]

« Cela fait toujours plaisir, mais cela ne suffit pas… »

S’il est une chose qui procure vraiment satisfaction, c’est le début de la fin de l’hégémonie du « politiquement correct » de gauche qui a régné en maître depuis les années 1980. Causeur est un journal qui dans ce domaine ne s’en est jamais laissé compter, et il existe une entente complice de ses lecteurs (dont je suis), qui en ont assez de la bêtise, du sectarisme, des invectives à répétition, de la police de la pensée et de la parole, des journalistes qui s’affichent comme des rebelles tout en ânonnant la nouvelle langue de caoutchouc sur la « richesse de la diversité », l’ « ouverture », le « bien vivre-ensemble » et la « fraternité universelle »… Cela fait des années qu’on les combat et qu’on s’en moque comme il se doit.

Il faudrait pouvoir recenser tous les reductio ad Hitlerum et les qualificatifs appliqués à tous ceux qui ne sont pas rentrés dans le moule : « beauf », « ringard », « réactionnaire », « fasciste » ou « néofasciste », « rouge-brun », « populiste », « raciste », « xénophobe », « islamophobe », « homophobe », « europhobe »… J’en passe et des meilleurs : après avoir accusé le roman Soumission de Houellebecq de « chauffer la place de Marine Le Pen au café de Flore»[1. Laurent Joffrin, « Le Pen au Flore », Libération, 3 et 4 janvier 2015], l’inénarrable Laurent Joffrin écrit tout bonnement que François Fillon peut devenir un « Tariq Ramadan de sacristie»[2. Laurent Joffrin, « Sacristie », Libération, 21 novembre 2016]… À vrai dire, ce genre de littérature n’intéresse plus grand monde en dehors d’un petit milieu de gauche, « à l’intérieur du périphérique » – pour reprendre une expression de François Fillon, qui a désormais acquis le statut d’un nouveau diable après que Nicolas Sarkozy a quitté la scène.

Si l’hégémonie de cette gauche bête et sectaire est battue en brèche, nous n’en sommes pas débarrassés pour autant. Elle voit bien que le monde lui échappe et se montre incapable d’en comprendre les raisons. Dans ces conditions, sa crispation identitaire et son agressivité envers les opposants risquent bien de se renforcer. Il faut donc s’attendre à une campagne du genre : « Au secours, la droite revient ! », accompagnée de nouvelles dénonciations des anciens et nouveaux « réactionnaires », avec amalgames en tout genre… Mal en point, la bulle politique et médiatique de gauche peut rejouer indéfiniment le même scénario de la diabolisation. On comprend, dans ces conditions, l’envie renouvelée de lui porter des coups. Une question mérite cependant d’être posée : ne donne-t-on pas beaucoup trop d’importance à un milieu qui est le seul à croire qu’il est le centre du monde ?

La critique du « politiquement correct de gauche » est utile mais il faut se garder de tomber dans une sorte de réactivité primaire qui finit par se nourrir de ce qu’elle dénonce et par tourner en rond. Il m’est arrivé de parler d’une « gauche ragnagna… » qui ne sait que râler et dénoncer à tour de bras. Cette posture n’est pas l’apanage d’un camp et elle ne permet pas de comprendre comment ce « politiquement correct » a pu s’installer si facilement.

Le mouvement vient de loin, et il faut essayer de comprendre le paradoxe d’une contre-culture et de sa dynamique de transgression qui se sont muées en un nouveau conformisme structurant l’air du temps. Certains voient en Mai 68 le triomphe d’une « gauche américaine », d’autres règlent des comptes générationnels avec les « soixante-huitards » qui seraient responsables de tous nos maux. Ces derniers ne sont pourtant pas à l’origine de la fin des Trente Glorieuses, du chômage de masse, de l’islamisme… À droite et à l’extrême droite, les formulations du genre « en finir avec » ou « liquider Mai 68 » font florès avec un esprit de revanche prononcé et l’illusion d’un retour possible en arrière.

De telles formulations n’ont littéralement pas de sens : on ne peut « liquider » un événement historique de cette ampleur. De plus, on ne saurait oublier ses effets bénéfiques au regard d’une époque marquée par un moralisme hypocrite en matière de mœurs, par le statut d’infériorité de la femme, le manque d’autonomie de la société face à un État gaullien autoritaire et hautain, les cloisonnements et les bureaucraties sclérosées… Dans ce sens, Mai 68 peut être considéré comme un événement multiforme comportant une dimension de catharsis et de libération, dans un pays qui s’était transformé à grande vitesse dans la période des Trente Glorieuses.

Cependant, on ne saurait confondre l’événement lui-même avec ce que j’ai appelé son « héritage impossible » – un rejet de la morale, de l’autorité, des hiérarchies et des institutions assimilées à la domination et à l’aliénation, l’autonomie de l’individu et de la société érigée en absolu, un règlement de compte avec sa propre histoire et son héritage politique et culturel, un « rousseauisme » qui postule que l’être humain est naturellement bon, le mal venant des conditions sociales, de la domination des riches et des puissants…

Résultat, la seconde moitié des années 1970 et les années 1980 du siècle dernier me paraissent avoir été décisives dans un processus de décomposition culturelle qui, conjuguée au chômage de masse, a produit de puissants effets de déstructuration.

On ne comprend pas cette évolution si on fait l’impasse sur l’échec du gauchisme révolutionnaire sous les coups de boutoir de l’antitotalitarisme. Cet échec est une bonne chose, sauf que beaucoup d’« ex » n’ont rien compris à ce qui leur arrivait. Recyclés au sein du parti socialiste et dans le journalisme, ils ont conservé les mêmes structures mentales binaires, sectaires et moralisantes, tout en changeant de « sujet historique », passant de la défense du prolétariat à celle des « jeunes », des « immigrés » et du « black, blanc beur ». Cette reconversion est l’une des origines de la figure du journaliste militant, sermonneur de la « majorité silencieuse », justicier et délateur.

Le gauchisme institutionnalisé

L’autre phénomène concomitant est la montée du gauchisme dans le domaine des mœurs et de la culture. La flambée provocatrice et transgressive du début a cédé la place à un courant pour lequel la transformation de la société devait se faire par une « révolution culturelle » en douceur accordant une importance première aux nouvelles générations. C’est précisément ce qui est advenu.

Avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, ce gauchisme recomposé va se trouver institutionnalisé et acquérir une légitimité et des leviers d’influence sans précédent. Le gauchisme culturel s’érige alors en nouvelle doxa : antiracisme de nouvelle génération à tendance ethnique et communautaire, histoire revisitée à l’aune pénitentielle, écologie punitive, féministes et homosexuels transformés en ayants droit, sans oublier le pédagogisme libertaire, la provocation comme nouvelle marque de distinction, l’art contemporain devenu art officiel… Le rapport à la sexualité, à la nature, à l’histoire, l’éducation libertaire des enfants, le « festif » deviennent ainsi des marqueurs permettant de distinguer le « camp du progrès » et celui de la « réaction ». Avec le chômage de masse, ce gauchisme institutionnalisé va largement contribuer à la rupture entre les couches populaires et la gauche.

Aujourd’hui, cette fuite en avant ne peut plus masquer le vide de la pensée et de la doctrine. La gauche peut continuer à faire comme si, il n’est pas sûr qu’elle se relève un jour. La question existentielle de l’« identité de la gauche » intéresse de moins en moins de monde, notamment parmi les jeunes.

Le bouleversement du terreau éducatif et de l’école a abouti à la formation d’un nouveau type d’individu historiquement déculturé et autocentré pour lequel le relativisme et le multiculturalisme semblent aller de soi. Le fondamentalisme et le terrorisme islamistes ont partiellement remis en question le pacifisme et l’angélisme de ce nouvel individualisme propre aux sociétés démocratiques qui voulaient oublier que l’Histoire est tragique. Certes, il y a une claire volonté d’en finir avec le politiquement correct qui sévit depuis plus de trente ans. Mais la question de ce qui nous définit comme nation et comme civilisation reste, pour le moins, problématique.

Dans cette situation confuse, il importe de savoir ce à quoi nous tenons dans l’héritage qui nous a été transmis, tant bien que mal, à travers les générations. Personne ne fera ce travail de discernement et de transmission à notre place. Ne suivons pas les mouvements de balanciers d’une société qui ne sait plus d’où elle vient ni où elle va. La liberté de l’esprit n’appartient pas à un camp, et il s’agit de la défendre, d’où que viennent les attaques contre elle. [/access]

MALAISE DANS LA DEMOCRATIE

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Quand Valls s’essaie au discours anti-médias

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valls hollande medias pas
Manuel Valls. Sipa. Numéro de reportage : 00783880_000009.
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Manuel Valls. Sipa. Numéro de reportage : 00783880_000009.

« On nous dit que la gauche n’a aucune chance mais rien n’est écrit. On nous dit qu’elle ne rassemblera jamais, qu’elle en est incapable, rien n’est écrit. On nous dit que l’extrême droite est qualifiée d’office pour le second tour, rien n’est écrit. On nous dit que François Fillon est déjà le prochain président de la République, rien n’est écrit. »

Le souvenir de l’anaphore présidentielle

Avec « Moi président », les journalistes avaient pu briller par leur connaissance stylistique en identifiant une anaphore. Un seul d’entre eux avait su dépasser cet étiquetage technique qui n’a aucun intérêt en soi : Daniel Schneidermann s’était arrêté sur la syntaxe du passage où se situait la figure et avait commenté avec intelligence et humour la rupture de construction (une faute de français, en clair) que l’on pouvait relever dans la plupart des occurrences de la formule.

Je me permets de renvoyer à mon livre, p. 294 et suiv., les visiteurs de ce blog qui souhaiteraient de la tirade hollandienne une analyse un tout petit peu plus poussée que celle qui fut proposée par les grands médias.

Mais quelle figure Manuel Valls a-t-il employée ?

Rebelote donc, le 5 décembre. Discours de candidature de Manuel Valls, prononcé à la mairie d’Evry.

[…] On nous dit que la gauche n’a aucune chance mais rien n’est écrit. On nous dit qu’elle ne rassemblera jamais, qu’elle en est incapable, rien n’est écrit. On nous dit que l’extrême droite est qualifiée d’office pour le second tour, rien n’est écrit. On nous dit que François Fillon est déjà le prochain président de la République, rien n’est écrit. […]

Une anaphore ?

Le souvenir du « Moi président » étant apparemment encore frais, c’est le mot « anaphore » qui a surgi d’emblée sur les lèvres des commentateurs lors des fameux décryptages immédiats d’après-discours. Sentant bien que cela ne collait pas totalement, Anna Cabana, sur BFMTV, a inventé la « répétition en forme d’anaphore ». Précisons qu’elle voulait parler de « rien n’est écrit » ; donc, elle a faux ; ce n’est pas une anaphore.

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux

« Trump a cassé tous les codes »

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Causeur: Le président élu des Etats-Unis mène une diplomatie nouvelle qu’illustre l’incident taïwanais. Il y a d’abord ce qui semble être la volonté d’engager un rapport de force avec la Chine mais au-delà du fond, la forme est aussi nouvelle. Il ne s’agit pas uniquement d’une diplomatie du tweet, mais d’un rejet de la diplomatie traditionnelle : quand Trump s’interroge: « n’ai-je pas le droit de parler au téléphone avec le chef de l’Etat auquel nous vendons des armes ?», il se moque de la langue de bois, c’est-à-dire du langage diplomatique. Peut-on faire de la diplomatie en restant parfaitement clair, direct et transparent ?

François Nicoullaud:[1. François Nicoullaud est analyste de politique internationale, ancien ambassadeur de France en Hongrie et en Iran] Bien sûr. La meilleure des diplomaties se fait lorsque l’on prend soin d’être clair, direct et transparent avec ses interlocuteurs… Paul Cambon, qui a été ambassadeur de France à Londres au début du XXème siècle,  répondait « je n’ai jamais menti » à ceux qui lui demandaient comment il était parvenu à entraîner la Grande-Bretagne aux côtés de la France dans la Première Guerre mondiale. Talleyrand disait à peu près la même chose à la fin de sa vie : « non, la diplomatie n’est point une science de ruse et de duplicité. Si la bonne foi est nécessaire quelque part, c’est surtout dans les transactions politiques, car c’est elle qui les rend solides et durables. On a voulu confondre la réserve avec la ruse. La bonne foi n’autorise jamais la ruse, mais elle admet la réserve : et la réserve a cela de particulier, c’est qu’elle ajoute à la confiance. » Mais Donald Trump, c’est évidemment tout autre chose. Ses foucades, ses propos contradictoires, ses provocations, l’empêcheront vite, s’il continue sur cette ligne, de construire des relations de confiance avec ses interlocuteurs. Cela ne l’empêchera peut-être pas de remporter quelques succès diplomatiques. Mais s’il ne s’amende pas, ils ne pourront être durables.

La bonne foi et la franchise pourraient être importants voire nécessaires dans les relations entre diplomates des différents pays et surtout entre dirigeants de différents pays. La question n’est pas ce que dit Trump à ses homologues, mais ce qu’il « tweete » à des électeurs et donc à l’opinion publique, y compris chez l’adversaire. Talleyrand a eu la chance de ne pas devoir gérer la « com’ » et Cambon n’a pas été obligé de réagir à des tweets de Lloyd George ou d’Asquith… Est-ce qu’un discours public clair et sans hypocrisie – comme celui de Trump concernant Taïwan – ne rendrait pas la diplomatie presqu’impossible ou, pire, multiplierait les conflits ?  

C’est vrai, pour en rester à Talleyrand, il prône la franchise, mais aussi la réserve. Pour créer la confiance chez son interlocuteur, il faut que celui-ci ait l’assurance que ce qu’il dit ne va pas se retrouver sur la place publique. La diplomatie secrète, ou en tout cas discrète, a donc ses vertus. L’époque contemporaine a vu se développer une diplomatie par médias interposés – déclarations, communiqués, interviews et aujourd’hui tweets et messages sur réseaux sociaux. Cette façon d’agir permet à l’émetteur de prendre des poses avantageuses, de faire plaisir à son opinion publique, mais contribue rarement à la solution des problèmes.

La victoire de Trump démontre l’efficacité politique d’un discours outrancier, vulgaire et brutal. Cette façon de parler semble être considérée comme franche, venant d’un orateur qui ne prend pas l’audience de haut, et n’exprime pas sa supériorité sociale à son public.  Les vieilles démocraties fondées sur l’égalité sont-elles condamnées à un débat de charretiers ? 

Non, je ne crois pas, les débats autour des élections majeures en Europe sont et devraient rester plutôt de bonne tenue. Mais le point de faiblesse de nos démocraties, y compris de la démocratie américaine, est peut-être que les élections, parfaitement démocratiques et respectueuses de l’égalité des citoyens, mettent néanmoins en place, il faut bien le constater, des oligarchies politiques, et aussi économiques. Non que les élites installées au pouvoir soient totalement fermées. Elles font monter parmi elles des éléments nouveaux, mais ceux-ci, pour s’y intégrer et pour réussir, doivent en respecter les codes. Les électeurs ont donc le sentiment, pas tout à fait faux, d’avoir été floués… Trump est évidemment le produit de l’oligarchie économique, mais c’est vrai qu’il a cassé tous les codes, et c’est ainsi qu’il s’est fait élire. Nous allons voir à présent s’il continue sur la même ligne, auquel cas la situation pourrait vite devenir compliquée pour lui, ou s’il se résigne à les respecter une fois en charge du pays.