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Erdogan: le match du courage et de la lâcheté

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Le Grand Turc et le petit président: François Hollande reçoit Recep Tayyip Erdogan à l'Elysée, octobre 2014. SIPA. AP21645889_000005

La lâcheté de nos dirigeants est parfois, comme il est dit du mystère de Dieu, non pas impénétrable mais insondable… D’autres responsables régionaux, dans d’autres pays, savent heureusement faire preuve de plus de courage.

Il est ainsi de ceux de la Suède, de la Suisse ou de l’Autriche, où des meetings de soutien à Recep Tayyip Erdogan ont été annulés. Il en est ainsi, encore, de l’Allemagne, où plusieurs réunions électorales pro-AKP dans plusieurs villes ont été interdites, et où le ministre turc de la justice a dû annuler son déplacement en vue de ces réunions, malgré une réponse peut-être un peu trop mesurée d’Angela Merkel qui, après qu’Erdogan a accusé Berlin de « pratiques nazies » a sobrement appelé à garder son sang-froid, et rappelé l’absurdité, en l’espèce, de ce type de comparaisons historiques. La déclaration du nouveau Grand Turc aurait mérité une vraie colère, mais madame Merkel tient avant tout à préserver l’accord indigne de mars 2016 qu’elle avait négocié avec Ankara sur les migrants, accord entériné par l’Union européenne, et qui, en nous préservant pour l’instant des flots de réfugiés que nous ne voulons pas connaître, fait du sultan d’Ankara un maître-chanteur, toujours la main sur les vannes de l’exode qu’il peut rouvrir selon ses humeurs ou ses intérêts…

La honte, la honte, la honte

Il en est ainsi, enfin, des Pays-Bas, qui n’ont pas hésité à interdire l’atterrissage du ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, lequel devait prendre la parole à un meeting de soutien à Erdogan à Rotterdam, puis à reconduire à la frontière avec l’Allemagne Fatma Betül Sayan Kaya, ministre turque de la Famille, désireuse de remplacer Mevlüt Çavuşoğlu à ce même meeting… Les Pays-Bas, à leur tour, se sont vus traiter par Erdogan de « fascistes » et de « nazis », lequel les a même avertis qu’ils « paieraient le prix fort » pour leur « attitude », tandis que son ministre des Affaires étrangères déclarait que La Haye devrait faire des excuses… Pas trop atteint par la menace, le gouvernement néerlandais a déclaré, par la voix de son Premier ministre, qu’Erdogan dépassait les bornes, et qu’il était hors de question de faire des excuses à des gens qui traitaient les Néerlandais de nazis… Digne, courageux, honorable.

On aurait aimé pouvoir en dire autant des autorités françaises… Mais, avant de parler de la honte, une remarque : il est étrange, et assez incohérent, que l’insulte « nazi » soit utilisée par monsieur Erdogan, lequel n’avait pas hésité, à l’occasion d’un discours public, à citer l’Allemagne nazie comme exemple de régime présidentiel fort, comme celui qu’il voudrait instaurer en Turquie, pays où, Mein Kampf a été publié en 2005 et reste un best-seller

La honte, donc. Celle d’avoir laissé le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, encore tout énervé de sa mésaventure néerlandaise, venir à Metz, en France, et prendre la parole à un meeting de soutien en faveur de la réforme constitutionnelle voulue par Erdogan. Et le laisser, pendant cette réunion, continuer à s’en prendre, sur notre territoire, aux autorités de La Haye, un pays membre comme nous de l’Union européenne… Cette lâcheté est injustifiable. La moindre des choses, le minimum de courage politique et de dignité d’Etat eût été de se montrer solidaire avec l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas. Nous n’en avons pas été capables. Et le Grand Turc, cynique, nous a en retour gratifiés d’un compliment, saluant la France pour « ne pas être tombée dans le piège »… Il y a des compliments plus infâmants que des injures, quand ce sont des despotes affichant le mépris le plus absolu pour la démocratie qui les formulent…

Le scandale, une arme électorale

Ce mépris pour la démocratie est au cœur de ce qui se joue ici. Il ne s’agit pas seulement de dignité, et de fierté nationale allemande, néerlandaise ou française. Erdogan jette tout ce qu’il peut dans la bataille électorale, avant le référendum du 16 avril prochain. Profitant du coup d’Etat raté de juillet 2016, celui qui n’a pas hésité à rallumer une guerre intérieure et extérieure avec les Kurdes pour s’assurer une majorité législative, et qui a fait depuis l’été 2016 emprisonner près de 40 000 personnes, poursuivre des centaines de journalistes et « effacer » de tout emploi public et privé près de 130 000 fonctionnaires, les condamnant ainsi à une « mort sociale », veut à tout prix réaliser son rêve : restaurer en l’incarnant la « grandeur » totalitaire du pouvoir ottoman, celui du sultan, le Grand Turc comme on disait. Pour cela, il faut que sa réforme institutionnelle passe. Cette réforme en termine une bonne fois pour toute avec la démocratie, ses principes et ses valeurs : le président (Erdogan) exercera tout le pouvoir exécutif, sans Premier ministre ; il nommera et limogera les ministres ; il pourra intervenir sur l’exercice de la justice en nommant plusieurs des membres du Haut-Conseil des juges et procureurs en charge de nommer et destituer le personnel judiciaire ; fini l’indépendance de la justice.

Mais Recep Tayyip Erdogan n’est pas totalement assuré de la victoire au référendum. Une partie importante de l’électorat turc hésite, ou réprouve sa réforme. La répression post-coup d’Etat a peut-être été un peu trop loin… et la situation économique ne cesse de se détériorer, dans une société désagrégée par ladite répression, les conflits, l’instabilité… Et puis l’idéal démocratique n’est pas mort aux yeux de beaucoup de Turcs, qui résistent, comme ils peuvent, au quotidien. Même au sein de l’AKP, le parti d’Erdogan, il y a des éléments qui doutent, qui rechignent… Alors les voix des millions d’électeurs résidant en Allemagne, au Pays-Bas, en France, ailleurs en Europe, sont cruciales, et peuvent faire la différence… D’où l’agressivité des ministres envoyés par Erdogan mobiliser ceux-ci en Europe, autour d’un nationalisme toujours vivace dans les communautés expatriées…

C’était donc là qu’il fallait se montrer à la hauteur. Courageux, dignes, solidaires, européens, et démocrates, face au Grand Turc et ses colères de tyran. Hélas la France n’en a pas été capable. Nous avons encore une fois choisi le déshonneur pour éviter le conflit. Nous aurons de toute façon à la fin le conflit, mais avec le déshonneur. Winston Churchill, père de la formule, aurait probablement déjà demandé, lui, l’exclusion de la Turquie de l’Otan, en dirigeant lucide qu’il était, averti que l’on ne saurait avoir une alliance militaire opérante, durable et fiable avec un pays dont les dirigeants ne partagent pas nos fondamentaux politiques… et nous insultent sans vergogne.

Imagine-t-on De Gaulle se coucher devant Erdogan?

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Sipa. Feature Reference: AP21967032_000003 .

Il ne faut pas abuser des grands mots, et encore moins des comparaisons historiques. Mais là on a du mal à éviter les uns et les autres. Après le communiqué de Jean-Marc Ayrault appelant à « l’apaisement », dans la crise opposant la Turquie à deux pays de l’Union européenne, les termes qui viennent à l’esprit sont : Indignité, déshonneur, honte. Quant à la comparaison historique, elle s’impose d’elle-même : en 1938,  Chamberlain et Daladier nous invitaient à l’appeasement face à Hitler, en 2017, Ayrault prône l’apaisement face à Erdogan. On aimerait penser que c’est par hasard ­ – et par une ignorance historique crasse – que le chef de notre diplomatie a précisément choisi, parmi tous les mots qu’il aurait pu employer, celui qui rappelle comment, à Munich, l’Europe s’est couchée devant le Führer. Mais on ne voit pas comment un professeur d’allemand pourrait ignorer ce triste épisode devenu un nom commun. Difficile, dans ces conditions, de ne pas voir dans le communiqué du Quai d’Orsay l’expression d’un inconscient munichois qui nous pousse à capituler aujourd’hui devant l’islam radical comme hier devant le nazisme.

L’UE sans chair ni passé

Car il ne s’agit pas seulement ici de « solécisme en parlant », comme aurait dit Molière, mais d’une étrange faute dans la conduite de notre politique étrangère. S’il y a une continuité dans le quinquennat de François Hollande, et aussi une cohérence entre les discours et les actes, c’est bien la préférence européenne. Le président de la République a fait de la solidarité avec l’Europe en général et l’Allemagne en particulier le point névralgique de sa politique, y compris, souvent, contre l’avis des Français. Après avoir juré qu’on allait voir ce qu’on allait voir et promis que Merkel saurait de quel bois il se chauffe, il s’est pratiquement inscrit, au long de ces cinq années, dans le sillage de Berlin.

Face à la Turquie d’Erdogan et à ses prétentions folles à venir enrôler sous notre nez des citoyens européens, c’était le moment ou jamais de parler d’une seule voix. Et c’est la France qui se couche, la France qui aime tant donner çà ses partenaires des leçons de savoir-vivre européen. Si on avait voulu prouver que l’UE n’est qu’une série de règles destinées à faciliter la vie des multinationales et qu’elle n’est porteuse ni de la civilisation, ni des valeurs dans lesquelles les gouvernants européens, particulièrement les Français, adorent se draper, on ne s’y serait pas pris autrement.

Toutefois, que l’UE prouve, une fois de plus, qu’elle n’a ni chair, ni passé, ni d’ailleurs la moindre ambition de transmettre l’héritage historique de l’Europe, n’est pas le plus grave. Ce qui cause un véritable chagrin, et pour tout dire, de la honte, c’est de voir la France se singulariser dans la soumission. On croyait que les Pays Bas, et dans une moindre mesure l’Allemagne, qui ont ouvertement choisi le modèle multiculturel de coexistence des différences, étaient plus vulnérables que la France républicaine aux défis identitaires. Lancé de l’extérieur par le chef d’un Etat supposé ami, celui-ci semble avoir réveillé la fierté nationale des Hollandais et des Allemands, quand celle-ci paraît absente au plus haut niveau de l’Etat en France. Alors que le chef de l’Etat turc, rendu fou furieux par le refus de deux pays européens de laisser tenir meeting, se répandait en imprécations, allant jusqu’à évoquer le nazisme, Jean-Marc Ayrault ne voyait « pas de raison d’interdire » une réunion similaire organisée à Metz, « réunion qui, au demeurant, ne présentait aucune possibilité d’ingérence dans la vie politique française. »

Nous sommes les champions de la tolérance

Que les représentants d’un parti étranger viennent prêcher des valeurs étrangères ou frontalement opposées aux nôtres devant des citoyens français ou des étrangers établis en France, ne constitue pas seulement une ingérence dans notre vie politique, mais une  inacceptable intervention dans notre existence collective assortie d’un risque de trouble à l’ordre public qui devrait suffire à n’importe quel Tribunal administratif pour interdire la réunion. Du reste, on voit mal pourquoi des partis étrangers, même parfaitement aux normes de la démocratie libérale, feraient campagne en France. Jean-Marc Ayrault se monterait-il aussi accommodant si les responsables du Likoud, par exemple, avaient la très mauvaise idée de tenir meeting à Sarcelles ?

Mais voilà que nous sommes désormais les champions de la tolérance, face à un régime qui s’éloigne chaque jour un peu plus de ces normes. Et, tout cela, me rappelle Alain Finkielkraut, pour un type qui bafoue les libertés, emprisonne les opposants et a, sous couvert de réprimer un coup d’Etat, organisé un contre-coup d’Etat. Sans parler de son palais de 600 pièces. On dirait qu’Erdogan se croit tout permis. « C’est un seigneur ottoman qui nous traite de nazis », résume Finkielkraut. Et qui sait à merveille retourner nos libertés contre nous.

La position française a été condamnée par une grande partie de la classe politique, de Esther Benbassa à Marine Le Pen, en passant par Macron et Fillon, mais à la notable exception de Benoît Hamon qui, à la Guadeloupe, a estimé  que  « le rôle de la France n’était pas d’interdire a priori un débat en dépit de nos désaccords avec Erdogan », tout en déplorant, bien sûr, les noms d’oiseaux et autres comparaisons infâmantes employés par celui-ci et en appelant la Turquie à la raison. Si on leur demande gentiment ça va sûrement marcher. En attendant, la diplomatie du laisser-faire de Jean-Marc Ayrault et François Hollande est parfaitement en phase avec le discours de l’excuse qui a cours dans une grande partie de la gauche au sujet des méfaits commis par des enfants d’immigrés, dont une partie refuse avec constance de changer de généalogie, préférant la loi des Frères à celle de la République. C’est aussi devant ceux-là que Jean-Marc Ayrault capitule. Pas parce qu’il aime les islamistes. Parce qu’il croit qu’ils sont les plus forts. C’est encore moins glorieux.

Lyon, capitale de la Macronie

Emmanuel Macron aux côtés de Gérard Collomb, maire de Lyon, à un rassemblement du mouvement En Marche !, Paris, 5 novembre 2016.

Si, d’aventure, Emmanuel Macron devait se retrouver président de la République française à l’issue de la mêlée électorale à rebondissements à laquelle nous assistons, c’est à Lyon qu’il devrait, en toute gratitude, venir célébrer son historique victoire.

La métropole rhodanienne, considérée (à tort !) comme peu encline à se mêler d’influer de manière décisive sur le destin de la nation et préférant des édiles besogneux et discrets aux ténors de la « grande » politique parisienne pour la gérer et la représenter dans la capitale, s’est en effet engagée comme jamais dans son histoire en faveur d’un candidat venu d’ailleurs.

Le laboratoire du vieux Macron

Une aventure politique singulière, celle d’un jeune homme se lançant à l’assaut du sommet sans parti, sans expérience des luttes d’appareils, en méprisant souverainement le « cursus honorum » classique décrit jadis lapidairement par Valéry Giscard d’Estaing (député à 30 ans, ministre à 40, président de la République à 50), aurait-elle pu se frayer un chemin vers le succès sans qu’un homme, le sénateur maire Gérard Collomb, et une ville, Lyon, se soient rangés derrière lui, avec une ferveur peu coutumière du lieu et des gens qui l’habitent ? Il est permis d’en douter.

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Même si la victoire finale est encore loin d’être acquise pour Emmanuel Macron, cette conquête politique de la capitale des Gaules est l’assurance, pour lui, de ne pas tomber dans le néant qui menace ceux qui, comme François Bayrou, échouent de justesse au pied de la dernière marche… Si cela devait être le cas, Lyon la prospère, l’internationale, entrée avec succès dans la mondialisation heureuse et la révolution numérique, pourrait l’accueillir comme un des siens, pour se préparer au combat suivant. Gérard Collomb, 69 ans, s’est trouvé un héritier spirituel à sa convenance après avoir pris soin, tout au long de sa carrière, de savonner la planche de tous ceux de ses « amis » politiques qui étaient susceptibles de contester sa prééminence.

Lyon a été un laboratoire du macronisme avant même que le dénommé Macron songe à entrer par la grande porte dans l’arène politique. L’alliance historique de la social-démocratie avec le monde de l’entreprise, l’appel aux compétences issues de la société civile pour gérer la cité, l’assèchement, à son profit, du marais centriste pour confiner la droite locale dans son ghetto sociologique sont les marqueurs de l’exercice du pouvoir municipal et métropolitain exercé par Gérard Collomb depuis son accès à l’Hôtel de Ville et à la tête du Grand Lyon en 2008.

Lorsque, en 2011, la candidature de Dominique Strauss-Kahn se fracasse dans une chambre d’hôtel de Manhattan, Collomb se sent délié de toute allégeance envers un socialisme solférinien incarné par François Hollande, qui l’a[access capability= »lire_inedits »] toujours snobé au profit de ses rivaux locaux au sein du parti, comme l’ancien ministre et président de la région Rhône-Alpes Jean-Jack Queyranne. En 2016, Gérard Collomb n’a pas levé le petit doigt, dans la campagne des régionales, pour aider Queyranne à défendre un fauteuil qu’il a dû céder au très droitier Laurent Wauquiez…

C’est donc sans états d’âme, et même avec une visible jubilation, que Gérard Collomb met alors toute son énergie à placer son poulain en orbite présidentielle, avant même que Macron n’ait franchi le Rubicon en quittant le gouvernement Valls, le 30 août 2016 : réception fastueuse et chaleureuse à l’Hôtel de Ville, mise à sa disposition des réseaux locaux, nationaux et internationaux du maire de Lyon. Manuel Valls est furieux : il organise, en mai 2016, une réunion interministérielle consacrée à la politique de la ville à Vaulx-en-Velin, commune membre de la Métropole de Lyon, sans convier son président Gérard Collomb, pourtant principal financeur des actions menées dans cette banlieue difficile dans le cadre de l’aide aux quartiers sensibles… Le camouflet est d’autant plus cuisant que Valls est alors accompagné de Najat Vallaud-Belkacem, ancien « bébé Collomb » au PS lyonnais qui vise ouvertement, contre son ancien mentor, le leadership de la gauche locale lorsque les urnes de mai auront parlé et, espère-t-elle, fait d’elle la députée de Villeurbanne, deuxième ville de la Métropole…

Une nouvelle bourgeoisie plus entreprenante que bohème

Les poids lourds du système Collomb sont détachés au service de Macron : Jean-Marie Girier, fidèle chef de cabinet du maire depuis 1995, devient directeur national de campagne du candidat Macron et Bruno Bonnell, icône lyonnaise de la nouvelle économie numérique et collombiste de toujours, est le « référent » (c’est comme cela qu’on désigne les chefs en Macronie) d’En Marche ! pour la Métropole et le département du Rhône.

Ce n’est pas encore la rencontre d’un homme et d’un peuple, comme le veut la légende dorée de l’élection présidentielle de la Ve République, mais c’est déjà le flirt poussé entre la réalité sociologique d’une cité où la nouvelle bourgeoisie est plus entreprenante que bohème, et un jeune prodige de la politique qui sait leur parler avec les mots qu’ils comprennent : le franglais décomplexé, le texto en rafales, les tics de langages du jargon managérial… le supplément d’âme c’est la posture christique du candidat en meeting pendant que la « Team ambiance » chauffe par Instagram les « helpers » (jeunes militants en tee-shirts) chargés de guider le public et de faire la claque.

En quelques semaines, les comités En Marche ! éclosent en région lyonnaise comme les champignons après une pluie d’automne. Collomb jubile : les marcheurs macronistes seraient, selon lui, plus nombreux que les membres encartés du PS dans le département. Et il évoque, devant les journalistes, l’hypothèse d’une adhésion collective des partisans de Macron au vieux parti pour faire bouger les lignes après l’élection présidentielle, quel que soit son résultat.

Cependant, ces « marcheurs », dans leur grande majorité, ne sont pas sortis de leur bulle individualiste pour rejoindre les chemins d’une action politique à l’ancienne : ils sont là pour soutenir un homme qui leur semble capable de rompre avec le monde ancien sans chambouler une société dans laquelle, pour la plupart, ils tirent leur épingle du jeu. Leur révolte (bien sage) contre ce système honni de toute part, c’est la version française du « soulèvement des modérés » évoqué par Milan Kundera pour caractériser la révolution de velours à Prague en 1989, contre un pouvoir communiste en déliquescence. Ils sont le « parti du progrès modéré dans les limites de la loi », fondé jadis par l’humoriste tchèque Jaroslav Hašek », le père du Brave Soldat Chvéïk. Tous ces gens-là n’attendent pas de leur candidat un programme clés en main qui comblerait leurs attentes et leurs aspirations : des projets, ils en ont déjà, pour eux et pour leurs enfants. Ils demandent simplement que l’on dégage, pour eux qui sont pleins d’idées, d’énergie et d’espoir, un chemin encombré par les pesanteurs héritées du passé, les vieux partis, les vieilles idées, les vieilles lois, les vieux tabous. Et les vieux tout courts…

Ils marchent, côte à côte, ravis de se retrouver ensemble dans un meeting politique auquel beaucoup d’entre eux participent pour la première fois de leur vie. Ils sont modérément enthousiastes en dépit des efforts de la « Team ambiance ». Ils font du tourisme politique comme on fait un city trip à Vienne ou Copenhague pour décompresser après une séquence de stress au boulot. On apprécie le show, mais on garde une bonne part de son quant-à-soi. Si cela marche, tant mieux, sinon tant pis. On se consolera avec la sagesse de Guignol, lequel estimait, fataliste, que « tout le monde, y peut pas être de Lyon, passque y en faut bien qu’ils soyent d’ailleurs » !

 

Entretien avec Loïc Chabrier, maire-adjoint (PS) de Villeurbanne, chargé de la culture.

Loïc Chabrier, 50 ans, maître de conférences en droit public à l’université Lyon 2, est élu au conseil municipal de Villeurbanne depuis 2008 et conseiller de la Métropole de Lyon. Il est adhérent du parti socialiste depuis 1996.

Causeur. Vous avez choisi de soutenir la candidature d’Emmanuel Macron dès que celui-ci a déclaré son intention de briguer l’Élysée. Pourquoi ?

Loïc Chabrier. Ce choix se situe dans la logique de mon parcours intellectuel et politique commencé il y a vingt ans, lorsque j’ai adhéré au parti socialiste après la fin de mes études. Je me suis toujours situé dans la tradition d’une gauche réaliste en économie, proche des préoccupations de la société, engagée dans la construction européenne. C’est pourquoi j’avais soutenu DSK lors de la primaire de 2006, tout en appréciant le style nouveau de la campagne présidentielle menée par Ségolène Royal… Je pense qu’il est temps de procéder à la clarification politique imposée par la fracture au sein du PS apparue lors du référendum de 2005 sur le projet de constitution européenne. En dépit des efforts de synthèse de François Hollande, cette fracture existe toujours… Emmanuel Macron me semble le mieux à même d’opérer cette nécessaire clarification. Pour résumer : si j’avais appartenu à la génération précédant la mienne, j’aurais été mendésiste, aujourd’hui je suis macroniste !

Si à Lyon la majorité des élus socialistes ont suivi le sénateur maire Gérard Collomb dans son soutien à Macron, à Villeurbanne les élus PS de la majorité municipale se sont prononcés en faveur de Benoît Hamon. Et vous n’êtes que trois macronistes dans le conseil municipal. Cela ne risque-t-il pas de créer des problèmes internes ?

En ce qui me concerne, mon engagement au côté d’Emmanuel Macron s’est effectué dans la clarté et la transparence… J’ai toujours été loyal, sur tous les sujets politiques municipaux envers le maire Jean-Paul Bret, et celui-ci me fait confiance pour la délégation aux affaires culturelles, un gros dossier pour notre ville qui abrite le TNP, l’École nationale de musique, des institutions au rayonnement national. Jean Paul Bret a toujours été respectueux du choix des uns et des autres au niveau national.

Parlons culture, justement, votre domaine d’intervention politique. Les propositions du candidat Macron dans ce domaine ne sont pas très consistantes, on ne voit pas de grands projets culturels à la mesure de ceux mis en œuvre par quelques-uns de ses prédécesseurs…

Vous en voyez, vous, des projets culturels consistants dans les programmes de ses concurrents ? Sur ce point comme sur d’autres, ses propositions développées surviendront en temps utile, dans le processus d’élaboration collective du programme mis en œuvre par les équipes d’En Marche ! Mais je constate que d’ores et déjà, il a lancé des pistes intéressantes, comme l’idée d’ouvrir les bibliothèques publiques le soir et les jours fériés, un moyen efficace de réduire les inégalités culturelles. Plus généralement, on trouve chez Macron la volonté de bousculer les immobilismes, les situations acquises, et la recherche de solutions innovantes qui doivent s’appliquer au domaine culturel comme ailleurs. Le financement public des institutions culturelles fait actuellement de ce secteur la variable d’ajustement des budgets de l’État et des collectivités territoriales. On pourrait, par exemple, faire davantage appel au mécénat, comme cela se produit dans d’autres pays comparables.

Lors de son meeting du 4 février à Lyon, Emmanuel Macron a déclaré : « Il n’y a pas de culture française. Il y a une culture en France. Et elle est diverse. » Ces propos ont provoqué quelques réactions, notamment de la part de ceux qui rejettent le relativisme culturel à la mode… Qu’en pensez-vous ?

De mon point de vue, ces réactions témoignent d’une crispation identitaire que ces propos n’auraient pas provoquée quelques années plus tôt. Pour moi, j’entends cela comme l’affirmation que notre culture française, si riche et variée, s’est nourrie au fil des siècles d’une multitude d’apports, issus des régions et des étrangers venus créer en France. Ces réactions me semblent donc excessives.

Emmanuel Macron a qualifié de « crime contre l’humanité » la colonisation française en Algérie. Qu’en pensez-vous, comme juriste ? 

Je pense d’abord que le propos visait la colonisation dans son ensemble et pas seulement en Algérie. La qualification s’entend sur le plan juridique mais elle a aussi une connotation morale, celle à laquelle faisait sans doute allusion Emmanuel Macron. Il n’empêche que ce n’est pas un terme que j’aurais utilisé moi-même. En revanche, il est légitime de regarder cette histoire de manière objective, comme nous l’avons fait pour d’autres périodes troubles de l’histoire de France. Je noterai surtout qu’Emmanuel Macron a bien souligné qu’il n’était ni dans le déni ni dans la repentance.

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Face à Erdogan, l’honneur des Pays-Bas

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Le consultat des Pays-Bas à Istanbul attaqué par des manifestants qui y hissent le drapeau turc, mars 2017. Sipa. Numéro de reportage : AP22026134_000033.

Au royaume de Hollande, pas si loin de chez nous, on ne veut plus transiger avec la démocratie et la souveraineté nationale.

Ingérences multiples

Il se trouve que les provocations verbales du clan Erdogan hérissent depuis peu l’Europe du nord. L’internement de plusieurs journalistes turcs a fait sortir de leur réserve les diplomaties occidentales les moins lâches. Angela Merkel a eu le toupet de regretter que « plus de 100 journalistes sont emprisonnés » en Turquie, et elle a demandé la libération de Deniz Yücel, le correspondant du quotidien Die Welt en Turquie. Ses électeurs s’agacent de cette campagne de l’étranger, menée au nom d’un parti islamiste qui bafoue chaque jour les principes élémentaires de l’Etat de droit. Le 7 mars, le meeting de Hambourg était annulé. C’est depuis le balcon de la résidence du consul général de Turquie que M. Cavusoglu a déploré que « l’Allemagne ne devrait pas intervenir dans nos élections! ». Les Turcs s’y connaissent en droit d’ingérence…

L’Autriche, la Suisse, l’Allemagne, la Suède, le Danemark et les Pays-Bas ont tour à tour pris des mesures pour interdire des rassemblements pro-AKP. Le nettoyage politique de la population kurde et le combat à double tranchant de l’armée turque en Syrie ont fini par gêner les partis conservateurs qui briguent une réélection en Allemagne et aux Pays-Bas.

Metz plutôt que Rotterdam

L’avion du ministre turc des Affaires étrangères n’a donc pas pu se poser à Rotterdam où il comptait mobiliser ses soutiens. Mevlut Cavusoglu, le ministre des Affaires étrangères, a bien essayé d’atterrir de force à Rotterdam où le maire de la ville, Ahmed Aboutaleb acceptait de l’accueillir. Mais le gouvernement de Mark Rutte a maintenu qu’il n’était pas le bienvenu. Sa venue faisait courir un risque de trouble à l’ordre public. La diaspora kurde et arménienne mais aussi des militants des droits de l’homme avaient l’intention de manifester leur mécontentement. C’est donc à Metz que le représentant de l’AKP  a pu tenir son meeting en toute tranquillité. Les femmes voilées d’un côté et les hommes barbus de l’autre, comme à Strasbourg il y a quelques mois. Et Jean-Marc Ayrault d’appeler les parties à « l’apaisement ».

Le régime de Recep Tayyip Erdogan est en campagne plébiscitaire pour se donner toujours plus de pouvoir. La réforme constitutionnelle, taillée sur mesure pour le néo-sultan d’Ankara, cherche des militants dans ses bastions électoraux: la diaspora d’Europe occidentale. Il s’agit d’étouffer les dernières velléités d’opposition et de donner au Président Erdogan les quasi-pleins pouvoirs. Ces millions d’admirateurs du Président turc résident sur notre continent mais vivent comme en Turquie. Ils soutiennent le leader turc et veulent faire campagne à Strasbourg, à Rotterdam et à Hambourg. Chez nous, l’AKP est chez lui. Un militant turc de Rotterdam menaçait vendredi soir: « nous sommes 250 000 turcs ici et nous sommes tous des soldats ottomans! »

Erdogan voit des nazis partout

Les réticences européennes ont entraîné la fureur de Recep Tayyip Erdogan. Lequel a riposté avec des facilités oratoires bien de chez nous: les Pays-Bas sont des «vestiges nazis, fascistes» a-t-il simplement répondu. Erdogan, qui semble bien connaître l’histoire de l’Empire ottoman, est moins à l’aise avec l’histoire de la République turque. Aurait-il oublié que la Turquie avait signé en 1941 un pacte de non-agression avec Hitler ? Pacte qui ne fut rompu qu’en 1945, alors que le régime nazi s’effondrait. Que fit la Turquie quand la Hollande fut envahie avec la France par les panzer de la Wehrmacht? C’est une question qu’il faudrait poser à M. Erdogan. Tandis que la famille royale s’exilait à Londres, l’armée hollandaise résistait courageusement avant de subir quatre années d’occupation nazie sous la férule du Reichskommissar Arthur Seyss-Inquart.

Les grands rassemblements de masse qui couvrent les meetings turcs de drapeaux rouges au croissant et à l’étoile blanche rappellent de douloureux souvenirs aux Néerlandais. On a souvent complaisamment qualifié le régime AKP d' »islamo-conservateur ». On s’est trompé, le parti d’Erdogan est dans une dérive fascisante qu’il serait bon de dénoncer ouvertement. Et pas qu’en Hollande.

L’Âge d’homme: le cercle des poètes réels

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Vladimir Dimitrijevic. Photo : Slobodan Despot.

Je suis entré aux éditions L’Age d’Homme en 1986, à peine âgé de dix-neuf ans. Je m’étais inscrit à l’université de Lausanne sans conviction et je voulais financer mes études tout seul. Mon professeur de français au lycée m’avait recommandé d’aller frapper à la porte de cette maison prestigieuse dont le siège était également à Lausanne. A l’époque, L’Age d’Homme jouissait d’une renommée mondiale pour ses grandes traductions du monde slave, en particulier les œuvres immenses de Vassili Grossman et d’Alexandre Zinoviev. En plus de leurs exceptionnelles qualités littéraires, les grands auteurs slaves publiés à L’Age d’Homme étaient porteurs de témoignages capitaux et irréfutables contre un empire qu’il était encore malséant et dangereux de critiquer: le régime soviétique. Grossman comme Zinoviev, du reste, avaient d’abord été imprimés à L’Age d’Homme en langue originale russe et réintroduits en URSS par des canaux clandestins.

Premiers labeurs

Vladimir Dimitrijevic (Dimitri pour le cercle des amis et connaissances) passait pour un énergumène, un flibustier et un fieffé réactionnaire. On lui reconnaissait néanmoins une culture immense, des intuitions de prophète ainsi qu’un flair éditorial hors du commun. Avant d’être reçu par lui, j’avais dû attendre des heures durant, comme chez le dentiste, dans une salle d’attente constituée de deux banquettes de bus VW. Je lui avais apporté des essais de traduction manuscrits. Il n’avait pas même ouvert mon cahier, mais m’avait fixé d’un air maussade, s’était tourné vers son fouillis de dossiers et en a tiré un pavé de la taille d’une Bible. «Pourriez-vous me traduire ceci?» Ce n’était pas la Bible, mais ce n’en était pas loin. Le Pécheur de Dobrica Ćosić (Dobritsa Tchossitch), le plus grand écrivain serbe vivant, qui était aussi le plus illustre opposant au régime titiste. Il vivait encore en résidence surveillée, mais sa production littéraire était tolérée. Tolérée sans plus: Le Pécheur était à la fois un best-seller et un motif de mise aux arrêts si on vous piquait à le lire pendant votre service militaire. C’était aussi la première partie d’une trilogie colossale sur la folie des luttes intestines du communisme à la veille de la IIe Guerre mondiale: Le Temps du Mal. Cette imposante œuvre littéraire et politique était confiée sans un instant d’hésitation aux bons soins d’un étudiant inconnu.

J’ai donc traduit les 800 pages du Pécheur, maladroitement, en quelques mois. Puis la suite — plus de 1000 pages —, durant l’été de mes vingt ans. Dix heures de travail de forçat chaque jour pendant que mes camarades d’études bourlinguaient ou se doraient la pilule. Le métier du livre m’a été inculqué comme chez les artisans de jadis le maniement des outils: à force d’usage, jusqu’au sang, jusqu’à l’évanouissement.

Je pensais alors que ces travaux n’étaient que des expédients. Mon projet était de m’inscrire à l’académie de cinéma de Prague. On n’y avait pas voulu de moi. J’ai poursuivi en parallèle des études de lettres à l’université et la pratique des lettres dans la traduction et l’édition. Inutile de dire que la différence entre la théorie et la pratique s’est rapidement révélée abyssale.

C’est stupéfiant à écrire aujourd’hui, mais on était encore au temps du Rideau de Fer. Au-delà de Checkpoint Charlie, c’était la misère, la terreur, la censure. En-deçà, à Berlin, la liberté d’expression, d’entreprise, de développement… Et une sécurité, une aisance qui rendaient la vie presqu’insipide. Influencé par mes lectures de l’époque, j’ai cru comme beaucoup que nous touchions à la «fin de l’histoire».

Le réveil de l’histoire

J’y ai cru, mais pas très longtemps. La guerre a éclaté en Yougoslavie, comme une tempête dans un ciel bleu, au tournant des années 1990. Une monstrueuse machine de propagande et de désinformation s’est mise en place. Bien que d’origine mixte, serbo-croate — typiquement yougoslave, donc —, j’ai pris parti pour le camp des proscrits: les Serbes. De même que je soutenais les Indiens dans les westerns, à l’époque où on les peignait encore comme des sous-humains.

L’Age d’Homme venait de vivre son apogée. En 1986, Migrations de Milos Tsernianski, le «plus beau roman du monde», lui avait valu le Grand Prix de l’Académie française. En Suisse, la collection Contemporains rassemblait les plus fortes voix de la littérature contemporaine, tandis que Poche Suisse rassemblait le meilleur de l’héritage helvétique. L’Age d’Homme hébergeait les plus éminents auteurs belges, les grandes traductions classiques, l’histoire du cinéma, le théâtre d’avant-garde. L’Age d’Homme publiait l’intégrale du merveilleux Georges Haldas et poussait avec Vladimir Volkoff jusque dans les eaux du best-seller…

Au moment de mon arrivée, ces belles années prenaient fin. Avec Gorbatchev et le démantèlement de l’URSS, on s’était empressé de décréter l’antisoviétisme has-been pour ne pas devoir lui donner raison. Vladimir avait perdu de précieux soutiens. Les ventes fléchissaient. J’attribuais alors cette crise à la conjoncture. Je vois aujourd’hui qu’elle avait aussi d’autres motifs. Notamment celui-ci, qui était encore invisible: le règlement de comptes du monde occidental avec le monde russe. L’assèchement graduel de l’intérêt culturel pour le monde de l’est. La réduction de la littérature et du cinéma russes «eurocompatibles» à des histoires d’ivrognes et de crétins corrompus.

De 1989 aux années 2000, la Russie n’a plus existé sur la scène internationale. Les Allemands et les Américains avaient décidé de dépecer la Yougoslavie et de «punir» les fidèles alliés des Russes sur place (qui étaient aussi ceux des Français, autres absents de l’histoire): les Serbes. C’était une curée explicite, haineuse, à ciel ouvert, masquée par un lavage de cerveaux d’une ampleur jamais vue. Volkoff, spécialiste du genre, allait l’appeler un «cas d’école» de désinformation. Dans ce contexte, nous avons créé, V. D. et moi, un «institut serbe» à Lausanne ainsi qu’une petite revue brochée que nous imprimions nous-mêmes, dans nos locaux: Raison garder. Qu’on le croie ou non, cette revue — et elle seule — a recensé en temps réel les grandes manipulations de masse et les false flags que des auteurs impartiaux décortiqueront après coup. (Voir notamment Les vérités yougoslaves ne sont pas toutes bonnes à dire (Albin Michel) de Jacques Merlino, qui vaudra à son auteur, alors directeur des infos à France 2, une spectaculaire déchéance professionnelle.)

Je n’ai pas une ligne à regretter, pas une phrase à changer à cette première incursion dans l’«antipresse». Notre revue avait vraiment su «raison garder» en une époque de folie et d’aveuglement où des ouvrages tendancieux truffés de centaines d’erreurs factuelles comme Vie et Mort de la Yougoslavie du ridicule Paul Garde tenaient lieux de référence pour les journalistes et les diplomates. Une décennie après les événements, je créerais une nouvelle maison d’édition, Xenia, entre autres afin de continuer de publier des grands «chaînons manquants» tels que l’enquête de Jürgen Elsässer sur la manipulation du djihadisme par les services secrets occidentaux au temps de la guerre yougoslave (Comment le Djihad est arrivé en Europe).

Le grand tri

En attendant, cette polémique avait changé mon destin. Je ne deviendrais ni cinéaste, ni grand mandarin. J’ai fini par abandonner l’université, découragé tant par le conformisme pompeux qui y tenait lieu de science que par la passivité du milieu académique à l’égard d’une déformation massive de l’histoire par les médias. L’Age d’Homme, dont le patron lui-même avait mis en jeu la réputation à cause de cette guerre, restait mon dernier refuge et ma seule académie. Mon frère Marko m’y a rejoint en ce temps-là. Nous avons traduit, mis en forme, illustré, édité, des centaines d’ouvrages. Le premier conflit de l’après-guerre froide avait fait le tri autour de nous. Il y avait les spectres qui, tout instruits qu’ils étaient, s’alignaient sur la rumeur commune et nous répudiaient pour péché d’opinion. Et puis les vivants qui, comme Volkoff, Zinoviev, Dutourd, Marejko, Werner ou Haldas, restaient fidèles à la maison dans la tourmente.

Dimitri était malcommode, avare, caractériel et orgueilleux, mais il mettait la littérature et les idées au-dessus de tout. Avec lui et ses auteurs, j’ai appris très jeune que la régression totalitaire n’était pas liée à un pays, ni à une idéologie, mais à la modernité elle-même. Et que la littérature en soi, quand on y croit et qu’on s’y consacre vraiment, est une forme de résistance universelle.

La liberté d’esprit avait un prix: celui de la solitude, de l’incompréhension et du dénuement. There is no free dinner, disent les Anglo-Saxons. Si vous voulez manger à la table des esprits libres et des écrivains sans concessions, vous devez souvent vous contenter de pâté froid. Et c’était bien notre menu. Dimitri était tout le temps sur la route avec ses fourgonnettes. Nous nous arrêtions sur des aires de repos, en Bourgogne ou dans le Jura, pour avaler un bout de fromage et de saucission, fouettés par le vent. Nous parlions des auteurs, des projets, de l’idiotie contemporaine ou des beautés de la France. Nous étions libres.

J’ai quitté l’Age d’Homme en 2004, n’arrivant plus à m’entendre avec cet homme difficile. En partant, je lui ai prédit son sort et celui de la maison. Aujourd’hui, sous la direction de sa fille Andonia, L’Age d’Homme a changé de domaines d’intérêt. Ceux qui l’ont connu dans les années héroïques savent que c’était bien plus qu’une maison d’édition: une zone libérée.

Béni soit l'exil !: Propos d'un éditeur engagé

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Cet article a initialement été publié sur Antipresse.

En Belgique, des employés en liberté surveillée

Troupeau de moutons en Nouvelle-Zélande, 2015. SIPA. 00712819_000005

Alors qu’on ausculte la moindre convulsion du grand cirque éphémère de nos élections imprévisibles, pendant ce temps-là, en Belgique, des employés de New Fusion, à Malines, trouvent la vie bien plus pratique depuis qu’on leur a implanté une puce RFID dans le gras de la main. C’est ce que nous apprend la RTBF le 3 février. D’après La Tribune, les huit salariés sont même plutôt contents. Inutile de se fatiguer à chercher un badge, le mot de passe de son ordinateur ou le code pour ouvrir la porte. En plus, comme on n’est jamais trop prudent, « en cas d’accident, les secouristes auraient directement accès à vos données », disent-ils.

Au-delà de cette impression de déjà vivre dans une dystopie où se vérifient les pires scénarios de la SF, phénomène que le grand J. G .Ballard appelait le « présent visionnaire » pour qualifier ses propres romans, ce qui peut nous interroger ici, c’est tout de même le ravissement sincère des employés choisis qui ne voient que des avantages au point de faire passer Alexis Deswaef, le défenseur belge des droits de l’homme, pour un vieux ronchon quand il parle « de réel danger ».

Sans doute faudrait-il regarder du côté de La Boétie et de sa « servitude volontaire » pour comprendre cette obscure pulsion qui fait préférer la sécurité à la liberté, fut-ce au prix de la tyrannie, ou de Hobbes qui part du constat célèbre que « l’homme est un loup pour l’homme » et lui propose rationnellement d’abdiquer sa liberté pour assurer sa[access capability= »lire_inedits »] tranquillité.

On rêverait pour le coup, puisqu’il est question de loup, d’une scène dans un bureau de New Fusion rejouant la fable de La Fontaine, Le Loup et le Chien. Le loup en chercheur d’emploi affamé demanderait soudain en regardant la petite cicatrice sur la paume de l’employé-chien, alors qu’il serait sur le point de signer son contrat de travail : « Qu’est-ce-là ? […] – Rien. – Quoi ? rien ? –Peu de chose. / – Mais encor ? –Le collier dont je suis attaché / De ce que vous voyez est peut-être la cause. »

Et alors, même si la puce RFID a remplacé le collier, de voir le demandeur d’emploi, comme Maître Loup, « s’enfuir et courir encore »[/access]

Louis Jourdan, le dernier french lover d’Hollywood

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Louis Jourdan dans Dracula, 1977. SIPA. 51430928_000002

L’histoire se répète. A Los Angeles, hier comme aujourd’hui, l’acteur français avance en terrain miné. Jadis, beau gosse au regard langoureux, désormais mauvais garçon aux intentions satanistes. Un chemin balisé où le comédien étranger ne peut travailler que s’il répond à des codes ethniques et esthétiques bien particuliers. Ce grand pays des Libertés fonctionne sur des stéréotypes physiques et des scénarii trop souvent écrits à l’avance. Les producteurs détestent le hasard des rencontres.

Itinéraire d’un Français gâté

L’industrie du cinéma n’a pas vocation à dépasser les identités mais à générer du cash, quitte à manquer parfois de subtilité. Pour décrocher son étoile sur Hollywood Boulevard, après-guerre, mieux valait incarner les belles manières, jouer au tennis comme René Lacoste, chanter comme Maurice Chevalier et charmer les demoiselles comme Louis Jourdan (1921-2015). Seuls les cinéphiles se souviennent de ce produit d’exportation et de son étrange parcours dans ce qu’il est convenu d’appeler l’Âge d’Or des studios.

Le grand public a, depuis longtemps, oublié la carrière de ce Marseillais parti conquérir l’Amérique avec pour seul arme, une gueule d’amour. A destin iconoclaste, il fallait un acteur qui brouille les images, qui n’a pas peur de se réinventer à chaque saison et qui intrigue le téléspectateur par sa polyvalence. Olivier Minne, journaliste, producteur, acteur, animateur, bodybuilder à ses heures perdues, ne répond à aucune fiche-type. C’est le casse-tête des directeurs des programmes qui imaginent leurs grilles comme l’on résoudrait une équation. Logique et simpliste. Minne est hors-norme dans le PAF où les égos suintent l’ennui et la suffisance. Curieux, cultivé, avenant, il peut jouer les costauds dans Fort-Boyard et écrire une biographie finaude : « Louis Jourdan, le dernier french lover d’Hollywood » qui vient de paraître aux éditions Séguier.

James Bond, Hitchcock et Sinatra

Le service public devrait penser à utiliser ce talent polymorphe à sa juste valeur et s’en servir en dehors des périodes estivales. De 2010 à 2014, Olivier Minne a partagé l’intimité de Louis Jourdan et de son épouse Berthe Frédérique dite Quique, en se rendant régulièrement dans leur villa de Beverly Hills. Il a réussi à amadouer ce solitaire, un brin misanthrope, lecteur compulsif et, non sans mal, à rembobiner le film de sa vie. Le biographe joue franc-jeu avec ses lecteurs dès l’amorce du livre, il n’a jamais considéré Jourdan comme un grand acteur, ce qui l’intéresse, c’est analyser le destin d’un frenchy dans les rouages de la Factory. Le système de prédation des studios qui enfermait alors les acteurs dans un rôle défini. Juste avant l’explosion de la télévision, les studios font et défont les carrières, s’échangent les contrats, façonnent les caractères, imposent les relations, régentent l’existence même de leurs « poulains » et finissent par détruire chez eux la moindre étincelle d’humanité.  Les acteurs deviennent des « machines à sous ».

De son vrai nom Louis Gendre, fils d’un hôtelier de luxe sur la Riviera, Jourdan aura fait de sa beauté son gagne-pain en scellant un pacte avec le diable. René Simon lui prédisait déjà dans son cours, un chemin chaotique. « J’allais être confronté pour un long moment à un gros problème, celui d’être pris au sérieux », disait-il. Protégé du réalisateur Marc Allégret, Loulou comme l’appelle sa femme entre dans le métier avec l’innocence du jeune premier. Les affres de la guerre lui passent au-dessus de la tête. Sous la férule de Selznick, le producteur oscarisé d’Autant en emporte le vent, Loulou fait son apprentissage dans cette très sévère école du cinéma. Sans illusions, avec cependant quelques rancunes tenaces, notamment contre James Dean « le prototype du faux génie du cinéma », le Français fait une honnête carrière. Il tournera pour Hitchcock, Ophüls, Vidor, Wilder et accrochera même un Bond au revers de sa veste, « Octopussy » en 1983. Parfois, il revient en France pour servir la caméra de Claude Autant-Lara, Jean Delannoy ou Edouard Molinaro. Son climax sera atteint en 1958 avec Gigi, une comédie musicale de Vincente Minnelli, en compagnie de Leslie Caron, Maurice Chevalier et Eva Gabor. Loulou devient un visage familier du public américain grâce à sa participation à de nombreuses émissions télé. Et son amitié avec Kirk Douglas, Gregory Peck ou Frank Sinatra lui assurera le respect de la profession.

Dans ce portrait sur-mesure, on ne s’ennuie pas un instant, Minne n’a convoqué que du beau monde au balcon : Pagnol, Cocteau, Rita Hayworth, Grace Kelly ou encore Elizabeth Taylor. Un très instructif document sur l’envers du décor et une météorite française dans le ciel de L.A.

 

Louis Jourdan, le dernier french lover d’Hollywood de Olivier Minne – Editions Séguier

Quand j’entends le mot nazisme, je sors ma culture

nazisme revolution culturelle
Congrès de Nuremberg, 1938. LeWebPédagogique.

Et si l’art produisait une humanité monstrueuse ? Telle est l’inquiétude des idéologues nazis et la raison d’être des politiques menées dès 1933 contre ce qu’ils qualifiaient « d’art dégénéré ». Excluant des artistes, en poussant d’autres à l’exil ou au suicide, détruisant des œuvres, en exposant d’autres à des fins « pédagogiques », les nazis n’ambitionnaient pas seulement d’empêcher un « mélange des races » dans le milieu des arts. Ils voulaient « protéger » les hommes d’une dégénérescence par l’influence de certaines formes d’art.

Le droit nazi légiférait afin de protéger un « art sain ». L’art « dégénéré » est combattu dans le même temps que les lois raciales sont promulguées. La réédition en poche du livre d’Éric Michaud, Un art de l’éternité. L’image et le temps du national-socialisme, était une nécessité. Michaud ne donne pas à lire une histoire de l’art sous le nazisme. Il interroge ce que fut le mythe nazi et en quoi « l’image et le temps du national-socialisme » n’appartiennent pas seulement à l’Allemagne. Le nazisme et son art ont été possibles car ils se sont inscrits dans une époque. Le nazisme n’a pas à voir avec la seule Allemagne. Ce que le philosophe Karl Jaspers exprimait ainsi dès 1945 : « C’est en Allemagne que se produisit l’explosion de tout ce qui était déjà en train de se développer dans tout le monde occidental sous la forme d’une crise de l’esprit, de la foi ». Position exprimée dès avant la guerre par des non conformistes, comme Thierry Maulnier écrivant que La crise est dans l’homme. Le nazisme et son rapport à l’art sortent en partie de cette crise. L’art nazi ne fut pas seulement propagande. Il fut surtout une fin, un but à atteindre fondé sur le mythe de la « race supérieure ». Le mythe aryen était une œuvre à créer. Un futur. Les nazis croyaient-ils à ce mythe ? Malheureusement, ils étaient persuadés de son efficacité. Pas de hasard si Hitler était présenté comme « l’artiste de l’Allemagne ». Dans l’idéologie nazie, le travail créateur devaient construire le monde et l’homme nouveaux.

Le nazisme, une révolution culturelle ?

L’historien Johann Chapoutot publie La révolution culturelle nazie. Livre qui s’inscrit dans une manière de penser le nazisme non pas comme phénomène accidentel ou « fonctionnel » mais comme lieu d’adhésion à son idéologie. Une croyance. Le fil rouge de ce recueil de onze études ? « Pour pouvoir agir, malgré les siècles d’aliénation, malgré les phases de dénaturation, il fallait opérer, sur le corps et l’âme du peuple allemand, une révolution culturelle, au sens prérévolutionnaire du terme : il faut revenir à l’origine, à ce qu’était l’homme germanique, son mode de vie et son attitude instinctuelle à l’égard des êtres et des choses. Il s’agit de « remettre le monde à l’endroit » et de « revenir à l’origine ». La volonté nazie de restaurer la coïncidence entre nature et culture passe ainsi par la « purification » des aspects « cosmopolites » de la philosophie Antique (Platon, les Stoïciens) autant que moderne (Kant), par la volonté de faire disparaitre 1789 de l’histoire de l’Allemagne, par la définition de « valeurs morales » nouvelles ou par une réflexion sur le droit. Avec la réécriture de ce dernier, le nazisme en tant que « révolution culturelle » a prétendu justifier légalement le meurtre de masse.

Une plongée effrayante dans le corps du Léviathan

Olivier Jouanjan donne, avec Justifier l’injustifiable. L’ordre du discours juridique nazi, un livre passionnant et effrayant. Peut-on « prendre le droit nazi au sérieux ? » En quoi cela permet-il de penser ce que fut le nazisme ? Jouanjan part de ce fait : le droit nazi fut la nervure du corps Léviathan nazi et cependant il n’est pas examiné en tant que droit. Nous ne comprenons donc pas comment l’obéissance à ce qui est injustifiable a pu être « justifiée » par le droit, et au-delà par les acteurs de la catastrophe durant leurs procès. Nombre de nazis jugés après la guerre ont insisté sur la « légalité » du gouvernement nazi et ont argumenté sur la « nécessité » d’obéir aux ordres. On pensera à Klaus Barbie qui évoquait ce devoir d’obéissance. Appréhendant le droit nazi en tant que droit, Jouanjan apporte un regard novateur : « l’ordre du discours juridique » avait vocation à justifier le crime nazi. Le nazisme en tant que droit a été un droit à l’injustifiable. On pensera alors aux victimes, légalement spoliées dans un premier temps. « Légalement » éliminées ensuite. Le discours juridique nazi, produit de l’institution juridique allemande, a permis une « légalité » de l’extermination.

Comment ne pas avoir froid dans le dos en refermant les pages de ce livre fondamental ?

Éric Michaud, Un art de l’éternité. L’image et le temps du national-socialisme, Gallimard, Folio, 2017

Johann Chapoutot, La révolution culturelle nazie, Gallimard, Bibliothèque des Histoires, 2017

Olivier Jouanjan, Justifier l’injustifiable. L’ordre du discours juridique nazi, PUF, Léviathan, 2017.



Erdogan: le match du courage et de la lâcheté

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Le Grand Turc et le petit président: François Hollande reçoit Recep Tayyip Erdogan à l'Elysée, octobre 2014. SIPA. AP21645889_000005
Le Grand Turc et le petit président: François Hollande reçoit Recep Tayyip Erdogan à l'Elysée, octobre 2014. SIPA. AP21645889_000005

La lâcheté de nos dirigeants est parfois, comme il est dit du mystère de Dieu, non pas impénétrable mais insondable… D’autres responsables régionaux, dans d’autres pays, savent heureusement faire preuve de plus de courage.

Il est ainsi de ceux de la Suède, de la Suisse ou de l’Autriche, où des meetings de soutien à Recep Tayyip Erdogan ont été annulés. Il en est ainsi, encore, de l’Allemagne, où plusieurs réunions électorales pro-AKP dans plusieurs villes ont été interdites, et où le ministre turc de la justice a dû annuler son déplacement en vue de ces réunions, malgré une réponse peut-être un peu trop mesurée d’Angela Merkel qui, après qu’Erdogan a accusé Berlin de « pratiques nazies » a sobrement appelé à garder son sang-froid, et rappelé l’absurdité, en l’espèce, de ce type de comparaisons historiques. La déclaration du nouveau Grand Turc aurait mérité une vraie colère, mais madame Merkel tient avant tout à préserver l’accord indigne de mars 2016 qu’elle avait négocié avec Ankara sur les migrants, accord entériné par l’Union européenne, et qui, en nous préservant pour l’instant des flots de réfugiés que nous ne voulons pas connaître, fait du sultan d’Ankara un maître-chanteur, toujours la main sur les vannes de l’exode qu’il peut rouvrir selon ses humeurs ou ses intérêts…

La honte, la honte, la honte

Il en est ainsi, enfin, des Pays-Bas, qui n’ont pas hésité à interdire l’atterrissage du ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, lequel devait prendre la parole à un meeting de soutien à Erdogan à Rotterdam, puis à reconduire à la frontière avec l’Allemagne Fatma Betül Sayan Kaya, ministre turque de la Famille, désireuse de remplacer Mevlüt Çavuşoğlu à ce même meeting… Les Pays-Bas, à leur tour, se sont vus traiter par Erdogan de « fascistes » et de « nazis », lequel les a même avertis qu’ils « paieraient le prix fort » pour leur « attitude », tandis que son ministre des Affaires étrangères déclarait que La Haye devrait faire des excuses… Pas trop atteint par la menace, le gouvernement néerlandais a déclaré, par la voix de son Premier ministre, qu’Erdogan dépassait les bornes, et qu’il était hors de question de faire des excuses à des gens qui traitaient les Néerlandais de nazis… Digne, courageux, honorable.

On aurait aimé pouvoir en dire autant des autorités françaises… Mais, avant de parler de la honte, une remarque : il est étrange, et assez incohérent, que l’insulte « nazi » soit utilisée par monsieur Erdogan, lequel n’avait pas hésité, à l’occasion d’un discours public, à citer l’Allemagne nazie comme exemple de régime présidentiel fort, comme celui qu’il voudrait instaurer en Turquie, pays où, Mein Kampf a été publié en 2005 et reste un best-seller

La honte, donc. Celle d’avoir laissé le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, encore tout énervé de sa mésaventure néerlandaise, venir à Metz, en France, et prendre la parole à un meeting de soutien en faveur de la réforme constitutionnelle voulue par Erdogan. Et le laisser, pendant cette réunion, continuer à s’en prendre, sur notre territoire, aux autorités de La Haye, un pays membre comme nous de l’Union européenne… Cette lâcheté est injustifiable. La moindre des choses, le minimum de courage politique et de dignité d’Etat eût été de se montrer solidaire avec l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas. Nous n’en avons pas été capables. Et le Grand Turc, cynique, nous a en retour gratifiés d’un compliment, saluant la France pour « ne pas être tombée dans le piège »… Il y a des compliments plus infâmants que des injures, quand ce sont des despotes affichant le mépris le plus absolu pour la démocratie qui les formulent…

Le scandale, une arme électorale

Ce mépris pour la démocratie est au cœur de ce qui se joue ici. Il ne s’agit pas seulement de dignité, et de fierté nationale allemande, néerlandaise ou française. Erdogan jette tout ce qu’il peut dans la bataille électorale, avant le référendum du 16 avril prochain. Profitant du coup d’Etat raté de juillet 2016, celui qui n’a pas hésité à rallumer une guerre intérieure et extérieure avec les Kurdes pour s’assurer une majorité législative, et qui a fait depuis l’été 2016 emprisonner près de 40 000 personnes, poursuivre des centaines de journalistes et « effacer » de tout emploi public et privé près de 130 000 fonctionnaires, les condamnant ainsi à une « mort sociale », veut à tout prix réaliser son rêve : restaurer en l’incarnant la « grandeur » totalitaire du pouvoir ottoman, celui du sultan, le Grand Turc comme on disait. Pour cela, il faut que sa réforme institutionnelle passe. Cette réforme en termine une bonne fois pour toute avec la démocratie, ses principes et ses valeurs : le président (Erdogan) exercera tout le pouvoir exécutif, sans Premier ministre ; il nommera et limogera les ministres ; il pourra intervenir sur l’exercice de la justice en nommant plusieurs des membres du Haut-Conseil des juges et procureurs en charge de nommer et destituer le personnel judiciaire ; fini l’indépendance de la justice.

Mais Recep Tayyip Erdogan n’est pas totalement assuré de la victoire au référendum. Une partie importante de l’électorat turc hésite, ou réprouve sa réforme. La répression post-coup d’Etat a peut-être été un peu trop loin… et la situation économique ne cesse de se détériorer, dans une société désagrégée par ladite répression, les conflits, l’instabilité… Et puis l’idéal démocratique n’est pas mort aux yeux de beaucoup de Turcs, qui résistent, comme ils peuvent, au quotidien. Même au sein de l’AKP, le parti d’Erdogan, il y a des éléments qui doutent, qui rechignent… Alors les voix des millions d’électeurs résidant en Allemagne, au Pays-Bas, en France, ailleurs en Europe, sont cruciales, et peuvent faire la différence… D’où l’agressivité des ministres envoyés par Erdogan mobiliser ceux-ci en Europe, autour d’un nationalisme toujours vivace dans les communautés expatriées…

C’était donc là qu’il fallait se montrer à la hauteur. Courageux, dignes, solidaires, européens, et démocrates, face au Grand Turc et ses colères de tyran. Hélas la France n’en a pas été capable. Nous avons encore une fois choisi le déshonneur pour éviter le conflit. Nous aurons de toute façon à la fin le conflit, mais avec le déshonneur. Winston Churchill, père de la formule, aurait probablement déjà demandé, lui, l’exclusion de la Turquie de l’Otan, en dirigeant lucide qu’il était, averti que l’on ne saurait avoir une alliance militaire opérante, durable et fiable avec un pays dont les dirigeants ne partagent pas nos fondamentaux politiques… et nous insultent sans vergogne.

Imagine-t-on De Gaulle se coucher devant Erdogan?

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ayrault erdogan turquie hollande
Sipa. Feature Reference: AP21967032_000003 .
ayrault erdogan turquie hollande
Sipa. Feature Reference: AP21967032_000003 .

Il ne faut pas abuser des grands mots, et encore moins des comparaisons historiques. Mais là on a du mal à éviter les uns et les autres. Après le communiqué de Jean-Marc Ayrault appelant à « l’apaisement », dans la crise opposant la Turquie à deux pays de l’Union européenne, les termes qui viennent à l’esprit sont : Indignité, déshonneur, honte. Quant à la comparaison historique, elle s’impose d’elle-même : en 1938,  Chamberlain et Daladier nous invitaient à l’appeasement face à Hitler, en 2017, Ayrault prône l’apaisement face à Erdogan. On aimerait penser que c’est par hasard ­ – et par une ignorance historique crasse – que le chef de notre diplomatie a précisément choisi, parmi tous les mots qu’il aurait pu employer, celui qui rappelle comment, à Munich, l’Europe s’est couchée devant le Führer. Mais on ne voit pas comment un professeur d’allemand pourrait ignorer ce triste épisode devenu un nom commun. Difficile, dans ces conditions, de ne pas voir dans le communiqué du Quai d’Orsay l’expression d’un inconscient munichois qui nous pousse à capituler aujourd’hui devant l’islam radical comme hier devant le nazisme.

L’UE sans chair ni passé

Car il ne s’agit pas seulement ici de « solécisme en parlant », comme aurait dit Molière, mais d’une étrange faute dans la conduite de notre politique étrangère. S’il y a une continuité dans le quinquennat de François Hollande, et aussi une cohérence entre les discours et les actes, c’est bien la préférence européenne. Le président de la République a fait de la solidarité avec l’Europe en général et l’Allemagne en particulier le point névralgique de sa politique, y compris, souvent, contre l’avis des Français. Après avoir juré qu’on allait voir ce qu’on allait voir et promis que Merkel saurait de quel bois il se chauffe, il s’est pratiquement inscrit, au long de ces cinq années, dans le sillage de Berlin.

Face à la Turquie d’Erdogan et à ses prétentions folles à venir enrôler sous notre nez des citoyens européens, c’était le moment ou jamais de parler d’une seule voix. Et c’est la France qui se couche, la France qui aime tant donner çà ses partenaires des leçons de savoir-vivre européen. Si on avait voulu prouver que l’UE n’est qu’une série de règles destinées à faciliter la vie des multinationales et qu’elle n’est porteuse ni de la civilisation, ni des valeurs dans lesquelles les gouvernants européens, particulièrement les Français, adorent se draper, on ne s’y serait pas pris autrement.

Toutefois, que l’UE prouve, une fois de plus, qu’elle n’a ni chair, ni passé, ni d’ailleurs la moindre ambition de transmettre l’héritage historique de l’Europe, n’est pas le plus grave. Ce qui cause un véritable chagrin, et pour tout dire, de la honte, c’est de voir la France se singulariser dans la soumission. On croyait que les Pays Bas, et dans une moindre mesure l’Allemagne, qui ont ouvertement choisi le modèle multiculturel de coexistence des différences, étaient plus vulnérables que la France républicaine aux défis identitaires. Lancé de l’extérieur par le chef d’un Etat supposé ami, celui-ci semble avoir réveillé la fierté nationale des Hollandais et des Allemands, quand celle-ci paraît absente au plus haut niveau de l’Etat en France. Alors que le chef de l’Etat turc, rendu fou furieux par le refus de deux pays européens de laisser tenir meeting, se répandait en imprécations, allant jusqu’à évoquer le nazisme, Jean-Marc Ayrault ne voyait « pas de raison d’interdire » une réunion similaire organisée à Metz, « réunion qui, au demeurant, ne présentait aucune possibilité d’ingérence dans la vie politique française. »

Nous sommes les champions de la tolérance

Que les représentants d’un parti étranger viennent prêcher des valeurs étrangères ou frontalement opposées aux nôtres devant des citoyens français ou des étrangers établis en France, ne constitue pas seulement une ingérence dans notre vie politique, mais une  inacceptable intervention dans notre existence collective assortie d’un risque de trouble à l’ordre public qui devrait suffire à n’importe quel Tribunal administratif pour interdire la réunion. Du reste, on voit mal pourquoi des partis étrangers, même parfaitement aux normes de la démocratie libérale, feraient campagne en France. Jean-Marc Ayrault se monterait-il aussi accommodant si les responsables du Likoud, par exemple, avaient la très mauvaise idée de tenir meeting à Sarcelles ?

Mais voilà que nous sommes désormais les champions de la tolérance, face à un régime qui s’éloigne chaque jour un peu plus de ces normes. Et, tout cela, me rappelle Alain Finkielkraut, pour un type qui bafoue les libertés, emprisonne les opposants et a, sous couvert de réprimer un coup d’Etat, organisé un contre-coup d’Etat. Sans parler de son palais de 600 pièces. On dirait qu’Erdogan se croit tout permis. « C’est un seigneur ottoman qui nous traite de nazis », résume Finkielkraut. Et qui sait à merveille retourner nos libertés contre nous.

La position française a été condamnée par une grande partie de la classe politique, de Esther Benbassa à Marine Le Pen, en passant par Macron et Fillon, mais à la notable exception de Benoît Hamon qui, à la Guadeloupe, a estimé  que  « le rôle de la France n’était pas d’interdire a priori un débat en dépit de nos désaccords avec Erdogan », tout en déplorant, bien sûr, les noms d’oiseaux et autres comparaisons infâmantes employés par celui-ci et en appelant la Turquie à la raison. Si on leur demande gentiment ça va sûrement marcher. En attendant, la diplomatie du laisser-faire de Jean-Marc Ayrault et François Hollande est parfaitement en phase avec le discours de l’excuse qui a cours dans une grande partie de la gauche au sujet des méfaits commis par des enfants d’immigrés, dont une partie refuse avec constance de changer de généalogie, préférant la loi des Frères à celle de la République. C’est aussi devant ceux-là que Jean-Marc Ayrault capitule. Pas parce qu’il aime les islamistes. Parce qu’il croit qu’ils sont les plus forts. C’est encore moins glorieux.

Lyon, capitale de la Macronie

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Emmanuel Macron aux côtés de Gérard Collomb, maire de Lyon, à un rassemblement du mouvement En Marche !, Paris, 5 novembre 2016.
Emmanuel Macron aux côtés de Gérard Collomb, maire de Lyon, à un rassemblement du mouvement En Marche !, Paris, 5 novembre 2016.

Si, d’aventure, Emmanuel Macron devait se retrouver président de la République française à l’issue de la mêlée électorale à rebondissements à laquelle nous assistons, c’est à Lyon qu’il devrait, en toute gratitude, venir célébrer son historique victoire.

La métropole rhodanienne, considérée (à tort !) comme peu encline à se mêler d’influer de manière décisive sur le destin de la nation et préférant des édiles besogneux et discrets aux ténors de la « grande » politique parisienne pour la gérer et la représenter dans la capitale, s’est en effet engagée comme jamais dans son histoire en faveur d’un candidat venu d’ailleurs.

Le laboratoire du vieux Macron

Une aventure politique singulière, celle d’un jeune homme se lançant à l’assaut du sommet sans parti, sans expérience des luttes d’appareils, en méprisant souverainement le « cursus honorum » classique décrit jadis lapidairement par Valéry Giscard d’Estaing (député à 30 ans, ministre à 40, président de la République à 50), aurait-elle pu se frayer un chemin vers le succès sans qu’un homme, le sénateur maire Gérard Collomb, et une ville, Lyon, se soient rangés derrière lui, avec une ferveur peu coutumière du lieu et des gens qui l’habitent ? Il est permis d’en douter.

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Même si la victoire finale est encore loin d’être acquise pour Emmanuel Macron, cette conquête politique de la capitale des Gaules est l’assurance, pour lui, de ne pas tomber dans le néant qui menace ceux qui, comme François Bayrou, échouent de justesse au pied de la dernière marche… Si cela devait être le cas, Lyon la prospère, l’internationale, entrée avec succès dans la mondialisation heureuse et la révolution numérique, pourrait l’accueillir comme un des siens, pour se préparer au combat suivant. Gérard Collomb, 69 ans, s’est trouvé un héritier spirituel à sa convenance après avoir pris soin, tout au long de sa carrière, de savonner la planche de tous ceux de ses « amis » politiques qui étaient susceptibles de contester sa prééminence.

Lyon a été un laboratoire du macronisme avant même que le dénommé Macron songe à entrer par la grande porte dans l’arène politique. L’alliance historique de la social-démocratie avec le monde de l’entreprise, l’appel aux compétences issues de la société civile pour gérer la cité, l’assèchement, à son profit, du marais centriste pour confiner la droite locale dans son ghetto sociologique sont les marqueurs de l’exercice du pouvoir municipal et métropolitain exercé par Gérard Collomb depuis son accès à l’Hôtel de Ville et à la tête du Grand Lyon en 2008.

Lorsque, en 2011, la candidature de Dominique Strauss-Kahn se fracasse dans une chambre d’hôtel de Manhattan, Collomb se sent délié de toute allégeance envers un socialisme solférinien incarné par François Hollande, qui l’a[access capability= »lire_inedits »] toujours snobé au profit de ses rivaux locaux au sein du parti, comme l’ancien ministre et président de la région Rhône-Alpes Jean-Jack Queyranne. En 2016, Gérard Collomb n’a pas levé le petit doigt, dans la campagne des régionales, pour aider Queyranne à défendre un fauteuil qu’il a dû céder au très droitier Laurent Wauquiez…

C’est donc sans états d’âme, et même avec une visible jubilation, que Gérard Collomb met alors toute son énergie à placer son poulain en orbite présidentielle, avant même que Macron n’ait franchi le Rubicon en quittant le gouvernement Valls, le 30 août 2016 : réception fastueuse et chaleureuse à l’Hôtel de Ville, mise à sa disposition des réseaux locaux, nationaux et internationaux du maire de Lyon. Manuel Valls est furieux : il organise, en mai 2016, une réunion interministérielle consacrée à la politique de la ville à Vaulx-en-Velin, commune membre de la Métropole de Lyon, sans convier son président Gérard Collomb, pourtant principal financeur des actions menées dans cette banlieue difficile dans le cadre de l’aide aux quartiers sensibles… Le camouflet est d’autant plus cuisant que Valls est alors accompagné de Najat Vallaud-Belkacem, ancien « bébé Collomb » au PS lyonnais qui vise ouvertement, contre son ancien mentor, le leadership de la gauche locale lorsque les urnes de mai auront parlé et, espère-t-elle, fait d’elle la députée de Villeurbanne, deuxième ville de la Métropole…

Une nouvelle bourgeoisie plus entreprenante que bohème

Les poids lourds du système Collomb sont détachés au service de Macron : Jean-Marie Girier, fidèle chef de cabinet du maire depuis 1995, devient directeur national de campagne du candidat Macron et Bruno Bonnell, icône lyonnaise de la nouvelle économie numérique et collombiste de toujours, est le « référent » (c’est comme cela qu’on désigne les chefs en Macronie) d’En Marche ! pour la Métropole et le département du Rhône.

Ce n’est pas encore la rencontre d’un homme et d’un peuple, comme le veut la légende dorée de l’élection présidentielle de la Ve République, mais c’est déjà le flirt poussé entre la réalité sociologique d’une cité où la nouvelle bourgeoisie est plus entreprenante que bohème, et un jeune prodige de la politique qui sait leur parler avec les mots qu’ils comprennent : le franglais décomplexé, le texto en rafales, les tics de langages du jargon managérial… le supplément d’âme c’est la posture christique du candidat en meeting pendant que la « Team ambiance » chauffe par Instagram les « helpers » (jeunes militants en tee-shirts) chargés de guider le public et de faire la claque.

En quelques semaines, les comités En Marche ! éclosent en région lyonnaise comme les champignons après une pluie d’automne. Collomb jubile : les marcheurs macronistes seraient, selon lui, plus nombreux que les membres encartés du PS dans le département. Et il évoque, devant les journalistes, l’hypothèse d’une adhésion collective des partisans de Macron au vieux parti pour faire bouger les lignes après l’élection présidentielle, quel que soit son résultat.

Cependant, ces « marcheurs », dans leur grande majorité, ne sont pas sortis de leur bulle individualiste pour rejoindre les chemins d’une action politique à l’ancienne : ils sont là pour soutenir un homme qui leur semble capable de rompre avec le monde ancien sans chambouler une société dans laquelle, pour la plupart, ils tirent leur épingle du jeu. Leur révolte (bien sage) contre ce système honni de toute part, c’est la version française du « soulèvement des modérés » évoqué par Milan Kundera pour caractériser la révolution de velours à Prague en 1989, contre un pouvoir communiste en déliquescence. Ils sont le « parti du progrès modéré dans les limites de la loi », fondé jadis par l’humoriste tchèque Jaroslav Hašek », le père du Brave Soldat Chvéïk. Tous ces gens-là n’attendent pas de leur candidat un programme clés en main qui comblerait leurs attentes et leurs aspirations : des projets, ils en ont déjà, pour eux et pour leurs enfants. Ils demandent simplement que l’on dégage, pour eux qui sont pleins d’idées, d’énergie et d’espoir, un chemin encombré par les pesanteurs héritées du passé, les vieux partis, les vieilles idées, les vieilles lois, les vieux tabous. Et les vieux tout courts…

Ils marchent, côte à côte, ravis de se retrouver ensemble dans un meeting politique auquel beaucoup d’entre eux participent pour la première fois de leur vie. Ils sont modérément enthousiastes en dépit des efforts de la « Team ambiance ». Ils font du tourisme politique comme on fait un city trip à Vienne ou Copenhague pour décompresser après une séquence de stress au boulot. On apprécie le show, mais on garde une bonne part de son quant-à-soi. Si cela marche, tant mieux, sinon tant pis. On se consolera avec la sagesse de Guignol, lequel estimait, fataliste, que « tout le monde, y peut pas être de Lyon, passque y en faut bien qu’ils soyent d’ailleurs » !

 

Entretien avec Loïc Chabrier, maire-adjoint (PS) de Villeurbanne, chargé de la culture.

Loïc Chabrier, 50 ans, maître de conférences en droit public à l’université Lyon 2, est élu au conseil municipal de Villeurbanne depuis 2008 et conseiller de la Métropole de Lyon. Il est adhérent du parti socialiste depuis 1996.

Causeur. Vous avez choisi de soutenir la candidature d’Emmanuel Macron dès que celui-ci a déclaré son intention de briguer l’Élysée. Pourquoi ?

Loïc Chabrier. Ce choix se situe dans la logique de mon parcours intellectuel et politique commencé il y a vingt ans, lorsque j’ai adhéré au parti socialiste après la fin de mes études. Je me suis toujours situé dans la tradition d’une gauche réaliste en économie, proche des préoccupations de la société, engagée dans la construction européenne. C’est pourquoi j’avais soutenu DSK lors de la primaire de 2006, tout en appréciant le style nouveau de la campagne présidentielle menée par Ségolène Royal… Je pense qu’il est temps de procéder à la clarification politique imposée par la fracture au sein du PS apparue lors du référendum de 2005 sur le projet de constitution européenne. En dépit des efforts de synthèse de François Hollande, cette fracture existe toujours… Emmanuel Macron me semble le mieux à même d’opérer cette nécessaire clarification. Pour résumer : si j’avais appartenu à la génération précédant la mienne, j’aurais été mendésiste, aujourd’hui je suis macroniste !

Si à Lyon la majorité des élus socialistes ont suivi le sénateur maire Gérard Collomb dans son soutien à Macron, à Villeurbanne les élus PS de la majorité municipale se sont prononcés en faveur de Benoît Hamon. Et vous n’êtes que trois macronistes dans le conseil municipal. Cela ne risque-t-il pas de créer des problèmes internes ?

En ce qui me concerne, mon engagement au côté d’Emmanuel Macron s’est effectué dans la clarté et la transparence… J’ai toujours été loyal, sur tous les sujets politiques municipaux envers le maire Jean-Paul Bret, et celui-ci me fait confiance pour la délégation aux affaires culturelles, un gros dossier pour notre ville qui abrite le TNP, l’École nationale de musique, des institutions au rayonnement national. Jean Paul Bret a toujours été respectueux du choix des uns et des autres au niveau national.

Parlons culture, justement, votre domaine d’intervention politique. Les propositions du candidat Macron dans ce domaine ne sont pas très consistantes, on ne voit pas de grands projets culturels à la mesure de ceux mis en œuvre par quelques-uns de ses prédécesseurs…

Vous en voyez, vous, des projets culturels consistants dans les programmes de ses concurrents ? Sur ce point comme sur d’autres, ses propositions développées surviendront en temps utile, dans le processus d’élaboration collective du programme mis en œuvre par les équipes d’En Marche ! Mais je constate que d’ores et déjà, il a lancé des pistes intéressantes, comme l’idée d’ouvrir les bibliothèques publiques le soir et les jours fériés, un moyen efficace de réduire les inégalités culturelles. Plus généralement, on trouve chez Macron la volonté de bousculer les immobilismes, les situations acquises, et la recherche de solutions innovantes qui doivent s’appliquer au domaine culturel comme ailleurs. Le financement public des institutions culturelles fait actuellement de ce secteur la variable d’ajustement des budgets de l’État et des collectivités territoriales. On pourrait, par exemple, faire davantage appel au mécénat, comme cela se produit dans d’autres pays comparables.

Lors de son meeting du 4 février à Lyon, Emmanuel Macron a déclaré : « Il n’y a pas de culture française. Il y a une culture en France. Et elle est diverse. » Ces propos ont provoqué quelques réactions, notamment de la part de ceux qui rejettent le relativisme culturel à la mode… Qu’en pensez-vous ?

De mon point de vue, ces réactions témoignent d’une crispation identitaire que ces propos n’auraient pas provoquée quelques années plus tôt. Pour moi, j’entends cela comme l’affirmation que notre culture française, si riche et variée, s’est nourrie au fil des siècles d’une multitude d’apports, issus des régions et des étrangers venus créer en France. Ces réactions me semblent donc excessives.

Emmanuel Macron a qualifié de « crime contre l’humanité » la colonisation française en Algérie. Qu’en pensez-vous, comme juriste ? 

Je pense d’abord que le propos visait la colonisation dans son ensemble et pas seulement en Algérie. La qualification s’entend sur le plan juridique mais elle a aussi une connotation morale, celle à laquelle faisait sans doute allusion Emmanuel Macron. Il n’empêche que ce n’est pas un terme que j’aurais utilisé moi-même. En revanche, il est légitime de regarder cette histoire de manière objective, comme nous l’avons fait pour d’autres périodes troubles de l’histoire de France. Je noterai surtout qu’Emmanuel Macron a bien souligné qu’il n’était ni dans le déni ni dans la repentance.

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Face à Erdogan, l’honneur des Pays-Bas

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turquie pays bas ayrault
Le consultat des Pays-Bas à Istanbul attaqué par des manifestants qui y hissent le drapeau turc, mars 2017. Sipa. Numéro de reportage : AP22026134_000033.
turquie pays bas ayrault
Le consultat des Pays-Bas à Istanbul attaqué par des manifestants qui y hissent le drapeau turc, mars 2017. Sipa. Numéro de reportage : AP22026134_000033.

Au royaume de Hollande, pas si loin de chez nous, on ne veut plus transiger avec la démocratie et la souveraineté nationale.

Ingérences multiples

Il se trouve que les provocations verbales du clan Erdogan hérissent depuis peu l’Europe du nord. L’internement de plusieurs journalistes turcs a fait sortir de leur réserve les diplomaties occidentales les moins lâches. Angela Merkel a eu le toupet de regretter que « plus de 100 journalistes sont emprisonnés » en Turquie, et elle a demandé la libération de Deniz Yücel, le correspondant du quotidien Die Welt en Turquie. Ses électeurs s’agacent de cette campagne de l’étranger, menée au nom d’un parti islamiste qui bafoue chaque jour les principes élémentaires de l’Etat de droit. Le 7 mars, le meeting de Hambourg était annulé. C’est depuis le balcon de la résidence du consul général de Turquie que M. Cavusoglu a déploré que « l’Allemagne ne devrait pas intervenir dans nos élections! ». Les Turcs s’y connaissent en droit d’ingérence…

L’Autriche, la Suisse, l’Allemagne, la Suède, le Danemark et les Pays-Bas ont tour à tour pris des mesures pour interdire des rassemblements pro-AKP. Le nettoyage politique de la population kurde et le combat à double tranchant de l’armée turque en Syrie ont fini par gêner les partis conservateurs qui briguent une réélection en Allemagne et aux Pays-Bas.

Metz plutôt que Rotterdam

L’avion du ministre turc des Affaires étrangères n’a donc pas pu se poser à Rotterdam où il comptait mobiliser ses soutiens. Mevlut Cavusoglu, le ministre des Affaires étrangères, a bien essayé d’atterrir de force à Rotterdam où le maire de la ville, Ahmed Aboutaleb acceptait de l’accueillir. Mais le gouvernement de Mark Rutte a maintenu qu’il n’était pas le bienvenu. Sa venue faisait courir un risque de trouble à l’ordre public. La diaspora kurde et arménienne mais aussi des militants des droits de l’homme avaient l’intention de manifester leur mécontentement. C’est donc à Metz que le représentant de l’AKP  a pu tenir son meeting en toute tranquillité. Les femmes voilées d’un côté et les hommes barbus de l’autre, comme à Strasbourg il y a quelques mois. Et Jean-Marc Ayrault d’appeler les parties à « l’apaisement ».

Le régime de Recep Tayyip Erdogan est en campagne plébiscitaire pour se donner toujours plus de pouvoir. La réforme constitutionnelle, taillée sur mesure pour le néo-sultan d’Ankara, cherche des militants dans ses bastions électoraux: la diaspora d’Europe occidentale. Il s’agit d’étouffer les dernières velléités d’opposition et de donner au Président Erdogan les quasi-pleins pouvoirs. Ces millions d’admirateurs du Président turc résident sur notre continent mais vivent comme en Turquie. Ils soutiennent le leader turc et veulent faire campagne à Strasbourg, à Rotterdam et à Hambourg. Chez nous, l’AKP est chez lui. Un militant turc de Rotterdam menaçait vendredi soir: « nous sommes 250 000 turcs ici et nous sommes tous des soldats ottomans! »

Erdogan voit des nazis partout

Les réticences européennes ont entraîné la fureur de Recep Tayyip Erdogan. Lequel a riposté avec des facilités oratoires bien de chez nous: les Pays-Bas sont des «vestiges nazis, fascistes» a-t-il simplement répondu. Erdogan, qui semble bien connaître l’histoire de l’Empire ottoman, est moins à l’aise avec l’histoire de la République turque. Aurait-il oublié que la Turquie avait signé en 1941 un pacte de non-agression avec Hitler ? Pacte qui ne fut rompu qu’en 1945, alors que le régime nazi s’effondrait. Que fit la Turquie quand la Hollande fut envahie avec la France par les panzer de la Wehrmacht? C’est une question qu’il faudrait poser à M. Erdogan. Tandis que la famille royale s’exilait à Londres, l’armée hollandaise résistait courageusement avant de subir quatre années d’occupation nazie sous la férule du Reichskommissar Arthur Seyss-Inquart.

Les grands rassemblements de masse qui couvrent les meetings turcs de drapeaux rouges au croissant et à l’étoile blanche rappellent de douloureux souvenirs aux Néerlandais. On a souvent complaisamment qualifié le régime AKP d' »islamo-conservateur ». On s’est trompé, le parti d’Erdogan est dans une dérive fascisante qu’il serait bon de dénoncer ouvertement. Et pas qu’en Hollande.

L’Âge d’homme: le cercle des poètes réels

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vladimir dimitrijevic age homme
Vladimir Dimitrijevic. Photo : Slobodan Despot.
vladimir dimitrijevic age homme
Vladimir Dimitrijevic. Photo : Slobodan Despot.

Je suis entré aux éditions L’Age d’Homme en 1986, à peine âgé de dix-neuf ans. Je m’étais inscrit à l’université de Lausanne sans conviction et je voulais financer mes études tout seul. Mon professeur de français au lycée m’avait recommandé d’aller frapper à la porte de cette maison prestigieuse dont le siège était également à Lausanne. A l’époque, L’Age d’Homme jouissait d’une renommée mondiale pour ses grandes traductions du monde slave, en particulier les œuvres immenses de Vassili Grossman et d’Alexandre Zinoviev. En plus de leurs exceptionnelles qualités littéraires, les grands auteurs slaves publiés à L’Age d’Homme étaient porteurs de témoignages capitaux et irréfutables contre un empire qu’il était encore malséant et dangereux de critiquer: le régime soviétique. Grossman comme Zinoviev, du reste, avaient d’abord été imprimés à L’Age d’Homme en langue originale russe et réintroduits en URSS par des canaux clandestins.

Premiers labeurs

Vladimir Dimitrijevic (Dimitri pour le cercle des amis et connaissances) passait pour un énergumène, un flibustier et un fieffé réactionnaire. On lui reconnaissait néanmoins une culture immense, des intuitions de prophète ainsi qu’un flair éditorial hors du commun. Avant d’être reçu par lui, j’avais dû attendre des heures durant, comme chez le dentiste, dans une salle d’attente constituée de deux banquettes de bus VW. Je lui avais apporté des essais de traduction manuscrits. Il n’avait pas même ouvert mon cahier, mais m’avait fixé d’un air maussade, s’était tourné vers son fouillis de dossiers et en a tiré un pavé de la taille d’une Bible. «Pourriez-vous me traduire ceci?» Ce n’était pas la Bible, mais ce n’en était pas loin. Le Pécheur de Dobrica Ćosić (Dobritsa Tchossitch), le plus grand écrivain serbe vivant, qui était aussi le plus illustre opposant au régime titiste. Il vivait encore en résidence surveillée, mais sa production littéraire était tolérée. Tolérée sans plus: Le Pécheur était à la fois un best-seller et un motif de mise aux arrêts si on vous piquait à le lire pendant votre service militaire. C’était aussi la première partie d’une trilogie colossale sur la folie des luttes intestines du communisme à la veille de la IIe Guerre mondiale: Le Temps du Mal. Cette imposante œuvre littéraire et politique était confiée sans un instant d’hésitation aux bons soins d’un étudiant inconnu.

J’ai donc traduit les 800 pages du Pécheur, maladroitement, en quelques mois. Puis la suite — plus de 1000 pages —, durant l’été de mes vingt ans. Dix heures de travail de forçat chaque jour pendant que mes camarades d’études bourlinguaient ou se doraient la pilule. Le métier du livre m’a été inculqué comme chez les artisans de jadis le maniement des outils: à force d’usage, jusqu’au sang, jusqu’à l’évanouissement.

Je pensais alors que ces travaux n’étaient que des expédients. Mon projet était de m’inscrire à l’académie de cinéma de Prague. On n’y avait pas voulu de moi. J’ai poursuivi en parallèle des études de lettres à l’université et la pratique des lettres dans la traduction et l’édition. Inutile de dire que la différence entre la théorie et la pratique s’est rapidement révélée abyssale.

C’est stupéfiant à écrire aujourd’hui, mais on était encore au temps du Rideau de Fer. Au-delà de Checkpoint Charlie, c’était la misère, la terreur, la censure. En-deçà, à Berlin, la liberté d’expression, d’entreprise, de développement… Et une sécurité, une aisance qui rendaient la vie presqu’insipide. Influencé par mes lectures de l’époque, j’ai cru comme beaucoup que nous touchions à la «fin de l’histoire».

Le réveil de l’histoire

J’y ai cru, mais pas très longtemps. La guerre a éclaté en Yougoslavie, comme une tempête dans un ciel bleu, au tournant des années 1990. Une monstrueuse machine de propagande et de désinformation s’est mise en place. Bien que d’origine mixte, serbo-croate — typiquement yougoslave, donc —, j’ai pris parti pour le camp des proscrits: les Serbes. De même que je soutenais les Indiens dans les westerns, à l’époque où on les peignait encore comme des sous-humains.

L’Age d’Homme venait de vivre son apogée. En 1986, Migrations de Milos Tsernianski, le «plus beau roman du monde», lui avait valu le Grand Prix de l’Académie française. En Suisse, la collection Contemporains rassemblait les plus fortes voix de la littérature contemporaine, tandis que Poche Suisse rassemblait le meilleur de l’héritage helvétique. L’Age d’Homme hébergeait les plus éminents auteurs belges, les grandes traductions classiques, l’histoire du cinéma, le théâtre d’avant-garde. L’Age d’Homme publiait l’intégrale du merveilleux Georges Haldas et poussait avec Vladimir Volkoff jusque dans les eaux du best-seller…

Au moment de mon arrivée, ces belles années prenaient fin. Avec Gorbatchev et le démantèlement de l’URSS, on s’était empressé de décréter l’antisoviétisme has-been pour ne pas devoir lui donner raison. Vladimir avait perdu de précieux soutiens. Les ventes fléchissaient. J’attribuais alors cette crise à la conjoncture. Je vois aujourd’hui qu’elle avait aussi d’autres motifs. Notamment celui-ci, qui était encore invisible: le règlement de comptes du monde occidental avec le monde russe. L’assèchement graduel de l’intérêt culturel pour le monde de l’est. La réduction de la littérature et du cinéma russes «eurocompatibles» à des histoires d’ivrognes et de crétins corrompus.

De 1989 aux années 2000, la Russie n’a plus existé sur la scène internationale. Les Allemands et les Américains avaient décidé de dépecer la Yougoslavie et de «punir» les fidèles alliés des Russes sur place (qui étaient aussi ceux des Français, autres absents de l’histoire): les Serbes. C’était une curée explicite, haineuse, à ciel ouvert, masquée par un lavage de cerveaux d’une ampleur jamais vue. Volkoff, spécialiste du genre, allait l’appeler un «cas d’école» de désinformation. Dans ce contexte, nous avons créé, V. D. et moi, un «institut serbe» à Lausanne ainsi qu’une petite revue brochée que nous imprimions nous-mêmes, dans nos locaux: Raison garder. Qu’on le croie ou non, cette revue — et elle seule — a recensé en temps réel les grandes manipulations de masse et les false flags que des auteurs impartiaux décortiqueront après coup. (Voir notamment Les vérités yougoslaves ne sont pas toutes bonnes à dire (Albin Michel) de Jacques Merlino, qui vaudra à son auteur, alors directeur des infos à France 2, une spectaculaire déchéance professionnelle.)

Je n’ai pas une ligne à regretter, pas une phrase à changer à cette première incursion dans l’«antipresse». Notre revue avait vraiment su «raison garder» en une époque de folie et d’aveuglement où des ouvrages tendancieux truffés de centaines d’erreurs factuelles comme Vie et Mort de la Yougoslavie du ridicule Paul Garde tenaient lieux de référence pour les journalistes et les diplomates. Une décennie après les événements, je créerais une nouvelle maison d’édition, Xenia, entre autres afin de continuer de publier des grands «chaînons manquants» tels que l’enquête de Jürgen Elsässer sur la manipulation du djihadisme par les services secrets occidentaux au temps de la guerre yougoslave (Comment le Djihad est arrivé en Europe).

Le grand tri

En attendant, cette polémique avait changé mon destin. Je ne deviendrais ni cinéaste, ni grand mandarin. J’ai fini par abandonner l’université, découragé tant par le conformisme pompeux qui y tenait lieu de science que par la passivité du milieu académique à l’égard d’une déformation massive de l’histoire par les médias. L’Age d’Homme, dont le patron lui-même avait mis en jeu la réputation à cause de cette guerre, restait mon dernier refuge et ma seule académie. Mon frère Marko m’y a rejoint en ce temps-là. Nous avons traduit, mis en forme, illustré, édité, des centaines d’ouvrages. Le premier conflit de l’après-guerre froide avait fait le tri autour de nous. Il y avait les spectres qui, tout instruits qu’ils étaient, s’alignaient sur la rumeur commune et nous répudiaient pour péché d’opinion. Et puis les vivants qui, comme Volkoff, Zinoviev, Dutourd, Marejko, Werner ou Haldas, restaient fidèles à la maison dans la tourmente.

Dimitri était malcommode, avare, caractériel et orgueilleux, mais il mettait la littérature et les idées au-dessus de tout. Avec lui et ses auteurs, j’ai appris très jeune que la régression totalitaire n’était pas liée à un pays, ni à une idéologie, mais à la modernité elle-même. Et que la littérature en soi, quand on y croit et qu’on s’y consacre vraiment, est une forme de résistance universelle.

La liberté d’esprit avait un prix: celui de la solitude, de l’incompréhension et du dénuement. There is no free dinner, disent les Anglo-Saxons. Si vous voulez manger à la table des esprits libres et des écrivains sans concessions, vous devez souvent vous contenter de pâté froid. Et c’était bien notre menu. Dimitri était tout le temps sur la route avec ses fourgonnettes. Nous nous arrêtions sur des aires de repos, en Bourgogne ou dans le Jura, pour avaler un bout de fromage et de saucission, fouettés par le vent. Nous parlions des auteurs, des projets, de l’idiotie contemporaine ou des beautés de la France. Nous étions libres.

J’ai quitté l’Age d’Homme en 2004, n’arrivant plus à m’entendre avec cet homme difficile. En partant, je lui ai prédit son sort et celui de la maison. Aujourd’hui, sous la direction de sa fille Andonia, L’Age d’Homme a changé de domaines d’intérêt. Ceux qui l’ont connu dans les années héroïques savent que c’était bien plus qu’une maison d’édition: une zone libérée.

Béni soit l'exil !: Propos d'un éditeur engagé

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Cet article a initialement été publié sur Antipresse.

En Belgique, des employés en liberté surveillée

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Troupeau de moutons en Nouvelle-Zélande, 2015. SIPA. 00712819_000005
Troupeau de moutons en Nouvelle-Zélande, 2015. SIPA. 00712819_000005

Alors qu’on ausculte la moindre convulsion du grand cirque éphémère de nos élections imprévisibles, pendant ce temps-là, en Belgique, des employés de New Fusion, à Malines, trouvent la vie bien plus pratique depuis qu’on leur a implanté une puce RFID dans le gras de la main. C’est ce que nous apprend la RTBF le 3 février. D’après La Tribune, les huit salariés sont même plutôt contents. Inutile de se fatiguer à chercher un badge, le mot de passe de son ordinateur ou le code pour ouvrir la porte. En plus, comme on n’est jamais trop prudent, « en cas d’accident, les secouristes auraient directement accès à vos données », disent-ils.

Au-delà de cette impression de déjà vivre dans une dystopie où se vérifient les pires scénarios de la SF, phénomène que le grand J. G .Ballard appelait le « présent visionnaire » pour qualifier ses propres romans, ce qui peut nous interroger ici, c’est tout de même le ravissement sincère des employés choisis qui ne voient que des avantages au point de faire passer Alexis Deswaef, le défenseur belge des droits de l’homme, pour un vieux ronchon quand il parle « de réel danger ».

Sans doute faudrait-il regarder du côté de La Boétie et de sa « servitude volontaire » pour comprendre cette obscure pulsion qui fait préférer la sécurité à la liberté, fut-ce au prix de la tyrannie, ou de Hobbes qui part du constat célèbre que « l’homme est un loup pour l’homme » et lui propose rationnellement d’abdiquer sa liberté pour assurer sa[access capability= »lire_inedits »] tranquillité.

On rêverait pour le coup, puisqu’il est question de loup, d’une scène dans un bureau de New Fusion rejouant la fable de La Fontaine, Le Loup et le Chien. Le loup en chercheur d’emploi affamé demanderait soudain en regardant la petite cicatrice sur la paume de l’employé-chien, alors qu’il serait sur le point de signer son contrat de travail : « Qu’est-ce-là ? […] – Rien. – Quoi ? rien ? –Peu de chose. / – Mais encor ? –Le collier dont je suis attaché / De ce que vous voyez est peut-être la cause. »

Et alors, même si la puce RFID a remplacé le collier, de voir le demandeur d’emploi, comme Maître Loup, « s’enfuir et courir encore »[/access]

Louis Jourdan, le dernier french lover d’Hollywood

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Louis Jourdan dans Dracula, 1977. SIPA. 51430928_000002
Louis Jourdan dans Dracula, 1977. SIPA. 51430928_000002

L’histoire se répète. A Los Angeles, hier comme aujourd’hui, l’acteur français avance en terrain miné. Jadis, beau gosse au regard langoureux, désormais mauvais garçon aux intentions satanistes. Un chemin balisé où le comédien étranger ne peut travailler que s’il répond à des codes ethniques et esthétiques bien particuliers. Ce grand pays des Libertés fonctionne sur des stéréotypes physiques et des scénarii trop souvent écrits à l’avance. Les producteurs détestent le hasard des rencontres.

Itinéraire d’un Français gâté

L’industrie du cinéma n’a pas vocation à dépasser les identités mais à générer du cash, quitte à manquer parfois de subtilité. Pour décrocher son étoile sur Hollywood Boulevard, après-guerre, mieux valait incarner les belles manières, jouer au tennis comme René Lacoste, chanter comme Maurice Chevalier et charmer les demoiselles comme Louis Jourdan (1921-2015). Seuls les cinéphiles se souviennent de ce produit d’exportation et de son étrange parcours dans ce qu’il est convenu d’appeler l’Âge d’Or des studios.

Le grand public a, depuis longtemps, oublié la carrière de ce Marseillais parti conquérir l’Amérique avec pour seul arme, une gueule d’amour. A destin iconoclaste, il fallait un acteur qui brouille les images, qui n’a pas peur de se réinventer à chaque saison et qui intrigue le téléspectateur par sa polyvalence. Olivier Minne, journaliste, producteur, acteur, animateur, bodybuilder à ses heures perdues, ne répond à aucune fiche-type. C’est le casse-tête des directeurs des programmes qui imaginent leurs grilles comme l’on résoudrait une équation. Logique et simpliste. Minne est hors-norme dans le PAF où les égos suintent l’ennui et la suffisance. Curieux, cultivé, avenant, il peut jouer les costauds dans Fort-Boyard et écrire une biographie finaude : « Louis Jourdan, le dernier french lover d’Hollywood » qui vient de paraître aux éditions Séguier.

James Bond, Hitchcock et Sinatra

Le service public devrait penser à utiliser ce talent polymorphe à sa juste valeur et s’en servir en dehors des périodes estivales. De 2010 à 2014, Olivier Minne a partagé l’intimité de Louis Jourdan et de son épouse Berthe Frédérique dite Quique, en se rendant régulièrement dans leur villa de Beverly Hills. Il a réussi à amadouer ce solitaire, un brin misanthrope, lecteur compulsif et, non sans mal, à rembobiner le film de sa vie. Le biographe joue franc-jeu avec ses lecteurs dès l’amorce du livre, il n’a jamais considéré Jourdan comme un grand acteur, ce qui l’intéresse, c’est analyser le destin d’un frenchy dans les rouages de la Factory. Le système de prédation des studios qui enfermait alors les acteurs dans un rôle défini. Juste avant l’explosion de la télévision, les studios font et défont les carrières, s’échangent les contrats, façonnent les caractères, imposent les relations, régentent l’existence même de leurs « poulains » et finissent par détruire chez eux la moindre étincelle d’humanité.  Les acteurs deviennent des « machines à sous ».

De son vrai nom Louis Gendre, fils d’un hôtelier de luxe sur la Riviera, Jourdan aura fait de sa beauté son gagne-pain en scellant un pacte avec le diable. René Simon lui prédisait déjà dans son cours, un chemin chaotique. « J’allais être confronté pour un long moment à un gros problème, celui d’être pris au sérieux », disait-il. Protégé du réalisateur Marc Allégret, Loulou comme l’appelle sa femme entre dans le métier avec l’innocence du jeune premier. Les affres de la guerre lui passent au-dessus de la tête. Sous la férule de Selznick, le producteur oscarisé d’Autant en emporte le vent, Loulou fait son apprentissage dans cette très sévère école du cinéma. Sans illusions, avec cependant quelques rancunes tenaces, notamment contre James Dean « le prototype du faux génie du cinéma », le Français fait une honnête carrière. Il tournera pour Hitchcock, Ophüls, Vidor, Wilder et accrochera même un Bond au revers de sa veste, « Octopussy » en 1983. Parfois, il revient en France pour servir la caméra de Claude Autant-Lara, Jean Delannoy ou Edouard Molinaro. Son climax sera atteint en 1958 avec Gigi, une comédie musicale de Vincente Minnelli, en compagnie de Leslie Caron, Maurice Chevalier et Eva Gabor. Loulou devient un visage familier du public américain grâce à sa participation à de nombreuses émissions télé. Et son amitié avec Kirk Douglas, Gregory Peck ou Frank Sinatra lui assurera le respect de la profession.

Dans ce portrait sur-mesure, on ne s’ennuie pas un instant, Minne n’a convoqué que du beau monde au balcon : Pagnol, Cocteau, Rita Hayworth, Grace Kelly ou encore Elizabeth Taylor. Un très instructif document sur l’envers du décor et une météorite française dans le ciel de L.A.

 

Louis Jourdan, le dernier french lover d’Hollywood de Olivier Minne – Editions Séguier

Quand j’entends le mot nazisme, je sors ma culture

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nazisme revolution culturelle
Congrès de Nuremberg, 1938. LeWebPédagogique.
nazisme revolution culturelle
Congrès de Nuremberg, 1938. LeWebPédagogique.

Et si l’art produisait une humanité monstrueuse ? Telle est l’inquiétude des idéologues nazis et la raison d’être des politiques menées dès 1933 contre ce qu’ils qualifiaient « d’art dégénéré ». Excluant des artistes, en poussant d’autres à l’exil ou au suicide, détruisant des œuvres, en exposant d’autres à des fins « pédagogiques », les nazis n’ambitionnaient pas seulement d’empêcher un « mélange des races » dans le milieu des arts. Ils voulaient « protéger » les hommes d’une dégénérescence par l’influence de certaines formes d’art.

Le droit nazi légiférait afin de protéger un « art sain ». L’art « dégénéré » est combattu dans le même temps que les lois raciales sont promulguées. La réédition en poche du livre d’Éric Michaud, Un art de l’éternité. L’image et le temps du national-socialisme, était une nécessité. Michaud ne donne pas à lire une histoire de l’art sous le nazisme. Il interroge ce que fut le mythe nazi et en quoi « l’image et le temps du national-socialisme » n’appartiennent pas seulement à l’Allemagne. Le nazisme et son art ont été possibles car ils se sont inscrits dans une époque. Le nazisme n’a pas à voir avec la seule Allemagne. Ce que le philosophe Karl Jaspers exprimait ainsi dès 1945 : « C’est en Allemagne que se produisit l’explosion de tout ce qui était déjà en train de se développer dans tout le monde occidental sous la forme d’une crise de l’esprit, de la foi ». Position exprimée dès avant la guerre par des non conformistes, comme Thierry Maulnier écrivant que La crise est dans l’homme. Le nazisme et son rapport à l’art sortent en partie de cette crise. L’art nazi ne fut pas seulement propagande. Il fut surtout une fin, un but à atteindre fondé sur le mythe de la « race supérieure ». Le mythe aryen était une œuvre à créer. Un futur. Les nazis croyaient-ils à ce mythe ? Malheureusement, ils étaient persuadés de son efficacité. Pas de hasard si Hitler était présenté comme « l’artiste de l’Allemagne ». Dans l’idéologie nazie, le travail créateur devaient construire le monde et l’homme nouveaux.

Le nazisme, une révolution culturelle ?

L’historien Johann Chapoutot publie La révolution culturelle nazie. Livre qui s’inscrit dans une manière de penser le nazisme non pas comme phénomène accidentel ou « fonctionnel » mais comme lieu d’adhésion à son idéologie. Une croyance. Le fil rouge de ce recueil de onze études ? « Pour pouvoir agir, malgré les siècles d’aliénation, malgré les phases de dénaturation, il fallait opérer, sur le corps et l’âme du peuple allemand, une révolution culturelle, au sens prérévolutionnaire du terme : il faut revenir à l’origine, à ce qu’était l’homme germanique, son mode de vie et son attitude instinctuelle à l’égard des êtres et des choses. Il s’agit de « remettre le monde à l’endroit » et de « revenir à l’origine ». La volonté nazie de restaurer la coïncidence entre nature et culture passe ainsi par la « purification » des aspects « cosmopolites » de la philosophie Antique (Platon, les Stoïciens) autant que moderne (Kant), par la volonté de faire disparaitre 1789 de l’histoire de l’Allemagne, par la définition de « valeurs morales » nouvelles ou par une réflexion sur le droit. Avec la réécriture de ce dernier, le nazisme en tant que « révolution culturelle » a prétendu justifier légalement le meurtre de masse.

Une plongée effrayante dans le corps du Léviathan

Olivier Jouanjan donne, avec Justifier l’injustifiable. L’ordre du discours juridique nazi, un livre passionnant et effrayant. Peut-on « prendre le droit nazi au sérieux ? » En quoi cela permet-il de penser ce que fut le nazisme ? Jouanjan part de ce fait : le droit nazi fut la nervure du corps Léviathan nazi et cependant il n’est pas examiné en tant que droit. Nous ne comprenons donc pas comment l’obéissance à ce qui est injustifiable a pu être « justifiée » par le droit, et au-delà par les acteurs de la catastrophe durant leurs procès. Nombre de nazis jugés après la guerre ont insisté sur la « légalité » du gouvernement nazi et ont argumenté sur la « nécessité » d’obéir aux ordres. On pensera à Klaus Barbie qui évoquait ce devoir d’obéissance. Appréhendant le droit nazi en tant que droit, Jouanjan apporte un regard novateur : « l’ordre du discours juridique » avait vocation à justifier le crime nazi. Le nazisme en tant que droit a été un droit à l’injustifiable. On pensera alors aux victimes, légalement spoliées dans un premier temps. « Légalement » éliminées ensuite. Le discours juridique nazi, produit de l’institution juridique allemande, a permis une « légalité » de l’extermination.

Comment ne pas avoir froid dans le dos en refermant les pages de ce livre fondamental ?

Éric Michaud, Un art de l’éternité. L’image et le temps du national-socialisme, Gallimard, Folio, 2017

Johann Chapoutot, La révolution culturelle nazie, Gallimard, Bibliothèque des Histoires, 2017

Olivier Jouanjan, Justifier l’injustifiable. L’ordre du discours juridique nazi, PUF, Léviathan, 2017.



Justifier l'injustifiable: L'ordre du discours nazi

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