Martin Schulz et Angela Merkel au Parlement européen, décembre 2013. SIPA. AP22018705_000002
Alors que la gauche française s’enfonce dans la spirale d’une défaite inéluctable lors de la toute prochaine élection présidentielle, son homologue allemande, la vieille social-démocratie de papa et grand-papa, reprend des couleurs et sort du marasme où l’ont plongé huit ans de présence dans le gouvernement dirigé par Angela Merkel.
Jusqu’en janvier dernier, les perspectives étaient sombres pour les héritiers de Willy Brandt et d’Helmut Schmidt : le SPD se traînait dans les sondages à plus d’une dizaine de points derrière la CDU-CSU d’Angela Merkel, candidate à un quatrième mandat à la chancellerie lors des élections au Bundestag du 24 septembre 2017. Cette dernière souffrait, certes, de l’usure du pouvoir après douze ans à la tête du gouvernement fédéral, et prenait régulièrement des claques lors d’élections locales, où le parti anti-européen et hostile aux immigrés AfD grimpait en flèche. Cependant, lorsqu’il s’agissait de se déterminer pour le scrutin décisif, celui qui désigne les députés au Bundestag et établit la hiérarchie dans une coalition gouvernementale, Merkel conservait, jusqu’à ces dernières semaines, une confortable avance dans l’opinion, y compris parmi les électeurs du SPD, peu motivés par son concurrent putatif, le vice-chancelier Sigmar Gabriel.
Merkel n’est pas à l’abri de ce « dégagisme » qu’ont subi certains de ses anciens alliés
Tout a changé depuis que ce dernier à renoncé à briguer la chancellerie, laissant le champ libre à Martin Schulz, ci-devant président du Parlement européen, qui remplace Sigmar Gabriel à la tête du parti, et défie la présumée indéboulonnable Merkel. En quelques semaines, la cote du SPD fait un bond spectaculaire, faisant jeu égal et même parfois dépassant les chrétiens-démocrates, autour de 30% des intentions de vote.
Comment est-ce possible dans un pays, la RFA, où les sautes d’humeur de l’opinion ne sont pas monnaie courante, et où les alternances, depuis 1945, sont le fruit d’une longue maturation, aussi bien au sein des partis que dans la société ? Le choix de Martin Schulz a révélé que l’Allemagne, en dépit de ses succès économiques et de l’aura internationale de son actuelle chancelière, n’est pas à l’abri de ce « dégagisme » qu’ont subi nombre de gouvernants des démocraties voisines : Hollande, Renzi, Cameron en sont les victimes les plus connues et les plus récentes. Par son parcours, personnel et politique, Martin Schulz représente une rupture avec l’offre politique des autres partis de gouvernement, CDU-CSU, et vieille garde du SPD. Son passé de fils de petit fonctionnaire et d’une mère au foyer, décrocheur scolaire, rescapé d’une descente aux enfers alcoolique dans l’adolescence, se prête excellemment à un « storytelling » édifiant dont les Allemands raffolent. La rédemption du pécheur par le travail et l’abstinence est un classique du genre, diablement efficace lorsqu’il est incarné par un ancien cancre qui parle aujourd’hui couramment cinq ou six langues (dont le français qu’il maîtrise très correctement). Il bénéficie également de la présomption d’innocence relative aux griefs que les électeurs ont accumulé au cours de la dernière décennie envers un SPD à la remorque de la CDU/CSU, comme partenaire junior de la grande coalition, et faisant péniblement passer quelques correctifs sociaux mineurs dans l’ordo-libéralisme germanique incarné par le couple Angela Merkel-Wolfgang Schäuble. A l’exception du poste de bourgmestre de sa petite ville natale de Würselen, près d’Aix-la-Chapelle, Schulz a effectué toute sa carrière politique à Bruxelles et à Strasbourg, de député européen de base à la présidence du groupe socialiste, puis à celle du Parlement. C’est donc un homme neuf dans la politique nationale, qui n’a pas à assumer le bilan de ses prédécesseurs, même celui de Gerhardt Schröder et de ces réformes des prestations sociales qui ont fait grincer des dents chez les électeurs traditionnels du SPD. Il n’assume pas, non plus le bilan des gouvernements sortants de grande coalition, dont il n’a jamais fait partie. Et cela marche : sans être un tribun exceptionnel, Schulz, toujours jovial et affable, plait aux gens simples, ceux qui respectent Angela Merkel, certes, mais la trouvent décidément froide et ennuyeuse à mourir. Elle, n’aurait jamais pu décrocher la distinction carnavalesque de « L’ordre contre le sérieux bestial » dont s’honorent ceux des hommes politiques allemands l’ayant reçu en raison de leurs efforts à résister à ce trait de caractère national par quelques manifestations d’humour ou d’autodérision.
Une alternance plus culturelle que politique
S’agit-il pour autant d’un virage politique radical, d’une « corbynisation » de la social-démocratie allemande, à l’image de ce qui s’est passé au Royaume-Uni, où les travaillistes ont rejeté l’héritage social-libéral de Tony Blair, ou risque de se passer en Italie et en France à l’occasion des prochains scrutins nationaux ? Rien n’est moins certain, car le SPD est une lourde machine de permanents, d’élus de tous niveaux qu’il est difficile de faire changer de cap brusquement et radicalement, sauf circonstances exceptionnelles.
L’opinion allemande souhaite majoritairement l’alternance, mais dans l’ordre et la responsabilité, en évitant la surenchère de droite comme de gauche. Ainsi, jamais des candidats de la CSU bavaroise n’ont pu déboulonner des candidats SPD en place (Franz-Josef Strauss battu par Helmut Schmidt, et Edmund Stoiber défait par Gerhardt Schröder), l’ensemble du pays trouvant ces Bavarois décidemment trop conservateurs…
Schulz marche sur des œufs, et sa remise en cause des réformes Schröder reste, pour l’instant, dans des limites mesurées, surtout si on la met en regard des programmes proposés par des Jeremy Corbyn ou Benoit Hamon !
Les conservateurs allemands, un peu surpris et bousculés, commencent à tirer à boulets rouges sur Martin Schulz qu’ils soupçonnent d’être favorable à la mutualisation des dettes des pays de la zone euro et de laxisme supposé envers les pays du « Club Med », toujours suspects de vouloir renflouer leurs finances de cigale en puisant dans le magot de la fourmi allemande. Ils ne manqueront pas d’agiter l’épouvantail d’une coalition du SPD avec Die Linke, alliage d’anciens communistes est-allemands et de gauchistes de l’ouest.
Mais ils resteront démunis pour contrer l’autre désir d’alternance, moins visible mais bien réel, qu’incarne aujourd’hui Martin Schultz : c’est une alternance plus culturelle que politique, qui a vu se succéder au pouvoir à Bonn, puis à Berlin, des représentants de l’Allemagne rhénane, catholique et carolingienne (Konrad Adenauer, Helmut Kohl) et des nordiques de culture protestante (Willy Brandt, Helmut Schmidt, Gerhardt Schröder, Angela Merkel). Martin Schulz est natif d’Aix-la-Chapelle, la capitale de Charlemagne, d’une maman fervente catholique militante de la CDU. Il arrive donc à point pour engranger les bénéfices de la « Merkelmüdigkeit » (fatigue de Merkel) qui semble saisir nos voisins d’outre Rhin.
Meeting de François Fillon à Paris, 29 janvier 2017. AFP PHOTO / Eric FEFERBERG
François Fillon ne mérite sans doute pas un premier prix de vertu. Ni la médaille du désintéressement. Mais s’il parvient à sortir du piège tissé par ses adversaires, il aura au moins prouvé qu’il possède la première qualité d’un boxeur : savoir encaisser les coups. Mieux, pour rester le champion de son camp– ce qui paraît probable à l’heure où nous bouclons, trois semaines avant la date limite de dépôt des candidatures –, il lui aura fallu défier une puissance à deux têtes d’autant plus redoutable qu’elle avance parée des atours de la faiblesse et des séductions de la pureté. La sainte-alliance des juges et des journalistes, comme l’appelait Philippe Cohen, promet de faire advenir un monde meilleur, une démocratie délivrée des turpitudes humaines. L’interminable chronique des affaires et des lynchages afférents fournissant un avant-goût de cet avenir radieux, on peut déjà affirmer qu’on n’y rigolera pas. Le spectacle de Plic et Ploc, surnoms affectueux donnés par Régis de Castelnau à Davet et Lhomme, procureurs au Monde et confidents du président – ou de leurs clones de Mediapart –, reçus sur tous les plateaux avec la déférence qu’on voue aux commissaires politiques qui peuvent vous faire guillotiner, est pourtant hautement comique. Surtout tant qu’ils ne le peuvent pas. Voilà pourquoi il faut que Fillon tienne. Pas parce qu’il est le champion de la droite – et encore moins pour son programme. Parce que, s’il devait céder, cela signifierait qu’une sorte de putsch médiatico-judiciaire a réussi à plomber l’élection présidentielle plus sûrement qu’une armée de trolls russes. Plenel au pouvoir, je demande l’asile politique à Poutine.
Tout cela devrait valoir un peu d’indulgence aux fautes de François Fillon – que pour ma part, quoique ultra-minoritaire, je persiste à trouver vénielles. L’obsession, si largement partagée, pour l’argent des autres, en dit plus sur le règne de l’envie et du soupçon que sur les pratiques illégales ou immorales présumées de nos gouvernants. On a raison de reprocher à Fillon d’avoir lui-même appuyé sur ce bouton – et avec une inélégance marquée à l’égard de Nicolas Sarkozy. Il serait cruel et frivole de voir dans la tempête qu’il traverse une forme de justice immanente – « bien fait pour lui », ça ne fait pas une politique.
A quand un « label propreté » pour tous les candidats?
À tout prendre, pensera-t-on peut-être, les juges et les journalistes ne sont pas les plus mal placés pour défendre un intérêt général malmené par l’abus des petits et grands privilèges que s’arrogent les gouvernants. Quand les décodeurs du Monde prétendent dire le vrai et le faux, et que personne ou presque ne s’en émeut, pourquoi les médias et la Justice ne décerneraient-ils pas un « label propreté » aux candidats, afin d’aider l’électeur égaré ? Admettons même – provisoirement –, qu’il n’entre dans les croisades respectives de ces deux pouvoirs aucune envie de se payer un puissant, aucun désir de jouer à Bernstein-et-Woodward. Ces belles campagnes d’assainissement n’en masquent pas moins une opération de basse police politique, dans laquelle juges et journalistes se sont, en quelque sorte, auto-instrumentalisés. « Les magistrats rêvent de condamner les politiques en exercice, qu’ils soient de droite, du centre ou de gauche et en retour, les politiques en fonction rêvent d’assujettir les magistrats », écrivait Richard Malka dans le JDD en décembre, à propos de l’affaire Christine Lagarde. Quand les « politiques en fonction » et les magistrats tirent dans le même sens, ils peuvent faire de sacrés dégâts. Et quand, en prime, les médias jouent la même partition, la partie est jouée d’avance : l’enquête est menée à charge et au pas de charge, au rythme de[access capability= »lire_inedits »] fuites soigneusement distillées qui finissent par donner l’impression au public qu’on lui parle d’Al Capone.
Autant l’annoncer d’emblée, on n’apporte pas ici la preuve formelle que l’affaire Fillon est le fruit d’une opération politique : il faudrait pour cela disposer de contacts à haut niveau au sein de l’appareil d’État – brigade financière, parquet national financier, Bercy….. Or Causeur ne fait visiblement pas partie de la liste des receleurs agréés. Et on dirait bien que les gens de droite sont, en matière de réseaux et de coups tordus, des enfants de chœur. Trois semaines après la parution du premier article du Canard, l’entourage du candidat n’avait pas déniché la preuve irréfutable du complot dont il s’est dit victime. En l’absence de preuves, on dispose néanmoins d’un paquet d’indices sérieux et concordants qui excluent, à tout le moins, de classer l’affaire. Trois points, ça fait une ligne, qui permet de brosser un récit au moins aussi convaincant que la gentille bluette dans laquelle de courageux investigateurs rejoints par de vaillants petits juges déterrent avec leurs petits bras un immense scandale de corruption. Il flotte autour de cette affaire Fillon une sale odeur de cabinet noir et de basses œuvres qui laisse penser que le scandale n’est pas celui qu’on croit. D’ailleurs, Fillon n’a nullement cherché à cacher les faits qui lui sont reprochés. « Sentiment d’impunité », grondent les accusateurs. C’est peut-être, tout simplement, qu’il ne se pensait pas coupable. Ou alors, c’est qu’il ne se pensait pas coupable.
En général, quand on ose critiquer les juges et/ou les médias, les journalistes hésitent entre indignation et ricanement. « Haïr les médias, c’est haïr la démocratie », déclare pompeusement Edwy Plenel au Journal de Genève. Fillon s’en prend à la presse, c’est bien la preuve qu’il n’a pas d’argument. En somme, puisque les médias attaquent Fillon, celui-ci ne serait pas légitime à riposter car il serait partial. Face je gagne, pile tu perds : logique inepte destinée à nous faire avaler que les médias devraient, par principe, être soustraits à la critique, et plus encore à l’investigation. Comme s’ils étaient d’une autre essence. Comme s’ils n’étaient pas l’un des paramètres de l’équation.
Le 24 janvier au soir, le premier article du Canard enchaîné qui va lancer le Penelopegate agit dans les rédactions comme un bout de viande rouge lancé à une meute de piranhas. Chacun veut sa part du festin. Très vite, les éléments de langage se diffusent à l’ensemble de la profession, jusqu’aux soutiers des chaînes infos qui vont bravement relayer le message pendant deux bonne semaines. Il ne peut pas tenir. Il doit partir. Entre le 27 janvier et le 17 février, Libération, tout en assistant avec émerveillement à l’avènement d’une « gauche de gauche » (une gauche au carré, ça fait envie…), consacre à l’affaire pas moins de six unes, de plus en plus explicites, comme « Plombé ! » le 1er février, « Jusqu’à quand ? » le 2, « Laisse béton ! » le 4 et « L’acharné » le 7, au lendemain de la conférence de presse dans laquelle Fillon annonce qu’il continue. Sur le mode jésuitique qui est le sien – « Fillon peut-il tenir ? –, Le Monde, avec huit unes, pilonne sans relâche. Début février, l’affaire semble pliée. Un journaliste vedette se désole à l’avance de devoir interrompre ses vacances d’hiver pour revenir couvrir l’annonce du retrait, perspective ô combien excitante.
C’est la fête de la transparence. Le populisme médiatique bat son plein. On course des secrétaires, on traque des proches, réels ou supposés, on exhume avec une minutie policière des archives embarrassantes, on ressasse des chiffres d’autant plus mirobolants qu’ils sont agrégés et qu’on les compare au Smic plutôt qu’au salaire des vedettes de la télévision. On lance des équipes, micro et caméra au poing, dans les rues de Sablé ou les couloirs de l’Assemblée. Et si on évoque un climat de chasse à l’homme, les limiers répondent, en sautant comme les cabris du Général : Les faits, les faits, les faits !, oubliant que n’importe quel fait, dénoncé en boucle pendant des jours, peut devenir une affaire d’État – qu’on se rappelle l’affaire totalement bidon des diamants de Bokassa –, et surtout que, des faits de cet ordre ou d’approchants, on peut sans doute en trouver sur la plupart des candidats. Les humains sans part d’ombre, ça n’existe pas. Heureusement.
La profession oppose un tir de barrage groupé à toute tentative d’enquêter sur les enquêteurs. A croire que la sacro-sainte transparence doit s’arrêter à l’entrée des rédactions.
Mi-février, une partie de la profession semble néanmoins avoir la gueule de bois. À moins que, constatant que François Fillon est toujours debout et qu’on ne sait jamais, elle ne maquille sa prudence en examen de conscience. « En avons-nous trop fait ? » demande ainsi avec candeur un journaliste de BFM. Bien sûr, cette circonspection vaut surtout pour la troupe. Au Quartier général, on désarme d’autant moins que le Parti des Médias, ou plutôt sa fraction libérale, à ne pas confondre avec la tendance gauchiste, les deux convergeant dans le culte des droits et la détestation de la verticalité, a choisi son candidat. Et, quelle coïncidence, c’est à lui que profite le crime. En effet, si l’opération « Penelope » réussissait, elle aurait de bonnes chances d’aboutir à un second tour Le Pen/Macron que les partisans du second croient gagné d’avance. À tort d’ailleurs.
Que les journalistes aient des préférences politiques, fort bien. Ce qui est fâcheux, dans l’affaire Fillon, outre la pesante unanimité imposée par leurs prétentions morales (qui serait contre le Bien ?), c’est qu’ils servent un agenda édicté par d’autres avec des moyens mis à leur disposition par ces mêmes autres. « La presse fait son travail », ânonnent les petits soldats du journalisme. En l’occurrence ce travail a consisté, pour LeCanard Enchaîné, à réceptionner un dossier tout ficelé et, éventuellement, à procéder à quelques vérifications et, pour Le Monde, selon une scénographie rodée au fil des affaires, à publier, dix jours après l’ouverture de l’enquête préliminaire (EP) par le parquet national financier (PNF), des extraits bien choisis (pour enfoncer) des auditions des époux Fillon. À cette occasion, on a pu voir Gérard Davet (Plic) répéter, très content de lui : « Nous avons eu accès au dossier. » Avoir accès au dossier : une excellente définition du journalisme d’investigation. On pourrait aussi appeler ça du recel de délation.
Le plus extravagant, c’est que la profession oppose un tir de barrage groupé à toute tentative d’enquêter sur les enquêteurs. À croire que la sacro-sainte transparence doit s’arrêter à l’entrée des rédactions et que toutes les questions sont intéressantes sauf une : qui a fourni ses informations au Canard ? Dans l’équipe Fillon, on affirme que les erreurs du palmipède dans la répartition des sommes (entre salaire et indemnités de départ) montrent qu’il n’a pas eu accès aux fiches de paie, qui auraient désigné une source interne à l’Assemblée, mais à des documents fiscaux où figurent des montants agrégés.
Si on ne peut pas connaître le coupable avec certitude, le mobile, lui, ne fait guère de doute ; à trois mois de la présidentielle, on a voulu torpiller la candidature Fillon pour ouvrir un boulevard à Macron. Rien n’indique, bien sûr, que celui-ci ou son entourage aient été directement impliqués. Mais alors que de multiples signes montrent que François Hollande a décidé d’oublier l’affront et de soutenir son poulain (voir notre dossier), on aperçoit souvent, dans cette ténébreuse affaire, l’ombre du secrétaire général de l’Élysée, Jean-Pierre Jouyet, dont on imagine qu’il se verrait bien rempiler auprès d’un jeune président dont il a été le mentor. Complotisme, dira-t-on. Ce n’est pas parce qu’il y a du complotisme qu’il n’y a jamais de complots.
S’il est battu, il faut que ce soit à la loyale
Quoi de plus innocent que des camarades d’école nourrissant de grandes ambitions pour eux et pour leur pays ? Dans la galaxie Jouyet, la promotion Senghor semble occuper une place spéciale : avec Macron, on croise Gaspard Gantzer, conseiller com à l’Élysée, donc particulièrement bien placé pour nourrir le feuilleton de la presse parisienne, Thomas Andrieu, dirccab de Jean-Jacques Urvoas, le garde des Sceaux. Il y a aussi Pierre Heilbronn (promotion Copernic), nommé numéro deux de la BERD à Londres et dont la compagne, Ariane Amson, brillante magistrate, a été exfiltrée du PNF pour être promue conseillère Justice à l’Élysée quatre mois avant la fin du mandat. Pour ce connaisseur des humeurs du monde judiciaire, c’est un excellent moyen, pour la présidence, d’être informée en temps réel des progrès et de l’ambiance de l’enquête. Éliane Houlette, est connue, semble-t-il, pour faire remonter avec parcimonie l’information sur les dossiers, et pas, paraît-il, les PV intégraux. « C’est une chieuse, mais avec tout le monde », résume une avocate. Au demeurant, personne ne semble soupçonner le PNF d’être à l’origine des fuites. En régime d’EP, où seuls les policiers et le parquet ont accès au dossier, le plus probable est qu’elles émanent de la Place Beauvau.
La célérité exceptionnelle avec laquelle le PNF « a ouvert », comme on dit dans le jargon, n’a cependant échappé à personne. « Six heures après la parution du Canard, souligne Me Antonin Lévy. Pour les Panama papers, cela leur a pris vingt-quatre heures et je suis sûr que, pendant ces vingt-quatre heures, pas mal de comptes ont été fermés. » Pour autant, on aurait tort d’accuser la Justice de partialité politique. Elle fait avec ce qu’elle a. C’est sans doute un hasard si elle a eu de quoi se faire Fillon. Sarkozy a été encore mieux servi : il a perdu la primaire, mais le coup était parti. Le juge Tournaire n’allait pas se priver du plaisir d’envoyer l’ancien président en correctionnelle. Et tant pis si Renaud Van Ruymbeke, également en charge du dossier Bygmalion, a refusé de signer l’ordonnance, renforçant le sentiment qu’il y avait un loup.
Éliane Houlette se voit volontiers en tombeuse de Fillon, mais si on lui apportait, via Le Canard, un dossier sur Macron, Hamon ou un autre des « gentils », elle ouvrirait sans doute aussi sec. C’est que Houlette n’est ni une juge rouge ni une juge aux ordres. C’est pire : elle est en mission. Elle veut participer au grand ménage, et peu lui importe que la séparation des pouvoirs ait à en souffrir. Sauf que celle-ci n’est pas une fanfreluche pour cours de droit, elle est la garantie que nous ne vivons pas sous l’emprise de juges que nous n’avons pas élus. L’activisme de Mme Houlette est d’autant plus effrayant que le PNF dispose de pouvoirs exceptionnels. Maître de sa saisine (qui dans les faits n’est pas susceptible de recours au stade de l’EP) et de son champ de compétences, il décide aussi de la procédure (comparution directe ou nomination d’un juge d’instruction) et surtout du calendrier. En l’espèce, il semble avoir choisi de prolonger le plus possible l’EP : outre l’effet « supplice chinois » (ou « épée de Damoclès », au choix), cela lui permet de garder la main sur un dossier auquel seuls la Justice, la police et les journalistes du Monde ont accès, à la différence des avocats.
Il faut rappeler que le PNF a été créé, dans la foulée de l’affaire Cahuzac, en théorie pour s’occuper des affaires complexes, en réalité pour s’occuper des affaires tout court – les dossiers Fillon n’ont rien de complexe et concernent des montants ridicules au regard des sommes habituellement brassées par le PNF. Si on ajoute que François Molins, le procureur de Paris, ne passe pas pour un homme de gauche, on peut imaginer que le pouvoir a voulu disposer d’une instance, sinon à sa main, du moins plus facile à truffer de sympathisants. De toute façon, dans le cas de Fillon, le pouvoir n’a pas vraiment besoin de manipuler la justice : elle court devant lui. Et ça, ça fiche la trouille.
Le chœur des vierges médiatiques, furieux de voir qu’on ne lui obéit pas, répète avec obstination qu’en Suède ou en Patagonie, Fillon eut été contraint de renoncer. Grand bien fasse aux Suédois et aux Patagons, si c’est ce qu’ils veulent. On aimerait être sûr qu’en France, ce sont les électeurs qui décident, et que le scrutin n’est pas confisqué par des intrigues d’arrière-boutique. Nous n’avons nullement décidé, à Causeur, de faire campagne pour François Fillon, mais s’il est battu, il faut que ce soit à la loyale. Finalement, l’enjeu de cette affaire est simple : il s’agit de savoir qui, du peuple ou de la sainte-alliance des juges et des journalistes, choisira le prochain président de la République. Autrement dit, si nous sommes toujours en démocratie.[/access]
Je vous aurais ri au nez. Il y a trois mois, si vous vous étiez hasardé à pronostiquer l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Elysée, cette (mauvaise) blague m’aurait fait hausser les sourcils. Mais voilà, le Penelopegate étant passé par là, le pédalo Hamon peinant à dépasser sa voiture de croisière, voici l’ancien ministre de l’Economie intronisé nouveau favori des sondages, assuré de son élection s’il se retrouvait opposé à Marine Le Pen au second tour de la présidentielle. Sur l’Algérie française, la Manif pour tous, le passé, le présent et l’avenir, le fils prodigue de Hollande n’est pas à une contradiction près. Comme le relève malicieusement Elisabeth Lévy, de louvoiements en volte-face, le candidat En marche accorde « cinq minutes pour Jeanne d’Arc, cinq minutes pour Steve Jobs ». A force de vouloir « plaire aux pieds-noirs et aux descendants d’immigrés, aux bobos et aux cathos, il risque évidemment de décevoir tout le monde ».
Un télévangéliste thaumaturge
Un peu à la manière de Hollande, le panache d’un télévangéliste thaumaturge en plus. Conciliant les contraires, Macron incarne le « candidat des milliardaires et des sous-prolétaires » dans la « pure logique de la mondialisation » pour Jean-Luc Gréau. D’après notre ami économiste, « le candidat du système coupe le pays en deux : d’une part, la France bénéficiaire de la masse de nos aides sociales, mais exonérée de charges sociales ou fiscales, et, d’autre part, la France qui paie plein pot pour bénéficier de la même protection sociale ». Quoi qu’en dise le chouchou des sondages, l’économie n’explique ni ne résout tout. Ainsi Alain Finkielkraut se désole-t-il de sa « vision économique du monde » : « Quand il s‘y tient, il laisse échapper l’essentiel. Quand il en sort, il déraille. Et quand il veut se rattraper, il déraille encore. » La preuve en meeting à Toulon le 18 février, face à un parterre de pieds-noirs, qui a eu droit au malencontreux « Je vous ai compris », en présence de notre envoyé spécial Pierre Lamalattie qui, face au désarroi du prétendant, songe à « ces situations où, voulant effacer une tache, on ne fait que l’étaler »… A Lyon, Luc Rosenzweig a néanmoins rencontré le noyau de l’appareil militant macronien constitué par le maire rhodanien Gérard Collomb, qui fournit un ancrage local à cet ancien conseillé du prince étranger au suffrage universel.
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« Surtout si vous n’êtes pas d’accord », dit notre slogan. Aussi notre camarade macronien lucide Hervé Algalarrondo soutient mordicus le champion de la grande coalition centriste, à une réserve près : EM « assure vouloir réconcilier les deux France, mais en oublie une et de taille : celle des ouvriers et des employés ! »
En sus de ce dossier roboratif, dont je n’ai pu décrire tous les papiers par le menu, notre volet actualités commence par un entretien fleuve avec Marcel Gauchet. L’auteur de L’avènement de la démocratie s’interroge sur le devenir de l’Occident, de l’Europe et de nos démocraties désenchantées. La liberté, pour quoi faire ? A l’heure postmoderne, l’interrogation bernanosienne n’a rien perdu de son actualité.
L’Amérique selon Trump
S’insurgeant contre la curée de campagne anti-Fillon, notre reine Elisabeth s’inquiète de la collusion des juges et des médias, peut-être aidés par certaines officines de la République. « Au demeurant, personne ne semble soupçonner le parquet national financier d’être à l’origine des fuites. En régime d’enquête préliminaire, où seuls les policiers et le parquet ont accès au dossier, le plus probable est qu’elles émanent de la Place Beauvau », conjecture notre cheftaine. De l’affaire Théo chroniquée par Cyril Bennasar aux racines ultralibérales du revenu universel qu’analyse Julien Damon, l’heure est encore une fois à l’éclectisme. A fortiori après un détour par l’Amérique de Trump et de l’Alt Right vue par Sami Biasoni et Jeremy Stubbs.
En guise d’entremet culturel, Patrick Mandon nous offre un grand entretien avec le documentariste Marcel Ophuls, qui se souvient de son père, de la mémoire et de son inoubliable Chagrin et la pitié. Revenu de ses pérégrinations toulonnaises, Pierre Lamalattaie se consacre à nouveau au grand art au fil de l’expo sur Valentin de Boulogne au Louvre. Un grand maître à découvrir jusqu’à fin mai.
Enfin, l’enseignante Barbara Lefebvre, figure des Territoires perdus de la République, nous livre une défense et illustration de Georges Bensoussan contre ses calomniateurs. Double ration de Finkielkraut et retour de Basile de Koch, que demander de plus ?
Boguslaw Linda dans "Les Fleurs bleues" de Andrzej Wajda.
La grande dame de la critique littéraire polonaise, Maria Janion, disait de Wajda qu’il fait ses films « à l’ombre des évènements à venir ». C’est un point de vue à retenir quand on s’apprête à découvrir l’œuvre posthume du maître polonais, sorti en salles, mercredi. Les fleurs bleues, titre grand public de l’intraduisible « Powidoki » (approximativement « images rémanentes » en polonais), une des notions-clés de la théorie de l’art de Wladyslaw Strzeminski, pionnier de l’avant-garde constructiviste, à qui Wajda rend hommage, a en apparence tout d’un film historique.
Ce que la Pologne soviétique laisse apercevoir de notre époque
A travers la déchéance de Strzeminski dans les dernières années de sa vie, lesquelles correspondaient à la stalinisation de la Pologne, Wajda dresse le monument d’un artiste total, insoumis aux ukases du régime et prêt à en payer le prix, tout comme il dépeint le paysage monochrome d’une époque où la « banalité du mal » s’épanouissait sans entraves. Certes, sans le civisme exemplaire des citoyens de la nouvelle République populaire, le sort de Strzeminski aurait été moins dur. Du moins, pense-t-on, qu’un tube de peinture ou les deux cents grammes de saucisse qu’on a refusé de lui vendre, auraient rendu son quotidien moins pénible. Mais le plus intéressant n’est pas ce que Wajda raconte, de manière fort subjective, de Strzeminski ou du stalinisme. Le plus passionnant est ce que l’histoire racontée par Wajda, laisse apercevoir de notre époque.
Là-bas, en Pologne, le pouvoir conservateur enjoint les artistes de créer dans un esprit patriotique, en leur rappelant à tout bout de champ qu’il est de leur rôle premier de « glorifier la Pologne » et, au passage, son saint martyr, Lech Kaczynski. Les députés de Droit et Justice se sont opposés – certainement pour cette raison – à la remise du titre de citoyen d’honneur de la ville de Gdansk à Wajda. Ici, en France, il n’y a guère de patriotisme mais l’apogée du « meklatisme », en vertu duquel la médiocrité la plus vulgaire et la provocation la plus insupportable, pourvu qu’elles sortent de la banlieue, valent toujours mieux qu’une pensée complexe venue d’ailleurs. En somme, la question posée à Strzeminski par le commissaire politique, « Etes-vous avec ou contre-nous ? », semble d’une actualité déconcertante.
Bien qu’il s’ouvre sur un plan panoramique d’une campagne polonaise où Strzeminski supervise le travail en plein air de ses étudiants, le film de Wajda se déroule quasi exclusivement dans des espaces clos : appartement du peintre, bureaux, salles de l’Ecole supérieure des arts plastiques, boutiques, couloirs d’hôpital. Il faut probablement y voir un choix délibéré du réalisateur, moyennant quoi le spectateur devient prisonnier de l’atmosphère de l’époque, étouffante et viciée. A l’image de Strzeminski dont la fenêtre vient d’être entièrement obstruée par un immense portrait de Staline sur fond rouge et qu’il se hâte de percer avec sa béquille, on a par moments envie de crever l’écran pour respirer. Sans passer outre la symbolique, un peu lourde, de la scène. Voici qu’un artiste, de surcroît amputé d’un bras et d’une jambe, se met debout et, sans penser aux conséquences, déchire le visage d’un tyran, afin que la lumière naturelle pénètre dans son atelier et lui permette de continuer à peindre. David contre Goliath version Europe de l’Est.
Qui était vraiment Strzeminski ?
Pourtant Strzeminski n’a pas été ce héros immaculé et digne en lequel Wajda voudrait nous faire croire. A peine esquissée, sa vie privée dont le réalisateur a décidé de nous montrer uniquement la face solitaire et brave, lui a valu en réalité la réputation d’être une ordure à qui on ne voulait plus serrer la main. Le raisonnement de Wajda semble sur ce point aussi clair que justifié : ce n’est pas parce que Strzeminski maltraitait sa femme, une artiste peut-être plus grande que lui, que le régime totalitaire aurait eu le droit de maltraiter Strzeminski, en même temps que le spectateur serait excusé de penser que le salaud n’a eu que ce qu’il méritait. Qui alors était vraiment Strzeminski ?
Parus en Pologne, deux ouvrages permettent de compléter sa biographie. Il s’agit tout d’abord du livre de Malgorzata Czyzewska dédié à Katia von Kobro, alias Katarzyna Kobro, femme de Strzeminski. Puis des mémoires de la fille unique du couple, Nika Strzeminska. Cette dernière, jouée dans le film par la remarquable Bronislawa Zamachowska, a consacré une partie de sa vie à conserver l’héritage artistique de ses parents, tout en notant à leur propos : « J’ai toujours eu peur qu’à l’avenir mon couple ne ressemble à celui de ma mère et de mon père, dans lequel il n’y a eu ni tendresse, ni bienveillance, ni amour. ». Cela n’a pourtant pas été toujours le cas. Jeune, Strzeminski a fait la connaissance de Katia Kobro à l’hôpital militaire à Moscou, au printemps 1916. Il y était soigné de ses blessures de guerre, infligées non pas par l’ennemi, mais par son propre subalterne, qui avait eu la maladresse de trébucher avec une grenade dégoupillée à la main. Elle, une Russe d’origine allemande, issue d’une riche et noble famille de marchands, y travaillait comme garde-malades. Plus tard, Strzeminski dira qu’il était devenu artiste grâce à sa femme.
L’un des plus émouvants films de Wajda
En effet, après son passage par le corps moscovite des cadets, Strzeminski avait fait l’Académie Nicolas du Génie à Saint- Pétersbourg et, sans l’accident, aurait probablement mené une carrière militaire. Son initiation à l’art a commencé pendant sa convalescence avec la découverte des impressionnistes et des cubistes. Il s’était aussitôt inscrit à l’Institut national des arts appliqués Stroganov et, après la Révolution, avait commencé à travailler comme assistant de Malevitch. Katia Kobro étudiait également les arts, bâtissant une réputation de sculpteuse talentueuse. Ils se sont mariés en 1920 à Smolensk, où Malevitch a confié à Strzeminski la direction de l’antenne locale de l’Unovis, groupement éphémère d’artistes russes voués au développement des idées suprématistes dans l’art. Les critiques véhémentes de Lénine à l’adresse des avant-gardistes, les ont fait fuir la Russie sans parvenir à les transformer en ouvriers sacrifiant leur talent au service des masses travailleuses. Ils avaient rêvé de pousser leur exode jusqu’à Paris, mais n’ont eu les moyens que pour aller à Lodz, près de Varsovie. Pendant la guerre, Katia von Kobro avait sauvé sa famille en signant la dite « liste russe », créée par les Allemands à l’intention des Russes blancs, qui ainsi bénéficiaient d’un traitement de faveur. Emporté par un patriotisme vindicatif, Strzeminski ne le lui a jamais pardonné et a fait de l’humiliation de sa femme son passe-temps favori. C’est sous le prétexte que Katia « dénationalisait » leur fille, qu’il avait par ailleurs tenté d’obtenir la garde exclusive de l’enfant, qu’un jugement du Tribunal lui refusa. Les témoins s’étaient prononcés au profit de la mère, pointant le caractère colérique et instable de Strzeminski. Katia von Kobro est décédée d’un cancer, dans la même solitude dans laquelle peu de temps après est mort Strzeminski, atteint de tuberculose.
Wajda drape l’agonie de Strzeminski d’une étoffe majestueuse. Employé à décorer des vitrines de boutiques, un des plus grands artistes de l’avant-garde mondiale s’écroule en se débattant contre des mannequins en résine. Derrière la vitre la foule anonyme passe, dans une indifférence totale. Si Les Fleurs bleues ne compte pas parmi les meilleurs films de Wajda, il est sans doute un des plus émouvants car des plus autobiographiques. Après avoir arraché la figure de l’ouvrier au pouvoir communiste avec L’Homme de marbre, le chef de file de ce qu’on appelle en Pologne le courant du cinéma de « l’inquiétude morale », semble avoir voulu dans son dernier film récupérer la figure de l’artiste des mains des nationalistes. Et il y a réussi.
Christiane Taubira, février 2017. SIPA. AP22010721_000006
Pour certains, la vie est un long fleuve tranquille. Pour d’autres – et Christiane Taubira en témoigne avec l’éloquence emphatique qui est sa marque – c’est une vallée de larmes. Pleure, ô mon pays bien-aimé… Pleurez, martyrs de la vérité… Et vous tous qui avez le cœur sec, écoutez la triste complainte de la pauvre Taubira.
Elle a certainement souffert en Guyane des abominations de la colonisation française. Elle a certainement vécu dans sa chair émue les horreurs que nous avons infligées à l’Afrique noire. Mais depuis un certain temps, elle fait preuve d’une louable retenue sur ces douloureuses questions. C’est d’elle-même, de sa souffrance personnelle qu’elle a voulu parler en s’affranchissant de sa timidité et de sa modestie naturelles.
Chez l’ancienne garde des Sceaux, tout sonne faux
Elle était interviewée dans Le Monde où on l’interrogeait sur les propos d’Emmanuel Macron, selon lesquels, lors du débat sur le mariage pour tous, les opposants à cette loi avaient été « humiliés ». Et là, la lionne blessée a rugi. Son cri de colère mérite d’être cité en entier tant il atteint les cimes de la perfection lyrique :
« Qui a été humilié ? Celle qu’on traitait de guenon tous les matins ? Celle qui recevait des menaces de mort ? Celle sur qui on lançait des œufs ? A l’inverse, qu’on trouve un quart de virgule où j’aurais tenu un propos humiliant. Ce n’est pas faute d’en avoir entendu et d’avoir quatre enfants qui, en se levant le matin, les entendaient.
Mais je ne compte pas, je fais rempart parce que, derrière moi, il y a des gens. Les agressions physiques homophobes, c’est la Manif pour tous qui les a supportées ? Les insultes homophobes, la disqualification de toute famille en dehors de celle avec un papa, une maman, un petit garçon et une petite fille… Ces gamins qui ont entendu qu’on les traitait d’“enfants Playmobil”. Elle était dans quel camp, l’humiliation ? »
On aimerait faire crédit à Christiane Taubira et lui accorder, le temps d’un article, une présomption de sincérité. Mais on ne peut tant l’outrance est grande, renforcée de surcroît par une grandiloquence dégoulinante. « Guenon » tous les matins ? Une – oui, seulement une – imbécile frontiste l’a caricaturée en singe. Et c’est déjà trop. On lui a lancé des œufs ? Oui, deux ou trois crétins racistes, et tout crétin raciste doit être dénoncé pour ce qu’il est. Des agressions physiques homophobes ? Oui, mais elles sont le fait – et Christiane Taubira ne peut l’ignorer – des jeunes de banlieue qu’elle aime tant.
Chez l’ancienne garde des Sceaux, tout sonne faux. Elle fait sonner les cloches du désespoir et on entend un bruit de mensonge. Elle affecte de pleurer et on a aussitôt le sentiment qu’elle ricane en douce. Elle s’adresse à notre cœur et on ne peut s’empêcher de penser qu’elle nous prend pour des cons. Christiane Taubira n’est pas candidate à la présidence de la République. C’est dommage : on aurait su pour qui ne pas voter !
A gauche, le Une de Marianne du 19 janvier. A droite, celle du 24 février.
Ami lecteur, sauras-tu retrouver les modifications opérées, sans doute par distraction, entre la ligne éditoriale de Marianne du 19 janvier (n°1033) et celle du 24 février (n°1039) ?
Les 100 premières bonnes réponses gagneront toute mon affection.
La route nationale n°1, qui relie Port-au-Prince à Cap-Haïtien, Haïti, novembre 2016.
Cassandra[1. Tous les prénoms ont été modifiés.] ôte tous ses vêtements. « Je vais faire une rencontre, chérie », dit-elle de sa voix flûtée en enfilant un string de dentelle blanche. Elle s’asperge d’un parfum capiteux aux accents sucrés. Un peu dans le cou, un peu dans le creux des seins, un peu sur le sexe, « pour que ça sente bon partout ». Elle profite des dernières lueurs du soleil pour brosser ses longs cheveux noirs. L’électricité a encore sauté. « Ça porte bonheur », dit-elle dans un éclat de rire.
Misère de l’humanitaire
Trois fois par semaine, la jeune Haïtienne rencontre des « amis » dans sa petite maison de Port-au-Prince. Des ambassadeurs, des humanitaires, des travailleurs de l’ONU. Des hommes blancs, quinquagénaires, sexagénaires, au volant de leurs Mercedes blindées. « Je ne suis pas une pute, je travaille pour une banque », répète-t-elle plusieurs fois, comme pour s’en convaincre. « Lui, je le connais depuis longtemps, c’est un ami », glisse-t-elle sur un ton de confidence. Un ami qui lui a offert un iPad, un ordinateur et un écran plat qui forment un étonnant contraste avec le mobilier sommaire de sa masure. Quelques ablutions dans un seau d’eau tirée du puits, une touche de gloss sur ses lèvres vermeilles, une dernière vaporisation de parfum, une robe qui dévoile bien plus qu’elle ne voile, et Cassandra est partie, descendant vers une Mercedes blanche d’un pas chaloupé. Une porte claque. Le bruit sourd de la cylindrée se mouvant au gré des coups de reins de ses occupants accompagne le chant d’une soirée haïtienne – où les aboiements des chiens galeux se mêlent aux ruissellements de la pluie et au reggaeton que crachote un poste de radio, au loin. Cassandra reste trois heures en compagnie de son vieux galant et rentre tout sourire, billets dans une main, iPod dans l’autre.
Accoudé au balcon, Antoine se remet de ses exploits automobiles en fumant une cigarette post-coïtale d’un air conquérant. Le quasi-septuagénaire à la lippe tremblante occupe un poste à responsabilités dans une ambassade[access capability= »lire_inedits »] européenne et assure aimer Haïti presque autant que les Haïtiennes. « Elle est bien, cette petite », dit-il en désignant Cassandra, vautrée sur son canapé de bois. « Vous aussi, vous avez l’air douée. Êtes-vous sûre que vous ne voulez pas travailler, mademoiselle ? » demande-t-il à tout hasard. Un refus, le vrombissement d’une Mercedes et il prend congé.
« Tous les mêmes, ces expats », pouffe Cassandra une fois son amant parti. « Ils font les beaux dans les soirées mondaines, mais ils se sentent horriblement seuls – certains d’entre eux me paient très cher juste pour un peu de tendresse. Ils me font rire. Ils sont presque drôles. Au fond, je crois que je suis un peu amoureuse de chacun d’entre eux. » À la suite du tremblement de terre survenu en 2010, une cohorte d’humanitaires de tout poil a débarqué en Haïti, pour six semaines ou pour six ans. Missionnaires, envoyés de l’ONU, entrepreneurs venus profiter d’une main-d’œuvre à bas prix, vingtenaires employés par les ministères haïtiens, humanitaires venus sauver le monde, architectes accourant « parce que tout est à reconstruire », Casques bleus de 18 ans : cette faune cosmopolite est abondamment plébiscitée par les jeunes Haïtiennes qui voient en elle un moyen comme un autre de s’extraire de la misère qui les a vues naître.
Le Graal : sortir avec un expat’
Tous les vendredis, expatriés, Haïtiens et humanitaires se retrouvent à l’Asu, terrasse aux faux airs de Manhattan. Le rooftop surplombe les collines de Port-au-Prince, noyées dans la brume d’un novembre pluvieux. Alentour, des quartiers si dangereux que l’on ne s’y déplace jamais à pied. Les visages des expats, éclairés par des lustres en faux cristal, reflètent un ennui tranquille. Et puis, il y a les filles. Ces Aphrodites vénales ondulent de la hanche et de la poitrine contre des humanitaires fraîchement arrivés, reconnaissables entre mille à leur air béat. En dansant sur des tubes planétaires et en s’enivrant de mauvais cocktails à dix dollars, ils fricotent avec les Haïtiennes venues chercher des jours meilleurs et comparent à grand renfort de métaphores graveleuses leurs charmes à ceux de leurs grosses voitures. « Cet endroit pue le désespoir, me hurle à l’oreille Charles, grand brun à la voix suave couvrant la musique industrielle à 100 décibels, sur laquelle se dandinent les blancs en goguette. Je ne sais même pas ce que je fous ici. J’ai l’impression d’être au théâtre. » Avant de vivre dans la « perle des Caraïbes », Charles a « fait l’Afrique ». Partout, il a goûté aux charmes de jeunes locales, qu’il a quittées à la faveur de ses mutations. « Les filles ici ne sont pas des putes : entre un vieux blanc très friqué et un jeune blanc qui leur offrira une vie décente, elles tomberont toujours amoureuses des jeunes. » Depuis deux ans, Charles est en couple avec une native de Port-au-Prince de dix ans sa cadette. Grâce à lui, elle a pu reprendre des études, vivre avec lui dans une maison sans loyer et envoyer un peu d’argent tous les mois à sa famille. Entre Charles et son amie, les jours ne sont pas sans houle. « Entre elles, les Haïtiennes sont sans pitié. Quand l’une parvient enfin à décrocher le Graal – se mettre en couple avec un expat –, ses meilleures amies sont tout à fait capables d’envoyer des messages à son amoureux pour lui dire qu’elle le trompe avec la moitié de Port-au-Prince. J’en ai fait les frais », soupire le jeune homme. La discussion est interrompue par la petite amie haïtienne qui l’enserre en me décochant des regards vipérins.
Dans les toilettes, les femmes se maquillent, s’épiant du coin de l’œil. Toutes ont passé des heures dans leur salle de bains, s’épilant, rajustant leurs tresses et perruques, s’aspergeant de parfums musqués. Il s’agit plus d’être vue que de voir. Peut-être rencontreront-elles ce soir un mécène généreux. « Ici, c’est le club des gens aisés », analyse Laurie, pétillante Haïtienne qui vient tous les vendredis. « Il y a moins de putes que dans les tripots de Pétionville, où les expats ne viennent que pour ça. Mais quelques-unes parviennent tout de même à entrer : on les reconnaît au fait qu’elles tournent autour du bar toute la soirée sans rien acheter. »
Traînant à l’extrémité de la grande table de béton, encore un employé de l’ONU. À 38 ans, dont cinq d’Haïti, Matthew est l’un des vétérans de la soirée. L’œil méprisant, le verbe plein de morgue, il est le vivant cliché de l’expatrié blasé. Tous les vendredis, il vient en compagnie d’une bière et de sa solitude s’enivrer du mauvais reggaeton crachoté par les haut-parleurs. « C’est mon seul plaisir de la semaine, de venir ici, dit-il entre deux gorgées de Prestige, la cervoise nationale. Les filles sont plus jolies qu’en Europe. On peut les avoir pour pas cher. On est les rois du pétrole, ici : tout s’achète, même les gens. » Rien ne semble en effet toucher les salariés d’organisations inter-nationales qui, lorsqu’ils écrasent un autochtone au volant de leurs tapageuses voitures, s’en tirent sans histoires moyennant quelques centaines de dollars. « Ça fatigue de sauver le monde, on a les compensations qu’on peut », lance-t-il cynique.
« Au moins, je fais tourner l’économie »
On retrouve Maxime le lendemain. Le trentenaire vit dans une maison de 300 m², partagée avec trois autres humanitaires sur les hauteurs de Port-au-Prince. Froid et vide, le lieu fait penser à un hôpital. Le jeune homme se sert un verre de whisky dix ans d’âge avant d’énumérer, l’air las, les contraintes qui jalonnent la vie des expatriés. « Pas le droit de sortir dans la rue à pied – de toutes manières, on se ferait agresser. Pas le droit de ramener femmes et enfants. Couvre-feu à minuit. Obligation de demander un permis – souvent refusé – pour se déplacer en dehors de la capitale. Obligation d’être accompagné, en permanence, de gardes du corps. C’est une vie de chien. On devient fou, dans ce pays. » Les contraintes de sécurité varient selon les organisations : de l’humanitaire payé au lance-pierre au consultant international gagnant des centaines de dollars par jour, tous ne jouissent pas de la même sécurité – et ne partagent pas les mêmes contraintes. « Ici, beaucoup deviennent alcooliques, poursuit Maxime en sirotant son whisky. On n’a pas le choix, de toute façon. On est bloqués dans nos appartements vides. On ne sait rien du pays, on ne sait rien des Haïtiens. On sait qu’on ne restera que quelques mois – dans le pire des cas, quelques années –, alors pourquoi faire des efforts ? On reste entre nous, à faire des soirées d’expats tristes où on tue l’ennui en se moquant des autochtones. Beaucoup d’entre nous les méprisent. »
Comme nombre de ses collègues, Maxime fréquente assidûment de jeunes Haïtiennes. « Je leur donne presque un cinquième de mon salaire – au moins, je fais tourner l’économie, ricane-t-il avant de reprendre son sérieux. Moi, je suis un type bien. Je les paie correctement. Je ne leur demande rien de vraiment humiliant. Certains de mes collègues sont tellement atteints par la violence du pays qu’ils finissent par devenir violents eux-mêmes. Qu’est-ce qu’ils peuvent perdre à battre une fille ? Si on tue quelqu’un en voiture, on s’en sort. Alors pour quelques bleus… » Un dîner frugal à base de céréales à 12 dollars, et Maxime s’en va. « Je vais faire une rencontre intéressante ce soir, je te passe les détails », glisse-t-il en fermant la porte.
On retrouve Cécilia dans sa masure, où trois cafards se disputent les cadavres de bouteilles qui traînent sur le sol. La jeune femme de 18 ans se prépare pour son interlude hebdomadaire avec un diplomate européen qui pourrait être son grand-père. « Je vais rencontrer un ami blanc, il travaille à l’ONU, il est très riche. Il va me payer mes études en Europe. » La longue liane aux traits parfaits rêve de s’installer en Europe, « là où il y a de l’électricité et où l’eau coule des robinets ». Elle a commencé à se prostituer « dès [qu’elle a] eu des seins » mais ne se souvient plus de l’âge qu’elle avait lors de sa première passe. « 13 ans ? 14 ans ? On s’en fout. Ici, on n’a pas d’avenir. Une infirmière diplômée, elle gagne à peine 100 euros par mois. Alors quand tu peux te faire la même somme en une soirée, le choix est vite fait. Pourvu que le mec ne te batte pas, c’est un bon plan. »
L’homme qu’elle s’apprête à voir occupe un poste à responsabilités et gagne quelque 20 000 euros mensuels – une fortune dans ce pays où 75 % de la population vit avec moins de deux dollars par jour. « Je crois qu’il est amoureux de moi, poursuit-elle en se maquillant. Tout ça parce que je lui fais de l’oignon. Tu sais ce que ça veut dire ? » Je réponds par la négative, imaginant bien qu’il ne s’agit pas là d’une manière de faire le pot-au-feu. « Je lui lèche le cul, il adore – surtout quand c’est sale. Je m’en fous, moi, pourvu qu’il me permette de me tirer de ce trou. » Un jour, Cécilia voudrait se marier avec un blanc, lui faire de beaux enfants et partir en Europe. Voir, toute sa vie, l’eau couler des robinets.
Marine Le Pen en meeting à Nantes, février 2017. SIPA. AP22019635_000001
Emmanuel Todd avait parlé de « flash totalitaire » au moment de l’organisation par le pouvoir socialiste des manifestations contre les massacres de Charlie hebdo et de l’Hyper Cacher en janvier 2015. Cette façon de qualifier fut accueilli par un violent concert de désapprobation. Cela aurait pourtant mérité discussion, surtout à la lumière des jours qui ont suivi. Cette expression fait aujourd’hui un retour fracassant, pour qualifier le comportement hallucinant d’un système aux abois. Une presse aux ordres, à la fois de ses patrons oligarques et du pouvoir d’État, fait la promotion d’un télévangéliste sorti de nulle part, et affublé de tous les attributs de ce que les Français ne supportent plus. Ayant connu toutes les élections présidentielles depuis 1965 je n’ai jamais vu un tel déferlement de propagande. Et je n’ai jamais assisté non plus à une telle instrumentalisation de la justice et de la police à des fins directement politiciennes.
La création de l’urgence
Avec esprit de responsabilité les Français sont restés stoïques face à la catastrophe démocratique et politique de la présidence Hollande, s’en remettant pour s’en débarrasser à l’élection la plus importante des institutions de la Ve République. Ils constatent effarés toute une série de manipulations visant à confisquer ce scrutin, pour faire élire Emmanuel Macron à la faveur d’un deuxième tour contre Marine Le Pen. Manipulations qui utilisent sans vergogne les services de l’État dont beaucoup abandonnent une neutralité qui devrait pourtant leur être constitutive.
On a déjà dit ce qu’il fallait penser de la crédibilité et de l’impartialité du Parquet national financier (PNF), pas seulement à cause du rôle qu’il a joué dans l’opération anti-Fillon, ou de l’incroyable acharnement vis-à-vis de Nicolas Sarkozy mais aussi du peu d’empressement à intervenir dès lors qu’il s’agissait de proches du chef de l’État. De ce point de vue, le Pôle financier qui de son côté assure l’instruction n’est pas en reste. On aura compris l’utilité du renvoi en pleine période électorale de Nicolas Sarkozy en correctionnelle, qui ne présentait pourtant aucune urgence. Il fallait fermer la porte à un plan B Sarkozien après le déclenchement du bombardement de François Fillon. On aura également compris l’utilité, dans la perspective du deuxième tour, d’affaiblir Marine Le Pen en déclenchant contre elle et son entourage des rafales d’actes de procédure qui eux non plus ne présentaient pourtant aucune urgence.
Que l’on comprenne bien, le propos n’est pas de considérer que François Fillon n’a rien à se reprocher, ou que le Front national est exempt de tout agissement à caractère pénal. Le problème est que cette accélération à ce moment-là d’affaires anciennes poursuit un but politique évident : empêcher le débat de fond. À tout prix. Prenons l’exemple de la transmission aux duettistes du Monde, amis du pouvoir, de pièces de procédure couvertes par le secret. Cette transmission effectuée par des fonctionnaires chargés de veiller à son respect est un manquement doublé d’une infraction pénale gravissime. Et puis, la phrase rituelle : « la justice doit passer, il n’y a pas de trêve » est une hypocrisie destinée à justifier toutes les manipulations. Des procédures pour des affaires ou des faits anciens ne sont marquées d’aucune urgence et peuvent évidemment être suspendues pendant une campagne électorale présidentielle. À titre d’exemple, la publication des lettres d’observations des Chambres régionales des Comptes, sur la gestion des collectivités locales est interdite 6 mois avant les élections locales. Justement pour éviter les manipulations.
Et Marine Le Pen devint victime…
Et ce qui est paradoxal, c’est qu’ainsi le Front national, présenté comme une organisation pré-fasciste, peut prendre la posture de victime de l’arbitraire, et sa candidate se positionner en défenseur des libertés publiques. Parce que sur les deux derniers incidents, intervenus la semaine dernière, c’est Marine Le Pen qui avait raison.
Tout d’abord, pour faire bon poids après perquisitions, gardes à vue et mise en examen spectaculaires et médiatisés, la police judiciaire s’est permis de convoquer une parlementaire couverte par son immunité. Comment peut-on considérer que cette convocation illégale soit légitime et que le refus de Marine Le Pen d’y déférer soit un scandale ? L’immunité parlementaire est une protection accordée aux représentants du peuple régulièrement élus, face à l’arbitraire dont pourrait faire preuve le pouvoir en place. Cette inviolabilité est tout simplement une liberté publique fondamentale, que la police judiciaire, sur ordre, et pour faire du buzz, s’apprêtait à violer. C’est donc bien la candidate du Front national qui en la circonstance l’a défendue. Il convient de féliciter les ânes bâtés qui lui ont offert cette opportunité.
Il y a ensuite le discours de Nantes où Marine Le Pen a dit précisément ceci : «les fonctionnaires à qui un personnel politique aux abois demande d’utiliser les pouvoirs de l’Etat pour surveiller les opposants ou organiser à leur encontre des persécutions, des coups tordus ou des cabales». «Dans quelques semaines ce pouvoir politique aura été balayé, mais ces fonctionnaires devront assumer le poids de ces méthodes illégales et ils mettent en jeu leur propre responsabilité. »
Droit dans le mur
Eh bien, Marine Le Pen fait simplement, et à sa façon, brutale, référence à la loi française. Et elle rappelle aux fonctionnaires leur devoir, en leur précisant fermement qu’en cas de violation de celui-ci leur responsabilité serait engagée. C’est en particulier à l’article 25 du statut de la fonction publique qui met à la charge du fonctionnaire un devoir d’obéissance. Une seule exception est prévue, si l’ordre « est manifestement illégal ». Cela veut dire que tout fonctionnaire qui accepte en connaissance de cause de commettre un acte en exécution d’un ordre illégal engage sa responsabilité. Pénale si l’acte en question consiste en une infraction prévue au code pénal, simplement professionnelle si ce n’est pas le cas. Cette question de « l’ordre manifestement illégal » a donné lieu à une importante jurisprudence pénale et administrative. L’essentiel de ces décisions ont été consécutives à des procédures engagées après des alternances qu’elles soient locales ou nationales. Prenons à nouveau l’exemple de l’infraction pénale, celle-là incontestable, commise ces dernières semaines, qui a consisté à fournir aux duettistes du Monde des éléments de procédure frappées du plus strict secret professionnel. Comme l’a relevé Éric Dupont Moretti, on peut penser que cela ne peut être le fait que des policiers chargés de l’enquête, ou des magistrats du PNF. Une fois les responsabilités éventuelles établies, il serait normal que la justice pénale et les procédures disciplinaires suivent leur cours. Une plainte a été déposée par François Fillon, on peut gager qu’elle ne connaîtra dans l’immédiat aucune suite mais il serait légitime, si celui-ci devenait président de la République, qu’il demande à son garde des Sceaux « que la justice passe sans désemparer ».
Qualifier cet appel à la responsabilité des fonctionnaires de volonté d’épuration n’est pas sérieux. Mais il est reçu comme tel au sein des couches populaires par tous ceux qui sont en rage et ne supportent plus l’arrogance irresponsable de la cohorte qui rêve de garder ses places dans le sillage du télévangéliste. Encore bravo d’avoir permis à nouveau à Marine Le Pen de jouer sur le velours.
Hypnotisés par Macron et Le Pen, Fillon est atone, Mélenchon mutique, Hamon à l’ouest, et tous les autres inaudibles. La voiture n’a plus de frein, pas d’airbag, l’accélérateur est coincé, et on fonce vers le mur.
Frédéric Lordon a choisi une métaphore marine… « Voguons donc avec entrain vers un deuxième tour tant espéré, qui ne nous laissera que le choix de la candidate de l’extrême droite et du candidat qui fera nécessairement advenir l’extrême droite ».
Jean-Michel Aphatie, janvier 2012. SIPA. 00631435_000016
Cela n’a l’air de rien. Ce n’est pas une belle formule-choc. C’est un bafouillage décousu. Et pourtant c’est très clair.
Il était près de minuit, vendredi soir, et l’on peut comprendre que la fatigue de fin de semaine agisse comme un désinhibiteur.
On peut regretter que le propos n’ait pas la puissance de cette belle réplique : « cela [l’élection de Trump] montre aussi qu’il faut s’interroger quelquefois sur le suffrage universel » (à 18’38 »)
Ni la perfection formelle du désormais célèbre : « savez-vous ce que je ferais, si j’étais président de la République? Je raserais le château de Versailles, afin que nous n’allions pas là-bas, en pèlerinage, cultiver la grandeur de la France. » Je m’étais prise à rêver d’un monde où ce propos serait considéré comme un « dérapage »… Façon de parler, bien sûr ; car le meilleur des mondes serait bien plutôt celui où la notion de dérapage n’aurait plus cours.
Mais le coup de Versailles était une blague, nous a rassurés M. Aphatie, comme s’il croyait sérieusement, quant à lui, que nous étions inquiets pour le sort du château (le Huffington Post l’a cru aussi), alors que nous sommes assez intelligents pour comprendre que ce journaliste a peu de chances de se retrouver un jour à la tête de L’État. Quoique. Dans un pays où les hommes politiques se mettent à parler comme Cyril Hanouna, tout est possible. Voir Emmanuel Macron en mode « je vous adore mes chéris »:
Voici donc la dernière en date (à partir de 12’12 »):
Je retranscris ici l’extrait intéressant (pour rappel, il est question des soupçons portant sur la nature du travail effectué par des assistants parlementaires du FN) :
François Fillon. Sipa. Numéro de reportage : AP22018917_000013.
Laissons de côté les abus de pouvoir commis par ces deux pouvoirs légitimes, séparés et indépendants que sont les médias et la justice. Rappelons simplement qu’il y a abus de pouvoir des pouvoirs légitimes quand ceux-ci s’exercent sans tenir compte de leurs conséquences, sans reculer devant l’énorme disproportion entre les fautes présumées d’un candidat et la mise à mal de la délibération démocratique dans une élection dont dépend l’avenir du pays, et donc aussi de l’Europe. Le mal est fait. Du fait des abus de pouvoir des médias et de la justice, il y a quelque chose de pourri dans la démocratie française.
Deux options possibles
Le choix démocratique de notre avenir exige donc que le programme de Fillon redevienne audible, face à ceux de Emmanuel Macron et de Marine Le Pen, car c’est au croisement de ces trois voies que notre pays se trouve. Nul autre que Fillon ne peut sauver son programme en le rendant audible. Que peut-il faire? Deux choses, au choix.
Soit il passe le relais à quelqu’un d’autre, qu’il désigne lui-même comme étant le plus apte à faire gagner le programme de leur famille politique. Il peut même imiter Bayrou et poser ses conditions, afin que l’essentiel de ce qui lui a fait gagner la primaire soit préservé. C’est-à-dire ce qui le distingue le plus fortement du programme de Macron.
Soit, mais c’est là un sacrifice infiniment plus sacrificiel, il se met à nu, reconnaît l’exactitude matérielle des faits qu’on lui reproche, admet qu’il a mis les doigts dans le pot de confiture des deniers publics, condamne et regrette cette faute morale, et assure qu’il est prêt à être jugé dès que l’intérêt supérieur du pays le permettra, c’est-à-dire en temps utile pour que la justice et l’intérêt supérieur du pays n’entrent pas en conflit.
Abandonner le mythe gaullien
Il pourra alors, et alors seulement, rappeler sans être taxé de cynisme que les fautes qu’il a commises ne sont pas des crimes qui le rendraient indigne d’exercer le pouvoir suprême, et qu’il y a une disproportion scandaleuse entre les indélicatesses qui lui sont reprochées et l’entrave au bon déroulement de la campagne électorale qui va décider de l’avenir du pays.
Cette conversion de François Fillon exigerait qu’il abandonne la mythologie gaullienne de l’élection présidentielle comme rencontre entre le peuple et un homme d’exception, un homme incorruptible et insoupçonnable, bref, un grand homme comme l’Histoire en fait surgir dans les grandes occasions. La vérité démocratique et non mythologique est qu’un peuple fait preuve de maturité et de prudence quand il se choisit en toute sobriété un dirigeant lucide et résolu, sur un CDD, et non un homme providentiel auquel il se donne dans un élan mystique. François Fillon pourrait même surprendre son monde, en reprenant à son compte ce que Brecht fait dire à Galilée : « Malheureux le pays qui a besoin de héros. »
Martin Schulz et Angela Merkel au Parlement européen, décembre 2013. SIPA. AP22018705_000002
Martin Schulz et Angela Merkel au Parlement européen, décembre 2013. SIPA. AP22018705_000002
Alors que la gauche française s’enfonce dans la spirale d’une défaite inéluctable lors de la toute prochaine élection présidentielle, son homologue allemande, la vieille social-démocratie de papa et grand-papa, reprend des couleurs et sort du marasme où l’ont plongé huit ans de présence dans le gouvernement dirigé par Angela Merkel.
Jusqu’en janvier dernier, les perspectives étaient sombres pour les héritiers de Willy Brandt et d’Helmut Schmidt : le SPD se traînait dans les sondages à plus d’une dizaine de points derrière la CDU-CSU d’Angela Merkel, candidate à un quatrième mandat à la chancellerie lors des élections au Bundestag du 24 septembre 2017. Cette dernière souffrait, certes, de l’usure du pouvoir après douze ans à la tête du gouvernement fédéral, et prenait régulièrement des claques lors d’élections locales, où le parti anti-européen et hostile aux immigrés AfD grimpait en flèche. Cependant, lorsqu’il s’agissait de se déterminer pour le scrutin décisif, celui qui désigne les députés au Bundestag et établit la hiérarchie dans une coalition gouvernementale, Merkel conservait, jusqu’à ces dernières semaines, une confortable avance dans l’opinion, y compris parmi les électeurs du SPD, peu motivés par son concurrent putatif, le vice-chancelier Sigmar Gabriel.
Merkel n’est pas à l’abri de ce « dégagisme » qu’ont subi certains de ses anciens alliés
Tout a changé depuis que ce dernier à renoncé à briguer la chancellerie, laissant le champ libre à Martin Schulz, ci-devant président du Parlement européen, qui remplace Sigmar Gabriel à la tête du parti, et défie la présumée indéboulonnable Merkel. En quelques semaines, la cote du SPD fait un bond spectaculaire, faisant jeu égal et même parfois dépassant les chrétiens-démocrates, autour de 30% des intentions de vote.
Comment est-ce possible dans un pays, la RFA, où les sautes d’humeur de l’opinion ne sont pas monnaie courante, et où les alternances, depuis 1945, sont le fruit d’une longue maturation, aussi bien au sein des partis que dans la société ? Le choix de Martin Schulz a révélé que l’Allemagne, en dépit de ses succès économiques et de l’aura internationale de son actuelle chancelière, n’est pas à l’abri de ce « dégagisme » qu’ont subi nombre de gouvernants des démocraties voisines : Hollande, Renzi, Cameron en sont les victimes les plus connues et les plus récentes. Par son parcours, personnel et politique, Martin Schulz représente une rupture avec l’offre politique des autres partis de gouvernement, CDU-CSU, et vieille garde du SPD. Son passé de fils de petit fonctionnaire et d’une mère au foyer, décrocheur scolaire, rescapé d’une descente aux enfers alcoolique dans l’adolescence, se prête excellemment à un « storytelling » édifiant dont les Allemands raffolent. La rédemption du pécheur par le travail et l’abstinence est un classique du genre, diablement efficace lorsqu’il est incarné par un ancien cancre qui parle aujourd’hui couramment cinq ou six langues (dont le français qu’il maîtrise très correctement). Il bénéficie également de la présomption d’innocence relative aux griefs que les électeurs ont accumulé au cours de la dernière décennie envers un SPD à la remorque de la CDU/CSU, comme partenaire junior de la grande coalition, et faisant péniblement passer quelques correctifs sociaux mineurs dans l’ordo-libéralisme germanique incarné par le couple Angela Merkel-Wolfgang Schäuble. A l’exception du poste de bourgmestre de sa petite ville natale de Würselen, près d’Aix-la-Chapelle, Schulz a effectué toute sa carrière politique à Bruxelles et à Strasbourg, de député européen de base à la présidence du groupe socialiste, puis à celle du Parlement. C’est donc un homme neuf dans la politique nationale, qui n’a pas à assumer le bilan de ses prédécesseurs, même celui de Gerhardt Schröder et de ces réformes des prestations sociales qui ont fait grincer des dents chez les électeurs traditionnels du SPD. Il n’assume pas, non plus le bilan des gouvernements sortants de grande coalition, dont il n’a jamais fait partie. Et cela marche : sans être un tribun exceptionnel, Schulz, toujours jovial et affable, plait aux gens simples, ceux qui respectent Angela Merkel, certes, mais la trouvent décidément froide et ennuyeuse à mourir. Elle, n’aurait jamais pu décrocher la distinction carnavalesque de « L’ordre contre le sérieux bestial » dont s’honorent ceux des hommes politiques allemands l’ayant reçu en raison de leurs efforts à résister à ce trait de caractère national par quelques manifestations d’humour ou d’autodérision.
Une alternance plus culturelle que politique
S’agit-il pour autant d’un virage politique radical, d’une « corbynisation » de la social-démocratie allemande, à l’image de ce qui s’est passé au Royaume-Uni, où les travaillistes ont rejeté l’héritage social-libéral de Tony Blair, ou risque de se passer en Italie et en France à l’occasion des prochains scrutins nationaux ? Rien n’est moins certain, car le SPD est une lourde machine de permanents, d’élus de tous niveaux qu’il est difficile de faire changer de cap brusquement et radicalement, sauf circonstances exceptionnelles.
L’opinion allemande souhaite majoritairement l’alternance, mais dans l’ordre et la responsabilité, en évitant la surenchère de droite comme de gauche. Ainsi, jamais des candidats de la CSU bavaroise n’ont pu déboulonner des candidats SPD en place (Franz-Josef Strauss battu par Helmut Schmidt, et Edmund Stoiber défait par Gerhardt Schröder), l’ensemble du pays trouvant ces Bavarois décidemment trop conservateurs…
Schulz marche sur des œufs, et sa remise en cause des réformes Schröder reste, pour l’instant, dans des limites mesurées, surtout si on la met en regard des programmes proposés par des Jeremy Corbyn ou Benoit Hamon !
Les conservateurs allemands, un peu surpris et bousculés, commencent à tirer à boulets rouges sur Martin Schulz qu’ils soupçonnent d’être favorable à la mutualisation des dettes des pays de la zone euro et de laxisme supposé envers les pays du « Club Med », toujours suspects de vouloir renflouer leurs finances de cigale en puisant dans le magot de la fourmi allemande. Ils ne manqueront pas d’agiter l’épouvantail d’une coalition du SPD avec Die Linke, alliage d’anciens communistes est-allemands et de gauchistes de l’ouest.
Mais ils resteront démunis pour contrer l’autre désir d’alternance, moins visible mais bien réel, qu’incarne aujourd’hui Martin Schultz : c’est une alternance plus culturelle que politique, qui a vu se succéder au pouvoir à Bonn, puis à Berlin, des représentants de l’Allemagne rhénane, catholique et carolingienne (Konrad Adenauer, Helmut Kohl) et des nordiques de culture protestante (Willy Brandt, Helmut Schmidt, Gerhardt Schröder, Angela Merkel). Martin Schulz est natif d’Aix-la-Chapelle, la capitale de Charlemagne, d’une maman fervente catholique militante de la CDU. Il arrive donc à point pour engranger les bénéfices de la « Merkelmüdigkeit » (fatigue de Merkel) qui semble saisir nos voisins d’outre Rhin.
Meeting de François Fillon à Paris, 29 janvier 2017. AFP PHOTO / Eric FEFERBERG
Meeting de François Fillon à Paris, 29 janvier 2017. AFP PHOTO / Eric FEFERBERG
François Fillon ne mérite sans doute pas un premier prix de vertu. Ni la médaille du désintéressement. Mais s’il parvient à sortir du piège tissé par ses adversaires, il aura au moins prouvé qu’il possède la première qualité d’un boxeur : savoir encaisser les coups. Mieux, pour rester le champion de son camp– ce qui paraît probable à l’heure où nous bouclons, trois semaines avant la date limite de dépôt des candidatures –, il lui aura fallu défier une puissance à deux têtes d’autant plus redoutable qu’elle avance parée des atours de la faiblesse et des séductions de la pureté. La sainte-alliance des juges et des journalistes, comme l’appelait Philippe Cohen, promet de faire advenir un monde meilleur, une démocratie délivrée des turpitudes humaines. L’interminable chronique des affaires et des lynchages afférents fournissant un avant-goût de cet avenir radieux, on peut déjà affirmer qu’on n’y rigolera pas. Le spectacle de Plic et Ploc, surnoms affectueux donnés par Régis de Castelnau à Davet et Lhomme, procureurs au Monde et confidents du président – ou de leurs clones de Mediapart –, reçus sur tous les plateaux avec la déférence qu’on voue aux commissaires politiques qui peuvent vous faire guillotiner, est pourtant hautement comique. Surtout tant qu’ils ne le peuvent pas. Voilà pourquoi il faut que Fillon tienne. Pas parce qu’il est le champion de la droite – et encore moins pour son programme. Parce que, s’il devait céder, cela signifierait qu’une sorte de putsch médiatico-judiciaire a réussi à plomber l’élection présidentielle plus sûrement qu’une armée de trolls russes. Plenel au pouvoir, je demande l’asile politique à Poutine.
Tout cela devrait valoir un peu d’indulgence aux fautes de François Fillon – que pour ma part, quoique ultra-minoritaire, je persiste à trouver vénielles. L’obsession, si largement partagée, pour l’argent des autres, en dit plus sur le règne de l’envie et du soupçon que sur les pratiques illégales ou immorales présumées de nos gouvernants. On a raison de reprocher à Fillon d’avoir lui-même appuyé sur ce bouton – et avec une inélégance marquée à l’égard de Nicolas Sarkozy. Il serait cruel et frivole de voir dans la tempête qu’il traverse une forme de justice immanente – « bien fait pour lui », ça ne fait pas une politique.
A quand un « label propreté » pour tous les candidats?
À tout prendre, pensera-t-on peut-être, les juges et les journalistes ne sont pas les plus mal placés pour défendre un intérêt général malmené par l’abus des petits et grands privilèges que s’arrogent les gouvernants. Quand les décodeurs du Monde prétendent dire le vrai et le faux, et que personne ou presque ne s’en émeut, pourquoi les médias et la Justice ne décerneraient-ils pas un « label propreté » aux candidats, afin d’aider l’électeur égaré ? Admettons même – provisoirement –, qu’il n’entre dans les croisades respectives de ces deux pouvoirs aucune envie de se payer un puissant, aucun désir de jouer à Bernstein-et-Woodward. Ces belles campagnes d’assainissement n’en masquent pas moins une opération de basse police politique, dans laquelle juges et journalistes se sont, en quelque sorte, auto-instrumentalisés. « Les magistrats rêvent de condamner les politiques en exercice, qu’ils soient de droite, du centre ou de gauche et en retour, les politiques en fonction rêvent d’assujettir les magistrats », écrivait Richard Malka dans le JDD en décembre, à propos de l’affaire Christine Lagarde. Quand les « politiques en fonction » et les magistrats tirent dans le même sens, ils peuvent faire de sacrés dégâts. Et quand, en prime, les médias jouent la même partition, la partie est jouée d’avance : l’enquête est menée à charge et au pas de charge, au rythme de[access capability= »lire_inedits »] fuites soigneusement distillées qui finissent par donner l’impression au public qu’on lui parle d’Al Capone.
Autant l’annoncer d’emblée, on n’apporte pas ici la preuve formelle que l’affaire Fillon est le fruit d’une opération politique : il faudrait pour cela disposer de contacts à haut niveau au sein de l’appareil d’État – brigade financière, parquet national financier, Bercy….. Or Causeur ne fait visiblement pas partie de la liste des receleurs agréés. Et on dirait bien que les gens de droite sont, en matière de réseaux et de coups tordus, des enfants de chœur. Trois semaines après la parution du premier article du Canard, l’entourage du candidat n’avait pas déniché la preuve irréfutable du complot dont il s’est dit victime. En l’absence de preuves, on dispose néanmoins d’un paquet d’indices sérieux et concordants qui excluent, à tout le moins, de classer l’affaire. Trois points, ça fait une ligne, qui permet de brosser un récit au moins aussi convaincant que la gentille bluette dans laquelle de courageux investigateurs rejoints par de vaillants petits juges déterrent avec leurs petits bras un immense scandale de corruption. Il flotte autour de cette affaire Fillon une sale odeur de cabinet noir et de basses œuvres qui laisse penser que le scandale n’est pas celui qu’on croit. D’ailleurs, Fillon n’a nullement cherché à cacher les faits qui lui sont reprochés. « Sentiment d’impunité », grondent les accusateurs. C’est peut-être, tout simplement, qu’il ne se pensait pas coupable. Ou alors, c’est qu’il ne se pensait pas coupable.
En général, quand on ose critiquer les juges et/ou les médias, les journalistes hésitent entre indignation et ricanement. « Haïr les médias, c’est haïr la démocratie », déclare pompeusement Edwy Plenel au Journal de Genève. Fillon s’en prend à la presse, c’est bien la preuve qu’il n’a pas d’argument. En somme, puisque les médias attaquent Fillon, celui-ci ne serait pas légitime à riposter car il serait partial. Face je gagne, pile tu perds : logique inepte destinée à nous faire avaler que les médias devraient, par principe, être soustraits à la critique, et plus encore à l’investigation. Comme s’ils étaient d’une autre essence. Comme s’ils n’étaient pas l’un des paramètres de l’équation.
Le 24 janvier au soir, le premier article du Canard enchaîné qui va lancer le Penelopegate agit dans les rédactions comme un bout de viande rouge lancé à une meute de piranhas. Chacun veut sa part du festin. Très vite, les éléments de langage se diffusent à l’ensemble de la profession, jusqu’aux soutiers des chaînes infos qui vont bravement relayer le message pendant deux bonne semaines. Il ne peut pas tenir. Il doit partir. Entre le 27 janvier et le 17 février, Libération, tout en assistant avec émerveillement à l’avènement d’une « gauche de gauche » (une gauche au carré, ça fait envie…), consacre à l’affaire pas moins de six unes, de plus en plus explicites, comme « Plombé ! » le 1er février, « Jusqu’à quand ? » le 2, « Laisse béton ! » le 4 et « L’acharné » le 7, au lendemain de la conférence de presse dans laquelle Fillon annonce qu’il continue. Sur le mode jésuitique qui est le sien – « Fillon peut-il tenir ? –, Le Monde, avec huit unes, pilonne sans relâche. Début février, l’affaire semble pliée. Un journaliste vedette se désole à l’avance de devoir interrompre ses vacances d’hiver pour revenir couvrir l’annonce du retrait, perspective ô combien excitante.
C’est la fête de la transparence. Le populisme médiatique bat son plein. On course des secrétaires, on traque des proches, réels ou supposés, on exhume avec une minutie policière des archives embarrassantes, on ressasse des chiffres d’autant plus mirobolants qu’ils sont agrégés et qu’on les compare au Smic plutôt qu’au salaire des vedettes de la télévision. On lance des équipes, micro et caméra au poing, dans les rues de Sablé ou les couloirs de l’Assemblée. Et si on évoque un climat de chasse à l’homme, les limiers répondent, en sautant comme les cabris du Général : Les faits, les faits, les faits !, oubliant que n’importe quel fait, dénoncé en boucle pendant des jours, peut devenir une affaire d’État – qu’on se rappelle l’affaire totalement bidon des diamants de Bokassa –, et surtout que, des faits de cet ordre ou d’approchants, on peut sans doute en trouver sur la plupart des candidats. Les humains sans part d’ombre, ça n’existe pas. Heureusement.
La profession oppose un tir de barrage groupé à toute tentative d’enquêter sur les enquêteurs. A croire que la sacro-sainte transparence doit s’arrêter à l’entrée des rédactions.
Mi-février, une partie de la profession semble néanmoins avoir la gueule de bois. À moins que, constatant que François Fillon est toujours debout et qu’on ne sait jamais, elle ne maquille sa prudence en examen de conscience. « En avons-nous trop fait ? » demande ainsi avec candeur un journaliste de BFM. Bien sûr, cette circonspection vaut surtout pour la troupe. Au Quartier général, on désarme d’autant moins que le Parti des Médias, ou plutôt sa fraction libérale, à ne pas confondre avec la tendance gauchiste, les deux convergeant dans le culte des droits et la détestation de la verticalité, a choisi son candidat. Et, quelle coïncidence, c’est à lui que profite le crime. En effet, si l’opération « Penelope » réussissait, elle aurait de bonnes chances d’aboutir à un second tour Le Pen/Macron que les partisans du second croient gagné d’avance. À tort d’ailleurs.
Que les journalistes aient des préférences politiques, fort bien. Ce qui est fâcheux, dans l’affaire Fillon, outre la pesante unanimité imposée par leurs prétentions morales (qui serait contre le Bien ?), c’est qu’ils servent un agenda édicté par d’autres avec des moyens mis à leur disposition par ces mêmes autres. « La presse fait son travail », ânonnent les petits soldats du journalisme. En l’occurrence ce travail a consisté, pour LeCanard Enchaîné, à réceptionner un dossier tout ficelé et, éventuellement, à procéder à quelques vérifications et, pour Le Monde, selon une scénographie rodée au fil des affaires, à publier, dix jours après l’ouverture de l’enquête préliminaire (EP) par le parquet national financier (PNF), des extraits bien choisis (pour enfoncer) des auditions des époux Fillon. À cette occasion, on a pu voir Gérard Davet (Plic) répéter, très content de lui : « Nous avons eu accès au dossier. » Avoir accès au dossier : une excellente définition du journalisme d’investigation. On pourrait aussi appeler ça du recel de délation.
Le plus extravagant, c’est que la profession oppose un tir de barrage groupé à toute tentative d’enquêter sur les enquêteurs. À croire que la sacro-sainte transparence doit s’arrêter à l’entrée des rédactions et que toutes les questions sont intéressantes sauf une : qui a fourni ses informations au Canard ? Dans l’équipe Fillon, on affirme que les erreurs du palmipède dans la répartition des sommes (entre salaire et indemnités de départ) montrent qu’il n’a pas eu accès aux fiches de paie, qui auraient désigné une source interne à l’Assemblée, mais à des documents fiscaux où figurent des montants agrégés.
Si on ne peut pas connaître le coupable avec certitude, le mobile, lui, ne fait guère de doute ; à trois mois de la présidentielle, on a voulu torpiller la candidature Fillon pour ouvrir un boulevard à Macron. Rien n’indique, bien sûr, que celui-ci ou son entourage aient été directement impliqués. Mais alors que de multiples signes montrent que François Hollande a décidé d’oublier l’affront et de soutenir son poulain (voir notre dossier), on aperçoit souvent, dans cette ténébreuse affaire, l’ombre du secrétaire général de l’Élysée, Jean-Pierre Jouyet, dont on imagine qu’il se verrait bien rempiler auprès d’un jeune président dont il a été le mentor. Complotisme, dira-t-on. Ce n’est pas parce qu’il y a du complotisme qu’il n’y a jamais de complots.
S’il est battu, il faut que ce soit à la loyale
Quoi de plus innocent que des camarades d’école nourrissant de grandes ambitions pour eux et pour leur pays ? Dans la galaxie Jouyet, la promotion Senghor semble occuper une place spéciale : avec Macron, on croise Gaspard Gantzer, conseiller com à l’Élysée, donc particulièrement bien placé pour nourrir le feuilleton de la presse parisienne, Thomas Andrieu, dirccab de Jean-Jacques Urvoas, le garde des Sceaux. Il y a aussi Pierre Heilbronn (promotion Copernic), nommé numéro deux de la BERD à Londres et dont la compagne, Ariane Amson, brillante magistrate, a été exfiltrée du PNF pour être promue conseillère Justice à l’Élysée quatre mois avant la fin du mandat. Pour ce connaisseur des humeurs du monde judiciaire, c’est un excellent moyen, pour la présidence, d’être informée en temps réel des progrès et de l’ambiance de l’enquête. Éliane Houlette, est connue, semble-t-il, pour faire remonter avec parcimonie l’information sur les dossiers, et pas, paraît-il, les PV intégraux. « C’est une chieuse, mais avec tout le monde », résume une avocate. Au demeurant, personne ne semble soupçonner le PNF d’être à l’origine des fuites. En régime d’EP, où seuls les policiers et le parquet ont accès au dossier, le plus probable est qu’elles émanent de la Place Beauvau.
La célérité exceptionnelle avec laquelle le PNF « a ouvert », comme on dit dans le jargon, n’a cependant échappé à personne. « Six heures après la parution du Canard, souligne Me Antonin Lévy. Pour les Panama papers, cela leur a pris vingt-quatre heures et je suis sûr que, pendant ces vingt-quatre heures, pas mal de comptes ont été fermés. » Pour autant, on aurait tort d’accuser la Justice de partialité politique. Elle fait avec ce qu’elle a. C’est sans doute un hasard si elle a eu de quoi se faire Fillon. Sarkozy a été encore mieux servi : il a perdu la primaire, mais le coup était parti. Le juge Tournaire n’allait pas se priver du plaisir d’envoyer l’ancien président en correctionnelle. Et tant pis si Renaud Van Ruymbeke, également en charge du dossier Bygmalion, a refusé de signer l’ordonnance, renforçant le sentiment qu’il y avait un loup.
Éliane Houlette se voit volontiers en tombeuse de Fillon, mais si on lui apportait, via Le Canard, un dossier sur Macron, Hamon ou un autre des « gentils », elle ouvrirait sans doute aussi sec. C’est que Houlette n’est ni une juge rouge ni une juge aux ordres. C’est pire : elle est en mission. Elle veut participer au grand ménage, et peu lui importe que la séparation des pouvoirs ait à en souffrir. Sauf que celle-ci n’est pas une fanfreluche pour cours de droit, elle est la garantie que nous ne vivons pas sous l’emprise de juges que nous n’avons pas élus. L’activisme de Mme Houlette est d’autant plus effrayant que le PNF dispose de pouvoirs exceptionnels. Maître de sa saisine (qui dans les faits n’est pas susceptible de recours au stade de l’EP) et de son champ de compétences, il décide aussi de la procédure (comparution directe ou nomination d’un juge d’instruction) et surtout du calendrier. En l’espèce, il semble avoir choisi de prolonger le plus possible l’EP : outre l’effet « supplice chinois » (ou « épée de Damoclès », au choix), cela lui permet de garder la main sur un dossier auquel seuls la Justice, la police et les journalistes du Monde ont accès, à la différence des avocats.
Il faut rappeler que le PNF a été créé, dans la foulée de l’affaire Cahuzac, en théorie pour s’occuper des affaires complexes, en réalité pour s’occuper des affaires tout court – les dossiers Fillon n’ont rien de complexe et concernent des montants ridicules au regard des sommes habituellement brassées par le PNF. Si on ajoute que François Molins, le procureur de Paris, ne passe pas pour un homme de gauche, on peut imaginer que le pouvoir a voulu disposer d’une instance, sinon à sa main, du moins plus facile à truffer de sympathisants. De toute façon, dans le cas de Fillon, le pouvoir n’a pas vraiment besoin de manipuler la justice : elle court devant lui. Et ça, ça fiche la trouille.
Le chœur des vierges médiatiques, furieux de voir qu’on ne lui obéit pas, répète avec obstination qu’en Suède ou en Patagonie, Fillon eut été contraint de renoncer. Grand bien fasse aux Suédois et aux Patagons, si c’est ce qu’ils veulent. On aimerait être sûr qu’en France, ce sont les électeurs qui décident, et que le scrutin n’est pas confisqué par des intrigues d’arrière-boutique. Nous n’avons nullement décidé, à Causeur, de faire campagne pour François Fillon, mais s’il est battu, il faut que ce soit à la loyale. Finalement, l’enjeu de cette affaire est simple : il s’agit de savoir qui, du peuple ou de la sainte-alliance des juges et des journalistes, choisira le prochain président de la République. Autrement dit, si nous sommes toujours en démocratie.[/access]
Je vous aurais ri au nez. Il y a trois mois, si vous vous étiez hasardé à pronostiquer l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Elysée, cette (mauvaise) blague m’aurait fait hausser les sourcils. Mais voilà, le Penelopegate étant passé par là, le pédalo Hamon peinant à dépasser sa voiture de croisière, voici l’ancien ministre de l’Economie intronisé nouveau favori des sondages, assuré de son élection s’il se retrouvait opposé à Marine Le Pen au second tour de la présidentielle. Sur l’Algérie française, la Manif pour tous, le passé, le présent et l’avenir, le fils prodigue de Hollande n’est pas à une contradiction près. Comme le relève malicieusement Elisabeth Lévy, de louvoiements en volte-face, le candidat En marche accorde « cinq minutes pour Jeanne d’Arc, cinq minutes pour Steve Jobs ». A force de vouloir « plaire aux pieds-noirs et aux descendants d’immigrés, aux bobos et aux cathos, il risque évidemment de décevoir tout le monde ».
Un télévangéliste thaumaturge
Un peu à la manière de Hollande, le panache d’un télévangéliste thaumaturge en plus. Conciliant les contraires, Macron incarne le « candidat des milliardaires et des sous-prolétaires » dans la « pure logique de la mondialisation » pour Jean-Luc Gréau. D’après notre ami économiste, « le candidat du système coupe le pays en deux : d’une part, la France bénéficiaire de la masse de nos aides sociales, mais exonérée de charges sociales ou fiscales, et, d’autre part, la France qui paie plein pot pour bénéficier de la même protection sociale ». Quoi qu’en dise le chouchou des sondages, l’économie n’explique ni ne résout tout. Ainsi Alain Finkielkraut se désole-t-il de sa « vision économique du monde » : « Quand il s‘y tient, il laisse échapper l’essentiel. Quand il en sort, il déraille. Et quand il veut se rattraper, il déraille encore. » La preuve en meeting à Toulon le 18 février, face à un parterre de pieds-noirs, qui a eu droit au malencontreux « Je vous ai compris », en présence de notre envoyé spécial Pierre Lamalattie qui, face au désarroi du prétendant, songe à « ces situations où, voulant effacer une tache, on ne fait que l’étaler »… A Lyon, Luc Rosenzweig a néanmoins rencontré le noyau de l’appareil militant macronien constitué par le maire rhodanien Gérard Collomb, qui fournit un ancrage local à cet ancien conseillé du prince étranger au suffrage universel.
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« Surtout si vous n’êtes pas d’accord », dit notre slogan. Aussi notre camarade macronien lucide Hervé Algalarrondo soutient mordicus le champion de la grande coalition centriste, à une réserve près : EM « assure vouloir réconcilier les deux France, mais en oublie une et de taille : celle des ouvriers et des employés ! »
En sus de ce dossier roboratif, dont je n’ai pu décrire tous les papiers par le menu, notre volet actualités commence par un entretien fleuve avec Marcel Gauchet. L’auteur de L’avènement de la démocratie s’interroge sur le devenir de l’Occident, de l’Europe et de nos démocraties désenchantées. La liberté, pour quoi faire ? A l’heure postmoderne, l’interrogation bernanosienne n’a rien perdu de son actualité.
L’Amérique selon Trump
S’insurgeant contre la curée de campagne anti-Fillon, notre reine Elisabeth s’inquiète de la collusion des juges et des médias, peut-être aidés par certaines officines de la République. « Au demeurant, personne ne semble soupçonner le parquet national financier d’être à l’origine des fuites. En régime d’enquête préliminaire, où seuls les policiers et le parquet ont accès au dossier, le plus probable est qu’elles émanent de la Place Beauvau », conjecture notre cheftaine. De l’affaire Théo chroniquée par Cyril Bennasar aux racines ultralibérales du revenu universel qu’analyse Julien Damon, l’heure est encore une fois à l’éclectisme. A fortiori après un détour par l’Amérique de Trump et de l’Alt Right vue par Sami Biasoni et Jeremy Stubbs.
En guise d’entremet culturel, Patrick Mandon nous offre un grand entretien avec le documentariste Marcel Ophuls, qui se souvient de son père, de la mémoire et de son inoubliable Chagrin et la pitié. Revenu de ses pérégrinations toulonnaises, Pierre Lamalattaie se consacre à nouveau au grand art au fil de l’expo sur Valentin de Boulogne au Louvre. Un grand maître à découvrir jusqu’à fin mai.
Enfin, l’enseignante Barbara Lefebvre, figure des Territoires perdus de la République, nous livre une défense et illustration de Georges Bensoussan contre ses calomniateurs. Double ration de Finkielkraut et retour de Basile de Koch, que demander de plus ?
Boguslaw Linda dans "Les Fleurs bleues" de Andrzej Wajda.
Boguslaw Linda dans "Les Fleurs bleues" de Andrzej Wajda.
La grande dame de la critique littéraire polonaise, Maria Janion, disait de Wajda qu’il fait ses films « à l’ombre des évènements à venir ». C’est un point de vue à retenir quand on s’apprête à découvrir l’œuvre posthume du maître polonais, sorti en salles, mercredi. Les fleurs bleues, titre grand public de l’intraduisible « Powidoki » (approximativement « images rémanentes » en polonais), une des notions-clés de la théorie de l’art de Wladyslaw Strzeminski, pionnier de l’avant-garde constructiviste, à qui Wajda rend hommage, a en apparence tout d’un film historique.
Ce que la Pologne soviétique laisse apercevoir de notre époque
A travers la déchéance de Strzeminski dans les dernières années de sa vie, lesquelles correspondaient à la stalinisation de la Pologne, Wajda dresse le monument d’un artiste total, insoumis aux ukases du régime et prêt à en payer le prix, tout comme il dépeint le paysage monochrome d’une époque où la « banalité du mal » s’épanouissait sans entraves. Certes, sans le civisme exemplaire des citoyens de la nouvelle République populaire, le sort de Strzeminski aurait été moins dur. Du moins, pense-t-on, qu’un tube de peinture ou les deux cents grammes de saucisse qu’on a refusé de lui vendre, auraient rendu son quotidien moins pénible. Mais le plus intéressant n’est pas ce que Wajda raconte, de manière fort subjective, de Strzeminski ou du stalinisme. Le plus passionnant est ce que l’histoire racontée par Wajda, laisse apercevoir de notre époque.
Là-bas, en Pologne, le pouvoir conservateur enjoint les artistes de créer dans un esprit patriotique, en leur rappelant à tout bout de champ qu’il est de leur rôle premier de « glorifier la Pologne » et, au passage, son saint martyr, Lech Kaczynski. Les députés de Droit et Justice se sont opposés – certainement pour cette raison – à la remise du titre de citoyen d’honneur de la ville de Gdansk à Wajda. Ici, en France, il n’y a guère de patriotisme mais l’apogée du « meklatisme », en vertu duquel la médiocrité la plus vulgaire et la provocation la plus insupportable, pourvu qu’elles sortent de la banlieue, valent toujours mieux qu’une pensée complexe venue d’ailleurs. En somme, la question posée à Strzeminski par le commissaire politique, « Etes-vous avec ou contre-nous ? », semble d’une actualité déconcertante.
Bien qu’il s’ouvre sur un plan panoramique d’une campagne polonaise où Strzeminski supervise le travail en plein air de ses étudiants, le film de Wajda se déroule quasi exclusivement dans des espaces clos : appartement du peintre, bureaux, salles de l’Ecole supérieure des arts plastiques, boutiques, couloirs d’hôpital. Il faut probablement y voir un choix délibéré du réalisateur, moyennant quoi le spectateur devient prisonnier de l’atmosphère de l’époque, étouffante et viciée. A l’image de Strzeminski dont la fenêtre vient d’être entièrement obstruée par un immense portrait de Staline sur fond rouge et qu’il se hâte de percer avec sa béquille, on a par moments envie de crever l’écran pour respirer. Sans passer outre la symbolique, un peu lourde, de la scène. Voici qu’un artiste, de surcroît amputé d’un bras et d’une jambe, se met debout et, sans penser aux conséquences, déchire le visage d’un tyran, afin que la lumière naturelle pénètre dans son atelier et lui permette de continuer à peindre. David contre Goliath version Europe de l’Est.
Qui était vraiment Strzeminski ?
Pourtant Strzeminski n’a pas été ce héros immaculé et digne en lequel Wajda voudrait nous faire croire. A peine esquissée, sa vie privée dont le réalisateur a décidé de nous montrer uniquement la face solitaire et brave, lui a valu en réalité la réputation d’être une ordure à qui on ne voulait plus serrer la main. Le raisonnement de Wajda semble sur ce point aussi clair que justifié : ce n’est pas parce que Strzeminski maltraitait sa femme, une artiste peut-être plus grande que lui, que le régime totalitaire aurait eu le droit de maltraiter Strzeminski, en même temps que le spectateur serait excusé de penser que le salaud n’a eu que ce qu’il méritait. Qui alors était vraiment Strzeminski ?
Parus en Pologne, deux ouvrages permettent de compléter sa biographie. Il s’agit tout d’abord du livre de Malgorzata Czyzewska dédié à Katia von Kobro, alias Katarzyna Kobro, femme de Strzeminski. Puis des mémoires de la fille unique du couple, Nika Strzeminska. Cette dernière, jouée dans le film par la remarquable Bronislawa Zamachowska, a consacré une partie de sa vie à conserver l’héritage artistique de ses parents, tout en notant à leur propos : « J’ai toujours eu peur qu’à l’avenir mon couple ne ressemble à celui de ma mère et de mon père, dans lequel il n’y a eu ni tendresse, ni bienveillance, ni amour. ». Cela n’a pourtant pas été toujours le cas. Jeune, Strzeminski a fait la connaissance de Katia Kobro à l’hôpital militaire à Moscou, au printemps 1916. Il y était soigné de ses blessures de guerre, infligées non pas par l’ennemi, mais par son propre subalterne, qui avait eu la maladresse de trébucher avec une grenade dégoupillée à la main. Elle, une Russe d’origine allemande, issue d’une riche et noble famille de marchands, y travaillait comme garde-malades. Plus tard, Strzeminski dira qu’il était devenu artiste grâce à sa femme.
L’un des plus émouvants films de Wajda
En effet, après son passage par le corps moscovite des cadets, Strzeminski avait fait l’Académie Nicolas du Génie à Saint- Pétersbourg et, sans l’accident, aurait probablement mené une carrière militaire. Son initiation à l’art a commencé pendant sa convalescence avec la découverte des impressionnistes et des cubistes. Il s’était aussitôt inscrit à l’Institut national des arts appliqués Stroganov et, après la Révolution, avait commencé à travailler comme assistant de Malevitch. Katia Kobro étudiait également les arts, bâtissant une réputation de sculpteuse talentueuse. Ils se sont mariés en 1920 à Smolensk, où Malevitch a confié à Strzeminski la direction de l’antenne locale de l’Unovis, groupement éphémère d’artistes russes voués au développement des idées suprématistes dans l’art. Les critiques véhémentes de Lénine à l’adresse des avant-gardistes, les ont fait fuir la Russie sans parvenir à les transformer en ouvriers sacrifiant leur talent au service des masses travailleuses. Ils avaient rêvé de pousser leur exode jusqu’à Paris, mais n’ont eu les moyens que pour aller à Lodz, près de Varsovie. Pendant la guerre, Katia von Kobro avait sauvé sa famille en signant la dite « liste russe », créée par les Allemands à l’intention des Russes blancs, qui ainsi bénéficiaient d’un traitement de faveur. Emporté par un patriotisme vindicatif, Strzeminski ne le lui a jamais pardonné et a fait de l’humiliation de sa femme son passe-temps favori. C’est sous le prétexte que Katia « dénationalisait » leur fille, qu’il avait par ailleurs tenté d’obtenir la garde exclusive de l’enfant, qu’un jugement du Tribunal lui refusa. Les témoins s’étaient prononcés au profit de la mère, pointant le caractère colérique et instable de Strzeminski. Katia von Kobro est décédée d’un cancer, dans la même solitude dans laquelle peu de temps après est mort Strzeminski, atteint de tuberculose.
Wajda drape l’agonie de Strzeminski d’une étoffe majestueuse. Employé à décorer des vitrines de boutiques, un des plus grands artistes de l’avant-garde mondiale s’écroule en se débattant contre des mannequins en résine. Derrière la vitre la foule anonyme passe, dans une indifférence totale. Si Les Fleurs bleues ne compte pas parmi les meilleurs films de Wajda, il est sans doute un des plus émouvants car des plus autobiographiques. Après avoir arraché la figure de l’ouvrier au pouvoir communiste avec L’Homme de marbre, le chef de file de ce qu’on appelle en Pologne le courant du cinéma de « l’inquiétude morale », semble avoir voulu dans son dernier film récupérer la figure de l’artiste des mains des nationalistes. Et il y a réussi.
Christiane Taubira, février 2017. SIPA. AP22010721_000006
Pour certains, la vie est un long fleuve tranquille. Pour d’autres – et Christiane Taubira en témoigne avec l’éloquence emphatique qui est sa marque – c’est une vallée de larmes. Pleure, ô mon pays bien-aimé… Pleurez, martyrs de la vérité… Et vous tous qui avez le cœur sec, écoutez la triste complainte de la pauvre Taubira.
Elle a certainement souffert en Guyane des abominations de la colonisation française. Elle a certainement vécu dans sa chair émue les horreurs que nous avons infligées à l’Afrique noire. Mais depuis un certain temps, elle fait preuve d’une louable retenue sur ces douloureuses questions. C’est d’elle-même, de sa souffrance personnelle qu’elle a voulu parler en s’affranchissant de sa timidité et de sa modestie naturelles.
Chez l’ancienne garde des Sceaux, tout sonne faux
Elle était interviewée dans Le Monde où on l’interrogeait sur les propos d’Emmanuel Macron, selon lesquels, lors du débat sur le mariage pour tous, les opposants à cette loi avaient été « humiliés ». Et là, la lionne blessée a rugi. Son cri de colère mérite d’être cité en entier tant il atteint les cimes de la perfection lyrique :
« Qui a été humilié ? Celle qu’on traitait de guenon tous les matins ? Celle qui recevait des menaces de mort ? Celle sur qui on lançait des œufs ? A l’inverse, qu’on trouve un quart de virgule où j’aurais tenu un propos humiliant. Ce n’est pas faute d’en avoir entendu et d’avoir quatre enfants qui, en se levant le matin, les entendaient.
Mais je ne compte pas, je fais rempart parce que, derrière moi, il y a des gens. Les agressions physiques homophobes, c’est la Manif pour tous qui les a supportées ? Les insultes homophobes, la disqualification de toute famille en dehors de celle avec un papa, une maman, un petit garçon et une petite fille… Ces gamins qui ont entendu qu’on les traitait d’“enfants Playmobil”. Elle était dans quel camp, l’humiliation ? »
On aimerait faire crédit à Christiane Taubira et lui accorder, le temps d’un article, une présomption de sincérité. Mais on ne peut tant l’outrance est grande, renforcée de surcroît par une grandiloquence dégoulinante. « Guenon » tous les matins ? Une – oui, seulement une – imbécile frontiste l’a caricaturée en singe. Et c’est déjà trop. On lui a lancé des œufs ? Oui, deux ou trois crétins racistes, et tout crétin raciste doit être dénoncé pour ce qu’il est. Des agressions physiques homophobes ? Oui, mais elles sont le fait – et Christiane Taubira ne peut l’ignorer – des jeunes de banlieue qu’elle aime tant.
Chez l’ancienne garde des Sceaux, tout sonne faux. Elle fait sonner les cloches du désespoir et on entend un bruit de mensonge. Elle affecte de pleurer et on a aussitôt le sentiment qu’elle ricane en douce. Elle s’adresse à notre cœur et on ne peut s’empêcher de penser qu’elle nous prend pour des cons. Christiane Taubira n’est pas candidate à la présidence de la République. C’est dommage : on aurait su pour qui ne pas voter !
A gauche, le Une de Marianne du 19 janvier. A droite, celle du 24 février.
Ami lecteur, sauras-tu retrouver les modifications opérées, sans doute par distraction, entre la ligne éditoriale de Marianne du 19 janvier (n°1033) et celle du 24 février (n°1039) ?
Les 100 premières bonnes réponses gagneront toute mon affection.
La route nationale n°1, qui relie Port-au-Prince à Cap-Haïtien, Haïti, novembre 2016.
La route nationale n°1, qui relie Port-au-Prince à Cap-Haïtien, Haïti, novembre 2016.
Cassandra[1. Tous les prénoms ont été modifiés.] ôte tous ses vêtements. « Je vais faire une rencontre, chérie », dit-elle de sa voix flûtée en enfilant un string de dentelle blanche. Elle s’asperge d’un parfum capiteux aux accents sucrés. Un peu dans le cou, un peu dans le creux des seins, un peu sur le sexe, « pour que ça sente bon partout ». Elle profite des dernières lueurs du soleil pour brosser ses longs cheveux noirs. L’électricité a encore sauté. « Ça porte bonheur », dit-elle dans un éclat de rire.
Misère de l’humanitaire
Trois fois par semaine, la jeune Haïtienne rencontre des « amis » dans sa petite maison de Port-au-Prince. Des ambassadeurs, des humanitaires, des travailleurs de l’ONU. Des hommes blancs, quinquagénaires, sexagénaires, au volant de leurs Mercedes blindées. « Je ne suis pas une pute, je travaille pour une banque », répète-t-elle plusieurs fois, comme pour s’en convaincre. « Lui, je le connais depuis longtemps, c’est un ami », glisse-t-elle sur un ton de confidence. Un ami qui lui a offert un iPad, un ordinateur et un écran plat qui forment un étonnant contraste avec le mobilier sommaire de sa masure. Quelques ablutions dans un seau d’eau tirée du puits, une touche de gloss sur ses lèvres vermeilles, une dernière vaporisation de parfum, une robe qui dévoile bien plus qu’elle ne voile, et Cassandra est partie, descendant vers une Mercedes blanche d’un pas chaloupé. Une porte claque. Le bruit sourd de la cylindrée se mouvant au gré des coups de reins de ses occupants accompagne le chant d’une soirée haïtienne – où les aboiements des chiens galeux se mêlent aux ruissellements de la pluie et au reggaeton que crachote un poste de radio, au loin. Cassandra reste trois heures en compagnie de son vieux galant et rentre tout sourire, billets dans une main, iPod dans l’autre.
Accoudé au balcon, Antoine se remet de ses exploits automobiles en fumant une cigarette post-coïtale d’un air conquérant. Le quasi-septuagénaire à la lippe tremblante occupe un poste à responsabilités dans une ambassade[access capability= »lire_inedits »] européenne et assure aimer Haïti presque autant que les Haïtiennes. « Elle est bien, cette petite », dit-il en désignant Cassandra, vautrée sur son canapé de bois. « Vous aussi, vous avez l’air douée. Êtes-vous sûre que vous ne voulez pas travailler, mademoiselle ? » demande-t-il à tout hasard. Un refus, le vrombissement d’une Mercedes et il prend congé.
« Tous les mêmes, ces expats », pouffe Cassandra une fois son amant parti. « Ils font les beaux dans les soirées mondaines, mais ils se sentent horriblement seuls – certains d’entre eux me paient très cher juste pour un peu de tendresse. Ils me font rire. Ils sont presque drôles. Au fond, je crois que je suis un peu amoureuse de chacun d’entre eux. » À la suite du tremblement de terre survenu en 2010, une cohorte d’humanitaires de tout poil a débarqué en Haïti, pour six semaines ou pour six ans. Missionnaires, envoyés de l’ONU, entrepreneurs venus profiter d’une main-d’œuvre à bas prix, vingtenaires employés par les ministères haïtiens, humanitaires venus sauver le monde, architectes accourant « parce que tout est à reconstruire », Casques bleus de 18 ans : cette faune cosmopolite est abondamment plébiscitée par les jeunes Haïtiennes qui voient en elle un moyen comme un autre de s’extraire de la misère qui les a vues naître.
Le Graal : sortir avec un expat’
Tous les vendredis, expatriés, Haïtiens et humanitaires se retrouvent à l’Asu, terrasse aux faux airs de Manhattan. Le rooftop surplombe les collines de Port-au-Prince, noyées dans la brume d’un novembre pluvieux. Alentour, des quartiers si dangereux que l’on ne s’y déplace jamais à pied. Les visages des expats, éclairés par des lustres en faux cristal, reflètent un ennui tranquille. Et puis, il y a les filles. Ces Aphrodites vénales ondulent de la hanche et de la poitrine contre des humanitaires fraîchement arrivés, reconnaissables entre mille à leur air béat. En dansant sur des tubes planétaires et en s’enivrant de mauvais cocktails à dix dollars, ils fricotent avec les Haïtiennes venues chercher des jours meilleurs et comparent à grand renfort de métaphores graveleuses leurs charmes à ceux de leurs grosses voitures. « Cet endroit pue le désespoir, me hurle à l’oreille Charles, grand brun à la voix suave couvrant la musique industrielle à 100 décibels, sur laquelle se dandinent les blancs en goguette. Je ne sais même pas ce que je fous ici. J’ai l’impression d’être au théâtre. » Avant de vivre dans la « perle des Caraïbes », Charles a « fait l’Afrique ». Partout, il a goûté aux charmes de jeunes locales, qu’il a quittées à la faveur de ses mutations. « Les filles ici ne sont pas des putes : entre un vieux blanc très friqué et un jeune blanc qui leur offrira une vie décente, elles tomberont toujours amoureuses des jeunes. » Depuis deux ans, Charles est en couple avec une native de Port-au-Prince de dix ans sa cadette. Grâce à lui, elle a pu reprendre des études, vivre avec lui dans une maison sans loyer et envoyer un peu d’argent tous les mois à sa famille. Entre Charles et son amie, les jours ne sont pas sans houle. « Entre elles, les Haïtiennes sont sans pitié. Quand l’une parvient enfin à décrocher le Graal – se mettre en couple avec un expat –, ses meilleures amies sont tout à fait capables d’envoyer des messages à son amoureux pour lui dire qu’elle le trompe avec la moitié de Port-au-Prince. J’en ai fait les frais », soupire le jeune homme. La discussion est interrompue par la petite amie haïtienne qui l’enserre en me décochant des regards vipérins.
Dans les toilettes, les femmes se maquillent, s’épiant du coin de l’œil. Toutes ont passé des heures dans leur salle de bains, s’épilant, rajustant leurs tresses et perruques, s’aspergeant de parfums musqués. Il s’agit plus d’être vue que de voir. Peut-être rencontreront-elles ce soir un mécène généreux. « Ici, c’est le club des gens aisés », analyse Laurie, pétillante Haïtienne qui vient tous les vendredis. « Il y a moins de putes que dans les tripots de Pétionville, où les expats ne viennent que pour ça. Mais quelques-unes parviennent tout de même à entrer : on les reconnaît au fait qu’elles tournent autour du bar toute la soirée sans rien acheter. »
Traînant à l’extrémité de la grande table de béton, encore un employé de l’ONU. À 38 ans, dont cinq d’Haïti, Matthew est l’un des vétérans de la soirée. L’œil méprisant, le verbe plein de morgue, il est le vivant cliché de l’expatrié blasé. Tous les vendredis, il vient en compagnie d’une bière et de sa solitude s’enivrer du mauvais reggaeton crachoté par les haut-parleurs. « C’est mon seul plaisir de la semaine, de venir ici, dit-il entre deux gorgées de Prestige, la cervoise nationale. Les filles sont plus jolies qu’en Europe. On peut les avoir pour pas cher. On est les rois du pétrole, ici : tout s’achète, même les gens. » Rien ne semble en effet toucher les salariés d’organisations inter-nationales qui, lorsqu’ils écrasent un autochtone au volant de leurs tapageuses voitures, s’en tirent sans histoires moyennant quelques centaines de dollars. « Ça fatigue de sauver le monde, on a les compensations qu’on peut », lance-t-il cynique.
« Au moins, je fais tourner l’économie »
On retrouve Maxime le lendemain. Le trentenaire vit dans une maison de 300 m², partagée avec trois autres humanitaires sur les hauteurs de Port-au-Prince. Froid et vide, le lieu fait penser à un hôpital. Le jeune homme se sert un verre de whisky dix ans d’âge avant d’énumérer, l’air las, les contraintes qui jalonnent la vie des expatriés. « Pas le droit de sortir dans la rue à pied – de toutes manières, on se ferait agresser. Pas le droit de ramener femmes et enfants. Couvre-feu à minuit. Obligation de demander un permis – souvent refusé – pour se déplacer en dehors de la capitale. Obligation d’être accompagné, en permanence, de gardes du corps. C’est une vie de chien. On devient fou, dans ce pays. » Les contraintes de sécurité varient selon les organisations : de l’humanitaire payé au lance-pierre au consultant international gagnant des centaines de dollars par jour, tous ne jouissent pas de la même sécurité – et ne partagent pas les mêmes contraintes. « Ici, beaucoup deviennent alcooliques, poursuit Maxime en sirotant son whisky. On n’a pas le choix, de toute façon. On est bloqués dans nos appartements vides. On ne sait rien du pays, on ne sait rien des Haïtiens. On sait qu’on ne restera que quelques mois – dans le pire des cas, quelques années –, alors pourquoi faire des efforts ? On reste entre nous, à faire des soirées d’expats tristes où on tue l’ennui en se moquant des autochtones. Beaucoup d’entre nous les méprisent. »
Comme nombre de ses collègues, Maxime fréquente assidûment de jeunes Haïtiennes. « Je leur donne presque un cinquième de mon salaire – au moins, je fais tourner l’économie, ricane-t-il avant de reprendre son sérieux. Moi, je suis un type bien. Je les paie correctement. Je ne leur demande rien de vraiment humiliant. Certains de mes collègues sont tellement atteints par la violence du pays qu’ils finissent par devenir violents eux-mêmes. Qu’est-ce qu’ils peuvent perdre à battre une fille ? Si on tue quelqu’un en voiture, on s’en sort. Alors pour quelques bleus… » Un dîner frugal à base de céréales à 12 dollars, et Maxime s’en va. « Je vais faire une rencontre intéressante ce soir, je te passe les détails », glisse-t-il en fermant la porte.
On retrouve Cécilia dans sa masure, où trois cafards se disputent les cadavres de bouteilles qui traînent sur le sol. La jeune femme de 18 ans se prépare pour son interlude hebdomadaire avec un diplomate européen qui pourrait être son grand-père. « Je vais rencontrer un ami blanc, il travaille à l’ONU, il est très riche. Il va me payer mes études en Europe. » La longue liane aux traits parfaits rêve de s’installer en Europe, « là où il y a de l’électricité et où l’eau coule des robinets ». Elle a commencé à se prostituer « dès [qu’elle a] eu des seins » mais ne se souvient plus de l’âge qu’elle avait lors de sa première passe. « 13 ans ? 14 ans ? On s’en fout. Ici, on n’a pas d’avenir. Une infirmière diplômée, elle gagne à peine 100 euros par mois. Alors quand tu peux te faire la même somme en une soirée, le choix est vite fait. Pourvu que le mec ne te batte pas, c’est un bon plan. »
L’homme qu’elle s’apprête à voir occupe un poste à responsabilités et gagne quelque 20 000 euros mensuels – une fortune dans ce pays où 75 % de la population vit avec moins de deux dollars par jour. « Je crois qu’il est amoureux de moi, poursuit-elle en se maquillant. Tout ça parce que je lui fais de l’oignon. Tu sais ce que ça veut dire ? » Je réponds par la négative, imaginant bien qu’il ne s’agit pas là d’une manière de faire le pot-au-feu. « Je lui lèche le cul, il adore – surtout quand c’est sale. Je m’en fous, moi, pourvu qu’il me permette de me tirer de ce trou. » Un jour, Cécilia voudrait se marier avec un blanc, lui faire de beaux enfants et partir en Europe. Voir, toute sa vie, l’eau couler des robinets.
Marine Le Pen en meeting à Nantes, février 2017. SIPA. AP22019635_000001
Marine Le Pen en meeting à Nantes, février 2017. SIPA. AP22019635_000001
Emmanuel Todd avait parlé de « flash totalitaire » au moment de l’organisation par le pouvoir socialiste des manifestations contre les massacres de Charlie hebdo et de l’Hyper Cacher en janvier 2015. Cette façon de qualifier fut accueilli par un violent concert de désapprobation. Cela aurait pourtant mérité discussion, surtout à la lumière des jours qui ont suivi. Cette expression fait aujourd’hui un retour fracassant, pour qualifier le comportement hallucinant d’un système aux abois. Une presse aux ordres, à la fois de ses patrons oligarques et du pouvoir d’État, fait la promotion d’un télévangéliste sorti de nulle part, et affublé de tous les attributs de ce que les Français ne supportent plus. Ayant connu toutes les élections présidentielles depuis 1965 je n’ai jamais vu un tel déferlement de propagande. Et je n’ai jamais assisté non plus à une telle instrumentalisation de la justice et de la police à des fins directement politiciennes.
La création de l’urgence
Avec esprit de responsabilité les Français sont restés stoïques face à la catastrophe démocratique et politique de la présidence Hollande, s’en remettant pour s’en débarrasser à l’élection la plus importante des institutions de la Ve République. Ils constatent effarés toute une série de manipulations visant à confisquer ce scrutin, pour faire élire Emmanuel Macron à la faveur d’un deuxième tour contre Marine Le Pen. Manipulations qui utilisent sans vergogne les services de l’État dont beaucoup abandonnent une neutralité qui devrait pourtant leur être constitutive.
On a déjà dit ce qu’il fallait penser de la crédibilité et de l’impartialité du Parquet national financier (PNF), pas seulement à cause du rôle qu’il a joué dans l’opération anti-Fillon, ou de l’incroyable acharnement vis-à-vis de Nicolas Sarkozy mais aussi du peu d’empressement à intervenir dès lors qu’il s’agissait de proches du chef de l’État. De ce point de vue, le Pôle financier qui de son côté assure l’instruction n’est pas en reste. On aura compris l’utilité du renvoi en pleine période électorale de Nicolas Sarkozy en correctionnelle, qui ne présentait pourtant aucune urgence. Il fallait fermer la porte à un plan B Sarkozien après le déclenchement du bombardement de François Fillon. On aura également compris l’utilité, dans la perspective du deuxième tour, d’affaiblir Marine Le Pen en déclenchant contre elle et son entourage des rafales d’actes de procédure qui eux non plus ne présentaient pourtant aucune urgence.
Que l’on comprenne bien, le propos n’est pas de considérer que François Fillon n’a rien à se reprocher, ou que le Front national est exempt de tout agissement à caractère pénal. Le problème est que cette accélération à ce moment-là d’affaires anciennes poursuit un but politique évident : empêcher le débat de fond. À tout prix. Prenons l’exemple de la transmission aux duettistes du Monde, amis du pouvoir, de pièces de procédure couvertes par le secret. Cette transmission effectuée par des fonctionnaires chargés de veiller à son respect est un manquement doublé d’une infraction pénale gravissime. Et puis, la phrase rituelle : « la justice doit passer, il n’y a pas de trêve » est une hypocrisie destinée à justifier toutes les manipulations. Des procédures pour des affaires ou des faits anciens ne sont marquées d’aucune urgence et peuvent évidemment être suspendues pendant une campagne électorale présidentielle. À titre d’exemple, la publication des lettres d’observations des Chambres régionales des Comptes, sur la gestion des collectivités locales est interdite 6 mois avant les élections locales. Justement pour éviter les manipulations.
Et Marine Le Pen devint victime…
Et ce qui est paradoxal, c’est qu’ainsi le Front national, présenté comme une organisation pré-fasciste, peut prendre la posture de victime de l’arbitraire, et sa candidate se positionner en défenseur des libertés publiques. Parce que sur les deux derniers incidents, intervenus la semaine dernière, c’est Marine Le Pen qui avait raison.
Tout d’abord, pour faire bon poids après perquisitions, gardes à vue et mise en examen spectaculaires et médiatisés, la police judiciaire s’est permis de convoquer une parlementaire couverte par son immunité. Comment peut-on considérer que cette convocation illégale soit légitime et que le refus de Marine Le Pen d’y déférer soit un scandale ? L’immunité parlementaire est une protection accordée aux représentants du peuple régulièrement élus, face à l’arbitraire dont pourrait faire preuve le pouvoir en place. Cette inviolabilité est tout simplement une liberté publique fondamentale, que la police judiciaire, sur ordre, et pour faire du buzz, s’apprêtait à violer. C’est donc bien la candidate du Front national qui en la circonstance l’a défendue. Il convient de féliciter les ânes bâtés qui lui ont offert cette opportunité.
Il y a ensuite le discours de Nantes où Marine Le Pen a dit précisément ceci : «les fonctionnaires à qui un personnel politique aux abois demande d’utiliser les pouvoirs de l’Etat pour surveiller les opposants ou organiser à leur encontre des persécutions, des coups tordus ou des cabales». «Dans quelques semaines ce pouvoir politique aura été balayé, mais ces fonctionnaires devront assumer le poids de ces méthodes illégales et ils mettent en jeu leur propre responsabilité. »
Droit dans le mur
Eh bien, Marine Le Pen fait simplement, et à sa façon, brutale, référence à la loi française. Et elle rappelle aux fonctionnaires leur devoir, en leur précisant fermement qu’en cas de violation de celui-ci leur responsabilité serait engagée. C’est en particulier à l’article 25 du statut de la fonction publique qui met à la charge du fonctionnaire un devoir d’obéissance. Une seule exception est prévue, si l’ordre « est manifestement illégal ». Cela veut dire que tout fonctionnaire qui accepte en connaissance de cause de commettre un acte en exécution d’un ordre illégal engage sa responsabilité. Pénale si l’acte en question consiste en une infraction prévue au code pénal, simplement professionnelle si ce n’est pas le cas. Cette question de « l’ordre manifestement illégal » a donné lieu à une importante jurisprudence pénale et administrative. L’essentiel de ces décisions ont été consécutives à des procédures engagées après des alternances qu’elles soient locales ou nationales. Prenons à nouveau l’exemple de l’infraction pénale, celle-là incontestable, commise ces dernières semaines, qui a consisté à fournir aux duettistes du Monde des éléments de procédure frappées du plus strict secret professionnel. Comme l’a relevé Éric Dupont Moretti, on peut penser que cela ne peut être le fait que des policiers chargés de l’enquête, ou des magistrats du PNF. Une fois les responsabilités éventuelles établies, il serait normal que la justice pénale et les procédures disciplinaires suivent leur cours. Une plainte a été déposée par François Fillon, on peut gager qu’elle ne connaîtra dans l’immédiat aucune suite mais il serait légitime, si celui-ci devenait président de la République, qu’il demande à son garde des Sceaux « que la justice passe sans désemparer ».
Qualifier cet appel à la responsabilité des fonctionnaires de volonté d’épuration n’est pas sérieux. Mais il est reçu comme tel au sein des couches populaires par tous ceux qui sont en rage et ne supportent plus l’arrogance irresponsable de la cohorte qui rêve de garder ses places dans le sillage du télévangéliste. Encore bravo d’avoir permis à nouveau à Marine Le Pen de jouer sur le velours.
Hypnotisés par Macron et Le Pen, Fillon est atone, Mélenchon mutique, Hamon à l’ouest, et tous les autres inaudibles. La voiture n’a plus de frein, pas d’airbag, l’accélérateur est coincé, et on fonce vers le mur.
Frédéric Lordon a choisi une métaphore marine… « Voguons donc avec entrain vers un deuxième tour tant espéré, qui ne nous laissera que le choix de la candidate de l’extrême droite et du candidat qui fera nécessairement advenir l’extrême droite ».
Jean-Michel Aphatie, janvier 2012. SIPA. 00631435_000016
Jean-Michel Aphatie, janvier 2012. SIPA. 00631435_000016
Cela n’a l’air de rien. Ce n’est pas une belle formule-choc. C’est un bafouillage décousu. Et pourtant c’est très clair.
Il était près de minuit, vendredi soir, et l’on peut comprendre que la fatigue de fin de semaine agisse comme un désinhibiteur.
On peut regretter que le propos n’ait pas la puissance de cette belle réplique : « cela [l’élection de Trump] montre aussi qu’il faut s’interroger quelquefois sur le suffrage universel » (à 18’38 »)
Ni la perfection formelle du désormais célèbre : « savez-vous ce que je ferais, si j’étais président de la République? Je raserais le château de Versailles, afin que nous n’allions pas là-bas, en pèlerinage, cultiver la grandeur de la France. » Je m’étais prise à rêver d’un monde où ce propos serait considéré comme un « dérapage »… Façon de parler, bien sûr ; car le meilleur des mondes serait bien plutôt celui où la notion de dérapage n’aurait plus cours.
Mais le coup de Versailles était une blague, nous a rassurés M. Aphatie, comme s’il croyait sérieusement, quant à lui, que nous étions inquiets pour le sort du château (le Huffington Post l’a cru aussi), alors que nous sommes assez intelligents pour comprendre que ce journaliste a peu de chances de se retrouver un jour à la tête de L’État. Quoique. Dans un pays où les hommes politiques se mettent à parler comme Cyril Hanouna, tout est possible. Voir Emmanuel Macron en mode « je vous adore mes chéris »:
Voici donc la dernière en date (à partir de 12’12 »):
Je retranscris ici l’extrait intéressant (pour rappel, il est question des soupçons portant sur la nature du travail effectué par des assistants parlementaires du FN) :
François Fillon. Sipa. Numéro de reportage : AP22018917_000013.
François Fillon. Sipa. Numéro de reportage : AP22018917_000013.
Laissons de côté les abus de pouvoir commis par ces deux pouvoirs légitimes, séparés et indépendants que sont les médias et la justice. Rappelons simplement qu’il y a abus de pouvoir des pouvoirs légitimes quand ceux-ci s’exercent sans tenir compte de leurs conséquences, sans reculer devant l’énorme disproportion entre les fautes présumées d’un candidat et la mise à mal de la délibération démocratique dans une élection dont dépend l’avenir du pays, et donc aussi de l’Europe. Le mal est fait. Du fait des abus de pouvoir des médias et de la justice, il y a quelque chose de pourri dans la démocratie française.
Deux options possibles
Le choix démocratique de notre avenir exige donc que le programme de Fillon redevienne audible, face à ceux de Emmanuel Macron et de Marine Le Pen, car c’est au croisement de ces trois voies que notre pays se trouve. Nul autre que Fillon ne peut sauver son programme en le rendant audible. Que peut-il faire? Deux choses, au choix.
Soit il passe le relais à quelqu’un d’autre, qu’il désigne lui-même comme étant le plus apte à faire gagner le programme de leur famille politique. Il peut même imiter Bayrou et poser ses conditions, afin que l’essentiel de ce qui lui a fait gagner la primaire soit préservé. C’est-à-dire ce qui le distingue le plus fortement du programme de Macron.
Soit, mais c’est là un sacrifice infiniment plus sacrificiel, il se met à nu, reconnaît l’exactitude matérielle des faits qu’on lui reproche, admet qu’il a mis les doigts dans le pot de confiture des deniers publics, condamne et regrette cette faute morale, et assure qu’il est prêt à être jugé dès que l’intérêt supérieur du pays le permettra, c’est-à-dire en temps utile pour que la justice et l’intérêt supérieur du pays n’entrent pas en conflit.
Abandonner le mythe gaullien
Il pourra alors, et alors seulement, rappeler sans être taxé de cynisme que les fautes qu’il a commises ne sont pas des crimes qui le rendraient indigne d’exercer le pouvoir suprême, et qu’il y a une disproportion scandaleuse entre les indélicatesses qui lui sont reprochées et l’entrave au bon déroulement de la campagne électorale qui va décider de l’avenir du pays.
Cette conversion de François Fillon exigerait qu’il abandonne la mythologie gaullienne de l’élection présidentielle comme rencontre entre le peuple et un homme d’exception, un homme incorruptible et insoupçonnable, bref, un grand homme comme l’Histoire en fait surgir dans les grandes occasions. La vérité démocratique et non mythologique est qu’un peuple fait preuve de maturité et de prudence quand il se choisit en toute sobriété un dirigeant lucide et résolu, sur un CDD, et non un homme providentiel auquel il se donne dans un élan mystique. François Fillon pourrait même surprendre son monde, en reprenant à son compte ce que Brecht fait dire à Galilée : « Malheureux le pays qui a besoin de héros. »