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Solidarité avec Walesa

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lech walesa pologne services secrets
Manifestation pro-Walesa, Varsovie, février 2016. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30143305_000001.

À chacun sa Penelope. Si en France on s’interroge sur la légitimité d’un ancien Premier ministre pris dans la tourmente à diriger le pays, en Pologne on se demande à quoi le pays aurait ressemblé si ce n’était pas un « traître » qui l’avait libéré et ensuite présidé pendant cinq ans. Il semblerait néanmoins que, dans un cas comme dans l’autre, ce n’est pas la vérité seule qui compte, mais l’usage qu’on en fait et les motivations de ceux qui veulent la trouver à tout prix. Car la valeur de la vérité n’est pas égale selon qu’on la cherche pour elle-même ou pour assouvir des intérêts particuliers et des desseins partisans. En tous les cas, c’est la conclusion qui s’impose après les révélations concernant la collaboration de Lech Walesa avec les services de sécurité communistes (SB).

Cinq ans de coopération

Commençons par les faits : après la sanglante répression des manifestations ouvrières à Gdansk, le 19 décembre 1970, Lech Walesa, alors peu connu et âgé d’à peine 27 ans, se fait arrêter par la milice. Le contenu de son interrogatoire reste secret. Les preuves matérielles, autrement dit les documents, attestent seulement qu’après cette interpellation, Walesa est enregistré en tant qu’« agent » sous le pseudonyme « Bolek ». Entre 1971 et 1973, le futur leader du syndicat indépendant Solidarnosc coopère activement avec le SB, rédige plusieurs dizaines de rapports sur la situation dans les chantiers navals, l’attitude de ses collègues, les actions envisagées par l’opposition. A partir de 1974 et jusqu’en 1976, les dossiers expertisés démontrent un changement dans le comportement de Walesa. Ses notes deviennent de plus en plus laconiques, évasives, il en termine une par « pas la peine de s’épancher sur n’importe quoi ». En 1976, Walesa rompt, de sa propre initiative, toute coopération avec les communistes, pour laquelle il a perçu au total une somme équivalant à cinq salaires mensuels moyens de l’époque. Désormais, il est considéré par le pouvoir comme un personnage hautement subversif et potentiellement dangereux pour la stabilité de l’Etat. De fait, Walesa ne deviendra la grande figure de l’opposition qu’en décembre 1979, quand il réclame devant une foule de plusieurs milliers de personnes rassemblée sur le parvis du chantier un monument à la mémoire des ouvriers tombés en 1970. « Je me sens moralement responsable de ceux qui ont perdu la vie, mais aussi de ceux qui ont survécu et qui m’ont fait confiance », dira-t-il, avant de lancer un appel solennel à apporter une pierre à la place où le monument devrait être dressé. « Si chacun en apportait une, nous érigerions ensemble ce monument ! ».

Discréditer le gotha de Solidarnosc

L’expertise graphologique de l’Institut Sehn de Cracovie, rendue en janvier dernier, ne laisse aucun doute quant à l’authenticité des documents signés « Bolek ». Un doute qui aurait pu être justifié dans la mesure où Lech Walesa a été lavé de tout soupçon de collaboration avec les services de sécurité par la chambre de lustration de la Cour d’appel en 2000. En outre, toutes les nouvelles pièces à conviction susceptibles de compromettre l’ancien président polonais, ont été trouvées lors de la perquisition de la villa habitée par la veuve du général Kiszczak, bras droit du général Jaruzelski et ministre de l’Intérieur dans les années 80, dont la volonté de discréditer le gotha de Solidarnosc serait difficile à contester. Toutefois les plus estimés des historiens polonais, qu’ils soient de droite ou de gauche, s’accordent sur l’impossibilité de falsifier un si grand nombre de documents, de surcroît très détaillés. Lech Walesa a donc bel et bien vendu des informations aux services de sécurité. C’est tout quant aux faits.

Passons à présent à leur signification réelle, c’est-à-dire démontrable. Pour une fois, il serait bien de s’intéresser en premier lieu aux grands oubliés de ce scandale, à savoir les camarades de Walesa, sur qui il a rédigé des rapports. Seule une poignée d’entre eux s’est prononcée sur le sujet, certains rudement, d’autres avec compréhension. Ce fut notamment le cas de Henryk Lenarciak, mécanicien, réprimé tout au long du régime communiste, et qui dit s’être souvenu d’avoir vu Walesa entrer au commissariat entouré de miliciens dont un qui avait tiré sur les gens. Par la fenêtre, Walesa a demandé aux ouvriers d’arrêter de caillasser le bâtiment afin qu’il puisse négocier avec la milice l’arrêt des tirs. Aussitôt, le calme est revenu des deux côtés de la barricade. La milice a longtemps essayé de recruter Lenarciak. Sans résultat. Il n’a jamais rien signé, n’a pas plié, n’a vendu personne. Reste la question de savoir si son exemplarité morale aurait suffi à faire de lui un bon leader ? Certes, le charisme de Walesa ne le disculpe pas. Mais son tempérament, égaré à mi-chemin entre la naïveté et la brusquerie, la bonhomie et l’insolence, a fait de lui le symbole d’un mouvement populaire qui a vaincu un système totalitaire. Si les documents trouvés chez le général Kiszczak témoignent d’un moment de faiblesse d’un jeune ouvrier et père de famille, ils prouvent également la force de caractère de ce même homme qui, à un moment donné, a eu le courage de dire « stop ». Nous savons ce qu’est devenue la Pologne grâce à Walesa- un pays stable sur le plan politique et économique, dont la transition vers la démocratie s’est faite de manière pacifique. Nous ne saurons jamais -et il convient de s’en réjouir, en se rappelant la guerre en ex Yougoslavie- quel aurait été son destin s’il n’y avait eu que des incorruptibles dans l’opposition et que des brutes sanguinaires parmi les membres du Comité central.

Kaczynski salit son ancien mentor

Pourtant, « l’affaire Bolek » sert au parti populiste Droit et Justice, d’argument délégitimant un quart de siècle de l’histoire polonaise. La corruption de Walesa aurait conduit aux « infâmes » négociations de la Table ronde en 1989 entre le Parti et l’opposition, posant ainsi les bases pourries de la nouvelle République. C’est, entre autres, l’avis de Krzysztof Wyszkowski, député de Droit et Justice, ainsi que membre de l’Institut de la mémoire nationale, chargé d’enquêter sur les crimes nazis et communistes contre la nation polonaise.  Jaroslaw Kaczynski, président de Droit et Justice, et frère-jumeau de l’ex président de la République décédé dans un crash d’avion, va nettement plus loin. En 2010, alors que la réputation de Walesa parait solide, il déclare dans la presse : « Face à l’inéluctable compromission de Walesa, c’est Lech Kaczynski qui deviendra le leader symbolique du mouvement de Solidarnosc. ». Et voilà que, d’un coup, toute la terrifiante vérité sur le passé de Walesa indigne beaucoup moins, voire prête à rire. Surtout quand on sait que les frères Kaczynski étaient deux poulains du président Walesa au début des années 90- Jaroslaw occupait la fonction de chef de la chancellerie, Lech, celle de chef du Bureau de la sécurité nationale- jusqu’à ce qu’ils soient virés par leur patron pour de sombres affaires en coulisses. Le paradoxe des plus surprenants : les services de sécurité communistes n’ont jamais réussi, ni à détruire ni à briser psychologiquement Walesa, ce que ses anciens protégés réalisent à présent avec jubilation et méthode.

En effet, le prix Nobel de la Paix encaisse mal les coups, se défend maladroitement. Il nie tout en bloc, refuse de fournir à l’Institut de la mémoire nationale un échantillon de son écriture, crie au complot. On connaît ça en France aussi. Et, pour l’avoir vu cent fois à la télé, on sait que face à la chiennerie lâchée, la pire des stratégies consiste à courir. A l’heure qu’il est, Lech Walesa risque de six mois à huit ans de prison à cause de ses faux témoignages devant la Cour. Quel besoin a-t-il eu de mentir ? Sinon de maintenir sa cohérence intérieure, se persuader soi-même de sa probité, on n’a pas de réponses. Très affecté par la mort soudaine d’un de ses fils, Przmyslaw, 43 ans, décédé au début de l’année d’un diabète non soigné selon le communiqué officiel, Walesa s’effondre et annonce publiquement : « Mon fils n’a pas tenu psychologiquement et à cause de ceux qui me harcèlent s’est pris la vie. ». Prisonnier de sa propre légende, Walesa agace autant qu’il suscite la compassion. Car son rôle dans l’histoire de l’Europe centrale n’est pas contestable, en dépit des agissements politicards d’un Kaczynski dont le nom sera oublié d’ici les prochaines élections. C’est une des raisons pour lesquelles Walesa semble s’enfoncer. Mais pas la seule. Tout comme Kaczynski ne parviendra jamais à réécrire le passé en faveur de son propre frère, Walesa n’arrivera pas à sublimer le sien. Il ne lui reste qu’à se dire qu’il avait géré ses erreurs de la façon la plus intelligente qui soit. Parce que, c’est sûr, il n’y aurait pas eu beaucoup de volontaires pour se battre à ses côtés, s’il avait avoué sa faute il y a trente ans.

PS en phase terminale

Emmanuel Macron PS Frondeurs Manuel Valls Primaire PS élections présidentielles
Dernier des trois débats télévisés avant le premier tour des primaires de la gauche, Paris, 19 janvier 2017

Tandis qu’il agonise… Comment ne pas songer au célèbre  roman de William Faulkner en voyant le PS se consumer un peu plus chaque jour ? La primaire organisée le mois dernier devait permettre au parti né à Épinay en 1971 de se refaire une santé. Las ! elle a confirmé que le malade avait atteint un stade critique. Le chiffre à retenir n’est pas le score de tel ou tel candidat du premier tour, pas plus que le résultat du second tour, mais celui de la participation : le premier dimanche, elle a diminué de près de 40 % par rapport à la primaire de 2011. Déjà, les taux d’audience des différents débats télévisés avaient été faiblards, très faiblards. À l’automne, la primaire de la droite avait suscité un réel engouement. En janvier, la primaire du PS a mis en lumière un vrai rejet.

Les formations politiques sont à l’image des civilisations : mortelles. L’ancêtre du PS, la SFIO, a résisté à beaucoup d’avanies, de la guerre d’Algérie au retour au pouvoir du général de Gaulle. Mais elle n’a pas survécu au score calamiteux de son candidat, Gaston Defferre, à l’élection présidentielle de 1969 : 5 %. Or les sondages créditent aujourd’hui le vainqueur de la primaire socialiste d’un score à peine plus élevé au premier tour de la prochaine présidentielle. Les mêmes causes produisant généralement les mêmes effets, poser la question de l’après-PS ne relève donc plus de la politique-fiction.

À l’origine des refondations politiques, il y a toujours un homme. En 1969, il s’appelait François Mitterrand. Après l’échec de Gaston Defferre, il était le leader incontesté de[access capability= »lire_inedits »] ce que l’on appelait alors la gauche non communiste. Sans pour autant appartenir à la principale formation de ce conglomérat, la SFIO. Sous peine d’être marginalisée, la SFIO ne pouvait que s’ouvrir pour digérer Mitterrand. On s’en souvient : à Épinay, c’est Mitterrand qui a « digéré » la SFIO.

Un cannibale nommé Macron

L’homme qui cannibalise aujourd’hui le PS s’appelle Emmanuel Macron. Dans les enquêtes d’opinion sur l’élection présidentielle, il devance nettement le candidat socialiste. La vraie primaire de la gauche n’est pas celle que vient d’organiser le PS. C’est la primaire « sondagière » qui va opposer dans les deux prochains mois Macron au postulant du PS. Ce qui est en jeu, c’est ni plus ni moins le maintien de ce dernier, comme l’a relevé avec malice Jean-Luc Mélenchon. Bon gré mal gré, le PS pourrait être amené à demander à son représentant de se retirer si Macron s’avérait en mesure de se qualifier pour le second tour…

Bien entendu, la vie et la mort des partis politiques obéissent à des ressorts plus profonds. À vrai dire, c’est assez simple : ils ne peuvent pas tricher éternellement avec leur ADN. Tout au long de la IVe République et au début de la Ve, la SFIO avait pratiqué une politique dite de troisième force, en clair des alliances avec des partis de droite et du centre. Lors de son congrès fondateur, le PS a fait un choix stratégique : l’union de la gauche, érigeant les autres partis de gauche en interlocuteurs uniques. En premier lieu, le parti communiste.

Depuis, l’union de la gauche a connu quelques hauts et beaucoup de bas. Le PCF est passé du statut de parti de masse à celui de groupuscule. Le PS lui-même a traversé des zones de turbulences comme en 2002, avec l’élimination de son candidat, Lionel Jospin, du second tour de l’élection présidentielle. Mais, de congrès en congrès, il a gardé le même logiciel, l’union de la gauche, en la célébrant d’autant plus qu’elle était structurellement en crise.

Un quinquennat pour rien ?

Aujourd’hui, impossible de se voiler la face : le quinquennat de François Hollande a vu se déchaîner une véritable guerre des gauches. Dès qu’il a employé, dans le cadre de la lutte contre le chômage, des moyens estampillés idéologiquement incorrects, c’est-à-dire des mesures à caractère libéral, le président de la République a vu se dresser contre lui non seulement le Front de gauche mais une partie non négligeable des députés socialistes : ceux qu’on a baptisés les « frondeurs » ont tout fait pour paralyser l’action du gouvernement de Manuel Valls, en déclarant hors du champ de la gauche son ministre de l’Économie, Emmanuel Macron.

L’actuel locataire de l’Élysée a bien sûr une grande part de responsabilité dans l’échec cuisant du quinquennat. Mais Hollande a surtout tué Hollande : il s’est retrouvé dans l’impossibilité de se représenter. Ceux qui ont tué, du moins achevé, le PS, ce sont les « frondeurs » : que penser d’un parti qui a employé l’essentiel de son énergie à empêcher de gouverner une équipe principalement issue de ses rangs et qui avait reçu l’onction du suffrage universel ? Un tel parti est juste bon à être envoyé à la casse : c’est à l’évidence le sentiment de beaucoup d’électeurs de gauche.

Un homme avait posé le bon diagnostic sur l’état de cette gauche : Manuel Valls. Alors Premier ministre, il avait distingué deux gauches « irréconciliables » : une gauche de gouvernement, prête à se coltiner au réel ; et une gauche du verbe, prisonnière de son antilibéralisme primaire. Étrangement, Valls a changé de pied après sa déclaration de candidature à l’Élysée en optant pour une campagne de bisounours. Avant de se réveiller le soir du premier tour de la primaire devant la performance de Benoît Hamon, le vrai chef des « frondeurs ».

Les quatre France

À la veille de la présidentielle, la France est coupée en quatre. En quatre quarts quasiment égaux et qui se regardent en chiens de faïence. Le premier quart, peut-être le plus important, c’est la France FN, la France qui s’apprête à voter pour Marine Le Pen. Le deuxième quart, sans doute un peu moins consistant, c’est l’alliance de la droite conservatrice et des centristes orthodoxes représentée par François Fillon. Le troisième quart, c’est la gauche radicale : quand on additionne le Front de gauche, les frondeurs du PS, les Verts, et ce qu’il reste du gauchisme, on arrive tout près de 25 %.

Le dernier quart est le plus hétéroclite : il réunit la gauche non radicale, les centristes véritablement centristes et la droite qui se réclame du libéralisme pas seulement sur le terrain économique. C’est cette France qui se pâme aujourd’hui devant Macron. Ce dernier a collé une étiquette sur ce rassemblement en devenir : « les progressistes ». Seront-ils vraiment au rendez-vous de la présidentielle ? Il est trop tôt pour l’affirmer. Mais si Macron réussit son pari, le PS se retrouvera écartelé entre une majorité de son appareil, qui reste idéologiquement proche de Mélenchon, et une majorité de ses électeurs, qui aura succombé à l’appel du grand large.

Dans son roman, Faulkner met en scène une héroïne mourante, Addie, qui fait promettre à son mari de l’enterrer parmi les siens. C’est ce dont crève aujourd’hui la gauche : l’entre-soi. L’idée qu’elle garde le monopole du cœur. Plutôt mourir que d’admettre que le monde a changé et qu’il faut réviser son catéchisme : c’est le credo qui réunit les différentes chapelles de la gauche radicale. Au-delà de ce cercle, point de salut. Macron a l’immense mérite d’avoir ouvert une fenêtre : la logique de sa démarche, c’est la destruction du mur construit à Épinay entre la gauche et la droite. Le PS n’y survivra pas !

Tandis que j'agonise

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Le contre « coup d’Etat institutionnel » de François Fillon

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François Fillon entre en scène, Paris, 6 février 2017. SIPA. 00792075_000002

Cerné comme jamais. Trois quarts d’heure avant l’arrivée de la proie, la meute est déjà regroupée. Les mâles dominants devant – TF1, France 2, BFM TV – et les nés d’hier derrière – les jeunots de la journalie. Le long du corridor d’entrée dans l’arène, une autre file de caméras attend l’arrivée du candidat: les appareils sont dégainés, c’est à qui « flashouillera » le premier.

Circus mediaticus

16h05, il est en retard, la meute s’impatiente et dévore ses premiers petits: « Assis! », « cheveux ! », « tête ! », râlent en choeur les plus anciens à ceux qui, trop sûrs d’eux, voulaient se faire une meilleure place.

16h08, plus rien ne dépasse, les photographes sont au taquet: la petite musique de leurs clics et de leurs clacs retentit. Comme une armée de criquets, affamés et virevoltants, prêts à s’écraser sur un champ. Mais… raté, « ce n’est pas lui » ! Le prochain envol sera le bon. Et de loin sur l’écran, le très accusé Fillon apparaît finalement. Triste et penaud ? Pas même un peu. La proie qu’on prenait pour un lièvre est en fait un gros félin: blessée, meurtrie, elle se redresse et montre les crocs.

« Je n’ai rien à cacher », « les accusations sont infondées », « tout est légal », je vous emm… et j’aime ma femme. Qui, d’ailleurs, n’a rien à se reprocher. « Oui, je l’ai embauchée » mais « rien n’était dissimulé ».  Debout, droit, conquérant, François Fillon assène les reproches un à un et les assume tout en bloc. Sûr de lui et la voix pleine, la partition est juste : le candidat a répété. Seule son alliance, qu’il torture de son petit doigt, rappelle l’homme qu’il était encore deux jours avant.

L’assisté parlementaire contre le Parlement

Car oui, l’homme a pris « un coup », un « coup à l’estomac » qui l’a « déstabilisé ». Mais après avoir été « lynché » – par « le système médiatique » – il est là pour répliquer et se permet même d’attaquer : à une journaliste de Mediapart qui lui pose une question, il répond : « moi, Madame, je n’ai jamais eu de contrôle fiscal ». Puis, sans s’arrêter, il déballe: son patrimoine, ses impôts, son grand oral de transparence va jusqu’à son Livret A. On pourrait croire qu’il nous récite le Canard. Le verbe en moins, en président américain, mieux que n’a jamais su le faire celui à qui il cherche à succéder.


Regardez l’intégralité de la conférence de presse de François Fillon

Mais soudain, et sans que la lumière ne baisse, l’ambiance et le ton se font plus solennels… François Fillon change de public et prépare son coup de génie : « Ce n’est pas au système médiatique de me juger mais aux Français ». Sur le plan légal, je n’ai pas fauté mais d’un point de vue moral, « je leur présente mes excuses. J’ai agi selon un usage légal mais dont nos concitoyens ne veulent plus, des pratiques anciennes de la vie politique française qui ne sont plus acceptables aujourd’hui. »

C’est à ce moment que sans crier gare, François Fillon décide de déclencher son contre-«coup d’Etat institutionnel». Sans se défausser, le candidat de la droite (et du centre) prend acte de l’antiparlementarisme ambiant et en fait même… son programme !

S’il devient président, c’est juré : il ne reviendra pas sur la restriction du cumul des mandats (pourtant contestée dans son camp) et proposera de réduire le nombre de parlementaires ! Français, vous avez eu raison de me blâmer, mais si vous l’avez fait c’est parce que le système, dont je suis victime, est mauvais. Vous avez dit populiste ? Lui, le symbole de l’antiparlementarisme s’en est fait le pourfendeur. L’arrosé arroseur.

Molenbeek: la gauche fracturée par l’islam

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molenbeek belgique islam gadaleta
Molenbeek, 2015. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30138087_000003.

Molenbeek, cela vous dit quelque chose ? Son ancien maire relativiste, son église désertée, sa mosquée pleine à ras bord… Tous les djihadistes européens des quinze dernières années ont transité dans cette commune de Bruxelles aux allures d’émirat. Mais motus, il paraît que le simple énoncé de ces faits « stigmatise » une communauté entière du royaume de Belgique, ce paradis du vivre-ensemble où les accommodements déraisonnables font loi.

Reductio ad zemmourum

Il ne fait donc pas bon dire certaines vérités. Fût-on écolo, de gauche et élu du camp du Bien, comme vient de l’expérimenter Annalisa Gadaleta,  échevine – l’équivalent d’adjointe au maire – de Molenbeek. Auteur du fracassant Entretien à Molenbeek coécrit avec un sociologue italien soucieux de comprendre le bouillon de culture bruxellois, l’élue du parti vert flamand (Groen !) a choqué une bonne partie de ses alliés de gauche qui la comparent déjà à Eric Zemmour et Alain Destexhe. Que sa prose défrise les amoureux transis du multicu à peine refroidis par les attentats islamistes, on le comprend aisément à la lecture de ces extraits : « Il y a un patriarcat typique  des sociétés rurales, mais transposé dans une métropole ! On peut remarquer que ceux qui viennent ici, provenant d’un endroit rural, sont de nature à reproduire certains modes de vie : des petits groupes, des clans… Par exemple, il nous a été très difficile de faire comprendre que, pendant la fête du sacrifice, on ne pouvait pas égorger de moutons dans les maisons ».

Et ce n’est pas fini, le mouton dans la baignoire n’étant qu’un symbole. Demandez le programme.

L’endogamie entre musulmans ? « Beaucoup d’hommes, et même leurs familles, considèrent les femmes du pays d’origine comme plus attractives: leurs attentes sont plus conformes aux valeurs normatives de la tradition. Elles ne cherchent pas à mener une vie en dehors du cadre familial, et du coup, elles sont plus fiables que d’autres femmes. »

La phallocratie ? « Une amie proche m’a raconté que souvent les familles encouragent les fils à trouver une épouse au Maroc. De cette façon, ils peuvent exercer une forme de contrôle et une forme de pouvoir sur ces femmes; ce qui n’est pas possible avec les filles qui sont nées et qui ont étudié ici. »

Le natalisme immigré ? «L’existence de tant de familles nombreuses peut s’expliquer aussi par notre système d’allocations familiales qui favorise celles-ci. Ce système a eu ses raisons en son temps, mais un débat devrait avoir lieu sur la pertinence de le conserver »

La hallalisation des rues ? « Le repli identitaire ? C’est un phénomène que nous avons remarqué au cours des dix dernières années. Il s’est vraiment renforcé en rue et dans les magasins. On se croirait au Maghreb, mais nous n’y sommes pas ! », est-il écrit dans un français parfois approximatif.

Comble de la provocation, Annalisa Gadaleta réclame l’imposition de cours de langue obligatoires aux immigrés, une mesure en vigueur depuis belle lurette en Flandre, mais qu’une bonne partie de la gauche francophone juge éminemment « stigmatisante ». Dès qu’il est question de réalités qui dérangent, le champ lexical de la stigmate apparaît comme par magie. On se croirait chez Saint François d’Assise. Ainsi, si Sarah Turine, échevine du parti francophone Ecolo (et islamologue patentée à la ville!) concède que son alliée flamande « pointe des défis intéressants (comme la mixité dans les quartiers, l’émancipation des jeunes et des femmes…) », c’est pour ensuite dénoncer un « livre (…) truffé de contre-vérités et d’amalgames. Notamment par rapport à la communauté marocaine ou la question des musulmans. Des questions qui sont sans nuances et qui stigmatisent toute une population. » Autrement dit, Gadaleta pose quelques bonnes questions, selon le fameux mot de Fabius, mais donne de mauvaises réponses. « On attend désormais d’Annalisa qu’elle se rende compte qu’elle a éventuellement fait des erreurs dans son livre et qu’elle s’excuse auprès des populations concernées. » persifle Sarah Turine, dans un réflexe pacifiste qui tient doublement de la stratégie électorale.

La danse du ventre électorale

Inutile de détailler la tactique Terra Nova de la voiture-balai bobo-immigrés : la gauche belge, singulièrement wallone, en est friande, et ce n’est pas le visage bigarré des rues de Molenbeek qui la fera renoncer à cette danse du ventre électorale.

Mais en coulisses, les grandes manœuvres partisanes ont déjà commencé. Tant et si bien que les écolos francophones aimeraient reprendre du service auprès de leur ancien allié socialiste, relégué dans l’opposition depuis quelques années. Montrer du doigt la gestion clientéliste et islamo-friendly de Molenbeek depuis de nombreuses années revient à mettre en cause les héritiers PS de Philippe Moureaux, maire de la commune de 1992 à 2014. Or, jusqu’au début des années 1990, le futur bourgmestre socialiste faisait campagne au nom de  « stop à l’immigration », s’insurgeait contre la reconnaissance dans l’islam et se faisait un farouche défenseur de l’assimilation des immigrés. « Je  le dis clairement et durement : nous sommes totalement incapables d’intégrer une nouvelle vague d’immigration. On va arriver à des situations conflictuelles ». (Vlan, 29 septembre 1993) », assénait-il naguère. Mais voilà, on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Tournant casaque, Moureaux s’est subitement converti, au propre comme au figuré, à l’islamo-gauchisme, nazifiant ici les critiques de l’islam, convolant là avec une jeune militante d’origine marocaine.

En vue des élections municipales de 2018, Catherine Moureaux a repris le flambeau paternel, proposant entre autres l’adaptation de l’enseignement de l’histoire en fonction des origines des élèves (ce qui laisse augurer de grands moments de solitude aux profs racontant les Croisades, les origines du conflit israélo-arabe ou la conquête islamique…). Dans ce petit Liban gangrené par les comptes d’apothicaire et les stratégies d’appareil, Sarah Turine et ses séides ne comptent pas injurier l’avenir, qui pourrait bien s’écrire avec le PS.

Deux gauches belges irréconciliables ?

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’opposition socialiste molenbeekoise ne suit pas une ligne franchement courageuse. Son chef Jamal Ikazban, émule quadra de Moureaux, tient à la fois de l’entrepreneur communautaire (pour son engagement passé au sein de l’Association des Jeunes Marocains) et du militant « anti-islamophobe ». Dans un jugement que ne renierait pas notre CCIF national, Ikazban balaie d’un trait de plume le livre « poubelle » de Gadaleta  plein de  « clichés islamophobes et racistes ». Il est certainement « islamophobe » et clichetonneux de rappeler l’origine molenbeekoise des assassins du commandant Massoud, des exécutants du 13 novembre ou de rappeler la tentative de prise d’assaut du commissariat qui avait suivi l’arrestation d’une femme en burqa au printemps 2012.

Jamal Ikazban fait pourtant peu de cas de l’incubateur bruxellois. Hier encore défenseur d’un djihadiste maroco-belge criant à la torture, pourfendeur de l’expert sécuritaire Claude Moniquet (« une ordure sioniste », sic), le jeune homme au CV communautaire long comme le bras ne fait pas dans la dentelle lorsque certains intérêts sont en jeu.

L’essai d’Annalisa Gadaleta tombe donc au plus mal. Comme dans la douce France, la panoplie de la gauche multicu (droit de vote des étrangers, campagnes d’Etat contre les discriminations et « l’islamophobie ») sépare « deux gauches irréconciliables », selon la doctrine Valls. À ceci près que Gadaleta, soutenue par le parti vert flamand, fait la course bien seule à Molenbeek.

Investi triomphalement par la Belle alliance populaire, Benoît Hamon pourrait donner des ailes aux terra-novistes belges, qui disposent d’un terrain sociologique encore plus favorable. Sous nos cieux, la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon a néanmoins quelque chance de rivaliser avec la France soumise d’Hamon…

Le « prédicat », une polémique stérile?

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Sipa. Numéro de reportage : 00748563_000037.

Antoine Rivaroli, alias Rivarol, à qui nous devons le célèbre et magnifique Discours sur l’universalité de la langue française, était aussi journaliste. Sans doute inspirés par ce prestigieux modèle, les journalistes actuels se sentent tenus de prendre parti dans les débats concernant la pédagogie du français.

SOS COD en détresse!

Qu’il serait bon d’effectuer quelques menues modifications dans les nomenclatures de la grammaire scolaire, je ne le nie pas. Si on me demandait mon avis, je dirais qu’il faudrait veiller à ce que le complément d’attribution ne cohabite plus avec le COI/COS comme s’il s’agissait de notions distinctes alors que celles-ci ont remplacé celle-là. Et qu’il serait temps que l’on cessât de considérer « donc » comme une conjonction de coordination alors qu’il fonctionne comme un adverbe. Toucher au COD ne me semble pas indispensable, même s’il est vrai qu’on devrait prendre garde au choix des exemples, qui prête parfois à confusion. « La bouchère pèse le poulet » ? COD. Mais « le poulet pèse deux kilos » ? Pas COD. Je ne vais pas développer ici mais je tiens à dire que les problèmes d’étiquetage des notions, dont tout le monde se gausse ces temps-ci, ne sont pas de purs artifices gratuits. L’enjeu est de rendre compte au plus près de la perception que nous avons du fonctionnement de notre langue, de ce qu’on appelle le sentiment de langue. Il n’y a rien de plus naturel que la grammaire : dans son essence, elle n’est pas normative, mais descriptive. Elle est la science qui prend pour objet la structuration de notre pensée. La vision du monde qui constitue comme l’inconscient commun d’un peuple est profondément inscrite dans sa grammaire.

Qui n’est pas sensible au caractère mystique de la grammaire pourrait l’être un peu plus à son aspect utilitaire. En effet, on n’a pas besoin de savoir ce qu’est un COD pour parler correctement le français. Ni l’anglais d’ailleurs. Mais imaginez que vous souhaitiez apprendre une langue flexionnelle… « Le latin et le grec, c’est fini, ma pôv dame ! » Oh je sais. Mais je pensais à la belle langue de Goethe et de Tokio Hotel, de Rammstein, Schiller et Angela Merkel.

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux.

Ce qui est lamentable dans l’affaire Fillon

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François Fillon Penelope Gate Campagnes présidentielles emplois fictifs
Une du Canard Enchaîné du 1er février 2017. (Sipa : AP22008406_000002)

Je ne suis pas particulièrement tendre envers François Fillon s’agissant de son projet. Notamment, j’ai sévèrement critiqué son approche floue et peu ambitieuse de la réforme de nos retraites par répartition. Mais la mise à mort médiatique, avec la complicité de membres de l’institution judiciaire, de ce candidat à la présidence de la République, est un signe trop éloquent de l’abaissement actuel du niveau de la réflexion et de l’action politique pour qu’il soit concevable de ne pas réagir.

La vérité sur le Penelope Gate

On reproche à François Fillon d’avoir rémunéré son épouse en tant qu’assistante parlementaire, de l’avoir fait rémunérer par son suppléant quand il était ministre, et d’avoir bénéficié de la rémunération apparemment sans rapport avec son travail qu’elle a obtenue à la Revue des deux mondes. Concernant le premier point, il semble que, antérieurement à 2012, les sommes non utilisées du crédit ouvert à chaque député par l’Assemblée nationale dans le but de rémunérer éventuellement des assistants parlementaires étaient versées au député : si cela est exact, le ménage Fillon n’a rien reçu de plus, Madame ayant simplement perçu des sommes qui, sans son embauche comme assistante parlementaire, auraient abouti sur le compte en banque de son époux. Son seul avantage serait d’avoir ainsi acquis des droits à pension, ce qui en bonne justice n’est pas anormal pour une mère de famille, femme d’un homme politique sans cesse sur la brèche, qui s’est fixé comme objectif d’épauler son mari en étant disponible au maximum.

Les deux autres rémunérations relèvent d’une analyse différente, pour laquelle nous n’avons pas toutes les données. Il est possible que Pénélope Fillon ait effectivement continué à traiter le courrier adressé localement au ministre ou Premier ministre. Il est possible en sens inverse que cet argent ait fourni des ressources au ménage sans travail véritable de sa part. Quant à la Revue des deux mondes, y a-t-elle exercé une fonction de relations publiques bien payée, ou était-ce une subvention déguisée à l’action politique de son mari ? Impossible de répondre à ces questions sans une enquête sérieuse.

Revenir aux vrais enjeux

Dans ces conditions, raisonnons comme si le dit ménage avait arrondi son budget de façon légalement discutable, et tant qu’à faire supposons même que cela concerne tout ce qui lui a été reproché et que la somme incriminée atteigne 2 M€, nettement plus que tout ce qui a été envisagé par les accusateurs de François Fillon : serait-ce une raison pour priver la France d’un candidat que des millions de Français ont estimé être l’un des meilleurs, ou des moins mauvais ? Puisque tout tourne autour du fric, rappelons que l’organisation de la primaire au terme de laquelle François Fillon a été désigné candidat de la droite a coûté beaucoup plus cher que ces deux malheureux millions. Les responsables du lynchage juridico-médiatique, si leur action remet en question le résultat de cette primaire, auront donc volé au peuple français beaucoup plus que leur victime !

Regardons maintenant les vrais enjeux. Quand le patron d’une société du CAC 40 se fait augmenter ses émoluments de 200 000 euros par an, ce qui est pour lui une vétille ne correspondant à aucun supplément de travail vérifiable, comment raisonnent les actionnaires ? Ils se disent « voilà un homme dont les décisions ont des conséquences qui se chiffrent en dizaines ou centaines de millions d’euros, et en milliers d’emplois, qu’est-ce que ça peut bien faire de lui donner en dix ans deux millions d’euros supplémentaires ? Certes, nous admirerions qu’il soit désintéressé, mais enfin ce n’est pas cela le vrai problème, nous avons besoin d’un manager de haut vol, pas d’un petit frère des pauvres. »

Imagine-t-on Richelieu mis en examen ?

Il en va de même pour la France. Sully, Mazarin, Richelieu, Colbert, se sont enrichis sur le dos du contribuable. Mais quelle importance si, en contrepartie, ils ont mille fois plus enrichi le peuple de France ? Un Président de la République n’est pas un Pape. On ne le choisit pas parce qu’il est vertueux, mais parce qu’il saura défendre les intérêts de notre patrie face à des personnages aussi puissants et rusés que Trump ou Poutine ou Xi Jinping ou le Premier ministre indien Narendra Modi. Alors, ne tombons pas tête baissée dans le filet tendu par des hypocrites qui se font passer pour des aficionados de la vertu alors que leur objectif est uniquement d’empêcher le déroulement d’un processus démocratique !

À cet égard, la réaction de nombreux Français, à en croire les sondages, et celle de nombreux « amis » de Fillon, à en croire les média, est inquiétante. Ils n’ont, pour les premiers, pas d’échelle des valeurs et des enjeux, ni de sens critique à l’égard des manipulations médiatiques. Quant aux seconds, ils n’ont pas le moindre sens stratégique : au lieu de faire bloc autour de leur leader, ils s’éparpillent comme une volée de moineaux effarouchés. Pauvre France !

Les hommes politiques sont-ils à notre image?

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François Fillon Présidentielles Penelope Gate Médiapart Edwy Plenel
François Fillon (SIPA : AP22008398_000009)

Monsieur le juge. Mesdames, messieurs les jurés,

Mon client a fauté. Il plaide coupable. Mais je vous demande malgré tout de l’acquitter.

Il plaide coupable non pas pour avoir exagérément profité des avantages de la République ou pour avoir succombé aux multiples tentations du pouvoir. Ce qu’on reproche à mon client est d’ailleurs moins d’avoir flirté avec l’illégalité qu’avec l’indécence. Comme beaucoup de ses collègues parlementaires.

Non. Mon client plaide coupable pour s’être affiché en père la vertu et avoir voulu faire croire à nos concitoyens qu’il était, lui, exemplaire. « Qui imagine le général de Gaulle mis en examen », a-t-il même lancé, un jour d’août dernier, dans un moment d’égarement. Le soleil, la chaleur sans doute. Car monsieur le juge, on ne va pas se mentir: personne, je dis bien personne ne peut se targuer d’être en tout point irréprochable. En politique, comme ailleurs. C’est bien là, le nœud du problème.

« S’il fallait tolérer aux autres tout ce qu’on se permet à soi-même, la vie ne serait plus tenable », écrit Courteline.


François Fillon: “Qui imagine le général de… par BFMTV

Dans homme politique, il y a homme, Monsieur le juge. Oui, mon client est un être humain, comme chacun d’entre nous au sein de ce tribunal. Avec ses limites, ses failles, ses faiblesses, ses zones d’ombre… comme chacun d’entre nous au sein de ce tribunal (brouhaha dans la salle). Qui n’a jamais menti, jamais brûlé un feu rouge ou dépassé les limites ? Que celui qui a toujours scrupuleusement respecté les règles, toutes les règles, lève le doigt !

« Nous oublions aisément nos fautes lorsqu’elles ne sont sues que de nous », écrit La Rochefoucauld.

Que celui qui n’a jamais péché…

Mesdames, messieurs les jurés, tous les jours, dans les médias, sur les réseaux sociaux ou en privé, nous nous indignons . Des mensonges de nos hommes politiques, de leur absence d’exemplarité, de certains de leurs propos. Un scandale chasse l’autre et nous, nous nous indignons. Facebook, Twitter, les machines à cafés ou les bistrots du coin regorgent aujourd’hui d’indignés en tous genres. L’espèce n’est pas en voie de disparition, bien au contraire, elle prolifère.

« Quand on s’indigne, il convient de se demander si l’on est digne », dixit l’Abbé Pierre.

Le Tour de France ? Tous dopés, ou presque, depuis un siècle ! Mais parce que ce sont des cyclistes… ou bien parce que ce sont des êtres humains, par essence faillibles ? Nos riches, nos millionnaires, nos sportifs planquent leur argent dans des paradis fiscaux. Et nous nous indignons évidemment. Mais, pouvons-nous tous ici jurer la main sur le cœur que nous ne serions pas tentés d’en faire de même, nantis de plusieurs millions? Brouhaha dans la salle. Combien sommes-nous à placer l’intérêt des finances publiques avant notre intérêt propre et celui de nos enfants ? Silence dans la salle.  Si nous ne dissimulons pas une partie de notre argent dans des comptes offshore, peut-être est-ce tout simplement parce que nous n’en avons pas suffisamment…

« Ne sentirons-nous jamais que le ridicule des autres ? », écrit Montesquieu.

Mesdames et messieurs les jurés, sommes-nous absolument certains de valoir bien mieux que nos hommes politiques (brouhaha, le juge martèle son pupitre et menace de faire évacuer la salle) ? Tous pourris, mais pas nous, c’est ça l’idée ? Combien sont-ils, dans cette salle, à n’avoir jamais usé du travail au noir (silence de cathédrale) ? Il y a sans doute, assis dans ce tribunal, de nombreuses professions libérales : commerçants, restaurateurs, chauffeurs de taxis, coiffeurs, garagistes, dentistes, avocats, patrons de PME, artisans, que sais-je encore. Combien déclarent au centime près l’intégralité de leurs revenus au fisc, y compris les sommes perçues en liquide ? J’ai bien peur de connaître la réponse.

« Les hommes se distinguent par ce qu’ils montrent et se ressemblent par ce qu’ils cachent », écrit Paul Valéry.

Les infortunes de la vertu

Certains, parmi vous, argueront sans doute que les politiques ont un devoir d’exemplarité, en plus d’une obligation de compétence et d’efficacité. Ce qui revient presque à rechercher un surhomme dans une botte de foin. Mais bon, pourquoi pas, cela doit bien se trouver quelque part. D’autres me rétorqueront que les sommes en jeu sont choquantes, que d’employer ses proches avec l’argent du contribuable relève de l’abus de pouvoir ou du favoritisme. Ce n’est pas faux. Mais une nouvelle fois, lequel d’entre vous, Mesdames et Messieurs les jurés, peut m’assurer qu’il n’en ferait pas de même s’il était élu député, alors que cette pratique est de surcroît parfaitement légale et répandue ? Rares sont ceux qui ont la grandeur d’âme de refuser un privilège, un avantage, pour eux-mêmes ou leur proche. Car, c’est bien connu : une injustice qui nous sert, c’est un coup de chance. Qui nous dessert, c’est un scandale…

« Si sur cette terre, par hasard, c’est ceux d’en haut qui sont en bas et ceux d’en bas qui sont en haut, et bien le monde serait quasiment pareil », écrit Catherine Bugnard.

Je vais vous faire une confidence. Lorsque j’ouvre un livre d’histoire ou un journal, quand je prends ma voiture ou me rends dans un stade de football, je ne suis pas pleinement convaincu de notre supériorité morale sur la classe politique. J’ai comme un doute. Je vais aller encore plus loin, Mesdames et Messieurs les jurés. Si certains de nos actes ou de nos propos tenus depuis notre naissance étaient rendus public, aucun d’entre nous n’en sortirait indemne. Aucun. Nous serions tous grillés politiquement et victime d’un lynchage en règle dans les médias ou sur Internet. Pire, nous serions sans doute poursuivis par la justice. Même vous monsieur le juge ! Ah, que j’aimerais parfois être une petite souris pour examiner en détail la vie privée et le passé de ces innombrables Fouquier-Tinville en herbe qui dégainent leur indignation plus vite que leur ombre.

« Il n’y a pas de héros pour son valet de chambre », écrit Hegel.

Le danger des incorruptibles

Si Mediapart avait existé en 1923, la carrière politique de Winston Churchill se serait peut-être arrêtée brutalement. Le site d’Edwy Plenel aurait fait sa Une sur les pots-de-vins versés par deux compagnies pétrolières – Royal Dutch Shell et l’ancêtre de BP – au « Vieux Lion » afin qu’il use de son influence parlementaire à leur profit.

Par le passé, une figure historique marquante s’est distinguée par son extrême probité et une vertu portée en bandoulière : Maximilien de Robespierre. On le surnommait même l’Incorruptible, c’est pour dire. Il avait hélas d’autres défauts, lesquels se sont avérés particulièrement sanglants… Attention, mesdames et messieurs les jurés, de ne pas placer le curseur trop loin et de ne pas écrire un scénario qui ressemblerait à un mauvais film de science-fiction. Il y a dans cet extrémisme de la transparence et de la vertu et dans ces lynchages collectifs ou médiatiques, quasi quotidiens désormais, quelque chose d’effrayant. « Dans la foule qui, autour du palais de justice de Troyes, criait « à mort Buffet, à mort Bontemps », se trouvait un jeune homme qui s’appelait Patrick Henry », écrit Robert Badinter. Gardons-le en mémoire.

Faut-il rappeler les propos racistes du jeune Gandhi à l’égard des noirs d’Afrique du Sud ? L’amitié entre Mandela et… Kadhafi ? Les plagiats – entre autres – de Martin Luther King ? Le fait que Mère Teresa refusait les antalgiques à ses malades car la souffrance est « un don de Dieu » ? Les violences conjugales et l’addiction à l’héroïne de John Lennon ? Toutes ces icônes de notre histoire contemporaine seraient-elles présidentiables au regard des exigences de tous nos procureurs en ligne ? Y a-t-il une seule personne irréprochable dans cette cour de justice (le public et les jurés s’agitent) ?

Monsieur le juge. Mesdames, Messieurs les jurés. Vous devez faire preuve de la plus grande fermeté envers ceux qui représentent une réelle menace pour la société, vis-à-vis des multirécidivistes et des criminels en tous genres. Mais, je vous en conjure, vous devez faire preuve de mansuétude envers ceux dont la faute est tristement et banalement humaine. Oserez-vous condamner quelqu’un qui a fait ce que beaucoup d’entre nous, à sa place, aurions également fait ? Plutôt que de charger mon client, ne vaudrait-il pas mieux changer la loi ?

C’est la raison pour laquelle je demande la relaxe pure et simple de mon client. Huées dans la salle. Et pour clore mon plaidoyer, je ne résiste pas au plaisir de vous citer Molière :

« Mon Dieu, des mœurs du temps mettons-nous moins en peine

Et faisons un peu grâce à la nature humaine

Ne l’examinons point dans la grande rigueur

Et voyons ses défauts avec quelques douceurs. »

Israël, l’Amérique, Michéa et Trump: le journal d’Alain Finkielkraut

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Donald Trump, aux côtés de sa femme Mélania, lors du traditionnel bal d'investiture, 20 janvier 2017.

Le testament politique de John Kerry (8 janvier)

Après le vote de la résolution du Conseil de sécurité condamnant la colonisation israélienne, j’ai été convié à participer à une manifestation de solidarité avec Israël et à prendre la parole. J’ai décliné cette invitation du Crif. Je ne l’ai pas fait de gaieté de cœur : je déteste hurler avec les loups et l’unanimité contre Israël m’inquiète toujours. Mais il se trouve que j’ai lu intégralement la longue allocution prononcée par John Kerry pour expliquer la décision des Américains de ne pas mettre leur veto à ce texte. Le discours de Kerry est admirable. Avec un tact et une rigueur exemplaires, il rappelle que l’administration Obama a bloqué tous les efforts de délégitimation de l’État juif. Il souligne l’ampleur du soutien militaire des États-Unis à cet État. Il insiste sur le caractère personnel de son engagement. En 1986, il a fait son premier voyage en Israël, il est allé à Massada et sur les hauteurs du Golan et, mesurant l’étroitesse de son espace aérien, il a pu se rendre compte par lui-même du besoin de sécurité d’Israël. Et Kerry condamne non seulement le terrorisme mais le double langage de l’Autorité palestinienne. Il n’a pas de mots assez durs pour critiquer le Hamas qui, au lieu d’assurer une vie décente aux habitants de Gaza, détourne les matériaux de construction pour bâtir des tunnels et menacer ainsi Israël d’attaques meurtrières contre les civils. Il ajoute que les colonies ne sont pas la seule ni même la première cause du conflit, mais il dit que les implantations qui se multiplient à l’est de la barrière de sécurité n’ont pas pour but de renforcer la sécurité d’Israël : elles alourdissent le fardeau sécuritaire qui pèse sur Tsahal.

Il affirme que seule la solution de deux États peut permettre à Israël de rester un État juif et démocratique. Il dit qu’avec la multiplication des implantations, les Palestiniens vivent dans des enclaves séparées. Et il pose cette question limpide et profonde : « Quel Israélien accepterait cela ? »

Je ne suis pas de ceux qui fuient dans les postures morales les dures réalités de l’histoire. J’ai lu attentivement la charte terrifiante du Hamas et je sais que cette organisation pourrait prendre le pouvoir dans[access capability= »lire_inedits »] l’État palestinien nouvellement créé. Mais je sais aussi qu’après la condamnation par un tribunal militaire du soldat israélien qui a achevé un terroriste palestinien alors qu’il était à terre, des membres du gouvernement se sont indignés, des manifestations ont éclaté et Gadi Eizenkot, le chef d’état-major qui avait déclaré que cet acte violait le code éthique de Tsahal, a été abreuvé d’insultes et de menaces telles que : « Gadi prépare-toi, Rabin cherche un ami. » Ce slogan témoigne de l’effet lentement corrupteur de l’occupation : perte des repères moraux, érosion des principes fondamentaux de la décence ordinaire (il y a des choses qui ne se font pas), effondrement de ce surmoi qui, au temps de ses exploits, faisait la gloire d’Israël.

Je ne parlerai pas, en l’occurrence, d’un retour de la religion et de la tradition mais de la substitution d’une religion nationale à la religion surmoïque de la tradition et à ce qu’en avait perpétué l’athéisme moderne. Un nouveau nihilisme est à l’œuvre qui prend à contre-pied Dostoïevski : « Puisque Dieu existe, tout nous est permis. » Il reste de nombreux garde-fous en Israël. Et cette religion est minoritaire. Mais si le cow-boy qui entre à la Maison-Blanche enterre, avec l’esprit de John Kerry, la solution de deux États, comme il l’a promis, cela mettra Israël en grand péril.

D’un conservatisme l’autre (15 janvier)

Selon le philosophe anglais Michael Oakeshott : « L’individu de tempérament conservateur croit qu’on ne pourrait sacrifier à la légère un bien connu pour un mieux inconnu, il ne ressent aucune attirance pour ce qui est dangereux et difficile, il n’a pas l’esprit aventureux, il n’a nulle envie de naviguer dans les mers inexplorées. » Il aime mieux, autrement dit, la stabilité que le changement et l’innovation. Ce conservatisme prudent est tout à fait honorable et légitime, mais je ne me reconnais pas en lui et je ne crois pas qu’il caractérise l’esprit conservateur de notre temps. Si conservatisme il y a aujourd’hui, ce n’est pas un conservatisme sceptique mais tragique : il ne préfère pas le tangible au possible, il s’inquiète de la fragilité, de l’évanescence, de la mortalité du tangible. Mortalité de la terre, mortalité de la beauté, mortalité de la langue, mortalité des paysages, et de la France même. Ce n’est pas le progrès en soi qui l’angoisse ou le désespère, c’est, sous le nom de « progressisme », l’apologie de cette grande liquidation. Jean-Claude Michéa partage cette angoisse. Il est donc conservateur en ce sens mais, par sa critique du libéralisme et de l’extension de la logique marchande à toutes les sphères de la vie, il intéresse aussi des cercles, des sites et des revues classés à gauche. Le Monde vient donc de lui consacrer un grand dossier en donnant, pour respecter les apparences de l’objectivité, la parole aux pour et aux contre. Mais, l’air de rien, le même journal nous apprend que Michéa est le penseur préféré d’Alain de Benoist, l’ancien théoricien de la Nouvelle Droite et que celui-ci lit aussi avec plaisir les nouveaux conservateurs tels que Mathieu Bock-Côté ou Eugénie Bastié.

Il faut se souvenir qu’en 1994, Le Monde publiait un appel à la vigilance contre les intellectuels qui, à l’instar de Pierre-André Taguieff, participaient à des colloques avec Alain de Benoist ou écrivaient dans l’une ou l’autre des revues. Et aujourd’hui, Le Monde feint de s’interroger : « Est-ce Alain de Benoist qui a changé ou bien est-ce l’époque ? » On reconnaît bien là les méthodes sournoises du chafouin de référence. Sans avoir l’air d’y toucher, il fait endosser aux conservateurs qui se cherchent les positions néo-païennes d’Alain de Benoist, son antiaméricanisme radical et son amour inconditionnel pour les penseurs de la Révolution conservatrice allemande.

Mais revenons à Michéa. Dans ce qu’il croit être la lignée d’Orwell, il dresse un mur infranchissable entre ceux d’en bas – seuls dépositaires de la common decency et des traditions séculaires – et les gens d’en haut – cupides, insatiables, hors-sol, sans foi ni loi. Comme si la culture et l’art de vivre ne devaient rien à l’aristocratie, à la bourgeoisie, à ce qu’on appelait autrefois les classes supérieures.

Contre ce conservatisme appauvri, je voudrais citer le témoignage d’un autre grand intellectuel anglais issu des classes populaires : Richard Hoggart, l’auteur de La Culture du pauvre. Dans son chef-d’œuvre autobiographique, 33 Newport Street, Hoggart rend hommage au monde dont il vient mais aussi au lycée qui lui a ouvert l’esprit. Du fait de ses études, il ne lui a plus été possible d’être l’indigène à part entière de ce monde, et ce n’est pas à regretter, dit-il, car il a « goûté au fruit défendu ». « Sans vous sentir supérieur ou méprisant, écoutez vous-même et soigneusement les conversations des hommes sur un chantier de construction : les enthousiasmes et les rejets limités, les discussions sans fin au sujet de la dernière émission de jeu télévisé ou des révélations scandaleuses de leur journal sur la famille royale, le sport, le monde du spectacle, dont la répétition donne à penser qu’elles touchent à quelque chose qui dépasse les aspects superficiels de l’existence ; les bavardages sur le sexe, non moins conventionnels et non moins interminables ; la routine du langage grossier, l’humour même en grande partie d’origine sexuelle, les réactions bornées aux positions politiques simplifiées présentées par la plus grande partie de la presse populaire et colportées dans le groupe : voilà à quoi vous avez eu la chance et l’énergie d’échapper. Mais ceux qui sont restés là méritent mieux que cela, ils ne sont certainement pas aussi stupides que le donne à penser la nourriture spirituelle commerciale qu’ils reçoivent. En elles-mêmes, leurs conversations ne sont pas plus conventionnelles et pas plus répétitives que celles qu’on entend dans de nombreux clubs de golf […] Et il faut dire encore qu’on trouve dans ce genre d’endroits des individus que ce macaroni inépuisable d’informations fragmentées et idiotes mijotant dans un bouillon tiède d’opinions reçues n’a pas empêché de parvenir à une sorte de sagesse qui leur est propre. »

Hoggart est sorti de ce bouillon sans aucun mépris pour ceux qui vivent dedans. Mais il n’est plus possible aux petits Hoggart d’aujourd’hui de goûter au fruit défendu car, pour combattre les inégalités, l’école le leur a ôté de la bouche. Le conservatisme, dès lors, est-il encore possible ?

L’investiture de Trump (22 janvier)

Après la chute du mur de Berlin, la démocratie alliée à l’économie de marché semblait avoir vaincu tous ses adversaires : le fascisme et le communisme étaient à terre, ils n’exerçaient plus aucun attrait. La terrible parenthèse du xxe siècle se fermait et Francis Fukuyama théorisait cet optimisme dans son livre célèbre : La Fin de l’Histoire. Les choses, on le sait, ont tourné autrement. Les attentats contre le World Trade Center ont apporté la preuve que l’humanité était traversée de séparations que le commerce n’avait pas le pouvoir d’abolir et qu’au choc des idéologies succédait non une grande aspiration universelle mais le choc des civilisations. La thèse de Samuel Huntington l’emportait sur celle de Fukuyama. Barack Obama a cru pouvoir amortir le choc avec le grand discours du Caire, où il tendait la main au monde musulman – en pointant du doigt l’horrible laïcité à la française. Il a échoué et, nous disent ses thuriféraires, c’est un président « huntingtonien » qui vient d’entrer à la Maison-Blanche. Trump regarde la réalité en face, il ne se paie pas de mots, il se présente comme le défenseur sans complexes, non seulement des intérêts américains, mais de la civilisation occidentale. Et c’est là que le bât blesse. C’est parce que je crois que, nous autres Occidentaux, nous avons des ennemis redoutables, et que le terrorisme nous menace autant que la submersion migratoire, c’est parce que je me reconnais dans la civilisation occidentale, que je ne peux pas me reconnaître dans ce Rambo gonflé à la testostérone et tout content d’exhiber ses robinets en or. Quel rapport entre l’occidentalité définie et défendue par Kundera dans son article de 1984 : « Un Occident kidnappé : la tragédie de l’Europe centrale », et Donald Trump ? Il n’assume ni ne résume notre civilisation, il lui fait honte. Trump, c’est en guise de civilisation, l’avidité sans limites, « la passion fatale pour les richesses soudaines », la destruction de toutes les valeurs autres que celles de l’argent.

Or, et nous voici revenus à Michéa, ceux d’en bas, les perdants de la mondialisation, les cols bleus du Michigan et du Wisconsin, loin d’être horrifiés par le mépris de Trump pour les règles de la décence commune, voient en lui la revanche du peuple sur les élites. Il y a là un paradoxe que j’ai tenté d’élucider en me replongeant dans le livre authentiquement dérangeant de Hannah Arendt sur la révolution américaine : « L’effort précoce de vaincre la misère apparemment éternelle de l’humanité constitue certainement l’un des plus grands espoirs de l’Histoire de l’Occident et de l’Histoire de l’humanité. L’ennui, c’est que sous l’impact d’un flux migratoire massif et ininterrompu venu d’Europe, la lutte pour l’abolition de la pauvreté tomba de plus en plus sous la coupe des pauvres eux-mêmes, et finit ainsi sous la gouverne des idéaux issus de la pauvreté, distincts des principes qui avaient inspiré la fondation de la liberté. Car l’abondance et la consommation sans fin sont l’idéal dont rêvent les pauvres, elles sont le mirage dans le désert de la misère, en ce sens, opulence et détresse ne sont que les deux faces d’une même médaille. »

Les choses s’éclairent : Trump n’est pas le continuateur de la Révolution américaine célébrée par Hannah Arendt, il est l’incarnation du rêve américain dans sa version la plus sommaire, la plus bête, la plus vile. Le rêve américain aura-t-il raison de la révolution américaine, et même de la civilisation américaine ? Telle est la question qui se pose aujourd’hui avec une acuité absolument dramatique.

Mais Michéa a encore son mot à dire : il y a beaucoup de gens d’en bas que l’élection de l’homme dont le vocabulaire n’excède pas 300 mots désole. Hillary Clinton n’aurait pas eu trois millions de voix d’avance si une partie de ce peuple qu’on oppose aux bobos, aux hipsters et aux minorités, n’avait pas voté pour elle.

Lorsque j’ai appris cependant que certaines féministes avaient manifesté contre le racisme et la misogynie du nouveau président en brandissant la photo d’une femme revêtue d’un voile islamique aux couleurs de la bannière étoilée, je me suis dit que le rêve américain n’était pas le seul ennemi intérieur de la civilisation américaine et j’ai eu le cœur encore plus lourd.

L'identité malheureuse

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La défaite de la pensée

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Un ex-attaché parlementaire parle

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penelope fillon attache parlementaire
L'Assemblée nationale. Sipa. Numéro de reportage : 00788019_000043.

Parce que j’ai été attaché parlementaire, beaucoup de ceux qui me connaissent m’ont demandé comment faire le tri entre tous les éléments qu’ils ont lus dans la presse ces  derniers jours à propos du fonctionnement de l’équipe qui entoure chaque député. Je tiens à préciser tout de suite que si je soutiens François Fillon depuis la défaite et le départ de Nicolas Sarkozy en mai 2012, les éléments que je donne ci-dessous sont ma propre analyse et mon propre ressenti. Je laisse chacun y puiser ce qu’il voudra. Avant tout, le cabinet parlementaire constitue juridiquement une TPE.

Beaucoup laissent l’Assemblée s’occuper de tout

Le député embauche et rémunère librement ses collaborateurs, sur la base de contrats de travail de droit privé, qui prennent automatiquement fin en cas d’interruption du mandat parlementaire. Pour rémunérer ses collaborateurs, chaque député dispose d’une enveloppe mensuelle de 9 561 € (lorsqu’il laisse l’Assemblée nationale gérer ces contrats et payer les charges patronales), 14 341 € s’il décide de tout gérer lui-même. Sur les 9 561 €, il doit donc encore acquitter les charges salariales (précision technique pour les puristes). Dans les faits, l’immense majorité des députés laisse l’Assemblée s’occuper de tout. Chaque député organise à sa guise le travail de son équipe, avec des collaborateurs dont le travail peut être très divers : agenda, logistique, courriers, dossiers législatifs, dossiers locaux, réunions, questions au Gouvernement, amendements, relations presse, relations avec les élus, relations avec la population, communication, rendez-vous, représentation, conseil, etc. Ce travail répond en fait aux trois fonctions remplies par un parlementaire : 1/ il représente le peuple; 2/ il vote les lois; 3/ il contrôle l’action du Gouvernement et des administrations. Bref, le travail est gigantesque, et la politique est bien souvent le lieu où les militants viennent donner un coup de main bénévole (mise sous pli, distribution de documents à la population, logistique des réunions publiques, réseaux sociaux, etc.). Il y a plutôt trop de travail que pas assez !

Des rémunérations tout sauf extravagantes

François Fillon est aujourd’hui attaqué non pas pour avoir rémunéré son épouse et deux de ses enfants, mais parce que certains soupçonnent qu’il s’agirait d’emplois fictifs, sans travail réalisé en contrepartie. Comme je viens de le souligner, ce n’est pas le travail qui manque autour d’un député. J’ai croisé des dizaines et des dizaines de parlementaires, davantage encore de collaborateurs, et la plupart d’entre eux sont des passionnés, qui ne comptent pas leurs heures. De même, il est inimaginable qu’un élu fasse une carrière politique durant 35 ans (François Fillon a été élu pour la première fois en 1981) sans que sa / son conjoint(e) ne lui apporte au quotidien un soutien et une aide de tous les instants, surtout si elle / il n’a pas une autre activité professionnelle à côté. Quid du niveau de rémunération pour le conjoint non salarié du chef d’entreprise ? Comme dans n’importe quelle TPE, il est fréquent que le conjoint participe de fait à l’activité sans percevoir de salaire. Quand la structure trouve l’espace d’une rémunération, il peut y avoir ensuite une forme de rattrapage salarial, en contrepartie de toutes les années de bénévolat. S’agissant de Pénélope Fillon, elle n’a pas été rémunérée entre 1981 et 1997. Puis elle a bénéficié d’un salaire comme attachée parlementaire jusqu’en 2013 (avec manifestement un rattrapage salarial). Elle a perçu 639 000 euros net sur cette période (les médias parlent en brut pour gonfler la somme). Ramené à 35 années de travail aux côtés de son mari, nous arrivons à l’équivalent d’un salaire net mensuel de 1521 €. Tous ceux qui se scandalisent du montant de 830 000 € brut devraient méditer sur la période concernée… Si j’avais travaillé durant 35 ans aux côtés de François Fillon, sur la base du salaire de 2600 € net que je touchais en 2007, j’aurais coûté bien plus de 830 000 € bruts (faites le calcul : 1,4 million d’euros brut – et par souci de simplicité, je n’ai pas tenu compte du treizième mois…). Mais quel travail a donc bien pu réaliser Pénélope Fillon ? Sans doute un travail de petite main pour un grand nombre de courriers reçus au domicile (François Fillon n’avait pas de permanence parlementaire en circonscription). Un soutien logistique également. Un travail de conseil, relecture (c’est ce qui semble ressortir de la bouche de l’avocat de François Fillon). Un travail de représentation, aussi, accompagnant son mari, ou se substituant à lui quand il n’était pas disponible.

Calomniez, calomniez…

Pénélope Fillon n’aurait-elle pas pu remplir toutes ces tâches sans être rémunérée ? Si, sans doute. Mais en France, la loi autorise les parlementaires à salarier leurs proches. De très, très nombreux élus le font, ponctuellement ou de façon pérenne. C’est fréquemment le cas pour les enfants étudiants des députés ou sénateurs, dont les parents mettent ainsi le pied à l’étrier professionnel. Mais alors, pourquoi cette brusque poussée de fièvre concernant François Fillon ? Qui ne voit pas l’opération de déstabilisation à quelques semaines de la présidentielle ? « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose », proclame Francis Bacon dans son Essai sur l’athéisme. Interrogeons-nous maintenant sur le niveau de rémunération des enfants de parlementaires : n’est-il pas excessif ? On peut parfaitement le penser dans certains cas. Mais, 1/ ce montant reste à la discrétion du parlementaire et 2/ on sort du débat sur le caractère fictif de l’emploi. Les enfants de Fillon avaient fait des études de droit, l’un d’eux a d’ailleurs obtenu son diplôme d’avocat l’année suivante. Ils avaient donc des compétences utiles pour aider leur père dans ses missions parlementaires. Il ne s’agit pas d’emplois fictifs. Or, c’est là-dessus que Fillon est attaqué. Certains s’étonnent aussi que Pénélope Fillon n’avait pas de badge pour accéder à l’Assemblée, ni d’adresse email personnalisée. J’ai travaillé durant 5 ans à l’Assemblée (entre 2002 et 2007), j’avais évidemment un badge pour accéder à mon lieu de travail, mais ce n’était pas le cas de tous mes collègues de circonscription. Je n’ai par ailleurs jamais eu d’adresse e-mail professionnelle à mon nom : j’ai toujours utilisé l’adresse des parlementaires pour lesquels j’ai travaillé.

Autres questions légitimes que se posent beaucoup de gens : pourquoi Pénélope Fillon a-t-elle été rémunérée par le suppléant de François Fillon ? A quel travail est-ce que cela correspond ? Pourquoi un salaire si élevé ? Lorsqu’un parlementaire devient ministre, il conserve un lien avec le territoire d’où il est originaire. Les collaborateurs du suppléant devenu député font souvent le lien et la navette entre la circonscription et le ministère. Et Pénélope Fillon a pu être d’autant plus sollicitée dans ce cadre que l’agenda de son mari le rendait beaucoup moins disponible. Le suppléant de François Fillon était par ailleurs peut-être davantage présent en circonscription qu’à Paris, n’ayant pas forcément les mêmes ambitions et appétences pour le travail législatif que son prédécesseur. Enfin, un élément important : jusqu’en 2012, les députés pouvaient conserver le reliquat du crédit collaborateurs qui leur était attribué. Cet argent ne serait donc pas resté dans les caisses de l’Assemblée. Ceux qui demandent à Pénélope Fillon de « rendre l’argent » ignorent manifestement qu’il s’agirait de le rendre… à François Fillon lui-même. Mais alors, pourquoi Pénélope Fillon a-t-elle dit qu’elle ne travaillait pas et ne s’était jamais mêlée de politique ? Peut-être simplement parce qu’elle ne considérait pas son action comme un travail, mais comme un engagement aux côtés de son mari. Il n’empêche que si elle n’avait pas été là, toutes les tâches qu’elle a accomplies auraient dû l’être par quelqu’un d’autre. En outre, un attaché parlementaire ne fait pas de politique : il travaille dans le domaine politique, mais c’est le parlementaire qui fait de la politique. Pas ses collaborateurs. Posons-nous maintenant la question de l’orchestration de cette affaire politico-médiatique : – le mercredi 25 janvier, Le Canard Enchaîné publie un article – le jeudi 26 janvier, le Parquet national financier ouvre une enquête judiciaire – le vendredi 27 janvier, ce même parquet auditionne plusieurs témoins. Une vitesse stupéfiante !

Taubira et le parquet financier

Pour rappel, le parquet national financier a été créé par Christiane Taubira en 2014, qui y a placé ses amis : son procureur Eliane Houlette, était commissaire du gouvernement auprès du Conseil des ventes volontaires. Elle doit son incroyable et fulgurante promotion au Garde des Sceaux de l’époque, laquelle a également constitué une équipe de procureurs adjoints et vice-procureurs parmi ses très proches (Michel Pelegry, Ulrika Delaunay-Weiss, Patrice Amar, Monica d’Onofrio…). Rappelons aussi qu’en France, le parquet (a fortiori le parquet national financier) n’est pas indépendant du pouvoir exécutif : les procureurs dépendent directement du ministre de la Justice, ce qui est d’ailleurs pointé du doigt par la Cour Européenne des Droits de l’Homme. La vitesse avec laquelle le parquet s’est jeté sur François Fillon ne manquera pas d’interpeller tous ceux qui déplorent les lenteurs habituelles de la Justice. La perquisition de l’Assemblée Nationale qui a eu lieu mardi après-midi relève là encore de l’exceptionnel. Parallèlement, quand des journalistes publient dans le livre Nos très chers émirs des accusations nominatives de corruption envers un ministre du Gouvernement, le même parquet reste curieusement muet. Pourquoi une telle différence de traitement ? Face à cette situation, je suis persuadé de l’impossibilité pour Pénélope Fillon de ne pas avoir participé au travail parlementaire de son mari. Son travail n’a pas été fictif, et il dure depuis 35 ans. Je suis aussi persuadé que cette opération de déstabilisation a été sciemment préparée et orchestrée. Je n’ai pas voulu croire à une machination envers DSK en 2011, ses propres turpitudes étant suffisantes pour provoquer la chute d’un candidat annoncé par tous comme le prochain président français. La similitude de l’acharnement qu’il a subi alors, avec l’acharnement subi aujourd’hui par François Fillon, fait naître le doute. Les mêmes officines semblent à l’oeuvre. D’ailleurs, ce sont les mêmes qui en furent et en seraient les grands bénéficiaires : François Hollande et ses proches, du PS à Macron. Et toute cette agitation éloigne les citoyens de ce qui devrait nous préoccuper à titre principal : la situation de la France, qui compte un nombre record de chômeurs, dont la dette n’a jamais été aussi élevée, et qui n’offre aux jeunes générations que le choix entre le déclassement ou l’émigration. Voilà pourquoi je continue plus que jamais à soutenir François Fillon. Parce que le projet qu’il porte me semble nécessaire pour redresser notre pays. Parce qu’il faut desserrer l’étau de l’étatisme. Parce qu’il faut permettre à chacun de travailler davantage s’il le souhaite pour gagner davantage. Parce qu’il faut améliorer le financement et la couverture maladie de notre assurance sociale. Parce que la France doit redevenir un interlocuteur crédible sur la scène internationale. Et parce que je ne suis pas dupe du matraquage médiatique actuel.

Guerre et paix à Donetsk

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Dans les ruines de l'aéroport de Donetsk, Gilis et Denis, du bataillon Sparta, patrouillent sur la ligne de front à 1,5 km des positions ukrainiennes, septembre 2016. João Bolan.

Une gigantesque statue de Lénine surplombe la place du même nom. Nous sommes au cœur de Donetsk, « capitale » de l’état autoproclamé dans la partie oriental du Donbass, à l’est de l’Ukraine, à seulement vingt minutes en voiture de la ligne de front et des immeubles réduits en miettes par les bombardements. À l’heure où Kiev amorce sa « dé-communisation », effaçant tous les stigmates de l’URSS, noms des rues et statues, Donetsk les arbore fièrement. Le russe, déjà parlé majoritairement dans l’oblast (département) avant les combats, est devenu la langue officielle sous l’impulsion du nouveau gouvernement.

Entre la Russie et l’Ukraine, la petite RPD (République populaire de Donetsk), jadis la plus « russe » des provinces ukrainiennes, s’est séparée de Kiev, et depuis, elle est en guerre contre son ancien gouvernement. C’est dans ce climat martial que le nouvel état tente de forger ses institutions et sa propre identité. Tournant le dos à l’Ukraine en essayant d’oublier un quart de siècle de destin commun, Donetsk embrasse la Russie avec enthousiasme tout en s’en démarquant. Ni ukrainien ni tout à fait russe, l’ancien oblast se rêve en nation.

À la très dangereuse périphérie de la ville, en cette fin septembre 2016, les snipers tirent, les obus tombent et l’école 21 accueille les élèves du primaire au lycée. Dans l’établissement, on n’enseigne plus l’histoire ni la langue ukrainiennes. Inna, envoyée du ministère de l’Éducation local, guide une visite officielle de l’école. La quinquagénaire au visage encadré par un carré court a revêtu une tenue bariolée pour l’occasion. Notre petite délégation est accueillie en grandes pompes par le directeur de l’école autour d’un petit déjeuner « à la russe ». Au même moment, au dernier étage du bâtiment, une femme s’affaire à changer une fenêtre explosée par les récents bombardements. La pièce où elle bricole a été transformée en remise, des piles de livres y sont entassées. « Ce sont les anciens livres d’éducation, explique Inna. On les a remplacés par de nouveaux manuels d’histoire russe. » Pour ces enfants de huit ans, qui apprennent en cours de patriotisme les symboles du nouvel état, la rupture avec Kiev est nette. Dans cette démarche éducative, l’enseignement de l’histoire russe est enrichi par des éléments locaux. On y célèbre les héros de la RPD tombés au combat depuis 2014. Les petits élèves apprennent également leur nouvel hymne (où on chante la richesse minière du Donbass), ainsi que[access capability= »lire_inedits »] la fidélité au nouveau drapeau, dont les trois couleurs ne sont pas sans rappeler celles de la Russie, à ceci près que le noir s’est substitué au blanc.

« Avec l’embargo nous sommes obligés de recourir à la production locale »

En flânant sur le boulevard Shevchenka, qui relie le square Lénine à la rivière Kalmious, à quelques mètres de l’hôtel Ramada, QG de la presse étrangère, une enseigne attire l’œil : le Don Mac. Elle rappelle curieusement celle de McDo et ce n’est pas un hasard ! Le restaurant est en fait un ersatz – ou une contrefaçon !

Fleuron de la nouvelle économie de Donetsk, la chaîne de fast-food est née de la guerre qui a fait fuir les grandes multinationales et avec elles le roi du burger. Pour Julia, fondatrice et propriétaire de Don Mac, cette ressemblance est volontaire et assumée : elle ne s’est pas seulement inspirée de l’enseigne américaine, elle l’a nationalisée. La chaîne locale s’est approprié la double arche dorée, logo de McDo, l’accommodant aux couleurs nationales. Le drapeau RPD qui flotte au-dessus du parking complète le tableau. Quant aux sandwichs les plus célèbres du monde, il ne faut surtout pas y toucher ! « Le but est de proposer des recettes au goût proche de celles de McDonald’s, dont les habitants de la ville étaient privés à cause de la guerre », explique Julia. Depuis que le conflit a éclaté, elle déploie des trésors d’ingéniosité pour trouver les aliments auparavant acheminés d’Ukraine. « Pour la viande surtout c’est inenvisageable. Les camions sont bloqués pendant plusieurs jours aux checkpoints frontaliers, précise la jeune chef d’entreprise. Avec l’embargo nous sommes obligés de recourir à la production locale. » Le Coca-Cola distribué par McDonald’s est remplacé par de la limonade et du mojito sans alcool.

« Nous avons voulu que cet endroit soit familial, poursuit Julia. Une partie des recettes de Don Mac est reversée aux orphelins de guerre. » L’incessant défilé de clients – des élèves, des couples et de familles – confirme la popularité du lieu. Les prix sont un peu plus élevés que la moyenne à Donetsk. Mais cela ne dérange pas Tatiana, jeune tatou-artiste et mère de famille, qui précise, enthousiaste : « J’ai mangé un cheeseburger chez McDo à Moscou la semaine dernière, la viande est meilleure ici ! » Pour Julia, Tatiana et les autres citoyens-clients de Donetsk, adopter l’un des symboles les plus forts de l’identité américaine et de la mondialisation ne pose pas de problème, sinon purement logistique. Le « made in Donetsk » est une réponse pratique à un défi pratique et non pas un projet idéologique. À Donetsk, même l’indépendance ne change pas la réalité : peu importe sa couleur, un « Big Mac » est un « Big Mac ». Reste que le fait qu’une entreprise locale puisse copier impunément un géant mondial comme McDonald’s – ce qui lui vaudrait ailleurs un procès sans grand suspense – témoigne paradoxalement de l’isolement de ce vrai-faux pays.

Cependant, dans d’autres domaines la rupture avec Kiev « l’occidentale » est plus tranchée. C’est notamment le cas dans le système bancaire. Les établissements financiers présents avant la sécession ont cessé de fonctionner, entraînant la création d’officines clandestines aux taux d’intérêts exorbitants. Face à ce phénomène, le gouvernement a créé la Banque centrale de Donetsk. À présent, seuls les virements locaux ou en provenance de la Russie sont possibles, ce qui met fin aux virements en provenance de Kiev. Notamment ceux des pensions et salaires des fonctionnaires résidents du territoire indépendantiste. Pour toucher cet argent, ils doivent quitter Donetsk et s’installer côté ukrainien. Une brique de plus sur le mur entre Kiev et son ancienne province.

« Ma motivation c’est de protéger ma patrie »

Dans les passages souterrains qui, comme dans de nombreuses villes d’Europe de l’Est, permettent de traverser le boulevard Shevchenka, de petits commerces vendent des cigarettes, des snacks et des souvenirs. On peut s’y procurer aussi bien des tee-shirts à l’effigie de Poutine que des mugs et autres objets décoratifs aux couleurs de Donetsk. Le mélange de patriotisme local et russe est omniprésent dans la ville. Les longues artères de la capitale sont encadrées de panneaux à l’esthétique « réaliste socialiste ». L’ouvrier russe avec son marteau a été remplacé par le mineur et sa pioche. D’autres affiches célèbrent « Le Donbass heureux de son indépendance » aux côtés de photos du président Zakhartchenko.

Dans l’aéroport dévasté Serge-Prokofiev, les soldats du bataillon Sparta gardent les portes de la ville. Leur commandant, Motorola, assassiné le 16 octobre dernier dans son immeuble, est aujourd’hui le plus célèbre au panthéon des héros nationaux. À l’instar de Denis, à peine la vingtaine, tous déclarent avoir rejoint l’armée par conviction, pour « protéger leur patrie, leur ville » ! Cette motivation est confortée par le gouvernement qui rémunère généreusement ses soldats. Quand, à Donetsk, le salaire moyen est d’environ 6 000 roubles, les soldats au front en gagnent près de 15 000.

Tous les combattants ne sont pas du Donbass, des étrangers, comme Erwan Castel, sont venus les épauler. Le quinquagénaire français, ancien militaire, raconte lors d’une promenade qu’il a « posé sa démission à Kigali ». Il a été un temps guide de forêt en Guyane, avant de venir « offrir son aide à la population du Donbass ». Durant un an, il a pris les armes à leurs côtés pour protéger l’indépendance. Si l’ancien soldat se dit « coincé à Donetsk » après s’être fait voler son passeport, d’autres étrangers ont choisi de s’y installer. Certains ont même fondé une famille. Malgré la guerre, il fait bon vivre à Donetsk, selon Christelle Néant, une Française qui fait de la « ré-information » au sein de l’agence de presse d’état, DONi Press. « La population est adorable ! Les habitants ont un cœur grand comme la Russie ! » En ville, il y a de nombreux parcs autour de la rivière. Dans ces lieux bercés par la nature, seul le grondement des bombardements qui, en fin de journée, laissent une odeur de poudre dans toute la ville, rappelle que les combats se poursuivent, perturbant l’apparente normalité des joggeurs.

Boris, aumônier auprès de l’armée, est un ancien pope du clergé de Moscou qui a quitté son sacerdoce en 2013. « Je ne célèbre plus de messe, je ne suis plus officiellement prêtre mais j’accompagne spirituellement les soldats », explique-t-il. Âgé d’une soixantaine d’années, il reçoit ses visiteurs en uniforme du front. Il a rangé ses aubes dans une penderie, derrière les nombreuses icones qui décorent ses murs. Au milieu des saints qui le regardent travailler, on reconnaît la famille Romanov et un portrait presque grandeur nature de Nicolas II. Ce qui ne l’empêche pas d’assumer sa nostalgie soviétique. « Je ne sépare pas dans mon esprit la Russie de l’Ukraine car elles ne formaient qu’un pays sous l’URSS. C’est quand l’URSS s’est dissoute que le bazar a commencé ! » Lorsqu’il était pope, il a toujours, raconte-t-il, enseigné l’amour de leur terre natale à ses élèves. « Mon travail à présent en tant que chapelain, est de sauver l’âme des combattants qui sont confrontés à la mort. Le but de la religion est d’éviter qu’ils deviennent fous de culpabilité. » Il faut, poursuit-il d’une voix grave, « défendre sa terre natale contre ses ennemis, en l’occurrence Kiev ». Chez lui, l’amour de la grande patrie est tout à fait compatible avec le culte de la petite, son « pays » : Donetsk.

Aux périphéries de la ville les gens veulent juste survivre

Mykhitikva est un village situé à la frontière entre l’Ukraine et la RPD. Ses habitants sont donc littéralement pris entre deux feux. Il n’y a parfois que 300 mètres entre les deux camps. Certaines familles comme celle de Nicolaï et Svetlana ont été bombardées neuf fois en deux ans. « On a eu de la chance, les obus sont toujours tombés dans le jardin jusqu’à présent », raconte-t-elle. Dans sa cuisine, une chaîne de télévision russe diffuse les images d’un meeting de Donald Trump. Svetlana aime bien le milliardaire, « il est ami avec Poutine et le soutient ». Plus les civils sont proches de la ligne de front, plus leurs opinions politiques semblent brouillées. Ni pour ni contre le gouvernement sécessionniste, la famille n’aspire qu’« à vivre en paix, sans les soldats aux alentours ». Nous lui demandons si elle souhaite réintégrer l’Ukraine. « Comment voulez-vous que nous vivions comme si de rien n’était dans un pays qui nous bombarde ? » répond-elle les yeux dans le vague. La foi des citoyens reste forte malgré leur grande précarité. Des icônes de saint Nicolas sont placardées aux fenêtres de Svetlana et au mur de sa voisine Lioubia, qui vit avec son mari handicapé dans des conditions misérables. Des chatons abandonnés errent entre les maisons de ce hameau, près du checkpoint RPD. Pour la sécurité de son petit-fils qui habite sous son toit, Svetlana a depuis déménagé avec lui dans un autre village. Son époux est resté chez eux, pour éviter que la maison ne soit réquisitionnée. « On reviendra début janvier pour l’anniversaire de Nicolaï et le Nouvel An, on fera une fête ! » Au fil des offensives et des violations des accords de Minsk, la population de la jeune République écrit son Histoire.

« L’expression du patriotisme est la force de l’état »

De retour dans le centre de Donetsk, à deux pas du square Lénine, un curieux édifice en forme de moto accueille, au sous-sol, de jeunes soldats et citoyens de tous bords. Trois salles en enfilade proposent différentes ambiances aux clients. On peut boire un verre dans la première en écoutant un concert de rock. Un homme mince en treillis est accoudé au bar. Il s’appelle Vadim et combat sur une ligne de front de la banlieue proche de Donetsk. Il s’est engagé volontairement aux côtés de l’armée RPD. « Je suis arrivé de Moscou la semaine dernière ! » nous précise-t-il entre deux vodkas. Le Russe esquisse quelques pas de danse avec une mère et son enfant. L’alcool coule à flots et la pièce suivante, le fumoir, est comble. Une dizaine de personnes se serrent derrière un comptoir sur lequel des carabines à air comprimé sont posées. « On peut même shooter Hitler, si on veut ! » glisse le chargé d’animation. Au fond du stand de tir, de vieux casques soviétiques posés sur différents types d’armes encadrent les ballons et cannettes à faire tomber. À côté, un petit portrait de Staline est collé au mur.

Pour entendre des voix dissonantes, il faut se tourner vers la scène musicale de la ville. Nostalgique des grands tubes ukrainiens, Violetta, 19 ans, a fondé son groupe de musique pop-rock avec des amis. Ils ont joué récemment dans un bar. « C’était le premier concert de musique ukrainienne depuis la guerre », raconte-t-elle. Une petite centaine de personnes sont venues y assister, « il y avait même des soldats… ils n’ont rien dit ! » Elle a reçu de nombreux mails pour savoir quand serait la prochaine prestation du groupe. « La musique ukrainienne manque aux gens ! » affirme Violetta. Tout en précisant que « Donetsk n’a jamais été le berceau de la culture ukrainienne ». La jeune chanteuse ajoute tout de suite que sa famille reste attachée à son ancien pays : « Nous suivons toujours certaines de nos traditions comme le Svyatki et les Kolyadki (chants de Noël). Nous mangeons du borshch, aussi. Même si ces rituels ne sont pas aussi colorés qu’à l’Ouest ! »

En revanche, pour Nikolaï, membre du groupe nationaliste Debosh, « l’expression du patriotisme est la force de l’état ». Le rockeur d’une trentaine d’années n’a pas pris les armes avec Sparta. Il estime qu’il est « plus puissant avec sa musique qu’avec une arme ». Nikolaï ne comprend pas que certaines personnes puissent encore se sentir proche de l’Ukraine et soutenir l’armée de Kiev. « Je voudrais qu’ils viennent ici et habitent dans le district d’Oktyabrsky [fréquemment bombardé]», dit-il, choqué. Nikolaï se considère comme « un soviet » patriote et trouve « plus que positif, incroyable ! » les cours de patriotisme proposés à l’école aux enfants. Le citoyen de Donetsk méprise le régime de Kiev, truffé, dit-il ouvertement, « d’alcooliques, de pédérastes et de criminels ». Il reprend, irrité : « Les gens ne veulent plus entendre parler l’ukrainien, ils subissent des bombardements tous les jours, comment auraient-ils envie d’entendre cette langue ? La séparation est une bonne chose. Que l’on soit indépendant ou rattaché à la Russie, l’important c’est que la culture russe soit restaurée. »

Pour le Nouvel An 2017, le troisième de la République populaire de Donetsk, le couvre-feu a été suspendu et un grand rassemblement a eu lieu place Lénine. Nataliya, étudiante à Kiev, était de retour dans sa ville natale : « Tout le monde était heureux de pouvoir faire la fête tard dans la rue, exceptionnellement. L’ambiance était très fraternelle ! Les adultes avaient des expressions de pure joie et les enfants riaient aux éclats ! On a pu oublier la guerre, le temps d’un soir. » En Ukraine, traditionnellement, on fait un vœu pour les 12 coups de minuit. Nataliya veut croire que tout le monde a fait le même : que ce conflit atroce cesse en 2017.

Photoreportage de João Bolan, avec l’aide d’Alexandra Gribenko.[/access]

Solidarité avec Walesa

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lech walesa pologne services secrets
Manifestation pro-Walesa, Varsovie, février 2016. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30143305_000001.
lech walesa pologne services secrets
Manifestation pro-Walesa, Varsovie, février 2016. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30143305_000001.

À chacun sa Penelope. Si en France on s’interroge sur la légitimité d’un ancien Premier ministre pris dans la tourmente à diriger le pays, en Pologne on se demande à quoi le pays aurait ressemblé si ce n’était pas un « traître » qui l’avait libéré et ensuite présidé pendant cinq ans. Il semblerait néanmoins que, dans un cas comme dans l’autre, ce n’est pas la vérité seule qui compte, mais l’usage qu’on en fait et les motivations de ceux qui veulent la trouver à tout prix. Car la valeur de la vérité n’est pas égale selon qu’on la cherche pour elle-même ou pour assouvir des intérêts particuliers et des desseins partisans. En tous les cas, c’est la conclusion qui s’impose après les révélations concernant la collaboration de Lech Walesa avec les services de sécurité communistes (SB).

Cinq ans de coopération

Commençons par les faits : après la sanglante répression des manifestations ouvrières à Gdansk, le 19 décembre 1970, Lech Walesa, alors peu connu et âgé d’à peine 27 ans, se fait arrêter par la milice. Le contenu de son interrogatoire reste secret. Les preuves matérielles, autrement dit les documents, attestent seulement qu’après cette interpellation, Walesa est enregistré en tant qu’« agent » sous le pseudonyme « Bolek ». Entre 1971 et 1973, le futur leader du syndicat indépendant Solidarnosc coopère activement avec le SB, rédige plusieurs dizaines de rapports sur la situation dans les chantiers navals, l’attitude de ses collègues, les actions envisagées par l’opposition. A partir de 1974 et jusqu’en 1976, les dossiers expertisés démontrent un changement dans le comportement de Walesa. Ses notes deviennent de plus en plus laconiques, évasives, il en termine une par « pas la peine de s’épancher sur n’importe quoi ». En 1976, Walesa rompt, de sa propre initiative, toute coopération avec les communistes, pour laquelle il a perçu au total une somme équivalant à cinq salaires mensuels moyens de l’époque. Désormais, il est considéré par le pouvoir comme un personnage hautement subversif et potentiellement dangereux pour la stabilité de l’Etat. De fait, Walesa ne deviendra la grande figure de l’opposition qu’en décembre 1979, quand il réclame devant une foule de plusieurs milliers de personnes rassemblée sur le parvis du chantier un monument à la mémoire des ouvriers tombés en 1970. « Je me sens moralement responsable de ceux qui ont perdu la vie, mais aussi de ceux qui ont survécu et qui m’ont fait confiance », dira-t-il, avant de lancer un appel solennel à apporter une pierre à la place où le monument devrait être dressé. « Si chacun en apportait une, nous érigerions ensemble ce monument ! ».

Discréditer le gotha de Solidarnosc

L’expertise graphologique de l’Institut Sehn de Cracovie, rendue en janvier dernier, ne laisse aucun doute quant à l’authenticité des documents signés « Bolek ». Un doute qui aurait pu être justifié dans la mesure où Lech Walesa a été lavé de tout soupçon de collaboration avec les services de sécurité par la chambre de lustration de la Cour d’appel en 2000. En outre, toutes les nouvelles pièces à conviction susceptibles de compromettre l’ancien président polonais, ont été trouvées lors de la perquisition de la villa habitée par la veuve du général Kiszczak, bras droit du général Jaruzelski et ministre de l’Intérieur dans les années 80, dont la volonté de discréditer le gotha de Solidarnosc serait difficile à contester. Toutefois les plus estimés des historiens polonais, qu’ils soient de droite ou de gauche, s’accordent sur l’impossibilité de falsifier un si grand nombre de documents, de surcroît très détaillés. Lech Walesa a donc bel et bien vendu des informations aux services de sécurité. C’est tout quant aux faits.

Passons à présent à leur signification réelle, c’est-à-dire démontrable. Pour une fois, il serait bien de s’intéresser en premier lieu aux grands oubliés de ce scandale, à savoir les camarades de Walesa, sur qui il a rédigé des rapports. Seule une poignée d’entre eux s’est prononcée sur le sujet, certains rudement, d’autres avec compréhension. Ce fut notamment le cas de Henryk Lenarciak, mécanicien, réprimé tout au long du régime communiste, et qui dit s’être souvenu d’avoir vu Walesa entrer au commissariat entouré de miliciens dont un qui avait tiré sur les gens. Par la fenêtre, Walesa a demandé aux ouvriers d’arrêter de caillasser le bâtiment afin qu’il puisse négocier avec la milice l’arrêt des tirs. Aussitôt, le calme est revenu des deux côtés de la barricade. La milice a longtemps essayé de recruter Lenarciak. Sans résultat. Il n’a jamais rien signé, n’a pas plié, n’a vendu personne. Reste la question de savoir si son exemplarité morale aurait suffi à faire de lui un bon leader ? Certes, le charisme de Walesa ne le disculpe pas. Mais son tempérament, égaré à mi-chemin entre la naïveté et la brusquerie, la bonhomie et l’insolence, a fait de lui le symbole d’un mouvement populaire qui a vaincu un système totalitaire. Si les documents trouvés chez le général Kiszczak témoignent d’un moment de faiblesse d’un jeune ouvrier et père de famille, ils prouvent également la force de caractère de ce même homme qui, à un moment donné, a eu le courage de dire « stop ». Nous savons ce qu’est devenue la Pologne grâce à Walesa- un pays stable sur le plan politique et économique, dont la transition vers la démocratie s’est faite de manière pacifique. Nous ne saurons jamais -et il convient de s’en réjouir, en se rappelant la guerre en ex Yougoslavie- quel aurait été son destin s’il n’y avait eu que des incorruptibles dans l’opposition et que des brutes sanguinaires parmi les membres du Comité central.

Kaczynski salit son ancien mentor

Pourtant, « l’affaire Bolek » sert au parti populiste Droit et Justice, d’argument délégitimant un quart de siècle de l’histoire polonaise. La corruption de Walesa aurait conduit aux « infâmes » négociations de la Table ronde en 1989 entre le Parti et l’opposition, posant ainsi les bases pourries de la nouvelle République. C’est, entre autres, l’avis de Krzysztof Wyszkowski, député de Droit et Justice, ainsi que membre de l’Institut de la mémoire nationale, chargé d’enquêter sur les crimes nazis et communistes contre la nation polonaise.  Jaroslaw Kaczynski, président de Droit et Justice, et frère-jumeau de l’ex président de la République décédé dans un crash d’avion, va nettement plus loin. En 2010, alors que la réputation de Walesa parait solide, il déclare dans la presse : « Face à l’inéluctable compromission de Walesa, c’est Lech Kaczynski qui deviendra le leader symbolique du mouvement de Solidarnosc. ». Et voilà que, d’un coup, toute la terrifiante vérité sur le passé de Walesa indigne beaucoup moins, voire prête à rire. Surtout quand on sait que les frères Kaczynski étaient deux poulains du président Walesa au début des années 90- Jaroslaw occupait la fonction de chef de la chancellerie, Lech, celle de chef du Bureau de la sécurité nationale- jusqu’à ce qu’ils soient virés par leur patron pour de sombres affaires en coulisses. Le paradoxe des plus surprenants : les services de sécurité communistes n’ont jamais réussi, ni à détruire ni à briser psychologiquement Walesa, ce que ses anciens protégés réalisent à présent avec jubilation et méthode.

En effet, le prix Nobel de la Paix encaisse mal les coups, se défend maladroitement. Il nie tout en bloc, refuse de fournir à l’Institut de la mémoire nationale un échantillon de son écriture, crie au complot. On connaît ça en France aussi. Et, pour l’avoir vu cent fois à la télé, on sait que face à la chiennerie lâchée, la pire des stratégies consiste à courir. A l’heure qu’il est, Lech Walesa risque de six mois à huit ans de prison à cause de ses faux témoignages devant la Cour. Quel besoin a-t-il eu de mentir ? Sinon de maintenir sa cohérence intérieure, se persuader soi-même de sa probité, on n’a pas de réponses. Très affecté par la mort soudaine d’un de ses fils, Przmyslaw, 43 ans, décédé au début de l’année d’un diabète non soigné selon le communiqué officiel, Walesa s’effondre et annonce publiquement : « Mon fils n’a pas tenu psychologiquement et à cause de ceux qui me harcèlent s’est pris la vie. ». Prisonnier de sa propre légende, Walesa agace autant qu’il suscite la compassion. Car son rôle dans l’histoire de l’Europe centrale n’est pas contestable, en dépit des agissements politicards d’un Kaczynski dont le nom sera oublié d’ici les prochaines élections. C’est une des raisons pour lesquelles Walesa semble s’enfoncer. Mais pas la seule. Tout comme Kaczynski ne parviendra jamais à réécrire le passé en faveur de son propre frère, Walesa n’arrivera pas à sublimer le sien. Il ne lui reste qu’à se dire qu’il avait géré ses erreurs de la façon la plus intelligente qui soit. Parce que, c’est sûr, il n’y aurait pas eu beaucoup de volontaires pour se battre à ses côtés, s’il avait avoué sa faute il y a trente ans.

PS en phase terminale

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Emmanuel Macron PS Frondeurs Manuel Valls Primaire PS élections présidentielles
Dernier des trois débats télévisés avant le premier tour des primaires de la gauche, Paris, 19 janvier 2017
Emmanuel Macron PS Frondeurs Manuel Valls Primaire PS élections présidentielles
Dernier des trois débats télévisés avant le premier tour des primaires de la gauche, Paris, 19 janvier 2017

Tandis qu’il agonise… Comment ne pas songer au célèbre  roman de William Faulkner en voyant le PS se consumer un peu plus chaque jour ? La primaire organisée le mois dernier devait permettre au parti né à Épinay en 1971 de se refaire une santé. Las ! elle a confirmé que le malade avait atteint un stade critique. Le chiffre à retenir n’est pas le score de tel ou tel candidat du premier tour, pas plus que le résultat du second tour, mais celui de la participation : le premier dimanche, elle a diminué de près de 40 % par rapport à la primaire de 2011. Déjà, les taux d’audience des différents débats télévisés avaient été faiblards, très faiblards. À l’automne, la primaire de la droite avait suscité un réel engouement. En janvier, la primaire du PS a mis en lumière un vrai rejet.

Les formations politiques sont à l’image des civilisations : mortelles. L’ancêtre du PS, la SFIO, a résisté à beaucoup d’avanies, de la guerre d’Algérie au retour au pouvoir du général de Gaulle. Mais elle n’a pas survécu au score calamiteux de son candidat, Gaston Defferre, à l’élection présidentielle de 1969 : 5 %. Or les sondages créditent aujourd’hui le vainqueur de la primaire socialiste d’un score à peine plus élevé au premier tour de la prochaine présidentielle. Les mêmes causes produisant généralement les mêmes effets, poser la question de l’après-PS ne relève donc plus de la politique-fiction.

À l’origine des refondations politiques, il y a toujours un homme. En 1969, il s’appelait François Mitterrand. Après l’échec de Gaston Defferre, il était le leader incontesté de[access capability= »lire_inedits »] ce que l’on appelait alors la gauche non communiste. Sans pour autant appartenir à la principale formation de ce conglomérat, la SFIO. Sous peine d’être marginalisée, la SFIO ne pouvait que s’ouvrir pour digérer Mitterrand. On s’en souvient : à Épinay, c’est Mitterrand qui a « digéré » la SFIO.

Un cannibale nommé Macron

L’homme qui cannibalise aujourd’hui le PS s’appelle Emmanuel Macron. Dans les enquêtes d’opinion sur l’élection présidentielle, il devance nettement le candidat socialiste. La vraie primaire de la gauche n’est pas celle que vient d’organiser le PS. C’est la primaire « sondagière » qui va opposer dans les deux prochains mois Macron au postulant du PS. Ce qui est en jeu, c’est ni plus ni moins le maintien de ce dernier, comme l’a relevé avec malice Jean-Luc Mélenchon. Bon gré mal gré, le PS pourrait être amené à demander à son représentant de se retirer si Macron s’avérait en mesure de se qualifier pour le second tour…

Bien entendu, la vie et la mort des partis politiques obéissent à des ressorts plus profonds. À vrai dire, c’est assez simple : ils ne peuvent pas tricher éternellement avec leur ADN. Tout au long de la IVe République et au début de la Ve, la SFIO avait pratiqué une politique dite de troisième force, en clair des alliances avec des partis de droite et du centre. Lors de son congrès fondateur, le PS a fait un choix stratégique : l’union de la gauche, érigeant les autres partis de gauche en interlocuteurs uniques. En premier lieu, le parti communiste.

Depuis, l’union de la gauche a connu quelques hauts et beaucoup de bas. Le PCF est passé du statut de parti de masse à celui de groupuscule. Le PS lui-même a traversé des zones de turbulences comme en 2002, avec l’élimination de son candidat, Lionel Jospin, du second tour de l’élection présidentielle. Mais, de congrès en congrès, il a gardé le même logiciel, l’union de la gauche, en la célébrant d’autant plus qu’elle était structurellement en crise.

Un quinquennat pour rien ?

Aujourd’hui, impossible de se voiler la face : le quinquennat de François Hollande a vu se déchaîner une véritable guerre des gauches. Dès qu’il a employé, dans le cadre de la lutte contre le chômage, des moyens estampillés idéologiquement incorrects, c’est-à-dire des mesures à caractère libéral, le président de la République a vu se dresser contre lui non seulement le Front de gauche mais une partie non négligeable des députés socialistes : ceux qu’on a baptisés les « frondeurs » ont tout fait pour paralyser l’action du gouvernement de Manuel Valls, en déclarant hors du champ de la gauche son ministre de l’Économie, Emmanuel Macron.

L’actuel locataire de l’Élysée a bien sûr une grande part de responsabilité dans l’échec cuisant du quinquennat. Mais Hollande a surtout tué Hollande : il s’est retrouvé dans l’impossibilité de se représenter. Ceux qui ont tué, du moins achevé, le PS, ce sont les « frondeurs » : que penser d’un parti qui a employé l’essentiel de son énergie à empêcher de gouverner une équipe principalement issue de ses rangs et qui avait reçu l’onction du suffrage universel ? Un tel parti est juste bon à être envoyé à la casse : c’est à l’évidence le sentiment de beaucoup d’électeurs de gauche.

Un homme avait posé le bon diagnostic sur l’état de cette gauche : Manuel Valls. Alors Premier ministre, il avait distingué deux gauches « irréconciliables » : une gauche de gouvernement, prête à se coltiner au réel ; et une gauche du verbe, prisonnière de son antilibéralisme primaire. Étrangement, Valls a changé de pied après sa déclaration de candidature à l’Élysée en optant pour une campagne de bisounours. Avant de se réveiller le soir du premier tour de la primaire devant la performance de Benoît Hamon, le vrai chef des « frondeurs ».

Les quatre France

À la veille de la présidentielle, la France est coupée en quatre. En quatre quarts quasiment égaux et qui se regardent en chiens de faïence. Le premier quart, peut-être le plus important, c’est la France FN, la France qui s’apprête à voter pour Marine Le Pen. Le deuxième quart, sans doute un peu moins consistant, c’est l’alliance de la droite conservatrice et des centristes orthodoxes représentée par François Fillon. Le troisième quart, c’est la gauche radicale : quand on additionne le Front de gauche, les frondeurs du PS, les Verts, et ce qu’il reste du gauchisme, on arrive tout près de 25 %.

Le dernier quart est le plus hétéroclite : il réunit la gauche non radicale, les centristes véritablement centristes et la droite qui se réclame du libéralisme pas seulement sur le terrain économique. C’est cette France qui se pâme aujourd’hui devant Macron. Ce dernier a collé une étiquette sur ce rassemblement en devenir : « les progressistes ». Seront-ils vraiment au rendez-vous de la présidentielle ? Il est trop tôt pour l’affirmer. Mais si Macron réussit son pari, le PS se retrouvera écartelé entre une majorité de son appareil, qui reste idéologiquement proche de Mélenchon, et une majorité de ses électeurs, qui aura succombé à l’appel du grand large.

Dans son roman, Faulkner met en scène une héroïne mourante, Addie, qui fait promettre à son mari de l’enterrer parmi les siens. C’est ce dont crève aujourd’hui la gauche : l’entre-soi. L’idée qu’elle garde le monopole du cœur. Plutôt mourir que d’admettre que le monde a changé et qu’il faut réviser son catéchisme : c’est le credo qui réunit les différentes chapelles de la gauche radicale. Au-delà de ce cercle, point de salut. Macron a l’immense mérite d’avoir ouvert une fenêtre : la logique de sa démarche, c’est la destruction du mur construit à Épinay entre la gauche et la droite. Le PS n’y survivra pas !

Tandis que j'agonise

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Le contre « coup d’Etat institutionnel » de François Fillon

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François Fillon entre en scène, Paris, 6 février 2017. SIPA. 00792075_000002
François Fillon entre en scène, Paris, 6 février 2017. SIPA. 00792075_000002

Cerné comme jamais. Trois quarts d’heure avant l’arrivée de la proie, la meute est déjà regroupée. Les mâles dominants devant – TF1, France 2, BFM TV – et les nés d’hier derrière – les jeunots de la journalie. Le long du corridor d’entrée dans l’arène, une autre file de caméras attend l’arrivée du candidat: les appareils sont dégainés, c’est à qui « flashouillera » le premier.

Circus mediaticus

16h05, il est en retard, la meute s’impatiente et dévore ses premiers petits: « Assis! », « cheveux ! », « tête ! », râlent en choeur les plus anciens à ceux qui, trop sûrs d’eux, voulaient se faire une meilleure place.

16h08, plus rien ne dépasse, les photographes sont au taquet: la petite musique de leurs clics et de leurs clacs retentit. Comme une armée de criquets, affamés et virevoltants, prêts à s’écraser sur un champ. Mais… raté, « ce n’est pas lui » ! Le prochain envol sera le bon. Et de loin sur l’écran, le très accusé Fillon apparaît finalement. Triste et penaud ? Pas même un peu. La proie qu’on prenait pour un lièvre est en fait un gros félin: blessée, meurtrie, elle se redresse et montre les crocs.

« Je n’ai rien à cacher », « les accusations sont infondées », « tout est légal », je vous emm… et j’aime ma femme. Qui, d’ailleurs, n’a rien à se reprocher. « Oui, je l’ai embauchée » mais « rien n’était dissimulé ».  Debout, droit, conquérant, François Fillon assène les reproches un à un et les assume tout en bloc. Sûr de lui et la voix pleine, la partition est juste : le candidat a répété. Seule son alliance, qu’il torture de son petit doigt, rappelle l’homme qu’il était encore deux jours avant.

L’assisté parlementaire contre le Parlement

Car oui, l’homme a pris « un coup », un « coup à l’estomac » qui l’a « déstabilisé ». Mais après avoir été « lynché » – par « le système médiatique » – il est là pour répliquer et se permet même d’attaquer : à une journaliste de Mediapart qui lui pose une question, il répond : « moi, Madame, je n’ai jamais eu de contrôle fiscal ». Puis, sans s’arrêter, il déballe: son patrimoine, ses impôts, son grand oral de transparence va jusqu’à son Livret A. On pourrait croire qu’il nous récite le Canard. Le verbe en moins, en président américain, mieux que n’a jamais su le faire celui à qui il cherche à succéder.


Regardez l’intégralité de la conférence de presse de François Fillon

Mais soudain, et sans que la lumière ne baisse, l’ambiance et le ton se font plus solennels… François Fillon change de public et prépare son coup de génie : « Ce n’est pas au système médiatique de me juger mais aux Français ». Sur le plan légal, je n’ai pas fauté mais d’un point de vue moral, « je leur présente mes excuses. J’ai agi selon un usage légal mais dont nos concitoyens ne veulent plus, des pratiques anciennes de la vie politique française qui ne sont plus acceptables aujourd’hui. »

C’est à ce moment que sans crier gare, François Fillon décide de déclencher son contre-«coup d’Etat institutionnel». Sans se défausser, le candidat de la droite (et du centre) prend acte de l’antiparlementarisme ambiant et en fait même… son programme !

S’il devient président, c’est juré : il ne reviendra pas sur la restriction du cumul des mandats (pourtant contestée dans son camp) et proposera de réduire le nombre de parlementaires ! Français, vous avez eu raison de me blâmer, mais si vous l’avez fait c’est parce que le système, dont je suis victime, est mauvais. Vous avez dit populiste ? Lui, le symbole de l’antiparlementarisme s’en est fait le pourfendeur. L’arrosé arroseur.

Molenbeek: la gauche fracturée par l’islam

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molenbeek belgique islam gadaleta
Molenbeek, 2015. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30138087_000003.
molenbeek belgique islam gadaleta
Molenbeek, 2015. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30138087_000003.

Molenbeek, cela vous dit quelque chose ? Son ancien maire relativiste, son église désertée, sa mosquée pleine à ras bord… Tous les djihadistes européens des quinze dernières années ont transité dans cette commune de Bruxelles aux allures d’émirat. Mais motus, il paraît que le simple énoncé de ces faits « stigmatise » une communauté entière du royaume de Belgique, ce paradis du vivre-ensemble où les accommodements déraisonnables font loi.

Reductio ad zemmourum

Il ne fait donc pas bon dire certaines vérités. Fût-on écolo, de gauche et élu du camp du Bien, comme vient de l’expérimenter Annalisa Gadaleta,  échevine – l’équivalent d’adjointe au maire – de Molenbeek. Auteur du fracassant Entretien à Molenbeek coécrit avec un sociologue italien soucieux de comprendre le bouillon de culture bruxellois, l’élue du parti vert flamand (Groen !) a choqué une bonne partie de ses alliés de gauche qui la comparent déjà à Eric Zemmour et Alain Destexhe. Que sa prose défrise les amoureux transis du multicu à peine refroidis par les attentats islamistes, on le comprend aisément à la lecture de ces extraits : « Il y a un patriarcat typique  des sociétés rurales, mais transposé dans une métropole ! On peut remarquer que ceux qui viennent ici, provenant d’un endroit rural, sont de nature à reproduire certains modes de vie : des petits groupes, des clans… Par exemple, il nous a été très difficile de faire comprendre que, pendant la fête du sacrifice, on ne pouvait pas égorger de moutons dans les maisons ».

Et ce n’est pas fini, le mouton dans la baignoire n’étant qu’un symbole. Demandez le programme.

L’endogamie entre musulmans ? « Beaucoup d’hommes, et même leurs familles, considèrent les femmes du pays d’origine comme plus attractives: leurs attentes sont plus conformes aux valeurs normatives de la tradition. Elles ne cherchent pas à mener une vie en dehors du cadre familial, et du coup, elles sont plus fiables que d’autres femmes. »

La phallocratie ? « Une amie proche m’a raconté que souvent les familles encouragent les fils à trouver une épouse au Maroc. De cette façon, ils peuvent exercer une forme de contrôle et une forme de pouvoir sur ces femmes; ce qui n’est pas possible avec les filles qui sont nées et qui ont étudié ici. »

Le natalisme immigré ? «L’existence de tant de familles nombreuses peut s’expliquer aussi par notre système d’allocations familiales qui favorise celles-ci. Ce système a eu ses raisons en son temps, mais un débat devrait avoir lieu sur la pertinence de le conserver »

La hallalisation des rues ? « Le repli identitaire ? C’est un phénomène que nous avons remarqué au cours des dix dernières années. Il s’est vraiment renforcé en rue et dans les magasins. On se croirait au Maghreb, mais nous n’y sommes pas ! », est-il écrit dans un français parfois approximatif.

Comble de la provocation, Annalisa Gadaleta réclame l’imposition de cours de langue obligatoires aux immigrés, une mesure en vigueur depuis belle lurette en Flandre, mais qu’une bonne partie de la gauche francophone juge éminemment « stigmatisante ». Dès qu’il est question de réalités qui dérangent, le champ lexical de la stigmate apparaît comme par magie. On se croirait chez Saint François d’Assise. Ainsi, si Sarah Turine, échevine du parti francophone Ecolo (et islamologue patentée à la ville!) concède que son alliée flamande « pointe des défis intéressants (comme la mixité dans les quartiers, l’émancipation des jeunes et des femmes…) », c’est pour ensuite dénoncer un « livre (…) truffé de contre-vérités et d’amalgames. Notamment par rapport à la communauté marocaine ou la question des musulmans. Des questions qui sont sans nuances et qui stigmatisent toute une population. » Autrement dit, Gadaleta pose quelques bonnes questions, selon le fameux mot de Fabius, mais donne de mauvaises réponses. « On attend désormais d’Annalisa qu’elle se rende compte qu’elle a éventuellement fait des erreurs dans son livre et qu’elle s’excuse auprès des populations concernées. » persifle Sarah Turine, dans un réflexe pacifiste qui tient doublement de la stratégie électorale.

La danse du ventre électorale

Inutile de détailler la tactique Terra Nova de la voiture-balai bobo-immigrés : la gauche belge, singulièrement wallone, en est friande, et ce n’est pas le visage bigarré des rues de Molenbeek qui la fera renoncer à cette danse du ventre électorale.

Mais en coulisses, les grandes manœuvres partisanes ont déjà commencé. Tant et si bien que les écolos francophones aimeraient reprendre du service auprès de leur ancien allié socialiste, relégué dans l’opposition depuis quelques années. Montrer du doigt la gestion clientéliste et islamo-friendly de Molenbeek depuis de nombreuses années revient à mettre en cause les héritiers PS de Philippe Moureaux, maire de la commune de 1992 à 2014. Or, jusqu’au début des années 1990, le futur bourgmestre socialiste faisait campagne au nom de  « stop à l’immigration », s’insurgeait contre la reconnaissance dans l’islam et se faisait un farouche défenseur de l’assimilation des immigrés. « Je  le dis clairement et durement : nous sommes totalement incapables d’intégrer une nouvelle vague d’immigration. On va arriver à des situations conflictuelles ». (Vlan, 29 septembre 1993) », assénait-il naguère. Mais voilà, on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Tournant casaque, Moureaux s’est subitement converti, au propre comme au figuré, à l’islamo-gauchisme, nazifiant ici les critiques de l’islam, convolant là avec une jeune militante d’origine marocaine.

En vue des élections municipales de 2018, Catherine Moureaux a repris le flambeau paternel, proposant entre autres l’adaptation de l’enseignement de l’histoire en fonction des origines des élèves (ce qui laisse augurer de grands moments de solitude aux profs racontant les Croisades, les origines du conflit israélo-arabe ou la conquête islamique…). Dans ce petit Liban gangrené par les comptes d’apothicaire et les stratégies d’appareil, Sarah Turine et ses séides ne comptent pas injurier l’avenir, qui pourrait bien s’écrire avec le PS.

Deux gauches belges irréconciliables ?

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’opposition socialiste molenbeekoise ne suit pas une ligne franchement courageuse. Son chef Jamal Ikazban, émule quadra de Moureaux, tient à la fois de l’entrepreneur communautaire (pour son engagement passé au sein de l’Association des Jeunes Marocains) et du militant « anti-islamophobe ». Dans un jugement que ne renierait pas notre CCIF national, Ikazban balaie d’un trait de plume le livre « poubelle » de Gadaleta  plein de  « clichés islamophobes et racistes ». Il est certainement « islamophobe » et clichetonneux de rappeler l’origine molenbeekoise des assassins du commandant Massoud, des exécutants du 13 novembre ou de rappeler la tentative de prise d’assaut du commissariat qui avait suivi l’arrestation d’une femme en burqa au printemps 2012.

Jamal Ikazban fait pourtant peu de cas de l’incubateur bruxellois. Hier encore défenseur d’un djihadiste maroco-belge criant à la torture, pourfendeur de l’expert sécuritaire Claude Moniquet (« une ordure sioniste », sic), le jeune homme au CV communautaire long comme le bras ne fait pas dans la dentelle lorsque certains intérêts sont en jeu.

L’essai d’Annalisa Gadaleta tombe donc au plus mal. Comme dans la douce France, la panoplie de la gauche multicu (droit de vote des étrangers, campagnes d’Etat contre les discriminations et « l’islamophobie ») sépare « deux gauches irréconciliables », selon la doctrine Valls. À ceci près que Gadaleta, soutenue par le parti vert flamand, fait la course bien seule à Molenbeek.

Investi triomphalement par la Belle alliance populaire, Benoît Hamon pourrait donner des ailes aux terra-novistes belges, qui disposent d’un terrain sociologique encore plus favorable. Sous nos cieux, la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon a néanmoins quelque chance de rivaliser avec la France soumise d’Hamon…

Le « prédicat », une polémique stérile?

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predicat ecole grammaire vallaud belkacem
Sipa. Numéro de reportage : 00748563_000037.
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Sipa. Numéro de reportage : 00748563_000037.

Antoine Rivaroli, alias Rivarol, à qui nous devons le célèbre et magnifique Discours sur l’universalité de la langue française, était aussi journaliste. Sans doute inspirés par ce prestigieux modèle, les journalistes actuels se sentent tenus de prendre parti dans les débats concernant la pédagogie du français.

SOS COD en détresse!

Qu’il serait bon d’effectuer quelques menues modifications dans les nomenclatures de la grammaire scolaire, je ne le nie pas. Si on me demandait mon avis, je dirais qu’il faudrait veiller à ce que le complément d’attribution ne cohabite plus avec le COI/COS comme s’il s’agissait de notions distinctes alors que celles-ci ont remplacé celle-là. Et qu’il serait temps que l’on cessât de considérer « donc » comme une conjonction de coordination alors qu’il fonctionne comme un adverbe. Toucher au COD ne me semble pas indispensable, même s’il est vrai qu’on devrait prendre garde au choix des exemples, qui prête parfois à confusion. « La bouchère pèse le poulet » ? COD. Mais « le poulet pèse deux kilos » ? Pas COD. Je ne vais pas développer ici mais je tiens à dire que les problèmes d’étiquetage des notions, dont tout le monde se gausse ces temps-ci, ne sont pas de purs artifices gratuits. L’enjeu est de rendre compte au plus près de la perception que nous avons du fonctionnement de notre langue, de ce qu’on appelle le sentiment de langue. Il n’y a rien de plus naturel que la grammaire : dans son essence, elle n’est pas normative, mais descriptive. Elle est la science qui prend pour objet la structuration de notre pensée. La vision du monde qui constitue comme l’inconscient commun d’un peuple est profondément inscrite dans sa grammaire.

Qui n’est pas sensible au caractère mystique de la grammaire pourrait l’être un peu plus à son aspect utilitaire. En effet, on n’a pas besoin de savoir ce qu’est un COD pour parler correctement le français. Ni l’anglais d’ailleurs. Mais imaginez que vous souhaitiez apprendre une langue flexionnelle… « Le latin et le grec, c’est fini, ma pôv dame ! » Oh je sais. Mais je pensais à la belle langue de Goethe et de Tokio Hotel, de Rammstein, Schiller et Angela Merkel.

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux.

Ce qui est lamentable dans l’affaire Fillon

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François Fillon Penelope Gate Campagnes présidentielles emplois fictifs
(Sipa : AP22008406_000002)
François Fillon Penelope Gate Campagnes présidentielles emplois fictifs
Une du Canard Enchaîné du 1er février 2017. (Sipa : AP22008406_000002)

Je ne suis pas particulièrement tendre envers François Fillon s’agissant de son projet. Notamment, j’ai sévèrement critiqué son approche floue et peu ambitieuse de la réforme de nos retraites par répartition. Mais la mise à mort médiatique, avec la complicité de membres de l’institution judiciaire, de ce candidat à la présidence de la République, est un signe trop éloquent de l’abaissement actuel du niveau de la réflexion et de l’action politique pour qu’il soit concevable de ne pas réagir.

La vérité sur le Penelope Gate

On reproche à François Fillon d’avoir rémunéré son épouse en tant qu’assistante parlementaire, de l’avoir fait rémunérer par son suppléant quand il était ministre, et d’avoir bénéficié de la rémunération apparemment sans rapport avec son travail qu’elle a obtenue à la Revue des deux mondes. Concernant le premier point, il semble que, antérieurement à 2012, les sommes non utilisées du crédit ouvert à chaque député par l’Assemblée nationale dans le but de rémunérer éventuellement des assistants parlementaires étaient versées au député : si cela est exact, le ménage Fillon n’a rien reçu de plus, Madame ayant simplement perçu des sommes qui, sans son embauche comme assistante parlementaire, auraient abouti sur le compte en banque de son époux. Son seul avantage serait d’avoir ainsi acquis des droits à pension, ce qui en bonne justice n’est pas anormal pour une mère de famille, femme d’un homme politique sans cesse sur la brèche, qui s’est fixé comme objectif d’épauler son mari en étant disponible au maximum.

Les deux autres rémunérations relèvent d’une analyse différente, pour laquelle nous n’avons pas toutes les données. Il est possible que Pénélope Fillon ait effectivement continué à traiter le courrier adressé localement au ministre ou Premier ministre. Il est possible en sens inverse que cet argent ait fourni des ressources au ménage sans travail véritable de sa part. Quant à la Revue des deux mondes, y a-t-elle exercé une fonction de relations publiques bien payée, ou était-ce une subvention déguisée à l’action politique de son mari ? Impossible de répondre à ces questions sans une enquête sérieuse.

Revenir aux vrais enjeux

Dans ces conditions, raisonnons comme si le dit ménage avait arrondi son budget de façon légalement discutable, et tant qu’à faire supposons même que cela concerne tout ce qui lui a été reproché et que la somme incriminée atteigne 2 M€, nettement plus que tout ce qui a été envisagé par les accusateurs de François Fillon : serait-ce une raison pour priver la France d’un candidat que des millions de Français ont estimé être l’un des meilleurs, ou des moins mauvais ? Puisque tout tourne autour du fric, rappelons que l’organisation de la primaire au terme de laquelle François Fillon a été désigné candidat de la droite a coûté beaucoup plus cher que ces deux malheureux millions. Les responsables du lynchage juridico-médiatique, si leur action remet en question le résultat de cette primaire, auront donc volé au peuple français beaucoup plus que leur victime !

Regardons maintenant les vrais enjeux. Quand le patron d’une société du CAC 40 se fait augmenter ses émoluments de 200 000 euros par an, ce qui est pour lui une vétille ne correspondant à aucun supplément de travail vérifiable, comment raisonnent les actionnaires ? Ils se disent « voilà un homme dont les décisions ont des conséquences qui se chiffrent en dizaines ou centaines de millions d’euros, et en milliers d’emplois, qu’est-ce que ça peut bien faire de lui donner en dix ans deux millions d’euros supplémentaires ? Certes, nous admirerions qu’il soit désintéressé, mais enfin ce n’est pas cela le vrai problème, nous avons besoin d’un manager de haut vol, pas d’un petit frère des pauvres. »

Imagine-t-on Richelieu mis en examen ?

Il en va de même pour la France. Sully, Mazarin, Richelieu, Colbert, se sont enrichis sur le dos du contribuable. Mais quelle importance si, en contrepartie, ils ont mille fois plus enrichi le peuple de France ? Un Président de la République n’est pas un Pape. On ne le choisit pas parce qu’il est vertueux, mais parce qu’il saura défendre les intérêts de notre patrie face à des personnages aussi puissants et rusés que Trump ou Poutine ou Xi Jinping ou le Premier ministre indien Narendra Modi. Alors, ne tombons pas tête baissée dans le filet tendu par des hypocrites qui se font passer pour des aficionados de la vertu alors que leur objectif est uniquement d’empêcher le déroulement d’un processus démocratique !

À cet égard, la réaction de nombreux Français, à en croire les sondages, et celle de nombreux « amis » de Fillon, à en croire les média, est inquiétante. Ils n’ont, pour les premiers, pas d’échelle des valeurs et des enjeux, ni de sens critique à l’égard des manipulations médiatiques. Quant aux seconds, ils n’ont pas le moindre sens stratégique : au lieu de faire bloc autour de leur leader, ils s’éparpillent comme une volée de moineaux effarouchés. Pauvre France !

Les hommes politiques sont-ils à notre image?

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François Fillon Présidentielles Penelope Gate Médiapart Edwy Plenel
(SIPA : AP22008398_000009)
François Fillon Présidentielles Penelope Gate Médiapart Edwy Plenel
François Fillon (SIPA : AP22008398_000009)

Monsieur le juge. Mesdames, messieurs les jurés,

Mon client a fauté. Il plaide coupable. Mais je vous demande malgré tout de l’acquitter.

Il plaide coupable non pas pour avoir exagérément profité des avantages de la République ou pour avoir succombé aux multiples tentations du pouvoir. Ce qu’on reproche à mon client est d’ailleurs moins d’avoir flirté avec l’illégalité qu’avec l’indécence. Comme beaucoup de ses collègues parlementaires.

Non. Mon client plaide coupable pour s’être affiché en père la vertu et avoir voulu faire croire à nos concitoyens qu’il était, lui, exemplaire. « Qui imagine le général de Gaulle mis en examen », a-t-il même lancé, un jour d’août dernier, dans un moment d’égarement. Le soleil, la chaleur sans doute. Car monsieur le juge, on ne va pas se mentir: personne, je dis bien personne ne peut se targuer d’être en tout point irréprochable. En politique, comme ailleurs. C’est bien là, le nœud du problème.

« S’il fallait tolérer aux autres tout ce qu’on se permet à soi-même, la vie ne serait plus tenable », écrit Courteline.


François Fillon: “Qui imagine le général de… par BFMTV

Dans homme politique, il y a homme, Monsieur le juge. Oui, mon client est un être humain, comme chacun d’entre nous au sein de ce tribunal. Avec ses limites, ses failles, ses faiblesses, ses zones d’ombre… comme chacun d’entre nous au sein de ce tribunal (brouhaha dans la salle). Qui n’a jamais menti, jamais brûlé un feu rouge ou dépassé les limites ? Que celui qui a toujours scrupuleusement respecté les règles, toutes les règles, lève le doigt !

« Nous oublions aisément nos fautes lorsqu’elles ne sont sues que de nous », écrit La Rochefoucauld.

Que celui qui n’a jamais péché…

Mesdames, messieurs les jurés, tous les jours, dans les médias, sur les réseaux sociaux ou en privé, nous nous indignons . Des mensonges de nos hommes politiques, de leur absence d’exemplarité, de certains de leurs propos. Un scandale chasse l’autre et nous, nous nous indignons. Facebook, Twitter, les machines à cafés ou les bistrots du coin regorgent aujourd’hui d’indignés en tous genres. L’espèce n’est pas en voie de disparition, bien au contraire, elle prolifère.

« Quand on s’indigne, il convient de se demander si l’on est digne », dixit l’Abbé Pierre.

Le Tour de France ? Tous dopés, ou presque, depuis un siècle ! Mais parce que ce sont des cyclistes… ou bien parce que ce sont des êtres humains, par essence faillibles ? Nos riches, nos millionnaires, nos sportifs planquent leur argent dans des paradis fiscaux. Et nous nous indignons évidemment. Mais, pouvons-nous tous ici jurer la main sur le cœur que nous ne serions pas tentés d’en faire de même, nantis de plusieurs millions? Brouhaha dans la salle. Combien sommes-nous à placer l’intérêt des finances publiques avant notre intérêt propre et celui de nos enfants ? Silence dans la salle.  Si nous ne dissimulons pas une partie de notre argent dans des comptes offshore, peut-être est-ce tout simplement parce que nous n’en avons pas suffisamment…

« Ne sentirons-nous jamais que le ridicule des autres ? », écrit Montesquieu.

Mesdames et messieurs les jurés, sommes-nous absolument certains de valoir bien mieux que nos hommes politiques (brouhaha, le juge martèle son pupitre et menace de faire évacuer la salle) ? Tous pourris, mais pas nous, c’est ça l’idée ? Combien sont-ils, dans cette salle, à n’avoir jamais usé du travail au noir (silence de cathédrale) ? Il y a sans doute, assis dans ce tribunal, de nombreuses professions libérales : commerçants, restaurateurs, chauffeurs de taxis, coiffeurs, garagistes, dentistes, avocats, patrons de PME, artisans, que sais-je encore. Combien déclarent au centime près l’intégralité de leurs revenus au fisc, y compris les sommes perçues en liquide ? J’ai bien peur de connaître la réponse.

« Les hommes se distinguent par ce qu’ils montrent et se ressemblent par ce qu’ils cachent », écrit Paul Valéry.

Les infortunes de la vertu

Certains, parmi vous, argueront sans doute que les politiques ont un devoir d’exemplarité, en plus d’une obligation de compétence et d’efficacité. Ce qui revient presque à rechercher un surhomme dans une botte de foin. Mais bon, pourquoi pas, cela doit bien se trouver quelque part. D’autres me rétorqueront que les sommes en jeu sont choquantes, que d’employer ses proches avec l’argent du contribuable relève de l’abus de pouvoir ou du favoritisme. Ce n’est pas faux. Mais une nouvelle fois, lequel d’entre vous, Mesdames et Messieurs les jurés, peut m’assurer qu’il n’en ferait pas de même s’il était élu député, alors que cette pratique est de surcroît parfaitement légale et répandue ? Rares sont ceux qui ont la grandeur d’âme de refuser un privilège, un avantage, pour eux-mêmes ou leur proche. Car, c’est bien connu : une injustice qui nous sert, c’est un coup de chance. Qui nous dessert, c’est un scandale…

« Si sur cette terre, par hasard, c’est ceux d’en haut qui sont en bas et ceux d’en bas qui sont en haut, et bien le monde serait quasiment pareil », écrit Catherine Bugnard.

Je vais vous faire une confidence. Lorsque j’ouvre un livre d’histoire ou un journal, quand je prends ma voiture ou me rends dans un stade de football, je ne suis pas pleinement convaincu de notre supériorité morale sur la classe politique. J’ai comme un doute. Je vais aller encore plus loin, Mesdames et Messieurs les jurés. Si certains de nos actes ou de nos propos tenus depuis notre naissance étaient rendus public, aucun d’entre nous n’en sortirait indemne. Aucun. Nous serions tous grillés politiquement et victime d’un lynchage en règle dans les médias ou sur Internet. Pire, nous serions sans doute poursuivis par la justice. Même vous monsieur le juge ! Ah, que j’aimerais parfois être une petite souris pour examiner en détail la vie privée et le passé de ces innombrables Fouquier-Tinville en herbe qui dégainent leur indignation plus vite que leur ombre.

« Il n’y a pas de héros pour son valet de chambre », écrit Hegel.

Le danger des incorruptibles

Si Mediapart avait existé en 1923, la carrière politique de Winston Churchill se serait peut-être arrêtée brutalement. Le site d’Edwy Plenel aurait fait sa Une sur les pots-de-vins versés par deux compagnies pétrolières – Royal Dutch Shell et l’ancêtre de BP – au « Vieux Lion » afin qu’il use de son influence parlementaire à leur profit.

Par le passé, une figure historique marquante s’est distinguée par son extrême probité et une vertu portée en bandoulière : Maximilien de Robespierre. On le surnommait même l’Incorruptible, c’est pour dire. Il avait hélas d’autres défauts, lesquels se sont avérés particulièrement sanglants… Attention, mesdames et messieurs les jurés, de ne pas placer le curseur trop loin et de ne pas écrire un scénario qui ressemblerait à un mauvais film de science-fiction. Il y a dans cet extrémisme de la transparence et de la vertu et dans ces lynchages collectifs ou médiatiques, quasi quotidiens désormais, quelque chose d’effrayant. « Dans la foule qui, autour du palais de justice de Troyes, criait « à mort Buffet, à mort Bontemps », se trouvait un jeune homme qui s’appelait Patrick Henry », écrit Robert Badinter. Gardons-le en mémoire.

Faut-il rappeler les propos racistes du jeune Gandhi à l’égard des noirs d’Afrique du Sud ? L’amitié entre Mandela et… Kadhafi ? Les plagiats – entre autres – de Martin Luther King ? Le fait que Mère Teresa refusait les antalgiques à ses malades car la souffrance est « un don de Dieu » ? Les violences conjugales et l’addiction à l’héroïne de John Lennon ? Toutes ces icônes de notre histoire contemporaine seraient-elles présidentiables au regard des exigences de tous nos procureurs en ligne ? Y a-t-il une seule personne irréprochable dans cette cour de justice (le public et les jurés s’agitent) ?

Monsieur le juge. Mesdames, Messieurs les jurés. Vous devez faire preuve de la plus grande fermeté envers ceux qui représentent une réelle menace pour la société, vis-à-vis des multirécidivistes et des criminels en tous genres. Mais, je vous en conjure, vous devez faire preuve de mansuétude envers ceux dont la faute est tristement et banalement humaine. Oserez-vous condamner quelqu’un qui a fait ce que beaucoup d’entre nous, à sa place, aurions également fait ? Plutôt que de charger mon client, ne vaudrait-il pas mieux changer la loi ?

C’est la raison pour laquelle je demande la relaxe pure et simple de mon client. Huées dans la salle. Et pour clore mon plaidoyer, je ne résiste pas au plaisir de vous citer Molière :

« Mon Dieu, des mœurs du temps mettons-nous moins en peine

Et faisons un peu grâce à la nature humaine

Ne l’examinons point dans la grande rigueur

Et voyons ses défauts avec quelques douceurs. »

Israël, l’Amérique, Michéa et Trump: le journal d’Alain Finkielkraut

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Donald Trump, aux côtés de sa femme Mélania, lors du traditionnel bal d'investiture, 20 janvier 2017.
Donald Trump, aux côtés de sa femme Mélania, lors du traditionnel bal d'investiture, 20 janvier 2017.

Le testament politique de John Kerry (8 janvier)

Après le vote de la résolution du Conseil de sécurité condamnant la colonisation israélienne, j’ai été convié à participer à une manifestation de solidarité avec Israël et à prendre la parole. J’ai décliné cette invitation du Crif. Je ne l’ai pas fait de gaieté de cœur : je déteste hurler avec les loups et l’unanimité contre Israël m’inquiète toujours. Mais il se trouve que j’ai lu intégralement la longue allocution prononcée par John Kerry pour expliquer la décision des Américains de ne pas mettre leur veto à ce texte. Le discours de Kerry est admirable. Avec un tact et une rigueur exemplaires, il rappelle que l’administration Obama a bloqué tous les efforts de délégitimation de l’État juif. Il souligne l’ampleur du soutien militaire des États-Unis à cet État. Il insiste sur le caractère personnel de son engagement. En 1986, il a fait son premier voyage en Israël, il est allé à Massada et sur les hauteurs du Golan et, mesurant l’étroitesse de son espace aérien, il a pu se rendre compte par lui-même du besoin de sécurité d’Israël. Et Kerry condamne non seulement le terrorisme mais le double langage de l’Autorité palestinienne. Il n’a pas de mots assez durs pour critiquer le Hamas qui, au lieu d’assurer une vie décente aux habitants de Gaza, détourne les matériaux de construction pour bâtir des tunnels et menacer ainsi Israël d’attaques meurtrières contre les civils. Il ajoute que les colonies ne sont pas la seule ni même la première cause du conflit, mais il dit que les implantations qui se multiplient à l’est de la barrière de sécurité n’ont pas pour but de renforcer la sécurité d’Israël : elles alourdissent le fardeau sécuritaire qui pèse sur Tsahal.

Il affirme que seule la solution de deux États peut permettre à Israël de rester un État juif et démocratique. Il dit qu’avec la multiplication des implantations, les Palestiniens vivent dans des enclaves séparées. Et il pose cette question limpide et profonde : « Quel Israélien accepterait cela ? »

Je ne suis pas de ceux qui fuient dans les postures morales les dures réalités de l’histoire. J’ai lu attentivement la charte terrifiante du Hamas et je sais que cette organisation pourrait prendre le pouvoir dans[access capability= »lire_inedits »] l’État palestinien nouvellement créé. Mais je sais aussi qu’après la condamnation par un tribunal militaire du soldat israélien qui a achevé un terroriste palestinien alors qu’il était à terre, des membres du gouvernement se sont indignés, des manifestations ont éclaté et Gadi Eizenkot, le chef d’état-major qui avait déclaré que cet acte violait le code éthique de Tsahal, a été abreuvé d’insultes et de menaces telles que : « Gadi prépare-toi, Rabin cherche un ami. » Ce slogan témoigne de l’effet lentement corrupteur de l’occupation : perte des repères moraux, érosion des principes fondamentaux de la décence ordinaire (il y a des choses qui ne se font pas), effondrement de ce surmoi qui, au temps de ses exploits, faisait la gloire d’Israël.

Je ne parlerai pas, en l’occurrence, d’un retour de la religion et de la tradition mais de la substitution d’une religion nationale à la religion surmoïque de la tradition et à ce qu’en avait perpétué l’athéisme moderne. Un nouveau nihilisme est à l’œuvre qui prend à contre-pied Dostoïevski : « Puisque Dieu existe, tout nous est permis. » Il reste de nombreux garde-fous en Israël. Et cette religion est minoritaire. Mais si le cow-boy qui entre à la Maison-Blanche enterre, avec l’esprit de John Kerry, la solution de deux États, comme il l’a promis, cela mettra Israël en grand péril.

D’un conservatisme l’autre (15 janvier)

Selon le philosophe anglais Michael Oakeshott : « L’individu de tempérament conservateur croit qu’on ne pourrait sacrifier à la légère un bien connu pour un mieux inconnu, il ne ressent aucune attirance pour ce qui est dangereux et difficile, il n’a pas l’esprit aventureux, il n’a nulle envie de naviguer dans les mers inexplorées. » Il aime mieux, autrement dit, la stabilité que le changement et l’innovation. Ce conservatisme prudent est tout à fait honorable et légitime, mais je ne me reconnais pas en lui et je ne crois pas qu’il caractérise l’esprit conservateur de notre temps. Si conservatisme il y a aujourd’hui, ce n’est pas un conservatisme sceptique mais tragique : il ne préfère pas le tangible au possible, il s’inquiète de la fragilité, de l’évanescence, de la mortalité du tangible. Mortalité de la terre, mortalité de la beauté, mortalité de la langue, mortalité des paysages, et de la France même. Ce n’est pas le progrès en soi qui l’angoisse ou le désespère, c’est, sous le nom de « progressisme », l’apologie de cette grande liquidation. Jean-Claude Michéa partage cette angoisse. Il est donc conservateur en ce sens mais, par sa critique du libéralisme et de l’extension de la logique marchande à toutes les sphères de la vie, il intéresse aussi des cercles, des sites et des revues classés à gauche. Le Monde vient donc de lui consacrer un grand dossier en donnant, pour respecter les apparences de l’objectivité, la parole aux pour et aux contre. Mais, l’air de rien, le même journal nous apprend que Michéa est le penseur préféré d’Alain de Benoist, l’ancien théoricien de la Nouvelle Droite et que celui-ci lit aussi avec plaisir les nouveaux conservateurs tels que Mathieu Bock-Côté ou Eugénie Bastié.

Il faut se souvenir qu’en 1994, Le Monde publiait un appel à la vigilance contre les intellectuels qui, à l’instar de Pierre-André Taguieff, participaient à des colloques avec Alain de Benoist ou écrivaient dans l’une ou l’autre des revues. Et aujourd’hui, Le Monde feint de s’interroger : « Est-ce Alain de Benoist qui a changé ou bien est-ce l’époque ? » On reconnaît bien là les méthodes sournoises du chafouin de référence. Sans avoir l’air d’y toucher, il fait endosser aux conservateurs qui se cherchent les positions néo-païennes d’Alain de Benoist, son antiaméricanisme radical et son amour inconditionnel pour les penseurs de la Révolution conservatrice allemande.

Mais revenons à Michéa. Dans ce qu’il croit être la lignée d’Orwell, il dresse un mur infranchissable entre ceux d’en bas – seuls dépositaires de la common decency et des traditions séculaires – et les gens d’en haut – cupides, insatiables, hors-sol, sans foi ni loi. Comme si la culture et l’art de vivre ne devaient rien à l’aristocratie, à la bourgeoisie, à ce qu’on appelait autrefois les classes supérieures.

Contre ce conservatisme appauvri, je voudrais citer le témoignage d’un autre grand intellectuel anglais issu des classes populaires : Richard Hoggart, l’auteur de La Culture du pauvre. Dans son chef-d’œuvre autobiographique, 33 Newport Street, Hoggart rend hommage au monde dont il vient mais aussi au lycée qui lui a ouvert l’esprit. Du fait de ses études, il ne lui a plus été possible d’être l’indigène à part entière de ce monde, et ce n’est pas à regretter, dit-il, car il a « goûté au fruit défendu ». « Sans vous sentir supérieur ou méprisant, écoutez vous-même et soigneusement les conversations des hommes sur un chantier de construction : les enthousiasmes et les rejets limités, les discussions sans fin au sujet de la dernière émission de jeu télévisé ou des révélations scandaleuses de leur journal sur la famille royale, le sport, le monde du spectacle, dont la répétition donne à penser qu’elles touchent à quelque chose qui dépasse les aspects superficiels de l’existence ; les bavardages sur le sexe, non moins conventionnels et non moins interminables ; la routine du langage grossier, l’humour même en grande partie d’origine sexuelle, les réactions bornées aux positions politiques simplifiées présentées par la plus grande partie de la presse populaire et colportées dans le groupe : voilà à quoi vous avez eu la chance et l’énergie d’échapper. Mais ceux qui sont restés là méritent mieux que cela, ils ne sont certainement pas aussi stupides que le donne à penser la nourriture spirituelle commerciale qu’ils reçoivent. En elles-mêmes, leurs conversations ne sont pas plus conventionnelles et pas plus répétitives que celles qu’on entend dans de nombreux clubs de golf […] Et il faut dire encore qu’on trouve dans ce genre d’endroits des individus que ce macaroni inépuisable d’informations fragmentées et idiotes mijotant dans un bouillon tiède d’opinions reçues n’a pas empêché de parvenir à une sorte de sagesse qui leur est propre. »

Hoggart est sorti de ce bouillon sans aucun mépris pour ceux qui vivent dedans. Mais il n’est plus possible aux petits Hoggart d’aujourd’hui de goûter au fruit défendu car, pour combattre les inégalités, l’école le leur a ôté de la bouche. Le conservatisme, dès lors, est-il encore possible ?

L’investiture de Trump (22 janvier)

Après la chute du mur de Berlin, la démocratie alliée à l’économie de marché semblait avoir vaincu tous ses adversaires : le fascisme et le communisme étaient à terre, ils n’exerçaient plus aucun attrait. La terrible parenthèse du xxe siècle se fermait et Francis Fukuyama théorisait cet optimisme dans son livre célèbre : La Fin de l’Histoire. Les choses, on le sait, ont tourné autrement. Les attentats contre le World Trade Center ont apporté la preuve que l’humanité était traversée de séparations que le commerce n’avait pas le pouvoir d’abolir et qu’au choc des idéologies succédait non une grande aspiration universelle mais le choc des civilisations. La thèse de Samuel Huntington l’emportait sur celle de Fukuyama. Barack Obama a cru pouvoir amortir le choc avec le grand discours du Caire, où il tendait la main au monde musulman – en pointant du doigt l’horrible laïcité à la française. Il a échoué et, nous disent ses thuriféraires, c’est un président « huntingtonien » qui vient d’entrer à la Maison-Blanche. Trump regarde la réalité en face, il ne se paie pas de mots, il se présente comme le défenseur sans complexes, non seulement des intérêts américains, mais de la civilisation occidentale. Et c’est là que le bât blesse. C’est parce que je crois que, nous autres Occidentaux, nous avons des ennemis redoutables, et que le terrorisme nous menace autant que la submersion migratoire, c’est parce que je me reconnais dans la civilisation occidentale, que je ne peux pas me reconnaître dans ce Rambo gonflé à la testostérone et tout content d’exhiber ses robinets en or. Quel rapport entre l’occidentalité définie et défendue par Kundera dans son article de 1984 : « Un Occident kidnappé : la tragédie de l’Europe centrale », et Donald Trump ? Il n’assume ni ne résume notre civilisation, il lui fait honte. Trump, c’est en guise de civilisation, l’avidité sans limites, « la passion fatale pour les richesses soudaines », la destruction de toutes les valeurs autres que celles de l’argent.

Or, et nous voici revenus à Michéa, ceux d’en bas, les perdants de la mondialisation, les cols bleus du Michigan et du Wisconsin, loin d’être horrifiés par le mépris de Trump pour les règles de la décence commune, voient en lui la revanche du peuple sur les élites. Il y a là un paradoxe que j’ai tenté d’élucider en me replongeant dans le livre authentiquement dérangeant de Hannah Arendt sur la révolution américaine : « L’effort précoce de vaincre la misère apparemment éternelle de l’humanité constitue certainement l’un des plus grands espoirs de l’Histoire de l’Occident et de l’Histoire de l’humanité. L’ennui, c’est que sous l’impact d’un flux migratoire massif et ininterrompu venu d’Europe, la lutte pour l’abolition de la pauvreté tomba de plus en plus sous la coupe des pauvres eux-mêmes, et finit ainsi sous la gouverne des idéaux issus de la pauvreté, distincts des principes qui avaient inspiré la fondation de la liberté. Car l’abondance et la consommation sans fin sont l’idéal dont rêvent les pauvres, elles sont le mirage dans le désert de la misère, en ce sens, opulence et détresse ne sont que les deux faces d’une même médaille. »

Les choses s’éclairent : Trump n’est pas le continuateur de la Révolution américaine célébrée par Hannah Arendt, il est l’incarnation du rêve américain dans sa version la plus sommaire, la plus bête, la plus vile. Le rêve américain aura-t-il raison de la révolution américaine, et même de la civilisation américaine ? Telle est la question qui se pose aujourd’hui avec une acuité absolument dramatique.

Mais Michéa a encore son mot à dire : il y a beaucoup de gens d’en bas que l’élection de l’homme dont le vocabulaire n’excède pas 300 mots désole. Hillary Clinton n’aurait pas eu trois millions de voix d’avance si une partie de ce peuple qu’on oppose aux bobos, aux hipsters et aux minorités, n’avait pas voté pour elle.

Lorsque j’ai appris cependant que certaines féministes avaient manifesté contre le racisme et la misogynie du nouveau président en brandissant la photo d’une femme revêtue d’un voile islamique aux couleurs de la bannière étoilée, je me suis dit que le rêve américain n’était pas le seul ennemi intérieur de la civilisation américaine et j’ai eu le cœur encore plus lourd.

L'identité malheureuse

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La défaite de la pensée

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Un ex-attaché parlementaire parle

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penelope fillon attache parlementaire
Sipa. Numéro de reportage : 00788019_000043.
penelope fillon attache parlementaire
L'Assemblée nationale. Sipa. Numéro de reportage : 00788019_000043.

Parce que j’ai été attaché parlementaire, beaucoup de ceux qui me connaissent m’ont demandé comment faire le tri entre tous les éléments qu’ils ont lus dans la presse ces  derniers jours à propos du fonctionnement de l’équipe qui entoure chaque député. Je tiens à préciser tout de suite que si je soutiens François Fillon depuis la défaite et le départ de Nicolas Sarkozy en mai 2012, les éléments que je donne ci-dessous sont ma propre analyse et mon propre ressenti. Je laisse chacun y puiser ce qu’il voudra. Avant tout, le cabinet parlementaire constitue juridiquement une TPE.

Beaucoup laissent l’Assemblée s’occuper de tout

Le député embauche et rémunère librement ses collaborateurs, sur la base de contrats de travail de droit privé, qui prennent automatiquement fin en cas d’interruption du mandat parlementaire. Pour rémunérer ses collaborateurs, chaque député dispose d’une enveloppe mensuelle de 9 561 € (lorsqu’il laisse l’Assemblée nationale gérer ces contrats et payer les charges patronales), 14 341 € s’il décide de tout gérer lui-même. Sur les 9 561 €, il doit donc encore acquitter les charges salariales (précision technique pour les puristes). Dans les faits, l’immense majorité des députés laisse l’Assemblée s’occuper de tout. Chaque député organise à sa guise le travail de son équipe, avec des collaborateurs dont le travail peut être très divers : agenda, logistique, courriers, dossiers législatifs, dossiers locaux, réunions, questions au Gouvernement, amendements, relations presse, relations avec les élus, relations avec la population, communication, rendez-vous, représentation, conseil, etc. Ce travail répond en fait aux trois fonctions remplies par un parlementaire : 1/ il représente le peuple; 2/ il vote les lois; 3/ il contrôle l’action du Gouvernement et des administrations. Bref, le travail est gigantesque, et la politique est bien souvent le lieu où les militants viennent donner un coup de main bénévole (mise sous pli, distribution de documents à la population, logistique des réunions publiques, réseaux sociaux, etc.). Il y a plutôt trop de travail que pas assez !

Des rémunérations tout sauf extravagantes

François Fillon est aujourd’hui attaqué non pas pour avoir rémunéré son épouse et deux de ses enfants, mais parce que certains soupçonnent qu’il s’agirait d’emplois fictifs, sans travail réalisé en contrepartie. Comme je viens de le souligner, ce n’est pas le travail qui manque autour d’un député. J’ai croisé des dizaines et des dizaines de parlementaires, davantage encore de collaborateurs, et la plupart d’entre eux sont des passionnés, qui ne comptent pas leurs heures. De même, il est inimaginable qu’un élu fasse une carrière politique durant 35 ans (François Fillon a été élu pour la première fois en 1981) sans que sa / son conjoint(e) ne lui apporte au quotidien un soutien et une aide de tous les instants, surtout si elle / il n’a pas une autre activité professionnelle à côté. Quid du niveau de rémunération pour le conjoint non salarié du chef d’entreprise ? Comme dans n’importe quelle TPE, il est fréquent que le conjoint participe de fait à l’activité sans percevoir de salaire. Quand la structure trouve l’espace d’une rémunération, il peut y avoir ensuite une forme de rattrapage salarial, en contrepartie de toutes les années de bénévolat. S’agissant de Pénélope Fillon, elle n’a pas été rémunérée entre 1981 et 1997. Puis elle a bénéficié d’un salaire comme attachée parlementaire jusqu’en 2013 (avec manifestement un rattrapage salarial). Elle a perçu 639 000 euros net sur cette période (les médias parlent en brut pour gonfler la somme). Ramené à 35 années de travail aux côtés de son mari, nous arrivons à l’équivalent d’un salaire net mensuel de 1521 €. Tous ceux qui se scandalisent du montant de 830 000 € brut devraient méditer sur la période concernée… Si j’avais travaillé durant 35 ans aux côtés de François Fillon, sur la base du salaire de 2600 € net que je touchais en 2007, j’aurais coûté bien plus de 830 000 € bruts (faites le calcul : 1,4 million d’euros brut – et par souci de simplicité, je n’ai pas tenu compte du treizième mois…). Mais quel travail a donc bien pu réaliser Pénélope Fillon ? Sans doute un travail de petite main pour un grand nombre de courriers reçus au domicile (François Fillon n’avait pas de permanence parlementaire en circonscription). Un soutien logistique également. Un travail de conseil, relecture (c’est ce qui semble ressortir de la bouche de l’avocat de François Fillon). Un travail de représentation, aussi, accompagnant son mari, ou se substituant à lui quand il n’était pas disponible.

Calomniez, calomniez…

Pénélope Fillon n’aurait-elle pas pu remplir toutes ces tâches sans être rémunérée ? Si, sans doute. Mais en France, la loi autorise les parlementaires à salarier leurs proches. De très, très nombreux élus le font, ponctuellement ou de façon pérenne. C’est fréquemment le cas pour les enfants étudiants des députés ou sénateurs, dont les parents mettent ainsi le pied à l’étrier professionnel. Mais alors, pourquoi cette brusque poussée de fièvre concernant François Fillon ? Qui ne voit pas l’opération de déstabilisation à quelques semaines de la présidentielle ? « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose », proclame Francis Bacon dans son Essai sur l’athéisme. Interrogeons-nous maintenant sur le niveau de rémunération des enfants de parlementaires : n’est-il pas excessif ? On peut parfaitement le penser dans certains cas. Mais, 1/ ce montant reste à la discrétion du parlementaire et 2/ on sort du débat sur le caractère fictif de l’emploi. Les enfants de Fillon avaient fait des études de droit, l’un d’eux a d’ailleurs obtenu son diplôme d’avocat l’année suivante. Ils avaient donc des compétences utiles pour aider leur père dans ses missions parlementaires. Il ne s’agit pas d’emplois fictifs. Or, c’est là-dessus que Fillon est attaqué. Certains s’étonnent aussi que Pénélope Fillon n’avait pas de badge pour accéder à l’Assemblée, ni d’adresse email personnalisée. J’ai travaillé durant 5 ans à l’Assemblée (entre 2002 et 2007), j’avais évidemment un badge pour accéder à mon lieu de travail, mais ce n’était pas le cas de tous mes collègues de circonscription. Je n’ai par ailleurs jamais eu d’adresse e-mail professionnelle à mon nom : j’ai toujours utilisé l’adresse des parlementaires pour lesquels j’ai travaillé.

Autres questions légitimes que se posent beaucoup de gens : pourquoi Pénélope Fillon a-t-elle été rémunérée par le suppléant de François Fillon ? A quel travail est-ce que cela correspond ? Pourquoi un salaire si élevé ? Lorsqu’un parlementaire devient ministre, il conserve un lien avec le territoire d’où il est originaire. Les collaborateurs du suppléant devenu député font souvent le lien et la navette entre la circonscription et le ministère. Et Pénélope Fillon a pu être d’autant plus sollicitée dans ce cadre que l’agenda de son mari le rendait beaucoup moins disponible. Le suppléant de François Fillon était par ailleurs peut-être davantage présent en circonscription qu’à Paris, n’ayant pas forcément les mêmes ambitions et appétences pour le travail législatif que son prédécesseur. Enfin, un élément important : jusqu’en 2012, les députés pouvaient conserver le reliquat du crédit collaborateurs qui leur était attribué. Cet argent ne serait donc pas resté dans les caisses de l’Assemblée. Ceux qui demandent à Pénélope Fillon de « rendre l’argent » ignorent manifestement qu’il s’agirait de le rendre… à François Fillon lui-même. Mais alors, pourquoi Pénélope Fillon a-t-elle dit qu’elle ne travaillait pas et ne s’était jamais mêlée de politique ? Peut-être simplement parce qu’elle ne considérait pas son action comme un travail, mais comme un engagement aux côtés de son mari. Il n’empêche que si elle n’avait pas été là, toutes les tâches qu’elle a accomplies auraient dû l’être par quelqu’un d’autre. En outre, un attaché parlementaire ne fait pas de politique : il travaille dans le domaine politique, mais c’est le parlementaire qui fait de la politique. Pas ses collaborateurs. Posons-nous maintenant la question de l’orchestration de cette affaire politico-médiatique : – le mercredi 25 janvier, Le Canard Enchaîné publie un article – le jeudi 26 janvier, le Parquet national financier ouvre une enquête judiciaire – le vendredi 27 janvier, ce même parquet auditionne plusieurs témoins. Une vitesse stupéfiante !

Taubira et le parquet financier

Pour rappel, le parquet national financier a été créé par Christiane Taubira en 2014, qui y a placé ses amis : son procureur Eliane Houlette, était commissaire du gouvernement auprès du Conseil des ventes volontaires. Elle doit son incroyable et fulgurante promotion au Garde des Sceaux de l’époque, laquelle a également constitué une équipe de procureurs adjoints et vice-procureurs parmi ses très proches (Michel Pelegry, Ulrika Delaunay-Weiss, Patrice Amar, Monica d’Onofrio…). Rappelons aussi qu’en France, le parquet (a fortiori le parquet national financier) n’est pas indépendant du pouvoir exécutif : les procureurs dépendent directement du ministre de la Justice, ce qui est d’ailleurs pointé du doigt par la Cour Européenne des Droits de l’Homme. La vitesse avec laquelle le parquet s’est jeté sur François Fillon ne manquera pas d’interpeller tous ceux qui déplorent les lenteurs habituelles de la Justice. La perquisition de l’Assemblée Nationale qui a eu lieu mardi après-midi relève là encore de l’exceptionnel. Parallèlement, quand des journalistes publient dans le livre Nos très chers émirs des accusations nominatives de corruption envers un ministre du Gouvernement, le même parquet reste curieusement muet. Pourquoi une telle différence de traitement ? Face à cette situation, je suis persuadé de l’impossibilité pour Pénélope Fillon de ne pas avoir participé au travail parlementaire de son mari. Son travail n’a pas été fictif, et il dure depuis 35 ans. Je suis aussi persuadé que cette opération de déstabilisation a été sciemment préparée et orchestrée. Je n’ai pas voulu croire à une machination envers DSK en 2011, ses propres turpitudes étant suffisantes pour provoquer la chute d’un candidat annoncé par tous comme le prochain président français. La similitude de l’acharnement qu’il a subi alors, avec l’acharnement subi aujourd’hui par François Fillon, fait naître le doute. Les mêmes officines semblent à l’oeuvre. D’ailleurs, ce sont les mêmes qui en furent et en seraient les grands bénéficiaires : François Hollande et ses proches, du PS à Macron. Et toute cette agitation éloigne les citoyens de ce qui devrait nous préoccuper à titre principal : la situation de la France, qui compte un nombre record de chômeurs, dont la dette n’a jamais été aussi élevée, et qui n’offre aux jeunes générations que le choix entre le déclassement ou l’émigration. Voilà pourquoi je continue plus que jamais à soutenir François Fillon. Parce que le projet qu’il porte me semble nécessaire pour redresser notre pays. Parce qu’il faut desserrer l’étau de l’étatisme. Parce qu’il faut permettre à chacun de travailler davantage s’il le souhaite pour gagner davantage. Parce qu’il faut améliorer le financement et la couverture maladie de notre assurance sociale. Parce que la France doit redevenir un interlocuteur crédible sur la scène internationale. Et parce que je ne suis pas dupe du matraquage médiatique actuel.

Guerre et paix à Donetsk

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Dans les ruines de l'aéroport de Donetsk, Gilis et Denis, du bataillon Sparta, patrouillent sur la ligne de front à 1,5 km des positions ukrainiennes, septembre 2016.
Dans les ruines de l'aéroport de Donetsk, Gilis et Denis, du bataillon Sparta, patrouillent sur la ligne de front à 1,5 km des positions ukrainiennes, septembre 2016. João Bolan.

Une gigantesque statue de Lénine surplombe la place du même nom. Nous sommes au cœur de Donetsk, « capitale » de l’état autoproclamé dans la partie oriental du Donbass, à l’est de l’Ukraine, à seulement vingt minutes en voiture de la ligne de front et des immeubles réduits en miettes par les bombardements. À l’heure où Kiev amorce sa « dé-communisation », effaçant tous les stigmates de l’URSS, noms des rues et statues, Donetsk les arbore fièrement. Le russe, déjà parlé majoritairement dans l’oblast (département) avant les combats, est devenu la langue officielle sous l’impulsion du nouveau gouvernement.

Entre la Russie et l’Ukraine, la petite RPD (République populaire de Donetsk), jadis la plus « russe » des provinces ukrainiennes, s’est séparée de Kiev, et depuis, elle est en guerre contre son ancien gouvernement. C’est dans ce climat martial que le nouvel état tente de forger ses institutions et sa propre identité. Tournant le dos à l’Ukraine en essayant d’oublier un quart de siècle de destin commun, Donetsk embrasse la Russie avec enthousiasme tout en s’en démarquant. Ni ukrainien ni tout à fait russe, l’ancien oblast se rêve en nation.

À la très dangereuse périphérie de la ville, en cette fin septembre 2016, les snipers tirent, les obus tombent et l’école 21 accueille les élèves du primaire au lycée. Dans l’établissement, on n’enseigne plus l’histoire ni la langue ukrainiennes. Inna, envoyée du ministère de l’Éducation local, guide une visite officielle de l’école. La quinquagénaire au visage encadré par un carré court a revêtu une tenue bariolée pour l’occasion. Notre petite délégation est accueillie en grandes pompes par le directeur de l’école autour d’un petit déjeuner « à la russe ». Au même moment, au dernier étage du bâtiment, une femme s’affaire à changer une fenêtre explosée par les récents bombardements. La pièce où elle bricole a été transformée en remise, des piles de livres y sont entassées. « Ce sont les anciens livres d’éducation, explique Inna. On les a remplacés par de nouveaux manuels d’histoire russe. » Pour ces enfants de huit ans, qui apprennent en cours de patriotisme les symboles du nouvel état, la rupture avec Kiev est nette. Dans cette démarche éducative, l’enseignement de l’histoire russe est enrichi par des éléments locaux. On y célèbre les héros de la RPD tombés au combat depuis 2014. Les petits élèves apprennent également leur nouvel hymne (où on chante la richesse minière du Donbass), ainsi que[access capability= »lire_inedits »] la fidélité au nouveau drapeau, dont les trois couleurs ne sont pas sans rappeler celles de la Russie, à ceci près que le noir s’est substitué au blanc.

« Avec l’embargo nous sommes obligés de recourir à la production locale »

En flânant sur le boulevard Shevchenka, qui relie le square Lénine à la rivière Kalmious, à quelques mètres de l’hôtel Ramada, QG de la presse étrangère, une enseigne attire l’œil : le Don Mac. Elle rappelle curieusement celle de McDo et ce n’est pas un hasard ! Le restaurant est en fait un ersatz – ou une contrefaçon !

Fleuron de la nouvelle économie de Donetsk, la chaîne de fast-food est née de la guerre qui a fait fuir les grandes multinationales et avec elles le roi du burger. Pour Julia, fondatrice et propriétaire de Don Mac, cette ressemblance est volontaire et assumée : elle ne s’est pas seulement inspirée de l’enseigne américaine, elle l’a nationalisée. La chaîne locale s’est approprié la double arche dorée, logo de McDo, l’accommodant aux couleurs nationales. Le drapeau RPD qui flotte au-dessus du parking complète le tableau. Quant aux sandwichs les plus célèbres du monde, il ne faut surtout pas y toucher ! « Le but est de proposer des recettes au goût proche de celles de McDonald’s, dont les habitants de la ville étaient privés à cause de la guerre », explique Julia. Depuis que le conflit a éclaté, elle déploie des trésors d’ingéniosité pour trouver les aliments auparavant acheminés d’Ukraine. « Pour la viande surtout c’est inenvisageable. Les camions sont bloqués pendant plusieurs jours aux checkpoints frontaliers, précise la jeune chef d’entreprise. Avec l’embargo nous sommes obligés de recourir à la production locale. » Le Coca-Cola distribué par McDonald’s est remplacé par de la limonade et du mojito sans alcool.

« Nous avons voulu que cet endroit soit familial, poursuit Julia. Une partie des recettes de Don Mac est reversée aux orphelins de guerre. » L’incessant défilé de clients – des élèves, des couples et de familles – confirme la popularité du lieu. Les prix sont un peu plus élevés que la moyenne à Donetsk. Mais cela ne dérange pas Tatiana, jeune tatou-artiste et mère de famille, qui précise, enthousiaste : « J’ai mangé un cheeseburger chez McDo à Moscou la semaine dernière, la viande est meilleure ici ! » Pour Julia, Tatiana et les autres citoyens-clients de Donetsk, adopter l’un des symboles les plus forts de l’identité américaine et de la mondialisation ne pose pas de problème, sinon purement logistique. Le « made in Donetsk » est une réponse pratique à un défi pratique et non pas un projet idéologique. À Donetsk, même l’indépendance ne change pas la réalité : peu importe sa couleur, un « Big Mac » est un « Big Mac ». Reste que le fait qu’une entreprise locale puisse copier impunément un géant mondial comme McDonald’s – ce qui lui vaudrait ailleurs un procès sans grand suspense – témoigne paradoxalement de l’isolement de ce vrai-faux pays.

Cependant, dans d’autres domaines la rupture avec Kiev « l’occidentale » est plus tranchée. C’est notamment le cas dans le système bancaire. Les établissements financiers présents avant la sécession ont cessé de fonctionner, entraînant la création d’officines clandestines aux taux d’intérêts exorbitants. Face à ce phénomène, le gouvernement a créé la Banque centrale de Donetsk. À présent, seuls les virements locaux ou en provenance de la Russie sont possibles, ce qui met fin aux virements en provenance de Kiev. Notamment ceux des pensions et salaires des fonctionnaires résidents du territoire indépendantiste. Pour toucher cet argent, ils doivent quitter Donetsk et s’installer côté ukrainien. Une brique de plus sur le mur entre Kiev et son ancienne province.

« Ma motivation c’est de protéger ma patrie »

Dans les passages souterrains qui, comme dans de nombreuses villes d’Europe de l’Est, permettent de traverser le boulevard Shevchenka, de petits commerces vendent des cigarettes, des snacks et des souvenirs. On peut s’y procurer aussi bien des tee-shirts à l’effigie de Poutine que des mugs et autres objets décoratifs aux couleurs de Donetsk. Le mélange de patriotisme local et russe est omniprésent dans la ville. Les longues artères de la capitale sont encadrées de panneaux à l’esthétique « réaliste socialiste ». L’ouvrier russe avec son marteau a été remplacé par le mineur et sa pioche. D’autres affiches célèbrent « Le Donbass heureux de son indépendance » aux côtés de photos du président Zakhartchenko.

Dans l’aéroport dévasté Serge-Prokofiev, les soldats du bataillon Sparta gardent les portes de la ville. Leur commandant, Motorola, assassiné le 16 octobre dernier dans son immeuble, est aujourd’hui le plus célèbre au panthéon des héros nationaux. À l’instar de Denis, à peine la vingtaine, tous déclarent avoir rejoint l’armée par conviction, pour « protéger leur patrie, leur ville » ! Cette motivation est confortée par le gouvernement qui rémunère généreusement ses soldats. Quand, à Donetsk, le salaire moyen est d’environ 6 000 roubles, les soldats au front en gagnent près de 15 000.

Tous les combattants ne sont pas du Donbass, des étrangers, comme Erwan Castel, sont venus les épauler. Le quinquagénaire français, ancien militaire, raconte lors d’une promenade qu’il a « posé sa démission à Kigali ». Il a été un temps guide de forêt en Guyane, avant de venir « offrir son aide à la population du Donbass ». Durant un an, il a pris les armes à leurs côtés pour protéger l’indépendance. Si l’ancien soldat se dit « coincé à Donetsk » après s’être fait voler son passeport, d’autres étrangers ont choisi de s’y installer. Certains ont même fondé une famille. Malgré la guerre, il fait bon vivre à Donetsk, selon Christelle Néant, une Française qui fait de la « ré-information » au sein de l’agence de presse d’état, DONi Press. « La population est adorable ! Les habitants ont un cœur grand comme la Russie ! » En ville, il y a de nombreux parcs autour de la rivière. Dans ces lieux bercés par la nature, seul le grondement des bombardements qui, en fin de journée, laissent une odeur de poudre dans toute la ville, rappelle que les combats se poursuivent, perturbant l’apparente normalité des joggeurs.

Boris, aumônier auprès de l’armée, est un ancien pope du clergé de Moscou qui a quitté son sacerdoce en 2013. « Je ne célèbre plus de messe, je ne suis plus officiellement prêtre mais j’accompagne spirituellement les soldats », explique-t-il. Âgé d’une soixantaine d’années, il reçoit ses visiteurs en uniforme du front. Il a rangé ses aubes dans une penderie, derrière les nombreuses icones qui décorent ses murs. Au milieu des saints qui le regardent travailler, on reconnaît la famille Romanov et un portrait presque grandeur nature de Nicolas II. Ce qui ne l’empêche pas d’assumer sa nostalgie soviétique. « Je ne sépare pas dans mon esprit la Russie de l’Ukraine car elles ne formaient qu’un pays sous l’URSS. C’est quand l’URSS s’est dissoute que le bazar a commencé ! » Lorsqu’il était pope, il a toujours, raconte-t-il, enseigné l’amour de leur terre natale à ses élèves. « Mon travail à présent en tant que chapelain, est de sauver l’âme des combattants qui sont confrontés à la mort. Le but de la religion est d’éviter qu’ils deviennent fous de culpabilité. » Il faut, poursuit-il d’une voix grave, « défendre sa terre natale contre ses ennemis, en l’occurrence Kiev ». Chez lui, l’amour de la grande patrie est tout à fait compatible avec le culte de la petite, son « pays » : Donetsk.

Aux périphéries de la ville les gens veulent juste survivre

Mykhitikva est un village situé à la frontière entre l’Ukraine et la RPD. Ses habitants sont donc littéralement pris entre deux feux. Il n’y a parfois que 300 mètres entre les deux camps. Certaines familles comme celle de Nicolaï et Svetlana ont été bombardées neuf fois en deux ans. « On a eu de la chance, les obus sont toujours tombés dans le jardin jusqu’à présent », raconte-t-elle. Dans sa cuisine, une chaîne de télévision russe diffuse les images d’un meeting de Donald Trump. Svetlana aime bien le milliardaire, « il est ami avec Poutine et le soutient ». Plus les civils sont proches de la ligne de front, plus leurs opinions politiques semblent brouillées. Ni pour ni contre le gouvernement sécessionniste, la famille n’aspire qu’« à vivre en paix, sans les soldats aux alentours ». Nous lui demandons si elle souhaite réintégrer l’Ukraine. « Comment voulez-vous que nous vivions comme si de rien n’était dans un pays qui nous bombarde ? » répond-elle les yeux dans le vague. La foi des citoyens reste forte malgré leur grande précarité. Des icônes de saint Nicolas sont placardées aux fenêtres de Svetlana et au mur de sa voisine Lioubia, qui vit avec son mari handicapé dans des conditions misérables. Des chatons abandonnés errent entre les maisons de ce hameau, près du checkpoint RPD. Pour la sécurité de son petit-fils qui habite sous son toit, Svetlana a depuis déménagé avec lui dans un autre village. Son époux est resté chez eux, pour éviter que la maison ne soit réquisitionnée. « On reviendra début janvier pour l’anniversaire de Nicolaï et le Nouvel An, on fera une fête ! » Au fil des offensives et des violations des accords de Minsk, la population de la jeune République écrit son Histoire.

« L’expression du patriotisme est la force de l’état »

De retour dans le centre de Donetsk, à deux pas du square Lénine, un curieux édifice en forme de moto accueille, au sous-sol, de jeunes soldats et citoyens de tous bords. Trois salles en enfilade proposent différentes ambiances aux clients. On peut boire un verre dans la première en écoutant un concert de rock. Un homme mince en treillis est accoudé au bar. Il s’appelle Vadim et combat sur une ligne de front de la banlieue proche de Donetsk. Il s’est engagé volontairement aux côtés de l’armée RPD. « Je suis arrivé de Moscou la semaine dernière ! » nous précise-t-il entre deux vodkas. Le Russe esquisse quelques pas de danse avec une mère et son enfant. L’alcool coule à flots et la pièce suivante, le fumoir, est comble. Une dizaine de personnes se serrent derrière un comptoir sur lequel des carabines à air comprimé sont posées. « On peut même shooter Hitler, si on veut ! » glisse le chargé d’animation. Au fond du stand de tir, de vieux casques soviétiques posés sur différents types d’armes encadrent les ballons et cannettes à faire tomber. À côté, un petit portrait de Staline est collé au mur.

Pour entendre des voix dissonantes, il faut se tourner vers la scène musicale de la ville. Nostalgique des grands tubes ukrainiens, Violetta, 19 ans, a fondé son groupe de musique pop-rock avec des amis. Ils ont joué récemment dans un bar. « C’était le premier concert de musique ukrainienne depuis la guerre », raconte-t-elle. Une petite centaine de personnes sont venues y assister, « il y avait même des soldats… ils n’ont rien dit ! » Elle a reçu de nombreux mails pour savoir quand serait la prochaine prestation du groupe. « La musique ukrainienne manque aux gens ! » affirme Violetta. Tout en précisant que « Donetsk n’a jamais été le berceau de la culture ukrainienne ». La jeune chanteuse ajoute tout de suite que sa famille reste attachée à son ancien pays : « Nous suivons toujours certaines de nos traditions comme le Svyatki et les Kolyadki (chants de Noël). Nous mangeons du borshch, aussi. Même si ces rituels ne sont pas aussi colorés qu’à l’Ouest ! »

En revanche, pour Nikolaï, membre du groupe nationaliste Debosh, « l’expression du patriotisme est la force de l’état ». Le rockeur d’une trentaine d’années n’a pas pris les armes avec Sparta. Il estime qu’il est « plus puissant avec sa musique qu’avec une arme ». Nikolaï ne comprend pas que certaines personnes puissent encore se sentir proche de l’Ukraine et soutenir l’armée de Kiev. « Je voudrais qu’ils viennent ici et habitent dans le district d’Oktyabrsky [fréquemment bombardé]», dit-il, choqué. Nikolaï se considère comme « un soviet » patriote et trouve « plus que positif, incroyable ! » les cours de patriotisme proposés à l’école aux enfants. Le citoyen de Donetsk méprise le régime de Kiev, truffé, dit-il ouvertement, « d’alcooliques, de pédérastes et de criminels ». Il reprend, irrité : « Les gens ne veulent plus entendre parler l’ukrainien, ils subissent des bombardements tous les jours, comment auraient-ils envie d’entendre cette langue ? La séparation est une bonne chose. Que l’on soit indépendant ou rattaché à la Russie, l’important c’est que la culture russe soit restaurée. »

Pour le Nouvel An 2017, le troisième de la République populaire de Donetsk, le couvre-feu a été suspendu et un grand rassemblement a eu lieu place Lénine. Nataliya, étudiante à Kiev, était de retour dans sa ville natale : « Tout le monde était heureux de pouvoir faire la fête tard dans la rue, exceptionnellement. L’ambiance était très fraternelle ! Les adultes avaient des expressions de pure joie et les enfants riaient aux éclats ! On a pu oublier la guerre, le temps d’un soir. » En Ukraine, traditionnellement, on fait un vœu pour les 12 coups de minuit. Nataliya veut croire que tout le monde a fait le même : que ce conflit atroce cesse en 2017.

Photoreportage de João Bolan, avec l’aide d’Alexandra Gribenko.[/access]