François Fillon. Sipa. Numéro de reportage : 00791661_000003.
Je déteste les affaires. À chaque fois que de grands investigateurs trouvent des poux dans la tête d’une personnalité publique, qu’elle soit de droite ou de gauche, c’est le même scénario : faisant toujours partie de la minorité qui fait preuve d’une coupable indulgence pour les faiblesses humaines, je me fais tellement avoiner, y compris par mes amis, que je finis par trouver moi-même suspecte ma relative insensibilité aux manquements à la morale des princes qui nous gouvernent.
Communion dans l’indignation
Relative ne signifie pas totale. Cependant, dans la panoplie des fautes morales, celles que l’on reproche à Fillon ne me semblent pas les plus graves : après tout, il ne s’agit que d’argent. Des gens payés à peu ou ne rien faire, il y en a dans pas mal d’entreprises, et si on en voit de moins en moins dans les rédactions, ce n’est pas parce que la morale a progressé dans la profession mais parce que la crise est passée par là. Une certaine forme de cynisme politique – par exemple, celui des destructeurs de l’Ecole qui soustraient leurs enfants aux conséquences d’une politique à laquelle, donc, ils ne croient pas – me paraît bien plus condamnable.
En vérité, la communion dans l’indignation à propos de salaires trop facilement gagnés me semble exprimer la même passion tordue pour le fric que celle que l’on reproche à François Fillon. Il y a quelque chose de déplaisant dans l’obsession comptable qui a saisi une partie de la France. Car sous couvert de défendre la probité, ce sont des affects moins reluisants qui s’expriment – pourquoi lui et pas moi ? Et c’est bien sur ces affects que tentent de jouer mes chers confrères quand ils s’ébahissent bruyamment des sommes perçues par Penelope Fillon « alors que tant de gens souffrent » – comprenez que si vous êtes dans la mouise, c’est à cause de ces salauds. Stendhal appelait cela, à raison, les passions tristes. Désolée, quoique peu douée pour gagner de l’argent, même en travaillant honnêtement, je m’efforce de n’éprouver aucun sentiment négatif à l’égard de ceux qui y parviennent, fût-ce sans se casser la tête.
Certes, on ne saurait exonérer François Fillon de sa responsabilité dans ce qui lui tombe dessus. Si ses partisans sont aussi déboussolés, s’ils se sentent floués, c’est parce qu’il a commis l’erreur de placer le débat politique sur le terrain de la morale – ou plus exactement de ce que les juges appellent morale. Attaquer Nicolas Sarkozy sur ce terrain était une faute. Elle lui revient à la figure.
Tristement banal
Quant aux faits qui lui sont reprochés, s’ils me paraissent moins pendables qu’à la plupart de mes contemporains, ils n’en écornent pas moins l’image d’austérité et de hauteur qu’il s’était donné. Quelle que soit l’issue judiciaire de l’affaire, on aura appris que Fillon n’est pas indifférent à l’argent et qu’il est moins sourcilleux que ce que l’on croyait sur le sujet. Ce n’est pas très glorieux, mais tristement banal. C’est aussi cela qu’on ne lui pardonne pas.
En prime, de l’avis général, sa défense a été calamiteuse. Elle plaide pourtant en sa faveur. Si François Fillon est si mauvais, c’est qu’il ne comprend pas ce qu’on lui reproche, et s’il ne comprend pas, c’est qu’à aucun moment il n’a eu le sentiment de commettre une faute. Il faut essayer de se mettre à sa place. D’abord, tout le monde le fait – au Parlement européen, où il est interdit d’embaucher sa famille,les élus échangent volontiers, semble-t-il, conjoints et enfants. De son point de vue, il a donné sa vie à la France, obligeant son épouse à renoncer à une éventuelle carrière. S’ils sont aisés par rapport à la moyenne des Français, les Fillon n’ont ni le patrimoine, ni le revenu de ceux qu’ils fréquentent dans les cercles du pouvoir. Ils ne voient certainement rien de répréhensible dans le fait de rémunérer le travail invisible de l’épouse d’un politique qui est aussi un notable local.
Curieusement, rien n’enrage plus ceux qui veulent la tête de Fillon que cet appel à se mettre à la place de celui qu’ils ont déjà condamné. Ce n’est pas la question, disent-ils. Il me semble au contraire que « se mettre à la place de » est la base du jugement, surtout en politique.
Au secours, Robespierre revient!
Quoi qu’il en soit, il y a donc bien des raisons d’être partagé – entre une inévitable déception et la conviction qu’on en fait des caisses. Mais les accusateurs de Fillon (et les 75 % de Français qui, à en croire les sondages, les encouragent) ne sont pas partagés, au contraire. Ils sont animés d’une fièvre absolutiste. Qui vole un œuf vole un bœuf et qui n’est pas tout blanc est tout noir. Ainsi chacun peut-il donner à voir sa propre vertu, mesurée à l’aune de la sévérité dont il fait preuve à l’égard du suspect du jour. On a beaucoup rappelé le proverbe africain qui dit que « quand on monte à l’arbre, il faut avoir le cul propre ». L’avantage de ceux qui bombardent l’arbre d’en bas, c’est que personne ne voit leur cul. Ceux-là, me dira-t-on, ne se présentent pas à l’élection présidentielle. Certes. Mais nous savons bien que les animaux politiques sont, dans la jungle humaine, les plus dangereux. Et nous voudrions en même temps qu’ils soient aussi innocents que Vénus sortant de l’onde ? Quelle naïveté. Quand nous prétendons choisir, pour nous gouverner, les meilleurs d’entre nous, il ne s’agit pas seulement de morale. Bien sûr, personne ne voudrait d’Al Capone à l’Elysée. Mais voteriez-vous pour Saint François d’Assise ?
Quand l’humeur populaire et celle des médias convergent, tous communiant dans ce robespierrisme démocratique que l’on appelle transparence, il y a de quoi s’inquiéter. En effet, si deux tiers des Français sont forts sévères à l’endroit de l’ancien Premier ministre, depuis le 24 janvier, ce sont 100 % des journalistes qui tambourinent, sur le mode de la prophétie autoréalisatrice, que Fillon ne peut pas tenir – ce qui signifie donc qu’il ne doit pas tenir. Avec le magnifique titre offert par l’ami Marc Cohen, cet unanimisme glaçant constitue une excellente raison d’inviter François Fillon, au contraire, à tenir bon. Quoi qu’on pense de ses manquements et de son programme, n’oublions pas que sa reddition serait une victoire de la meute.
Depuis quelques temps, déjà, il semblerait que la Russie se soit de nouveau invitée dans l’actualité. On voit la main de Moscou en Ukraine, en Syrie et même dans les dernières élections américaines. La personne de Poutine, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle suscite des réactions contrastées aussi bien dans notre personnel politique que dans les médias, n’y est pas pour rien. Incarnant de manière subliminale la figure de l’homme fort, redoutée ou désirée, Poutine cache de fait la réalité d’une société que l’on connait bien mal par une représentation qui se résume à quelques clichés hérités du stalinisme et la guerre froide, comme autant de persistances rétiniennes du monde d’avant la chute du Mur. Le KGB a été remplacé par le FSB et la Nomenklatura par la figure de ces oligarques qui viennent se reposer sur la Côte d’Azur et achètent des clubs de foot de la Champion’s League après s’être partagé dans un Yalta à usage interne les ressources naturelles et le patrimoine industriel.
C’est un peu court et c’est pour cela que la collection Zapoï aux éditions de La manufacture de livres permettra au lecteur curieux d’aborder la réalité russe par les marges du mauvais genre ou de l’enquête journalistique, façon reporter gonzo post-soviétique, en pleine immersion dans son sujet. On rappellera que « zapoï », difficilement traduisible en français car ce mot ne peut exister qu’en Russie comme le spleen ne peut exister qu’en Angleterre ou la saudade au Portugal, renvoie à une sorte d’ivresse errante où des hommes boivent sans discontinuer pendant plusieurs jours avant de reprendre plus ou moins conscience avec une gueule de bois monumentale dans un lieu parfois assez éloigné de leur point de départ. Le zapoï comporte également une forte connotation de rupture avec l’ordre établi mais comme, manifestement, dans les deux premiers titres de cette collection, l’ordre est aussi un désordre proche de cet « anarchisme du pouvoir » dont parlait Pasolini à propos de Salo ou les cent vingt journées de Sodome, on peut estimer que c’est la société russe dans son ensemble qui est sous le signe du « zapoï ».
Voleurs et bandits
C’est en tout cas l’impression que l’on éprouve en lisant Banditsky ! d’Andreï Constantinov, sous-titré « chroniques du crime organisé à Saint-Pétersbourg ». « Organisé » n’est pas ici un vain mot car il faut savoir que si la société russe n’a pas attendu le communisme pour se caractériser par la bureaucratie, le monde du crime n’échappe pas non plus à ce tropisme, à cette différence notable que sa bureaucratie à lui est extrêmement efficace. L’auteur de cette enquête, interprète dans une brigade parachutiste à l’époque soviétique puis journaliste, a le goût du terrain et sait de quoi il parle. Il montre que le Milieu pétersbourgeois se caractérise par toute une série de codes, de règles, de hiérarchies d’autant plus subtiles et complexes que tout cela est évidemment non écrit.
Il y a d’abord, historiquement, la différence entre les Voleurs et les Bandits. Ce serait une grave erreur d’y voir des synonymes : « Cette distinction n’est pas une coquetterie d’historien, nous dit Constantinov, la prévalence de Bandits ou de Voleurs dans une région détermine le type de criminalité locale et son influence sur la vie des affaires, la vie économique et la vie politique. » Pour aller vite, les Voleurs aiment l’ordre et les spécialisations. Ils sont les héritiers de la Cour des Miracles de l’époque des tsars qui a été obligée de se structurer sous la période stalinienne dans les Goulags pour pouvoir tenir et ils contrôlent aujourd’hui encore les prisons. Les Bandits, eux, sont des hommes nouveaux, des racketteurs qui proposent des « Toits », c’est-à-dire des protections et n’hésitent pas, par exemple, à monter de faux règlements de compte avec des balles à blanc pour prouver que leur présence est indispensable. Inutile de dire que les Voleurs les tiennent en piètre considération. En fait, tout allait beaucoup mieux à l’époque du communisme pour ce petit monde puisque le crime n’existait officiellement pas et que de fait, la police les ignorait complètement tant qu’ils ne se mêlaient pas de contester le bien fondé du marxisme-léninisme.
C’est à partir des années 80 que les choses changent et virent à la confusion des genres. Il faut lire la description que fait Constantinov de la contamination mutuelle de la pègre, de la police et de la justice pour déboucher dans les années 90 sur une véritable guerre civile entre l’Etat et le Milieu qui ne trouverait aujourd’hui comme point de comparaison que la situation du gouvernement mexicain face aux Cartels. On en était au point où prendre la place des politiques était parfois plus facile comme dans l’histoire emblématique de ce truand qui trouve qu’ils coûtent trop cher à corrompre et qui se fait élire pour légaliser ses affaires.
Guerre (et paix ?)
On pourra, pour compléter ce tableau et passer en quelques sortes aux travaux pratiques, lire Guerre, le roman noir de Vladimir Kozlov qui se passe dans une ville de province russe complètement corrompue qui n’est pas sans rappeler la Poisonville dans Moisson Rouge de Dashiell Hammett. Les flics y sont de fait des gangsters en uniforme et font régner un ordre mafieux. Pour leur faire face, une bande de jeunes gens bien sympathiques mais avec quarante ans de retard mime les groupes de la lutte armée en Europe de l’Ouest, façon Brigades rouges et commence à attaquer la police tout en méditant sur les métamorphoses de l’anarchisme à travers les âges. Guerre est un microcosme parfait de la société russe, avec ses étudiants sans avenir qui se rêvent en bande à Bonnot, ses illuminés religieux ruraux post-tolstoïens, ses nouveaux riches arrogants, ses journalistes à bout de souffle, ses politiques médiocres dans le meilleur des cas, abjects dans les pires .
Kozlov, en bon écrivain comportementaliste, a le désespoir sec et pratique la suspension de jugement. Au lecteur de se débrouiller pour trouver, au long de ce récit inspiré de faits réels des années 2010, les bons et les méchants dans une ville où les filles se livrent à des concours de pipes dans les boites de nuits tandis qu’on juge, non sans mal, des policiers pour actes de torture.
« -Quelqu’un a une idée sur la façon de s’y prendre ? » demande à un moment un personnage de Guerre. On ne saurait poser meilleure question sans réponse à propos de la Russie telle qu’elle apparaît dans ces deux titres de Zapoï, à la fois terrifiante, noire et fataliste.
Banditsky ! d’Andreï Constantinov (traduction de Vincent Deyveaux) et Guerre de Vladimir Kozlov (traduction de Thierry Marignac), Collection Zapoï, La Manufacture de Livres.
La résistance s’organise. Partout en France, les clubs, les marchands, les garagistes, les galeristes, en somme, tous les passionnés de mécaniques anciennes, préparent ce rendez-vous incontournable du calendrier. Début février, tout le monde de la collection se rend à la Porte de Versailles pour communier sur l’autel des carrosseries d’antan. Ce manège enchanté réunit, à chaque édition, près de 115 000 visiteurs durant cinq jours. Chez ces irréductibles, à la fois défenseurs du patrimoine et esthètes d’un art de vivre, on fait fi de l’auto-phobie ambiante qui véhicule son lot de restrictions et d’oukases. No pasarán ! crient certains édiles municipaux qui n’ont décidément rien compris à l’attrait touristique de ces musées roulants. Le rêve de faire disparaître les automobiles de caractère du paysage urbain ne vaincra pas. Des frondeurs en Peugeot 404, Citroën DS ou Renault Dauphine veillent à ce que le plaisir de circuler demeure un droit inaliénable du conducteur. En pré-campagne présidentielle, les candidats devraient penser à ne pas trop snober cette « clientèle électorale ».
Du cockpit à l’isoloir
D’après le dernier rapport de la Fédération Française des Véhicules d’Epoque (FFVE) datant de février 2015, ils seraient 230 000 à posséder un ou plusieurs modèles affichant plus de 30 ans au compteur. Sur notre territoire, pas moins de 4 000 entreprises fabriquent ou vendent des produits et services ayant trait aux véhicules historiques, soit un chiffre d’affaires dépassant les 4 milliards d’euros. Un mouvement en marche qui pourrait peser dans l’isoloir. Les politiques, sans aucune culture industrielle et artistique, ont beau s’évertuer à leur mettre des bâtons dans les roues, les amoureux de la Nationale 7, de l’autodrome de Montlhéry ou du Grand Prix de Reims n’abdiquent pas. Le vieux moteur à explosion fait même des étincelles auprès d’un nouveau public.
Les « Youngtimers », ces voitures des années 80/90, attirent aujourd’hui des « têtes blondes » dans les rassemblements jadis squattés par les cheveux argentés. Les 205 GTI côtoient désormais les Simca 1000 et rebattent les cartes du milieu. Cet univers-là est bien plus mélangé, ouvert et vivant, que les raccourcis médiatiques laissent croire. L’enfermer dans une niche rétrograde serait une grave erreur d’analyse car ces milliers d’hommes et de femmes consomment, voyagent, échangent et participent à la bonne santé économique du pays en roulant ! Actifs ou retraités, citadins ou ruraux, riches ou modestes, ils sont tous garants d’une partie de notre mémoire. Ces historiens du volant mériteraient parfois les palmes académiques pour leur contribution à l’éducation des jeunes générations. Pourquoi n’enseigne-t-on pas au collège, l’âge d’or de la carrosserie française, par exemple ? Rétromobile est l’occasion unique de se retrouver entre amis, de penser aux futures escapades du printemps et de l’été, de fustiger les spéculateurs qui faussent le marché, de s’alarmer sur des législations toujours plus contraignantes, d’envier nos voisins britanniques et leur culte royal de la préservation et puis surtout de profiter du programme de cette 42ème édition.
Paris, capitale de l’auto… rétro
Pénétrer dans les Pavillons 1, 2 et 3 du Parc des Expositions, c’est ouvrir le garage aux souvenirs. Il y en a pour tous les goûts, toutes les époques et toutes les bourses. Rétromobile n’est pas qu’un salon de voitures rutilantes, « best of show » comme disent les américains. On y trouve des miniatures, des accessoires, des livres, une prestigieuse maison de ventes aux enchères, des sorties de granges, des associations, de grands constructeurs internationaux, des spécialistes de la restauration, des manufacturiers, des vendeurs de vêtements, des anciennes gloires des circuits, des camions, des engins militaires, des scooters, des plaques émaillées ou des sculptures. Dans cet inventaire à la Prévert, on y croise aussi bien l’amateur fortuné de Bugatti, prêt à débourser quelques millions d’euros pour s’offrir une folie des années 20 que l’électricien en retraite, monté de son Berry en Traction, à la recherche d’un enjoliveur. Depuis peu, les organisateurs ont relevé le niveau des prestations. Les stands ressemblent moins à une foire à la brocante qu’aux allées soignées du salon de Detroit ou de Genève. Le charme foutraque en moins, cette 42ème édition s’annonce d’ores et déjà comme un grand cru.
Ouvrez grand les yeux, Rétromobile célèbrera : les 70 ans de Ferrari en exposant huit modèles emblématiques de la marque, notamment une Barquette 166 Mille Miglia qui a remporté les premières 24 Heures du Mans de l’après-guerre en 1949 ainsi qu’une 250 LM en provenance de la collection Schlumpf et une 250 GT Berlinetta ; les 90 ans du titre de champion du monde des Grand Prix décroché par Delage avec la présence de 6 modèles rares, les 40 ans de l’apparition du Turbo en Formule 1 chez Renault et ses déclinaisons routières (R5, R18, R9/11, Alpine V6, R21 2 litres, etc.), une exposition de motos 100 % française dont un exemplaire de 1871 produit par Louis Guillaume Perreaux (premier deux roues motorisé et commercialisé au monde) et une Louis Blériot de 1920 ; un Prototype Chausson CHS, une microcar révolutionnaire développée secrètement en 1942 dans les usines réquisitionnées par l’armée allemande ; une vente orchestrée par Artcurial Motors et agrémentée de quelques pièces exceptionnelles comme cette Delahaye 135 Compétition Roadster carrossée par Figoni & Falaschi de 1936 estimée entre 1,2 et 1,8 millions d’euros ou une Cadillac Series 62 et une Harley-Davidson Softail appartenant à Johnny Hallyday au profit de l’association La Bonne Etoile et des dizaines d’autres surprises, des Mercedes d’exception en direct de Stuttgart, une flopée de Porsche 356 et 911, d’aguicheuses italiennes (Alfa, Lancia, Maserati, etc…), des Ford Mustang gavées de chevaux. Enfin que les anglophiles se rassurent, des Jaguar, Bentley et Austin-Healey, il y en aura à la pelle !
Sa majesté, l’authentique Aston Martin DB5 de James Bond dans Goldfinger ou la très exclusive DB4 GT Zagato seront de la partie. Une journée à Rétromobile équivaut à une sortie dans un parc d’attractions, une visite au musée, une pause dans une bibliothèque, une virée dans les Hunaudières et un Tour de France de nos plus belles régions.
Rétromobile, Salon international des voitures de collection – du 8 au 12 février – Paris Expo Porte de Versailles – Pavillons 1, 2 et 3 – Horaires : Mercredi 8 février (10h-22h), Jeudi 9 février (10h-19h), Vendredi 10 février (10h-22h), Samedi 11 février (10h-19h), Dimanche 12 février (10h-19h) – Tarif : 18 € par personne -Gratuit pour les moins de 12 ans – www.retromobile.fr
J’aime les romans pour jeunes filles. Je ne suis pas la seule dans ce cas, le marché prospère depuis que les femmes savent lire et n’est pas près de s’essouffler. En feuilletant Le dimanche des mères, le dernier roman de Graham Swift, ce que j’aime dans les romans pour filles m’a sauté au visage. Jolis rubans et parfums d’orchidée, Angleterre des années 1920, amours contrariées et larmes.
Le « dimanche des mères » est une tradition de la noblesse anglaise, qui laissait un jour par an ses domestiques libres de rendre visite à leur mère. Après la guerre de 14-18, beaucoup de choses sont en miettes, les familles décimées et le système compliqué de la domesticité s’est simplifié par la force du manque d’argent. Les femmes préfèrent de plus en plus souvent devenir secrétaires ou vendeuses que cuisinières et femmes de chambre de duchesse.
Seule et nue dans la demeure immense
Jane Fairchild, la bonne des Niven, est orpheline. Chaque année, elle passe son dimanche des mères seule dans la maison vide, elle dévore des livres « pour garçons » que son maître Mr Niven l’autorise à lire avec une grande perplexité. Jane a vingt-deux ans, elle aime Kipling, Conrad et son amant depuis plusieurs années, le jeune Lord Paul Sheringham. Leur liaison est sincère et profonde. Il l’appelle son « amie », il fait en sorte, avec les moyens de l’époque, de ne pas faire porter à Jane le fardeau de leurs ébats. Surtout, il lui fait confiance. Nous sommes à deux semaines du mariage arrangé de Paul avec une héritière un peu froide, Emma Hobday. Paul demande à Jane de lui rendre sa dernière visite, l’accueille dans le château par la porte de devant, puis, pour la première fois, ils font l’amour dans sa chambre. Dans cette journée de mars chaude comme en été, chaque détail est pour Jane un présent inestimable.
Paul se rhabille ensuite pour rejoindre Emma. Il est en retard mais il fait trainer le spectacle, se montre et se livre entièrement à Jane, puis lui laisse la clé de la maison. La petite bonne se retrouve seule et nue dans la demeure immense.
Graham Swift fait démonstration d’une maîtrise de l’immobilisme impressionnante. Dans la demeure des Sheringham, dont deux fils sont tombés au front et regardent l’intruse depuis leurs cadres, même la poussière ose à peine bouger. Le roman est un prodige de lenteur. Aucun mot de trop n’est échangé. Jane est un petit fantôme dont on ignorera toujours la présence, à cet instant-là. Elle explore sans déranger le paradis des riches, qui se permettent de conserver intactes deux chambres pour les défunts, le paradis des hommes qui se retirent avec sérieux dans la bibliothèque dont personne ne lit les livres.
Ce que fait dire Graham Swift à Jane, c’est à mots doux la violence des changements du vingtième siècle, de l’irruption des femmes dans le monde, dans le travail salarié, dans la politique, et à égalité avec les hommes dans les relations amoureuses.
Le dimanche des mères est un roman pictural, on pense au « Nu descendant un escalier », le tableau scandaleux de Duchamp exposé en 1913 ; c’est aussi un roman lourd, désert, morbide. La femme nue, pauvre et seule survivante de la fureur de la guerre porte désormais le monde sur ses épaules, et une orchidée dans son corsage.
Il n’y a pas de romans pour jeunes filles. Il n’y a que des romans que les hommes ne lisent pas.
Graham Swift, Le dimanche des mères – Gallimard / Du monde entier – 155 pages.
William Bouguereau "Les remords d'Oreste (Wikipédia)
Cap Kalafatis de Patrick Besson est une histoire cruelle et émouvante. C’est d’ailleurs ce qui caractérise l’oeuvre de Besson et la rend si singulière: la façon dont chez lui la cruauté du monde se transforme en émotion, à la fin. Mais comme cela arrive à la fin, justement, que les lecteurs ou les critiques sont paresseux et vont rarement jusqu’au bout des romans, on a fait à Besson la réputation d’un cynique au cœur froid. Cela l’arrange sans doute. On n’est jamais autant à l’abri des autres que dans la fausse image qu’ils ont de vous.
En même temps, pour ne pas aller au bout de Cap Kalafatis, il faut le chercher. Le livre fait cent vingt pages, il est essentiellement dialogué et il vous fait sans cesse changer de registre comme les jolies filles changent de tenue cinq fois en une heure avant de sortir. L’histoire de Cap Kalafatis est aussi simple que la lumière des Cyclades qui vont servir de décor à cette tragédie grecque dont les héros ne sont plus des dieux mais des touristes français pendant les vacances de Pâques 1991. Autre caractéristique de Besson, notamment dans ces derniers romans (Ne mets pas de glace sur un cœur vide ), un certain génie à faire du vingtième siècle finissant une période aussi lointaine que l’Antiquité. En 1991, par exemple, on pouvait confondre sur une plage de Mykonos un jeune homme qui faisait Sciences-Po avec un hippie : « En 1991, il y a encore des hippies mais ce sont les derniers. Le plus beau slogan du monde –Peace and love- a disparu remplacé partout par celui de la Guerre des étoiles : May the force be with you. »
Quand on a 23 ans…
Le jeune homme en question s’appelle Nicolas. Il a le tort de trouver une fille très jolie sur la plage. Elle s’appelle Barbara, elle a son âge et elle est française, comme lui, c’est-à-dire qu’elle a le sens de la formule. Le problème avec les Français semble nous dire Besson depuis qu’il a écrit son premier roman à 17 ans dans les années 70, c’est qu’ils ont trop d’esprit : ils peuvent déclencher une guerre pour un bon mot. Comme Barbara bronze seins nus, -et les seins nus sur les plages ont aussi complètement disparu depuis 1991, nous fait remarquer l’auteur-, l’envoûtement de Nicolas est total. C’est sans doute pour cela qu’il accepte l’invitation de José, le compagnon de Barbara, beaucoup plus âgé, qui a fait assez d’argent dans le commerce des fringues pour se consacrer exclusivement à la planche à voile, à la lecture d’Albert Cohen et à Barbara. José laisse Nicolas et Barbara coucher ensemble dans un des petits bungalows all inclusive de l’hôtel. Cela pourrait être sordide, mais ça ne l’est pas car ça se passe en Grèce et qu’en Grèce, toutes les histoires finissent par ressembler à des mythes : « La chambre bleue, le ciel blanc. Le bruit sincère de la mer. La mer ne ment pas. Il se souvient de tout. Ce sera peut-être même un jour son seul souvenir, conservé dans l’alcool émouvant de son cerveau mourant. Le paradis existe, c’est un lit. Quand on a vingt-trois ans et la fille aussi. L’éternité dure un millième de seconde, ça devrait pouvoir être mathématiquement prouvé. »
Le lecteur croit savoir où Besson l’emmène. Plan à trois, homosexualité par procuration, voire crime à l’assurance-vie, à la façon d’une nouvelle noire de James M.Cain. Evidemment, il n’en sera rien. La raison des ces jeux de l’amour et du hasard, sur fond de Mer Égée sera à la fois plus banale et plus tragique. On ne la révélera pas, parce que tout lecteur devrait ressembler à Nicolas qui revient vingt cinq ans après sur les lieux où s’est faite malgré lui son éducation sentimentale : « Nicolas se sent coupable de tout alors que c’est lui l’innocent. »
La messe est dite si on en croit Michel Onfray, et l’Occident judéo-chrétien dont la mort est programmée par ses ennemis autant que par ses propres lâchetés n’aurait plus qu’à « sombrer avec élégance ». En est-il même encore capable ? Embarqués sur ce Titanic qu’est Décadence, deuxième volet d’une Brève Encyclopédie du monde (rien que ça !) commencée avec Cosmos, les passagers que nous sommes peuvent néanmoins agrémenter leur traversée de ces 600 pages, qu’ils pressentent fatale, en regardant le très long métrage qui leur est projeté : une sorte de péplum historico-philosophique qui leur explique, non pas comment utiliser leur gilet de sauvetage ou s’entraider dans cette catastrophe collective, mais pourquoi ils vont nécessairement périr dans ce naufrage.
Tant pis pour eux d’ailleurs, qui n’avaient qu’à pas devenir chrétiens il y a deux mille ans et qui sont aujourd’hui acculés, faudrait-il ajouter, à devoir choisir entre deux maux : bafouer leurs principes en recourant à la force brutale afin de sauver la civilisation judéo-chrétienne qui prend l’eau, ou contribuer par excès d’humanisme au « déclin de la force vitale » qu’annonçait il y a plus d’un siècle Nietzsche, voyant dans cet épuisement la fatalité propre au nihilisme. Ces passagers peuvent d’autant moins compter sur l’ultime satisfaction de voir leurs ennemis se noyer avant eux qu’ils ignorent si l’ennemi est à bord ou commandite de l’extérieur le naufrage. C’est en tout cas une autre « fable » que celle rapportée par Hans Blumenberg dans Le souci traverse le fleuve que relate Onfray dans cette épopée qu’on ne peut dire « apocalyptique » puisque aucune révélation finale n’en résultera.
Pourquoi l’humanisme épicurien n’a-t-il pas réussi à fonder une civilisation puissante et joyeuse?
Voici bel et bien venu le temps de l’« apocalypse sans royaume » dont parlait Günther Anders (Le Temps de la fin), même si c’est moins une catastrophe nucléaire qu’il faut désormais redouter qu’un effondrement intérieur dont l’élan entropique remonterait selon Onfray à[access capability= »lire_inedits »] l’origine même de l’univers, né du refroidissement de l’énergie faramineuse dégagée par la déflagration initiale nommée big bang comme chacun sait. Tout porte en effet à affirmer que le Soleil un jour s’éteindra et que la Terre, privée de sa lumière et libérée de l’attraction qui la relie au Système solaire, s’en ira errer dans l’univers et mourra. Une scénographie grandiose, on en conviendra, qui ramène d’emblée à des proportions dérisoires la mort annoncée de la civilisation judéo-chrétienne.
Or ce procédé rhétorique, aujourd’hui inspiré par l’astrophysique, est celui-là même qu’utilisèrent la plupart des cosmogonies religieuses afin de remettre l’homme, toujours porté à se surestimer, à une plus juste place dans l’univers. La ressemblance est par ailleurs frappante entre le constat désenchanté par quoi débute Décadence, énoncé sur un ton digne de L’Ecclésiaste, et le début du magnifique poème dans lequel l’épicurien Lucrèce révèle aux esprits jusqu’alors crédules en matière religieuse ce qu’il en est de la « nature des choses » : si loin que porte le regard, le jeu mécanique des atomes ne laisse aucune place aux dieux.
Il se trouve simplement que « l’effondrement d’une étoile » faisant de la mort d’une civilisation un phénomène naturel quasi fatal occulte ce que ce trépas comporte avant tout d’historique. Il ne sert donc à rien de fustiger (à juste titre) le penchant de l’intelligentsia occidentale à liquider le réel lorsqu’il ne lui convient pas, si c’est pour dénier d’emblée tout pouvoir à l’historicité, annulée par ce jeu cosmique sur lequel elle n’a aucune prise. Ce n’est pourtant pas l’entropie de l’univers qui arme aujourd’hui le bras des terroristes ou inspire la trivialité consumériste ! Ni l’entropie naturelle ni l’esthétique des ruines ou la Nature morte n’expriment véritablement ce qui est en jeu dans le vécu répondant à la notion de « décadence » : « Tout ne s’est pas perdu, mais tout s’est senti périr », comme l’a dit Valéry du « frisson extraordinaire » qui courut dans l’entre-deux-guerres la moelle de l’Europe. Esthétique pour les uns, suicidaire pour les autres, ce pathos porte aussi en lui le sursaut capable de renverser la tendance et de regagner le terrain qu’on pensait perdu.
D’autant que la décadence dont parle Onfray, reprenant à peu de choses près la thèse de Nietzsche, serait le fait du judéo-christianisme auquel on devrait reprocher à la fois d’avoir instrumentalisé à des fins politiques le message d’amour et de paix du Christ, et d’avoir été incapable de préserver ce qu’il avait, au plus fort de sa puissance, réussi à construire : une civilisation, ce qui n’est pas rien. Si le Jésus historique n’est qu’un « personnage conceptuel » inventé à des fins stratégiques, qui fut donc le « Jésus de paix et de tolérance » auquel fait parallèlement référence Onfray ? Pourquoi ne pas aller jusqu’au bout du raisonnement et voir dans ce « christianisme primitif », dévoyé par l’institution ecclésiale, l’un des recours possibles face au nihilisme véhiculé par le « christianisme de fer » du catholicisme romain ? Car c’est bien de lui qu’il s’agit, et l’on s’étonne qu’il ne soit rien dit de l’Orthodoxie, chrétienne elle aussi. Pour que cet ultime sauvetage soit possible, encore faudrait-il laisser la porte ouverte, comme le fit Nietzsche, à une épiphanie rayonnante du divin. Difficile donc d’être à la fois épicurien et nietzschéen !
D’ailleurs, si la redécouverte de l’épicurisme au xve siècle a véritablement sapé les fondements du judéo-christianisme, pourquoi l’humanisme épicurien n’a-t-il pas réussi à fonder une civilisation puissante et joyeuse sur laquelle le nihilisme n’aurait eu aucune prise ? Il faut donc bien reconnaître, comme le fait d’ailleurs Onfray, que « le rameau d’une civilisation est toujours une spiritualité ». On sait simplement désormais que ce qui a été vrai du christianisme, conquérant pour avoir trahi le Jésus des Évangiles, l’est plus que jamais de l’islam, impérialiste depuis ses origines. Le tout n’est donc pas seulement de rejeter l’un autant que l’autre, mais d’entamer par là une reconquête dont il n’est guère question dans la fresque d’Onfray évoquant, pour justifier sa position, le sens du tragique qui est celui de tout esprit lucide.
Jamais le tragique, pourtant, chez les anciens Grecs ou chez Nietzsche, ne s’est limité à un constat des faits. On s’étonne d’autant plus qu’évoquant « l’innocence coupable des hommes », Onfray n’y ait pas reconnu l’essence même du tragique que la postmodernité subit sans parvenir à s’approprier ce qu’il comporte aussi d’intrépidité. Tragique, oui, le fait que la raison ait engendré depuis au moins deux siècles les monstres que Goya pensait issus des songes, et que la déconstruction philosophique et artistique ait entraîné « une dégringolade vers toujours plus de nihilisme » au lieu de régénérer la force de vie qui permettrait de le surmonter. Tragique, le fait que la réforme voulue par l’Église (Vatican II) n’ait fait qu’aggraver la maladie endémique du catholicisme. Tragique enfin le fait que l’humanisme, chrétien ou athée, fasse aujourd’hui le jeu des nihilistes de tous bords, et qu’on soit finalement toujours trahi par ses vertus plutôt que par ses vices.
Les choses seraient il est vrai plus simples si le nihilisme se contentait de détruire – ce qu’il fait aussi – sans aussi contrefaire et pervertir. Que faire, dès lors, qui n’entre pas dans son jeu, que les auteurs chrétiens n’hésiteraient sans doute pas à dire « diabolique » ? C’est bien pourquoi les grands penseurs du nihilisme (Nietzsche, Jünger, Heidegger) n’ont eu de cesse de mettre en garde à la fois contre la séduction de l’inertie (à quoi bon ?) suscitée par l’entropie dont il est porteur, et contre le danger des stratégies guerrières renforçant en fait le pouvoir de ce qu’elles entendaient détruire. La marge de manœuvre est donc mince, mais il n’est aucune autre voie de sauvetage pour l’Occident que ce chemin de crête, pour qui du moins ne se contenterait pas d’attendre élégamment la fin en se demandant s’il va succomber sous le joug islamique, ou mourir de dégoût et d’ennui dans un paysage de supermarchés.
Plus nietzschéen qu’Onfray en cela, Camus a jadis montré avec panache que la révolte fait le lit du nihilisme si un « oui » inconditionnel à la vie n’accompagne pas le refus de ce qui la détruit. Faire volte-face, pour mieux faire face. Et si c’était L’homme révolté qu’il fallait relire pour retrouver des forces après avoir refermé Décadence ?
Marwan Muhammed, porte-parole du CCIF. Georges Bensoussan et Alain Jacubowicz, président de la Licra. Sipa. Numéro de reportage : 00629938_000022. Numéro de reportage : 00573977_000013. Numéro de reportage : AP21942980_000004.
La justice française ne badine pas avec les figures de style. Pour avoir paraphrasé une citation utilisant une métaphore, l’historien Georges Bensoussan comparaissait le 25 janvier devant la 17ème chambre correctionnelle, pour « provocation à la haine raciale ». C’est à la suite du signalement fait auprès du Procureur de la République par le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France) que celui-ci a décidé de poursuivre Bensoussan. Plusieurs autres associations antiracistes (Licra, MRAP, LDH, SOS Racisme) se sont jointes au CCIF et se sont donc aussi portées partie civiles.
Le procès d’une métaphore
Cette audience de douze heures devant la 17ème chambre correctionnelle est à marquer d’une pierre noire : la justice fit procès, au nom de l’antiracisme, à un historien ayant dénoncé par ses travaux, l’antisémitisme. On retiendra ce moment symbolique: ce Durban-sur-Seine, en tous points semblable à ce qui s’est déroulé l’été 2001, à Durban, en Afrique du sud, lors d’une conférence de l’ONU, censée dénoncer le racisme, ce sont des « mort aux juifs » qui furent scandés au nom de l’antiracisme. Cette agonie de la lucidité, drapée dans les vertueux habits de la justice et de la vérité, signifie une effroyable défaite intellectuelle, morale et politique. Les derniers mots de Georges Bensoussan, à la fin de l’audience, ont donné toute l’intensité symbolique à ce moment : « Ce soir, Madame la présidente, pour la première fois de ma vie, j’ai eu la tentation de l’exil. » On ne saurait mieux dire l’accablement ressenti car il était déjà minuit passé dans ce siècle qui commence.
Du début de l’après-midi jusqu’à une heure du matin, ce fut un concentré des mauvaises passions de l’époque qui fut exposé, trituré, contesté, plaidé. « L’antisémitisme n’est pas une pensée, c’est une passion. », ces mots de Sartre conservaient toute leur pertinence au Palais de justice. De ces passions toujours vives, cette audience en fut le miroir. Toute l’œuvre de l’historien Georges Bensoussan a consisté à démasquer, à révéler, à mettre à jour, à raconter l’antisémitisme. Directeur éditorial de la Revue d’histoire de la Shoah, Bensoussan fouille depuis trente ans les labyrinthes multiples de cette passion. Mais ce que Bensoussan ne savait peut-être pas, c’est qu’il existait en France, en 2017, des interdits de penser.
Un antisémitisme tabou
On étudie l’antisémitisme nazi, stalinien, communiste mais l’antisémitisme issu du monde arabo-musulman reste un tabou majeur dans notre République des lettres. « Pas d’amalgame », « islamophobie », les injonctions ne manquent pas pour censurer tout regard critique, tout constat raisonné de ce qui ravage la culture commune d’une grande partie de la jeunesse « issue de la diversité » dans les « quartiers difficiles». Les euphémismes sont indispensables pour ne pas oser nommer ces territoires occupés dans la République, ceux qui ont été désertés par les familles juives pour mettre leurs enfants à l’abri des menaces et des insultes antisémites. Ces euphémismes sont la règle obligée du discours pour ne pas nommer les choses et il faudra attendre que Mohamed Merah tue des enfants juifs parce qu’ils sont Juifs pour que enfin on prenne la mesure de cet aboutissement. On a cru un temps que l’immense manifestation du 11 janvier où tout le monde fut « Charlie », c’était sans compter avec la Nuit debout des cervelles éteintes.
Bensoussan était jugé pour avoir dit explicitement que la haine antijuive, en France, avait muté, qu’elle n’était plus le fait exclusif de l’extrême droite nazifiante et de ses épigones et qu’elle se manifestait aujourd’hui de manière particulièrement vivace dans les mentalités arabo-musulmanes. Pire, il aurait suggéré que cette haine antijuive était profondément inscrite dans la culture des populations arabo-musulmanes. Pour certains, cet état de choses ne peut être vrai, cette parole ne doit pas être dite. Elle serait une affabulation qui obéirait à une obsession idéologique de Bensoussan, celle d’un projet destructeur du récit enchanté du « vivre-ensemble » judéo-arabe ou judéo-musulman. C’est bien connu. Depuis Mohamed Merah, depuis le Bataclan et l’Hyper casher, ce vivre-ensemble s’épanouit de jour en jour. C’est donc pour réinjecter l’espoir et la fraternité dans la République, que le MRAP, la Licra, SOS Racisme et la LDH se sont associés au CCIF (Collectif Contre l’Islamophobie en France), pour poursuivre devant la XVIIe chambre correctionnelle ce raciste voilé nommé Georges Bensoussan.
De quoi Bensoussan était-il présumé coupable ?
Dans l’émission Répliques du 10 octobre 2015, produite et animée par Alain Finkielkraut sur France Culture, Georges Bensoussan débattait avec Patrick Weil de l’état de la France. Les propos mis en cause furent les suivants : « (…) l’intégration est en panne aujourd’hui effectivement nous sommes en présence d’un autre peuple qui se constitue au sein de la nation française qui fait régresser un certain nombre de valeurs démocratiques qui nous ont portés » (…) Cet antisémitisme viscéral (…) on ne peut pas le laisser sous silence. Il se trouve qu’un sociologue algérien, Smaïn Laacher, d’un très grand courage, vient de dire dans un film qui passera sur France 3 « c’est une honte de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme on le tête avec le lait de la mère ».
En octobre 2015, à la suite d’une pétition hébergée par Mediapart et signée par une quinzaine de personnes, le MRAP déclarait qu’il entendait « faire citer Georges Bensoussan devant le tribunal correctionnel pour injures racistes et provocation à la haine et à la violence raciste ». De leur côté, les sites internet Palestine solidarité et Oumma.com s’étaient associés à ces dénonciations dans des termes d’une extrême violence. Oumma.com avait publié un texte signé Jacques-Marie Bourget dont on peut aujourd’hui saisir toute la menace: « Je n’ai pas entendu dire que le CSA ou la direction de France Culture, s’ils existent encore, avaient rappelé Finkielkraut à ne pas propager haine et mensonge. Car si l’antisémitisme n’est pas une opinion mais un délit, il doit en aller de même de l’islamophobie la plus grotesque et primaire. À Smaïn Laacher, qui n’est pas Gandhi, on pourrait faire remarquer que ce que les musulmans français « tètent », ce n’est pas l’antisémitisme mais d’abord le lait d’amertume, celui de l’injustice historique faite au peuple palestinien. Si personne ne vient crier « halte à la haine », armons-nous et préparons dès maintenant la guerre civile ».
Les paroles de Bensoussan dans Répliques évoquaient avec lucidité l’antisémitisme de personnes de culture arabo-musulmane ou maghrébine. Il n’était pas le premier à le dire puisque de grands intellectuels, notamment maghrébins, l’avaient déjà souligné en faisant remarquer qu’il était plus facile de se voiler la face que de dire le réel dans sa crudité, sans pour cela tomber dans un racisme nauséabond. Boualem Sansal, Kamel Daoud, Fethi Benslama, Riad Sattouf, pour ne citer que des auteurs reconnus en France, ont largement décrit et dénoncé ces éléments culturels, hélas fréquemment présents dans les mentalités d’une partie de ces populations.
Crime contre la pensée juste
L’erreur de Georges Bensoussan, la seule, fut de ne pas reprendre exactement les mots prononcés par Laacher dans le documentaire diffusé par FR3. Il ne faisait qu’exprimer à travers une métaphore ce que celui-ci déclarait: « donc cet antisémitisme il est déjà déposé dans l’espace domestique. Il est dans l’espace domestique et il est quasi naturellement déposé sur la langue, déposé dans la langue. Une des insultes des parents à leurs enfants quand ils veulent les réprimander, il suffit de les traiter de juif. Mais ça toutes les familles arabes le savent. C’est une hypocrisie monumentale que de ne pas voir que cet antisémitisme il est d’abord domestique et bien évidemment il est sans aucun doute renforcé, durci, légitimé, quasi naturalisé au travers d’un certain nombre de distinctions à l’extérieur. Mais il le trouvera chez lui, et puis il n’y aura pas de discontinuité radicale entre chez lui et l’environnement extérieur parce que l’environnement extérieur en réalité était le plus souvent dans ce qu’on appelle les ghettos, il est là, il est dans l’air que l’on respire. Il n’est pas du tout étranger et il est même difficile d’y échapper en particulier quand on se retrouve entre soi, ce sont les mêmes mots qui circulent. Ce sont souvent les mêmes visions du monde qui circulent. Ce sont souvent les mêmes visions du monde, fondées sur les mêmes oppositions et en particulier cette première opposition qui est l’opposition « eux et nous ».
Nulle part on ne peut trouver trace d’arguments « biologiques» pour nourrir ces constats et leur prêter une valeur « raciste ». L’expression « téter avec le lait de la mère », est d’un usage courant dans la langue française depuis plusieurs siècles. Georges Bensoussan, en s’y référant, avait usé métaphoriquement de l’expression « l’antisémitisme, on le tète avec le lait de sa mère ». Ce crime contre « la pensée juste », Bensoussan, douze heures durant, va en savourer les effets.
Ce procès fut un grand moment judiciaire
Georges Bensoussan fut donc d’abord interrogé par la Présidente du Tribunal, Fabienne Siredey-Garnier, sur ses propos mais aussi sur ses travaux. Rappelant qu’il travaille depuis vingt-cinq ans sur les sujets liés à la Shoah, au nazisme, à l’antisémitisme et plus généralement aux mécanismes conduisant à la haine de l’autre. Il a élargi son champ de recherches, notamment, sur le statut des juifs dans les pays musulmans. Bensoussan devait citer l’expression utilisée en 1965 dans la revue les Temps modernes par l’auteur marocain Saïd Ghallab. Sous le titre Les juifs vont en enfer, qui écrivait alors : « ... la pire insulte qu’un Marocain puisse faire à un autre, c’est de le traiter de juif, c’est avec ce lait haineux que nous avons grandi… ». Désormais, en France, toutes les enquêtes réalisées sur l’antisémitisme par la Fondation pour la recherche politique, comme les témoignages multiples recueillis dans son enquête collective Les territoires perdus de la République ou son dernier ouvrage Une France soumise, attestent d’une croissance des préjugés antijuifs chez les jeunes de culture musulmane. La récente enquête de l’Institut Montaigne révélant que 28% de ces mêmes publics estiment que la loi islamique (la charia) prime les lois françaises, confirme la radicalisation en cours.
Bensoussan rappelait le contexte du moment : l’enlèvement et l’assassinat de Ilan Halimi, en 2006, dont la justice avait nié dans un premier temps le caractère antisémite, les crimes de Mohamed Merah, les attentats de l’Hypercasher et du Bataclan. Les élèves juifs désertent les écoles et les lycées publics des quartiers dits « sensibles ». Bensoussan conclut cette première déposition par ces mots : « Est-ce moi qui dois me trouver devant ce tribunal aujourd’hui ? N’est-ce pas l’antisémitisme qui nous a conduits à la situation actuelle qui devrait être jugé ? »
Des parties civiles très politiquement correctes
Des plaidoiries des parties civiles au réquisitoire de la procureure, ce fut un défilé des poncifs idéologiques du politiquement correct, défenseur de l’humanité souffrante sous le joug du colon sioniste, du planteur raciste et esclavagiste en Caroline du sud. Ce Juif-SS-Dupont la joie de Bensoussan en prit pour son grade.
Quelques perles à charge contre Bensoussan méritent d’être rapportées : une éminente universitaire de Paris VIII, Nacira Guénif, déclara pour commenter les propos de Smain Laacher, que l’insulte en arabe « espèce de juif ! » n’est pas antisémite car « on ne pense pas ce qu’on dit », et qu’il s’agit « d’une expression figée, passée dans le langage courant »….
Plus grave fut le témoignage de Mohamed Sifaoui cité par la Licra. Comment cet adversaire farouche de l’islamisme pouvait-il se retrouver ainsi sur le même banc que le CCIF ? Comment ce journaliste, menacé de mort par les islamistes, ne se trouvait-il pas au contraire aux côtés de Bensoussan ? Comment la Licra elle-même, peut-elle être partie civile contre Bensoussan ? Comment Sifaoui qui écrivait, le 6 juillet 2015, que cette « prétendue association antiraciste (le CCIF) avait beaucoup de mal à condamner l’antisémitisme » pouvait-il à ce point changer de bord alors qu’en juin 2015, le CCIF traitait Sifaoui de « chantre de la haine » ? En revenant sur la fameuse métaphore de « l’antisémitisme tété au sein », il évoque même « un biberon empli d’un lait fabriqué en Israël ! ». Plus tard, dans sa plaidoirie, l’avocat du CCIF interpellera l’historien : « Les juifs ne tuent pas d’Arabes ? Et en Palestine ? »
Les choses sont dites. Sous Bensoussan, l’ennemi subliminal est nommé : Israël, dont Bensoussan a écrit l’histoire du mouvement national, le sionisme. En attribuant à Bensoussan une volonté de destruction de « tous les moments positifs entre juifs et arabes. N’est-il pas en train d’écrire une histoire qui peut servir à des milieux douteux ? C’est un destructeur des ponts entre juifs et arabes. » En rejoignant à son tour le camp du déni du réel la Licra et Sifaoui effectuent un inquiétant retournement.
Ce fut surtout un grand moment politique
Cité en défense de Bensoussan, AlainFinkielkraut présentait tout l’enjeu de ce procès: « Si le tribunal cède à cette intimidation, ce sera à la fois une catastrophe intellectuelle et une catastrophe morale… Si on refuse de voir la réalité et si on incrimine ceux qui s’efforcent de la penser, on n’a plus aucune chance d’échapper à la division et à la montée de la haine ! » La jeune procureure de la République, dans son réquisitoire, était-elle du côté de ceux qui essaient de penser la complexité du moment présent ou bien s’est-elle conformée aux mécanismes du politiquement correct, à l’idéologie dominante ? On peut craindre le pire tant son propos était empreint des mots et des clichés déjà énoncés par les parties civiles. Revendiquant fièrement qu’elle était l’auteur de la décision de poursuivre Bensoussan en justice, elle justifiait ce choix par « le passage à l’acte dans le champ lexical » opéré par Bensoussan. Ce très chic déplacement du propos juridique vers le jargon linguistique, est un indicateur de la finesse intellectuelle de l’accusation.
En rappelant que Georges Bensoussan avait dirigé deux publications de la Revue d’Histoire de la Shoah, consacrés au génocide des Arméniens et à celui commis au Rwanda contre les Tutsis, Elisabeth de Fontenay tint à mettre en valeur dans son témoignage, les qualités d’ouverture intellectuelle de l’historien : son travail n’obéit pas à une vision communautariste des choses, bien au contraire, il a su mettre en valeur la folie universelle du XXe siècle comme siècle des crimes contre l’humanité, des massacres de masse et des totalitarismes génocidaires. C’est aussi ce que Yves Ternon vint confirmer. Pour cet ancien chirurgien ayant soutenu le FLN pendant la guerre d’Algérie, le soutien aux victimes des fascismes, du colonialisme ne se partage pas. Le crime contre l’humanité et sa négation forment un ensemble problématique pour penser les parts maudites de histoire contemporaine. Georges Bensoussan fait ce travail de fouilles ? quitte à exhumer des vérités dérangeantes. Regarder au plus près les discours ayant conduit au crime ou pouvant y conduire, est-ce cela qui est reproché à Bensoussan ? Elisabeth de Fontenay et Yves Ternon disent leur stupéfaction devant l’accusation faite à Bensoussan. C’est ce que le témoignage écrit de Pierre Nora, lu par la présidente du tribunal, vint confirmer : « Bensoussan a rappelé qu’il y avait un antisémitisme de tradition culturelle dans les pays arabo-musulmans. Une tradition qui fait l’objet d’un déni massif, mais qu’avait eue le courage de proclamer par exemple un sociologue comme Smain Laacher, professeur à Strasbourg, dans un documentaire télévisé de France 3. (…) L’autre accusation concerne (…) l’affirmation répétée de son interlocuteur d’une unité sans problème de la population française. Il exprimait au contraire sa crainte que la population musulmane ne finisse par constituer une forme de contre-société, un peuple dans le peuple. Cette crainte, partagée par beaucoup d’observateurs et d’analystes ne relève que de la liberté de jugement qui est le propre d’un homme d’étude. M. Bensoussan ne soulignait d’ailleurs le phénomène que pour le déplorer et insistait sur la nécessité de le regarder en face pour mieux le dominer. Le déni de la réalité n’ayant jamais été le meilleur moyen de la transformer. Il paraît évident que l’accusation du CCIF n’est qu’une manière de tester la résistance de la justice républicaine aux pressions sur la liberté d’opinion et d’expression. Car c’est bien de cela qu’il s’agit ».
Faut-il désespérer de la justice de la République ?
Dans sa plaidoirie en défense de Bensoussan, M° Michel Laval fit d’abord part de sa stupéfaction devant le moment qu’il était en train de vivre : « Comment aurais-je pu imaginer un jour, en trente années de vie d’avocat à avoir à défendre un chercheur qui a fait de la dénonciation du racisme l’essentiel de sa vie professionnelle, à avoir à le défendre contre une accusation aussi infâme ! »
Il fit aussi remarquer plusieurs erreurs bien plus ordinaires dans la citation à comparaitre signifiée à Bensoussan : il y était question d’une émission de radio nommée « les Répliques » qui aurait eu lieu en novembre 2015 (et non pas en octobre)
En assimilant les propos de Bensoussan à ceux d’Eric Zemmour, Madame la procureure ne fit pas preuve de finesse. Sans doute les grandes causes ne s’embarrassent pas de détails, portées qu’elles sont par le souffle puissant de leur générosité. En voulant caricaturer Georges Bensoussan, en le présentant comme un réactionnaire raciste, le ministère public s’est aligné sur l’idéologie du célèbre « mur des cons » bien connu pour son impartialité.
De cette accumulation d’accusations diffamatoires, M° Laval, fit son miel. Le ton se fit ensuite plus ironique devant la sottise et la posture morale de l’accusation, devant la « traque des mots » alors que « dans ce palais de justice la valeur la plus importante c’était la liberté de penser ! » M° Laval dénonça le moment présent, celui de la « perversion du système judiciaire par l’idéologie » « Comment ces plaintes ont-elles pu être considérées comme recevables par le ministère public, alors que le CCIF a partie liée avec les idéologues islamistes ? » »Comment accepter ces dénonciations d’un racisme d’Etat alors même que le CCIF a refusé de condamner les attentats, les crimes contre Charlie ? »
Le témoignage du grand écrivain algérien Boualem Sansal, lue par la présidente, vint conclure la défense de Bensoussan : « Les propos reprochés ne sont en rien un acte d’islamophobie… (…) J’ai moi-même dénoncé cette culture de la haine inculquée dans les familles arabes à leurs enfants, haine contre le juif, le chrétien, l’homosexuel… » Boualem Sansal écrit ensuite : « Dire que l’antisémitisme relève de la culture, c’est simplement répéter ce qui est écrit dans le Coran et enseigné à la mosquée ». Sera-t-il poursuivi à la XVIIe chambre ?
Un procès de même nature a été intenté par l’association des Indigènes de la République, contre Pascal Bruckner qui avait déclaré, début 2015, qu’il fallait « faire le procès des collabos des assassins de Charlie ». Pascal Bruckner fut aussi trainé devant la 17e chambre pour des propos visant deux associations, selon lui, seraient des «complices idéologiques» des terroristes: «Les Indivisibles» de la militante « antiraciste » Rokhaya Diallo (qui n’en est plus membre) et «Les Indigènes de la République» dont Houria Bouteldja est la porte-parole. L’écrivain avait déclaré au cours de l’émission d’Arte 28 minutes qu’il fallait «faire le dossier des collabos, des assassins de Charlie» et accusé ces associations de «justifier idéologiquement la mort des journalistes de Charlie Hebdo». Ces deux associations qui avaient attaqué Pascal Bruckner pour diffamation suite à des propos sur l’islamisme ont été déboutées par la justice.
L’étrange défaite
Comment un Etat, la France, qui combat militairement le djihadisme après avoir été attaquée sur son propre sol par le terrorisme islamiste, peut-elle, dans le même temps, faire un procès à ceux qui dévoilent les stratégies de diffusion de son idéologie ? Comment la justice peut-elle accorder un crédit aux accusations de racisme énoncées par ceux-là même qui sont les promoteurs de la haine antijuive et antifrançaise ? Comment peut-elle être à ce point aveugle devant la manipulation des mots, le dévoiement des institutions, celui des règles démocratiques visant justement à les retourner contre la première des libertés qui est celle de penser librement?
Lentement mais sûrement, l’islamisme impose son agenda à l’Europe et à la France. Bien sûr, la police marque des points contre les projets terroristes, les déjoue et arrête préventivement des tueurs, mais l’arbre des terroristes ne saurait cacher la forêt de leurs complices, collabos et idiots utiles. Quand quelques jours après le massacre au camion tueur sur la promenade des Anglais à Nice, le 14 juillet dernier, l’affaire du burkini a occupé le devant de la scène estivale, il fallait bien se rendre compte que la République avait affaire à des ennemis particulièrement retors et intelligents : avoir réussi à faire qualifier la France de pays raciste alors que le sang à Nice n’était pas encore sec, révélait une grande efficacité de la propagande islamiste.
Chaque jour qui passe nous révèle cette progression tous azimuts avec un partage des taches bien ordonné : présence dans le paysage, conquête de nouveaux territoires perdus pour la République, menaces contre les femmes, intimidation, action en justice contre des supposés islamophobes, chantage, séduction sur les vertus cachées de la religion de paix et d’amour. Alors que Houria Bouteldja, porte-parole des Indigènes de la République, est l’auteur du livre Les blancs, les juifs et nous explicitement raciste et antisémite, ce sont Bensoussan et Bruckner qui sont convoqués devant le tribunal pour répondre de leur « racisme » ou de leur « islamophobie ».
Dans cette affaire, les idiots utiles ne sont pas ceux que l’on croit : ce ne sont pas les terroristes, mais bien plutôt ceux qui les inspirent, les promeuvent, les soutiennent. Ce sont eux qui occupent le terrain conquis, abandonnés par des démocrates soucieux de ne pas apparaître comme « islamophobes ». Ces islamo-fascistes ont lu Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » Les monstres nouveaux ont bien compris que la victoire politique avait un préalable : la conquête des esprits.
Au bal orchestré par Tariq Ramadan et le CCIF, les faux culs de l’antiracisme, la LICRA, le MRAP, la LDH, SOS Racisme, seront sur la piste.
Benoît Hamon à l'Université de rentrée du PS à Lomme, septembre 2013. SIPA. 00664495_000007
Sauf surprise de taille, la victoire de Benoît Hamon aux « primaires de la gauche » (sic) ne le conduira pas dans trois mois à la présidence de la République. Il n’empêche qu’avec sa proposition de revenu universel, l’ancien « frondeur » a levé un joli lièvre et trouvé un écho profond et puissant au sein d’une partie non négligeable de la société française. Sa percée inattendue en atteste d’autant mieux qu’hormis cette proposition, son programme était, sur beaucoup d’autres sujets, finalement assez proche de ceux de plusieurs de ses compétiteurs.
La promesse d’une société de castes
Pourtant, qu’est-ce que le revenu universel, sinon la monétisation de la paix sociale, l’achat du silence des pauvres (et de leur résignation) avec l’argent des « riches » (« riches » ainsi institutionnellement déresponsabilisés). Que signifie-t-il, sinon l’officialisation d’une société à deux vitesses, l’adieu à toute possibilité de projet collectif et partagé, le renoncement au bien commun, l’abandon d’un idéal de justice, de fraternité et d’équité ?
Précisons. Le revenu universel porte en lui l’avènement d’une société non plus de classes (car le salarié et l’employeur avaient encore destins liés) mais de castes. Nous aurions en l’occurrence deux mondes s’ignorant superbement : d’un côté celui des importants, des décideurs, des actifs, de l’autre celui des dispensables, des figurants, des oisifs. Mais surtout, un tel assemblage ne pourrait tenir qu’avec l’aimable concours d’une troisième caste, réellement productive celle-là : celle du prolétariat mondial, ouvriers des pays émergents et immigrés d’appoint pour les travaux non délocalisables, caste des intouchables, maintenus à l’écart.
Et c’est à ce moment précis de notre développement que nous constatons deux choses : que le revenu universel, contrairement à un lieu commun, est une contre-utopie, un cauchemar, et que ce cauchemar ressemble à la nouvelle étape d’un processus déjà bien engagé…
Déconnecté du réel, le travail est déshumanisé
On peut à bon droit, comme nous venons de le faire, déceler dans le succès de cette idée de revenu universel le signe d’une société entrée en décadence (du pain et des jeux), la marque de l’agonie du socialisme (qui ne socialise plus que l’égoïsme), l’arrivée en phase terminale du capitalisme (où valeur d’usage et valeur d’échange sont devenues antithétiques : plus vous serez utile, moins vous serez considéré, plus vous serez productif, moins vous serez rétribué).
On peut de surcroît relever avec ironie, et l’on n’y résiste pas, que le concept de revenu universel émane de la gauche, une gauche habituellement jalouse de ses utopies égalitaires, de ses prétentions internationalistes et ne fustigeant rien tant que les discriminations. Pour tout dire, on aurait trouvé plus logique que le revenu universel soit avant tout promu par les libéraux les plus conséquents, trop contents d’évacuer ainsi du débat public les revendications démocratiques les plus légitimes(en termes d’égalité, de participation, de décence, de morale pourquoi pas ?).
Mais au-delà des poses, il y a lieu de se demander, précisément, comment une proposition aussi éloignée de principes jusque-là communs (et qui plus est in-finançable) en est venue à susciter sinon de l’engouement, du moins un certain assentiment. Comprendre de façon prosaïque comment cette idée a fait son chemin. Chercher les raisons pour lesquelles on envisage dorénavant comme horizon souhaitable une société qui mettra une part sans cesse grandissante des siens sous allocation à vie plutôt que de conduire chacun vers l’emploi et la construction d’un projet collectif. La réponse est évidente, pourvu que l’on observe la réalité sans œillères idéologiques : parce que le travail lui-même est de moins en moins considéré, valorisé, désiré. Ce qu’a parfaitement compris Benoît Hamon. Et pour cause…
ll faut voir ce qu’est devenue la vie activepour beaucoup : un travail déconnecté du terrain, du concret, du palpable, un emploi dépourvu de réelle fonction sociale, quand il n’est pas carrément contraire à l’intérêt général. Combien déplorent que leur activité professionnelle se résume, tout compte fait, à l’envoi et à la réception de mails, le tout agrémenté de quelques réunions jargonneuses ? Combien (salariés de la finance, de la communication, de la politique) savent sans se l’avouer, ou en se l’avouant d’ailleurs, qu’ils sont payés pour alimenter une machine qui piétine leurs propres idéaux ? Bonjour schizophrénie !
Quant aux petites mains occidentales de la mondialisation (celles du commerce franchisé, de la grande distribution, du divertissement…), elles sont souvent les mieux placées pour mesurer la vacuité d’un « modèle » économique par ailleurs insoutenable, tandis que les personnels de la santé ou de l’éducation en éprouvent quotidiennement la toxicité.
Oui, il y a fort à parier que l’attrait du revenu universel soit avant tout la conséquence logique de ce sentiment d’inutilité, voire de nocivité, sinon d’inconséquence, que confèrent à ceux qui les mènent les activités, de plus en plus parasitaires, que le libéralisme mondialisé attribue à l’Occident, selon la théorie des avantages comparatifs et du partage mondial du travail (au Sud la production, au Nord la gestion). Ou le succès du revenu universel comme révélateur de la misère humaine en milieu professionnel tempéré(misère repérée depuis longtemps déjà par Houellebecq), d’une souffrance au travail qui, pour être moins physique et plus psychique que celle des prolétaires d’antan, n’en est pas moins éprouvante, du désarroi existentiel du salarié occidental lambda dans l’économie mondialisée de ce début de XXIème siècle.
D’un point de vue électoral, la mise en avant du revenu universel par Benoît Hamon est donc parfaitement compréhensible en ce qu’elle répond à des transformations amorcées et des souffrances réelles. Mais d’un point de vue politique, c’est autre chose. Faire le choix du revenu universel, ce serait précisément s’incliner devant le libéralisme et le mondialisme qui nous ont conduits là. Ce serait entériner et aggraver le fonctionnement de ce système sans but ni idéal, pourvoyeur d’emplois sans cause et d’entreprises sans raison sociale. Et ce serait aussi renoncer à tout projet de société refusant toute idée de césure en son sein. Bref, ce serait jeter le bébé humaniste par la fenêtre mais garder l’eau sale du grand bain libéral.
Alors que faire ? Ici encore, il convient de rester prosaïque. Agir à la source, ce serait valoriser les métiers premiers, car il en reste, et ce sont d’ailleurs souvent ceux qui manquent le plus d’effectifs : bâtiment, services à la personne, agriculture… Valoriser ces métiers dans les esprits (cesser de croire et de faire croire à cette idée ridicule et génératrice de tant de frustration que 80 % d’une société donnée puisse être « chef de », à la manière d’une armée mexicaine), mais les valoriser aussi financièrement, ce qui induirait notamment la fin du dumping international, fiscal ou social.
Agir à la source, ce serait aussi organiser une orientation qui reconnaisse et valorise les aptitudes et appétences individuelles(indépendamment des savoirs fondamentaux qui, par définition, doivent être partagés par tous). Agir à la source, ce serait reconnaître le « burn-out » non pas comme une maladie professionnelle (une des autres propositions de Benoît Hamon) mais comme une maladie sociétale.
Revaloriser les emplois productifs
Certes, il convient de profiter des progrès technologiques pour redéployer nos bras et nos cerveaux des fonctions administratives et de gestion vers les postes productifs et créatifs, nul ne le nie. C’est autant une nécessité économique qu’un facteur d’épanouissement au travail. Mais cela ne se fera pas naturellement. La preuve, ces dernières décennies, les vases communicants ont même opéré à l’inverse, conduisant à la désindustrialisation du pays d’une part et à l’inflation des effectifs de ses collectivités locales d’autre part… tandis que s’installait le numérique ! Ce mouvement peut paraître énigmatique, mais il s’explique : on a voulu acheter la paix sociale, en se fiant à la promesse libérale d’un Occident sans usine et prospère. Exactement comme aujourd’hui avec le revenu universel… Stop ou encore ?
Ces postes authentiquement productifs et créatifs, vecteurs de richesse, de bien-être, d’innovation, source de fierté individuelle et collective, pas besoin de renverser le capitalisme pour les trouver : ce sont ceux des filières agricoles, artisanales et industrielles faisant le choix de la qualité, à commencer par la qualité sanitaire et environnementale. Sur ces trois fronts, la France possède des atouts considérables. Mais la viabilité économique de ces emplois exigerait aussi l’édiction de normes qualitatives (y compris sociales) opposables à nos entreprises… comme aux camions venus de l’Est et aux « containers » partis d’Asie.
Tout ceci, on le voit, nécessiterait une sérieuse volonté politique ainsi qu’une bonne dose d’interventionnisme et de protectionnisme, mais surtout, ce qu’oublie Benoît Hamon (qui parle pourtant volontiers de transition écologique), le choix du seul cadre institutionnel et juridique dans lequel ces indispensables mesures, qualitatives, humanistes, de long terme, cohérentes, ambitieuses, pertinentes, pourraient réellement s’imposer : la nation. Mais de cela, Benoît Hamon ne parlera pas.
François Fillon. Sipa. Numéro de reportage : 00791661_000003.
François Fillon. Sipa. Numéro de reportage : 00791661_000003.
Je déteste les affaires. À chaque fois que de grands investigateurs trouvent des poux dans la tête d’une personnalité publique, qu’elle soit de droite ou de gauche, c’est le même scénario : faisant toujours partie de la minorité qui fait preuve d’une coupable indulgence pour les faiblesses humaines, je me fais tellement avoiner, y compris par mes amis, que je finis par trouver moi-même suspecte ma relative insensibilité aux manquements à la morale des princes qui nous gouvernent.
Communion dans l’indignation
Relative ne signifie pas totale. Cependant, dans la panoplie des fautes morales, celles que l’on reproche à Fillon ne me semblent pas les plus graves : après tout, il ne s’agit que d’argent. Des gens payés à peu ou ne rien faire, il y en a dans pas mal d’entreprises, et si on en voit de moins en moins dans les rédactions, ce n’est pas parce que la morale a progressé dans la profession mais parce que la crise est passée par là. Une certaine forme de cynisme politique – par exemple, celui des destructeurs de l’Ecole qui soustraient leurs enfants aux conséquences d’une politique à laquelle, donc, ils ne croient pas – me paraît bien plus condamnable.
En vérité, la communion dans l’indignation à propos de salaires trop facilement gagnés me semble exprimer la même passion tordue pour le fric que celle que l’on reproche à François Fillon. Il y a quelque chose de déplaisant dans l’obsession comptable qui a saisi une partie de la France. Car sous couvert de défendre la probité, ce sont des affects moins reluisants qui s’expriment – pourquoi lui et pas moi ? Et c’est bien sur ces affects que tentent de jouer mes chers confrères quand ils s’ébahissent bruyamment des sommes perçues par Penelope Fillon « alors que tant de gens souffrent » – comprenez que si vous êtes dans la mouise, c’est à cause de ces salauds. Stendhal appelait cela, à raison, les passions tristes. Désolée, quoique peu douée pour gagner de l’argent, même en travaillant honnêtement, je m’efforce de n’éprouver aucun sentiment négatif à l’égard de ceux qui y parviennent, fût-ce sans se casser la tête.
Certes, on ne saurait exonérer François Fillon de sa responsabilité dans ce qui lui tombe dessus. Si ses partisans sont aussi déboussolés, s’ils se sentent floués, c’est parce qu’il a commis l’erreur de placer le débat politique sur le terrain de la morale – ou plus exactement de ce que les juges appellent morale. Attaquer Nicolas Sarkozy sur ce terrain était une faute. Elle lui revient à la figure.
Tristement banal
Quant aux faits qui lui sont reprochés, s’ils me paraissent moins pendables qu’à la plupart de mes contemporains, ils n’en écornent pas moins l’image d’austérité et de hauteur qu’il s’était donné. Quelle que soit l’issue judiciaire de l’affaire, on aura appris que Fillon n’est pas indifférent à l’argent et qu’il est moins sourcilleux que ce que l’on croyait sur le sujet. Ce n’est pas très glorieux, mais tristement banal. C’est aussi cela qu’on ne lui pardonne pas.
En prime, de l’avis général, sa défense a été calamiteuse. Elle plaide pourtant en sa faveur. Si François Fillon est si mauvais, c’est qu’il ne comprend pas ce qu’on lui reproche, et s’il ne comprend pas, c’est qu’à aucun moment il n’a eu le sentiment de commettre une faute. Il faut essayer de se mettre à sa place. D’abord, tout le monde le fait – au Parlement européen, où il est interdit d’embaucher sa famille,les élus échangent volontiers, semble-t-il, conjoints et enfants. De son point de vue, il a donné sa vie à la France, obligeant son épouse à renoncer à une éventuelle carrière. S’ils sont aisés par rapport à la moyenne des Français, les Fillon n’ont ni le patrimoine, ni le revenu de ceux qu’ils fréquentent dans les cercles du pouvoir. Ils ne voient certainement rien de répréhensible dans le fait de rémunérer le travail invisible de l’épouse d’un politique qui est aussi un notable local.
Curieusement, rien n’enrage plus ceux qui veulent la tête de Fillon que cet appel à se mettre à la place de celui qu’ils ont déjà condamné. Ce n’est pas la question, disent-ils. Il me semble au contraire que « se mettre à la place de » est la base du jugement, surtout en politique.
Au secours, Robespierre revient!
Quoi qu’il en soit, il y a donc bien des raisons d’être partagé – entre une inévitable déception et la conviction qu’on en fait des caisses. Mais les accusateurs de Fillon (et les 75 % de Français qui, à en croire les sondages, les encouragent) ne sont pas partagés, au contraire. Ils sont animés d’une fièvre absolutiste. Qui vole un œuf vole un bœuf et qui n’est pas tout blanc est tout noir. Ainsi chacun peut-il donner à voir sa propre vertu, mesurée à l’aune de la sévérité dont il fait preuve à l’égard du suspect du jour. On a beaucoup rappelé le proverbe africain qui dit que « quand on monte à l’arbre, il faut avoir le cul propre ». L’avantage de ceux qui bombardent l’arbre d’en bas, c’est que personne ne voit leur cul. Ceux-là, me dira-t-on, ne se présentent pas à l’élection présidentielle. Certes. Mais nous savons bien que les animaux politiques sont, dans la jungle humaine, les plus dangereux. Et nous voudrions en même temps qu’ils soient aussi innocents que Vénus sortant de l’onde ? Quelle naïveté. Quand nous prétendons choisir, pour nous gouverner, les meilleurs d’entre nous, il ne s’agit pas seulement de morale. Bien sûr, personne ne voudrait d’Al Capone à l’Elysée. Mais voteriez-vous pour Saint François d’Assise ?
Quand l’humeur populaire et celle des médias convergent, tous communiant dans ce robespierrisme démocratique que l’on appelle transparence, il y a de quoi s’inquiéter. En effet, si deux tiers des Français sont forts sévères à l’endroit de l’ancien Premier ministre, depuis le 24 janvier, ce sont 100 % des journalistes qui tambourinent, sur le mode de la prophétie autoréalisatrice, que Fillon ne peut pas tenir – ce qui signifie donc qu’il ne doit pas tenir. Avec le magnifique titre offert par l’ami Marc Cohen, cet unanimisme glaçant constitue une excellente raison d’inviter François Fillon, au contraire, à tenir bon. Quoi qu’on pense de ses manquements et de son programme, n’oublions pas que sa reddition serait une victoire de la meute.
Depuis quelques temps, déjà, il semblerait que la Russie se soit de nouveau invitée dans l’actualité. On voit la main de Moscou en Ukraine, en Syrie et même dans les dernières élections américaines. La personne de Poutine, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle suscite des réactions contrastées aussi bien dans notre personnel politique que dans les médias, n’y est pas pour rien. Incarnant de manière subliminale la figure de l’homme fort, redoutée ou désirée, Poutine cache de fait la réalité d’une société que l’on connait bien mal par une représentation qui se résume à quelques clichés hérités du stalinisme et la guerre froide, comme autant de persistances rétiniennes du monde d’avant la chute du Mur. Le KGB a été remplacé par le FSB et la Nomenklatura par la figure de ces oligarques qui viennent se reposer sur la Côte d’Azur et achètent des clubs de foot de la Champion’s League après s’être partagé dans un Yalta à usage interne les ressources naturelles et le patrimoine industriel.
C’est un peu court et c’est pour cela que la collection Zapoï aux éditions de La manufacture de livres permettra au lecteur curieux d’aborder la réalité russe par les marges du mauvais genre ou de l’enquête journalistique, façon reporter gonzo post-soviétique, en pleine immersion dans son sujet. On rappellera que « zapoï », difficilement traduisible en français car ce mot ne peut exister qu’en Russie comme le spleen ne peut exister qu’en Angleterre ou la saudade au Portugal, renvoie à une sorte d’ivresse errante où des hommes boivent sans discontinuer pendant plusieurs jours avant de reprendre plus ou moins conscience avec une gueule de bois monumentale dans un lieu parfois assez éloigné de leur point de départ. Le zapoï comporte également une forte connotation de rupture avec l’ordre établi mais comme, manifestement, dans les deux premiers titres de cette collection, l’ordre est aussi un désordre proche de cet « anarchisme du pouvoir » dont parlait Pasolini à propos de Salo ou les cent vingt journées de Sodome, on peut estimer que c’est la société russe dans son ensemble qui est sous le signe du « zapoï ».
Voleurs et bandits
C’est en tout cas l’impression que l’on éprouve en lisant Banditsky ! d’Andreï Constantinov, sous-titré « chroniques du crime organisé à Saint-Pétersbourg ». « Organisé » n’est pas ici un vain mot car il faut savoir que si la société russe n’a pas attendu le communisme pour se caractériser par la bureaucratie, le monde du crime n’échappe pas non plus à ce tropisme, à cette différence notable que sa bureaucratie à lui est extrêmement efficace. L’auteur de cette enquête, interprète dans une brigade parachutiste à l’époque soviétique puis journaliste, a le goût du terrain et sait de quoi il parle. Il montre que le Milieu pétersbourgeois se caractérise par toute une série de codes, de règles, de hiérarchies d’autant plus subtiles et complexes que tout cela est évidemment non écrit.
Il y a d’abord, historiquement, la différence entre les Voleurs et les Bandits. Ce serait une grave erreur d’y voir des synonymes : « Cette distinction n’est pas une coquetterie d’historien, nous dit Constantinov, la prévalence de Bandits ou de Voleurs dans une région détermine le type de criminalité locale et son influence sur la vie des affaires, la vie économique et la vie politique. » Pour aller vite, les Voleurs aiment l’ordre et les spécialisations. Ils sont les héritiers de la Cour des Miracles de l’époque des tsars qui a été obligée de se structurer sous la période stalinienne dans les Goulags pour pouvoir tenir et ils contrôlent aujourd’hui encore les prisons. Les Bandits, eux, sont des hommes nouveaux, des racketteurs qui proposent des « Toits », c’est-à-dire des protections et n’hésitent pas, par exemple, à monter de faux règlements de compte avec des balles à blanc pour prouver que leur présence est indispensable. Inutile de dire que les Voleurs les tiennent en piètre considération. En fait, tout allait beaucoup mieux à l’époque du communisme pour ce petit monde puisque le crime n’existait officiellement pas et que de fait, la police les ignorait complètement tant qu’ils ne se mêlaient pas de contester le bien fondé du marxisme-léninisme.
C’est à partir des années 80 que les choses changent et virent à la confusion des genres. Il faut lire la description que fait Constantinov de la contamination mutuelle de la pègre, de la police et de la justice pour déboucher dans les années 90 sur une véritable guerre civile entre l’Etat et le Milieu qui ne trouverait aujourd’hui comme point de comparaison que la situation du gouvernement mexicain face aux Cartels. On en était au point où prendre la place des politiques était parfois plus facile comme dans l’histoire emblématique de ce truand qui trouve qu’ils coûtent trop cher à corrompre et qui se fait élire pour légaliser ses affaires.
Guerre (et paix ?)
On pourra, pour compléter ce tableau et passer en quelques sortes aux travaux pratiques, lire Guerre, le roman noir de Vladimir Kozlov qui se passe dans une ville de province russe complètement corrompue qui n’est pas sans rappeler la Poisonville dans Moisson Rouge de Dashiell Hammett. Les flics y sont de fait des gangsters en uniforme et font régner un ordre mafieux. Pour leur faire face, une bande de jeunes gens bien sympathiques mais avec quarante ans de retard mime les groupes de la lutte armée en Europe de l’Ouest, façon Brigades rouges et commence à attaquer la police tout en méditant sur les métamorphoses de l’anarchisme à travers les âges. Guerre est un microcosme parfait de la société russe, avec ses étudiants sans avenir qui se rêvent en bande à Bonnot, ses illuminés religieux ruraux post-tolstoïens, ses nouveaux riches arrogants, ses journalistes à bout de souffle, ses politiques médiocres dans le meilleur des cas, abjects dans les pires .
Kozlov, en bon écrivain comportementaliste, a le désespoir sec et pratique la suspension de jugement. Au lecteur de se débrouiller pour trouver, au long de ce récit inspiré de faits réels des années 2010, les bons et les méchants dans une ville où les filles se livrent à des concours de pipes dans les boites de nuits tandis qu’on juge, non sans mal, des policiers pour actes de torture.
« -Quelqu’un a une idée sur la façon de s’y prendre ? » demande à un moment un personnage de Guerre. On ne saurait poser meilleure question sans réponse à propos de la Russie telle qu’elle apparaît dans ces deux titres de Zapoï, à la fois terrifiante, noire et fataliste.
Banditsky ! d’Andreï Constantinov (traduction de Vincent Deyveaux) et Guerre de Vladimir Kozlov (traduction de Thierry Marignac), Collection Zapoï, La Manufacture de Livres.
La résistance s’organise. Partout en France, les clubs, les marchands, les garagistes, les galeristes, en somme, tous les passionnés de mécaniques anciennes, préparent ce rendez-vous incontournable du calendrier. Début février, tout le monde de la collection se rend à la Porte de Versailles pour communier sur l’autel des carrosseries d’antan. Ce manège enchanté réunit, à chaque édition, près de 115 000 visiteurs durant cinq jours. Chez ces irréductibles, à la fois défenseurs du patrimoine et esthètes d’un art de vivre, on fait fi de l’auto-phobie ambiante qui véhicule son lot de restrictions et d’oukases. No pasarán ! crient certains édiles municipaux qui n’ont décidément rien compris à l’attrait touristique de ces musées roulants. Le rêve de faire disparaître les automobiles de caractère du paysage urbain ne vaincra pas. Des frondeurs en Peugeot 404, Citroën DS ou Renault Dauphine veillent à ce que le plaisir de circuler demeure un droit inaliénable du conducteur. En pré-campagne présidentielle, les candidats devraient penser à ne pas trop snober cette « clientèle électorale ».
Du cockpit à l’isoloir
D’après le dernier rapport de la Fédération Française des Véhicules d’Epoque (FFVE) datant de février 2015, ils seraient 230 000 à posséder un ou plusieurs modèles affichant plus de 30 ans au compteur. Sur notre territoire, pas moins de 4 000 entreprises fabriquent ou vendent des produits et services ayant trait aux véhicules historiques, soit un chiffre d’affaires dépassant les 4 milliards d’euros. Un mouvement en marche qui pourrait peser dans l’isoloir. Les politiques, sans aucune culture industrielle et artistique, ont beau s’évertuer à leur mettre des bâtons dans les roues, les amoureux de la Nationale 7, de l’autodrome de Montlhéry ou du Grand Prix de Reims n’abdiquent pas. Le vieux moteur à explosion fait même des étincelles auprès d’un nouveau public.
Les « Youngtimers », ces voitures des années 80/90, attirent aujourd’hui des « têtes blondes » dans les rassemblements jadis squattés par les cheveux argentés. Les 205 GTI côtoient désormais les Simca 1000 et rebattent les cartes du milieu. Cet univers-là est bien plus mélangé, ouvert et vivant, que les raccourcis médiatiques laissent croire. L’enfermer dans une niche rétrograde serait une grave erreur d’analyse car ces milliers d’hommes et de femmes consomment, voyagent, échangent et participent à la bonne santé économique du pays en roulant ! Actifs ou retraités, citadins ou ruraux, riches ou modestes, ils sont tous garants d’une partie de notre mémoire. Ces historiens du volant mériteraient parfois les palmes académiques pour leur contribution à l’éducation des jeunes générations. Pourquoi n’enseigne-t-on pas au collège, l’âge d’or de la carrosserie française, par exemple ? Rétromobile est l’occasion unique de se retrouver entre amis, de penser aux futures escapades du printemps et de l’été, de fustiger les spéculateurs qui faussent le marché, de s’alarmer sur des législations toujours plus contraignantes, d’envier nos voisins britanniques et leur culte royal de la préservation et puis surtout de profiter du programme de cette 42ème édition.
Paris, capitale de l’auto… rétro
Pénétrer dans les Pavillons 1, 2 et 3 du Parc des Expositions, c’est ouvrir le garage aux souvenirs. Il y en a pour tous les goûts, toutes les époques et toutes les bourses. Rétromobile n’est pas qu’un salon de voitures rutilantes, « best of show » comme disent les américains. On y trouve des miniatures, des accessoires, des livres, une prestigieuse maison de ventes aux enchères, des sorties de granges, des associations, de grands constructeurs internationaux, des spécialistes de la restauration, des manufacturiers, des vendeurs de vêtements, des anciennes gloires des circuits, des camions, des engins militaires, des scooters, des plaques émaillées ou des sculptures. Dans cet inventaire à la Prévert, on y croise aussi bien l’amateur fortuné de Bugatti, prêt à débourser quelques millions d’euros pour s’offrir une folie des années 20 que l’électricien en retraite, monté de son Berry en Traction, à la recherche d’un enjoliveur. Depuis peu, les organisateurs ont relevé le niveau des prestations. Les stands ressemblent moins à une foire à la brocante qu’aux allées soignées du salon de Detroit ou de Genève. Le charme foutraque en moins, cette 42ème édition s’annonce d’ores et déjà comme un grand cru.
Ouvrez grand les yeux, Rétromobile célèbrera : les 70 ans de Ferrari en exposant huit modèles emblématiques de la marque, notamment une Barquette 166 Mille Miglia qui a remporté les premières 24 Heures du Mans de l’après-guerre en 1949 ainsi qu’une 250 LM en provenance de la collection Schlumpf et une 250 GT Berlinetta ; les 90 ans du titre de champion du monde des Grand Prix décroché par Delage avec la présence de 6 modèles rares, les 40 ans de l’apparition du Turbo en Formule 1 chez Renault et ses déclinaisons routières (R5, R18, R9/11, Alpine V6, R21 2 litres, etc.), une exposition de motos 100 % française dont un exemplaire de 1871 produit par Louis Guillaume Perreaux (premier deux roues motorisé et commercialisé au monde) et une Louis Blériot de 1920 ; un Prototype Chausson CHS, une microcar révolutionnaire développée secrètement en 1942 dans les usines réquisitionnées par l’armée allemande ; une vente orchestrée par Artcurial Motors et agrémentée de quelques pièces exceptionnelles comme cette Delahaye 135 Compétition Roadster carrossée par Figoni & Falaschi de 1936 estimée entre 1,2 et 1,8 millions d’euros ou une Cadillac Series 62 et une Harley-Davidson Softail appartenant à Johnny Hallyday au profit de l’association La Bonne Etoile et des dizaines d’autres surprises, des Mercedes d’exception en direct de Stuttgart, une flopée de Porsche 356 et 911, d’aguicheuses italiennes (Alfa, Lancia, Maserati, etc…), des Ford Mustang gavées de chevaux. Enfin que les anglophiles se rassurent, des Jaguar, Bentley et Austin-Healey, il y en aura à la pelle !
Sa majesté, l’authentique Aston Martin DB5 de James Bond dans Goldfinger ou la très exclusive DB4 GT Zagato seront de la partie. Une journée à Rétromobile équivaut à une sortie dans un parc d’attractions, une visite au musée, une pause dans une bibliothèque, une virée dans les Hunaudières et un Tour de France de nos plus belles régions.
Rétromobile, Salon international des voitures de collection – du 8 au 12 février – Paris Expo Porte de Versailles – Pavillons 1, 2 et 3 – Horaires : Mercredi 8 février (10h-22h), Jeudi 9 février (10h-19h), Vendredi 10 février (10h-22h), Samedi 11 février (10h-19h), Dimanche 12 février (10h-19h) – Tarif : 18 € par personne -Gratuit pour les moins de 12 ans – www.retromobile.fr
J’aime les romans pour jeunes filles. Je ne suis pas la seule dans ce cas, le marché prospère depuis que les femmes savent lire et n’est pas près de s’essouffler. En feuilletant Le dimanche des mères, le dernier roman de Graham Swift, ce que j’aime dans les romans pour filles m’a sauté au visage. Jolis rubans et parfums d’orchidée, Angleterre des années 1920, amours contrariées et larmes.
Le « dimanche des mères » est une tradition de la noblesse anglaise, qui laissait un jour par an ses domestiques libres de rendre visite à leur mère. Après la guerre de 14-18, beaucoup de choses sont en miettes, les familles décimées et le système compliqué de la domesticité s’est simplifié par la force du manque d’argent. Les femmes préfèrent de plus en plus souvent devenir secrétaires ou vendeuses que cuisinières et femmes de chambre de duchesse.
Seule et nue dans la demeure immense
Jane Fairchild, la bonne des Niven, est orpheline. Chaque année, elle passe son dimanche des mères seule dans la maison vide, elle dévore des livres « pour garçons » que son maître Mr Niven l’autorise à lire avec une grande perplexité. Jane a vingt-deux ans, elle aime Kipling, Conrad et son amant depuis plusieurs années, le jeune Lord Paul Sheringham. Leur liaison est sincère et profonde. Il l’appelle son « amie », il fait en sorte, avec les moyens de l’époque, de ne pas faire porter à Jane le fardeau de leurs ébats. Surtout, il lui fait confiance. Nous sommes à deux semaines du mariage arrangé de Paul avec une héritière un peu froide, Emma Hobday. Paul demande à Jane de lui rendre sa dernière visite, l’accueille dans le château par la porte de devant, puis, pour la première fois, ils font l’amour dans sa chambre. Dans cette journée de mars chaude comme en été, chaque détail est pour Jane un présent inestimable.
Paul se rhabille ensuite pour rejoindre Emma. Il est en retard mais il fait trainer le spectacle, se montre et se livre entièrement à Jane, puis lui laisse la clé de la maison. La petite bonne se retrouve seule et nue dans la demeure immense.
Graham Swift fait démonstration d’une maîtrise de l’immobilisme impressionnante. Dans la demeure des Sheringham, dont deux fils sont tombés au front et regardent l’intruse depuis leurs cadres, même la poussière ose à peine bouger. Le roman est un prodige de lenteur. Aucun mot de trop n’est échangé. Jane est un petit fantôme dont on ignorera toujours la présence, à cet instant-là. Elle explore sans déranger le paradis des riches, qui se permettent de conserver intactes deux chambres pour les défunts, le paradis des hommes qui se retirent avec sérieux dans la bibliothèque dont personne ne lit les livres.
Ce que fait dire Graham Swift à Jane, c’est à mots doux la violence des changements du vingtième siècle, de l’irruption des femmes dans le monde, dans le travail salarié, dans la politique, et à égalité avec les hommes dans les relations amoureuses.
Le dimanche des mères est un roman pictural, on pense au « Nu descendant un escalier », le tableau scandaleux de Duchamp exposé en 1913 ; c’est aussi un roman lourd, désert, morbide. La femme nue, pauvre et seule survivante de la fureur de la guerre porte désormais le monde sur ses épaules, et une orchidée dans son corsage.
Il n’y a pas de romans pour jeunes filles. Il n’y a que des romans que les hommes ne lisent pas.
Graham Swift, Le dimanche des mères – Gallimard / Du monde entier – 155 pages.
William Bouguereau "Les remords d'Oreste (Wikipédia)
William Bouguereau "Les remords d'Oreste (Wikipédia)
Cap Kalafatis de Patrick Besson est une histoire cruelle et émouvante. C’est d’ailleurs ce qui caractérise l’oeuvre de Besson et la rend si singulière: la façon dont chez lui la cruauté du monde se transforme en émotion, à la fin. Mais comme cela arrive à la fin, justement, que les lecteurs ou les critiques sont paresseux et vont rarement jusqu’au bout des romans, on a fait à Besson la réputation d’un cynique au cœur froid. Cela l’arrange sans doute. On n’est jamais autant à l’abri des autres que dans la fausse image qu’ils ont de vous.
En même temps, pour ne pas aller au bout de Cap Kalafatis, il faut le chercher. Le livre fait cent vingt pages, il est essentiellement dialogué et il vous fait sans cesse changer de registre comme les jolies filles changent de tenue cinq fois en une heure avant de sortir. L’histoire de Cap Kalafatis est aussi simple que la lumière des Cyclades qui vont servir de décor à cette tragédie grecque dont les héros ne sont plus des dieux mais des touristes français pendant les vacances de Pâques 1991. Autre caractéristique de Besson, notamment dans ces derniers romans (Ne mets pas de glace sur un cœur vide ), un certain génie à faire du vingtième siècle finissant une période aussi lointaine que l’Antiquité. En 1991, par exemple, on pouvait confondre sur une plage de Mykonos un jeune homme qui faisait Sciences-Po avec un hippie : « En 1991, il y a encore des hippies mais ce sont les derniers. Le plus beau slogan du monde –Peace and love- a disparu remplacé partout par celui de la Guerre des étoiles : May the force be with you. »
Quand on a 23 ans…
Le jeune homme en question s’appelle Nicolas. Il a le tort de trouver une fille très jolie sur la plage. Elle s’appelle Barbara, elle a son âge et elle est française, comme lui, c’est-à-dire qu’elle a le sens de la formule. Le problème avec les Français semble nous dire Besson depuis qu’il a écrit son premier roman à 17 ans dans les années 70, c’est qu’ils ont trop d’esprit : ils peuvent déclencher une guerre pour un bon mot. Comme Barbara bronze seins nus, -et les seins nus sur les plages ont aussi complètement disparu depuis 1991, nous fait remarquer l’auteur-, l’envoûtement de Nicolas est total. C’est sans doute pour cela qu’il accepte l’invitation de José, le compagnon de Barbara, beaucoup plus âgé, qui a fait assez d’argent dans le commerce des fringues pour se consacrer exclusivement à la planche à voile, à la lecture d’Albert Cohen et à Barbara. José laisse Nicolas et Barbara coucher ensemble dans un des petits bungalows all inclusive de l’hôtel. Cela pourrait être sordide, mais ça ne l’est pas car ça se passe en Grèce et qu’en Grèce, toutes les histoires finissent par ressembler à des mythes : « La chambre bleue, le ciel blanc. Le bruit sincère de la mer. La mer ne ment pas. Il se souvient de tout. Ce sera peut-être même un jour son seul souvenir, conservé dans l’alcool émouvant de son cerveau mourant. Le paradis existe, c’est un lit. Quand on a vingt-trois ans et la fille aussi. L’éternité dure un millième de seconde, ça devrait pouvoir être mathématiquement prouvé. »
Le lecteur croit savoir où Besson l’emmène. Plan à trois, homosexualité par procuration, voire crime à l’assurance-vie, à la façon d’une nouvelle noire de James M.Cain. Evidemment, il n’en sera rien. La raison des ces jeux de l’amour et du hasard, sur fond de Mer Égée sera à la fois plus banale et plus tragique. On ne la révélera pas, parce que tout lecteur devrait ressembler à Nicolas qui revient vingt cinq ans après sur les lieux où s’est faite malgré lui son éducation sentimentale : « Nicolas se sent coupable de tout alors que c’est lui l’innocent. »
La messe est dite si on en croit Michel Onfray, et l’Occident judéo-chrétien dont la mort est programmée par ses ennemis autant que par ses propres lâchetés n’aurait plus qu’à « sombrer avec élégance ». En est-il même encore capable ? Embarqués sur ce Titanic qu’est Décadence, deuxième volet d’une Brève Encyclopédie du monde (rien que ça !) commencée avec Cosmos, les passagers que nous sommes peuvent néanmoins agrémenter leur traversée de ces 600 pages, qu’ils pressentent fatale, en regardant le très long métrage qui leur est projeté : une sorte de péplum historico-philosophique qui leur explique, non pas comment utiliser leur gilet de sauvetage ou s’entraider dans cette catastrophe collective, mais pourquoi ils vont nécessairement périr dans ce naufrage.
Tant pis pour eux d’ailleurs, qui n’avaient qu’à pas devenir chrétiens il y a deux mille ans et qui sont aujourd’hui acculés, faudrait-il ajouter, à devoir choisir entre deux maux : bafouer leurs principes en recourant à la force brutale afin de sauver la civilisation judéo-chrétienne qui prend l’eau, ou contribuer par excès d’humanisme au « déclin de la force vitale » qu’annonçait il y a plus d’un siècle Nietzsche, voyant dans cet épuisement la fatalité propre au nihilisme. Ces passagers peuvent d’autant moins compter sur l’ultime satisfaction de voir leurs ennemis se noyer avant eux qu’ils ignorent si l’ennemi est à bord ou commandite de l’extérieur le naufrage. C’est en tout cas une autre « fable » que celle rapportée par Hans Blumenberg dans Le souci traverse le fleuve que relate Onfray dans cette épopée qu’on ne peut dire « apocalyptique » puisque aucune révélation finale n’en résultera.
Pourquoi l’humanisme épicurien n’a-t-il pas réussi à fonder une civilisation puissante et joyeuse?
Voici bel et bien venu le temps de l’« apocalypse sans royaume » dont parlait Günther Anders (Le Temps de la fin), même si c’est moins une catastrophe nucléaire qu’il faut désormais redouter qu’un effondrement intérieur dont l’élan entropique remonterait selon Onfray à[access capability= »lire_inedits »] l’origine même de l’univers, né du refroidissement de l’énergie faramineuse dégagée par la déflagration initiale nommée big bang comme chacun sait. Tout porte en effet à affirmer que le Soleil un jour s’éteindra et que la Terre, privée de sa lumière et libérée de l’attraction qui la relie au Système solaire, s’en ira errer dans l’univers et mourra. Une scénographie grandiose, on en conviendra, qui ramène d’emblée à des proportions dérisoires la mort annoncée de la civilisation judéo-chrétienne.
Or ce procédé rhétorique, aujourd’hui inspiré par l’astrophysique, est celui-là même qu’utilisèrent la plupart des cosmogonies religieuses afin de remettre l’homme, toujours porté à se surestimer, à une plus juste place dans l’univers. La ressemblance est par ailleurs frappante entre le constat désenchanté par quoi débute Décadence, énoncé sur un ton digne de L’Ecclésiaste, et le début du magnifique poème dans lequel l’épicurien Lucrèce révèle aux esprits jusqu’alors crédules en matière religieuse ce qu’il en est de la « nature des choses » : si loin que porte le regard, le jeu mécanique des atomes ne laisse aucune place aux dieux.
Il se trouve simplement que « l’effondrement d’une étoile » faisant de la mort d’une civilisation un phénomène naturel quasi fatal occulte ce que ce trépas comporte avant tout d’historique. Il ne sert donc à rien de fustiger (à juste titre) le penchant de l’intelligentsia occidentale à liquider le réel lorsqu’il ne lui convient pas, si c’est pour dénier d’emblée tout pouvoir à l’historicité, annulée par ce jeu cosmique sur lequel elle n’a aucune prise. Ce n’est pourtant pas l’entropie de l’univers qui arme aujourd’hui le bras des terroristes ou inspire la trivialité consumériste ! Ni l’entropie naturelle ni l’esthétique des ruines ou la Nature morte n’expriment véritablement ce qui est en jeu dans le vécu répondant à la notion de « décadence » : « Tout ne s’est pas perdu, mais tout s’est senti périr », comme l’a dit Valéry du « frisson extraordinaire » qui courut dans l’entre-deux-guerres la moelle de l’Europe. Esthétique pour les uns, suicidaire pour les autres, ce pathos porte aussi en lui le sursaut capable de renverser la tendance et de regagner le terrain qu’on pensait perdu.
D’autant que la décadence dont parle Onfray, reprenant à peu de choses près la thèse de Nietzsche, serait le fait du judéo-christianisme auquel on devrait reprocher à la fois d’avoir instrumentalisé à des fins politiques le message d’amour et de paix du Christ, et d’avoir été incapable de préserver ce qu’il avait, au plus fort de sa puissance, réussi à construire : une civilisation, ce qui n’est pas rien. Si le Jésus historique n’est qu’un « personnage conceptuel » inventé à des fins stratégiques, qui fut donc le « Jésus de paix et de tolérance » auquel fait parallèlement référence Onfray ? Pourquoi ne pas aller jusqu’au bout du raisonnement et voir dans ce « christianisme primitif », dévoyé par l’institution ecclésiale, l’un des recours possibles face au nihilisme véhiculé par le « christianisme de fer » du catholicisme romain ? Car c’est bien de lui qu’il s’agit, et l’on s’étonne qu’il ne soit rien dit de l’Orthodoxie, chrétienne elle aussi. Pour que cet ultime sauvetage soit possible, encore faudrait-il laisser la porte ouverte, comme le fit Nietzsche, à une épiphanie rayonnante du divin. Difficile donc d’être à la fois épicurien et nietzschéen !
D’ailleurs, si la redécouverte de l’épicurisme au xve siècle a véritablement sapé les fondements du judéo-christianisme, pourquoi l’humanisme épicurien n’a-t-il pas réussi à fonder une civilisation puissante et joyeuse sur laquelle le nihilisme n’aurait eu aucune prise ? Il faut donc bien reconnaître, comme le fait d’ailleurs Onfray, que « le rameau d’une civilisation est toujours une spiritualité ». On sait simplement désormais que ce qui a été vrai du christianisme, conquérant pour avoir trahi le Jésus des Évangiles, l’est plus que jamais de l’islam, impérialiste depuis ses origines. Le tout n’est donc pas seulement de rejeter l’un autant que l’autre, mais d’entamer par là une reconquête dont il n’est guère question dans la fresque d’Onfray évoquant, pour justifier sa position, le sens du tragique qui est celui de tout esprit lucide.
Jamais le tragique, pourtant, chez les anciens Grecs ou chez Nietzsche, ne s’est limité à un constat des faits. On s’étonne d’autant plus qu’évoquant « l’innocence coupable des hommes », Onfray n’y ait pas reconnu l’essence même du tragique que la postmodernité subit sans parvenir à s’approprier ce qu’il comporte aussi d’intrépidité. Tragique, oui, le fait que la raison ait engendré depuis au moins deux siècles les monstres que Goya pensait issus des songes, et que la déconstruction philosophique et artistique ait entraîné « une dégringolade vers toujours plus de nihilisme » au lieu de régénérer la force de vie qui permettrait de le surmonter. Tragique, le fait que la réforme voulue par l’Église (Vatican II) n’ait fait qu’aggraver la maladie endémique du catholicisme. Tragique enfin le fait que l’humanisme, chrétien ou athée, fasse aujourd’hui le jeu des nihilistes de tous bords, et qu’on soit finalement toujours trahi par ses vertus plutôt que par ses vices.
Les choses seraient il est vrai plus simples si le nihilisme se contentait de détruire – ce qu’il fait aussi – sans aussi contrefaire et pervertir. Que faire, dès lors, qui n’entre pas dans son jeu, que les auteurs chrétiens n’hésiteraient sans doute pas à dire « diabolique » ? C’est bien pourquoi les grands penseurs du nihilisme (Nietzsche, Jünger, Heidegger) n’ont eu de cesse de mettre en garde à la fois contre la séduction de l’inertie (à quoi bon ?) suscitée par l’entropie dont il est porteur, et contre le danger des stratégies guerrières renforçant en fait le pouvoir de ce qu’elles entendaient détruire. La marge de manœuvre est donc mince, mais il n’est aucune autre voie de sauvetage pour l’Occident que ce chemin de crête, pour qui du moins ne se contenterait pas d’attendre élégamment la fin en se demandant s’il va succomber sous le joug islamique, ou mourir de dégoût et d’ennui dans un paysage de supermarchés.
Plus nietzschéen qu’Onfray en cela, Camus a jadis montré avec panache que la révolte fait le lit du nihilisme si un « oui » inconditionnel à la vie n’accompagne pas le refus de ce qui la détruit. Faire volte-face, pour mieux faire face. Et si c’était L’homme révolté qu’il fallait relire pour retrouver des forces après avoir refermé Décadence ?
Marwan Muhammed, porte-parole du CCIF. Georges Bensoussan et Alain Jacubowicz, président de la Licra. Sipa. Numéro de reportage : 00629938_000022. Numéro de reportage : 00573977_000013. Numéro de reportage : AP21942980_000004.
Marwan Muhammed, porte-parole du CCIF. Georges Bensoussan et Alain Jacubowicz, président de la Licra. Sipa. Numéro de reportage : 00629938_000022. Numéro de reportage : 00573977_000013. Numéro de reportage : AP21942980_000004.
La justice française ne badine pas avec les figures de style. Pour avoir paraphrasé une citation utilisant une métaphore, l’historien Georges Bensoussan comparaissait le 25 janvier devant la 17ème chambre correctionnelle, pour « provocation à la haine raciale ». C’est à la suite du signalement fait auprès du Procureur de la République par le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France) que celui-ci a décidé de poursuivre Bensoussan. Plusieurs autres associations antiracistes (Licra, MRAP, LDH, SOS Racisme) se sont jointes au CCIF et se sont donc aussi portées partie civiles.
Le procès d’une métaphore
Cette audience de douze heures devant la 17ème chambre correctionnelle est à marquer d’une pierre noire : la justice fit procès, au nom de l’antiracisme, à un historien ayant dénoncé par ses travaux, l’antisémitisme. On retiendra ce moment symbolique: ce Durban-sur-Seine, en tous points semblable à ce qui s’est déroulé l’été 2001, à Durban, en Afrique du sud, lors d’une conférence de l’ONU, censée dénoncer le racisme, ce sont des « mort aux juifs » qui furent scandés au nom de l’antiracisme. Cette agonie de la lucidité, drapée dans les vertueux habits de la justice et de la vérité, signifie une effroyable défaite intellectuelle, morale et politique. Les derniers mots de Georges Bensoussan, à la fin de l’audience, ont donné toute l’intensité symbolique à ce moment : « Ce soir, Madame la présidente, pour la première fois de ma vie, j’ai eu la tentation de l’exil. » On ne saurait mieux dire l’accablement ressenti car il était déjà minuit passé dans ce siècle qui commence.
Du début de l’après-midi jusqu’à une heure du matin, ce fut un concentré des mauvaises passions de l’époque qui fut exposé, trituré, contesté, plaidé. « L’antisémitisme n’est pas une pensée, c’est une passion. », ces mots de Sartre conservaient toute leur pertinence au Palais de justice. De ces passions toujours vives, cette audience en fut le miroir. Toute l’œuvre de l’historien Georges Bensoussan a consisté à démasquer, à révéler, à mettre à jour, à raconter l’antisémitisme. Directeur éditorial de la Revue d’histoire de la Shoah, Bensoussan fouille depuis trente ans les labyrinthes multiples de cette passion. Mais ce que Bensoussan ne savait peut-être pas, c’est qu’il existait en France, en 2017, des interdits de penser.
Un antisémitisme tabou
On étudie l’antisémitisme nazi, stalinien, communiste mais l’antisémitisme issu du monde arabo-musulman reste un tabou majeur dans notre République des lettres. « Pas d’amalgame », « islamophobie », les injonctions ne manquent pas pour censurer tout regard critique, tout constat raisonné de ce qui ravage la culture commune d’une grande partie de la jeunesse « issue de la diversité » dans les « quartiers difficiles». Les euphémismes sont indispensables pour ne pas oser nommer ces territoires occupés dans la République, ceux qui ont été désertés par les familles juives pour mettre leurs enfants à l’abri des menaces et des insultes antisémites. Ces euphémismes sont la règle obligée du discours pour ne pas nommer les choses et il faudra attendre que Mohamed Merah tue des enfants juifs parce qu’ils sont Juifs pour que enfin on prenne la mesure de cet aboutissement. On a cru un temps que l’immense manifestation du 11 janvier où tout le monde fut « Charlie », c’était sans compter avec la Nuit debout des cervelles éteintes.
Bensoussan était jugé pour avoir dit explicitement que la haine antijuive, en France, avait muté, qu’elle n’était plus le fait exclusif de l’extrême droite nazifiante et de ses épigones et qu’elle se manifestait aujourd’hui de manière particulièrement vivace dans les mentalités arabo-musulmanes. Pire, il aurait suggéré que cette haine antijuive était profondément inscrite dans la culture des populations arabo-musulmanes. Pour certains, cet état de choses ne peut être vrai, cette parole ne doit pas être dite. Elle serait une affabulation qui obéirait à une obsession idéologique de Bensoussan, celle d’un projet destructeur du récit enchanté du « vivre-ensemble » judéo-arabe ou judéo-musulman. C’est bien connu. Depuis Mohamed Merah, depuis le Bataclan et l’Hyper casher, ce vivre-ensemble s’épanouit de jour en jour. C’est donc pour réinjecter l’espoir et la fraternité dans la République, que le MRAP, la Licra, SOS Racisme et la LDH se sont associés au CCIF (Collectif Contre l’Islamophobie en France), pour poursuivre devant la XVIIe chambre correctionnelle ce raciste voilé nommé Georges Bensoussan.
De quoi Bensoussan était-il présumé coupable ?
Dans l’émission Répliques du 10 octobre 2015, produite et animée par Alain Finkielkraut sur France Culture, Georges Bensoussan débattait avec Patrick Weil de l’état de la France. Les propos mis en cause furent les suivants : « (…) l’intégration est en panne aujourd’hui effectivement nous sommes en présence d’un autre peuple qui se constitue au sein de la nation française qui fait régresser un certain nombre de valeurs démocratiques qui nous ont portés » (…) Cet antisémitisme viscéral (…) on ne peut pas le laisser sous silence. Il se trouve qu’un sociologue algérien, Smaïn Laacher, d’un très grand courage, vient de dire dans un film qui passera sur France 3 « c’est une honte de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme on le tête avec le lait de la mère ».
En octobre 2015, à la suite d’une pétition hébergée par Mediapart et signée par une quinzaine de personnes, le MRAP déclarait qu’il entendait « faire citer Georges Bensoussan devant le tribunal correctionnel pour injures racistes et provocation à la haine et à la violence raciste ». De leur côté, les sites internet Palestine solidarité et Oumma.com s’étaient associés à ces dénonciations dans des termes d’une extrême violence. Oumma.com avait publié un texte signé Jacques-Marie Bourget dont on peut aujourd’hui saisir toute la menace: « Je n’ai pas entendu dire que le CSA ou la direction de France Culture, s’ils existent encore, avaient rappelé Finkielkraut à ne pas propager haine et mensonge. Car si l’antisémitisme n’est pas une opinion mais un délit, il doit en aller de même de l’islamophobie la plus grotesque et primaire. À Smaïn Laacher, qui n’est pas Gandhi, on pourrait faire remarquer que ce que les musulmans français « tètent », ce n’est pas l’antisémitisme mais d’abord le lait d’amertume, celui de l’injustice historique faite au peuple palestinien. Si personne ne vient crier « halte à la haine », armons-nous et préparons dès maintenant la guerre civile ».
Les paroles de Bensoussan dans Répliques évoquaient avec lucidité l’antisémitisme de personnes de culture arabo-musulmane ou maghrébine. Il n’était pas le premier à le dire puisque de grands intellectuels, notamment maghrébins, l’avaient déjà souligné en faisant remarquer qu’il était plus facile de se voiler la face que de dire le réel dans sa crudité, sans pour cela tomber dans un racisme nauséabond. Boualem Sansal, Kamel Daoud, Fethi Benslama, Riad Sattouf, pour ne citer que des auteurs reconnus en France, ont largement décrit et dénoncé ces éléments culturels, hélas fréquemment présents dans les mentalités d’une partie de ces populations.
Crime contre la pensée juste
L’erreur de Georges Bensoussan, la seule, fut de ne pas reprendre exactement les mots prononcés par Laacher dans le documentaire diffusé par FR3. Il ne faisait qu’exprimer à travers une métaphore ce que celui-ci déclarait: « donc cet antisémitisme il est déjà déposé dans l’espace domestique. Il est dans l’espace domestique et il est quasi naturellement déposé sur la langue, déposé dans la langue. Une des insultes des parents à leurs enfants quand ils veulent les réprimander, il suffit de les traiter de juif. Mais ça toutes les familles arabes le savent. C’est une hypocrisie monumentale que de ne pas voir que cet antisémitisme il est d’abord domestique et bien évidemment il est sans aucun doute renforcé, durci, légitimé, quasi naturalisé au travers d’un certain nombre de distinctions à l’extérieur. Mais il le trouvera chez lui, et puis il n’y aura pas de discontinuité radicale entre chez lui et l’environnement extérieur parce que l’environnement extérieur en réalité était le plus souvent dans ce qu’on appelle les ghettos, il est là, il est dans l’air que l’on respire. Il n’est pas du tout étranger et il est même difficile d’y échapper en particulier quand on se retrouve entre soi, ce sont les mêmes mots qui circulent. Ce sont souvent les mêmes visions du monde qui circulent. Ce sont souvent les mêmes visions du monde, fondées sur les mêmes oppositions et en particulier cette première opposition qui est l’opposition « eux et nous ».
Nulle part on ne peut trouver trace d’arguments « biologiques» pour nourrir ces constats et leur prêter une valeur « raciste ». L’expression « téter avec le lait de la mère », est d’un usage courant dans la langue française depuis plusieurs siècles. Georges Bensoussan, en s’y référant, avait usé métaphoriquement de l’expression « l’antisémitisme, on le tète avec le lait de sa mère ». Ce crime contre « la pensée juste », Bensoussan, douze heures durant, va en savourer les effets.
Ce procès fut un grand moment judiciaire
Georges Bensoussan fut donc d’abord interrogé par la Présidente du Tribunal, Fabienne Siredey-Garnier, sur ses propos mais aussi sur ses travaux. Rappelant qu’il travaille depuis vingt-cinq ans sur les sujets liés à la Shoah, au nazisme, à l’antisémitisme et plus généralement aux mécanismes conduisant à la haine de l’autre. Il a élargi son champ de recherches, notamment, sur le statut des juifs dans les pays musulmans. Bensoussan devait citer l’expression utilisée en 1965 dans la revue les Temps modernes par l’auteur marocain Saïd Ghallab. Sous le titre Les juifs vont en enfer, qui écrivait alors : « ... la pire insulte qu’un Marocain puisse faire à un autre, c’est de le traiter de juif, c’est avec ce lait haineux que nous avons grandi… ». Désormais, en France, toutes les enquêtes réalisées sur l’antisémitisme par la Fondation pour la recherche politique, comme les témoignages multiples recueillis dans son enquête collective Les territoires perdus de la République ou son dernier ouvrage Une France soumise, attestent d’une croissance des préjugés antijuifs chez les jeunes de culture musulmane. La récente enquête de l’Institut Montaigne révélant que 28% de ces mêmes publics estiment que la loi islamique (la charia) prime les lois françaises, confirme la radicalisation en cours.
Bensoussan rappelait le contexte du moment : l’enlèvement et l’assassinat de Ilan Halimi, en 2006, dont la justice avait nié dans un premier temps le caractère antisémite, les crimes de Mohamed Merah, les attentats de l’Hypercasher et du Bataclan. Les élèves juifs désertent les écoles et les lycées publics des quartiers dits « sensibles ». Bensoussan conclut cette première déposition par ces mots : « Est-ce moi qui dois me trouver devant ce tribunal aujourd’hui ? N’est-ce pas l’antisémitisme qui nous a conduits à la situation actuelle qui devrait être jugé ? »
Des parties civiles très politiquement correctes
Des plaidoiries des parties civiles au réquisitoire de la procureure, ce fut un défilé des poncifs idéologiques du politiquement correct, défenseur de l’humanité souffrante sous le joug du colon sioniste, du planteur raciste et esclavagiste en Caroline du sud. Ce Juif-SS-Dupont la joie de Bensoussan en prit pour son grade.
Quelques perles à charge contre Bensoussan méritent d’être rapportées : une éminente universitaire de Paris VIII, Nacira Guénif, déclara pour commenter les propos de Smain Laacher, que l’insulte en arabe « espèce de juif ! » n’est pas antisémite car « on ne pense pas ce qu’on dit », et qu’il s’agit « d’une expression figée, passée dans le langage courant »….
Plus grave fut le témoignage de Mohamed Sifaoui cité par la Licra. Comment cet adversaire farouche de l’islamisme pouvait-il se retrouver ainsi sur le même banc que le CCIF ? Comment ce journaliste, menacé de mort par les islamistes, ne se trouvait-il pas au contraire aux côtés de Bensoussan ? Comment la Licra elle-même, peut-elle être partie civile contre Bensoussan ? Comment Sifaoui qui écrivait, le 6 juillet 2015, que cette « prétendue association antiraciste (le CCIF) avait beaucoup de mal à condamner l’antisémitisme » pouvait-il à ce point changer de bord alors qu’en juin 2015, le CCIF traitait Sifaoui de « chantre de la haine » ? En revenant sur la fameuse métaphore de « l’antisémitisme tété au sein », il évoque même « un biberon empli d’un lait fabriqué en Israël ! ». Plus tard, dans sa plaidoirie, l’avocat du CCIF interpellera l’historien : « Les juifs ne tuent pas d’Arabes ? Et en Palestine ? »
Les choses sont dites. Sous Bensoussan, l’ennemi subliminal est nommé : Israël, dont Bensoussan a écrit l’histoire du mouvement national, le sionisme. En attribuant à Bensoussan une volonté de destruction de « tous les moments positifs entre juifs et arabes. N’est-il pas en train d’écrire une histoire qui peut servir à des milieux douteux ? C’est un destructeur des ponts entre juifs et arabes. » En rejoignant à son tour le camp du déni du réel la Licra et Sifaoui effectuent un inquiétant retournement.
Ce fut surtout un grand moment politique
Cité en défense de Bensoussan, AlainFinkielkraut présentait tout l’enjeu de ce procès: « Si le tribunal cède à cette intimidation, ce sera à la fois une catastrophe intellectuelle et une catastrophe morale… Si on refuse de voir la réalité et si on incrimine ceux qui s’efforcent de la penser, on n’a plus aucune chance d’échapper à la division et à la montée de la haine ! » La jeune procureure de la République, dans son réquisitoire, était-elle du côté de ceux qui essaient de penser la complexité du moment présent ou bien s’est-elle conformée aux mécanismes du politiquement correct, à l’idéologie dominante ? On peut craindre le pire tant son propos était empreint des mots et des clichés déjà énoncés par les parties civiles. Revendiquant fièrement qu’elle était l’auteur de la décision de poursuivre Bensoussan en justice, elle justifiait ce choix par « le passage à l’acte dans le champ lexical » opéré par Bensoussan. Ce très chic déplacement du propos juridique vers le jargon linguistique, est un indicateur de la finesse intellectuelle de l’accusation.
En rappelant que Georges Bensoussan avait dirigé deux publications de la Revue d’Histoire de la Shoah, consacrés au génocide des Arméniens et à celui commis au Rwanda contre les Tutsis, Elisabeth de Fontenay tint à mettre en valeur dans son témoignage, les qualités d’ouverture intellectuelle de l’historien : son travail n’obéit pas à une vision communautariste des choses, bien au contraire, il a su mettre en valeur la folie universelle du XXe siècle comme siècle des crimes contre l’humanité, des massacres de masse et des totalitarismes génocidaires. C’est aussi ce que Yves Ternon vint confirmer. Pour cet ancien chirurgien ayant soutenu le FLN pendant la guerre d’Algérie, le soutien aux victimes des fascismes, du colonialisme ne se partage pas. Le crime contre l’humanité et sa négation forment un ensemble problématique pour penser les parts maudites de histoire contemporaine. Georges Bensoussan fait ce travail de fouilles ? quitte à exhumer des vérités dérangeantes. Regarder au plus près les discours ayant conduit au crime ou pouvant y conduire, est-ce cela qui est reproché à Bensoussan ? Elisabeth de Fontenay et Yves Ternon disent leur stupéfaction devant l’accusation faite à Bensoussan. C’est ce que le témoignage écrit de Pierre Nora, lu par la présidente du tribunal, vint confirmer : « Bensoussan a rappelé qu’il y avait un antisémitisme de tradition culturelle dans les pays arabo-musulmans. Une tradition qui fait l’objet d’un déni massif, mais qu’avait eue le courage de proclamer par exemple un sociologue comme Smain Laacher, professeur à Strasbourg, dans un documentaire télévisé de France 3. (…) L’autre accusation concerne (…) l’affirmation répétée de son interlocuteur d’une unité sans problème de la population française. Il exprimait au contraire sa crainte que la population musulmane ne finisse par constituer une forme de contre-société, un peuple dans le peuple. Cette crainte, partagée par beaucoup d’observateurs et d’analystes ne relève que de la liberté de jugement qui est le propre d’un homme d’étude. M. Bensoussan ne soulignait d’ailleurs le phénomène que pour le déplorer et insistait sur la nécessité de le regarder en face pour mieux le dominer. Le déni de la réalité n’ayant jamais été le meilleur moyen de la transformer. Il paraît évident que l’accusation du CCIF n’est qu’une manière de tester la résistance de la justice républicaine aux pressions sur la liberté d’opinion et d’expression. Car c’est bien de cela qu’il s’agit ».
Faut-il désespérer de la justice de la République ?
Dans sa plaidoirie en défense de Bensoussan, M° Michel Laval fit d’abord part de sa stupéfaction devant le moment qu’il était en train de vivre : « Comment aurais-je pu imaginer un jour, en trente années de vie d’avocat à avoir à défendre un chercheur qui a fait de la dénonciation du racisme l’essentiel de sa vie professionnelle, à avoir à le défendre contre une accusation aussi infâme ! »
Il fit aussi remarquer plusieurs erreurs bien plus ordinaires dans la citation à comparaitre signifiée à Bensoussan : il y était question d’une émission de radio nommée « les Répliques » qui aurait eu lieu en novembre 2015 (et non pas en octobre)
En assimilant les propos de Bensoussan à ceux d’Eric Zemmour, Madame la procureure ne fit pas preuve de finesse. Sans doute les grandes causes ne s’embarrassent pas de détails, portées qu’elles sont par le souffle puissant de leur générosité. En voulant caricaturer Georges Bensoussan, en le présentant comme un réactionnaire raciste, le ministère public s’est aligné sur l’idéologie du célèbre « mur des cons » bien connu pour son impartialité.
De cette accumulation d’accusations diffamatoires, M° Laval, fit son miel. Le ton se fit ensuite plus ironique devant la sottise et la posture morale de l’accusation, devant la « traque des mots » alors que « dans ce palais de justice la valeur la plus importante c’était la liberté de penser ! » M° Laval dénonça le moment présent, celui de la « perversion du système judiciaire par l’idéologie » « Comment ces plaintes ont-elles pu être considérées comme recevables par le ministère public, alors que le CCIF a partie liée avec les idéologues islamistes ? » »Comment accepter ces dénonciations d’un racisme d’Etat alors même que le CCIF a refusé de condamner les attentats, les crimes contre Charlie ? »
Le témoignage du grand écrivain algérien Boualem Sansal, lue par la présidente, vint conclure la défense de Bensoussan : « Les propos reprochés ne sont en rien un acte d’islamophobie… (…) J’ai moi-même dénoncé cette culture de la haine inculquée dans les familles arabes à leurs enfants, haine contre le juif, le chrétien, l’homosexuel… » Boualem Sansal écrit ensuite : « Dire que l’antisémitisme relève de la culture, c’est simplement répéter ce qui est écrit dans le Coran et enseigné à la mosquée ». Sera-t-il poursuivi à la XVIIe chambre ?
Un procès de même nature a été intenté par l’association des Indigènes de la République, contre Pascal Bruckner qui avait déclaré, début 2015, qu’il fallait « faire le procès des collabos des assassins de Charlie ». Pascal Bruckner fut aussi trainé devant la 17e chambre pour des propos visant deux associations, selon lui, seraient des «complices idéologiques» des terroristes: «Les Indivisibles» de la militante « antiraciste » Rokhaya Diallo (qui n’en est plus membre) et «Les Indigènes de la République» dont Houria Bouteldja est la porte-parole. L’écrivain avait déclaré au cours de l’émission d’Arte 28 minutes qu’il fallait «faire le dossier des collabos, des assassins de Charlie» et accusé ces associations de «justifier idéologiquement la mort des journalistes de Charlie Hebdo». Ces deux associations qui avaient attaqué Pascal Bruckner pour diffamation suite à des propos sur l’islamisme ont été déboutées par la justice.
L’étrange défaite
Comment un Etat, la France, qui combat militairement le djihadisme après avoir été attaquée sur son propre sol par le terrorisme islamiste, peut-elle, dans le même temps, faire un procès à ceux qui dévoilent les stratégies de diffusion de son idéologie ? Comment la justice peut-elle accorder un crédit aux accusations de racisme énoncées par ceux-là même qui sont les promoteurs de la haine antijuive et antifrançaise ? Comment peut-elle être à ce point aveugle devant la manipulation des mots, le dévoiement des institutions, celui des règles démocratiques visant justement à les retourner contre la première des libertés qui est celle de penser librement?
Lentement mais sûrement, l’islamisme impose son agenda à l’Europe et à la France. Bien sûr, la police marque des points contre les projets terroristes, les déjoue et arrête préventivement des tueurs, mais l’arbre des terroristes ne saurait cacher la forêt de leurs complices, collabos et idiots utiles. Quand quelques jours après le massacre au camion tueur sur la promenade des Anglais à Nice, le 14 juillet dernier, l’affaire du burkini a occupé le devant de la scène estivale, il fallait bien se rendre compte que la République avait affaire à des ennemis particulièrement retors et intelligents : avoir réussi à faire qualifier la France de pays raciste alors que le sang à Nice n’était pas encore sec, révélait une grande efficacité de la propagande islamiste.
Chaque jour qui passe nous révèle cette progression tous azimuts avec un partage des taches bien ordonné : présence dans le paysage, conquête de nouveaux territoires perdus pour la République, menaces contre les femmes, intimidation, action en justice contre des supposés islamophobes, chantage, séduction sur les vertus cachées de la religion de paix et d’amour. Alors que Houria Bouteldja, porte-parole des Indigènes de la République, est l’auteur du livre Les blancs, les juifs et nous explicitement raciste et antisémite, ce sont Bensoussan et Bruckner qui sont convoqués devant le tribunal pour répondre de leur « racisme » ou de leur « islamophobie ».
Dans cette affaire, les idiots utiles ne sont pas ceux que l’on croit : ce ne sont pas les terroristes, mais bien plutôt ceux qui les inspirent, les promeuvent, les soutiennent. Ce sont eux qui occupent le terrain conquis, abandonnés par des démocrates soucieux de ne pas apparaître comme « islamophobes ». Ces islamo-fascistes ont lu Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » Les monstres nouveaux ont bien compris que la victoire politique avait un préalable : la conquête des esprits.
Au bal orchestré par Tariq Ramadan et le CCIF, les faux culs de l’antiracisme, la LICRA, le MRAP, la LDH, SOS Racisme, seront sur la piste.
Benoît Hamon à l'Université de rentrée du PS à Lomme, septembre 2013. SIPA. 00664495_000007
Benoît Hamon à l'Université de rentrée du PS à Lomme, septembre 2013. SIPA. 00664495_000007
Sauf surprise de taille, la victoire de Benoît Hamon aux « primaires de la gauche » (sic) ne le conduira pas dans trois mois à la présidence de la République. Il n’empêche qu’avec sa proposition de revenu universel, l’ancien « frondeur » a levé un joli lièvre et trouvé un écho profond et puissant au sein d’une partie non négligeable de la société française. Sa percée inattendue en atteste d’autant mieux qu’hormis cette proposition, son programme était, sur beaucoup d’autres sujets, finalement assez proche de ceux de plusieurs de ses compétiteurs.
La promesse d’une société de castes
Pourtant, qu’est-ce que le revenu universel, sinon la monétisation de la paix sociale, l’achat du silence des pauvres (et de leur résignation) avec l’argent des « riches » (« riches » ainsi institutionnellement déresponsabilisés). Que signifie-t-il, sinon l’officialisation d’une société à deux vitesses, l’adieu à toute possibilité de projet collectif et partagé, le renoncement au bien commun, l’abandon d’un idéal de justice, de fraternité et d’équité ?
Précisons. Le revenu universel porte en lui l’avènement d’une société non plus de classes (car le salarié et l’employeur avaient encore destins liés) mais de castes. Nous aurions en l’occurrence deux mondes s’ignorant superbement : d’un côté celui des importants, des décideurs, des actifs, de l’autre celui des dispensables, des figurants, des oisifs. Mais surtout, un tel assemblage ne pourrait tenir qu’avec l’aimable concours d’une troisième caste, réellement productive celle-là : celle du prolétariat mondial, ouvriers des pays émergents et immigrés d’appoint pour les travaux non délocalisables, caste des intouchables, maintenus à l’écart.
Et c’est à ce moment précis de notre développement que nous constatons deux choses : que le revenu universel, contrairement à un lieu commun, est une contre-utopie, un cauchemar, et que ce cauchemar ressemble à la nouvelle étape d’un processus déjà bien engagé…
Déconnecté du réel, le travail est déshumanisé
On peut à bon droit, comme nous venons de le faire, déceler dans le succès de cette idée de revenu universel le signe d’une société entrée en décadence (du pain et des jeux), la marque de l’agonie du socialisme (qui ne socialise plus que l’égoïsme), l’arrivée en phase terminale du capitalisme (où valeur d’usage et valeur d’échange sont devenues antithétiques : plus vous serez utile, moins vous serez considéré, plus vous serez productif, moins vous serez rétribué).
On peut de surcroît relever avec ironie, et l’on n’y résiste pas, que le concept de revenu universel émane de la gauche, une gauche habituellement jalouse de ses utopies égalitaires, de ses prétentions internationalistes et ne fustigeant rien tant que les discriminations. Pour tout dire, on aurait trouvé plus logique que le revenu universel soit avant tout promu par les libéraux les plus conséquents, trop contents d’évacuer ainsi du débat public les revendications démocratiques les plus légitimes(en termes d’égalité, de participation, de décence, de morale pourquoi pas ?).
Mais au-delà des poses, il y a lieu de se demander, précisément, comment une proposition aussi éloignée de principes jusque-là communs (et qui plus est in-finançable) en est venue à susciter sinon de l’engouement, du moins un certain assentiment. Comprendre de façon prosaïque comment cette idée a fait son chemin. Chercher les raisons pour lesquelles on envisage dorénavant comme horizon souhaitable une société qui mettra une part sans cesse grandissante des siens sous allocation à vie plutôt que de conduire chacun vers l’emploi et la construction d’un projet collectif. La réponse est évidente, pourvu que l’on observe la réalité sans œillères idéologiques : parce que le travail lui-même est de moins en moins considéré, valorisé, désiré. Ce qu’a parfaitement compris Benoît Hamon. Et pour cause…
ll faut voir ce qu’est devenue la vie activepour beaucoup : un travail déconnecté du terrain, du concret, du palpable, un emploi dépourvu de réelle fonction sociale, quand il n’est pas carrément contraire à l’intérêt général. Combien déplorent que leur activité professionnelle se résume, tout compte fait, à l’envoi et à la réception de mails, le tout agrémenté de quelques réunions jargonneuses ? Combien (salariés de la finance, de la communication, de la politique) savent sans se l’avouer, ou en se l’avouant d’ailleurs, qu’ils sont payés pour alimenter une machine qui piétine leurs propres idéaux ? Bonjour schizophrénie !
Quant aux petites mains occidentales de la mondialisation (celles du commerce franchisé, de la grande distribution, du divertissement…), elles sont souvent les mieux placées pour mesurer la vacuité d’un « modèle » économique par ailleurs insoutenable, tandis que les personnels de la santé ou de l’éducation en éprouvent quotidiennement la toxicité.
Oui, il y a fort à parier que l’attrait du revenu universel soit avant tout la conséquence logique de ce sentiment d’inutilité, voire de nocivité, sinon d’inconséquence, que confèrent à ceux qui les mènent les activités, de plus en plus parasitaires, que le libéralisme mondialisé attribue à l’Occident, selon la théorie des avantages comparatifs et du partage mondial du travail (au Sud la production, au Nord la gestion). Ou le succès du revenu universel comme révélateur de la misère humaine en milieu professionnel tempéré(misère repérée depuis longtemps déjà par Houellebecq), d’une souffrance au travail qui, pour être moins physique et plus psychique que celle des prolétaires d’antan, n’en est pas moins éprouvante, du désarroi existentiel du salarié occidental lambda dans l’économie mondialisée de ce début de XXIème siècle.
D’un point de vue électoral, la mise en avant du revenu universel par Benoît Hamon est donc parfaitement compréhensible en ce qu’elle répond à des transformations amorcées et des souffrances réelles. Mais d’un point de vue politique, c’est autre chose. Faire le choix du revenu universel, ce serait précisément s’incliner devant le libéralisme et le mondialisme qui nous ont conduits là. Ce serait entériner et aggraver le fonctionnement de ce système sans but ni idéal, pourvoyeur d’emplois sans cause et d’entreprises sans raison sociale. Et ce serait aussi renoncer à tout projet de société refusant toute idée de césure en son sein. Bref, ce serait jeter le bébé humaniste par la fenêtre mais garder l’eau sale du grand bain libéral.
Alors que faire ? Ici encore, il convient de rester prosaïque. Agir à la source, ce serait valoriser les métiers premiers, car il en reste, et ce sont d’ailleurs souvent ceux qui manquent le plus d’effectifs : bâtiment, services à la personne, agriculture… Valoriser ces métiers dans les esprits (cesser de croire et de faire croire à cette idée ridicule et génératrice de tant de frustration que 80 % d’une société donnée puisse être « chef de », à la manière d’une armée mexicaine), mais les valoriser aussi financièrement, ce qui induirait notamment la fin du dumping international, fiscal ou social.
Agir à la source, ce serait aussi organiser une orientation qui reconnaisse et valorise les aptitudes et appétences individuelles(indépendamment des savoirs fondamentaux qui, par définition, doivent être partagés par tous). Agir à la source, ce serait reconnaître le « burn-out » non pas comme une maladie professionnelle (une des autres propositions de Benoît Hamon) mais comme une maladie sociétale.
Revaloriser les emplois productifs
Certes, il convient de profiter des progrès technologiques pour redéployer nos bras et nos cerveaux des fonctions administratives et de gestion vers les postes productifs et créatifs, nul ne le nie. C’est autant une nécessité économique qu’un facteur d’épanouissement au travail. Mais cela ne se fera pas naturellement. La preuve, ces dernières décennies, les vases communicants ont même opéré à l’inverse, conduisant à la désindustrialisation du pays d’une part et à l’inflation des effectifs de ses collectivités locales d’autre part… tandis que s’installait le numérique ! Ce mouvement peut paraître énigmatique, mais il s’explique : on a voulu acheter la paix sociale, en se fiant à la promesse libérale d’un Occident sans usine et prospère. Exactement comme aujourd’hui avec le revenu universel… Stop ou encore ?
Ces postes authentiquement productifs et créatifs, vecteurs de richesse, de bien-être, d’innovation, source de fierté individuelle et collective, pas besoin de renverser le capitalisme pour les trouver : ce sont ceux des filières agricoles, artisanales et industrielles faisant le choix de la qualité, à commencer par la qualité sanitaire et environnementale. Sur ces trois fronts, la France possède des atouts considérables. Mais la viabilité économique de ces emplois exigerait aussi l’édiction de normes qualitatives (y compris sociales) opposables à nos entreprises… comme aux camions venus de l’Est et aux « containers » partis d’Asie.
Tout ceci, on le voit, nécessiterait une sérieuse volonté politique ainsi qu’une bonne dose d’interventionnisme et de protectionnisme, mais surtout, ce qu’oublie Benoît Hamon (qui parle pourtant volontiers de transition écologique), le choix du seul cadre institutionnel et juridique dans lequel ces indispensables mesures, qualitatives, humanistes, de long terme, cohérentes, ambitieuses, pertinentes, pourraient réellement s’imposer : la nation. Mais de cela, Benoît Hamon ne parlera pas.