François Fillon (SIPA : AP22008398_000009)

Monsieur le juge. Mesdames, messieurs les jurés,

Mon client a fauté. Il plaide coupable. Mais je vous demande malgré tout de l’acquitter.

Il plaide coupable non pas pour avoir exagérément profité des avantages de la République ou pour avoir succombé aux multiples tentations du pouvoir. Ce qu’on reproche à mon client est d’ailleurs moins d’avoir flirté avec l’illégalité qu’avec l’indécence. Comme beaucoup de ses collègues parlementaires.

Non. Mon client plaide coupable pour s’être affiché en père la vertu et avoir voulu faire croire à nos concitoyens qu’il était, lui, exemplaire. « Qui imagine le général de Gaulle mis en examen », a-t-il même lancé, un jour d’août dernier, dans un moment d’égarement. Le soleil, la chaleur sans doute. Car monsieur le juge, on ne va pas se mentir: personne, je dis bien personne ne peut se targuer d’être en tout point irréprochable. En politique, comme ailleurs. C’est bien là, le nœud du problème.

« S’il fallait tolérer aux autres tout ce qu’on se permet à soi-même, la vie ne serait plus tenable », écrit Courteline.


François Fillon: “Qui imagine le général de… par BFMTV

Dans homme politique, il y a homme, Monsieur le juge. Oui, mon client est un être humain, comme chacun d’entre nous au sein de ce tribunal. Avec ses limites, ses failles, ses faiblesses, ses zones d’ombre… comme chacun d’entre nous au sein de ce tribunal (brouhaha dans la salle). Qui n’a jamais menti, jamais brûlé un feu rouge ou dépassé les limites ? Que celui qui a toujours scrupuleusement respecté les règles, toutes les règles, lève le doigt !

« Nous oublions aisément nos fautes lorsqu’elles ne sont sues que de nous », écrit La Rochefoucauld.

Que celui qui n’a jamais péché…

Mesdames, messieurs les jurés, tous les jours, dans les médias, sur les réseaux sociaux ou en privé, nous nous indignons . Des mensonges de nos hommes politiques, de leur absence d’exemplarité, de certains de leurs propos. Un scandale chasse l’autre et nous, nous nous indignons. Facebook, Twitter, les machines à cafés ou les bistrots du coin regorgent aujourd’hui d’indignés en tous genres. L’espèce n’est pas en voie de disparition, bien au contraire, elle prolifère.

« Quand on s’indigne, il convient de se demander si l’on est digne », dixit l’Abbé Pierre.

Le Tour de France ? Tous dopés, ou presque, depuis un siècle ! Mais parce que ce sont des cyclistes… ou bien parce que ce sont des êtres humains, par essence faillibles ? Nos riches, nos millionnaires, nos sportifs planquent leur argent dans des paradis fiscaux. Et nous nous indignons évidemment. Mais, pouvons-nous tous ici jurer la main sur le cœur que nous ne serions pas tentés d’en faire de même, nantis de plusieurs millions? Brouhaha dans la salle. Combien sommes-nous à placer l’intérêt des finances publiques avant notre intérêt propre et celui de nos enfants ? Silence dans la salle.  Si nous ne dissimulons pas une partie de notre argent dans des comptes offshore, peut-être est-ce tout simplement parce que nous n’en avons pas suffisamment…

« Ne sentirons-nous jamais que le ridicule des autres ? », écrit Montesquieu.

Mesdames et messieurs les jurés, sommes-nous absolument certains de valoir bien mieux que nos hommes politiques (brouhaha, le juge martèle son pupitre et menace de faire évacuer la salle) ? Tous pourris, mais pas nous, c’est ça l’idée ? Combien sont-ils, dans cette salle, à n’avoir jamais usé du travail au noir (silence de cathédrale) ? Il y a sans doute, assis dans ce tribunal, de nombreuses professions libérales : commerçants, restaurateurs, chauffeurs de taxis, coiffeurs, garagistes, dentistes, avocats, patrons de PME, artisans, que sais-je encore. Combien déclarent au centime près l’intégralité de leurs revenus au fisc, y compris les sommes perçues en liquide ? J’ai bien peur de connaître la réponse.

« Les hommes se distinguent par ce qu’ils montrent et se ressemblent par ce qu’ils cachent », écrit Paul Valéry.

Les infortunes de la vertu

Certains, parmi vous, argueront sans doute que les politiques ont un devoir d’exemplarité, en plus d’une obligation de compétence et d’efficacité. Ce qui revient presque à rechercher un surhomme dans une botte de foin. Mais bon, pourquoi pas, cela doit bien se trouver quelque part. D’autres me rétorqueront que les sommes en jeu sont choquantes, que d’employer ses proches avec l’argent du contribuable relève de l’abus de pouvoir ou du favoritisme. Ce n’est pas faux. Mais une nouvelle fois, lequel d’entre vous, Mesdames et Messieurs les jurés, peut m’assurer qu’il n’en ferait pas de même s’il était élu député, alors que cette pratique est de surcroît parfaitement légale et répandue ? Rares sont ceux qui ont la grandeur d’âme de refuser un privilège, un avantage, pour eux-mêmes ou leur proche. Car, c’est bien connu : une injustice qui nous sert, c’est un coup de chance. Qui nous dessert, c’est un scandale…

« Si sur cette terre, par hasard, c’est ceux d’en haut qui sont en bas et ceux d’en bas qui sont en haut, et bien le monde serait quasiment pareil », écrit Catherine Bugnard.

Je vais vous faire une confidence. Lorsque j’ouvre un livre d’histoire ou un journal, quand je prends ma voiture ou me rends dans un stade de football, je ne suis pas pleinement convaincu de notre supériorité morale sur la classe politique. J’ai comme un doute. Je vais aller encore plus loin, Mesdames et Messieurs les jurés. Si certains de nos actes ou de nos propos tenus depuis notre naissance étaient rendus public, aucun d’entre nous n’en sortirait indemne. Aucun. Nous serions tous grillés politiquement et victime d’un lynchage en règle dans les médias ou sur Internet. Pire, nous serions sans doute poursuivis par la justice. Même vous monsieur le juge ! Ah, que j’aimerais parfois être une petite souris pour examiner en détail la vie privée et le passé de ces innombrables Fouquier-Tinville en herbe qui dégainent leur indignation plus vite que leur ombre.

« Il n’y a pas de héros pour son valet de chambre », écrit Hegel.

Le danger des incorruptibles

Si Mediapart avait existé en 1923, la carrière politique de Winston Churchill se serait peut-être arrêtée brutalement. Le site d’Edwy Plenel aurait fait sa Une sur les pots-de-vins versés par deux compagnies pétrolières – Royal Dutch Shell et l’ancêtre de BP – au « Vieux Lion » afin qu’il use de son influence parlementaire à leur profit.

Par le passé, une figure historique marquante s’est distinguée par son extrême probité et une vertu portée en bandoulière : Maximilien de Robespierre. On le surnommait même l’Incorruptible, c’est pour dire. Il avait hélas d’autres défauts, lesquels se sont avérés particulièrement sanglants… Attention, mesdames et messieurs les jurés, de ne pas placer le curseur trop loin et de ne pas écrire un scénario qui ressemblerait à un mauvais film de science-fiction. Il y a dans cet extrémisme de la transparence et de la vertu et dans ces lynchages collectifs ou médiatiques, quasi quotidiens désormais, quelque chose d’effrayant. « Dans la foule qui, autour du palais de justice de Troyes, criait « à mort Buffet, à mort Bontemps », se trouvait un jeune homme qui s’appelait Patrick Henry », écrit Robert Badinter. Gardons-le en mémoire.

Faut-il rappeler les propos racistes du jeune Gandhi à l’égard des noirs d’Afrique du Sud ? L’amitié entre Mandela et… Kadhafi ? Les plagiats – entre autres – de Martin Luther King ? Le fait que Mère Teresa refusait les antalgiques à ses malades car la souffrance est « un don de Dieu » ? Les violences conjugales et l’addiction à l’héroïne de John Lennon ? Toutes ces icônes de notre histoire contemporaine seraient-elles présidentiables au regard des exigences de tous nos procureurs en ligne ? Y a-t-il une seule personne irréprochable dans cette cour de justice (le public et les jurés s’agitent) ?

Monsieur le juge. Mesdames, Messieurs les jurés. Vous devez faire preuve de la plus grande fermeté envers ceux qui représentent une réelle menace pour la société, vis-à-vis des multirécidivistes et des criminels en tous genres. Mais, je vous en conjure, vous devez faire preuve de mansuétude envers ceux dont la faute est tristement et banalement humaine. Oserez-vous condamner quelqu’un qui a fait ce que beaucoup d’entre nous, à sa place, aurions également fait ? Plutôt que de charger mon client, ne vaudrait-il pas mieux changer la loi ?

C’est la raison pour laquelle je demande la relaxe pure et simple de mon client. Huées dans la salle. Et pour clore mon plaidoyer, je ne résiste pas au plaisir de vous citer Molière :

« Mon Dieu, des mœurs du temps mettons-nous moins en peine

Et faisons un peu grâce à la nature humaine

Ne l’examinons point dans la grande rigueur

Et voyons ses défauts avec quelques douceurs. »

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Franck Crudo
Journaliste. Il a notamment participé au lancement de 20 Journaliste. Il a notamment participé au lancement du quotidien 20 Minutes en France début 2002 et a récemment écrit pour Contrepoints