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Misère de la tolérance

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Marche des femmes anti-Trump à Washington, janvier 2017. SIPA. SIPAUSA31410339_000001

Nos contemporains, on le savait déjà, ont développé un amour immodéré pour les valeurs. Invoquées pieusement dès que la tempête arrive, elles résistent hélas peu à l’analyse ; et pourvu que l’on prolonge l’expérience, on aura tôt fait de mesurer le néant qui se cache derrière ce terme, certes bien pratique, mais décidément peu efficace lorsqu’il s’agit de donner des nouvelles un peu sûres de nous-même. Soyons juste, cependant ; une définition, il en existe bien une : respect des différences ; reconnaissance de la diversité ; en un mot, tolérance – notion qui, bien sûr, a le mérite d’exister, mais qui souffre d’une de nos maladies modernes les plus fréquentes : à force, comme Alain Juppé, de vouloir brasser large, il arrive que l’on ne dise plus rien du tout.

Juste après l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, s’étaient formés, non seulement dans les grandes villes américaines, mais aussi européennes, de petits comités de résistance à l’avènement du Mal, notamment à Berlin. Les revendications, consistant pour la plupart en la reprise des grands standards : « Non à Trump, non au racisme, non au sexisme, non à l’homophobie, non à la xénophobie », s’accordaient toutes au-delà de leur, relative, diversité, sur la nécessité d’en faire appel à la tolérance. Jusque-là difficile d’en vouloir à tous ces braves gens ; sauf à regarder les conclusions auxquelles ils en arrivent : « solidarité avec toutes les personnes queer, transgenres, de couleur, avec les musulmans, les Mexicains, les femmes, les réfugiés et tous les opprimés de la planète. »

Comment peut-on être musulman ?

Demandons aux musulmans ce qu’ils pensent d’être mis à côté des minorités sexuelles ! Pour ces bonnes âmes, en effet, on est musulman comme on est gay, ou comme on est queer, transgenre, ou ce que voulez ; c’est-à-dire qu’à la place d’écumer les boites branchées du Berlin Gay, on arrête de travailler le vendredi ; c’est-à-dire qu’au lieu de se prendre pour Colette, Louise Brooks, ou Judith Butler, et de jouer les garçonnes, on porte le voile, le Hijab, la djellaba. Être musulman, donc, ça n’a aucune signification, aucune portée réelle sur quoi que ce soit ; ce n’est qu’une manière d’être ; un folklore, tout au plus une philosophie qui n’implique que soi, qui ne vaut que pour soi, et sur laquelle il est interdit d’avoir un avis : car, après-tout, qu’est-ce que ça peut vous faire ?

La tolérance, lorsqu’elle est placée en principe fondateur, ne nous mène pas seulement à une mécompréhension du réel ; elle nous conduit à faire précisément le contraire de ce à quoi elle prétend nous amener ; elle efface toute les aspérités, toutes les différences, tous les particularismes, culturels ou religieux. Nous ne les considérons pas, ces différences, comme des systèmes de pensée, profonds et cohérents ; mais nous les uniformisons, nous les réduisons à des éléments de folklore qu’il faudrait préserver, non pas pour leur dignité intellectuelle et morale, mais parce qu’après-tout, vues de l’extérieur, elles ne nous dérangent pas. Autrement dit, nous ne comprenons plus ce qu’est une religion, c’est-à-dire un système de représentations et de codes, dominé et conditionné par une autorité divine, absolue et toute puissante ; une conception du monde, qui entend ne plier devant aucun relativisme, aucune forme de compromis ; qui a vocation à affirmer sa supériorité sur toutes les autres, et donc à indiquer le chemin qui mène à la vérité.

La petite fille des Lumières

Mais comment expliquer le succès de la tolérance ? Autrement dit, comment comprendre qu’un sentiment, qu’un état d’âme, ou d’esprit si l’on veut, ait pu à ce point s’imposer ? Revenons pour cela au moment où la tolérance s’est inventée, c’est-à-dire au Siècle des Lumières, à l’époque qui vit s’effacer le Dieu chrétien, au profit de la Nature, du Grand Architecte, de la divinité. Ces périphrases ne doivent pas nous égarer : sous couvert de donner à la civilisation une nouvelle figure d’Absolu, plus en accord avec les récentes découvertes scientifiques, se préparait en réalité le terrain pour l’homme moderne, l’homme révolutionnaire, ou rimbaldien. Désormais soumis à la seule valeur qu’il puisse tolérer –la liberté de conscience et d’agir-, l’individu construit seul son destin, écrit lui-même le roman de sa vie, invente les règles morales qui régissent son existence.

Pourquoi, cependant, avoir tant tardé à en finir avec la divinité ? Pourquoi avoir tenu à préserver une forme d’indépassable, même réduit parfois à un dieu lointain, puis à une simple notion, ou une pauvre valeur ? Sade lui-même se réfère toujours, non pas à Dieu, qui n’existe pas, même si on peut l’insulter ; mais à une entité toute puissante et qu’il nomme la Nature. Toute société a besoin d’un fondement qui lui soit externe, d’une respiration qui lui soit commune ; autrement dit, il lui faut une légitimation extérieure, une valeur qui échappe à tout soupçon d’arbitraire, c’est-à-dire une figure de l’Absolu. Cela, les Lumières l’ont bien compris ; et toute leur entreprise critique, culminant avec le Sapere aude de Kant, n’est rien d’autre qu’un projet de refonte morale et intellectuelle qui en appelle au remplacement des anciennes valeurs, chrétiennes, héritées du préjugé,  de la coutume, par de nouvelles valeurs, universelles, et désormais construites par la raison. Le projet des Lumières est inséparable de la Révolution ; non pas au sens où Rousseau et Voltaire rêvaient de celles que nous connaissons ; mais au sens où il ne s’agit pas de nier pour le plaisir de nier, mais bien de construire ce qui s’apparenterait à un nouveau monde.

Encore une fois, les choses doivent être replacées dans leur contexte : le Siècle des Lumières est celui qui s’est ouvert sur la révocation de l’édit de Nantes, des dragonnades, des persécutions religieuses, donc sur le réveil des atrocités des Guerres de Religion ; c’est pourquoi, il a fait de la lutte contre la guerre civile et contre l’intolérance religieuse sa priorité ; sa valeur fondatrice pour ainsi-dire.  Tout devait être fait pour lutter contre ce malheur- en particulier chez Montesquieu ; tout, y compris l’invention d’un nouvel absolu, d’une Loi naturelle, chargée de  concilier au mieux la liberté de chacun et la sécurité de la société. Autrement dit, nous ne sommes d’accord sur rien ; sauf sur la nécessité d’éviter la guerre civile, et, pour cela, nous allons inventer des valeurs générales qui n’engagent pas grand-chose, mais dont l’intérêt est, non seulement la liberté de penser, mais aussi l’unification, le ciment moral et politique de la société : « Liberté, Egalité, Fraternité »– et la petite dernière : tolérance.

Vive le Roi de cœur!

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"Roi de coeur" Philippe de Broca Restauration film culte
Alain Bates et Geneviève Bujold dans "Le Roi de cœur" de Philippe de Broca

Parfois, le métier de critique est d’une simplicité enfantine. Foin de théories fumeuses, de divagations sur la place de la caméra et d’analyses scabreuses sur les intentions du réalisateur, il suffit seulement de lire les noms inscrits sur l’affiche. Ni plus, ni moins. Un exercice à la portée d’un étudiant en cinéma, voire même d’un directeur des programmes. Attention toutefois aux risques d’éblouissement, le spectateur lambda n’est pas habitué à ce genre de divertissement délicat. La prochaine Cérémonie des Césars et sa cohorte de roitelets, tous satisfaits par leur génial talent et leur humanité triomphante, ne font pas toujours dans la pellicule fine, plutôt dans le commerce de gros. Sachez que le septième art n’a pas toujours été le cousin désargenté de la télé. Une sorte de maison de convalescence pour stand-upper pré-pubère où la vanne fait office de scénario et où les annonceurs se font censeurs. Le rire formaté aura définitivement tué la poésie de l’instant.

Un rêve de cinéphile

En 1966, on respectait encore le public. On lui prêtait même une certaine intelligence, au lieu de conforter son penchant naturel pour la grosse comédie, on essayait de piquer sa sensibilité sur des sujets de traverse. L’ambition d’élever le public s’est évanouie au mitan des années 80 comme le paiement des heures supplémentaires. Quand Philippe de Broca (déjà la seule évocation de ce nom-là vaut blanc-seing tellement son œuvre crépite sous le soleil de minuit) décide de réaliser Le Roi de cœur, il fait appel à la crème du moment : Daniel Boulanger au dialogue, George Delerue à la musique, Maurice Bessy à la photographie et sur l’écran défile devant nos yeux ébahis, la quintessence de la profession. Je cite, pêle-mêle, juste pour le plaisir de rappeler les noms de ces immenses acteurs : Alan Bates, Pierre Brasseur, Jean-Claude Brialy, Geneviève Bujold, Michelin Presle, Julien Guiomar, Michelle Serrault, Adolfo Celi, Françoise Christophe, Marc Dudicourt, je stoppe là cette énumération, je sais que certains cinéphiles ont déjà chaviré sous le poids de l’émotion.


Le Roi de coeur par bande-annonce-film

Le Roi de cœur ressort en ce début d’année au cinéma (notamment au Champo à Paris) et surtout en DVD dans une version restaurée en 4K par Technicolor France. Après de longues négociations, la famille Broca a enfin réussi à racheter les droits de ce long-métrage. Les Américains lui vouent une véritable vénération. De l’autre côté de l’Atlantique, on n’aime pas uniquement les pantalonnades de Chuck Norris et Steven Seagal. En France, à sa sortie, ce film n’a pas réuni les foules, raison de plus pour le regarder et pester contre l’incurie de nos aïeux. La distribution (ci-dessus citée) est déjà en soi une sorte d’émerveillement. Qui n’a pas vu le regard au bord des larmes de l’inaccessible Geneviève Bujold ne connait rien au jeu des acteurs, à cette virtuosité qui serre le cœur, à cette détresse à fleur de peau, à ce sentiment éphémère et violent qui nourrit une existence. Il y a des actrices qui illuminent des vies trop ternes, Geneviève fait partie de ces reines-là.

La féerie de l’improbable

Le visage de Micheline Presle se maquillant dans une maison en ruine ne me quitte plus depuis quinze jours alors que j’ai déjà oublié toutes les facéties des candidats à la présidentielle. Philippe de Broca, ce seigneur longtemps sous-estimé par quelques ridicules petits maîtres du métier, avait le don d’enchanter le réel, lui donner un vernis de tendresse et de chagrin, de dénoncer les atrocités de la guerre sans sortir l’artillerie lourde. On parle du toucher de balles chez les tennismen, de Broca filmait par effleurements successifs jusqu’à ce que son propos nous envahisse complètement. L’action du Roi de cœur se déroule en 1918, à la toute fin de la guerre. Les Alliés apprennent que les Allemands ont dissimulé une charge d’explosifs près d’une cathédrale, juste avant d’évacuer cette ville de province. Le soldat Plumpick (Alan Bates) est chargé de désamorcer la bombe. Il se retrouve alors confronté à une situation incongrue car les seuls habitants restants sont des pensionnaires d’un asile d’aliénés. Des « fous » en liberté qui sont totalement étrangers aux événements tragiques et font du soldat démineur, leur roi de cœur. Il y a dans cette étrange mise en abîme, une féerie de l’improbable, des filles en porte-jarretelles sur un camion de pompier, un carrosse tiré par un dromadaire, un amour impossible, un atroce cri de douleur et puis, cette certitude que la folie est largement partagée par tous les Hommes.

Le Roi de cœur de Philippe de Broca – DVD L’Atelier d’Images –

Le roi de coeur édition Prestige [Édition Royale]

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Les liens du sang

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Marie Le Gall "Mon étrange sœur Wajdi Mouawad "Sœurs"
Jean-Honoré Fragonard "Les deux sœurs" (Wikipédia)

Quel lien tisser avec une sœur de dix-neuf ans son aînée ? Marie Le Gall est, à sa naissance, le bébé qu’on n’espérait plus, le miracle et, surtout, la rédemption. Car la première fille des Le Gall, famille modeste du Finistère, n’est « pas comme les autres ». Avec le recul et la violence de la nomenclature, peut-être la qualifierait-on aujourd’hui de psychotique. Mais pour l’auteur, sa sœur est « différente » ; elle est enthousiaste, immature, débordante d’amour, angoissée, traumatisée, bâillonnée, belle, déchirante. Elle l’appelle « la Sœur », son prénom reste tu.

Mon étrange sœur est le récit de sa vie, depuis sa naissance, depuis les terribles bombardements sur Brest pendant la guerre, les mensonges de la mère cherchant à faire passer l’infirmité de sa fille pour les conséquences d’une méningite, jusqu’aux nombreux et longs internements de la Sœur, dans des établissements religieux, des hôpitaux, des maisons diverses, dans le monde paradoxal de la psychiatrie. La Sœur, décédée à l’aube du XXIème siècle, portait sur elle les stigmates de l’histoire médicale, les tâtonnements, les électro-chocs, les thérapies par le bien-être et le grand air de l’antipsychiatrie, la camisole, la chimie, et finalement, le triomphe du statu quo. La Sœur ne sortira jamais de l’engrenage, ne guérira jamais.

Être « sœur », c’est apprendre à être mère sans l’avoir désiré

Pour la cadette, il faut apprendre à vivre avec la culpabilité d’être là, d’être arrivée tard, d’être choyée, saine, heureuse. « Faut-il donc des êtres qui souffrent pour que les autres puissent goûter avec plus de délices leur misérable bonheur, savourer leurs joies dérisoires, s’empiffrer de leurs minuscules plaisirs d’un bout à l’autre de la vie ? »

Mon étrange sœur est plus qu’un roman, c’est une marée intérieure, qui mime celles de la rade de Brest, qui évoque avec talent les paysages superbement inhumains du « bout de la Terre ». Son auteur, nourrie à la mamelle du secret de famille, rend justice avec tendresse à cette inconnue adorée, à sa sœur et peut-être plus, aux attaches sororales puissantes et mystérieuses.

Les liens du sang, c’est aussi ce qui tourmente depuis plusieurs années le romancier et dramaturge Wajdi Mouawad. Dans Sœurs (2015), il met en scène deux femmes opposées en tout mais soudées par leur rôle respectif de grande sœur, point cardinal de la famille. Être « sœur », c’est apprendre à être mère sans l’avoir désiré, et à ne pas en pleurer. Ainsi les répliques de Geneviève font écho aux mots de Marie Le Gall : « Et maintenant je suis là, comme à l’intérieur d’une paupière fermée, et je pense aux yeux de ma mère, et je ne sais pas pourquoi, ces yeux-là, bien plus que les miens, me donnent envie de pleurer. »

Marie Le Gall, Mon étrange sœur – Grasset.

Wajdi Mouawad, Sœurs – Actes Sud/Léméac.

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Des fourmis et des hommes

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"Maison à Brasilia I", Philippe Cognée, 2013.

Quand on aime la peinture de Philippe Cognée, on a la certitude qu’elle n’aurait pas pu être différente, comme si elle coulait de source. Elle résulte pourtant d’une longue et incertaine maturation. Né en 1957 en Loire-Atlantique, le jeune Philippe passe son enfance en Afrique. Son père, enseignant, lui achète des boîtes de couleurs. Il soutient ce fils jusqu’à l’entrée de ce dernier aux Beaux-Arts de Nantes. Dans cette école, le jeune homme se cherche, mais ne se trouve pas vraiment. Il est effacé et timide. Il touche à tout, mais n’accroche pas à grand-chose. Il se tourne aussi bien vers les enseignants traditionnels que vers des professeurs porteurs de nouvelles conceptions. Contrairement à nombre de ses camarades, il ne se met dans le sillage d’aucune personnalité. Il traîne. Il sort d’ailleurs de cette école deux ans plus tard que prévu. Quelques années après, il séjourne à la Villa Médicis, à Rome. C’est un peu le même scénario qui se reproduit. Sa peinture figurative liée au souvenir de l’Afrique le contente peu et il s’installe dans un certain marasme.

Les périodes d’insatisfaction et de stagnation ont souvent une importance critique dans une vie d’artiste. C’est durant ces temps qu’un créateur se hisse au-dessus de lui-même ou, au contraire, s’affaisse dans la banalité. Avec Philippe Cognée, c’est le premier terme de l’alternative qui se produit. Il s’intéresse de plus en plus à la photo, qui lui ouvre les yeux sur des lieux et des objets exprimant l’ambiance de l’époque. Il fait des recherches et des essais sur la matière picturale. À partir des années 1990, il trouve sa voie. Une exposition collective organisée par Hector Obalk et intitulée « Ce sont les pommes qui ont changé » marque le début de sa grande notoriété.

Philippe Cognée se caractérise d’abord par le fait qu’il est l’un des rares artistes actuels à pratiquer une peinture à la cire. Encore la pratique-t-il d’une façon et avec une virtuosité qui n’appartiennent qu’à lui. Cela commence par une petite cuisine assez artisanale. Il fait fondre au bain-marie de la[access capability= »lire_inedits »] cire d’abeille et la mélange à des paillettes de résine durcissante. Puis, il amalgame ce liant avec des pigments en poudre de diverses teintes. Avec ces couleurs, il peint un tableau sur une toile marouflée sur panneau, généralement à plat pour éviter les coulures. Il en résulte une première représentation du motif qu’il a choisi.

Mais, contrairement à la plupart des artistes qui s’arrêteraient là, il enchaîne avec une seconde étape bien spécifique à sa manière. Il couvre sa peinture d’une feuille de Rhodoïd thermorésistant et il y promène un fer à repasser. La cire sous-jacente fond et les couleurs fusent. Il se produit alors toutes sortes de déplacements, de mélanges et de contagions. Philippe Cognée joue de son fer telle une patineuse artistique. Il le présente à plat ou sur les carres. Il glisse à toute vitesse ou ralentit. Si ça fond trop, il jette sur l’œuvre en cours des serviettes imbibées d’eau froide pour figer la cire.

La déshumanisation du monde source d’ennui ou d’angoisse

Quand tout est bien refroidi, il arrache les Rhodoïd. Ces plastiques non adhérents laissent alors apparaître une étonnante surface lisse et brillante. Ce qui s’offre au regard n’a plus rien à voir avec le premier état du tableau. Toutes sortes de hasards et d’accidents s’y sont développées. On est surpris par la fantaisie qui y a pris essor. Parfois, confie l’artiste, c’est raté. Mais, ajouterai-je, ce qui nous est présenté est presque toujours éblouissant. Dans ces peintures, les formes ne procèdent pas seulement des intentions directrices du plasticien avec la rationalité un peu sèche qui pourrait en résulter. On a au contraire l’impression que la nature, ou du moins une espèce de nature, a été mise à contribution et qu’elle a produit dans la peinture un foisonnement de formes imprévisibles.

Je m’explique. Quand on voit un mur tout neuf, on est content qu’il soit bien bâti, mais en ce qui concerne le plaisir de l’œil, il y a justement quelque chose de trop neuf. L’aspect est uniforme, rationnel et ennuyeux. Lorsque beaucoup d’années sont passées, le mur est dégradé, décrépi, et la végétation s’y est développée. Curieusement, dans ces nouvelles conditions, on éprouve du plaisir à regarder le mur. C’est du moins ce qui se passe pour moi. Le travail de la nature s’est ajouté à celui du maçon. Il y a beaucoup de détails à observer et on apprécie une indéfinissable harmonie qui les unit. C’est un peu ce qui arrive, mais de façon intentionnelle, dans les tableaux de Philippe Cognée. Il part d’une composition assez cadrée et suscite ensuite l’intervention des hasards.

Pour Philippe Cognée, la peinture est donc avant tout une aventure des formes. Il est aux antipodes de ces artistes militants, moralisateurs ou propagandistes, qui s’intéressent surtout, voire exclusivement, à leur sujet. Il est de ceux qui pensent que le meilleur sujet du monde ne peut, à lui tout seul, faire un bon tableau. Ça ne veut pas dire qu’il n’a ni sujets ni thèmes. Bien au contraire, il n’a jamais été tenté par l’abstraction. Il est un vrai peintre figuratif tourné vers le monde.

Philippe Cognée est sensible, en particulier, à cette façon si typique de notre temps de tout fabriquer en série. C’est le principe même de la production industrielle. Mais il résulte de cette répétitivité une sorte de déshumanisation. Les objets et les bâtiments ne sont plus personnalisés. Ils sont interchangeables et sécrètent l’ennui. C’est ce sentiment qui lui inspire ses nombreuses représentations de barres d’immeubles et de tours où les étages et les fenêtres se succèdent à l’infini, ternes et identiques. L’habitation y est remplacée par la notion plus fonctionnelle de logement. L’angoisse est particulièrement palpable pour Philippe Cognée dans certaines mégalopoles du tiers-monde d’une tristesse vertigineuse. Un sentiment sériel comparable se retrouve dans ses vues aériennes de villes, dans ses rayonnages de supermarchés ou dans ses halls d’aéroports. Même chose en plus tragique avec ses alignements de carcasses dans les grands abattoirs.

La pullulation de l’espèce humaine relève presque du même principe, et on sent que Philippe Cognée est inquiet de la surpopulation en résultant. C’est autour de ce thème qu’est centrée l’exposition intitulée « Crowds » (Foules) actuellement présentée à la galerie Daniel Templon, à Paris. L’artiste confie que, durant son enfance, il s’est souvent amusé avec des copains à éventrer d’un coup de pied des fourmilières et des termitières. Il se souvient de son effarement à observer ces petits insectes courir en tous sens. Et c’est un sentiment voisin qui nous saisit à la gorge en voyant ses peintures de foules. La multiplication des humains semble nous rapprocher inéluctablement du statut de simples fourmis.

Les instruments optiques sont aussi constitutifs de l’histoire de la peinture que les pinceaux ou les crayons

Le lien de cet artiste avec le monde contemporain ne passe pas seulement par la sensibilité. C’est aussi un lien organique qui s’incarne dans un processus technique. Philippe Cognée peint rarement d’imagination. Le plus souvent, il met en place une sorte de chaîne d’appropriation et de transformation des images. Au départ il y a la capture d’une image. Ce peut être une photo prise avec son reflex, un cliché de téléphone portable, une image trouvée sur internet ou un plan extrait d’une vidéo. Ce qu’il cherche à ce stade est souvent quelque chose d’anodin, voire d’apparemment insignifiant. Cela lui permet d’accéder à un genre de vérité qu’on ne voit pas, mais qui constitue le tissu de nos existences. Ensuite, cette image peut être retravaillée sur ordinateur, notamment pour être dépouillée du superflu ou combinée avec une autre. Puis elle est projetée sur la toile pour guider la peinture. La composition en résultant n’est pas forcément précise et détaillée, mais elle est tenue par un lien authentique avec le réel qui lui donne de la vérité.

Certains pourraient penser que cette façon de faire, utilisée à quelques variations près par de nombreux artistes figuratifs contemporains, est une facilité regrettable. Autrefois, pourrait-on croire, l’artiste, tel un sportif ignorant le dopage, ne pouvait compter que sur sa propre dextérité. Ce serait faire un contresens total. En effet, depuis la Renaissance, beaucoup d’artistes se sont appuyés sur des instruments, notamment optiques, de plus en plus sophistiqués pour s’approprier le réel. Le passionnant livre de David Hockney, les techniques perdues des maîtres anciens[1. David Hockney, Savoirs secrets : les techniques perdues des maîtres anciens, éditions du Seuil, 2006.], explore de façon expérimentale cette question. On n’imagine ni le caravagisme, ni Vermeer, ni de nombreux autres artistes sans de tels outils. Les aides optiques sont sans doute des outils aussi constitutifs de l’histoire de la peinture que les pinceaux ou les crayons.

Philippe Cognée réalise en fin de compte la synthèse entre une peinture existant par ses formes et un art résolument tourné vers le monde. Il est à la fois un peintre qui s’inscrit dans une tradition longue et un artiste contemporain contribuant de façon singulière au renouvellement de la figuration.

 

À voir absolument : « Crowds » par Philippe Cognée, galerie Daniel Templon, 30, rue Beaubourg, 75003 Paris, jusqu’au 4 mars.

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« Silence »: de la culture de la foi à la foi en sa culture

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Liam Neeson dans "Silence" de Martin Scorsese.

Sans vouloir remonter à Mathusalem, c’est-à-dire à mon adolescence, je dois au Masque et la Plume tant de joutes fécondes, de conseils avisés et de crises de rire que la quasi-unanimité pour assommer Silence, le dernier film de Martin Scorsese, m’a paru de mauvais aloi ou de mauvaise foi — si je puis dire… Alors même que je partageais, dans la même émission, nombre de réserves émises sur La La Land. Hé, les mecs, Scorsese ! Pas n’importe quel réalisateur à la gomme ! Pas Abdellatif Kechiche ! Pas James Foley ! Scorsese ! J’y suis donc allé — sans préjugés, comme vous voyez…

Alors, c’est vrai : on commence par se dire que l’on est tombé dans un film sulpicien. Un addendum au martyrologe jésuite. Un commentaire à la béatification par Pie IX, en 1867, des 52 chrétiens massacrés à Nagasaki en 1622 — eux et leurs ouailles, y compris nombre d’enfants brûlés vif. Ou des « Seize martyrs », des dominicains massacrés dans la même ville entre 1633 et 1637 (l’époque à laquelle se situe le film) et canonisés, eux, par Jean-Paul II en 1997. Dans le genre martyre, rien ne manque, et on se croirait dans quelque codicille à la Légende dorée. Ebouillantements, décapitations, bûchers, noyades, crucifixions… De quoi alimenter la délectation sanglante des bouffeurs de curés. Mais que d’éminents critiques, dans l’émission susdite, reprochent à Scorsese de ne pas avoir signalé qu’à la même époque, en Occident et ailleurs, l’église catholique maniait l’Inquisition avec la même dextérité, quel intérêt ? Quel rapport avec le film ?

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

 

La résistible ascension de… Marine Le Pen?

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"La résistible ascension d'Arturo Ui", de Dominique Pitoiset. Photo: Cosimo Mirco Magliocca

J’y suis allé pour Philippe Torreton, piètre analyste politique mais très grand comédien, et à la fin, j’ai applaudi tous les acteurs, tous remarquables, quelles que soient parfois les pitreries lourdingues que leur impose le metteur en scène, Dominique Pitoiset. La nécessité par exemple de faire jouer l’Acteur (Gilles Fisseau) à poil pendant 15 minutes ne m’est pas apparue clairement — sinon parce que depuis quatre ou cinq ans, depuis qu’Olivier Py a joué à ça avec un Roi Lear lamentable, tout scénographe qui se respecte doit dénuder au moins un personnage. Le dernier épisode, c’était un Mariage de Figaro pathétique, mis en scène par Rémi Barché à la Criée, le mois dernier, où le Comte exhibait sa chipolata étique et Chérubin ses œufs sur le plat.

Adolf Trump et Marine Capone ?

Les spectateurs en tout cas ont beaucoup applaudi. Reste à savoir quoi. J’ai peur qu’ils aient surtout apprécié le miroir de connivence que leur tendait la mise en scène — des bobos marseillais pratiquant abondamment l’entre-soi, fiers de ne pas appartenir à la majorité qui dans cette ville votera MLP, et d’autant plus confortés dans leurs convictions électorales (Hamon ? Mélenchon ? Le NPA peut-être…) qu’ils sont sûrs que leur candidat ne sera pas qualifié pour le second tour. C’est un vote snob sans conséquence. Il ferait beau voir qu’ils élussent quelqu’un qui menât une vraie politique de gauche… Derrière les Communards de luxe se cachent toujours des Versaillais repus.

La pièce de Brecht est à l’origine (1941) une allégorie transposant dans le monde d’Al Capone l’ascension d’Hitler au pouvoir. Hervé Briaux, le Président, c’est Hindenburg ; Daniel Martin (Goebbel), c’est Goebbels, dont il affecte la claudication ; P.A. Chapuis (Rom), c’est Ernst Röhm, le chef des S.A. éliminé par les S.S. durant la Nuit les Longs Couteaux, qui conclut presque l’histoire. Dans la pièce originelle, un bateleur passe régulièrement le long du quatrième mur avec un panneau explicitant la correspondance entre la fable et l’Histoire.

Dominique Pitoiset s’est voulu plus malin que l’auteur et a déshistoricisé la pièce au maximum, « afin de mettre ses pas dans ceux de Brecht, dit le programme, et de s’attacher à distinguer non seulement Hitler derrière Ui, mais surtout, derrière Hitler, les mécanismes qui rendent possibles — y compris aujourd’hui — une telle prise de pouvoir ». Hello Trump, bonjour Marine. Ou quelque chose comme ça…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

Daech s’engouffre dans la brèche des aspirations féministes déçues

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amelie chelly femmes djihadistes
Amélie Chelly. Photo: Xosé Bouzas.

Daoud Boughezala. Existe-t-il un profil type des femmes attirées par l’État islamique ?

Amélie Chelly[1. Auteur d’une thèse de sociologie à l’EHESS sur la République islamique d’Iran, Amélie Chelly prépare un essai sur les femmes djihadistes.]. Le gros des troupes provient de la jeunesse désœuvrée souvent issue de ce que le sociologue Farhad Khosrokhavar appelle la « famille décapitée ». Dans les banlieues, l’autorité du père, fréquemment absent, se reporte sur le grand frère. Or ce dernier, qui confond généralement autorité et violence, recrée une famille – un réseau tentaculaire avec le copinage et la fratrie. C’est ce qui constitue la cellule souche de l’expansion du radicalisme. Les « loups solitaires » et la radicalisation tout seul sur internet, ça n’existe pas !

Le délitement de la famille traditionnelle ne se produit pas qu’en banlieue…

L’explosion de la structure familiale s’observe également dans les familles recomposées des classes moyennes, y compris chez des juifs ou des chrétiens dont les enfants se convertissent à l’islam. Bien souvent, le beau-père n’a pas la même autorité que le père qui élève l’enfant. Du coup, ce dernier se retrouve un peu trop libre et fait appel à des réseaux qui lui permettent de se développer en tant qu’adulte : les références internet et le copinage. Ces deux succédanés d’autorité se substituent aux figures tutélaires que le futur djihadiste a délégitimées.

Au sein de ces familles éclatées ou recomposées, quelle est la spécificité des jeunes filles aspirées par le djihad ?

Dans les banlieues, on est face à deux types de femmes, avec des rapports différents à la féminité. Un premier groupe rassemble de jeunes musulmanes qui ont un rapport à la pudeur un peu compliqué : elles viennent d’un milieu très traditionnel mais ont évolué dans une France laïque. Prises dans ce conflit de valeurs, elles ne savent pas exactement où situer la pudeur ni quel modèle adopter. Puisque l’idéologie djihadiste répond à toutes ces questions, la radicalisation va les aider à résoudre ce conflit. Dès lors, tout devient extrêmement simple, et leur quête de virilité, notion qu’elles jugent en pleine déperdition en Occident, s’assouvit dans la figure protectrice du djihadiste, qui incarne à leurs yeux l’homme parfait. Dans une société où le mariage n’est plus une promesse pour la vie, lui seul place[access capability= »lire_inedits »] sa vie biologique en dessous de ses idéaux. Il répond ainsi à la question qui taraude les jeunes filles : à qui faire confiance ?

Outre les jeunes obsédées par la pudeur, quel est l’autre profil des radicalisées de banlieue ?

L’autre versant est constitué de jeunes filles aux comportements extrêmement masculins. Elles veulent se mesurer aux hommes, se déféminisent dans leurs tenues vestimentaires et leurs comportements – notamment au cours des bagarres entre gangs de filles. C’est un schéma assez semblable à la trajectoire des djihadistes masculins : l’EI donne un label de légitimité à leur haine de la société et leur permet de s’affirmer.

Mais sur les réseaux sociaux, les femmes se font happer par un discours bien spécifique qui en fait les éléments centraux de Daech. Dans la propagande de l’organisation, si l’homme kamikaze est l’instrument sacrificiel, la femme répond à une exigence idéologique fondamentale : la colonisation par les ventres. J’ai coutume de dire que le djihadiste met sa vie biologique en dessous de ses idées tandis que la femme djihadiste met sa vie physiologique en dessous de ses idées.

Intimement liée au destin des hommes, la djihadiste se radicalise-t-elle toujours à travers un comparse masculin (frère, conjoint, ami) ?

C’est le cas de la quasi-totalité des profils que nous avons recensés, notamment au cours d’entretiens en prison. Une exception cependant : l’exemple d’une jeune fille très lucide qui s’est dirigée par elle-même vers l’EI. Elle savait à quel degré de brutalité elle serait confrontée une fois sur place. Elle s’est donc entraînée dans sa chambre à regarder des vidéos atroces et à jouer à des jeux extrêmement violents pour s’habituer à déshumaniser l’Autre. En l’occurrence, elle aspirait à dépasser la situation d’infériorité dans laquelle l’échec du féminisme la confinait. Car le féminisme occidental affronte un double écueil : pendant que l’aspiration vers l’égalitarisme fait perdre à l’homme sa virilité, la femme n’est pas pour autant reconnue comme son égale ! Daech s’engouffre dans la brèche des aspirations féministes déçues en proposant de les renverser.

En promouvant les femmes, l’État islamique rompt-il avec al-Qaïda qui confinait le sexe faible à un rôle subalterne ?

S’il y a bien rupture, elle est de nature circonstancielle, non idéologique. L’État islamique n’a construit une image de femme combattante que très récemment, essentiellement depuis la création de la brigade féminine al-Khansa [Ndlr : du nom d’une poétesse arabe du viie siècle convertie à l’islam après sa rencontre avec Mahomet] sur ses terres, en 2014. La charte d’al-Khansa énumère trois raisons pour lesquelles une femme a le droit de sortir seule de chez elle : apprendre ou enseigner l’islam, commettre des exactions contre des femmes au comportement « déviant » (pendre une mère qui a allaité son enfant en public !), défendre la communauté contre ses ennemis. Cette milice pallie le manque d’hommes combattants et joue un rôle d’émulation ; les femmes sont censées forcer la volonté et l’énergie des hommes qui vont se dire : « Mon Dieu, elles ont réussi à faire quelque chose que nous n’avons pas réussi, il faut qu’on en fasse plus… » Il s’agit de grimper dans l’échelle de la violence.

… à Raqqa comme à Paris ! Ainsi que l’a prouvé l’attentat raté aux bonbonnes de gaz que fomentaient des jeunes filles en septembre dernier, le rôle de la djihadiste s’accroît.

Après avoir longtemps vanté les mérites de la femme traditionnelle, l’EI exalte en effet de plus en plus la femme combattante. De même que les djihadistes se font photographier avec des kalachnikovs et envoient des selfies à leurs copains restés en France, les « soldates de Dieu » posent avec des ceintures d’explosifs puis transmettent l’image à leurs amies sur les réseaux sociaux. L’alliance de la femme traditionnelle et de la combattante prend forme dans le veuvage. Sitôt qu’un « lion » (ainsi se surnomment les djihadistes) décède, la femme peut être remariée. C’est paradoxal : d’un côté, son statut de « femme de martyr » lui fait gagner de l’honneur ; de l’autre, son veuvage lui fait perdre de sa valeur car elle est désormais « de seconde main ». Si bien que la veuve se retrouve glorifiée et donnée en mariage à quelqu’un d’inférieur dans l’échelle des valeurs de Daech.

Une échelle de valeurs fondée sur la piété religieuse ou l’âpreté au combat ?

Ni l’une ni l’autre. D’après des recherches encore balbutiantes, même si le phénomène n’est pas vraiment généralisé, les djihadistes manipulent des catégories racistes extérieures à la religion. À leurs yeux, au sein des musulmans, le summum, c’est de se marier à un Occidental, ensuite à un local (Syrien ou Irakien), puis à un Moyen-Oriental, un Maghrébin, etc. Daech est une idéologie transnationale qui réunit des gens de la terre entière – sur une base inégalitaire ! –, ce qui produit un entre-deux idéologique. Par exemple, sur la question de la virginité, du mariage et de la polygamie, la femme djihadiste réagit différemment en fonction de sa patrie d’origine.

Qu’inspire donc la polygamie aux aspirantes djihadistes tricolores ?

Dans les « chambres de sœurs » virtuelles qui leur servent de salon de discussion, les jeunes françaises attirées par la perspective d’un djihad en Syrie expriment souvent leur crainte de la polygamie. Même lorsqu’on vit dans une contre-société radicale au sein de la société française, on conserve un socle résiduel de la culture occidentale qu’on rejette. C’est pourquoi, dans sa propagande de recrutement, l’EI ne s’adresse pas de la même façon à une Française, fût-elle d’origine musulmane, qu’à une Ouïgour ou à une Moyen-Orientale.

Dans ce cas, les « sœurs » leur expliquent que d’après les lois d’Allah, un homme n’a pas le droit de prendre plusieurs femmes s’il n’est pas sûr d’être en mesure de les traiter équitablement, c’est-à-dire de subvenir matériellement à leurs besoins et de les traiter de la même façon. Mais, ajoutent-elles, l’État islamique fournit absolument tout en abondance. Les djihadistes étant de surcroît l’élite de la société qui tient le pays, ils ont les moyens de leur générosité et leurs épouses n’ont aucun souci à se faire.

Comment un argumentaire aussi grossier parvient-il à convaincre des jeunes filles élevées en France et instruites par l’école de la République ?

Une de mes collègues universitaires a mis en évidence un point très intéressant : comme toutes les personnes sous l’emprise d’une idéologie, les femmes djihadistes désacralisent tout ce qui était auparavant sacré et resacralisent tout ce qui ne l’était pas. Dans l’acte sexuel, elles désacralisent les sentiments mais sacralisent son aboutissement, c’est-à-dire la procréation. Ces femmes parties pour le djihad parlent sans aucune pudeur de leur vie intime à ma consœur parce que leur sexualité n’appartient plus à deux êtres mais à une nécessité idéologique.

Idéologie totalitaire qu’on nous promet d’abattre par la déradicalisation. Soyons sérieux : un traitement thérapeutique est-il vraiment susceptible de ramener les djihadistes à la raison ?

Face à des personnes souffrant de véritables problèmes psychologiques comme Moussa Coulibaly, qui s’en était pris à un centre juif niçois en janvier 2015, les soins médicaux peuvent marcher. Mais il y a peut-être autant de types de radicalisations qu’il est d’individus radicalisés. Le gros problème de la déradicalisation, c’est qu’on n’a pas assez étudié la radicalisation elle-même. Celle-ci est un processus dont l’aboutissement s’appelle le fanatisme, lequel ne permet plus de communication avec le commun des mortels resté dans un principe de réalisme.

Justement, comment traiter les plus fanatiques ?

Là, il n’y a aucune solution. Pour les autres, on a dégagé deux grandes méthodes. Il y a d’abord la petite madeleine de Proust de Dounia Bouzar : rappeler au radicalisé son passé et ses principes d’avant la radicalisation. Cela a fonctionné sur certaines personnes, mais pas sur d’autres. L’autre technique consiste à faire intervenir des représentants religieux pour expliquer que la perception de la religion par le radicalisé est erronée. Là aussi, le succès est inégal.

La prison faisant figure d’école du crime islamiste, quelle alternative proposer aux « revenants » déçus mais non repentis de leur séjour sur les terres de Daech ?

Le modèle allemand n’est pas inintéressant. Contrairement aux prisons et aux centres de déradicalisation, cette méthode isole le radicalisé de toute personne liée de près ou de loin à l’islamisme. Un peu comme chez les Alcooliques anonymes, cela fonctionne sur un modèle de tutorat individuel qui les encadre à domicile. Cela permet de s’adapter aux différents types de radicalisation. Certains sont partis faire le djihad par opportunisme, chose que Daech accepte avec pragmatisme. Sur les fiches de renseignements que distribue l’EI, est demandé : « Pour quel motif voulez-vous venir ? » On peut y lire : « Pour avoir une maison et une voiture. » Et ça marche ![/access]

Un démagogue nommé Bayrou

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François Bayrou. Sipa. Numéro de reportage : 00773629_000037.

François Bayrou dans une envolée lyrique et vengeresse a déclaré parlant de François Fillon que “jamais sous la Vème République un candidat à la présidentielle n’avait été ainsi sous l’influence des puissances d’argent”. La dénonciation des “puissances d’argent” est une spécialité française qui, bien que très ancienne, n’a pas encore atteint sa date de péremption.

Dénoncer l’argent qui corrompt, l’argent-roi a été pendant longtemps une spécificité de l’extrême droite française. Cette dernière, nationale et patriotique se ressourçait dans la pureté de la terre qui ne ment pas, en dénonçant les ploutocrates apatrides et les banques cosmopolites. A l’extrême gauche on tenait un discours voisin avec, néanmoins, quelques arrangements particuliers. On vilipendait le gros capitaliste suceur du sang de l’ouvrier. On traînait dans la boue le banquier rapace et avide qui dépouillait le peuple. Certaines affiches de la CGT portent encore aujourd’hui les traces de cette belle séquence révolutionnaire.

Extrémisme centriste

François Bayrou est – c’est sur sa carte de visite – un centriste. Un centriste c’est à priori un être doux et pacifique. Donc difficile de classer le maire de Pau à l’extrême droite ou à l’extrême gauche. Mais comme c’est un démagogue de première il emprunte, sans pudeur aucune, des éléments de langage à ces deux familles politiques. Ainsi il va – car il est plus que probable qu’il sera candidat à la présidentielle – taper sur les riches et sur l’argent. Les riches sont riches et donc mauvais. L’argent est sale et donc corrupteur. Et qui est le candidat des riches et de l’argent ? François Fillon ! Déjà qu’avec Pénélope…

Il nous plaît d’imaginer une campagne électorale avec François Bayrou. Elle sera vivante, animée et jouissive. Voir le maire de Pau crier “mort aux riches” le poing levé est une promesse de spectacle que lui seul peut offrir. Car quand c’est Mélenchon qui le fait personne n’y prête attention tellement c’est banal…

Frissons garantis…

Voir le même François Bayrou tonner contre les banques américaines et Wall Street qui cherchent à nous dicter leur loi est aussi un cas de figure parfaitement novateur. On l’entendra crier “A bas le dollar !” Frissons garantis… Certes Marine Le Pen le fait déjà. Mais avec elle c’est comme avec Mélenchon : on a l’habitude. Et pour finir en beauté qu’il nous soit permis de suggérer à François Bayrou un “mon ennemi c’est la finance”. Un certain François Hollande s’en est servi en 2012. Il ne refusera pas de prêter cette formule à un homme qui, contre Sarkozy, a appelé à voter pour lui.

Habitations à Loyers Mensongers

Construction de logements sociaux à Paris, près de la porte de Bagnolet, janvier 2016.

« Vous qui entrez ici, laissez toute espérance » : c’est, écrivait Dante, l’inscription que l’on trouvait aux portes de l’enfer. Celui qui aborde la question du logement en France et, plus particulièrement, celle du logement social doit faire sienne la phrase de Dante : « Vous qui abordez en économiste la question du logement social, vous qui vous souciez du logement des plus démunis : laissez toute espérance. » Ou presque.

A lire aussi >> HLM, la politique contre la ville: des bonnes intentions au séparatisme islamique

Une des caractéristiques de l’enfer, d’après les théologiens, est le règne du mensonge, la falsification radicale de la réalité. Or la singularité du logement social en France, c’est qu’il est presque un mensonge ontologique. La réalité est intégralement détournée, travestie, au profit d’une fiction. Voyons, en économiste, pourquoi.

Parler de droit au logement, c’est très mignon, mais ça ne résout rien et ça ne fait qu’ajouter au mensonge

L’enfer, c’est connu, est pavé de bonnes intentions. Les économistes – ou du moins la plupart d’entre eux – invoquent une multitude de « bonnes intentions » pour justifier la politique de logement social telle qu’elle existe en France. Généralement, ils parlent d’externalités positives, sur l’emploi, l’éducation, la criminalité, etc. Ils veulent dire que le fait de bénéficier d’un logement social a des effets positifs sur l’emploi, l’éducation, le respect de la loi. Et ces effets, selon eux, ont un rendement social tel qu’il justifie la fourniture de logements sociaux à des prix inférieurs à ceux du marché. Que le non-économiste qui entend parler d’externalités pour la première fois dresse l’oreille : lorsqu’un économiste parle d’externalités, c’est généralement qu’il n’a aucune bonne raison pour justifier une politique quelconque. Les externalités, la plupart du temps, ne sont qu’une cheville de langage ou, plus crûment, « des pièges à cons ». Du même ordre, et presqu’aussi souvent invoqué, le concept de[access capability= »lire_inedits »] bien tutélaire (merit good) dû à Richard Musgrave : un bien tutélaire n’est pas un bien public, mais un bien que les économistes estiment désirable, pour des raisons totalement subjectives et – il faut le dire – souvent mauvaises. La vérité est qu’il n’y a qu’une bonne raison d’avoir une politique de logement en faveur des plus démunis. Ces derniers font face à ce qu’on appelle une « contrainte de liquidité »; en d’autres termes, ils ne peuvent pas emprunter (auprès des banques) autant que ce que justifierait leur revenu permanent, c’est-à-dire leur espérance de revenu à moyen terme. Notons que ces imperfections du marché du crédit justifient soit une amélioration du marché en question, soit une aide à la personne, mais absolument pas le caractère universaliste de la politique du logement social telle que pratiquée en France. Mais cette politique, quelle est-elle et en quoi s’apparente-t-elle à un mensonge ?

Premier élément du mensonge, la politique française du logement social a une vocation universaliste, c’est-à-dire qu’elle n’est pas destinée aux plus démunis (les plus pauvres) ou à des publics très ciblés (personnes très âgées, jeunes sans ressources, femmes seules avec enfants, par exemple), mais à un public beaucoup plus large puisque l’application des plafonds de revenus aboutit à ce résultat surprenant : 65 % des foyers français pourraient légitimement candidater à un logement social. Comme le parc de logements sociaux est restreint (pour des raisons que nous allons envisager plus loin) seuls 18 % des foyers bénéficient, en réalité, d’un logement social. La différence entre ces deux chiffres – soit 47 % – donne une première approximation du mensonge français sur le logement social. La contrepartie de cet « universalisme » est que les dossiers des 5 % des foyers les plus démunis sont presque systématiquement rejetés par les commissions d’attribution au motif de garanties insuffisantes. Dormir dans sa voiture, dans un hôtel borgne ou dans la rue : voilà la réalité du logement social, ou plutôt du logement des plus démunis en France aujourd’hui. Alors, parler de droit au logement (DAL), de procédures juridiques, c’est très mignon, mais ça ne résout rien et ça ne fait qu’ajouter au mensonge.

Mais pourquoi est-ce ainsi ? Pourquoi cette pénurie chronique qui rappelle les files d’attente soviétiques ? Il s’agit, tout bonnement, d’une question d’offre et de demande. L’offre de logements sociaux est publique et, en conséquence, elle est limitée parce que les financements publics ne sont pas extensibles et que les terrains à construire ne le sont pas non plus. L’offre est donc, par son caractère public, insuffisante. Face à une offre insuffisante, la demande est, elle, à l’inverse, surabondante, d’une part parce que les critères d’attribution sont très larges et d’autre part parce que le prix des logements sociaux est sensiblement inférieur au prix de marché, la décote allant de 30 à 50 %. Or, lorsque le prix d’un bien est inférieur au prix de marché, il génère automatiquement une demande excédentaire qui ne peut pas être immédiatement satisfaite. Le résultat de la rencontre d’une offre insuffisante et d’une demande excédentaire, c’est la file d’attente : comptez de six à dix ans d’attente environ à Paris et à peu près quatre ans pour les autres départements d’Île-de-France ! Autre inconvénient sensible de la demande excédentaire liée à un prix inférieur au prix de marché, le taux de rotation est évidemment très faible : une fois qu’on a réussi à obtenir un logement social, on n’a naturellement aucun intérêt à le quitter, puisque le loyer est très faible et que trouver un autre logement social est très aléatoire. Résultat, la durée moyenne d’occupation d’un logement social est de douze ans, alors qu’elle n’est que de six ans sur le marché privé. Encore ne s’agit-il que d’une moyenne, car dans certaines régions, en Île-de-France et à Paris surtout, la durée moyenne d’occupation est proche de vingt ans. En fait, la possession d’un logement social ressemble souvent à une rente de situation, rente dont la valorisation dépend de la congestion urbaine, et qui, comme toute rente, est à la fois antiéconomique et antisociale.

L’occupation d’un logement social ressemble souvent à une rente de situation qui, comme toute rente, est à la fois antiéconomique et antisociale

À cet inconvénient s’en ajoutent deux autres. D’une part la possession d’un logement social freine la mobilité du travail et, dans certaines conditions, joue contre l’emploi. Lorsque l’on occupe un logement social on n’est naturellement pas incité à changer de travail ou, lorsque l’on perd son travail, à s’intéresser à des offres d’emploi qui ne sont pas à distance relativement proche de son logement, car bouger, dans ces conditions, reviendrait à sacrifier une rente. La faible rotation des logements HLM joue en définitive contre l’emploi, ce qui peut difficilement être considéré comme « social ». D’autre part le fait que les locataires d’un logement social le soient pour une longue durée, mais sans en être propriétaires, conduit très souvent à en négliger l’entretien, de sorte que l’état général de beaucoup de logements sociaux, à force de négligences multiples et répétées, finit par être discutable, voire très mauvais.
Mais alors, dira-t-on, d’où vient qu’une situation si inefficace et si peu sociale réussisse à perdurer ? Comment expliquer que la politique française en matière de logement social persiste autant dans une direction qui est manifestement fausse et mauvaise ? Deux explications peuvent être avancées, sans que pour autant elles suffisent à expliquer ce qui se passe.

Lorsque l’on combine une offre publique rationnée (pour les raisons mentionnées plus haut), des prix inférieurs aux prix de marché et une demande excédentaire, on crée un phénomène de file d’attente, on l’a vu. Or, en France, la file d’attente est gérée par des commissions administratives et dépend en définitive des bailleurs sociaux, c’est-à-dire les Offices publics de l’habitat (OPH) et les Entreprises sociales de l’habitat (ESH). C’est une combinaison explosive qui a vocation, presque naturellement, à produire de la corruption. Et de fait, elle produit de la corruption. Tous les spécialistes de l’analyse économique de la corruption – au premier rang desquels Vito Tanzi – ont mis en avant ce risque lié au rationnement de l’offre publique et à une demande excédentaire de logement social. Et le risque se matérialise régulièrement en France, comme le soulignent les enquêtes annuelles de Transparency International. Non que les Français soient naturellement plus enclins à la concussion et à la prévarication que d’autres, mais tout simplement parce que l’on a créé une situation qui incite objectivement à la corruption. Comment reprocher à un foyer qui recherche un logement HLM depuis plusieurs années de glisser discrètement une enveloppe à un responsable de l’attribution de ce type de logement ? C’est le système qui est mauvais, mais ce système profite à certains et cela rend sa réforme particulièrement délicate.

La seconde explication de la persistance de ce système est liée à la théorie des choix publics (école dite du public choice). La politique du logement social n’est pas déterminée, faite, pour satisfaire les personnes les plus démunies ou le bien-être général, mais pour obtenir la préférence de celui qui (en termes de revenu et de préférences en matière de logement) est l’électeur médian, c’est-à-dire l’électeur qui, se trouvant exactement au milieu de la distribution, va avoir un impact décisif sur le plan politique. Qui est l’électeur médian ? Lorsque l’on examine attentivement, département par département, le revenu médian du locataire de HLM, on s’aperçoit, ô miracle de l’économie des choix publics, qu’il est aussi l’électeur médian. Or il est très difficile de réformer un système qui a les préférences de l’électeur médian. CQFD.

« Vous qui entrez ici, laissez toute espérance. » Non, pas tout à fait quand même. Peut-être peut-on évoluer ? Comment faire ? La première piste, la plus radicale aussi, consiste à libérer l’offre et à mieux réguler la demande par les prix. Il faudrait d’abord pouvoir accroître le parc de logements à vocation sociale en supprimant le monopole dont bénéficient les producteurs et financeurs publics actuels. Le parc est insuffisant, c’est notoire. Alors, pourquoi ne pas l’ouvrir à tous les investisseurs privés ? On dira que c’est délirant et qu’aucun investisseur n’aura intérêt à se lancer dans le logement social. Mais non. Un investisseur aura intérêt à produire et à gérer des logements à vocation sociale si le loyer qu’il peut en tirer est un loyer de marché. Encore une contradiction, dira-t-on ! Mais supposons que le loyer de marché d’un logement soit de 1 000 euros et que les possibilités financières d’un ménage modeste ne soient que de 600 euros, on peut fort bien imaginer que les pouvoirs publics décident de compenser la différence en versant le différentiel de 400 euros, soit à la personne (sous la forme d’une aide personnalisée au logement dopée et généralisée), soit au bailleur privé. Dans une telle configuration, le marché serait par définition mieux équilibré et l’équité renforcée, puisque la solution serait financièrement neutre pour les personnes ayant réellement besoin d’un logement social. Il s’agirait là d’une réforme vraiment salvifique. Mais d’autres options sont possibles : primes pour accélérer la rotation des occupants de logements sociaux, fin des baux sans limitation de durée, système de crédit d’impôt comme cela existe aux États-Unis (Low-Income Housing Tax Credit). Disons pour résumer que tout est préférable au statu quo et à l’enfer actuel du logement social. Y compris un honnête purgatoire.

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Macron: le coup d’éclat permanent?

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Emmanuel Macron, Lyon, février 2017. Numéro de reportage : 00792027_000021.

L’arrivée au gouvernement le 26 août 2014, d’Emmanuel Macron, parfait inconnu et tous les événements qui ont suivi montre que ce dernier est un parfait veinard. Une furieuse et interminable campagne médiatique en sa faveur et des parrains timides (mais généreux) qu’il refuse de nommer, lui permettent de mener sa grande marche.

Le conte de fées du camp du Bien

Les organes de contrôle de la régularité, de l’égalité et de la sincérité de la campagne présidentielle se trouvent brusquement atteints d’une forme grave de la maladie du sommeil. Plusieurs autres facteurs jouent en sa faveur : un président de la République qui laisse la place en faisant savoir qu’il se verrait bien présider l’UE, tous ses copains de promo de l’ENA occupant des postes judicieux, qui lui préparent le terrain. Et la justice pénale qui a adopté un tempo particulièrement bien ajusté qui lui ouvre un boulevard.

Je sais ce que je vais recevoir pour ne pas marcher dans le conte de fées que nous sert le camp du Bien. Ce sera la nouvelle injure disqualifiante : complotiste ! Critiquer Macron et l’invraisemblable opération qui vise à en faire le futur président de la République, c’est considérer que l’Histoire n’est qu’un complot judéo-maçonnique-illuminati-reptilien.

Je propose quand même d’essayer de mieux comprendre ce phénomène à l’aide de la méthode qu’employait Lawrence Durrel dans son fameux « quatuor d’Alexandrie » : raconter la même histoire sous quatre points de vue différents.

Commençons par l’affaire Fillon, qui a éclaté avec les informations gênantes du Canard enchaîné, provoquant en pleine campagne présidentielle un lynchage médiatico-judiciaire géant quoique routinier. La primaire de la droite a choisi un candidat dont le degré de solidité devrait poser question aux bourgeois de province qui l’ont plébiscité. Les reproches qui lui sont faits sont en partie justifiés, sa défense initiale a été calamiteuse, tandis que la justice alimentait les gazettes comme de bien entendu.

Fillon pris à son propre piège

Et comme François Fillon avait imprudemment placé sa candidature sous l’égide de la probité et de la rectitude, quitte à égratigner certains de ses adversaires, il se prend le boomerang en pleine face. Dans un climat politique tendu, il n’y a aucune surprise à voir la clameur se déchaîner. Si la droite républicaine se retrouve aujourd’hui dans la nasse, elle doit s’en prendre à elle-même pour avoir choisi un cheval fragile et lancé l’épreuve présidentielle n’importe comment. Tout ceci est difficilement réfutable. Mais quand même, la droite ne doit-elle s’en prendre qu’à elle-même ? Voire.

Parce que si l’on raconte l’histoire en changeant de focale pour diriger l’objectif vers Emmanuel Macron apparaît une autre réalité. Finalement très inquiétante.

J’avais été frappé par le sourire radieux de Jean-Pierre Jouyet lorsque, sur le perron de l’Élysée, il annonça la nomination d’Emmanuel Macron en remplacement d’Arnaud Montebourg. Ce concentré de la haute fonction publique oligarchique était trop content du tour qu’il jouait à la France avec la promotion de son poulain qu’il eut sous ses ordres entre 2005 et 2007 à l’Inspection des finances. La fusée était lancée, mise en orbite prévue mai 2017, soit comme Premier ministre d’un François Hollande reconduit, voire d’Alain Juppé, soit carrément président. Cet objectif stratégique une fois défini, les différentes mises en œuvre tactiques sont très simples. Nul besoin d’un groupe occulte et secret pour animer le déferlement. Une stratégie marketing onéreuse à base d’argent à l’origine obscure, de promotion médiatique grossière, de ralliements spectaculaires, le soutien de tous ceux qui, accrochés à leurs privilèges, ont une peur panique du changement, et la machine s’alimente toute seule. Mais en plus, il y a l’appui d’une partie de l’appareil d’État. Comme par exemple Madame Ernotte qui semble ne voir aucun inconvénient à ce que le service public radiotélévisé qu’elle dirige ait depuis longtemps abandonné le pluralisme que son statut exige . Ou le président du CSA inerte devant le formidable déséquilibre des temps de parole, le président de la Commission Nationale des Comptes de Campagne qui regarde ailleurs et le président du Conseil constitutionnel qui assiste sans broncher à la confiscation de l’élection présidentielle. Il y aurait pourtant l’occasion de quelques remarques à propos du financement particulièrement réglementé de la campagne électorale d’Emmanuel Macron. L’origine des fonds, l’implication des services de l’État dans l’organisation de la campagne , ce mutisme qui commence à ressembler à un parti pris est particulièrement grave.

Justice pour tous?

Mais il y a pire :  l’instrumentalisation, comme souvent durant ce quinquennat, de la justice à des fins politiques. Qui peut croire que c’est par hasard, ou grâce à la sagacité de ses « enquêteurs », comme on appelle désormais les journalistes sans que cela ne les gênent, que la presse s’est trouvée alimentée d’informations sur des faits parfois vieux de vingt ans ? Qui peut croire que c’est chose normale que le parquet financier se soit saisi avec cette rapidité, et ait pu mener de façon fulgurante ses premières investigations sans qu’elles aient été préparées à l’avance ? Qui peut penser que ces violations insensées du principe de  séparation des pouvoirs par la descente de la police dans les locaux du Parlement sans que le président Bartolone n’y trouve à redire (!), relèvent de l’improvisation? Et qui peut imaginer qu’au parquet financier, on ne sache pas le caractère grossièrement inconstitutionnel de l’ouverture d’une enquête préliminaire sur un parlementaire dans l’exercice de ses fonctions, sans qu’elle ait été précédée d’une enquête du bureau de l’Assemblée ? Qui ne peut pas être scandalisé que, comme hélas c’était prévu, les éléments du dossier couverts par un strict secret se retrouvent instantanément entre les mains des « enquêteurs » du Monde, préposés à ce genre de besogne et par ailleurs confidents officiels du Président de la République?

Nous avons même eu droit à un ridicule écran de fumée voulant faire porter la responsabilité du déclenchement du barrage d’artillerie à Rachida Dati.

Eh bien, si l’on y regardait d’un peu plus près ? Jean-Pierre Jouyet, secrétaire général de l’Élysée a su s’entourer. Il y a Gaspard Gantzer, camarade de promotion de Macron à l’ENA, à qui ses fonctions permettent d’être comme un poisson dans l’eau dans la presse parisienne. Les avaient rejoints Pierre Heilbronn énarque inspecteur des finances lui aussi, qui a longtemps collaboré avec François Fillon, pour ensuite aller occuper la fonction de directeur général adjoint du cabinet de Michel Sapin. Il est parti en juillet dernier à la direction de la BERD, mais avant son départ, Jean-Pierre Jouyet a recruté sa compagne Ariane Amson, nommée conseillère justice au cabinet élyséen. Cette magistrate n’est pas énarque, mais arrive directement… du parquet financier.

Mais qu’est-ce que tu vas chercher ? Rien voyons, je suis persuadé que tout cela n’a aucun lien avec les ennuis de François Fillon, ce genre de choses n’arrive jamais. De la même façon, le renvoi précipité en correctionnelle de Nicolas Sarkozy à l’aide d’une ordonnance qu’un des deux magistrats co-saisis, et pas n’importe lequel, a refusé de signer, ne saurait en aucun cas être considéré comme une initiative visant à définitivement fermer la voie d’un plan B Sarkozy, et à gêner la droite encore un peu plus. Ce serait fadaise, n’est-ce pas ?

Le candidat de tous les conservatismes

Complotiste ! Tu ne perds rien pour attendre, les décodeurs du Monde et de Libération vont te mettre à l’index. Parce que, dans cette volonté furieuse de ne rien changer, la presse amie du pouvoir met le paquet. Et lance la chasse à ceux qui pensent mal. Avec toute une série d’initiatives visant à réprimer la liberté d’expression.

En fin de compte, il y a deux approches de l’affaire Fillon. Soit considérer que François Fillon n’a que ce qu’il mérite. Et que tout cela relève d’un fonctionnement démocratique.

Il y a aussi une autre lecture, tout aussi recevable mais qui pose un lourd problème démocratique. Le moment choisi, les méthodes utilisées et l’objectif poursuivi par ceux qui sont manifestement à la manœuvre accréditent la thèse d’un dévoiement des services de l’État. Certains imaginent des basses manœuvres visant à confisquer l’élection présidentielle et faciliter l’arrivée d’Emmanuel Macron au second tour, pour qu’il puisse l’emporter grâce au front républicain. Si ces faits s’avéraient, cela s’apparenterait à un coup d’Etat.

Une telle stratégie jouerait avec le feu. Car rien ne garantit une victoire électorale du candidat de tous les conservatismes, mandataire de l’establishment énarchique et financier. Et quand bien même l’emporterait-il, sa victoire ne réglerait rien. Et les méthodes utilisées affaibliraient encore plus les institutions en créant autant de précédents très dangereux pour les libertés publiques.

Quant à Marine Le Pen, elle aura beau jeu de se présenter comme seule candidate du changement, et de la défense des libertés publiques. Il est décidément stupéfiant de voir que notre establishment n’a rien appris des élections américaines.

Misère de la tolérance

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Marche des femmes anti-Trump à Washington, janvier 2017. SIPA. SIPAUSA31410339_000001
Marche des femmes anti-Trump à Washington, janvier 2017. SIPA. SIPAUSA31410339_000001

Nos contemporains, on le savait déjà, ont développé un amour immodéré pour les valeurs. Invoquées pieusement dès que la tempête arrive, elles résistent hélas peu à l’analyse ; et pourvu que l’on prolonge l’expérience, on aura tôt fait de mesurer le néant qui se cache derrière ce terme, certes bien pratique, mais décidément peu efficace lorsqu’il s’agit de donner des nouvelles un peu sûres de nous-même. Soyons juste, cependant ; une définition, il en existe bien une : respect des différences ; reconnaissance de la diversité ; en un mot, tolérance – notion qui, bien sûr, a le mérite d’exister, mais qui souffre d’une de nos maladies modernes les plus fréquentes : à force, comme Alain Juppé, de vouloir brasser large, il arrive que l’on ne dise plus rien du tout.

Juste après l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, s’étaient formés, non seulement dans les grandes villes américaines, mais aussi européennes, de petits comités de résistance à l’avènement du Mal, notamment à Berlin. Les revendications, consistant pour la plupart en la reprise des grands standards : « Non à Trump, non au racisme, non au sexisme, non à l’homophobie, non à la xénophobie », s’accordaient toutes au-delà de leur, relative, diversité, sur la nécessité d’en faire appel à la tolérance. Jusque-là difficile d’en vouloir à tous ces braves gens ; sauf à regarder les conclusions auxquelles ils en arrivent : « solidarité avec toutes les personnes queer, transgenres, de couleur, avec les musulmans, les Mexicains, les femmes, les réfugiés et tous les opprimés de la planète. »

Comment peut-on être musulman ?

Demandons aux musulmans ce qu’ils pensent d’être mis à côté des minorités sexuelles ! Pour ces bonnes âmes, en effet, on est musulman comme on est gay, ou comme on est queer, transgenre, ou ce que voulez ; c’est-à-dire qu’à la place d’écumer les boites branchées du Berlin Gay, on arrête de travailler le vendredi ; c’est-à-dire qu’au lieu de se prendre pour Colette, Louise Brooks, ou Judith Butler, et de jouer les garçonnes, on porte le voile, le Hijab, la djellaba. Être musulman, donc, ça n’a aucune signification, aucune portée réelle sur quoi que ce soit ; ce n’est qu’une manière d’être ; un folklore, tout au plus une philosophie qui n’implique que soi, qui ne vaut que pour soi, et sur laquelle il est interdit d’avoir un avis : car, après-tout, qu’est-ce que ça peut vous faire ?

La tolérance, lorsqu’elle est placée en principe fondateur, ne nous mène pas seulement à une mécompréhension du réel ; elle nous conduit à faire précisément le contraire de ce à quoi elle prétend nous amener ; elle efface toute les aspérités, toutes les différences, tous les particularismes, culturels ou religieux. Nous ne les considérons pas, ces différences, comme des systèmes de pensée, profonds et cohérents ; mais nous les uniformisons, nous les réduisons à des éléments de folklore qu’il faudrait préserver, non pas pour leur dignité intellectuelle et morale, mais parce qu’après-tout, vues de l’extérieur, elles ne nous dérangent pas. Autrement dit, nous ne comprenons plus ce qu’est une religion, c’est-à-dire un système de représentations et de codes, dominé et conditionné par une autorité divine, absolue et toute puissante ; une conception du monde, qui entend ne plier devant aucun relativisme, aucune forme de compromis ; qui a vocation à affirmer sa supériorité sur toutes les autres, et donc à indiquer le chemin qui mène à la vérité.

La petite fille des Lumières

Mais comment expliquer le succès de la tolérance ? Autrement dit, comment comprendre qu’un sentiment, qu’un état d’âme, ou d’esprit si l’on veut, ait pu à ce point s’imposer ? Revenons pour cela au moment où la tolérance s’est inventée, c’est-à-dire au Siècle des Lumières, à l’époque qui vit s’effacer le Dieu chrétien, au profit de la Nature, du Grand Architecte, de la divinité. Ces périphrases ne doivent pas nous égarer : sous couvert de donner à la civilisation une nouvelle figure d’Absolu, plus en accord avec les récentes découvertes scientifiques, se préparait en réalité le terrain pour l’homme moderne, l’homme révolutionnaire, ou rimbaldien. Désormais soumis à la seule valeur qu’il puisse tolérer –la liberté de conscience et d’agir-, l’individu construit seul son destin, écrit lui-même le roman de sa vie, invente les règles morales qui régissent son existence.

Pourquoi, cependant, avoir tant tardé à en finir avec la divinité ? Pourquoi avoir tenu à préserver une forme d’indépassable, même réduit parfois à un dieu lointain, puis à une simple notion, ou une pauvre valeur ? Sade lui-même se réfère toujours, non pas à Dieu, qui n’existe pas, même si on peut l’insulter ; mais à une entité toute puissante et qu’il nomme la Nature. Toute société a besoin d’un fondement qui lui soit externe, d’une respiration qui lui soit commune ; autrement dit, il lui faut une légitimation extérieure, une valeur qui échappe à tout soupçon d’arbitraire, c’est-à-dire une figure de l’Absolu. Cela, les Lumières l’ont bien compris ; et toute leur entreprise critique, culminant avec le Sapere aude de Kant, n’est rien d’autre qu’un projet de refonte morale et intellectuelle qui en appelle au remplacement des anciennes valeurs, chrétiennes, héritées du préjugé,  de la coutume, par de nouvelles valeurs, universelles, et désormais construites par la raison. Le projet des Lumières est inséparable de la Révolution ; non pas au sens où Rousseau et Voltaire rêvaient de celles que nous connaissons ; mais au sens où il ne s’agit pas de nier pour le plaisir de nier, mais bien de construire ce qui s’apparenterait à un nouveau monde.

Encore une fois, les choses doivent être replacées dans leur contexte : le Siècle des Lumières est celui qui s’est ouvert sur la révocation de l’édit de Nantes, des dragonnades, des persécutions religieuses, donc sur le réveil des atrocités des Guerres de Religion ; c’est pourquoi, il a fait de la lutte contre la guerre civile et contre l’intolérance religieuse sa priorité ; sa valeur fondatrice pour ainsi-dire.  Tout devait être fait pour lutter contre ce malheur- en particulier chez Montesquieu ; tout, y compris l’invention d’un nouvel absolu, d’une Loi naturelle, chargée de  concilier au mieux la liberté de chacun et la sécurité de la société. Autrement dit, nous ne sommes d’accord sur rien ; sauf sur la nécessité d’éviter la guerre civile, et, pour cela, nous allons inventer des valeurs générales qui n’engagent pas grand-chose, mais dont l’intérêt est, non seulement la liberté de penser, mais aussi l’unification, le ciment moral et politique de la société : « Liberté, Egalité, Fraternité »– et la petite dernière : tolérance.

Vive le Roi de cœur!

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Alain Bates et Geneviève Bujold dans "Le Roi de cœur" de Philippe de Broca
"Roi de coeur" Philippe de Broca Restauration film culte
Alain Bates et Geneviève Bujold dans "Le Roi de cœur" de Philippe de Broca

Parfois, le métier de critique est d’une simplicité enfantine. Foin de théories fumeuses, de divagations sur la place de la caméra et d’analyses scabreuses sur les intentions du réalisateur, il suffit seulement de lire les noms inscrits sur l’affiche. Ni plus, ni moins. Un exercice à la portée d’un étudiant en cinéma, voire même d’un directeur des programmes. Attention toutefois aux risques d’éblouissement, le spectateur lambda n’est pas habitué à ce genre de divertissement délicat. La prochaine Cérémonie des Césars et sa cohorte de roitelets, tous satisfaits par leur génial talent et leur humanité triomphante, ne font pas toujours dans la pellicule fine, plutôt dans le commerce de gros. Sachez que le septième art n’a pas toujours été le cousin désargenté de la télé. Une sorte de maison de convalescence pour stand-upper pré-pubère où la vanne fait office de scénario et où les annonceurs se font censeurs. Le rire formaté aura définitivement tué la poésie de l’instant.

Un rêve de cinéphile

En 1966, on respectait encore le public. On lui prêtait même une certaine intelligence, au lieu de conforter son penchant naturel pour la grosse comédie, on essayait de piquer sa sensibilité sur des sujets de traverse. L’ambition d’élever le public s’est évanouie au mitan des années 80 comme le paiement des heures supplémentaires. Quand Philippe de Broca (déjà la seule évocation de ce nom-là vaut blanc-seing tellement son œuvre crépite sous le soleil de minuit) décide de réaliser Le Roi de cœur, il fait appel à la crème du moment : Daniel Boulanger au dialogue, George Delerue à la musique, Maurice Bessy à la photographie et sur l’écran défile devant nos yeux ébahis, la quintessence de la profession. Je cite, pêle-mêle, juste pour le plaisir de rappeler les noms de ces immenses acteurs : Alan Bates, Pierre Brasseur, Jean-Claude Brialy, Geneviève Bujold, Michelin Presle, Julien Guiomar, Michelle Serrault, Adolfo Celi, Françoise Christophe, Marc Dudicourt, je stoppe là cette énumération, je sais que certains cinéphiles ont déjà chaviré sous le poids de l’émotion.


Le Roi de coeur par bande-annonce-film

Le Roi de cœur ressort en ce début d’année au cinéma (notamment au Champo à Paris) et surtout en DVD dans une version restaurée en 4K par Technicolor France. Après de longues négociations, la famille Broca a enfin réussi à racheter les droits de ce long-métrage. Les Américains lui vouent une véritable vénération. De l’autre côté de l’Atlantique, on n’aime pas uniquement les pantalonnades de Chuck Norris et Steven Seagal. En France, à sa sortie, ce film n’a pas réuni les foules, raison de plus pour le regarder et pester contre l’incurie de nos aïeux. La distribution (ci-dessus citée) est déjà en soi une sorte d’émerveillement. Qui n’a pas vu le regard au bord des larmes de l’inaccessible Geneviève Bujold ne connait rien au jeu des acteurs, à cette virtuosité qui serre le cœur, à cette détresse à fleur de peau, à ce sentiment éphémère et violent qui nourrit une existence. Il y a des actrices qui illuminent des vies trop ternes, Geneviève fait partie de ces reines-là.

La féerie de l’improbable

Le visage de Micheline Presle se maquillant dans une maison en ruine ne me quitte plus depuis quinze jours alors que j’ai déjà oublié toutes les facéties des candidats à la présidentielle. Philippe de Broca, ce seigneur longtemps sous-estimé par quelques ridicules petits maîtres du métier, avait le don d’enchanter le réel, lui donner un vernis de tendresse et de chagrin, de dénoncer les atrocités de la guerre sans sortir l’artillerie lourde. On parle du toucher de balles chez les tennismen, de Broca filmait par effleurements successifs jusqu’à ce que son propos nous envahisse complètement. L’action du Roi de cœur se déroule en 1918, à la toute fin de la guerre. Les Alliés apprennent que les Allemands ont dissimulé une charge d’explosifs près d’une cathédrale, juste avant d’évacuer cette ville de province. Le soldat Plumpick (Alan Bates) est chargé de désamorcer la bombe. Il se retrouve alors confronté à une situation incongrue car les seuls habitants restants sont des pensionnaires d’un asile d’aliénés. Des « fous » en liberté qui sont totalement étrangers aux événements tragiques et font du soldat démineur, leur roi de cœur. Il y a dans cette étrange mise en abîme, une féerie de l’improbable, des filles en porte-jarretelles sur un camion de pompier, un carrosse tiré par un dromadaire, un amour impossible, un atroce cri de douleur et puis, cette certitude que la folie est largement partagée par tous les Hommes.

Le Roi de cœur de Philippe de Broca – DVD L’Atelier d’Images –

Le roi de coeur édition Prestige [Édition Royale]

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Les liens du sang

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Marie Le Gall
Jean-Honoré Fragonard "Les deux sœurs" (Wikipédia)
Marie Le Gall "Mon étrange sœur Wajdi Mouawad "Sœurs"
Jean-Honoré Fragonard "Les deux sœurs" (Wikipédia)

Quel lien tisser avec une sœur de dix-neuf ans son aînée ? Marie Le Gall est, à sa naissance, le bébé qu’on n’espérait plus, le miracle et, surtout, la rédemption. Car la première fille des Le Gall, famille modeste du Finistère, n’est « pas comme les autres ». Avec le recul et la violence de la nomenclature, peut-être la qualifierait-on aujourd’hui de psychotique. Mais pour l’auteur, sa sœur est « différente » ; elle est enthousiaste, immature, débordante d’amour, angoissée, traumatisée, bâillonnée, belle, déchirante. Elle l’appelle « la Sœur », son prénom reste tu.

Mon étrange sœur est le récit de sa vie, depuis sa naissance, depuis les terribles bombardements sur Brest pendant la guerre, les mensonges de la mère cherchant à faire passer l’infirmité de sa fille pour les conséquences d’une méningite, jusqu’aux nombreux et longs internements de la Sœur, dans des établissements religieux, des hôpitaux, des maisons diverses, dans le monde paradoxal de la psychiatrie. La Sœur, décédée à l’aube du XXIème siècle, portait sur elle les stigmates de l’histoire médicale, les tâtonnements, les électro-chocs, les thérapies par le bien-être et le grand air de l’antipsychiatrie, la camisole, la chimie, et finalement, le triomphe du statu quo. La Sœur ne sortira jamais de l’engrenage, ne guérira jamais.

Être « sœur », c’est apprendre à être mère sans l’avoir désiré

Pour la cadette, il faut apprendre à vivre avec la culpabilité d’être là, d’être arrivée tard, d’être choyée, saine, heureuse. « Faut-il donc des êtres qui souffrent pour que les autres puissent goûter avec plus de délices leur misérable bonheur, savourer leurs joies dérisoires, s’empiffrer de leurs minuscules plaisirs d’un bout à l’autre de la vie ? »

Mon étrange sœur est plus qu’un roman, c’est une marée intérieure, qui mime celles de la rade de Brest, qui évoque avec talent les paysages superbement inhumains du « bout de la Terre ». Son auteur, nourrie à la mamelle du secret de famille, rend justice avec tendresse à cette inconnue adorée, à sa sœur et peut-être plus, aux attaches sororales puissantes et mystérieuses.

Les liens du sang, c’est aussi ce qui tourmente depuis plusieurs années le romancier et dramaturge Wajdi Mouawad. Dans Sœurs (2015), il met en scène deux femmes opposées en tout mais soudées par leur rôle respectif de grande sœur, point cardinal de la famille. Être « sœur », c’est apprendre à être mère sans l’avoir désiré, et à ne pas en pleurer. Ainsi les répliques de Geneviève font écho aux mots de Marie Le Gall : « Et maintenant je suis là, comme à l’intérieur d’une paupière fermée, et je pense aux yeux de ma mère, et je ne sais pas pourquoi, ces yeux-là, bien plus que les miens, me donnent envie de pleurer. »

Marie Le Gall, Mon étrange sœur – Grasset.

Wajdi Mouawad, Sœurs – Actes Sud/Léméac.

MON ETRANGE SOEUR: roman

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Soeurs

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Des fourmis et des hommes

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"Maison à Brasilia I", Philippe Cognée, 2013.
"Maison à Brasilia I", Philippe Cognée, 2013.

Quand on aime la peinture de Philippe Cognée, on a la certitude qu’elle n’aurait pas pu être différente, comme si elle coulait de source. Elle résulte pourtant d’une longue et incertaine maturation. Né en 1957 en Loire-Atlantique, le jeune Philippe passe son enfance en Afrique. Son père, enseignant, lui achète des boîtes de couleurs. Il soutient ce fils jusqu’à l’entrée de ce dernier aux Beaux-Arts de Nantes. Dans cette école, le jeune homme se cherche, mais ne se trouve pas vraiment. Il est effacé et timide. Il touche à tout, mais n’accroche pas à grand-chose. Il se tourne aussi bien vers les enseignants traditionnels que vers des professeurs porteurs de nouvelles conceptions. Contrairement à nombre de ses camarades, il ne se met dans le sillage d’aucune personnalité. Il traîne. Il sort d’ailleurs de cette école deux ans plus tard que prévu. Quelques années après, il séjourne à la Villa Médicis, à Rome. C’est un peu le même scénario qui se reproduit. Sa peinture figurative liée au souvenir de l’Afrique le contente peu et il s’installe dans un certain marasme.

Les périodes d’insatisfaction et de stagnation ont souvent une importance critique dans une vie d’artiste. C’est durant ces temps qu’un créateur se hisse au-dessus de lui-même ou, au contraire, s’affaisse dans la banalité. Avec Philippe Cognée, c’est le premier terme de l’alternative qui se produit. Il s’intéresse de plus en plus à la photo, qui lui ouvre les yeux sur des lieux et des objets exprimant l’ambiance de l’époque. Il fait des recherches et des essais sur la matière picturale. À partir des années 1990, il trouve sa voie. Une exposition collective organisée par Hector Obalk et intitulée « Ce sont les pommes qui ont changé » marque le début de sa grande notoriété.

Philippe Cognée se caractérise d’abord par le fait qu’il est l’un des rares artistes actuels à pratiquer une peinture à la cire. Encore la pratique-t-il d’une façon et avec une virtuosité qui n’appartiennent qu’à lui. Cela commence par une petite cuisine assez artisanale. Il fait fondre au bain-marie de la[access capability= »lire_inedits »] cire d’abeille et la mélange à des paillettes de résine durcissante. Puis, il amalgame ce liant avec des pigments en poudre de diverses teintes. Avec ces couleurs, il peint un tableau sur une toile marouflée sur panneau, généralement à plat pour éviter les coulures. Il en résulte une première représentation du motif qu’il a choisi.

Mais, contrairement à la plupart des artistes qui s’arrêteraient là, il enchaîne avec une seconde étape bien spécifique à sa manière. Il couvre sa peinture d’une feuille de Rhodoïd thermorésistant et il y promène un fer à repasser. La cire sous-jacente fond et les couleurs fusent. Il se produit alors toutes sortes de déplacements, de mélanges et de contagions. Philippe Cognée joue de son fer telle une patineuse artistique. Il le présente à plat ou sur les carres. Il glisse à toute vitesse ou ralentit. Si ça fond trop, il jette sur l’œuvre en cours des serviettes imbibées d’eau froide pour figer la cire.

La déshumanisation du monde source d’ennui ou d’angoisse

Quand tout est bien refroidi, il arrache les Rhodoïd. Ces plastiques non adhérents laissent alors apparaître une étonnante surface lisse et brillante. Ce qui s’offre au regard n’a plus rien à voir avec le premier état du tableau. Toutes sortes de hasards et d’accidents s’y sont développées. On est surpris par la fantaisie qui y a pris essor. Parfois, confie l’artiste, c’est raté. Mais, ajouterai-je, ce qui nous est présenté est presque toujours éblouissant. Dans ces peintures, les formes ne procèdent pas seulement des intentions directrices du plasticien avec la rationalité un peu sèche qui pourrait en résulter. On a au contraire l’impression que la nature, ou du moins une espèce de nature, a été mise à contribution et qu’elle a produit dans la peinture un foisonnement de formes imprévisibles.

Je m’explique. Quand on voit un mur tout neuf, on est content qu’il soit bien bâti, mais en ce qui concerne le plaisir de l’œil, il y a justement quelque chose de trop neuf. L’aspect est uniforme, rationnel et ennuyeux. Lorsque beaucoup d’années sont passées, le mur est dégradé, décrépi, et la végétation s’y est développée. Curieusement, dans ces nouvelles conditions, on éprouve du plaisir à regarder le mur. C’est du moins ce qui se passe pour moi. Le travail de la nature s’est ajouté à celui du maçon. Il y a beaucoup de détails à observer et on apprécie une indéfinissable harmonie qui les unit. C’est un peu ce qui arrive, mais de façon intentionnelle, dans les tableaux de Philippe Cognée. Il part d’une composition assez cadrée et suscite ensuite l’intervention des hasards.

Pour Philippe Cognée, la peinture est donc avant tout une aventure des formes. Il est aux antipodes de ces artistes militants, moralisateurs ou propagandistes, qui s’intéressent surtout, voire exclusivement, à leur sujet. Il est de ceux qui pensent que le meilleur sujet du monde ne peut, à lui tout seul, faire un bon tableau. Ça ne veut pas dire qu’il n’a ni sujets ni thèmes. Bien au contraire, il n’a jamais été tenté par l’abstraction. Il est un vrai peintre figuratif tourné vers le monde.

Philippe Cognée est sensible, en particulier, à cette façon si typique de notre temps de tout fabriquer en série. C’est le principe même de la production industrielle. Mais il résulte de cette répétitivité une sorte de déshumanisation. Les objets et les bâtiments ne sont plus personnalisés. Ils sont interchangeables et sécrètent l’ennui. C’est ce sentiment qui lui inspire ses nombreuses représentations de barres d’immeubles et de tours où les étages et les fenêtres se succèdent à l’infini, ternes et identiques. L’habitation y est remplacée par la notion plus fonctionnelle de logement. L’angoisse est particulièrement palpable pour Philippe Cognée dans certaines mégalopoles du tiers-monde d’une tristesse vertigineuse. Un sentiment sériel comparable se retrouve dans ses vues aériennes de villes, dans ses rayonnages de supermarchés ou dans ses halls d’aéroports. Même chose en plus tragique avec ses alignements de carcasses dans les grands abattoirs.

La pullulation de l’espèce humaine relève presque du même principe, et on sent que Philippe Cognée est inquiet de la surpopulation en résultant. C’est autour de ce thème qu’est centrée l’exposition intitulée « Crowds » (Foules) actuellement présentée à la galerie Daniel Templon, à Paris. L’artiste confie que, durant son enfance, il s’est souvent amusé avec des copains à éventrer d’un coup de pied des fourmilières et des termitières. Il se souvient de son effarement à observer ces petits insectes courir en tous sens. Et c’est un sentiment voisin qui nous saisit à la gorge en voyant ses peintures de foules. La multiplication des humains semble nous rapprocher inéluctablement du statut de simples fourmis.

Les instruments optiques sont aussi constitutifs de l’histoire de la peinture que les pinceaux ou les crayons

Le lien de cet artiste avec le monde contemporain ne passe pas seulement par la sensibilité. C’est aussi un lien organique qui s’incarne dans un processus technique. Philippe Cognée peint rarement d’imagination. Le plus souvent, il met en place une sorte de chaîne d’appropriation et de transformation des images. Au départ il y a la capture d’une image. Ce peut être une photo prise avec son reflex, un cliché de téléphone portable, une image trouvée sur internet ou un plan extrait d’une vidéo. Ce qu’il cherche à ce stade est souvent quelque chose d’anodin, voire d’apparemment insignifiant. Cela lui permet d’accéder à un genre de vérité qu’on ne voit pas, mais qui constitue le tissu de nos existences. Ensuite, cette image peut être retravaillée sur ordinateur, notamment pour être dépouillée du superflu ou combinée avec une autre. Puis elle est projetée sur la toile pour guider la peinture. La composition en résultant n’est pas forcément précise et détaillée, mais elle est tenue par un lien authentique avec le réel qui lui donne de la vérité.

Certains pourraient penser que cette façon de faire, utilisée à quelques variations près par de nombreux artistes figuratifs contemporains, est une facilité regrettable. Autrefois, pourrait-on croire, l’artiste, tel un sportif ignorant le dopage, ne pouvait compter que sur sa propre dextérité. Ce serait faire un contresens total. En effet, depuis la Renaissance, beaucoup d’artistes se sont appuyés sur des instruments, notamment optiques, de plus en plus sophistiqués pour s’approprier le réel. Le passionnant livre de David Hockney, les techniques perdues des maîtres anciens[1. David Hockney, Savoirs secrets : les techniques perdues des maîtres anciens, éditions du Seuil, 2006.], explore de façon expérimentale cette question. On n’imagine ni le caravagisme, ni Vermeer, ni de nombreux autres artistes sans de tels outils. Les aides optiques sont sans doute des outils aussi constitutifs de l’histoire de la peinture que les pinceaux ou les crayons.

Philippe Cognée réalise en fin de compte la synthèse entre une peinture existant par ses formes et un art résolument tourné vers le monde. Il est à la fois un peintre qui s’inscrit dans une tradition longue et un artiste contemporain contribuant de façon singulière au renouvellement de la figuration.

 

À voir absolument : « Crowds » par Philippe Cognée, galerie Daniel Templon, 30, rue Beaubourg, 75003 Paris, jusqu’au 4 mars.

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« Silence »: de la culture de la foi à la foi en sa culture

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Liam Neeson dans "Silence" de Martin Scorsese.
Liam Neeson dans "Silence" de Martin Scorsese.

Sans vouloir remonter à Mathusalem, c’est-à-dire à mon adolescence, je dois au Masque et la Plume tant de joutes fécondes, de conseils avisés et de crises de rire que la quasi-unanimité pour assommer Silence, le dernier film de Martin Scorsese, m’a paru de mauvais aloi ou de mauvaise foi — si je puis dire… Alors même que je partageais, dans la même émission, nombre de réserves émises sur La La Land. Hé, les mecs, Scorsese ! Pas n’importe quel réalisateur à la gomme ! Pas Abdellatif Kechiche ! Pas James Foley ! Scorsese ! J’y suis donc allé — sans préjugés, comme vous voyez…

Alors, c’est vrai : on commence par se dire que l’on est tombé dans un film sulpicien. Un addendum au martyrologe jésuite. Un commentaire à la béatification par Pie IX, en 1867, des 52 chrétiens massacrés à Nagasaki en 1622 — eux et leurs ouailles, y compris nombre d’enfants brûlés vif. Ou des « Seize martyrs », des dominicains massacrés dans la même ville entre 1633 et 1637 (l’époque à laquelle se situe le film) et canonisés, eux, par Jean-Paul II en 1997. Dans le genre martyre, rien ne manque, et on se croirait dans quelque codicille à la Légende dorée. Ebouillantements, décapitations, bûchers, noyades, crucifixions… De quoi alimenter la délectation sanglante des bouffeurs de curés. Mais que d’éminents critiques, dans l’émission susdite, reprochent à Scorsese de ne pas avoir signalé qu’à la même époque, en Occident et ailleurs, l’église catholique maniait l’Inquisition avec la même dextérité, quel intérêt ? Quel rapport avec le film ?

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

 

La résistible ascension de… Marine Le Pen?

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"La résistible ascension d'Arturo Ui", de Dominique Pitoiset. Photo: Cosimo Mirco Magliocca
"La résistible ascension d'Arturo Ui", de Dominique Pitoiset. Photo: Cosimo Mirco Magliocca

J’y suis allé pour Philippe Torreton, piètre analyste politique mais très grand comédien, et à la fin, j’ai applaudi tous les acteurs, tous remarquables, quelles que soient parfois les pitreries lourdingues que leur impose le metteur en scène, Dominique Pitoiset. La nécessité par exemple de faire jouer l’Acteur (Gilles Fisseau) à poil pendant 15 minutes ne m’est pas apparue clairement — sinon parce que depuis quatre ou cinq ans, depuis qu’Olivier Py a joué à ça avec un Roi Lear lamentable, tout scénographe qui se respecte doit dénuder au moins un personnage. Le dernier épisode, c’était un Mariage de Figaro pathétique, mis en scène par Rémi Barché à la Criée, le mois dernier, où le Comte exhibait sa chipolata étique et Chérubin ses œufs sur le plat.

Adolf Trump et Marine Capone ?

Les spectateurs en tout cas ont beaucoup applaudi. Reste à savoir quoi. J’ai peur qu’ils aient surtout apprécié le miroir de connivence que leur tendait la mise en scène — des bobos marseillais pratiquant abondamment l’entre-soi, fiers de ne pas appartenir à la majorité qui dans cette ville votera MLP, et d’autant plus confortés dans leurs convictions électorales (Hamon ? Mélenchon ? Le NPA peut-être…) qu’ils sont sûrs que leur candidat ne sera pas qualifié pour le second tour. C’est un vote snob sans conséquence. Il ferait beau voir qu’ils élussent quelqu’un qui menât une vraie politique de gauche… Derrière les Communards de luxe se cachent toujours des Versaillais repus.

La pièce de Brecht est à l’origine (1941) une allégorie transposant dans le monde d’Al Capone l’ascension d’Hitler au pouvoir. Hervé Briaux, le Président, c’est Hindenburg ; Daniel Martin (Goebbel), c’est Goebbels, dont il affecte la claudication ; P.A. Chapuis (Rom), c’est Ernst Röhm, le chef des S.A. éliminé par les S.S. durant la Nuit les Longs Couteaux, qui conclut presque l’histoire. Dans la pièce originelle, un bateleur passe régulièrement le long du quatrième mur avec un panneau explicitant la correspondance entre la fable et l’Histoire.

Dominique Pitoiset s’est voulu plus malin que l’auteur et a déshistoricisé la pièce au maximum, « afin de mettre ses pas dans ceux de Brecht, dit le programme, et de s’attacher à distinguer non seulement Hitler derrière Ui, mais surtout, derrière Hitler, les mécanismes qui rendent possibles — y compris aujourd’hui — une telle prise de pouvoir ». Hello Trump, bonjour Marine. Ou quelque chose comme ça…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

Daech s’engouffre dans la brèche des aspirations féministes déçues

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amelie chelly femmes djihadistes
amelie chelly femmes djihadistes
Amélie Chelly. Photo: Xosé Bouzas.

Daoud Boughezala. Existe-t-il un profil type des femmes attirées par l’État islamique ?

Amélie Chelly[1. Auteur d’une thèse de sociologie à l’EHESS sur la République islamique d’Iran, Amélie Chelly prépare un essai sur les femmes djihadistes.]. Le gros des troupes provient de la jeunesse désœuvrée souvent issue de ce que le sociologue Farhad Khosrokhavar appelle la « famille décapitée ». Dans les banlieues, l’autorité du père, fréquemment absent, se reporte sur le grand frère. Or ce dernier, qui confond généralement autorité et violence, recrée une famille – un réseau tentaculaire avec le copinage et la fratrie. C’est ce qui constitue la cellule souche de l’expansion du radicalisme. Les « loups solitaires » et la radicalisation tout seul sur internet, ça n’existe pas !

Le délitement de la famille traditionnelle ne se produit pas qu’en banlieue…

L’explosion de la structure familiale s’observe également dans les familles recomposées des classes moyennes, y compris chez des juifs ou des chrétiens dont les enfants se convertissent à l’islam. Bien souvent, le beau-père n’a pas la même autorité que le père qui élève l’enfant. Du coup, ce dernier se retrouve un peu trop libre et fait appel à des réseaux qui lui permettent de se développer en tant qu’adulte : les références internet et le copinage. Ces deux succédanés d’autorité se substituent aux figures tutélaires que le futur djihadiste a délégitimées.

Au sein de ces familles éclatées ou recomposées, quelle est la spécificité des jeunes filles aspirées par le djihad ?

Dans les banlieues, on est face à deux types de femmes, avec des rapports différents à la féminité. Un premier groupe rassemble de jeunes musulmanes qui ont un rapport à la pudeur un peu compliqué : elles viennent d’un milieu très traditionnel mais ont évolué dans une France laïque. Prises dans ce conflit de valeurs, elles ne savent pas exactement où situer la pudeur ni quel modèle adopter. Puisque l’idéologie djihadiste répond à toutes ces questions, la radicalisation va les aider à résoudre ce conflit. Dès lors, tout devient extrêmement simple, et leur quête de virilité, notion qu’elles jugent en pleine déperdition en Occident, s’assouvit dans la figure protectrice du djihadiste, qui incarne à leurs yeux l’homme parfait. Dans une société où le mariage n’est plus une promesse pour la vie, lui seul place[access capability= »lire_inedits »] sa vie biologique en dessous de ses idéaux. Il répond ainsi à la question qui taraude les jeunes filles : à qui faire confiance ?

Outre les jeunes obsédées par la pudeur, quel est l’autre profil des radicalisées de banlieue ?

L’autre versant est constitué de jeunes filles aux comportements extrêmement masculins. Elles veulent se mesurer aux hommes, se déféminisent dans leurs tenues vestimentaires et leurs comportements – notamment au cours des bagarres entre gangs de filles. C’est un schéma assez semblable à la trajectoire des djihadistes masculins : l’EI donne un label de légitimité à leur haine de la société et leur permet de s’affirmer.

Mais sur les réseaux sociaux, les femmes se font happer par un discours bien spécifique qui en fait les éléments centraux de Daech. Dans la propagande de l’organisation, si l’homme kamikaze est l’instrument sacrificiel, la femme répond à une exigence idéologique fondamentale : la colonisation par les ventres. J’ai coutume de dire que le djihadiste met sa vie biologique en dessous de ses idées tandis que la femme djihadiste met sa vie physiologique en dessous de ses idées.

Intimement liée au destin des hommes, la djihadiste se radicalise-t-elle toujours à travers un comparse masculin (frère, conjoint, ami) ?

C’est le cas de la quasi-totalité des profils que nous avons recensés, notamment au cours d’entretiens en prison. Une exception cependant : l’exemple d’une jeune fille très lucide qui s’est dirigée par elle-même vers l’EI. Elle savait à quel degré de brutalité elle serait confrontée une fois sur place. Elle s’est donc entraînée dans sa chambre à regarder des vidéos atroces et à jouer à des jeux extrêmement violents pour s’habituer à déshumaniser l’Autre. En l’occurrence, elle aspirait à dépasser la situation d’infériorité dans laquelle l’échec du féminisme la confinait. Car le féminisme occidental affronte un double écueil : pendant que l’aspiration vers l’égalitarisme fait perdre à l’homme sa virilité, la femme n’est pas pour autant reconnue comme son égale ! Daech s’engouffre dans la brèche des aspirations féministes déçues en proposant de les renverser.

En promouvant les femmes, l’État islamique rompt-il avec al-Qaïda qui confinait le sexe faible à un rôle subalterne ?

S’il y a bien rupture, elle est de nature circonstancielle, non idéologique. L’État islamique n’a construit une image de femme combattante que très récemment, essentiellement depuis la création de la brigade féminine al-Khansa [Ndlr : du nom d’une poétesse arabe du viie siècle convertie à l’islam après sa rencontre avec Mahomet] sur ses terres, en 2014. La charte d’al-Khansa énumère trois raisons pour lesquelles une femme a le droit de sortir seule de chez elle : apprendre ou enseigner l’islam, commettre des exactions contre des femmes au comportement « déviant » (pendre une mère qui a allaité son enfant en public !), défendre la communauté contre ses ennemis. Cette milice pallie le manque d’hommes combattants et joue un rôle d’émulation ; les femmes sont censées forcer la volonté et l’énergie des hommes qui vont se dire : « Mon Dieu, elles ont réussi à faire quelque chose que nous n’avons pas réussi, il faut qu’on en fasse plus… » Il s’agit de grimper dans l’échelle de la violence.

… à Raqqa comme à Paris ! Ainsi que l’a prouvé l’attentat raté aux bonbonnes de gaz que fomentaient des jeunes filles en septembre dernier, le rôle de la djihadiste s’accroît.

Après avoir longtemps vanté les mérites de la femme traditionnelle, l’EI exalte en effet de plus en plus la femme combattante. De même que les djihadistes se font photographier avec des kalachnikovs et envoient des selfies à leurs copains restés en France, les « soldates de Dieu » posent avec des ceintures d’explosifs puis transmettent l’image à leurs amies sur les réseaux sociaux. L’alliance de la femme traditionnelle et de la combattante prend forme dans le veuvage. Sitôt qu’un « lion » (ainsi se surnomment les djihadistes) décède, la femme peut être remariée. C’est paradoxal : d’un côté, son statut de « femme de martyr » lui fait gagner de l’honneur ; de l’autre, son veuvage lui fait perdre de sa valeur car elle est désormais « de seconde main ». Si bien que la veuve se retrouve glorifiée et donnée en mariage à quelqu’un d’inférieur dans l’échelle des valeurs de Daech.

Une échelle de valeurs fondée sur la piété religieuse ou l’âpreté au combat ?

Ni l’une ni l’autre. D’après des recherches encore balbutiantes, même si le phénomène n’est pas vraiment généralisé, les djihadistes manipulent des catégories racistes extérieures à la religion. À leurs yeux, au sein des musulmans, le summum, c’est de se marier à un Occidental, ensuite à un local (Syrien ou Irakien), puis à un Moyen-Oriental, un Maghrébin, etc. Daech est une idéologie transnationale qui réunit des gens de la terre entière – sur une base inégalitaire ! –, ce qui produit un entre-deux idéologique. Par exemple, sur la question de la virginité, du mariage et de la polygamie, la femme djihadiste réagit différemment en fonction de sa patrie d’origine.

Qu’inspire donc la polygamie aux aspirantes djihadistes tricolores ?

Dans les « chambres de sœurs » virtuelles qui leur servent de salon de discussion, les jeunes françaises attirées par la perspective d’un djihad en Syrie expriment souvent leur crainte de la polygamie. Même lorsqu’on vit dans une contre-société radicale au sein de la société française, on conserve un socle résiduel de la culture occidentale qu’on rejette. C’est pourquoi, dans sa propagande de recrutement, l’EI ne s’adresse pas de la même façon à une Française, fût-elle d’origine musulmane, qu’à une Ouïgour ou à une Moyen-Orientale.

Dans ce cas, les « sœurs » leur expliquent que d’après les lois d’Allah, un homme n’a pas le droit de prendre plusieurs femmes s’il n’est pas sûr d’être en mesure de les traiter équitablement, c’est-à-dire de subvenir matériellement à leurs besoins et de les traiter de la même façon. Mais, ajoutent-elles, l’État islamique fournit absolument tout en abondance. Les djihadistes étant de surcroît l’élite de la société qui tient le pays, ils ont les moyens de leur générosité et leurs épouses n’ont aucun souci à se faire.

Comment un argumentaire aussi grossier parvient-il à convaincre des jeunes filles élevées en France et instruites par l’école de la République ?

Une de mes collègues universitaires a mis en évidence un point très intéressant : comme toutes les personnes sous l’emprise d’une idéologie, les femmes djihadistes désacralisent tout ce qui était auparavant sacré et resacralisent tout ce qui ne l’était pas. Dans l’acte sexuel, elles désacralisent les sentiments mais sacralisent son aboutissement, c’est-à-dire la procréation. Ces femmes parties pour le djihad parlent sans aucune pudeur de leur vie intime à ma consœur parce que leur sexualité n’appartient plus à deux êtres mais à une nécessité idéologique.

Idéologie totalitaire qu’on nous promet d’abattre par la déradicalisation. Soyons sérieux : un traitement thérapeutique est-il vraiment susceptible de ramener les djihadistes à la raison ?

Face à des personnes souffrant de véritables problèmes psychologiques comme Moussa Coulibaly, qui s’en était pris à un centre juif niçois en janvier 2015, les soins médicaux peuvent marcher. Mais il y a peut-être autant de types de radicalisations qu’il est d’individus radicalisés. Le gros problème de la déradicalisation, c’est qu’on n’a pas assez étudié la radicalisation elle-même. Celle-ci est un processus dont l’aboutissement s’appelle le fanatisme, lequel ne permet plus de communication avec le commun des mortels resté dans un principe de réalisme.

Justement, comment traiter les plus fanatiques ?

Là, il n’y a aucune solution. Pour les autres, on a dégagé deux grandes méthodes. Il y a d’abord la petite madeleine de Proust de Dounia Bouzar : rappeler au radicalisé son passé et ses principes d’avant la radicalisation. Cela a fonctionné sur certaines personnes, mais pas sur d’autres. L’autre technique consiste à faire intervenir des représentants religieux pour expliquer que la perception de la religion par le radicalisé est erronée. Là aussi, le succès est inégal.

La prison faisant figure d’école du crime islamiste, quelle alternative proposer aux « revenants » déçus mais non repentis de leur séjour sur les terres de Daech ?

Le modèle allemand n’est pas inintéressant. Contrairement aux prisons et aux centres de déradicalisation, cette méthode isole le radicalisé de toute personne liée de près ou de loin à l’islamisme. Un peu comme chez les Alcooliques anonymes, cela fonctionne sur un modèle de tutorat individuel qui les encadre à domicile. Cela permet de s’adapter aux différents types de radicalisation. Certains sont partis faire le djihad par opportunisme, chose que Daech accepte avec pragmatisme. Sur les fiches de renseignements que distribue l’EI, est demandé : « Pour quel motif voulez-vous venir ? » On peut y lire : « Pour avoir une maison et une voiture. » Et ça marche ![/access]

Un démagogue nommé Bayrou

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francois bayrou demagogie macron fillon
François Bayrou. Sipa. Numéro de reportage : 00773629_000037.
francois bayrou demagogie macron fillon
François Bayrou. Sipa. Numéro de reportage : 00773629_000037.

François Bayrou dans une envolée lyrique et vengeresse a déclaré parlant de François Fillon que “jamais sous la Vème République un candidat à la présidentielle n’avait été ainsi sous l’influence des puissances d’argent”. La dénonciation des “puissances d’argent” est une spécialité française qui, bien que très ancienne, n’a pas encore atteint sa date de péremption.

Dénoncer l’argent qui corrompt, l’argent-roi a été pendant longtemps une spécificité de l’extrême droite française. Cette dernière, nationale et patriotique se ressourçait dans la pureté de la terre qui ne ment pas, en dénonçant les ploutocrates apatrides et les banques cosmopolites. A l’extrême gauche on tenait un discours voisin avec, néanmoins, quelques arrangements particuliers. On vilipendait le gros capitaliste suceur du sang de l’ouvrier. On traînait dans la boue le banquier rapace et avide qui dépouillait le peuple. Certaines affiches de la CGT portent encore aujourd’hui les traces de cette belle séquence révolutionnaire.

Extrémisme centriste

François Bayrou est – c’est sur sa carte de visite – un centriste. Un centriste c’est à priori un être doux et pacifique. Donc difficile de classer le maire de Pau à l’extrême droite ou à l’extrême gauche. Mais comme c’est un démagogue de première il emprunte, sans pudeur aucune, des éléments de langage à ces deux familles politiques. Ainsi il va – car il est plus que probable qu’il sera candidat à la présidentielle – taper sur les riches et sur l’argent. Les riches sont riches et donc mauvais. L’argent est sale et donc corrupteur. Et qui est le candidat des riches et de l’argent ? François Fillon ! Déjà qu’avec Pénélope…

Il nous plaît d’imaginer une campagne électorale avec François Bayrou. Elle sera vivante, animée et jouissive. Voir le maire de Pau crier “mort aux riches” le poing levé est une promesse de spectacle que lui seul peut offrir. Car quand c’est Mélenchon qui le fait personne n’y prête attention tellement c’est banal…

Frissons garantis…

Voir le même François Bayrou tonner contre les banques américaines et Wall Street qui cherchent à nous dicter leur loi est aussi un cas de figure parfaitement novateur. On l’entendra crier “A bas le dollar !” Frissons garantis… Certes Marine Le Pen le fait déjà. Mais avec elle c’est comme avec Mélenchon : on a l’habitude. Et pour finir en beauté qu’il nous soit permis de suggérer à François Bayrou un “mon ennemi c’est la finance”. Un certain François Hollande s’en est servi en 2012. Il ne refusera pas de prêter cette formule à un homme qui, contre Sarkozy, a appelé à voter pour lui.

Habitations à Loyers Mensongers

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Construction de logements sociaux à Paris, près de la porte de Bagnolet, janvier 2016.
Construction de logements sociaux à Paris, près de la porte de Bagnolet, janvier 2016.

« Vous qui entrez ici, laissez toute espérance » : c’est, écrivait Dante, l’inscription que l’on trouvait aux portes de l’enfer. Celui qui aborde la question du logement en France et, plus particulièrement, celle du logement social doit faire sienne la phrase de Dante : « Vous qui abordez en économiste la question du logement social, vous qui vous souciez du logement des plus démunis : laissez toute espérance. » Ou presque.

A lire aussi >> HLM, la politique contre la ville: des bonnes intentions au séparatisme islamique

Une des caractéristiques de l’enfer, d’après les théologiens, est le règne du mensonge, la falsification radicale de la réalité. Or la singularité du logement social en France, c’est qu’il est presque un mensonge ontologique. La réalité est intégralement détournée, travestie, au profit d’une fiction. Voyons, en économiste, pourquoi.

Parler de droit au logement, c’est très mignon, mais ça ne résout rien et ça ne fait qu’ajouter au mensonge

L’enfer, c’est connu, est pavé de bonnes intentions. Les économistes – ou du moins la plupart d’entre eux – invoquent une multitude de « bonnes intentions » pour justifier la politique de logement social telle qu’elle existe en France. Généralement, ils parlent d’externalités positives, sur l’emploi, l’éducation, la criminalité, etc. Ils veulent dire que le fait de bénéficier d’un logement social a des effets positifs sur l’emploi, l’éducation, le respect de la loi. Et ces effets, selon eux, ont un rendement social tel qu’il justifie la fourniture de logements sociaux à des prix inférieurs à ceux du marché. Que le non-économiste qui entend parler d’externalités pour la première fois dresse l’oreille : lorsqu’un économiste parle d’externalités, c’est généralement qu’il n’a aucune bonne raison pour justifier une politique quelconque. Les externalités, la plupart du temps, ne sont qu’une cheville de langage ou, plus crûment, « des pièges à cons ». Du même ordre, et presqu’aussi souvent invoqué, le concept de[access capability= »lire_inedits »] bien tutélaire (merit good) dû à Richard Musgrave : un bien tutélaire n’est pas un bien public, mais un bien que les économistes estiment désirable, pour des raisons totalement subjectives et – il faut le dire – souvent mauvaises. La vérité est qu’il n’y a qu’une bonne raison d’avoir une politique de logement en faveur des plus démunis. Ces derniers font face à ce qu’on appelle une « contrainte de liquidité »; en d’autres termes, ils ne peuvent pas emprunter (auprès des banques) autant que ce que justifierait leur revenu permanent, c’est-à-dire leur espérance de revenu à moyen terme. Notons que ces imperfections du marché du crédit justifient soit une amélioration du marché en question, soit une aide à la personne, mais absolument pas le caractère universaliste de la politique du logement social telle que pratiquée en France. Mais cette politique, quelle est-elle et en quoi s’apparente-t-elle à un mensonge ?

Premier élément du mensonge, la politique française du logement social a une vocation universaliste, c’est-à-dire qu’elle n’est pas destinée aux plus démunis (les plus pauvres) ou à des publics très ciblés (personnes très âgées, jeunes sans ressources, femmes seules avec enfants, par exemple), mais à un public beaucoup plus large puisque l’application des plafonds de revenus aboutit à ce résultat surprenant : 65 % des foyers français pourraient légitimement candidater à un logement social. Comme le parc de logements sociaux est restreint (pour des raisons que nous allons envisager plus loin) seuls 18 % des foyers bénéficient, en réalité, d’un logement social. La différence entre ces deux chiffres – soit 47 % – donne une première approximation du mensonge français sur le logement social. La contrepartie de cet « universalisme » est que les dossiers des 5 % des foyers les plus démunis sont presque systématiquement rejetés par les commissions d’attribution au motif de garanties insuffisantes. Dormir dans sa voiture, dans un hôtel borgne ou dans la rue : voilà la réalité du logement social, ou plutôt du logement des plus démunis en France aujourd’hui. Alors, parler de droit au logement (DAL), de procédures juridiques, c’est très mignon, mais ça ne résout rien et ça ne fait qu’ajouter au mensonge.

Mais pourquoi est-ce ainsi ? Pourquoi cette pénurie chronique qui rappelle les files d’attente soviétiques ? Il s’agit, tout bonnement, d’une question d’offre et de demande. L’offre de logements sociaux est publique et, en conséquence, elle est limitée parce que les financements publics ne sont pas extensibles et que les terrains à construire ne le sont pas non plus. L’offre est donc, par son caractère public, insuffisante. Face à une offre insuffisante, la demande est, elle, à l’inverse, surabondante, d’une part parce que les critères d’attribution sont très larges et d’autre part parce que le prix des logements sociaux est sensiblement inférieur au prix de marché, la décote allant de 30 à 50 %. Or, lorsque le prix d’un bien est inférieur au prix de marché, il génère automatiquement une demande excédentaire qui ne peut pas être immédiatement satisfaite. Le résultat de la rencontre d’une offre insuffisante et d’une demande excédentaire, c’est la file d’attente : comptez de six à dix ans d’attente environ à Paris et à peu près quatre ans pour les autres départements d’Île-de-France ! Autre inconvénient sensible de la demande excédentaire liée à un prix inférieur au prix de marché, le taux de rotation est évidemment très faible : une fois qu’on a réussi à obtenir un logement social, on n’a naturellement aucun intérêt à le quitter, puisque le loyer est très faible et que trouver un autre logement social est très aléatoire. Résultat, la durée moyenne d’occupation d’un logement social est de douze ans, alors qu’elle n’est que de six ans sur le marché privé. Encore ne s’agit-il que d’une moyenne, car dans certaines régions, en Île-de-France et à Paris surtout, la durée moyenne d’occupation est proche de vingt ans. En fait, la possession d’un logement social ressemble souvent à une rente de situation, rente dont la valorisation dépend de la congestion urbaine, et qui, comme toute rente, est à la fois antiéconomique et antisociale.

L’occupation d’un logement social ressemble souvent à une rente de situation qui, comme toute rente, est à la fois antiéconomique et antisociale

À cet inconvénient s’en ajoutent deux autres. D’une part la possession d’un logement social freine la mobilité du travail et, dans certaines conditions, joue contre l’emploi. Lorsque l’on occupe un logement social on n’est naturellement pas incité à changer de travail ou, lorsque l’on perd son travail, à s’intéresser à des offres d’emploi qui ne sont pas à distance relativement proche de son logement, car bouger, dans ces conditions, reviendrait à sacrifier une rente. La faible rotation des logements HLM joue en définitive contre l’emploi, ce qui peut difficilement être considéré comme « social ». D’autre part le fait que les locataires d’un logement social le soient pour une longue durée, mais sans en être propriétaires, conduit très souvent à en négliger l’entretien, de sorte que l’état général de beaucoup de logements sociaux, à force de négligences multiples et répétées, finit par être discutable, voire très mauvais.
Mais alors, dira-t-on, d’où vient qu’une situation si inefficace et si peu sociale réussisse à perdurer ? Comment expliquer que la politique française en matière de logement social persiste autant dans une direction qui est manifestement fausse et mauvaise ? Deux explications peuvent être avancées, sans que pour autant elles suffisent à expliquer ce qui se passe.

Lorsque l’on combine une offre publique rationnée (pour les raisons mentionnées plus haut), des prix inférieurs aux prix de marché et une demande excédentaire, on crée un phénomène de file d’attente, on l’a vu. Or, en France, la file d’attente est gérée par des commissions administratives et dépend en définitive des bailleurs sociaux, c’est-à-dire les Offices publics de l’habitat (OPH) et les Entreprises sociales de l’habitat (ESH). C’est une combinaison explosive qui a vocation, presque naturellement, à produire de la corruption. Et de fait, elle produit de la corruption. Tous les spécialistes de l’analyse économique de la corruption – au premier rang desquels Vito Tanzi – ont mis en avant ce risque lié au rationnement de l’offre publique et à une demande excédentaire de logement social. Et le risque se matérialise régulièrement en France, comme le soulignent les enquêtes annuelles de Transparency International. Non que les Français soient naturellement plus enclins à la concussion et à la prévarication que d’autres, mais tout simplement parce que l’on a créé une situation qui incite objectivement à la corruption. Comment reprocher à un foyer qui recherche un logement HLM depuis plusieurs années de glisser discrètement une enveloppe à un responsable de l’attribution de ce type de logement ? C’est le système qui est mauvais, mais ce système profite à certains et cela rend sa réforme particulièrement délicate.

La seconde explication de la persistance de ce système est liée à la théorie des choix publics (école dite du public choice). La politique du logement social n’est pas déterminée, faite, pour satisfaire les personnes les plus démunies ou le bien-être général, mais pour obtenir la préférence de celui qui (en termes de revenu et de préférences en matière de logement) est l’électeur médian, c’est-à-dire l’électeur qui, se trouvant exactement au milieu de la distribution, va avoir un impact décisif sur le plan politique. Qui est l’électeur médian ? Lorsque l’on examine attentivement, département par département, le revenu médian du locataire de HLM, on s’aperçoit, ô miracle de l’économie des choix publics, qu’il est aussi l’électeur médian. Or il est très difficile de réformer un système qui a les préférences de l’électeur médian. CQFD.

« Vous qui entrez ici, laissez toute espérance. » Non, pas tout à fait quand même. Peut-être peut-on évoluer ? Comment faire ? La première piste, la plus radicale aussi, consiste à libérer l’offre et à mieux réguler la demande par les prix. Il faudrait d’abord pouvoir accroître le parc de logements à vocation sociale en supprimant le monopole dont bénéficient les producteurs et financeurs publics actuels. Le parc est insuffisant, c’est notoire. Alors, pourquoi ne pas l’ouvrir à tous les investisseurs privés ? On dira que c’est délirant et qu’aucun investisseur n’aura intérêt à se lancer dans le logement social. Mais non. Un investisseur aura intérêt à produire et à gérer des logements à vocation sociale si le loyer qu’il peut en tirer est un loyer de marché. Encore une contradiction, dira-t-on ! Mais supposons que le loyer de marché d’un logement soit de 1 000 euros et que les possibilités financières d’un ménage modeste ne soient que de 600 euros, on peut fort bien imaginer que les pouvoirs publics décident de compenser la différence en versant le différentiel de 400 euros, soit à la personne (sous la forme d’une aide personnalisée au logement dopée et généralisée), soit au bailleur privé. Dans une telle configuration, le marché serait par définition mieux équilibré et l’équité renforcée, puisque la solution serait financièrement neutre pour les personnes ayant réellement besoin d’un logement social. Il s’agirait là d’une réforme vraiment salvifique. Mais d’autres options sont possibles : primes pour accélérer la rotation des occupants de logements sociaux, fin des baux sans limitation de durée, système de crédit d’impôt comme cela existe aux États-Unis (Low-Income Housing Tax Credit). Disons pour résumer que tout est préférable au statu quo et à l’enfer actuel du logement social. Y compris un honnête purgatoire.

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Macron: le coup d’éclat permanent?

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emmanuel macron fillon jouyet hollande
Emmanuel Macron, Lyon, février 2017. Numéro de reportage : 00792027_000021.
emmanuel macron fillon jouyet hollande
Emmanuel Macron, Lyon, février 2017. Numéro de reportage : 00792027_000021.

L’arrivée au gouvernement le 26 août 2014, d’Emmanuel Macron, parfait inconnu et tous les événements qui ont suivi montre que ce dernier est un parfait veinard. Une furieuse et interminable campagne médiatique en sa faveur et des parrains timides (mais généreux) qu’il refuse de nommer, lui permettent de mener sa grande marche.

Le conte de fées du camp du Bien

Les organes de contrôle de la régularité, de l’égalité et de la sincérité de la campagne présidentielle se trouvent brusquement atteints d’une forme grave de la maladie du sommeil. Plusieurs autres facteurs jouent en sa faveur : un président de la République qui laisse la place en faisant savoir qu’il se verrait bien présider l’UE, tous ses copains de promo de l’ENA occupant des postes judicieux, qui lui préparent le terrain. Et la justice pénale qui a adopté un tempo particulièrement bien ajusté qui lui ouvre un boulevard.

Je sais ce que je vais recevoir pour ne pas marcher dans le conte de fées que nous sert le camp du Bien. Ce sera la nouvelle injure disqualifiante : complotiste ! Critiquer Macron et l’invraisemblable opération qui vise à en faire le futur président de la République, c’est considérer que l’Histoire n’est qu’un complot judéo-maçonnique-illuminati-reptilien.

Je propose quand même d’essayer de mieux comprendre ce phénomène à l’aide de la méthode qu’employait Lawrence Durrel dans son fameux « quatuor d’Alexandrie » : raconter la même histoire sous quatre points de vue différents.

Commençons par l’affaire Fillon, qui a éclaté avec les informations gênantes du Canard enchaîné, provoquant en pleine campagne présidentielle un lynchage médiatico-judiciaire géant quoique routinier. La primaire de la droite a choisi un candidat dont le degré de solidité devrait poser question aux bourgeois de province qui l’ont plébiscité. Les reproches qui lui sont faits sont en partie justifiés, sa défense initiale a été calamiteuse, tandis que la justice alimentait les gazettes comme de bien entendu.

Fillon pris à son propre piège

Et comme François Fillon avait imprudemment placé sa candidature sous l’égide de la probité et de la rectitude, quitte à égratigner certains de ses adversaires, il se prend le boomerang en pleine face. Dans un climat politique tendu, il n’y a aucune surprise à voir la clameur se déchaîner. Si la droite républicaine se retrouve aujourd’hui dans la nasse, elle doit s’en prendre à elle-même pour avoir choisi un cheval fragile et lancé l’épreuve présidentielle n’importe comment. Tout ceci est difficilement réfutable. Mais quand même, la droite ne doit-elle s’en prendre qu’à elle-même ? Voire.

Parce que si l’on raconte l’histoire en changeant de focale pour diriger l’objectif vers Emmanuel Macron apparaît une autre réalité. Finalement très inquiétante.

J’avais été frappé par le sourire radieux de Jean-Pierre Jouyet lorsque, sur le perron de l’Élysée, il annonça la nomination d’Emmanuel Macron en remplacement d’Arnaud Montebourg. Ce concentré de la haute fonction publique oligarchique était trop content du tour qu’il jouait à la France avec la promotion de son poulain qu’il eut sous ses ordres entre 2005 et 2007 à l’Inspection des finances. La fusée était lancée, mise en orbite prévue mai 2017, soit comme Premier ministre d’un François Hollande reconduit, voire d’Alain Juppé, soit carrément président. Cet objectif stratégique une fois défini, les différentes mises en œuvre tactiques sont très simples. Nul besoin d’un groupe occulte et secret pour animer le déferlement. Une stratégie marketing onéreuse à base d’argent à l’origine obscure, de promotion médiatique grossière, de ralliements spectaculaires, le soutien de tous ceux qui, accrochés à leurs privilèges, ont une peur panique du changement, et la machine s’alimente toute seule. Mais en plus, il y a l’appui d’une partie de l’appareil d’État. Comme par exemple Madame Ernotte qui semble ne voir aucun inconvénient à ce que le service public radiotélévisé qu’elle dirige ait depuis longtemps abandonné le pluralisme que son statut exige . Ou le président du CSA inerte devant le formidable déséquilibre des temps de parole, le président de la Commission Nationale des Comptes de Campagne qui regarde ailleurs et le président du Conseil constitutionnel qui assiste sans broncher à la confiscation de l’élection présidentielle. Il y aurait pourtant l’occasion de quelques remarques à propos du financement particulièrement réglementé de la campagne électorale d’Emmanuel Macron. L’origine des fonds, l’implication des services de l’État dans l’organisation de la campagne , ce mutisme qui commence à ressembler à un parti pris est particulièrement grave.

Justice pour tous?

Mais il y a pire :  l’instrumentalisation, comme souvent durant ce quinquennat, de la justice à des fins politiques. Qui peut croire que c’est par hasard, ou grâce à la sagacité de ses « enquêteurs », comme on appelle désormais les journalistes sans que cela ne les gênent, que la presse s’est trouvée alimentée d’informations sur des faits parfois vieux de vingt ans ? Qui peut croire que c’est chose normale que le parquet financier se soit saisi avec cette rapidité, et ait pu mener de façon fulgurante ses premières investigations sans qu’elles aient été préparées à l’avance ? Qui peut penser que ces violations insensées du principe de  séparation des pouvoirs par la descente de la police dans les locaux du Parlement sans que le président Bartolone n’y trouve à redire (!), relèvent de l’improvisation? Et qui peut imaginer qu’au parquet financier, on ne sache pas le caractère grossièrement inconstitutionnel de l’ouverture d’une enquête préliminaire sur un parlementaire dans l’exercice de ses fonctions, sans qu’elle ait été précédée d’une enquête du bureau de l’Assemblée ? Qui ne peut pas être scandalisé que, comme hélas c’était prévu, les éléments du dossier couverts par un strict secret se retrouvent instantanément entre les mains des « enquêteurs » du Monde, préposés à ce genre de besogne et par ailleurs confidents officiels du Président de la République?

Nous avons même eu droit à un ridicule écran de fumée voulant faire porter la responsabilité du déclenchement du barrage d’artillerie à Rachida Dati.

Eh bien, si l’on y regardait d’un peu plus près ? Jean-Pierre Jouyet, secrétaire général de l’Élysée a su s’entourer. Il y a Gaspard Gantzer, camarade de promotion de Macron à l’ENA, à qui ses fonctions permettent d’être comme un poisson dans l’eau dans la presse parisienne. Les avaient rejoints Pierre Heilbronn énarque inspecteur des finances lui aussi, qui a longtemps collaboré avec François Fillon, pour ensuite aller occuper la fonction de directeur général adjoint du cabinet de Michel Sapin. Il est parti en juillet dernier à la direction de la BERD, mais avant son départ, Jean-Pierre Jouyet a recruté sa compagne Ariane Amson, nommée conseillère justice au cabinet élyséen. Cette magistrate n’est pas énarque, mais arrive directement… du parquet financier.

Mais qu’est-ce que tu vas chercher ? Rien voyons, je suis persuadé que tout cela n’a aucun lien avec les ennuis de François Fillon, ce genre de choses n’arrive jamais. De la même façon, le renvoi précipité en correctionnelle de Nicolas Sarkozy à l’aide d’une ordonnance qu’un des deux magistrats co-saisis, et pas n’importe lequel, a refusé de signer, ne saurait en aucun cas être considéré comme une initiative visant à définitivement fermer la voie d’un plan B Sarkozy, et à gêner la droite encore un peu plus. Ce serait fadaise, n’est-ce pas ?

Le candidat de tous les conservatismes

Complotiste ! Tu ne perds rien pour attendre, les décodeurs du Monde et de Libération vont te mettre à l’index. Parce que, dans cette volonté furieuse de ne rien changer, la presse amie du pouvoir met le paquet. Et lance la chasse à ceux qui pensent mal. Avec toute une série d’initiatives visant à réprimer la liberté d’expression.

En fin de compte, il y a deux approches de l’affaire Fillon. Soit considérer que François Fillon n’a que ce qu’il mérite. Et que tout cela relève d’un fonctionnement démocratique.

Il y a aussi une autre lecture, tout aussi recevable mais qui pose un lourd problème démocratique. Le moment choisi, les méthodes utilisées et l’objectif poursuivi par ceux qui sont manifestement à la manœuvre accréditent la thèse d’un dévoiement des services de l’État. Certains imaginent des basses manœuvres visant à confisquer l’élection présidentielle et faciliter l’arrivée d’Emmanuel Macron au second tour, pour qu’il puisse l’emporter grâce au front républicain. Si ces faits s’avéraient, cela s’apparenterait à un coup d’Etat.

Une telle stratégie jouerait avec le feu. Car rien ne garantit une victoire électorale du candidat de tous les conservatismes, mandataire de l’establishment énarchique et financier. Et quand bien même l’emporterait-il, sa victoire ne réglerait rien. Et les méthodes utilisées affaibliraient encore plus les institutions en créant autant de précédents très dangereux pour les libertés publiques.

Quant à Marine Le Pen, elle aura beau jeu de se présenter comme seule candidate du changement, et de la défense des libertés publiques. Il est décidément stupéfiant de voir que notre establishment n’a rien appris des élections américaines.