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Lyon, capitale de la Macronie

Lyon, capitale de la Macronie
Emmanuel Macron aux côtés de Gérard Collomb, maire de Lyon, à un rassemblement du mouvement En Marche !, Paris, 5 novembre 2016.
Emmanuel Macron aux côtés de Gérard Collomb, maire de Lyon, à un rassemblement du mouvement En Marche !, Paris, 5 novembre 2016.

Si, d’aventure, Emmanuel Macron devait se retrouver président de la République française à l’issue de la mêlée électorale à rebondissements à laquelle nous assistons, c’est à Lyon qu’il devrait, en toute gratitude, venir célébrer son historique victoire.

La métropole rhodanienne, considérée (à tort !) comme peu encline à se mêler d’influer de manière décisive sur le destin de la nation et préférant des édiles besogneux et discrets aux ténors de la « grande » politique parisienne pour la gérer et la représenter dans la capitale, s’est en effet engagée comme jamais dans son histoire en faveur d’un candidat venu d’ailleurs.

Le laboratoire du vieux Macron

Une aventure politique singulière, celle d’un jeune homme se lançant à l’assaut du sommet sans parti, sans expérience des luttes d’appareils, en méprisant souverainement le « cursus honorum » classique décrit jadis lapidairement par Valéry Giscard d’Estaing (député à 30 ans, ministre à 40, président de la République à 50), aurait-elle pu se frayer un chemin vers le succès sans qu’un homme, le sénateur maire Gérard Collomb, et une ville, Lyon, se soient rangés derrière lui, avec une ferveur peu coutumière du lieu et des gens qui l’habitent ? Il est permis d’en douter.

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Même si la victoire finale est encore loin d’être acquise pour Emmanuel Macron, cette conquête politique de la capitale des Gaules est l’assurance, pour lui, de ne pas tomber dans le néant qui menace ceux qui, comme François Bayrou, échouent de justesse au pied de la dernière marche… Si cela devait être le cas, Lyon la prospère, l’internationale, entrée avec succès dans la mondialisation heureuse et la révolution numérique, pourrait l’accueillir comme un des siens, pour se préparer au combat suivant. Gérard Collomb, 69 ans, s’est trouvé un héritier spirituel à sa convenance après avoir pris soin, tout au long de sa carrière, de savonner la planche de tous ceux de ses « amis » politiques qui étaient susceptibles de contester sa prééminence.

Lyon a été un laboratoire du macronisme avant même que le dénommé Macron songe à entrer par la grande porte dans l’arène politique. L’alliance historique de la social-démocratie avec le monde de l’entreprise, l’appel aux compétences issues de la société civile pour gérer la cité, l’assèchement, à son profit, du marais centriste pour confiner la droite locale dans son ghetto sociologique sont les marqueurs de l’exercice du pouvoir municipal et métropolitain exercé par Gérard Collomb depuis son accès à l’Hôtel de Ville et à la tête du Grand Lyon en 2008.

Lorsque, en 2011, la candidature de Dominique Strauss-Kahn se fracasse dans une chambre d’hôtel de Manhattan, Collomb se sent délié de toute allégeance envers un socialisme solférinien incarné par François Hollande, qui l’a[access capability=”lire_inedits”] toujours snobé au profit de ses rivaux locaux au sein du parti, comme l’ancien ministre et président de la région Rhône-Alpes Jean-Jack Queyranne. En 2016, Gérard Collomb n’a pas levé le petit doigt, dans la campagne des régionales, pour aider Queyranne à défendre un fauteuil qu’il a dû céder au très droitier Laurent Wauquiez…

C’est donc sans états d’âme, et même avec une visible jubilation, que Gérard Collomb met alors toute son énergie à placer son poulain en orbite présidentielle, avant même que Macron n’ait franchi le Rubicon en quittant le gouvernement Valls, le 30 août 2016 : réception fastueuse et chaleureuse à l’Hôtel de Ville, mise à sa disposition des réseaux locaux, nationaux et internationaux du maire de Lyon. Manuel Valls est furieux : il organise, en mai 2016, une réunion interministérielle consacrée à la politique de la ville à Vaulx-en-Velin, commune membre de la Métropole de Lyon, sans convier son président Gérard Collomb, pourtant principal financeur des actions menées dans cette banlieue difficile dans le cadre de l’aide aux quartiers sensibles… Le camouflet est d’autant plus cuisant que Valls est alors accompagné de Najat Vallaud-Belkacem, ancien « bébé Collomb » au PS lyonnais qui vise ouvertement, contre son ancien mentor, le leadership de la gauche locale lorsque les urnes de mai auront parlé et, espère-t-elle, fait d’elle la députée de Villeurbanne, deuxième ville de la Métropole…

Une nouvelle bourgeoisie plus entreprenante que bohème

Les poids lourds du système Collomb sont détachés au service de Macron : Jean-Marie Girier, fidèle chef de cabinet du maire depuis 1995, devient directeur national de campagne du candidat Macron et Bruno Bonnell, icône lyonnaise de la nouvelle économie numérique et collombiste de toujours, est le « référent » (c’est comme cela qu’on désigne les chefs en Macronie) d’En Marche ! pour la Métropole et le département du Rhône.

Ce n’est pas encore la rencontre d’un homme et d’un peuple, comme le veut la légende dorée de l’élection présidentielle de la Ve République, mais c’est déjà le flirt poussé entre la réalité sociologique d’une cité où la nouvelle bourgeoisie est plus entreprenante que bohème, et un jeune prodige de la politique qui sait leur parler avec les mots qu’ils comprennent : le franglais décomplexé, le texto en rafales, les tics de langages du jargon managérial… le supplément d’âme c’est la posture christique du candidat en meeting pendant que la « Team ambiance » chauffe par Instagram les « helpers » (jeunes militants en tee-shirts) chargés de guider le public et de faire la claque.

En quelques semaines, les comités En Marche ! éclosent en région lyonnaise comme les champignons après une pluie d’automne. Collomb jubile : les marcheurs macronistes seraient, selon lui, plus nombreux que les membres encartés du PS dans le département. Et il évoque, devant les journalistes, l’hypothèse d’une adhésion collective des partisans de Macron au vieux parti pour faire bouger les lignes après l’élection présidentielle, quel que soit son résultat.

Cependant, ces « marcheurs », dans leur grande majorité, ne sont pas sortis de leur bulle individualiste pour rejoindre les chemins d’une action politique à l’ancienne : ils sont là pour soutenir un homme qui leur semble capable de rompre avec le monde ancien sans chambouler une société dans laquelle, pour la plupart, ils tirent leur épingle du jeu. Leur révolte (bien sage) contre ce système honni de toute part, c’est la version française du « soulèvement des modérés » évoqué par Milan Kundera pour caractériser la révolution de velours à Prague en 1989, contre un pouvoir communiste en déliquescence. Ils sont le « parti du progrès modéré dans les limites de la loi », fondé jadis par l’humoriste tchèque Jaroslav Hašek », le père du Brave Soldat Chvéïk. Tous ces gens-là n’attendent pas de leur candidat un programme clés en main qui comblerait leurs attentes et leurs aspirations : des projets, ils en ont déjà, pour eux et pour leurs enfants. Ils demandent simplement que l’on dégage, pour eux qui sont pleins d’idées, d’énergie et d’espoir, un chemin encombré par les pesanteurs héritées du passé, les vieux partis, les vieilles idées, les vieilles lois, les vieux tabous. Et les vieux tout courts…

Ils marchent, côte à côte, ravis de se retrouver ensemble dans un meeting politique auquel beaucoup d’entre eux participent pour la première fois de leur vie. Ils sont modérément enthousiastes en dépit des efforts de la « Team ambiance ». Ils font du tourisme politique comme on fait un city trip à Vienne ou Copenhague pour décompresser après une séquence de stress au boulot. On apprécie le show, mais on garde une bonne part de son quant-à-soi. Si cela marche, tant mieux, sinon tant pis. On se consolera avec la sagesse de Guignol, lequel estimait, fataliste, que « tout le monde, y peut pas être de Lyon, passque y en faut bien qu’ils soyent d’ailleurs » !

 

Entretien avec Loïc Chabrier, maire-adjoint (PS) de Villeurbanne, chargé de la culture.

Loïc Chabrier, 50 ans, maître de conférences en droit public à l’université Lyon 2, est élu au conseil municipal de Villeurbanne depuis 2008 et conseiller de la Métropole de Lyon. Il est adhérent du parti socialiste depuis 1996.

Causeur. Vous avez choisi de soutenir la candidature d’Emmanuel Macron dès que celui-ci a déclaré son intention de briguer l’Élysée. Pourquoi ?

Loïc Chabrier. Ce choix se situe dans la logique de mon parcours intellectuel et politique commencé il y a vingt ans, lorsque j’ai adhéré au parti socialiste après la fin de mes études. Je me suis toujours situé dans la tradition d’une gauche réaliste en économie, proche des préoccupations de la société, engagée dans la construction européenne. C’est pourquoi j’avais soutenu DSK lors de la primaire de 2006, tout en appréciant le style nouveau de la campagne présidentielle menée par Ségolène Royal… Je pense qu’il est temps de procéder à la clarification politique imposée par la fracture au sein du PS apparue lors du référendum de 2005 sur le projet de constitution européenne. En dépit des efforts de synthèse de François Hollande, cette fracture existe toujours… Emmanuel Macron me semble le mieux à même d’opérer cette nécessaire clarification. Pour résumer : si j’avais appartenu à la génération précédant la mienne, j’aurais été mendésiste, aujourd’hui je suis macroniste !

Si à Lyon la majorité des élus socialistes ont suivi le sénateur maire Gérard Collomb dans son soutien à Macron, à Villeurbanne les élus PS de la majorité municipale se sont prononcés en faveur de Benoît Hamon. Et vous n’êtes que trois macronistes dans le conseil municipal. Cela ne risque-t-il pas de créer des problèmes internes ?

En ce qui me concerne, mon engagement au côté d’Emmanuel Macron s’est effectué dans la clarté et la transparence… J’ai toujours été loyal, sur tous les sujets politiques municipaux envers le maire Jean-Paul Bret, et celui-ci me fait confiance pour la délégation aux affaires culturelles, un gros dossier pour notre ville qui abrite le TNP, l’École nationale de musique, des institutions au rayonnement national. Jean Paul Bret a toujours été respectueux du choix des uns et des autres au niveau national.

Parlons culture, justement, votre domaine d’intervention politique. Les propositions du candidat Macron dans ce domaine ne sont pas très consistantes, on ne voit pas de grands projets culturels à la mesure de ceux mis en œuvre par quelques-uns de ses prédécesseurs…

Vous en voyez, vous, des projets culturels consistants dans les programmes de ses concurrents ? Sur ce point comme sur d’autres, ses propositions développées surviendront en temps utile, dans le processus d’élaboration collective du programme mis en œuvre par les équipes d’En Marche ! Mais je constate que d’ores et déjà, il a lancé des pistes intéressantes, comme l’idée d’ouvrir les bibliothèques publiques le soir et les jours fériés, un moyen efficace de réduire les inégalités culturelles. Plus généralement, on trouve chez Macron la volonté de bousculer les immobilismes, les situations acquises, et la recherche de solutions innovantes qui doivent s’appliquer au domaine culturel comme ailleurs. Le financement public des institutions culturelles fait actuellement de ce secteur la variable d’ajustement des budgets de l’État et des collectivités territoriales. On pourrait, par exemple, faire davantage appel au mécénat, comme cela se produit dans d’autres pays comparables.

Lors de son meeting du 4 février à Lyon, Emmanuel Macron a déclaré : « Il n’y a pas de culture française. Il y a une culture en France. Et elle est diverse. » Ces propos ont provoqué quelques réactions, notamment de la part de ceux qui rejettent le relativisme culturel à la mode… Qu’en pensez-vous ?

De mon point de vue, ces réactions témoignent d’une crispation identitaire que ces propos n’auraient pas provoquée quelques années plus tôt. Pour moi, j’entends cela comme l’affirmation que notre culture française, si riche et variée, s’est nourrie au fil des siècles d’une multitude d’apports, issus des régions et des étrangers venus créer en France. Ces réactions me semblent donc excessives.

Emmanuel Macron a qualifié de « crime contre l’humanité » la colonisation française en Algérie. Qu’en pensez-vous, comme juriste ? 

Je pense d’abord que le propos visait la colonisation dans son ensemble et pas seulement en Algérie. La qualification s’entend sur le plan juridique mais elle a aussi une connotation morale, celle à laquelle faisait sans doute allusion Emmanuel Macron. Il n’empêche que ce n’est pas un terme que j’aurais utilisé moi-même. En revanche, il est légitime de regarder cette histoire de manière objective, comme nous l’avons fait pour d’autres périodes troubles de l’histoire de France. Je noterai surtout qu’Emmanuel Macron a bien souligné qu’il n’était ni dans le déni ni dans la repentance.

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