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La justice est trop lente en France

François Molins, procureur de la République. SIPA. 00790092_000009

Chacun le sait et le déplore : l’institution judiciaire, engorgée, met beaucoup trop longtemps à rendre son verdict dans une grande proportion des causes qui lui sont soumises. En particulier, la répression de la petite et moyenne délinquance serait nettement plus efficace si la sanction survenait très rapidement : un adolescent, par exemple, qui n’est jugé et puni que plusieurs mois – et parfois des années – après la commission du ou des délits qu’il a commis conserve un sentiment d’impunité, alors qu’une sanction très rapide l’aurait conduit à comprendre la gravité de ses agissements.

Il en va de même, mutatis mutandis, pour les jugements relatifs aux infractions au droit du travail. Liaisons sociales quotidiendu 21 mars rapporte le cas d’une affaire simplissime qui a démarré en avril 2011 et qui n’a été définitivement tranchée par la Cour de cassation que le 15 mars 2017, soit 6 ans plus tard. Ce cas mérite qu’on y réfléchisse.

Il s’agit d’une étrangère dont l’autorisation de travail, expirée le 31 octobre 2010, n’a pas été renouvelée. Un premier retard à l’allumage est survenu au niveau de l’administration : l’employeur n’a été informé de ce refus que le 21 avril 2011, soit presque 6 mois après la cessation de la validité du titre de travail. Cela pose le problème de la lenteur administrative : si, trop souvent, l’administration s’avère incapable d’agir en temps réel, comment le pays en général et les entreprises en particulier n’en seraient-ils pas affectés ?

La lenteur, une infraction comme les autres

L’employeur a immédiatement appliqué les dispositions du Code du travail, c’est-à-dire convoqué cette employée à un entretien préalable au licenciement, puisque s’il avait continué à faire travailler cette personne, il se serait mis hors la loi. Une complication est alors apparue : la salariée était enceinte, et notre droit du travail est, à juste titre, protecteur pour les situations de grossesse. Sauf impossibilité de maintenir le contrat de travail, ou faute grave, le licenciement d’une femme gravide est interdit. Dans ce cas, l’interdiction de travail notifiée par la préfecture entraînait-elle ou non une impossibilité de maintenir le contrat de travail, telle était la question.

La salariée s’étant prévalue des dispositions protectrices de la femme enceinte pour réclamer l’annulation de la rupture de son contrat, l’affaire a suivi jusqu’en cassation le cheminement judiciaire classique. La Cour, par un arrêt du 15 mars 2017 qui devrait faire jurisprudence, jugea que l’employeur avait bien agi : les dispositions d’ordre public relatives à l’emploi des étrangers l’obligeaient bien à résilier le contrat de travail de son employée.

Au-delà de cet aspect juridique, en quelque sorte désincarné, intemporel, il y a les problèmes réels, humains et économiques, que l’auteur de l’article n’aborde pas, mais qui sont d’une importance cruciale pour les travailleurs, pour les employeurs, et pour le bon fonctionnement de notre économie et de nos rapports humains. Qu’il faille plus de 5 années pour dénouer une situation de ce genre est proprement ubuesque. Laisser tout ce temps dans l’incertitude sur ce qu’est la règle juridique à la fois une personne, une famille, et une entreprise, constitue à l’évidence une atteinte aux droits de l’homme. Les lenteurs de l’institution judiciaire peuvent être aussi graves, aussi contraires à la justice, que bien des infractions sévèrement réprimées par les tribunaux.

Le manque de budget n’est pas le seul problème

Un chef d’entreprise, parfois submergé par les problèmes à régler, doit toutes affaires cessantes s’occuper de diverses formalités administratives, sauf à encourir des sanctions, et l’institution judiciaire aurait l’éternité devant elle, quelques soient les angoisses et les préjudices qui peuvent résulter pour les justiciables de sa lenteur à dire le droit ? Il est grand temps de se pencher sur le fonctionnement de l’institution judiciaire, pour la rendre plus efficace. Il ne suffit pas que les décisions prises par les magistrats soient in abstracto conformes aux règles juridiques ; la nation a besoin que ces décisions répondent in concreto aux besoins de justiciables qui ne peuvent pas sans subir un grave préjudice attendre des mois ou des années le jugement nécessaire pour solutionner un problème délicat.

Nous n’avons hélas guère de travaux économiques consacrés aux dégâts provoqués par les lenteurs des tribunaux. Nous manquons également d’études précises sur les causes de ces lenteurs. Certes, l’insuffisance des crédits alloués à notre système judiciaire, carcéral et policier est un coupable que l’on a toujours sous la main, et dont on peut ad libitum répéter le procès, mais cette question budgétaire n’est pas seule en cause.

L’organisation et le fonctionnement de nos tribunaux laissent visiblement à désirer. Les règles de procédure sont à passer au peigne fin pour détecter tout ce qui joue inutilement en faveur d’un allongement des délais entre le début et la fin d’une action en justice. Cette question n’est pas seulement très importante pour les justiciables que les lenteurs de Thémis soumettent à une sorte de supplice, mais aussi pour tous ceux qui recherchent un emploi auprès d’entreprises dont les dirigeants, échaudés par des procès interminables, préfèrent modérer la croissance plutôt que d’accroître, avec le nombre de leurs salariés, le risque de nouveaux épisodes judiciaires hallucinants.

Pédophilie dans l’Eglise: journalistes, tapez fort mais tapez juste!

Le cardinal Barbarin à Lyon, avril 2016. SIPA. AP21906437_000001

S’il y a bien une chose dont j’aurai toujours du mal à m’offusquer, c’est le traitement médiatique des affaires de pédophilie dans l’Église.

Je connais les refrains obligés: ils parlent de la pédophilie dans l’Église mais jamais dans les autres religions ou dans l’Éducation nationale, ou dans les associations sportives, et ils oublient de rappeler que la majorité des actes de pédophilie est commise dans le cadre familial. C’est vrai. Et l’on omet d’ailleurs de dire que la plupart sont commis par des ados, le cas du grand frère imbibé de porno qui « joue » avec sa petite sœur étant une situation à la fois hyper répandue et totalement taboue. Idée de reportage…

Mais comment nier que ce crime revêt une atrocité particulière lorsqu’il est commis par un prêtre ? Et comment nier que l’inaptitude des prélats à répondre tout simplement avec leur tripes aux questions qu’on leur pose est absolument outrageante ? Ce n’est quand même pas un sujet compliqué ! Nul besoin de choisir ses mots ou de suivre des séances de média-training pour dire que c’est tout simplement dégueulasse. Contrairement à l’avortement ou au mariage gay, la pédophilie n’est pas un sujet clivant sur lequel la doctrine catholique s’oppose à la pensée du moment.

Évidemment, il y a quelque chose d’allergisant dans la jubilation que l’on sent chez les journalistes dès qu’il s’agit de pédophilie dans l’Église. Mais après tout, Celle-ci n’a qu’à pas leur offrir d’aussi belles occasions de Lui cracher dessus :

Là, on va me faire remarquer que je n’ai pas adopté la même posture en parlant du reportage de C8 en infiltration au FNJ de Nice. C’est que ce dernier reposait uniquement, j’insiste, uniquement, sur le plaisir du voyeurisme et de la supercherie, au même titre que n’importe quelle émission de divertissement en caméra cachée. Qui peut prétendre avoir appris quoi que ce soit dans le reportage de C8 ? Qui ignorait qu’il y eût des lecteurs de Faurisson et des militants identitaires au FN ? Nobody.

A l’inverse, il est indéniable que le reportage de France 2 sur la pédophilie dans l’Église repose sur une démarche d’investigation journalistique rigoureuse. A ce titre, le fait d’avoir répertorié un maximum de cas doit être salué, c’est ce qui rend la démonstration incontestable. Beaucoup d’autres se seraient contentés de deux ou trois noms, s’exposant à l’objection classique : ce sont des exceptions. La mise au jour du système scandaleux de « mutation » des prêtres incriminés est le point fort de ce reportage et il ne fait aucun doute que cette enquête fera date (on parle d’un nouveau Spotlight).

Cela ne signifie pas que soit absent de ce document un défaut désormais classique dans la mise en scène des enquêtes de journalistes : si quelqu’un a…

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux.

Wrong Elements: de la fascination pour les assassins

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Wrong Elements de Jonathan Littell

Le film Wrong Elements de Jonathan Littell sera salué, encensé, honoré. A Paris et à Cannes. Ce ne sera d’ailleurs pas injuste, car ce film qui a tout pour plaire à ceux qui veulent se sentir concernés montre beaucoup d’intelligence et de talent, avec même ces longueurs sans lesquelles il n’y a pas de documentaire considérable. Jonathan Littell lui-même, quand il parle de son premier film, tout comme quand il parlait de son premier roman Les Bienveillantes(prix Goncourt et prix du roman de l’Académie française 2006) fait preuve d’une intelligence et d’un talent remarquables, attentif, sans se hausser du col, toujours juste, pertinent, précis, original.

Malaise

D’où vient alors le malaise que l’on peut ressentir, que j’ai ressenti, en regardant ce portrait analytique de trois anciens enfants-soldats (dont une femme) de la LRA (Lord’s Resistance Army, groupe rebelle illuminé fondé en Ouganda en 1988 par Joseph Kony, et responsable d’innombrables massacres et atrocités dans toute la sous-région) ? Le même malaise que j’avais ressenti à la lecture des Bienveillantes. Le sentiment que l’auteur ne peut s’empêcher d’une forme de complaisance presque inconsciente envers les assassins, d’une presque-fascination envers ceux qui, volontaires ou « forcés » passent à l’acte en commettant des atrocités. L’impression que pour Littell, les seules personnes intéressantes dans les monstruosités de l’histoire sont celles qui tuent, pas celles qui se font tuer. Cette empathie envers les bourreaux « qu’il ne juge jamais » (surtout pas) et jamais envers les victimes. Bien sûr, il reconnaît que ces massacres sont « abominables », mais pourquoi a-t-on le sentiment que cela reste un mot, et que ces abominations n’offrent dans son esprit comme premiers rôles à explorer et mettre en lumière que ceux des « acteurs », des tueurs ? Les victimes semblent n’être jamais que des figurants. On ne s’y attache pas. On s’attache à leurs bouchers.

Il y a un plan, dans Wrong Elements, où l’on voit Geoffrey, le personnage principal parmi les trois ex-combattants SLA, qui revient, en une recherche de rédemption, dans un village où, il y a des années, il a participé à un massacre hallucinant, enfants découpés à la hache devant leurs parents, etc. Geoffrey est debout, mal à l’aise (heureusement) après avoir exprimé regrets et demande de pardon à une vieille habitante survivante qui avait vu (et entendu) alors ses enfants se faire hacher. La vieille dame est assise au sol, jambes allongées, misérable, et la caméra s’attarde sur elle quelques secondes, avant de revenir sur Geoffrey. Pendant ces secondes, on nous montre quelqu’un qui a tout perdu, et juste ça ; littéralement une loser. Je crois que pour Littell, les victimes innocentes de l’histoire, au fond – et peut-être ne se l’est-il jamais avoué à lui-même – ne sont que des losers. C’est d’ailleurs à ses yeux une question de chance, comme il l’expose dans Les Bienveillantes : être, par le hasard de la vie, de l’histoire, au bon ou au mauvais endroit, au bon ou au mauvais moment. Victime ou bourreau, une affaire de circonstances, sans bien ni mal, et d’ailleurs le bien et le mal, cela n’existe pas. Il n’y a que le manche, dont on est, selon les circonstances toujours, du bon côté ou du mauvais côté… sauf que, bien sûr, c’est beaucoup plus intéressant, beaucoup plus séduisant, d’être du bon côté, celui qui frappe.

Un documentaire en phase avec notre époque

Ce phénomène de séduction avait parfaitement été analysé, et dénoncé, par Charlotte Lacoste, enseignante agrégée de lettres modernes, dans son livre Séductions du bourreau publié au PUF. Dans le film de Littell, cette séduction est à la fois affaiblie et renforcée par deux facteurs. Affaiblie, parce que les trois ex-combattants LRA, conscients d’être les « héros » du film en font souvent un peu trop ; ils cabotinent, et cela nourrit le malaise que déclenche cette caméra qui, on le sent, les aime beaucoup. Renforcée parce que, avec ces trois-là, l’auteur a trouvé les sujets parfaits de son penchant naturel. Les Einsatzgruppen et autres SS ou décideurs nazis, volontaires pour la plupart, personnages principaux des Bienveillantes, n’étaient au fond… que des bourreaux. Avec les anciens enfants-soldats de la LRA (et comme de bien d’autres groupes rebelles dans le monde), Littell approche maintenant à la fois des bourreaux, mais aussi des victimes, puisqu’ils ont été enlevés de force, enfants, et ensuite forcés, s’ils voulaient survivre, de commettre des atrocités, conditionnés à tuer. Comment ne pas comprendre l’horreur que fut véritablement leur condition, après leur enlèvement ? Comment ne pas y compatir ? Comment ne pas les voir d’abord et avant tout comme les plus grandes victimes ? Comment ne pas ressentir la plus sincère des empathies envers leur douleur, leurs souvenirs qui les harcèlent, leurs états d’âme ? Comment ne pas les aimer ? Et comment ne pas oublier à leur profit leurs victimes, ces « juste victimes » dont l’histoire ne sait plus quoi faire ?

Le point de vue de Wrong Elements ne peut que séduire. Il est en phase avec notre époque, où l’on n’ose plus, où il est interdit de « stigmatiser » les auteurs d’une hyperviolence qui nous sidère, et encore moins de les juger. Epoque schizophrène dans laquelle chacun veut voir reconnaître (et dédommager) son « statut » de victime (nous sommes tous victime de quelque chose) et, en même temps, dans laquelle il y a toujours de bonnes raisons à la commission de crimes, aussi monstrueux fussent-ils.

Wrong point de vue

L’une de ces bonnes raisons, en l’espèce, outre l’enlèvement (qui en est une), est la fameuse « obéissance aux ordres » invoquée tant de fois à Nuremberg. Les trois ex-combattants LRA, en voyant à la télé l’un de leur anciens commandants être livré au TPI de La Haye, se montrent choqués, presque révoltés. Pour eux, cet homme, recherché comme l’un des plus cruels et barbares de la LRA, n’avait fait « qu’obéir aux ordres ». Geoffrey, interrogé à Paris lors de l’avant-première du film, répétera cette justification. Obéir aux ordres. L’excuse qui relève de toute responsabilité, quelle qu’ait pu être le zèle dont on ait pu faire preuve. Moralité de l’Histoire avec un grand H : les bourreaux sont des gens obéissants, surtout les meilleurs, surtout quand ce sont d’abord des victimes.

Dans une scène du film, on voit Geoffrey revenir voir sa mère, et visiter la case qu’il occupait, à sa sortie du camp de réhabilitation, après sa vie dans la LRA et avant d’être rendu à la vie normale, « réintégré », comme on dit. Sa mère lui rappelle une nuit où un  homme a enfoncé la porte de cette case et lui a tiré dessus pendant qu’il dormait, le blessant. Cet homme avait vu ses enfants massacrés par la LRA, et voulait les venger. Cet homme que l’on ne voit pas dans le film et qui n’est évoqué qu’un instant est pour moi le personnage le plus important, le plus attachant, celui dont je me sens le plus proche. Celui qui n’a pas voulu oublier ses enfants martyrisés comme on le lui demandait, celui qui a voulu, à sa manière injuste, rendre justice, quitte ce faisant à tuer à la fois un bourreau et une victime, quitte à ajouter encore la violence à la violence. Celui qui a refusé de n’être qu’un looser.

J’avais croisé Jonathan Littell à Sarajevo, pendant la guerre en Bosnie. Nous étions alors, tous les deux, chefs de mission d’une ONG humanitaire. Je me souviens d’un jeune homme habillé en costume (le seul humanitaire en costume dans une ville assiégée…), les pieds sur son bureau, très dandy. Je ne sais pas si son film est grand ou pas. Je pense que beaucoup le trouveront grand. Je sais que son point de vue pour moi n’est pas le bon ; Wrong point de vue.

Sortir de l’euro ne serait pas une catastrophe

Manifestante pro-européenne en Grèce, juin 2015. SIPA. AP21762751_000001

Disons-le tout de suite : je ne suis pas partisan de sortir de l’euro. Mais je suis agacé par l’empilement de mauvaises raisons auquel se livrent certains pour justifier cette position, dont je me réjouis qu’elle soit partagée par une majorité de Français.

Si l’on pouvait sortir de l’euro du jour au lendemain, en prenant un simple décret, le retour au franc ne serait peut-être pas une mauvaise chose. Les Français, en effet, sont un peu comme les Grecs : s’ils peuvent consommer plus qu’ils ne produisent, ils ne se gênent pas pour le faire, et le déficit commercial de la France ne les en empêche pas dès lors que notre pays peut s’endetter facilement et à bon compte, ce que permet l’euro.

Ce n’est pas le moment mais…

Celui-ci constitue une bulle protectrice à l’intérieur de laquelle il est facile de faire distribuer de l’argent par l’État pour acheter des biens et services chinois et allemands sans avoir à produire et vendre l’équivalent à l’étranger. En revenant au franc, nous reviendrions à la dure mais stimulante réalité économique au lieu de nous endormir dans le confort douillet d’un cocon protecteur – jusqu’au jour où le cocon se cassera, par exemple parce que la dette publique sera devenue trop lourde.

Mais la sortie de l’euro nécessiterait des négociations interminables, qui absorberaient nos pouvoirs publics et les empêcheraient de se consacrer à l’énorme travail de réforme dont notre pays a besoin. Il faut, par exemple, sortir notre Sécurité sociale du piège de l’État providence où l’ont enfermée une succession de dirigeants tous issus de la « droiche », comme disait Madelin avant que le Front national ne lance la formulation UMPS.

Il faut sortir notre administration de la léthargie où l’a plongée la possibilité pour ses cadres dirigeants et pour les ministres de faire bêtise sur bêtise – ou de ne rien faire – sans risquer la moindre sanction. Il faut rendre à la nation l’armée, la police et la justice qui lui sont nécessaires pour ne pas subir la perte de son identité. Il faut donner à nos enfants l’éducation et la formation professionnelle dont ils sont sevrés. Il faut se débarrasser de la bureaucratisation européenne et de l’esprit gnangnan imposé par une conception caricaturale des droits de l’homme.

Bref, si nous faisons cela, notre énergie réformatrice sera entièrement absorbée pour redonner à la France ce qui lui fait défaut depuis plusieurs décennies, ce que nous avons laissé en déshérence au profit de chimères à la mode. Comme nous ne pouvons pas tout faire à la fois, n’ajoutons pas au programme de redressement national, déjà lourdement chargé, une sortie de l’euro qui nous mettrait à dos tous nos voisins avant même que nous ayons commencé à négocier avec eux les choses importantes, comme, par exemple, l’endiguement des flux migratoires.

…ce ne serait pas une catastrophe

Ceci étant, le niveau des raisonnements concluant à la nécessité de rester dans l’euro est parfois consternant. Dans Les Echos du 22 mars, par exemple, une journaliste reprend le cas de la tannerie Gal, une petite entreprise qui fabrique de la sellerie de très haut de gamme, dirigée par une femme venue exposer son cas dans une émission consacrée à Marine Le Pen. Celle-ci n’avait pas su répondre à ce chef d’entreprise travaillant principalement à l’export et important la quasi-totalité de ses fournitures, et pourtant tout dans ce dossier donnait à penser que Nathalie Gal et ses 15 salariés n’avaient rien à craindre de ce changement en dehors de quelques frais inhérents aux opérations de change : payer les peaux scandinaves plus cher en francs, du fait de la baisse de cette devise, ne conduit en aucune manière à vendre les selles de luxe plus cher en euros ou en dollars, la préservation du tarif antérieur suffisant pour engranger davantage de francs.

Dans le même article, Sabine Delanglade s’inquiète pour les achats de machines importées d’Allemagne, d’Italie ou du Japon, renchéris par une baisse du cours du franc. Mais où est le problème ? Les ventes en euros, dollars, yens, et autres devises rapporteront davantage de francs, permettant de compenser la hausse (en francs, pas en devises !) du prix des produits exportés. Pour une bonne partie d’entre eux, les discours visant à noircir le tableau des conséquences probables d’une sortie de l’euro en matière de compétitivité internationale ne démontrent que la méconnaissance par leurs auteurs de mécanismes économiques pourtant assez simples.

La vérité est que la sortie de l’euro ne serait ni une catastrophe, ni une panacée[1. Pour plus ample réflexion sur ce sujet, voir François de Lacoste Lareymondie, « Sortir de l’euro : est-ce la bonne question ? » La nouvelle Revue Universelle, n° 47, hiver 2017.]. Ceux qui la prônent comme ceux qui la proscrivent sont trop souvent motivés par le désir de ne rien changer – voire de revenir en arrière, comme Marine Le Pen en matière de retraites. Or notre pays a surtout et terriblement besoin de réformes structurelles et managériales pour devenir plus efficace – seul moyen durable de devenir plus compétitif.

Macron, l’homme qui aimait tout le monde

Emmanuel Macron à Lille, mars 2017. SIPA. AP22027209_000001

On le sait, Emmanuel Macron sait s’entourer. D’obscurs soutiens mais aussi de bons camarades. Avant de quitter le gouvernement, l’homme qui nous « aime » a su placer aux postes clés des énarques de sa promotion : Gaspard Gantzer conseiller médias ou Thomas Andrieu à la justice. La promotion Sédar Senghor (2004) de l’ENA, comparée pour sa précocité à son auguste héritière Voltaire (1980), est donc peut-être la mieux placée pour parler de lui. Et, à l’écouter, il n’a pas beaucoup changé : « Emmanuel s’entendait avec tout le monde, se souvient un « camarade » qui ne peut pas se dire son « ami ». Il était suffisamment sympathique pour être apprécié de la plupart tout en étant suffisamment distant pour ne pas être associé à un groupe particulier. Exactement comme aujourd’hui : c’était un individualiste sympathique. Solitaire mais solidaire. »

« Il va un peu dans le sens du vent »

« Macron n’est jamais le meilleur copain de quelqu’un, c’est toujours le bon copain de tout le monde », ajoute un autre qui l’imagine moins en prophète charismatique qu’en petite locomotive : « Je ne pense pas que des mecs comme Gantzer obéissent à Macron. Il a su capter l’intérêt du prince, voilà tout, et quand vous avez une connaissance qui a la chance de bien fonctionner, vous vous accrochez au wagon. » On respecte « l’homme » pour sa constance – « d’autres ont abandonné leur copine de fac pour se marier entre énarques » – et on le pense « redoutable ». Mais au fond, même après l’avoir côtoyé deux ans, on ne le connaît pas vraiment : « Il est solaire, brillant mais n’a pas de vision, il avance au fur et à mesure et sédimente des opinions, il va un peu dans le sens du vent. »

Intrigué, un diplômé de la même année avait tenté d’en savoir plus. « J’ai organisé un dîner et lui ai demandé s’il voulait faire de la politique. Il m’a dit que non. Je lui ai demandé s’il était de gauche, je n’ai pas vraiment eu de réponse… » Resté sur sa faim,[access capability= »lire_inedits »]  il conclut : « Son parti aujourd’hui, c’est surtout ses soutiens financiers et le petit monde germanopratin qui s’est découvert un nouveau Jésus. »[/access]

A 8h30, sur France Inter, vous êtes présumé coupable

Patrick Cohen, août 2015. SIPA. AP21784007_000008

J’ai entendu il y a quelques années dans un spectacle une réplique de Madeleine Proust, qui m’avait frappé par sa pertinence. Le personnage créé par Laurence Sémonin artiste franc-comtoise nous disait : « Il vaut mieux mourir le soir que le matin, parce qu’on en apprend tous les jours ». J’y ai repensé, hier, en écoutant l’émission de Patrick Cohen sur France Inter à 8h30. Sur le thème « la présidentielles et les affaires » Patrick Cohen recevaient deux cadors de la profession de journaliste–enquêteurs–chroniqueurs juridiques et judiciaires etc. Laurent Valdiguié rédacteur en chef au JDD, et Matthieu Aron, directeur adjoint de la rédaction de l’Obs. Du beau linge, ayant longtemps officié sur le terrain des affaires judiciaires.

Les Droits de l’Homme c’était mieux avant

Ayant commencé mes études de droit il y a 49 ans, et les ayant poursuivies tout au long de ma carrière, d’avocat et d’enseignant, je pensais être au point. Eh bien pas du tout, j’ai constaté que tout était à refaire en écoutant Matthieu Aron :

« Je vais dire une chose qui va choquer. On parle beaucoup de présomption d’innocence et c’est bien entendu quelque chose qu’on va tous respecter. [Mais] il faut quand même arrêter un instant. Quand un juge d’instruction met en examen une personne, ça s’appelle une présomption de culpabilité, ça signifie qu’un juge à un moment donné… »

– Patrick Cohen (lui coupe la parole pour poser une question) : « vous voulez dire pour l’opinion ? »

– Matthieu Aron riposte : « non, non, pas pour l’opinion, pour le droit ! »

Eh bien dites donc, moi qui pensais que le principe de la présomption d’innocence prévue par tous les systèmes judiciaires des pays civilisés, inscrite dans toutes les Déclarations des Droits de l’Homme, de la Française à l’Universelle en passant par la Convention européenne, j’avais tout faux. Je croyais naïvement que depuis le Droit Romain, la personne poursuivie était réputée innocente jusqu’à ce qu’une décision judiciaire définitive rendue par un juge impartial, prononce sa culpabilité. Que la preuve de celle-ci était à la seule charge de l’accusation, que le doute profitait à l’accusé. Je croyais que la MEE comme on l’appelle dans le jargon professionnel était destinée en fait à protéger la personne poursuivie en lui permettant d’intervenir avec ses avocats dans un débat contradictoire et loyal permettant d’élaborer une vérité judiciaire, appréciée au final par le juge du fond. Seul moyen de prendre une décision légitime revêtue de l’autorité de la chose jugée au nom du peuple français.

Les nouveaux-maîtres: les journalistes du service public

Eh bien j’avais tout faux. En France, les nouveaux maîtres, c’est-à-dire les journalistes qui officient sur le service public vous expliquent que la mise en examen vaut déclaration de présomption de culpabilité. Que postérieurement à celle-ci, il appartient au présumé coupable d’apporter la preuve de son innocence. Et qu’il est donc inutile pour les juges d’instruction d’instruire à charge ou à décharge, ce que d’ailleurs ils ne faisaient déjà plus guère au Pôle financier.

Comment un barbarisme juridique aussi infect peut-il être prononcé par un journaliste aguerri sur un média du service public à une heure de grande écoute, sans que Patrick Cohen ne réagisse, pas plus que Laurent Valdiguié. Ignorance crasse qui en dirait long sur leur niveau ou volonté délibérée dans l’ivresse du lynchage médiatico-judiciaire de François Fillon, de continuer à raconter n’importe quoi ? D’ailleurs, Patrick Cohen, à qui il ne reste pas la moindre nanoparticule de conscience professionnelle revendique le barbarisme totalitaire.

Malheureusement, les deux choses se combinent, le trio déplorable de ce matin, tout à sa propagande sans frein pour l’avènement de Macron, rejoint Edwy Plenel qui avait lui aussi inventé un nouveau concept juridique, celui « d’innocent–coupable » pour qualifier Éric Woerth innocenté par le juge du fond à Bordeaux.

Ces gens-là sont devenus fous.

Vue d’Allemagne, une drôle de campagne…

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Martin Schulz et Benoît Hamon. Sipa. Numéro de reportage : AP22033029_000002.

Une semaine en Allemagne, pour la promotion du Bloc qui vient d’être traduit. On se met à suivre l’actualité d’un peu plus loin, même si elle ne vous lâche pas. Par exemple, alors que la France de Manuel Valls, qui a naguère présenté cela comme un exploit, a accueilli péniblement 12 000 migrants, j’apprends que Stuttgart, 600 000 habitants, à elle seule,  en a accueilli 9000. Manifestement, la ville n’est pas à feu et à sang. Je demande à mes interlocuteurs (un chauffeur de taxi, une infirmière SPD, un journaliste local) si ça ne va pas faire perdre les élections à Angela Merkel. Réponse unanime, à quelques nuances près : « Si elle les perd, ce ne sera pas à cause de ça. Plutôt un besoin d’une légère inflexion sociale parce que c’est un peu dur, quand même. »

Les exilés fiscaux votent-ils Macron?

À Fribourg, qui ressemble à Colmar, il est vrai qu’on n’est pas bien loin puisque depuis les hauteurs, on voit la ligne bleue des Vosges, mais de l’autre côté,  j’aperçois près d’un distributeur de banque un autocollant de la France Insoumise. Il est déchiré. Je n’y vois pas un signe, ma religion n’est pas faite : Hamon, Mélenchon ou même Nathalie Arthaud qui est encore la seule à mettre le mot « communiste » sur ses affiches. À force de ne plus le voir, je vais finir par ne plus savoir l’écrire. Avec un aime ou deux.

A une lecture-signature, le soir, je rencontre la candidate EELV pour les députés des Français de l’étranger. Elle se présente sans trop d’espoir sur une circonscription qui recouvre l’Allemagne, la Pologne, l’Europe centrale et balkanique. A l’exception de la Suisse et du Lichtenstein qui forme une circonscription toute seule puisqu’il y a assez d’exilés fiscaux pour ça. La sienne représente 90 000 électeurs. Son pronostic : Macron va tout rafler. Les mauvais esprits vont encore dire que c’est le candidat des élites mondialisées.

La France d’Angot

Dans le petit hôtel sur la Rathausplatz, pendant un déjeuner qui est un délicieux attentat diététique avec sa saucisse de foie, je regarde sur la tablette l’accrochage entre Fillon et Angot. Je ne savais pas qu’Angot était une écrivaine filloniste. La France de Fillon, avec son ordre moral conservateur et son ultralibéralisme impitoyable, me terrifie mais soyons bien clairs, celle d’Angot aussi, ou plutôt celle qui a permis à Angot d’être Angot, c’est-à-dire une petite fraction médiatique et puissante à la fois, qui fait « référence » et qui a révéré et pipolisé une personne qui pratique une littérature écrite avec cinquante mots de vocabulaire et une syntaxe d’élève de 3ème qui se remet d’une mononucléose. Une littérature « autofictionnelle », c’est-à-dire avec ceinture et bretelles: « Je balance des saloperies sur la terre entière, je parle des gens célèbres ou inconnus jusqu’à les ridiculiser, les briser, les humilier mais je me réfugie derrière la fiction dès que je risque de prendre une « baffe » réelle ou juridique. » Pour le juridique, elle commence d’ailleurs à en prendre, et on la remerciera de n’avoir pas été pour rien dans une autre catastrophe: la judicarisation du roman, la façon dont la fiction se retrouve attaquée désormais devant les tribunaux. Sans cette bêtise snobinarde qui a monté Angot comme, d’ailleurs, elle a monté Edouard Louis, parce qu’ils sont des briseurs de « tabous » alors qu’ils sont surtout des épate-bourgeois, on n’aurait pas vu hier soir une arrogante transformée en Grand Inquisiteur qui a osé dire « Moi, j’écris la vérité » (ce qui est glaçant et révèle en même temps qu’elle n’a rien compris à la littérature) servir de conscience morale de ce temps pour aller porter la fausse contradiction a celui qui n’a besoin de personne pour tuer la droite.

Valls, traître de théâtre

Entre Francfort et Leipzig, le train s’arrête à Gotha. Mon côté snob me dit que j’aurais bien aimé en faire partie. Mon côté marxiste, qu’il faut toujours critiquer les programmes. Au retour, j’apprends que Mélenchon refuse de participer au débat de France 2 à quelques jours du premier tour. C’est tout à son honneur. On parle souvent, en souvenir de Mirbeau, de la grève des électeurs. Il faudrait aussi une grève, au moins médiatique, des candidats. Rien ne les oblige à subir ces humiliations quotidiennes de la part de trop nombreux journalistes qui ne sont ni experts, ni neutres ni même élus et qui font passer leur désir d’audience avant celui d’informer. À Leipzig, je vois les images de Schulz serrant la main de Hamon et lui apportant son soutien. Je me souviens de la Grèce en 2015. J’espère que Hamon aussi.

On atterrit à Roissy sur une belle traîtrise, une traîtrise de théâtre. Manuel Valls votera Macron dès le premier tour. Il n’avait pas tout à fait raison le Valls de 2016 : « Il y a deux gauches irréconciliables. » Le Valls de 2017 a précisé sa pensée, et c’est mieux : « Il y a deux gauches irréconciliables dont une s’appelle la droite, et moi, je suis de droite. »

La grève des électeurs: Suivi de Les Moutons noirs

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« La France a perdu 750 000 entreprises en dix ans »

jean lassalle toyal total
Jean Lassalle devant l'association des maires de France. Sipa. Numéro de reportage : AP22030799_000009.

Daoud Boughezala. Parlons économie. Beaucoup de Français vous ont découvert avec votre grève de la faim en 2006, une action spectaculaire que vous aviez engagée pour protester contre le déménagement de l’usine d’aluminium Toyal. Vous avez finalement obtenu gain de cause. En quoi est-ce un élément vital pour Lourdios-Ischère ?

Jean Lassalle. Un peu plus de cent employés travaillent à l’usine Toyal. Autrement dit, cela fixe cent familles dans le village. La vallée d’Aspe avait 10 000 habitants au début du siècle dernier et n’en compte plus aujourd’hui que 2600. Imaginez ce qu’il adviendrait sans cette usine ! Dans les années 2000, nous avons connu un baby-boom grâce au maintien du site Toyal et à l’installation de trois centres pour handicapés lourds et de maisons de retraite très évoluées que j’ai organisée dès la décennie 1980. Plus de trois cent enfants sont nés dans la vallée grâce à Toyal…

D’ailleurs, comment cette usine s’est-elle retrouvée au fin fond de votre vallée ?

C’est la propriété d’un groupe japonais que je suis allé chercher lorsque la société canadienne Alcan a quitté le village en 1983, un an après mon élection comme conseiller général de la vallée. Alcan employait alors 680 000 personnes à travers le monde. A Lourdios, l’usine utilisait l’aluminium pour diverses activités en profitant de l’énergie gratuite des chutes d’eau très nombreuses à travers les Pyrénées. Cela avait créé une économie de proximité assez riche et dense. Mais Alcan n’a plus su quoi faire de l’aluminium et a décidé de fermer l’usine. Vous imaginez la catastrophe qui nous tombait dessus ! A force de me battre, je finis par rencontrer le PDG mondial d’Alcan et dîner avec lui. Après une nuit de bringue, il voit mon désarroi et propose de me mettre en relation avec un groupe japonais qui travaillait sur de nouvelles applications de l’aluminium, dont les peintures métallisées produites à partir du pigment d’aluminium. C’était Toyal, qui contrôlait en effet 60% du marché de la peinture des véhicules métallisés. J’apprends alors que Toyal est devenu le numéro 1 mondial de la poudre explosive, à tel point qu’ils équipent les missiles Exocet, que la guerre des Malouines avait rendu célèbre après par l’attaque réussie d’un navire britannique par l’armée argentine. Grâce à cette publicité, la fusée Ariane à Kourou s’en est aussi servi. 

>> A lire aussi: Jean Lassalle: « Moi, les maires de France ne m’ont pas sifflé » (Entretien 1/2)

Tout cela a suffi à faire venir Toyal dans la vallée d’Aspe, malgré le niveau des salaires français et l’enclavement de votre village ?!

Je suis allé voir les dirigeants de Toyal à Osaka en empruntant l’argent pour l’avion à un ami car je n’avais pas un kopek. Je convaincs les Japonais et leur explique qu’ils vont pouvoir fabriquer leur peinture dans un lieu paradisiaque, qu’ils montreront dans leurs futures publicités. On a tant et si bien travaillé que l’Etat français a apporté sa part de subventions. Toyal a ainsi obtenu ce qu’il n’avait pas jusque-là : une plateforme en Europe qui lui permet de desservir la Russie, le Maghreb, une partie de l’Afrique. C’était une chance inouïe pour la vallée : Toyal n’avait pas besoin d’autoroute, simplement d’une route pour qu’un camion livre ses lingots d’aluminium une fois par semaine. On éclate le lingot pour extraire le pigment à l’état de poussière, ce qui permet de poster le produit fini. Mais l’administration a ensuite classé l’usine site dangereux à cause du risque d’explosion, alors que les alentours ne sont pas habités.

Ce n’est pas pour cette raison que Toyal entendait déménager son usine en 2006. Quelles étaient les causes de cette mini-délocalisation contre laquelle vous vous êtes soulevé ?

Tout est parti de Total, présent 80 kilomètres plus au sud de la vallée. Total venait de récupérer le site de Lacq, jusqu’alors exploité par la Société nationale des pétroles d’Aquitaine qu’a ensuite rachetée Elf-Aquitaine, d’ailleurs devenu un grand groupe pétrolier grâce à ce site à très grande capacité de production. A partir de Lacq, Elf desservait toute l’Europe en gaz et en pétrole. A la fin des années 1980, Total est arrivé, non pas pour exploiter les derniers gisements de gaz et de pétrole mais pour recueillir la plus grande concession pétrolière qu’un pétrolier ait jamais récupéré. Devenant l’un des premiers groupes mondiaux dans ce domaine, au lieu de profiter de cette aubaine pour reconvertir le bassin de Lacq, ce qui aurait été la moindre des choses après l’avoir complètement dévasté, Total n’a rien remis en état.

Dura lex sed lex : n’est-ce pas la dure loi du capitalisme ?

Total ne payait pas un sou d’impôts en France tout en réalisant 14 milliards de bénéfice par an. Pourtant, il ne s’est même pas donné la peine de faire venir des grands groupes pour reconvertir le site et employer les travailleurs harassés. Au lieu de quoi, Thierry Desmarets, alors patron le plus populaire de France et coqueluche des médias, a décidé de faire venir à Lacq toutes les entreprises qui se situaient dans un rayon de deux cents kilomètres, dont l’usine Toyal. Ce n’était qu’un projet de délocalisation de 80 kilomètres, disaient certains, mais cela aurait signé la mort de la vallée et du site Toyal dans lequel nous avions considérablement investi. Au départ, Toyal n’avait aucune envie de rejoindre le site de Lacq mais Total a menacé les Japonais de leur faire de la concurrence dans le domaine de pétrochimie s’ils ne déménageaient pas leur usine. Au bout de dix ans de discussions, Toyal a nommé un PDG à la solde de Total pour que l’opération puisse aboutir. J’ai essayé toutes les voies de recours légales. Quand je les ai épuisées, j’ai décidé de mener cette grève de la faim.

La légende dit qu’au bout de 39 jours de jeûne, vous avez reçu un coup de fil du président Jacques Chirac qui a débloqué la situation grâce à ses réseaux japonais…

Chirac n’est intervenu que de manière anecdotique en me téléphonant parce que le président de l’Assemblée, Jean-Louis Debré, lui avait dit que j’étais sur le point de mourir. J’étais en effet entré dans une zone critique. Après avoir perdu trente-deux kilos, j’ai obtenu gain de cause devant les caméras de télévision du monde entier lorsque Chirac, Villepin et Sarkozy ont fait signer un accord à Total. Le groupe renonçait à acheter le terrain qu’il comptait exploiter dans le bassin de Lacq tandis que Toyal s’est engagé à doubler le nombre d’emplois pour développer ses activités et acquérir 25 000 mètres carré supplémentaires de terrain, envisageant de fabriquer des feuilles et même des encres d’aluminium. Mais tout cela a été remis en cause quelques années plus tard. En 2011, je me suis rendu compte que Toyal n’avait acquis que 11 000 mètres carré d’espace afin d’y mettre une poubelle !

Plus généralement, comment le pouvoir politique peut-il lutter contre les délocalisations et relancer une industrie nationale ?

C’est un désastre national. La France a perdu 750 000 entreprises en dix ans pendant que son agriculture meurt dans un petit matin blême. L’arrivée de capitaux étrangers, notamment de fonds de pension américains, change radicalement la politique de certaines entreprises. Puisque les banques ne prêtent pas, les chefs d’entreprise font appel à ces forcenés qui exigent un bénéfice de 15% et les poussent à s’installer dans des pays où la main d’œuvre est moins chère. La France a besoin de retrouver l’espace politique et financier qu’elle n’a plus du tout. Je discuterai avec nos frères européens pour revenir à l’Europe des nations du général De Gaulle contre les hauts fonctionnaires de Bruxelles. Je rappellerai à mes collègues européens que la France garantit le parapluie nucléaire de l’Europe, ce qui nous coûte une fortune.

Et «Mimi» relooka les Macron

brigitte macron emmanuel vanity fair
Emmanuel et Brigitte Macron, 2017. Sipa. Numéro de reportage : 00796942_000003.

Ceci n’est pas un article politique. C’est du people. Du pur. Du vrai. Du people de chez people. Car c’est dans cette rubrique où le glamour épouse le sex-appeal qu’on peut le mieux cerner les envoûtantes personnalités d’Emmanuel et de Brigitte. Et pour cela, il faut se tourner vers les Saintes Écritures. Nous avons nommé Vanity Fair.

Sous les sunlights de Brigitte

Ce magazine aime les sunlights, les projecteurs qui illuminent, les spots qui éblouissent. Et ce qu’il dit d’Emmanuel Macron tient en quelques mots : « A star is born ». Mais une star, ça se fabrique. Voici donc comment, selon Vanity Fair, a été fabriqué Emmanuel Macron.

Au commencement était un richissime personnage du nom de Xavier Niel, propriétaire de Free et copropriétaire du Monde[1. Il est aussi actionnaire très minoritaire de Causeur]. Un proche ami du couple. Brigitte n’hésita donc pas à lui confier qu’elle et son mari souffraient des rumeurs qui couraient sur l’homosexualité supposée d’Emmanuel. Xavier lui répondit immédiatement : « Il faut que tu te montres avec lui, que vous vous affichiez ensemble, que tu te colles contre lui ». Et il les mit en contact avec « Mimi ». Ah, vous ne connaissez pas « Mimi » ? Vous êtes des ploucs, des gueux, des ringards, des has been !

« Mimi », de son vrai nom Michèle Marchand, règne sur Paris. La fabrique des stars, des peoples, des grands de ce monde, c’est elle. C’est elle qui dira à une actrice un peu oubliée si elle doit, pour Paris Match, montrer un bout de sein, un sein, deux seins… C’est elle qui décidera – quand le cas sera jugé grave – si la délaissée des médias doit, pour retrouver l’amour du public, poser nue pour une couverture de Lui.

« Mimi » fricota…

C’est elle, toujours, qui dira comment se maquiller, se coiffer, s’habiller. Et c’est elle encore qui, en fonction de la cible choisie, décidera de l’apparence nécessaire de ses clients et clientes. Pour les femmes : paroissiennes virginales, bien élevées, genre BCBG Manif Pour Tous ou salopes provocantes, genre je suis de gauche et je montre tout. Pour les hommes : sérieux, séducteurs, futurs époux plutôt que possibles amants, façon Georges Clooney ou jeunes traders relax, voitures décapotables, abonnés à Roland Garros.

Le coup de maître de « Mimi » fût il y a quelques mois une couverture de Paris Match avec Brigitte en maillot de bain hawaïen et Emmanuel en polo et short de bain. La suite fût élaborée avec une minutie d’horlogerie. Celle qu’il faut pour lancer un produit enviable et désirable. S’agissant d’Emmanuel, finis les costumes sombres qui auraient pu le rapprocher de deux sinistres notaires de province, Benoit Hamon et François Fillon. Une décontraction parfaitement contrôlée : polos, chemises ouvertes, cheveux ébouriffés. Concernant Brigitte, le grand jeu, afin d’effacer la différence d’âge qui la sépare du bel Emmanuel. Des jupes courtes, très courtes (« Montre tes jambes » lui a dit « Mimi »), un perfecto – le cuir, c’est sexy – des petits hauts moulants.

Tel est le programme pour lequel vous devez voter. Le cœur de cible, ce sont quand même les ménagères de plus de cinquante ans. Elles ont été conquises. Ces dames sont toutes allées chez le coiffeur et ont toutes acheté un perfecto. Vous pouvez les croiser dans la rue. Le regard gourmand, elles guettent leurs proies. Des sosies d’Emmanuel Macron. Car lui, le prince charmant, est hélas inaccessible. Il tient à sa Brigitte. Et depuis qu’elle porte des jupes courtes, il est comme fou…

Hollande: pratiques d’un président normal

François Hollande à Singapour, mars 2017. SIPA. AP22032553_000009

Les journalistes d’investigation se considèrent comme une sorte d’aristocratie de la profession. Ils ont tendance à toiser leurs confrères rubricards, comme les conducteurs de l’Eurostar le font avec leurs collègues du TGV Sud-Est. Ce n’est pourtant pas un métier bien compliqué, il suffit d’avoir le numéro de portable de quelques policiers, voire d’obtenir celui d’un magistrat pour devenir « enquêteur », comme Le Monde qualifie ses prestigieux Plic & Ploc. Le fait d’écrire avec ses pieds et l’analphabétisme juridique ne sont pas des handicaps, au contraire. Tous ces gens publient force livres, vite faits, vite lus, vite oubliés qui témoignent de la culture qui leur est commune : une fascination pour les képis. Bienvenue place Beauvau sous-titré Les secrets inavouables d’un quinquennat n’échappe pas à la règle avec la description minutieuse des agissements de « l’État profond » dans ses pratiques barbouzardes accompagné d’un « name-dropping » considérable. Tout ceci n’aurait rien eu de spécialement original sans l’existence de trois facteurs qui font de cette publication, une bombe à fragmentation. Tout d’abord si ce que l’on nous raconte est vrai, François Hollande qui nous avait bassinés avec sa normalité, apparaît comme un manipulateur sans morale, sans scrupule et sans aucun principe. Ensuite, les auteurs, probablement involontairement, nous font la démonstration de l’instrumentalisation de la justice à des fins bassement politiciennes. Enfin, la publication survient en pleine campagne présidentielle au moment du déferlement politico-médiatico-judiciaire contre François Fillon. Donnant complètement corps à l’accusation d’une opération téléguidée visant à favoriser l’accès de Macron, héritier de François Hollande, à la présidence de la République. À la lumière de ces trois éléments, la lecture en devient saisissante.

Des rétro-pédalages pathétiques

Dès la préface, les auteurs démarrent fort et nous préviennent : « comme leurs prédécesseurs, mais avec moins de talent et de rouerie, Hollande, Valls, Cazeneuve et les autres ont joué avec l’appareil judiciaire à des fins souvent électorales. » Il faut quand même se foutre du monde pour prétendre que cette attitude aurait été absente dans la conduite politique et judiciaire de l’affaire Fillon. Tout d’un coup, les trois manipulateurs précités auraient été touchés par la grâce ? Et pourtant, mesurant tardivement l’impact politique meurtrier de tout ce qu’ils racontent les journalistes n’ont pas hésité à se répandre en rétro-pédalages pathétiques sur tous les plateaux. En fait, on peut penser qu’habitués aux manipulations policières du pouvoir d’État, et dépourvus d’une véritable culture juridique et judiciaire, ils n’avaient pas mesuré le caractère dévastateur de ce qu’ils écrivaient.

Et d’ailleurs après la préface, ça continue. Le premier chapitre décrit avec force détails comment Hollande a travaillé à récupérer la police acquise – ou considérée comme telle – Nicolas Sarkozy. Il nous apprend que l’existence d’un « cabinet noir » est  probable : «Il n’est pas possible d’en apporter la preuve formelle. Comme il n’est pas possible de prouver le contraire ! Mais l’addition d’indices troubles, de témoignages étonnants interroge. Plusieurs observateurs bien placés dans l’appareil policier nous ont ainsi décrit par le menu l’existence d’une structure clandestine, aux ramifications complexes, et dont le rayon d’action ne serait pas cantonné aux seuls renseignements territoriaux ».

On ne saurait être plus clair, surtout que la description continue avec l’endroit : « Pour orchestrer les affaires judiciaires il existe une mécanique complexe aussi efficace que redoutable. Hollande a su en tirer profit […] la plupart des affaires judiciaires qui ont empoisonné Sarko et les siens ont trouvé leurs racines ici dans cet immeuble ultra sécurisé du neuvième arrondissement de Paris ». La recette maintenant, comment instrumentaliser la justice : « afin d’allumer la mèche d’une affaire politique ou financière, il suffit que Tracfin pêche au bon endroit, remonte dans ses filets une infraction, et la transmettent officiellement la justice. Ou officieusement au service enquêteur qui se chargera de mener « une enquête d’initiatives » avant qu’un magistrat ne la reprenne à son compte. »

« Chaque fois, ce sont les mêmes juges d’instructions qui sont désignés pour les affaires qui intéressent le Château. »

Donc, si l’on comprend bien, les fonctionnaires d’État mâchent le boulot, et quand la soupe est prête on va donner le dossier au Parquet pour qu’il saisisse un juge d’instruction. Mais qui sont les magistrats saisis ? Il faut savoir que les juges d’instruction sont des juges du siège qui doivent instruire à charge et à décharge et donc leur impartialité doit être insoupçonnable. Et il existe un principe fondamental dans le fonctionnement de la justice, celui « qu’on ne choisit pas son juge ». Mais avec Hollande et sa fine équipe, si si, nos enquêteurs nous disent qu’ils les choisissent :

« Chaque fois, ce sont les mêmes juges d’instructions qui sont désignés pour les affaires qui intéressent le Château. Ils sont moins de cinq, dont on retrouve le nom dans tous les dossiers qui concernent Sarkozy […] cinq magistrats qui additionnent les affaires sur le clan Sarkozy sont eux-mêmes alimentés et épaulés par une poignée d’officiers de police judiciaire.» Dont on comprend qu’ils sont toujours les mêmes aussi. Bigre, amis journalistes– enquêteurs, il est difficile d’être plus clair, mesurez-vous le caractère déshonorant pour le président normal que cette description ? Personnellement, j’éprouve une certaine satisfaction en me rappelant comment j’ai prêché dans le désert en relevant l’acharnement judiciaire manipulatoire contre Nicolas Sarkozy dans ces colonnes. Et, pourquoi le cacher une certaine jubilation pour avoir décrit à l’avance ce qui allait arriver à François Fillon, ce qui m’a valu force qualifications de « complotiste », nouveau point Godwin du camp du bien.

La lecture du livre met également en lumière la pratique de la mansuétude ciblée, qui consiste à épargner à certains des poursuites judiciaires, en pensant à l’avenir. Certains ralliements à Emmanuel Macron sont de ce point de vue savoureux. « Le Château est passé maître dans l’art de pousser ou ralentir le feu sous les casseroles judiciaires. Pour enterrer sans classer, il suffit de donner consigne de continuer à creuser en préliminaire ad vitam aeternam. Dans ce cas le dossier reste sous contrôle direct de la chancellerie ». On cite Jean-Louis Borloo, ou Dominique de Villepin, dont on annonce le ralliement imminent à Emmanuel Macron et qui aurait, paraît-il, bénéficié de certaines complaisances : « les enquêteurs n’ont pas cru bon d’entendre ce bibliophile avisé qui, ces dernières années a empoché 5 millions d’euros pour la seule vente de ses livres. De même qu’aucune des procédures dans lesquelles Villepin apparaît à l’étranger ne semble susciter la curiosité des magistrats français. » Tout le livre n’est qu’un long florilège des outils et de l’exécution de ces basses œuvres. On en ressort édifié, sur l’imposture Hollandienne en matière de respect des principes et des libertés publiques.

Si les auteurs ont dit vrai, c’est en nombre que se comptent les infractions pénales établies

Croyant lui trouver des excuses les auteurs enfoncent François Hollande un peu plus : « l’impréparation, la méconnaissance de l’appareil policier et judiciaire ainsi que les circonstances ont très vite amené François Hollande à renier ses principes et à adopter des méthodes qui n’ont rien à envier à celle de ses prédécesseurs. » La nullité, comme excuse des turpitudes, il fallait oser. Le problème, est que cette fois-ci, ces méthodes sont utilisées pour fausser sans vergogne l’élection principale de la Ve République. Privant désormais, son résultat de toute légitimité démocratique. Ceux qui ont pris cette responsabilité devront en répondre.

En répondre parce que nous prenons connaissance dans ce livre, non seulement d’affirmations mais d’accusations très graves dirigées contre l’institution judiciaire. Il n’y a pas beaucoup d’illusions à se faire sur l’attitude des organisations syndicales de magistrats dont on est à peu près sûr qu’elles vont rester muettes.

Des élus LR ont fait au PNF et au Parquet de Paris, grâce aux propos du livre, ce qu’on appelle un « signalement article 40 » par référence à l’article du code de procédure pénale qui fait obligation aux agents publics de signaler au procureur tous faits dont ils ont eu connaissance et susceptibles de recevoir une qualification pénale. L’épisode va être intéressant, car si les auteurs ont dit vrai, c’est en nombre que se comptent les infractions pénales établies. La présentation dans un tableau des extraits du livre au regard des incriminations possibles donne la mesure de la gravité du scandale. Et on ne voit pas comment autre chose qu’une procédure judiciaire pourra séparer le vrai du faux et dégager une vérité opératoire.

Pour avoir lu l’ouvrage, je sais qu’il y a beaucoup d’autres infractions. Le PNF s’est saisi en une heure dans l’affaire Fillon sur la base d’un article du Canard enchaîné, pour lancer une enquête TGV multipliant les actes qui se sont bien sûrs immédiatement retrouvés dans la presse. Pour l’instant, huit jours après l’ouverture de l’enquête sur Bruno Le Roux, il ne s’est a priori strictement rien passé. Normal, Le Roux n’est candidat à rien. Le même PNF reste obstinément muet concernant Emmanuel Macron malgré une collection de faits éminemment suspects. Pas beaucoup d’illusions, il y a encore de la honte à boire.

Espérons simplement que le Parquet de Paris sauvera l’honneur et fera son devoir.

La justice est trop lente en France

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François Molins, procureur de la République, janvier 2017. SIPA. 00790092_000009
François Molins, procureur de la République. SIPA. 00790092_000009

Chacun le sait et le déplore : l’institution judiciaire, engorgée, met beaucoup trop longtemps à rendre son verdict dans une grande proportion des causes qui lui sont soumises. En particulier, la répression de la petite et moyenne délinquance serait nettement plus efficace si la sanction survenait très rapidement : un adolescent, par exemple, qui n’est jugé et puni que plusieurs mois – et parfois des années – après la commission du ou des délits qu’il a commis conserve un sentiment d’impunité, alors qu’une sanction très rapide l’aurait conduit à comprendre la gravité de ses agissements.

Il en va de même, mutatis mutandis, pour les jugements relatifs aux infractions au droit du travail. Liaisons sociales quotidiendu 21 mars rapporte le cas d’une affaire simplissime qui a démarré en avril 2011 et qui n’a été définitivement tranchée par la Cour de cassation que le 15 mars 2017, soit 6 ans plus tard. Ce cas mérite qu’on y réfléchisse.

Il s’agit d’une étrangère dont l’autorisation de travail, expirée le 31 octobre 2010, n’a pas été renouvelée. Un premier retard à l’allumage est survenu au niveau de l’administration : l’employeur n’a été informé de ce refus que le 21 avril 2011, soit presque 6 mois après la cessation de la validité du titre de travail. Cela pose le problème de la lenteur administrative : si, trop souvent, l’administration s’avère incapable d’agir en temps réel, comment le pays en général et les entreprises en particulier n’en seraient-ils pas affectés ?

La lenteur, une infraction comme les autres

L’employeur a immédiatement appliqué les dispositions du Code du travail, c’est-à-dire convoqué cette employée à un entretien préalable au licenciement, puisque s’il avait continué à faire travailler cette personne, il se serait mis hors la loi. Une complication est alors apparue : la salariée était enceinte, et notre droit du travail est, à juste titre, protecteur pour les situations de grossesse. Sauf impossibilité de maintenir le contrat de travail, ou faute grave, le licenciement d’une femme gravide est interdit. Dans ce cas, l’interdiction de travail notifiée par la préfecture entraînait-elle ou non une impossibilité de maintenir le contrat de travail, telle était la question.

La salariée s’étant prévalue des dispositions protectrices de la femme enceinte pour réclamer l’annulation de la rupture de son contrat, l’affaire a suivi jusqu’en cassation le cheminement judiciaire classique. La Cour, par un arrêt du 15 mars 2017 qui devrait faire jurisprudence, jugea que l’employeur avait bien agi : les dispositions d’ordre public relatives à l’emploi des étrangers l’obligeaient bien à résilier le contrat de travail de son employée.

Au-delà de cet aspect juridique, en quelque sorte désincarné, intemporel, il y a les problèmes réels, humains et économiques, que l’auteur de l’article n’aborde pas, mais qui sont d’une importance cruciale pour les travailleurs, pour les employeurs, et pour le bon fonctionnement de notre économie et de nos rapports humains. Qu’il faille plus de 5 années pour dénouer une situation de ce genre est proprement ubuesque. Laisser tout ce temps dans l’incertitude sur ce qu’est la règle juridique à la fois une personne, une famille, et une entreprise, constitue à l’évidence une atteinte aux droits de l’homme. Les lenteurs de l’institution judiciaire peuvent être aussi graves, aussi contraires à la justice, que bien des infractions sévèrement réprimées par les tribunaux.

Le manque de budget n’est pas le seul problème

Un chef d’entreprise, parfois submergé par les problèmes à régler, doit toutes affaires cessantes s’occuper de diverses formalités administratives, sauf à encourir des sanctions, et l’institution judiciaire aurait l’éternité devant elle, quelques soient les angoisses et les préjudices qui peuvent résulter pour les justiciables de sa lenteur à dire le droit ? Il est grand temps de se pencher sur le fonctionnement de l’institution judiciaire, pour la rendre plus efficace. Il ne suffit pas que les décisions prises par les magistrats soient in abstracto conformes aux règles juridiques ; la nation a besoin que ces décisions répondent in concreto aux besoins de justiciables qui ne peuvent pas sans subir un grave préjudice attendre des mois ou des années le jugement nécessaire pour solutionner un problème délicat.

Nous n’avons hélas guère de travaux économiques consacrés aux dégâts provoqués par les lenteurs des tribunaux. Nous manquons également d’études précises sur les causes de ces lenteurs. Certes, l’insuffisance des crédits alloués à notre système judiciaire, carcéral et policier est un coupable que l’on a toujours sous la main, et dont on peut ad libitum répéter le procès, mais cette question budgétaire n’est pas seule en cause.

L’organisation et le fonctionnement de nos tribunaux laissent visiblement à désirer. Les règles de procédure sont à passer au peigne fin pour détecter tout ce qui joue inutilement en faveur d’un allongement des délais entre le début et la fin d’une action en justice. Cette question n’est pas seulement très importante pour les justiciables que les lenteurs de Thémis soumettent à une sorte de supplice, mais aussi pour tous ceux qui recherchent un emploi auprès d’entreprises dont les dirigeants, échaudés par des procès interminables, préfèrent modérer la croissance plutôt que d’accroître, avec le nombre de leurs salariés, le risque de nouveaux épisodes judiciaires hallucinants.

Pédophilie dans l’Eglise: journalistes, tapez fort mais tapez juste!

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Le cardinal Barbarin à Lyon, avril 2016. SIPA. AP21906437_000001
Le cardinal Barbarin à Lyon, avril 2016. SIPA. AP21906437_000001

S’il y a bien une chose dont j’aurai toujours du mal à m’offusquer, c’est le traitement médiatique des affaires de pédophilie dans l’Église.

Je connais les refrains obligés: ils parlent de la pédophilie dans l’Église mais jamais dans les autres religions ou dans l’Éducation nationale, ou dans les associations sportives, et ils oublient de rappeler que la majorité des actes de pédophilie est commise dans le cadre familial. C’est vrai. Et l’on omet d’ailleurs de dire que la plupart sont commis par des ados, le cas du grand frère imbibé de porno qui « joue » avec sa petite sœur étant une situation à la fois hyper répandue et totalement taboue. Idée de reportage…

Mais comment nier que ce crime revêt une atrocité particulière lorsqu’il est commis par un prêtre ? Et comment nier que l’inaptitude des prélats à répondre tout simplement avec leur tripes aux questions qu’on leur pose est absolument outrageante ? Ce n’est quand même pas un sujet compliqué ! Nul besoin de choisir ses mots ou de suivre des séances de média-training pour dire que c’est tout simplement dégueulasse. Contrairement à l’avortement ou au mariage gay, la pédophilie n’est pas un sujet clivant sur lequel la doctrine catholique s’oppose à la pensée du moment.

Évidemment, il y a quelque chose d’allergisant dans la jubilation que l’on sent chez les journalistes dès qu’il s’agit de pédophilie dans l’Église. Mais après tout, Celle-ci n’a qu’à pas leur offrir d’aussi belles occasions de Lui cracher dessus :

Là, on va me faire remarquer que je n’ai pas adopté la même posture en parlant du reportage de C8 en infiltration au FNJ de Nice. C’est que ce dernier reposait uniquement, j’insiste, uniquement, sur le plaisir du voyeurisme et de la supercherie, au même titre que n’importe quelle émission de divertissement en caméra cachée. Qui peut prétendre avoir appris quoi que ce soit dans le reportage de C8 ? Qui ignorait qu’il y eût des lecteurs de Faurisson et des militants identitaires au FN ? Nobody.

A l’inverse, il est indéniable que le reportage de France 2 sur la pédophilie dans l’Église repose sur une démarche d’investigation journalistique rigoureuse. A ce titre, le fait d’avoir répertorié un maximum de cas doit être salué, c’est ce qui rend la démonstration incontestable. Beaucoup d’autres se seraient contentés de deux ou trois noms, s’exposant à l’objection classique : ce sont des exceptions. La mise au jour du système scandaleux de « mutation » des prêtres incriminés est le point fort de ce reportage et il ne fait aucun doute que cette enquête fera date (on parle d’un nouveau Spotlight).

Cela ne signifie pas que soit absent de ce document un défaut désormais classique dans la mise en scène des enquêtes de journalistes : si quelqu’un a…

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux.

Wrong Elements: de la fascination pour les assassins

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Wrong Elements de Jonathan Littell, 2016
Wrong Elements de Jonathan Littell

Le film Wrong Elements de Jonathan Littell sera salué, encensé, honoré. A Paris et à Cannes. Ce ne sera d’ailleurs pas injuste, car ce film qui a tout pour plaire à ceux qui veulent se sentir concernés montre beaucoup d’intelligence et de talent, avec même ces longueurs sans lesquelles il n’y a pas de documentaire considérable. Jonathan Littell lui-même, quand il parle de son premier film, tout comme quand il parlait de son premier roman Les Bienveillantes(prix Goncourt et prix du roman de l’Académie française 2006) fait preuve d’une intelligence et d’un talent remarquables, attentif, sans se hausser du col, toujours juste, pertinent, précis, original.

Malaise

D’où vient alors le malaise que l’on peut ressentir, que j’ai ressenti, en regardant ce portrait analytique de trois anciens enfants-soldats (dont une femme) de la LRA (Lord’s Resistance Army, groupe rebelle illuminé fondé en Ouganda en 1988 par Joseph Kony, et responsable d’innombrables massacres et atrocités dans toute la sous-région) ? Le même malaise que j’avais ressenti à la lecture des Bienveillantes. Le sentiment que l’auteur ne peut s’empêcher d’une forme de complaisance presque inconsciente envers les assassins, d’une presque-fascination envers ceux qui, volontaires ou « forcés » passent à l’acte en commettant des atrocités. L’impression que pour Littell, les seules personnes intéressantes dans les monstruosités de l’histoire sont celles qui tuent, pas celles qui se font tuer. Cette empathie envers les bourreaux « qu’il ne juge jamais » (surtout pas) et jamais envers les victimes. Bien sûr, il reconnaît que ces massacres sont « abominables », mais pourquoi a-t-on le sentiment que cela reste un mot, et que ces abominations n’offrent dans son esprit comme premiers rôles à explorer et mettre en lumière que ceux des « acteurs », des tueurs ? Les victimes semblent n’être jamais que des figurants. On ne s’y attache pas. On s’attache à leurs bouchers.

Il y a un plan, dans Wrong Elements, où l’on voit Geoffrey, le personnage principal parmi les trois ex-combattants SLA, qui revient, en une recherche de rédemption, dans un village où, il y a des années, il a participé à un massacre hallucinant, enfants découpés à la hache devant leurs parents, etc. Geoffrey est debout, mal à l’aise (heureusement) après avoir exprimé regrets et demande de pardon à une vieille habitante survivante qui avait vu (et entendu) alors ses enfants se faire hacher. La vieille dame est assise au sol, jambes allongées, misérable, et la caméra s’attarde sur elle quelques secondes, avant de revenir sur Geoffrey. Pendant ces secondes, on nous montre quelqu’un qui a tout perdu, et juste ça ; littéralement une loser. Je crois que pour Littell, les victimes innocentes de l’histoire, au fond – et peut-être ne se l’est-il jamais avoué à lui-même – ne sont que des losers. C’est d’ailleurs à ses yeux une question de chance, comme il l’expose dans Les Bienveillantes : être, par le hasard de la vie, de l’histoire, au bon ou au mauvais endroit, au bon ou au mauvais moment. Victime ou bourreau, une affaire de circonstances, sans bien ni mal, et d’ailleurs le bien et le mal, cela n’existe pas. Il n’y a que le manche, dont on est, selon les circonstances toujours, du bon côté ou du mauvais côté… sauf que, bien sûr, c’est beaucoup plus intéressant, beaucoup plus séduisant, d’être du bon côté, celui qui frappe.

Un documentaire en phase avec notre époque

Ce phénomène de séduction avait parfaitement été analysé, et dénoncé, par Charlotte Lacoste, enseignante agrégée de lettres modernes, dans son livre Séductions du bourreau publié au PUF. Dans le film de Littell, cette séduction est à la fois affaiblie et renforcée par deux facteurs. Affaiblie, parce que les trois ex-combattants LRA, conscients d’être les « héros » du film en font souvent un peu trop ; ils cabotinent, et cela nourrit le malaise que déclenche cette caméra qui, on le sent, les aime beaucoup. Renforcée parce que, avec ces trois-là, l’auteur a trouvé les sujets parfaits de son penchant naturel. Les Einsatzgruppen et autres SS ou décideurs nazis, volontaires pour la plupart, personnages principaux des Bienveillantes, n’étaient au fond… que des bourreaux. Avec les anciens enfants-soldats de la LRA (et comme de bien d’autres groupes rebelles dans le monde), Littell approche maintenant à la fois des bourreaux, mais aussi des victimes, puisqu’ils ont été enlevés de force, enfants, et ensuite forcés, s’ils voulaient survivre, de commettre des atrocités, conditionnés à tuer. Comment ne pas comprendre l’horreur que fut véritablement leur condition, après leur enlèvement ? Comment ne pas y compatir ? Comment ne pas les voir d’abord et avant tout comme les plus grandes victimes ? Comment ne pas ressentir la plus sincère des empathies envers leur douleur, leurs souvenirs qui les harcèlent, leurs états d’âme ? Comment ne pas les aimer ? Et comment ne pas oublier à leur profit leurs victimes, ces « juste victimes » dont l’histoire ne sait plus quoi faire ?

Le point de vue de Wrong Elements ne peut que séduire. Il est en phase avec notre époque, où l’on n’ose plus, où il est interdit de « stigmatiser » les auteurs d’une hyperviolence qui nous sidère, et encore moins de les juger. Epoque schizophrène dans laquelle chacun veut voir reconnaître (et dédommager) son « statut » de victime (nous sommes tous victime de quelque chose) et, en même temps, dans laquelle il y a toujours de bonnes raisons à la commission de crimes, aussi monstrueux fussent-ils.

Wrong point de vue

L’une de ces bonnes raisons, en l’espèce, outre l’enlèvement (qui en est une), est la fameuse « obéissance aux ordres » invoquée tant de fois à Nuremberg. Les trois ex-combattants LRA, en voyant à la télé l’un de leur anciens commandants être livré au TPI de La Haye, se montrent choqués, presque révoltés. Pour eux, cet homme, recherché comme l’un des plus cruels et barbares de la LRA, n’avait fait « qu’obéir aux ordres ». Geoffrey, interrogé à Paris lors de l’avant-première du film, répétera cette justification. Obéir aux ordres. L’excuse qui relève de toute responsabilité, quelle qu’ait pu être le zèle dont on ait pu faire preuve. Moralité de l’Histoire avec un grand H : les bourreaux sont des gens obéissants, surtout les meilleurs, surtout quand ce sont d’abord des victimes.

Dans une scène du film, on voit Geoffrey revenir voir sa mère, et visiter la case qu’il occupait, à sa sortie du camp de réhabilitation, après sa vie dans la LRA et avant d’être rendu à la vie normale, « réintégré », comme on dit. Sa mère lui rappelle une nuit où un  homme a enfoncé la porte de cette case et lui a tiré dessus pendant qu’il dormait, le blessant. Cet homme avait vu ses enfants massacrés par la LRA, et voulait les venger. Cet homme que l’on ne voit pas dans le film et qui n’est évoqué qu’un instant est pour moi le personnage le plus important, le plus attachant, celui dont je me sens le plus proche. Celui qui n’a pas voulu oublier ses enfants martyrisés comme on le lui demandait, celui qui a voulu, à sa manière injuste, rendre justice, quitte ce faisant à tuer à la fois un bourreau et une victime, quitte à ajouter encore la violence à la violence. Celui qui a refusé de n’être qu’un looser.

J’avais croisé Jonathan Littell à Sarajevo, pendant la guerre en Bosnie. Nous étions alors, tous les deux, chefs de mission d’une ONG humanitaire. Je me souviens d’un jeune homme habillé en costume (le seul humanitaire en costume dans une ville assiégée…), les pieds sur son bureau, très dandy. Je ne sais pas si son film est grand ou pas. Je pense que beaucoup le trouveront grand. Je sais que son point de vue pour moi n’est pas le bon ; Wrong point de vue.

Sortir de l’euro ne serait pas une catastrophe

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Manifestante pro-européenne en Grèce, juin 2015. SIPA. AP21762751_000001

Disons-le tout de suite : je ne suis pas partisan de sortir de l’euro. Mais je suis agacé par l’empilement de mauvaises raisons auquel se livrent certains pour justifier cette position, dont je me réjouis qu’elle soit partagée par une majorité de Français.

Si l’on pouvait sortir de l’euro du jour au lendemain, en prenant un simple décret, le retour au franc ne serait peut-être pas une mauvaise chose. Les Français, en effet, sont un peu comme les Grecs : s’ils peuvent consommer plus qu’ils ne produisent, ils ne se gênent pas pour le faire, et le déficit commercial de la France ne les en empêche pas dès lors que notre pays peut s’endetter facilement et à bon compte, ce que permet l’euro.

Ce n’est pas le moment mais…

Celui-ci constitue une bulle protectrice à l’intérieur de laquelle il est facile de faire distribuer de l’argent par l’État pour acheter des biens et services chinois et allemands sans avoir à produire et vendre l’équivalent à l’étranger. En revenant au franc, nous reviendrions à la dure mais stimulante réalité économique au lieu de nous endormir dans le confort douillet d’un cocon protecteur – jusqu’au jour où le cocon se cassera, par exemple parce que la dette publique sera devenue trop lourde.

Mais la sortie de l’euro nécessiterait des négociations interminables, qui absorberaient nos pouvoirs publics et les empêcheraient de se consacrer à l’énorme travail de réforme dont notre pays a besoin. Il faut, par exemple, sortir notre Sécurité sociale du piège de l’État providence où l’ont enfermée une succession de dirigeants tous issus de la « droiche », comme disait Madelin avant que le Front national ne lance la formulation UMPS.

Il faut sortir notre administration de la léthargie où l’a plongée la possibilité pour ses cadres dirigeants et pour les ministres de faire bêtise sur bêtise – ou de ne rien faire – sans risquer la moindre sanction. Il faut rendre à la nation l’armée, la police et la justice qui lui sont nécessaires pour ne pas subir la perte de son identité. Il faut donner à nos enfants l’éducation et la formation professionnelle dont ils sont sevrés. Il faut se débarrasser de la bureaucratisation européenne et de l’esprit gnangnan imposé par une conception caricaturale des droits de l’homme.

Bref, si nous faisons cela, notre énergie réformatrice sera entièrement absorbée pour redonner à la France ce qui lui fait défaut depuis plusieurs décennies, ce que nous avons laissé en déshérence au profit de chimères à la mode. Comme nous ne pouvons pas tout faire à la fois, n’ajoutons pas au programme de redressement national, déjà lourdement chargé, une sortie de l’euro qui nous mettrait à dos tous nos voisins avant même que nous ayons commencé à négocier avec eux les choses importantes, comme, par exemple, l’endiguement des flux migratoires.

…ce ne serait pas une catastrophe

Ceci étant, le niveau des raisonnements concluant à la nécessité de rester dans l’euro est parfois consternant. Dans Les Echos du 22 mars, par exemple, une journaliste reprend le cas de la tannerie Gal, une petite entreprise qui fabrique de la sellerie de très haut de gamme, dirigée par une femme venue exposer son cas dans une émission consacrée à Marine Le Pen. Celle-ci n’avait pas su répondre à ce chef d’entreprise travaillant principalement à l’export et important la quasi-totalité de ses fournitures, et pourtant tout dans ce dossier donnait à penser que Nathalie Gal et ses 15 salariés n’avaient rien à craindre de ce changement en dehors de quelques frais inhérents aux opérations de change : payer les peaux scandinaves plus cher en francs, du fait de la baisse de cette devise, ne conduit en aucune manière à vendre les selles de luxe plus cher en euros ou en dollars, la préservation du tarif antérieur suffisant pour engranger davantage de francs.

Dans le même article, Sabine Delanglade s’inquiète pour les achats de machines importées d’Allemagne, d’Italie ou du Japon, renchéris par une baisse du cours du franc. Mais où est le problème ? Les ventes en euros, dollars, yens, et autres devises rapporteront davantage de francs, permettant de compenser la hausse (en francs, pas en devises !) du prix des produits exportés. Pour une bonne partie d’entre eux, les discours visant à noircir le tableau des conséquences probables d’une sortie de l’euro en matière de compétitivité internationale ne démontrent que la méconnaissance par leurs auteurs de mécanismes économiques pourtant assez simples.

La vérité est que la sortie de l’euro ne serait ni une catastrophe, ni une panacée[1. Pour plus ample réflexion sur ce sujet, voir François de Lacoste Lareymondie, « Sortir de l’euro : est-ce la bonne question ? » La nouvelle Revue Universelle, n° 47, hiver 2017.]. Ceux qui la prônent comme ceux qui la proscrivent sont trop souvent motivés par le désir de ne rien changer – voire de revenir en arrière, comme Marine Le Pen en matière de retraites. Or notre pays a surtout et terriblement besoin de réformes structurelles et managériales pour devenir plus efficace – seul moyen durable de devenir plus compétitif.

Macron, l’homme qui aimait tout le monde

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Emmanuel Macron à Lille, mars 2017. SIPA. AP22027209_000001
Emmanuel Macron à Lille, mars 2017. SIPA. AP22027209_000001

On le sait, Emmanuel Macron sait s’entourer. D’obscurs soutiens mais aussi de bons camarades. Avant de quitter le gouvernement, l’homme qui nous « aime » a su placer aux postes clés des énarques de sa promotion : Gaspard Gantzer conseiller médias ou Thomas Andrieu à la justice. La promotion Sédar Senghor (2004) de l’ENA, comparée pour sa précocité à son auguste héritière Voltaire (1980), est donc peut-être la mieux placée pour parler de lui. Et, à l’écouter, il n’a pas beaucoup changé : « Emmanuel s’entendait avec tout le monde, se souvient un « camarade » qui ne peut pas se dire son « ami ». Il était suffisamment sympathique pour être apprécié de la plupart tout en étant suffisamment distant pour ne pas être associé à un groupe particulier. Exactement comme aujourd’hui : c’était un individualiste sympathique. Solitaire mais solidaire. »

« Il va un peu dans le sens du vent »

« Macron n’est jamais le meilleur copain de quelqu’un, c’est toujours le bon copain de tout le monde », ajoute un autre qui l’imagine moins en prophète charismatique qu’en petite locomotive : « Je ne pense pas que des mecs comme Gantzer obéissent à Macron. Il a su capter l’intérêt du prince, voilà tout, et quand vous avez une connaissance qui a la chance de bien fonctionner, vous vous accrochez au wagon. » On respecte « l’homme » pour sa constance – « d’autres ont abandonné leur copine de fac pour se marier entre énarques » – et on le pense « redoutable ». Mais au fond, même après l’avoir côtoyé deux ans, on ne le connaît pas vraiment : « Il est solaire, brillant mais n’a pas de vision, il avance au fur et à mesure et sédimente des opinions, il va un peu dans le sens du vent. »

Intrigué, un diplômé de la même année avait tenté d’en savoir plus. « J’ai organisé un dîner et lui ai demandé s’il voulait faire de la politique. Il m’a dit que non. Je lui ai demandé s’il était de gauche, je n’ai pas vraiment eu de réponse… » Resté sur sa faim,[access capability= »lire_inedits »]  il conclut : « Son parti aujourd’hui, c’est surtout ses soutiens financiers et le petit monde germanopratin qui s’est découvert un nouveau Jésus. »[/access]

A 8h30, sur France Inter, vous êtes présumé coupable

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Patrick Cohen, août 2015. SIPA. AP21784007_000008
Patrick Cohen, août 2015. SIPA. AP21784007_000008

J’ai entendu il y a quelques années dans un spectacle une réplique de Madeleine Proust, qui m’avait frappé par sa pertinence. Le personnage créé par Laurence Sémonin artiste franc-comtoise nous disait : « Il vaut mieux mourir le soir que le matin, parce qu’on en apprend tous les jours ». J’y ai repensé, hier, en écoutant l’émission de Patrick Cohen sur France Inter à 8h30. Sur le thème « la présidentielles et les affaires » Patrick Cohen recevaient deux cadors de la profession de journaliste–enquêteurs–chroniqueurs juridiques et judiciaires etc. Laurent Valdiguié rédacteur en chef au JDD, et Matthieu Aron, directeur adjoint de la rédaction de l’Obs. Du beau linge, ayant longtemps officié sur le terrain des affaires judiciaires.

Les Droits de l’Homme c’était mieux avant

Ayant commencé mes études de droit il y a 49 ans, et les ayant poursuivies tout au long de ma carrière, d’avocat et d’enseignant, je pensais être au point. Eh bien pas du tout, j’ai constaté que tout était à refaire en écoutant Matthieu Aron :

« Je vais dire une chose qui va choquer. On parle beaucoup de présomption d’innocence et c’est bien entendu quelque chose qu’on va tous respecter. [Mais] il faut quand même arrêter un instant. Quand un juge d’instruction met en examen une personne, ça s’appelle une présomption de culpabilité, ça signifie qu’un juge à un moment donné… »

– Patrick Cohen (lui coupe la parole pour poser une question) : « vous voulez dire pour l’opinion ? »

– Matthieu Aron riposte : « non, non, pas pour l’opinion, pour le droit ! »

Eh bien dites donc, moi qui pensais que le principe de la présomption d’innocence prévue par tous les systèmes judiciaires des pays civilisés, inscrite dans toutes les Déclarations des Droits de l’Homme, de la Française à l’Universelle en passant par la Convention européenne, j’avais tout faux. Je croyais naïvement que depuis le Droit Romain, la personne poursuivie était réputée innocente jusqu’à ce qu’une décision judiciaire définitive rendue par un juge impartial, prononce sa culpabilité. Que la preuve de celle-ci était à la seule charge de l’accusation, que le doute profitait à l’accusé. Je croyais que la MEE comme on l’appelle dans le jargon professionnel était destinée en fait à protéger la personne poursuivie en lui permettant d’intervenir avec ses avocats dans un débat contradictoire et loyal permettant d’élaborer une vérité judiciaire, appréciée au final par le juge du fond. Seul moyen de prendre une décision légitime revêtue de l’autorité de la chose jugée au nom du peuple français.

Les nouveaux-maîtres: les journalistes du service public

Eh bien j’avais tout faux. En France, les nouveaux maîtres, c’est-à-dire les journalistes qui officient sur le service public vous expliquent que la mise en examen vaut déclaration de présomption de culpabilité. Que postérieurement à celle-ci, il appartient au présumé coupable d’apporter la preuve de son innocence. Et qu’il est donc inutile pour les juges d’instruction d’instruire à charge ou à décharge, ce que d’ailleurs ils ne faisaient déjà plus guère au Pôle financier.

Comment un barbarisme juridique aussi infect peut-il être prononcé par un journaliste aguerri sur un média du service public à une heure de grande écoute, sans que Patrick Cohen ne réagisse, pas plus que Laurent Valdiguié. Ignorance crasse qui en dirait long sur leur niveau ou volonté délibérée dans l’ivresse du lynchage médiatico-judiciaire de François Fillon, de continuer à raconter n’importe quoi ? D’ailleurs, Patrick Cohen, à qui il ne reste pas la moindre nanoparticule de conscience professionnelle revendique le barbarisme totalitaire.

Malheureusement, les deux choses se combinent, le trio déplorable de ce matin, tout à sa propagande sans frein pour l’avènement de Macron, rejoint Edwy Plenel qui avait lui aussi inventé un nouveau concept juridique, celui « d’innocent–coupable » pour qualifier Éric Woerth innocenté par le juge du fond à Bordeaux.

Ces gens-là sont devenus fous.

Vue d’Allemagne, une drôle de campagne…

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macron valls allemagne merkel schulz
Martin Schulz et Benoît Hamon. Sipa. Numéro de reportage : AP22033029_000002.
macron valls allemagne merkel schulz
Martin Schulz et Benoît Hamon. Sipa. Numéro de reportage : AP22033029_000002.

Une semaine en Allemagne, pour la promotion du Bloc qui vient d’être traduit. On se met à suivre l’actualité d’un peu plus loin, même si elle ne vous lâche pas. Par exemple, alors que la France de Manuel Valls, qui a naguère présenté cela comme un exploit, a accueilli péniblement 12 000 migrants, j’apprends que Stuttgart, 600 000 habitants, à elle seule,  en a accueilli 9000. Manifestement, la ville n’est pas à feu et à sang. Je demande à mes interlocuteurs (un chauffeur de taxi, une infirmière SPD, un journaliste local) si ça ne va pas faire perdre les élections à Angela Merkel. Réponse unanime, à quelques nuances près : « Si elle les perd, ce ne sera pas à cause de ça. Plutôt un besoin d’une légère inflexion sociale parce que c’est un peu dur, quand même. »

Les exilés fiscaux votent-ils Macron?

À Fribourg, qui ressemble à Colmar, il est vrai qu’on n’est pas bien loin puisque depuis les hauteurs, on voit la ligne bleue des Vosges, mais de l’autre côté,  j’aperçois près d’un distributeur de banque un autocollant de la France Insoumise. Il est déchiré. Je n’y vois pas un signe, ma religion n’est pas faite : Hamon, Mélenchon ou même Nathalie Arthaud qui est encore la seule à mettre le mot « communiste » sur ses affiches. À force de ne plus le voir, je vais finir par ne plus savoir l’écrire. Avec un aime ou deux.

A une lecture-signature, le soir, je rencontre la candidate EELV pour les députés des Français de l’étranger. Elle se présente sans trop d’espoir sur une circonscription qui recouvre l’Allemagne, la Pologne, l’Europe centrale et balkanique. A l’exception de la Suisse et du Lichtenstein qui forme une circonscription toute seule puisqu’il y a assez d’exilés fiscaux pour ça. La sienne représente 90 000 électeurs. Son pronostic : Macron va tout rafler. Les mauvais esprits vont encore dire que c’est le candidat des élites mondialisées.

La France d’Angot

Dans le petit hôtel sur la Rathausplatz, pendant un déjeuner qui est un délicieux attentat diététique avec sa saucisse de foie, je regarde sur la tablette l’accrochage entre Fillon et Angot. Je ne savais pas qu’Angot était une écrivaine filloniste. La France de Fillon, avec son ordre moral conservateur et son ultralibéralisme impitoyable, me terrifie mais soyons bien clairs, celle d’Angot aussi, ou plutôt celle qui a permis à Angot d’être Angot, c’est-à-dire une petite fraction médiatique et puissante à la fois, qui fait « référence » et qui a révéré et pipolisé une personne qui pratique une littérature écrite avec cinquante mots de vocabulaire et une syntaxe d’élève de 3ème qui se remet d’une mononucléose. Une littérature « autofictionnelle », c’est-à-dire avec ceinture et bretelles: « Je balance des saloperies sur la terre entière, je parle des gens célèbres ou inconnus jusqu’à les ridiculiser, les briser, les humilier mais je me réfugie derrière la fiction dès que je risque de prendre une « baffe » réelle ou juridique. » Pour le juridique, elle commence d’ailleurs à en prendre, et on la remerciera de n’avoir pas été pour rien dans une autre catastrophe: la judicarisation du roman, la façon dont la fiction se retrouve attaquée désormais devant les tribunaux. Sans cette bêtise snobinarde qui a monté Angot comme, d’ailleurs, elle a monté Edouard Louis, parce qu’ils sont des briseurs de « tabous » alors qu’ils sont surtout des épate-bourgeois, on n’aurait pas vu hier soir une arrogante transformée en Grand Inquisiteur qui a osé dire « Moi, j’écris la vérité » (ce qui est glaçant et révèle en même temps qu’elle n’a rien compris à la littérature) servir de conscience morale de ce temps pour aller porter la fausse contradiction a celui qui n’a besoin de personne pour tuer la droite.

Valls, traître de théâtre

Entre Francfort et Leipzig, le train s’arrête à Gotha. Mon côté snob me dit que j’aurais bien aimé en faire partie. Mon côté marxiste, qu’il faut toujours critiquer les programmes. Au retour, j’apprends que Mélenchon refuse de participer au débat de France 2 à quelques jours du premier tour. C’est tout à son honneur. On parle souvent, en souvenir de Mirbeau, de la grève des électeurs. Il faudrait aussi une grève, au moins médiatique, des candidats. Rien ne les oblige à subir ces humiliations quotidiennes de la part de trop nombreux journalistes qui ne sont ni experts, ni neutres ni même élus et qui font passer leur désir d’audience avant celui d’informer. À Leipzig, je vois les images de Schulz serrant la main de Hamon et lui apportant son soutien. Je me souviens de la Grèce en 2015. J’espère que Hamon aussi.

On atterrit à Roissy sur une belle traîtrise, une traîtrise de théâtre. Manuel Valls votera Macron dès le premier tour. Il n’avait pas tout à fait raison le Valls de 2016 : « Il y a deux gauches irréconciliables. » Le Valls de 2017 a précisé sa pensée, et c’est mieux : « Il y a deux gauches irréconciliables dont une s’appelle la droite, et moi, je suis de droite. »

La grève des électeurs: Suivi de Les Moutons noirs

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Le Bloc

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« La France a perdu 750 000 entreprises en dix ans »

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jean lassalle toyal total
Jean Lassalle devant l'association des maires de France. Sipa. Numéro de reportage : AP22030799_000009.
jean lassalle toyal total
Jean Lassalle devant l'association des maires de France. Sipa. Numéro de reportage : AP22030799_000009.

Daoud Boughezala. Parlons économie. Beaucoup de Français vous ont découvert avec votre grève de la faim en 2006, une action spectaculaire que vous aviez engagée pour protester contre le déménagement de l’usine d’aluminium Toyal. Vous avez finalement obtenu gain de cause. En quoi est-ce un élément vital pour Lourdios-Ischère ?

Jean Lassalle. Un peu plus de cent employés travaillent à l’usine Toyal. Autrement dit, cela fixe cent familles dans le village. La vallée d’Aspe avait 10 000 habitants au début du siècle dernier et n’en compte plus aujourd’hui que 2600. Imaginez ce qu’il adviendrait sans cette usine ! Dans les années 2000, nous avons connu un baby-boom grâce au maintien du site Toyal et à l’installation de trois centres pour handicapés lourds et de maisons de retraite très évoluées que j’ai organisée dès la décennie 1980. Plus de trois cent enfants sont nés dans la vallée grâce à Toyal…

D’ailleurs, comment cette usine s’est-elle retrouvée au fin fond de votre vallée ?

C’est la propriété d’un groupe japonais que je suis allé chercher lorsque la société canadienne Alcan a quitté le village en 1983, un an après mon élection comme conseiller général de la vallée. Alcan employait alors 680 000 personnes à travers le monde. A Lourdios, l’usine utilisait l’aluminium pour diverses activités en profitant de l’énergie gratuite des chutes d’eau très nombreuses à travers les Pyrénées. Cela avait créé une économie de proximité assez riche et dense. Mais Alcan n’a plus su quoi faire de l’aluminium et a décidé de fermer l’usine. Vous imaginez la catastrophe qui nous tombait dessus ! A force de me battre, je finis par rencontrer le PDG mondial d’Alcan et dîner avec lui. Après une nuit de bringue, il voit mon désarroi et propose de me mettre en relation avec un groupe japonais qui travaillait sur de nouvelles applications de l’aluminium, dont les peintures métallisées produites à partir du pigment d’aluminium. C’était Toyal, qui contrôlait en effet 60% du marché de la peinture des véhicules métallisés. J’apprends alors que Toyal est devenu le numéro 1 mondial de la poudre explosive, à tel point qu’ils équipent les missiles Exocet, que la guerre des Malouines avait rendu célèbre après par l’attaque réussie d’un navire britannique par l’armée argentine. Grâce à cette publicité, la fusée Ariane à Kourou s’en est aussi servi. 

>> A lire aussi: Jean Lassalle: « Moi, les maires de France ne m’ont pas sifflé » (Entretien 1/2)

Tout cela a suffi à faire venir Toyal dans la vallée d’Aspe, malgré le niveau des salaires français et l’enclavement de votre village ?!

Je suis allé voir les dirigeants de Toyal à Osaka en empruntant l’argent pour l’avion à un ami car je n’avais pas un kopek. Je convaincs les Japonais et leur explique qu’ils vont pouvoir fabriquer leur peinture dans un lieu paradisiaque, qu’ils montreront dans leurs futures publicités. On a tant et si bien travaillé que l’Etat français a apporté sa part de subventions. Toyal a ainsi obtenu ce qu’il n’avait pas jusque-là : une plateforme en Europe qui lui permet de desservir la Russie, le Maghreb, une partie de l’Afrique. C’était une chance inouïe pour la vallée : Toyal n’avait pas besoin d’autoroute, simplement d’une route pour qu’un camion livre ses lingots d’aluminium une fois par semaine. On éclate le lingot pour extraire le pigment à l’état de poussière, ce qui permet de poster le produit fini. Mais l’administration a ensuite classé l’usine site dangereux à cause du risque d’explosion, alors que les alentours ne sont pas habités.

Ce n’est pas pour cette raison que Toyal entendait déménager son usine en 2006. Quelles étaient les causes de cette mini-délocalisation contre laquelle vous vous êtes soulevé ?

Tout est parti de Total, présent 80 kilomètres plus au sud de la vallée. Total venait de récupérer le site de Lacq, jusqu’alors exploité par la Société nationale des pétroles d’Aquitaine qu’a ensuite rachetée Elf-Aquitaine, d’ailleurs devenu un grand groupe pétrolier grâce à ce site à très grande capacité de production. A partir de Lacq, Elf desservait toute l’Europe en gaz et en pétrole. A la fin des années 1980, Total est arrivé, non pas pour exploiter les derniers gisements de gaz et de pétrole mais pour recueillir la plus grande concession pétrolière qu’un pétrolier ait jamais récupéré. Devenant l’un des premiers groupes mondiaux dans ce domaine, au lieu de profiter de cette aubaine pour reconvertir le bassin de Lacq, ce qui aurait été la moindre des choses après l’avoir complètement dévasté, Total n’a rien remis en état.

Dura lex sed lex : n’est-ce pas la dure loi du capitalisme ?

Total ne payait pas un sou d’impôts en France tout en réalisant 14 milliards de bénéfice par an. Pourtant, il ne s’est même pas donné la peine de faire venir des grands groupes pour reconvertir le site et employer les travailleurs harassés. Au lieu de quoi, Thierry Desmarets, alors patron le plus populaire de France et coqueluche des médias, a décidé de faire venir à Lacq toutes les entreprises qui se situaient dans un rayon de deux cents kilomètres, dont l’usine Toyal. Ce n’était qu’un projet de délocalisation de 80 kilomètres, disaient certains, mais cela aurait signé la mort de la vallée et du site Toyal dans lequel nous avions considérablement investi. Au départ, Toyal n’avait aucune envie de rejoindre le site de Lacq mais Total a menacé les Japonais de leur faire de la concurrence dans le domaine de pétrochimie s’ils ne déménageaient pas leur usine. Au bout de dix ans de discussions, Toyal a nommé un PDG à la solde de Total pour que l’opération puisse aboutir. J’ai essayé toutes les voies de recours légales. Quand je les ai épuisées, j’ai décidé de mener cette grève de la faim.

La légende dit qu’au bout de 39 jours de jeûne, vous avez reçu un coup de fil du président Jacques Chirac qui a débloqué la situation grâce à ses réseaux japonais…

Chirac n’est intervenu que de manière anecdotique en me téléphonant parce que le président de l’Assemblée, Jean-Louis Debré, lui avait dit que j’étais sur le point de mourir. J’étais en effet entré dans une zone critique. Après avoir perdu trente-deux kilos, j’ai obtenu gain de cause devant les caméras de télévision du monde entier lorsque Chirac, Villepin et Sarkozy ont fait signer un accord à Total. Le groupe renonçait à acheter le terrain qu’il comptait exploiter dans le bassin de Lacq tandis que Toyal s’est engagé à doubler le nombre d’emplois pour développer ses activités et acquérir 25 000 mètres carré supplémentaires de terrain, envisageant de fabriquer des feuilles et même des encres d’aluminium. Mais tout cela a été remis en cause quelques années plus tard. En 2011, je me suis rendu compte que Toyal n’avait acquis que 11 000 mètres carré d’espace afin d’y mettre une poubelle !

Plus généralement, comment le pouvoir politique peut-il lutter contre les délocalisations et relancer une industrie nationale ?

C’est un désastre national. La France a perdu 750 000 entreprises en dix ans pendant que son agriculture meurt dans un petit matin blême. L’arrivée de capitaux étrangers, notamment de fonds de pension américains, change radicalement la politique de certaines entreprises. Puisque les banques ne prêtent pas, les chefs d’entreprise font appel à ces forcenés qui exigent un bénéfice de 15% et les poussent à s’installer dans des pays où la main d’œuvre est moins chère. La France a besoin de retrouver l’espace politique et financier qu’elle n’a plus du tout. Je discuterai avec nos frères européens pour revenir à l’Europe des nations du général De Gaulle contre les hauts fonctionnaires de Bruxelles. Je rappellerai à mes collègues européens que la France garantit le parapluie nucléaire de l’Europe, ce qui nous coûte une fortune.

Et «Mimi» relooka les Macron

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brigitte macron emmanuel vanity fair
Emmanuel et Brigitte Macron, 2017. Sipa. Numéro de reportage : 00796942_000003.
brigitte macron emmanuel vanity fair
Emmanuel et Brigitte Macron, 2017. Sipa. Numéro de reportage : 00796942_000003.

Ceci n’est pas un article politique. C’est du people. Du pur. Du vrai. Du people de chez people. Car c’est dans cette rubrique où le glamour épouse le sex-appeal qu’on peut le mieux cerner les envoûtantes personnalités d’Emmanuel et de Brigitte. Et pour cela, il faut se tourner vers les Saintes Écritures. Nous avons nommé Vanity Fair.

Sous les sunlights de Brigitte

Ce magazine aime les sunlights, les projecteurs qui illuminent, les spots qui éblouissent. Et ce qu’il dit d’Emmanuel Macron tient en quelques mots : « A star is born ». Mais une star, ça se fabrique. Voici donc comment, selon Vanity Fair, a été fabriqué Emmanuel Macron.

Au commencement était un richissime personnage du nom de Xavier Niel, propriétaire de Free et copropriétaire du Monde[1. Il est aussi actionnaire très minoritaire de Causeur]. Un proche ami du couple. Brigitte n’hésita donc pas à lui confier qu’elle et son mari souffraient des rumeurs qui couraient sur l’homosexualité supposée d’Emmanuel. Xavier lui répondit immédiatement : « Il faut que tu te montres avec lui, que vous vous affichiez ensemble, que tu te colles contre lui ». Et il les mit en contact avec « Mimi ». Ah, vous ne connaissez pas « Mimi » ? Vous êtes des ploucs, des gueux, des ringards, des has been !

« Mimi », de son vrai nom Michèle Marchand, règne sur Paris. La fabrique des stars, des peoples, des grands de ce monde, c’est elle. C’est elle qui dira à une actrice un peu oubliée si elle doit, pour Paris Match, montrer un bout de sein, un sein, deux seins… C’est elle qui décidera – quand le cas sera jugé grave – si la délaissée des médias doit, pour retrouver l’amour du public, poser nue pour une couverture de Lui.

« Mimi » fricota…

C’est elle, toujours, qui dira comment se maquiller, se coiffer, s’habiller. Et c’est elle encore qui, en fonction de la cible choisie, décidera de l’apparence nécessaire de ses clients et clientes. Pour les femmes : paroissiennes virginales, bien élevées, genre BCBG Manif Pour Tous ou salopes provocantes, genre je suis de gauche et je montre tout. Pour les hommes : sérieux, séducteurs, futurs époux plutôt que possibles amants, façon Georges Clooney ou jeunes traders relax, voitures décapotables, abonnés à Roland Garros.

Le coup de maître de « Mimi » fût il y a quelques mois une couverture de Paris Match avec Brigitte en maillot de bain hawaïen et Emmanuel en polo et short de bain. La suite fût élaborée avec une minutie d’horlogerie. Celle qu’il faut pour lancer un produit enviable et désirable. S’agissant d’Emmanuel, finis les costumes sombres qui auraient pu le rapprocher de deux sinistres notaires de province, Benoit Hamon et François Fillon. Une décontraction parfaitement contrôlée : polos, chemises ouvertes, cheveux ébouriffés. Concernant Brigitte, le grand jeu, afin d’effacer la différence d’âge qui la sépare du bel Emmanuel. Des jupes courtes, très courtes (« Montre tes jambes » lui a dit « Mimi »), un perfecto – le cuir, c’est sexy – des petits hauts moulants.

Tel est le programme pour lequel vous devez voter. Le cœur de cible, ce sont quand même les ménagères de plus de cinquante ans. Elles ont été conquises. Ces dames sont toutes allées chez le coiffeur et ont toutes acheté un perfecto. Vous pouvez les croiser dans la rue. Le regard gourmand, elles guettent leurs proies. Des sosies d’Emmanuel Macron. Car lui, le prince charmant, est hélas inaccessible. Il tient à sa Brigitte. Et depuis qu’elle porte des jupes courtes, il est comme fou…

Hollande: pratiques d’un président normal

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François Hollande à Singapour, mars 2017. SIPA. AP22032553_000009

Les journalistes d’investigation se considèrent comme une sorte d’aristocratie de la profession. Ils ont tendance à toiser leurs confrères rubricards, comme les conducteurs de l’Eurostar le font avec leurs collègues du TGV Sud-Est. Ce n’est pourtant pas un métier bien compliqué, il suffit d’avoir le numéro de portable de quelques policiers, voire d’obtenir celui d’un magistrat pour devenir « enquêteur », comme Le Monde qualifie ses prestigieux Plic & Ploc. Le fait d’écrire avec ses pieds et l’analphabétisme juridique ne sont pas des handicaps, au contraire. Tous ces gens publient force livres, vite faits, vite lus, vite oubliés qui témoignent de la culture qui leur est commune : une fascination pour les képis. Bienvenue place Beauvau sous-titré Les secrets inavouables d’un quinquennat n’échappe pas à la règle avec la description minutieuse des agissements de « l’État profond » dans ses pratiques barbouzardes accompagné d’un « name-dropping » considérable. Tout ceci n’aurait rien eu de spécialement original sans l’existence de trois facteurs qui font de cette publication, une bombe à fragmentation. Tout d’abord si ce que l’on nous raconte est vrai, François Hollande qui nous avait bassinés avec sa normalité, apparaît comme un manipulateur sans morale, sans scrupule et sans aucun principe. Ensuite, les auteurs, probablement involontairement, nous font la démonstration de l’instrumentalisation de la justice à des fins bassement politiciennes. Enfin, la publication survient en pleine campagne présidentielle au moment du déferlement politico-médiatico-judiciaire contre François Fillon. Donnant complètement corps à l’accusation d’une opération téléguidée visant à favoriser l’accès de Macron, héritier de François Hollande, à la présidence de la République. À la lumière de ces trois éléments, la lecture en devient saisissante.

Des rétro-pédalages pathétiques

Dès la préface, les auteurs démarrent fort et nous préviennent : « comme leurs prédécesseurs, mais avec moins de talent et de rouerie, Hollande, Valls, Cazeneuve et les autres ont joué avec l’appareil judiciaire à des fins souvent électorales. » Il faut quand même se foutre du monde pour prétendre que cette attitude aurait été absente dans la conduite politique et judiciaire de l’affaire Fillon. Tout d’un coup, les trois manipulateurs précités auraient été touchés par la grâce ? Et pourtant, mesurant tardivement l’impact politique meurtrier de tout ce qu’ils racontent les journalistes n’ont pas hésité à se répandre en rétro-pédalages pathétiques sur tous les plateaux. En fait, on peut penser qu’habitués aux manipulations policières du pouvoir d’État, et dépourvus d’une véritable culture juridique et judiciaire, ils n’avaient pas mesuré le caractère dévastateur de ce qu’ils écrivaient.

Et d’ailleurs après la préface, ça continue. Le premier chapitre décrit avec force détails comment Hollande a travaillé à récupérer la police acquise – ou considérée comme telle – Nicolas Sarkozy. Il nous apprend que l’existence d’un « cabinet noir » est  probable : «Il n’est pas possible d’en apporter la preuve formelle. Comme il n’est pas possible de prouver le contraire ! Mais l’addition d’indices troubles, de témoignages étonnants interroge. Plusieurs observateurs bien placés dans l’appareil policier nous ont ainsi décrit par le menu l’existence d’une structure clandestine, aux ramifications complexes, et dont le rayon d’action ne serait pas cantonné aux seuls renseignements territoriaux ».

On ne saurait être plus clair, surtout que la description continue avec l’endroit : « Pour orchestrer les affaires judiciaires il existe une mécanique complexe aussi efficace que redoutable. Hollande a su en tirer profit […] la plupart des affaires judiciaires qui ont empoisonné Sarko et les siens ont trouvé leurs racines ici dans cet immeuble ultra sécurisé du neuvième arrondissement de Paris ». La recette maintenant, comment instrumentaliser la justice : « afin d’allumer la mèche d’une affaire politique ou financière, il suffit que Tracfin pêche au bon endroit, remonte dans ses filets une infraction, et la transmettent officiellement la justice. Ou officieusement au service enquêteur qui se chargera de mener « une enquête d’initiatives » avant qu’un magistrat ne la reprenne à son compte. »

« Chaque fois, ce sont les mêmes juges d’instructions qui sont désignés pour les affaires qui intéressent le Château. »

Donc, si l’on comprend bien, les fonctionnaires d’État mâchent le boulot, et quand la soupe est prête on va donner le dossier au Parquet pour qu’il saisisse un juge d’instruction. Mais qui sont les magistrats saisis ? Il faut savoir que les juges d’instruction sont des juges du siège qui doivent instruire à charge et à décharge et donc leur impartialité doit être insoupçonnable. Et il existe un principe fondamental dans le fonctionnement de la justice, celui « qu’on ne choisit pas son juge ». Mais avec Hollande et sa fine équipe, si si, nos enquêteurs nous disent qu’ils les choisissent :

« Chaque fois, ce sont les mêmes juges d’instructions qui sont désignés pour les affaires qui intéressent le Château. Ils sont moins de cinq, dont on retrouve le nom dans tous les dossiers qui concernent Sarkozy […] cinq magistrats qui additionnent les affaires sur le clan Sarkozy sont eux-mêmes alimentés et épaulés par une poignée d’officiers de police judiciaire.» Dont on comprend qu’ils sont toujours les mêmes aussi. Bigre, amis journalistes– enquêteurs, il est difficile d’être plus clair, mesurez-vous le caractère déshonorant pour le président normal que cette description ? Personnellement, j’éprouve une certaine satisfaction en me rappelant comment j’ai prêché dans le désert en relevant l’acharnement judiciaire manipulatoire contre Nicolas Sarkozy dans ces colonnes. Et, pourquoi le cacher une certaine jubilation pour avoir décrit à l’avance ce qui allait arriver à François Fillon, ce qui m’a valu force qualifications de « complotiste », nouveau point Godwin du camp du bien.

La lecture du livre met également en lumière la pratique de la mansuétude ciblée, qui consiste à épargner à certains des poursuites judiciaires, en pensant à l’avenir. Certains ralliements à Emmanuel Macron sont de ce point de vue savoureux. « Le Château est passé maître dans l’art de pousser ou ralentir le feu sous les casseroles judiciaires. Pour enterrer sans classer, il suffit de donner consigne de continuer à creuser en préliminaire ad vitam aeternam. Dans ce cas le dossier reste sous contrôle direct de la chancellerie ». On cite Jean-Louis Borloo, ou Dominique de Villepin, dont on annonce le ralliement imminent à Emmanuel Macron et qui aurait, paraît-il, bénéficié de certaines complaisances : « les enquêteurs n’ont pas cru bon d’entendre ce bibliophile avisé qui, ces dernières années a empoché 5 millions d’euros pour la seule vente de ses livres. De même qu’aucune des procédures dans lesquelles Villepin apparaît à l’étranger ne semble susciter la curiosité des magistrats français. » Tout le livre n’est qu’un long florilège des outils et de l’exécution de ces basses œuvres. On en ressort édifié, sur l’imposture Hollandienne en matière de respect des principes et des libertés publiques.

Si les auteurs ont dit vrai, c’est en nombre que se comptent les infractions pénales établies

Croyant lui trouver des excuses les auteurs enfoncent François Hollande un peu plus : « l’impréparation, la méconnaissance de l’appareil policier et judiciaire ainsi que les circonstances ont très vite amené François Hollande à renier ses principes et à adopter des méthodes qui n’ont rien à envier à celle de ses prédécesseurs. » La nullité, comme excuse des turpitudes, il fallait oser. Le problème, est que cette fois-ci, ces méthodes sont utilisées pour fausser sans vergogne l’élection principale de la Ve République. Privant désormais, son résultat de toute légitimité démocratique. Ceux qui ont pris cette responsabilité devront en répondre.

En répondre parce que nous prenons connaissance dans ce livre, non seulement d’affirmations mais d’accusations très graves dirigées contre l’institution judiciaire. Il n’y a pas beaucoup d’illusions à se faire sur l’attitude des organisations syndicales de magistrats dont on est à peu près sûr qu’elles vont rester muettes.

Des élus LR ont fait au PNF et au Parquet de Paris, grâce aux propos du livre, ce qu’on appelle un « signalement article 40 » par référence à l’article du code de procédure pénale qui fait obligation aux agents publics de signaler au procureur tous faits dont ils ont eu connaissance et susceptibles de recevoir une qualification pénale. L’épisode va être intéressant, car si les auteurs ont dit vrai, c’est en nombre que se comptent les infractions pénales établies. La présentation dans un tableau des extraits du livre au regard des incriminations possibles donne la mesure de la gravité du scandale. Et on ne voit pas comment autre chose qu’une procédure judiciaire pourra séparer le vrai du faux et dégager une vérité opératoire.

Pour avoir lu l’ouvrage, je sais qu’il y a beaucoup d’autres infractions. Le PNF s’est saisi en une heure dans l’affaire Fillon sur la base d’un article du Canard enchaîné, pour lancer une enquête TGV multipliant les actes qui se sont bien sûrs immédiatement retrouvés dans la presse. Pour l’instant, huit jours après l’ouverture de l’enquête sur Bruno Le Roux, il ne s’est a priori strictement rien passé. Normal, Le Roux n’est candidat à rien. Le même PNF reste obstinément muet concernant Emmanuel Macron malgré une collection de faits éminemment suspects. Pas beaucoup d’illusions, il y a encore de la honte à boire.

Espérons simplement que le Parquet de Paris sauvera l’honneur et fera son devoir.