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Steve Bannon: le vrai président?

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Steve Bannon, février 2017. SIPA. REX40489673_000017

De quoi Steve Bannon est-il le nom ? Je m’excuse d’entrée de jeu d’utiliser cette formule créée par le plus venimeux et le plus futile des « penseurs » français. Il s’avère qu’elle est commode pour faire une distinction entre un individu désigné, individu qui obsède momentanément les médias, et le phénomène qu’il incarne, phénomène que ladite obsession empêche de voir.

Une tête de Turc bien faite

Ces derniers temps, nous avons assisté, dans la presse internationale, à une prolifération de portraits biographiques de Steve Bannon, le stratège en chef de Donald Trump, celui-là même que les médias qualifient désormais de « vrai président ». Tous ces articles se ressemblent. Le projecteur est braqué tour à tour sur les origines de Bannon dans la classe ouvrière catholique et ses carrières successives dans l’US Navy, chez Goldman Sachs et à Hollywood. On passe ensuite à ses activités plus récentes dans les milieux de la droite américaine anti-establishment : la création de documentaires polémiques ; la direction du très influent site d’actualités Breitbart News ; et enfin, la gestion efficace de la campagne électorale du nouvel occupant du bureau ovale. Le point d’orgue de ces articles est toujours l’imagerie apocalyptique par laquelle leur sujet serait hanté. Apparemment, pour Bannon, nous serions à la veille d’un grand combat final entre un monde « judéo-chrétien », tombé aujourd’hui dans un état de décadence morale, et un ennemi aussi vague que composite qui inclut le « fascisme djihadiste » et une Chine de plus en plus hégémonique. En comparaison avec cette vision inspirée autant par la Bible ou le Bhagavad-Gita que par les théories fumeuses de deux historiens amateurs, William Strauss et Neil Howe, le « choc des civilisations » de Samuel P. Huntington fait figure de pique-nique de boy-scouts (je ne résiste pas à cet anglicisme).


Steve Bannon : qui est le nouveau conseiller stratégique de Donald Trump ?

Voilà donc l’homme instable et indigne, nous laisse-t-on croire, qui est l’éminence grise du POTUS ! Au mois de novembre, un éditorial dans Le Monde, avec le ton docte et pharisien qui caractérise ce journal, a demandé que sa nomination soit annulée, ni plus ni moins. Après la signature par M. Trump le 27 janvier de l’ordre exécutif créant un moratoire sur l’entrée aux États-Unis des immigrés et réfugiés de sept pays à majorité musulmane, les commentateurs se sont jetés sur le lien de causalité évident entre, d’un côté, les scènes de chaos dans les aéroports et les protestations autour du monde, et, de l’autre, l’influence de ce Machiavel qui se compare lui-même à Dark Vador. La conclusion paraissait simple : un président narcissique, inexpérimenté et paresseux serait manipulé par un mauvais génie irresponsable en proie à des visions de fin des temps.

Ce lien de causalité est insuffisant. Nous ne savons pas encore si les actions pratiques de Bannon sont – ou seront – dictées par ses rêveries apocalyptiques. Nous ne savons pas non plus si M. Trump est entièrement sous l’influence de son stratège. Ses autres nominations, notamment celle de Reince Priebus, qui serait le rival de Bannon à la Maison-Blanche, indiquent une approche plus terre à terre, moins[access capability= »lire_inedits »] opposée à la politique traditionnelle. Après les hyperboles journalistiques, la consultation des discours et films de Bannon, disponibles sur YouTube, se révèle décevante : un torrent de grandiloquence et d’invectives contre les classes dirigeantes, certes, mais aucune plaidoirie pour le nazisme ou le suprémacisme blanc. Comme l’a dit son ancien collègue et désormais critique, Ben Shapiro : « Steve’s an asshole, but I don’t think he’s an anti-Semite » (« C’est un connard, mais je ne pense pas qu’il soit antisémite »). Au fond, cette focalisation des médias sur la personnalité énigmatique de Bannon constitue un leurre : on voudrait croire et faire croire que tout le mal vient d’un seul homme. On risque ainsi de s’aveugler sur les préoccupations collectives de beaucoup d’Américains qui ont conduit à son ascension et ont créé les conditions où ses talents particuliers peuvent s’exercer. Bref, on refuse de voir la logique et la cohérence d’un certain populisme.

De la rhétorique à l’action

Un des secrets de la séduction populaire de Trump réside dans sa rhétorique qui, par sa truculence et sa grossièreté, s’écarte des normes du débat politique. Son style Twitter en est la quintessence, et même ses discours ressemblent à des mosaïques de Tweets. Le principe de ce style est la parataxe : au lieu de dérouler un raisonnement complet, la phrase se contente de juxtaposer des éléments dont le caractère positif ou négatif est évident. Côté négatif, il suffit d’insérer en apposition (comme disent les grammairiens), après n’importe quel nom, geste ou événement, une expression telle que « total disaster! », « total loser! » ou « fake news! » Le côté positif est plus simple : il suffit d’y accoler l’épithète « great ». On peut déplorer cette vulgarité manichéenne, mais il faut avouer qu’elle est diantrement efficace pour remuer la base de son électorat. Or les premiers gestes – apparemment malhabiles – du nouveau président sont à l’action politique traditionnelle ce que ses Tweets sont à la rhétorique orthodoxe. Trop souvent, l’éloquence verbeuse de nos dirigeants n’est qu’un substitut à l’efficacité pratique dont ils sont incapables ou dont le déploiement est lent et invisible[1. Voir Philippe-Joseph Salazar, Blabla République. Au verbe, citoyens !, Lemieux éditeur, 2017.]. Trump, conseillé par Bannon, joint l’acte à la parole, crée le spectacle, provoque le drame. Les médias visuels en sont involontairement complices en montrant en boucle des images du président qui paraphe ses ordres exécutifs et exhibe le registre dans lequel ils sont inscrits. Les scènes de désordre et de protestation qui en résultent semblent proclamer haut et fort : « Moi, je parle, j’ordonne et il se passe des choses ! » Peu importent les dommages collatéraux, ses électeurs sont gratifiés par cette énergie apparente. Les expressions d’indignation de la part de ses opposants, que ce soit à New York, en Californie ou à travers la planète, ne font qu’accentuer la jouissance de ses supporteurs dans l’Amérique profonde.

Qu’il y ait aussi de l’amateurisme dans la formulation hâtive du décret du 27 janvier ne fait pas de doute. L’intervention du pouvoir judiciaire a brisé l’élan de ce grand geste d’interdiction. Pourtant, le souvenir en reste vif dans les esprits, et cette intervention elle-même est incorporée dans le récit que construisent Trump et Bannon. Ceux-ci peuvent maintenant dire à leurs électeurs : « Voilà la preuve de ce que nous avons toujours prétendu : les institutions traditionnelles nous entravent et vous trahissent. » Pour qui veut critiquer efficacement cette stratégie, comme toutes les stratégies populistes, le piège est diabolique. Si nous désapprouvons l’action, nous nous mettons d’emblée dans le camp des traîtres à la patrie ; si l’action échoue, c’est parce que les traîtres, dont nous faisons partie, y ont fait obstacle. Ce dernier argument est très utile dans la mesure où il n’est pas toujours facile pour un populiste de tenir des promesses souvent trop radicales sur le plan pratique.

Au nom du (vrai) peuple

Disons donc de Bannon, comme le fait Polonius de Hamlet : « Quoique ce soit de la folie, il y a pourtant là de la suite. »  Quels sont les éléments de fond qui caractérisent ce « mouvement populiste mondial » que Bannon appelle de ses vœux ? Est populiste celui qui prétend représenter, non une majorité d’électeurs dans une démocratie plurielle, mais le peuple, ou mieux encore, le vrai peuple, au sens d’une entité monolithique. Certes, le populiste s’oppose aux élites, mais il le fait précisément au nom de cette capacité exclusive qui lui est réservée à parler au nom du peuple[2. Voir Jan-Werner Müller, Qu’est-ce que le populisme ? Définir enfin la menace, éditions Premier Parallèle.]. La grande interrogation réside dans la définition, réelle et symbolique, de ce peuple : qui est inclus ? qui est exclu ?

Pour Bannon, l’événement central est la crise de 2008. Il y a consacré un de ses films les plus soignés, Generation Zero, de 2010. Propagandiste habile dans un genre pesant et empesé, influencé par Léni Riefenstahl et Michael Moore, Bannon construit, à travers un montage d’images d’archives sur fond musical assommant, entrecoupé par des interviews d’experts partiaux, le récit fondateur de son peuple élu : les classes moyennes victimes à la fois de la crise financière et de la mondialisation. Le krach de 2008 résulterait d’une connivence criminelle entre les deux grands partis politiques et Wall Street, qui aurait permis aux banquiers de prendre des risques insensés. Au lieu d’être punis pour leurs pertes colossales, ceux-ci ont vu leurs coffres renfloués par l’argent public. Le problème des subprimes aurait été aggravé par le sentiment de culpabilité des blancs vis-à-vis des noirs et des Hispaniques. Ce sentiment, imposé par les classes dirigeantes, aurait permis aux groupes ethniques souvent les plus pauvres de contracter des prêts immobiliers que beaucoup d’entre eux n’étaient pas en mesure de rembourser. À la fin, nous dit Bannon, tous sont victimes. Les seuls gagnants de cette histoire sont ceux qu’il appelle « le parti de Davos », une élite transfrontalière de milliardaires et de politiques. On sent ici un relent conspirationniste de ce « style paranoïaque » épinglé il y a un demi-siècle par l’historien Richard Hofstadter[3. Le Style paranoïaque. Théories du complot et droite radicale en Amérique, éditions François Bourin, 2012. ]. De mèche avec les classes dirigeantes, les médias classiques diffuseraient des contre-vérités. En janvier, Bannon les a dénoncés comme étant « le parti d’opposition » au gouvernement de Trump.

Jeux sans frontières et canard déchaîné

Si pour Bannon, comme pour d’autres, la définition du « vrai peuple » se fonde d’abord sur des considérations économiques,  elle a aussi partie liée avec le problème des frontières. Le caractère poreux de celles-ci, dans un monde de plus en plus interconnecté par le commerce international et des flux de réfugiés, est devenu un facteur d’angoisse. L’immigration menacerait l’identité populaire en apportant, non seulement une main-d’œuvre concurrente, mais aussi des principes moraux différents. C’est ici qu’intervient l’obsession de Bannon pour les valeurs « judéo-chrétiennes. » Son dernier film, Torchbearer (« Porteur de flambeau »), réalisé en 2016, exhorte les Américains à redécouvrir leurs racines religieuses qui se trouvent dans la Bible. Ce message est communiqué de manière surréelle à travers le discours d’un certain Phil Robertson, chasseur de canards de son état, inventeur d’appâts et vedette d’une émission de télé-réalité, Duck Dynasty. Campé en homme des bois, arborant une barbe grise de prophète, le personnage incarne une version fantasmatique du citoyen de l’Amérique profonde, à l’opposé du cosmopolite matérialiste qui jusqu’ici gouvernait en son nom. Tous les éléments rassemblés par Bannon – le grand récit explicatif, l’opposition simpliste entre le peuple authentique et les élites transnationales, l’obsession identitaire – se trouvent dans les discours de Trump et jusque dans son allocution inaugurale.

Jouer avec le feu

Exploiter politiquement les émotions viscérales des gens reste dangereux. Dans le chef-d’œuvre du cinéma américain qu’est The Intruder (Roger Corman, 1962), un agent provocateur, joué admirablement par William Shatner, le futur capitaine Kirk de Star Trek, arrive dans une ville du sud des États-Unis avec le dessein de pousser les habitants blancs à des actes de violence contre la récente déségrégation raciale de l’école publique. Orateur charismatique, il y réussit trop bien, à tel point qu’il perd le contrôle du mouvement. Tragiquement, l’église des citoyens noirs est détruite et leur pasteur assassiné. À la fin, la population est dégoûtée, tandis que leur envoûteur se révèle faible et lâche. Il y a là une leçon terrible pour qui veut jouer avec la colère du peuple. Si on enflamme trop les passions, on en perd la maîtrise ; si on y fait appel de façon répétitive, les gens s’épuisent ; si on le fait trop mollement, on perd leur estime.

Le problème de la canalisation de la colère est désormais notre problème à nous tous. Suivons de près l’expérience du duo Trump-Bannon pour pouvoir en tirer les leçons. Il est évident que gouverner par le chaos est impossible. S’il est bien avisé, Trump encouragera le côté Bannon juste assez pour ne pas décevoir ses électeurs, en poursuivant parallèlement un travail plus solide et plus mesuré. Nous savons maintenant que la tentative de disqualifier les populistes en les ignorant ou les dénonçant ne marche pas. En revanche, imiter leur style et leur approche – combattre le feu par le feu – est souvent risqué, comme l’atteste le fait que le « Projet peur » du gouvernement de David Cameron n’a pas empêché le Brexit.

La seule solution pour les critiques du populisme consiste à faire enfin quelque chose de visible et de durable pour montrer qu’on a pris au sérieux les problèmes des classes moyennes au lieu de les refouler ou de les dénigrer. Il se peut que ce soit très éprouvant pour nos classes politiques, nos médias classiques et nos institutions étatiques. Joseph de Maistre avait raison d’affirmer que « le remède du désordre sera la douleur ». Le changement démocratique se fait toujours de manière agonique.[/access]

Le choc des civilisations

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Benoit Hamon et les robots: vive le communisme d’abondance

Benoît Hamon, candidat du Parti socialiste à l'élection présidentielle 2017, mars 2017. SIPA. 00799492_000008

Benoit Hamon a compris que le moment approche où les robots produiront tous les biens dont les humains ont besoin.

Ce sera l’abondance, et c’en sera donc fini de la nécessité du travail, car cette nécessité est la conséquence de la rareté. Et toujours par voie de conséquence, c’en sera également fini de l’aliénante division du travail, qui est la condition de la productivité du travail humain.

Grâce à cette abondance des biens, les humains disposeront de tout leur temps et ils pourront se consacrer à leur gré au farniente ou à leurs activités préférées.

Oui, mais ça c’est la version optimiste de l’avenir.

Que se passera-t-il si les robots et leurs produits n’appartiennent qu’à des propriétaires privés ? Ces propriétaires de robots n’auront plus besoin d’exploiter les non propriétaires, et n’auront donc plus besoin de les rémunérer.

Les humains n’ont rien à perdre que leur travail

Les autres humains- les non propriétaires- ne deviendront-ils pas des bras et des bouches à nourrir inutiles, des humains en trop?

Benoît Hamon veut parer à ce risque en taxant les robots.

Taxer pour redistribuer est une solution typiquement social-démocrate, qui reste au milieu du gué.

Pourquoi d’ailleurs les propriétaires des robots accepteraient-ils une redistribution en faveur d’improductifs dont ils n’auront plus besoin ?

Benoit Hamon serait bien inspiré de pousser son idée jusqu’au bout, ce qui lui permettrait de prendre Mélenchon sur sa gauche.

Pour que les besoins de tous les humains soient satisfaits après la disparition du travail, il faut socialiser la propriété des robots, c’est-à-dire des moyens modernes de la production.

Benoit Hamon doit prendre conscience et annoncer au monde que l’heure du communisme a sonné à l’horloge de l’Histoire, et qu’il s’agira cette fois d’un communisme de l’abondance.

Il pourrait même rédiger un manifeste communiste qui se terminerait ainsi :

« Les humains n’ont rien à perdre que leur travail, ils ont un monde de paresse à y gagner.

Non-travailleurs de tous les pays, unissez-vous ! ».

Mai 2017: la révolution dans les urnes

Tracts de campagne de candidats, mars 2017. SIPA. 00799777_000003

La séquence électorale que nous vivons est à bien des égards révolutionnaire. Jusqu’où se poursuivra cette révolution des urnes ?

Quatre phénomènes enregistrés dans les sondages sont d’ores et déjà révolutionnaires :

L’installation de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle.

On en parle tellement depuis des mois, que cela apparaît comme presque normal. Jean-Marie Le Pen était arrivé au second tour presque par accident. Sa fille s’installe comme favorite du premier tour, en soi c’est déjà une révolution : 25 % à 30% des Français affichent clairement leur volonté de la propulser au second tour et de la présenter comme une alternative crédible au système en place. Si elle n’y parvenait pas, on parlerait alors d’accident… Un 21 avril à l’envers.

L’effondrement de la droite gouvernementale…

…et sa disparition probable au second tour. Certes, la candidature de François Fillon, accablé par les affaires, peut apporter une explication conjoncturelle à ce phénomène. Mais à y regarder de plus près, le rejet violent de l’ex-président Sarkozy à la primaire de la droite et sa perte totale d’autorité sur le parti qu’il entendait diriger manifestent aussi une volonté de renverser la table. L’UDF et le RPR qui représentaient jadis entre 40 et 45% des voix à eux deux risquent de finir ensemble à 16% ou 17% au premier tour de la présidentielle. Situation sans précédent dans toute l’Europe occidentale.

Le débordement du Parti socialiste par son extrême gauche…

…et sa disparition programmée au second tour. Premier épisode de cette révolution, l’évasion de Mélenchon des rangs du PS et son rejet de toute alliance programmatique avec le PS. Dernier épisode, le choix du courant le plus rebelle à toute action gouvernementale réformiste en la personne de Benoît Hamon lors de la primaire de la gauche. Le candidat du PS, non content de représenter la contestation du gouvernement sortant dont il faisait partie, prend en otage la gauche gouvernementale en l’acheminant tranquillement à un étiage de 11 ou 12%. Révolution qui risque de précipiter le PS dans les oubliettes de l’Histoire.

L’émergence d’un candidat et d’un mouvement sortis de nulle part

…construits en opposition à la fois à la droite et à la gauche gouvernementales. Qui au mois de novembre aurait misé un kopeck sur la candidature Macron ? Et pourtant, elle est là et bien là. Les ralliements se font de plus en plus nombreux dans la dernière ligne droite et Macron paraît assuré d’arriver au second tour. Peut-être même en tête avec 26% des voix.

Ces quatre révolutions électorales sont la manifestation d’un fossé de plus en plus profond qui sépare les électeurs des élus, les habitants des métropoles des habitants de la France périphérique, la base du sommet, les exclus de la mondialisation des inclus de la société libérale… Beaucoup de commentateurs s’accordent à voir dans la période actuelle une situation pré-révolutionnaire. Mais la révolution est déjà engagée, dans les urnes tout au moins.

Est-elle terminée ? Rien n’est moins sûr. On s’achemine vers un second tour Macron – Le Pen et des sondages convergents semblent indiquer qu’Emmanuel Macron l’emporterait par environ 60% contre 40% à Marine Le Pen. A tout le moins, cela veut dire que 15% des électeurs qui n’ont pas voté pour la candidate du FN au premier tour s’apprêtent à le faire au second tour. Au vu des quatre révolutions qu’on s’apprête à vivre au premier tour, qui peut prétendre que ce plafond de verre de 40% ne sera pas crevé par Marine Le Pen et qu’une autre révolution n’éclatera pas au second tour ?

Car après tout, si Emmanuel Macron passe le premier tour, c’est parce qu’il incarne avec Marine Le Pen le rejet des Républicains et du PS considérés comme syndics d’une France en faillite morale, sociale et économique. C’est ce rejet de l’ex-UMPS qu’incarnent au premier tour ces candidats. Mais au second ? Quand Emmanuel Macron sera seul en face de Marine Le Pen… Tous les ralliés de l’entre-deux-tours qui viendront soit du PS soit de LR vont cristalliser sur Emmanuel Macron tout le rejet de l’ex-UMPS. En période révolutionnaire, les choses basculent très vite.

Il n’est pas impossible que les partisans du « plus rien à foutre » – comme les appellent Brice Teinturier -, emportés par leur élan contestataire, éliminent Macron après avoir éliminé Fillon, Valls, Juppé et Sarkozy. Le jeu de massacre ne fait peut-être que commencer…

De Gaulle, Fillon: d’une inculpation l’autre?

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De Gaulle à Tunis, 1943. Wikipedia

« Qui imagine un seul instant le général de Gaulle mis en examen ? » En lançant ces mots, François Fillon commettait deux erreurs : une erreur tactique parce qu’il n’imaginait pas la manœuvre qui allait le prendre à revers et une erreur historique parce que le général de Gaulle fut réellement inculpé et condamné. Certes, nous pouvons dire, rétrospectivement, qu’il y avait de la grandeur dans l’insubordination du général qui a permis le retour de la France dans le concert stratégique des Nations et nous ne nierons pas qu’il y a quelque chose de dérisoire dans les fautes, pour l’instant supposées, du candidat à sa succession. Un premier constat qui ne permet pas de les rapprocher. Et pourtant, tout comme l’histoire a réhabilité le général, pouvons-nous affirmer qu’elle ne réhabilitera pas le candidat ?


Fillon : « Je n’ai jamais rêvé être président de… par publicsenat

La dimension stratégique de cette présidentielle

Voyons les faits dans les années 1930-1945. Dès 1924, de Gaulle, jeune officier dénonce l’ennemi allemand en train de sombrer dans le national-socialisme, tout en fustigeant dans ses écrits, les carences de l’État français, de la société et de l’armée. Il a d’ailleurs une idée arrêtée du pouvoir politique : « A quoi tient l’empire du politique ? Une cabale de cour, une intrigue de conseil, un mouvement d’assemblée le lui arrache dans l’instant » écrit-il dans Le fil de l’épée. Passons, même si la citation est intéressante, le cœur du sujet n’est pas là.

Par sa ténacité à alerter le pouvoir politique, ce général inconnu se voit appeler, par un gouvernement en désarroi, au poste de sous-secrétaire d’État au ministère de la Défense Nationale et de la Guerre, dans le Cabinet de Paul Reynaud, du 6 au 16 juin 1940. Durant ces dix jours, il bouscule les politiques pour les convaincre de poursuivre la guerre, puis devant leur refus, il décide seul de représenter la France en obtenant du Premier ministre britannique, Winston Churchill la reconnaissance de Chef de la France libre. Cette France « […] Elle sait, elle sent, qu’elle vit toujours d’une vie profonde et forte.»[1. Discours du 24 juin 1940 diffusé en réponse à la signature de l’armistice par le gouvernement Pétain.] Dans sa biographie du général, Jean Lacouture parle du « rebelle » pour la période 1890-1944.

Le rebelle doit être condamné

Le gouvernement Pétain ne peut supporter cette rébellion. Le 4 juillet 1940, un conseil de guerre réuni au Palais de Justice de Toulouse le juge pour « refus d’obéissance et incitation des militaires à la désobéissance » et le condamne à quatre ans d’emprisonnement et à cent francs d’amende. Un jugement insuffisant pour le gouvernement qui veut éliminer ce gêneur. Il le fait inculper[2. L’« inculpation » est devenue « mise en examen » en 1993.] et juger par contumace par une cour martiale réunie à Clermont-Ferrand le 2 août 1940. Elle le condamne « à la peine de mort, à la dégradation militaire et à la confiscation de tous ses biens présents et à venir, ainsi qu’aux frais envers l’État, pour trahison, atteinte à la sûreté extérieure de l’État, et désertion en temps de guerre ».

Comme nos parents et grands-parents, nous vivons dans « une drôle de guerre » : notre armée guerroie sur deux continents, patrouille même dans nos rues et y fait usage de ses armes ; notre police s’épuise à surveiller mille et un « radicalisés » en en laissant d’ailleurs autant « sous les radars »[1. Cette expression curieuse est empruntée à la journaliste commentant l’affaire d’Orly au journal de 20 heures du 18 mars 2017 (France 2).]; nos démocraties se lézardent, laissant le vent mauvais de l’islamisme se glisser dans nos cités ; des émeutes secouent régulièrement nos territoires perdus ou plutôt les territoires dans lesquels nous laissons en perdition des populations que l’État devrait protéger ; des peuples au Proche-Orient, en Asie, en Afrique vivent dans la peur de l’idéologie islamiste ; le projet Europe vacille ; l’allié turc se dérobe à ses obligations dans la lutte contre l’État islamique puis accuse des dirigeants européens de « nazis ».

La diversion des clercs

Mais la France, ses « clercs », son peuple se passionnent pour les costumes des candidats à la présidentielle, les robots comme futurs distributeur de « cash », la mise sous perfusion financière universelle. Tout cela ressemble furieusement à une version modernisée de « Tout va très bien, madame la marquise » qui enjolivait les années 1930. Assurément, il n’y a pas lieu de s’alarmer, « nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts », comme le proclamait déjà Paul Reynaud en 1939.

Dans ce climat, un candidat à la présidence, un seul, semble troubler la fête. Il parle de Vaincre le Totalitarisme islamique, d’approfondir et diversifier notre politique étrangère au regard de nos intérêts et de notre sécurité et non de nos passions passagères. Est-ce un nouveau « rebelle » ? Un factieux ou un résistant en puissance ? Faut-il le faire taire ?

Le fil de l'épée

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Vaincre le totalitarisme islamique

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L’école de l’amusement, symptôme du moins d’Etat

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Film "Entre les murs". Sipa. Numéro de reportage : REX43016173_000003.

D’une certaine gauche à la droite de l’échiquier politique en passant par les rapports PISA, tout le monde s’accorde pour le dire : l’école française est en crise. Mais à ce constat, la réponse donnée par l’actuel gouvernement est le nivellement par le bas. Pour des raisons qui semblent plus idéologiques que réfléchies.

Car il s’agit bien d’idéologie du renoncement et de la facilité lorsque l’Etat donne la priorité à l’animation d’une classe plutôt qu’à son instruction. Quel exemple que celui de la ministre de l’Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem, qui s’affichait en tenue d’apprentie sorcière en compagnie de collégiens, le 17 mars dernier. Objet de l’activité : s’imaginer en Harry Potter dans la cour de l’école pour une partie de « quidditch », le fameux sport inventé par J.K. Rowling dans la saga. Il s’agissait pour la ministre de vanter les mérites de son nouveau gadget, les Enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI), et d’étaler devant les caméras la satisfaction des élèves à l’idée de bénéficier de cette nouvelle trouvaille – mise en place par la réforme du collège de 2016 – qui réduit encore davantage la place réservée aux matières fondamentales que sont l’histoire, le français ou les mathématiques.

Dans sa logique de rigueur budgétaire et de recherche absolue de rentabilité, le politique a abandonné sa mission : diffuser un savoir rigoureux au niveau national. Faire d’un enfant « un citoyen éclairé », c’est secondaire. Et surtout ça coûte trop cher. D’autant plus quand l’enfant en question est en difficulté ou, pire, redoublant. Une enquête de la Direction de l’Evaluation, de la Prospective et de la Performance (DEPP) révèle qu’un enfant coûte, en moyenne, 8840 euros par an à l’Etat. C’est dans la moyenne des pays développés mais l’on crée de fantastiques mises en scène pour éviter qu’un élève redouble, peu importe son véritable niveau. Ce n’est même plus au professeur de décider du redoublement mais prioritairement à la famille, ce qui sous-entend au passage que le professeur est le premier responsable de l’échec de l’élève. Au collège ou au lycée, les équipes pédagogiques reçoivent d’ailleurs régulièrement des consignes afin de proscrire, dès que possible, le redoublement…

Amuser les élèves, distraire les futurs citoyens

Et puis un élève qu’on amuse, c’est un futur électeur potentiel : heureux de sa scolarité, sans avis critique sur le monde qui l’entoure. Le savoir qui le permet, on le laisse aux quelques familles qui peuvent offrir à leurs bambins des cours particuliers. Le mécanisme prend racine dès l’école primaire. Le gouvernement Hollande a changé les rythmes scolaires et créé les temps d’activité périscolaires (TAP). Ces TAP, de plusieurs heures l’après-midi, sont en fin de compte des temps de loisirs pour les enfants, dont l’organisation est laissée à la charge des communes. En clair, l’Etat prend soin d’organiser une réforme mais se garde bien de la financer. Les petites communes, qui subissent par ailleurs de plein fouet la baisse des dotations accordées aux collectivités (baisse évidemment conseillée par le pacte budgétaire européen), sont sommées de trouver des solutions pour financer animateurs, activités et lieux sécurisés pour s’occuper des enfants. Un surplus de charges répercuté sur leurs administrés. Communes, élèves, familles sont donc laissés à l’abandon… Et au nom de quoi ? De l’école de l’amusement. Peu importe, les enfants de Paris – d’où sont décidées ces manœuvres politiques – n’ont pas cette inquiétude. Bonjour la politique de gauche. Rendre obligatoire le changement de rythmes scolaires et l’attribution des TAP était une ineptie. Leur rapide abrogation est nécessaire pour ne pas voir nos campagnes déchiquetées. Car non, la France et la République ne peuvent accepter de telles inégalités territoriales. Si c’est populiste de le dire, tant pis.

Mais n’y a-t-il pas, derrière tout cela, une volonté de l’Etat, socialiste ou « républicain », de satisfaire la Commission européenne ? Ah, la belle création de super-régions, où les villes sont l’épicentre du bassin de vie… En janvier 2016, les parlementaires réfléchissaient à la conception d’un nouveau monstre : la « commune nouvelle », sorte d’agrégation massive de différents villages. Où est l’identité dans tout cela ? Peu importe. Que les communes s’appauvrissent, fusionnent et deviennent la nouvelle banlieue de la grande ville la plus proche. Ainsi moins de services publics, moins d’écoles, moins d’élus locaux et plus de marges économiques… bonne idée, non ?

La fabrique du crétin: La mort programmée de l'école

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HARRY POTTER A L'ECOLE DES SORCIERS

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Mélenchon, Hamon: les gauches contre la Sécurité sociale

Manifestation à Rennes pour la défense de la Sécurité sociale, 2004. SIPA. 00494956_000003

En octobre 2015, François Hollande célébrait les 70 ans de la Sécurité sociale et la glorifiait en ces termes : « Notre devoir c’est de faire les choix nécessaires de réforme, de corriger ce qui doit l’être et surtout de donner aux jeunes générations confiance dans la sécurité sociale. Elle est à eux ». Plutôt que la réforme, les représentants des deux partis de gauche candidats à la présidence de la République marquent une rupture historique avec la Sécurité sociale de 1945, qu’ils remplacent par l’État.

Disparition de la sécurité sociale et du mutualisme

Jean-Luc Mélenchon propose une solution radicale avec son idée de sécurité sociale intégrale qui revient ni plus ni moins à substituer l’État à la Sécurité sociale. En voulant rembourser l’ensemble des soins à 100%, ce n’est plus une assurance maladie mais une agence d’État qui gouvernera un système national de santé publique que souhaite le candidat de la « France insoumise ». C’est d’ailleurs en cohérence avec les autres mesures de son programme santé qui prévoit la suppression de toutes les structures non étatiques du système. Cliniques privées, professions libérales, mutuelles, assureurs privés… tout doit disparaître au profit d’instances publiques et de fonctionnaires d’État.

Benoît Hamon propose lui une version moins brutale de nationalisation mais la logique finale est la même. Il n’ose pas franchir la ligne rouge de la suppression des structures privées mais l’étatisation du système est bien présente. Son idée de taxe sur les robots pour financer la protection sociale a vocation à fiscaliser ce financement, première étape vers la nationalisation. Notre Sécurité sociale est fondamentalement basée sur la contribution mutualisée de chaque actif à partir de ses revenus pour garantir la solidarité intergénérationnelle et la protection de chacun pour les risques de la vie. Le financement par une taxe sur les robots remet en cause cette logique. Sa proposition de revenu universel illustre aussi la volonté d’en finir avec la Sécurité sociale au profit de politiques sociales publiques.

La rupture avec l’esprit de 1945 est encore plus forte si on se réfère à la volonté des pères fondateurs de faire dépendre notre modèle social de structures non étatiques dans un objectif de responsabilisation et d’émancipation des assurés. La Sécurité sociale devait permettre aux individus d’être des citoyens conscients, actifs dans la gestion de leurs risques sociaux et dans la vie démocratique. L’étatisation de la protection sociale est une rupture avec l’idée de bâtir une démocratie sociale en parallèle de notre démocratie politique représentative. Certes le paritarisme existant est moribond et doit être complété par des instances représentatives des citoyens et pas simplement des salariés, mais du point de vue démocratique l’État social est incontestablement une régression.

L’autre rupture historique de la gauche est celle avec le monde mutualiste privé. Succession des sociétés de secours mutuels bâties par le monde ouvrier au début du XIXème siècle, les mutuelles ont historiquement été proches de la gauche. De nombreux leaders politiques de gauche ont, dès leurs études, baigné dans la vie mutualiste, proximité et connivence qui conduiront d’ailleurs à de multiples mélanges des genres et malversations. La collectivisation publique de la protection sociale est bien contraire à la protection sociale mutualiste qui s’appuie sur une affiliation individuelle volontaire à des sociétés de personnes gérées démocratiquement sur le principe de « une personne, une voie ».

Une évolution à contre-courant de l’histoire

Le fameux consensus de 1945 masque certes une ambiguïté entre le texte originel du Conseil national de la Résistance (CNR) qui évoque une sécurité sociale pour tous les citoyens et l’ordonnance de 1945 qui instaure une sécurité sociale pour les travailleurs et les familles. La gauche semble jouer de cette ambiguïté pour universaliser notre modèle social à partir de l’État et non de la Sécurité sociale. C’est l’abandon définitif par la gauche d’un grand projet politique pour la sécurité sociale, la solidarisation de la société. Revenir à une solidarité étatique avec une dette publique de près de 100% du PIB d’une part, et à l’époque d’une demande plus forte que jamais de démocratie participative intensifiée par l’émergence du digital dans tous les secteurs de la société d’autre part, est à contre-courant de l’histoire. Surtout pour une gauche qui prétend vouloir construire une société plus juste et plus solidaire.

L’autre option, que la droite eut été bien inspirée de porter haut était la mise en place d’un modèle universel de sécurité sociale, unifiant l’ensemble des régimes dans chaque branche pour disposer de régime unique universel de retraite, de santé, de chômage. Ce projet est l’occasion de rattacher le risque chômage dans le giron de la Sécurité sociale, pour en faire l’institution centrale de notre protection sociale. Macron s’est avancé sur ce terrain avec sa réforme de retraites mais s’en est éloigné en proposant d’étatiser l’assurance chômage. Fillon promet plus ou moins le statut quo avec un objectif avant tout comptable d’équilibre des comptes. Il fait survivre la Sécurité sociale sans proposer un projet politique d’émancipation individuelle à l’aune de la société digitale, ce qui alimente les soupçons sur sa volonté de vouloir privatiser l’assurance maladie. Une autre façon de tuer la Sécu est en en effet de la réduire progressivement à une protection sociale pour les plus défavorisés, au profit des assureurs privés.

Si on en juge par les sondages actuels, la Sécurité sociale devrait survivre au changement de pied historique de la gauche. Sans évoluer vers une sécurité sociale du citoyen et sans régénérer les instances démocratiques qui gouvernent cette Sécurité sociale, il est probable que cette survie soit de courte durée. C’est un projet sans vision et sans souffle !

Protection sociale : Pour un nouveau modèle

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Alain Finkielkraut sur Christine Angot: « Comment a-t-on pu tomber si bas? »


Alain Finkielkraut réagit à l’Émission… par causeur

Pour Alain Finkielkraut, la prestation de la romancière Christine Angot dans « L’Emission politique » est à marquer d’une pierre… noire. Jeudi 23 mars, on a vu « le divertissement lui-même déchoir et s’avilir jusqu’à ressusciter les jeux du cirque » car Angot ne souhaitait pas interpeller François Fillon mais « le mettre à mort ». D’après l’académicien, « elle lisait, le visage convulsé par la haine, un texte d’invectives », fonçant « fonce tête baissée sans le moindre égard pour tout ce qu’elle supprime et brise ». Triste conception du métier d’écrivain !

>> A lire aussi: Affaire Fillon: Canard qui s’en dédit: quand un journaliste de l’hebdo satirique se dément lui-même

Jean Lassalle: « Moi, les maires de France ne m’ont pas sifflé »

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Jean Lassalle. Sipa. Feature Reference: 00660380_000010.

Daoud Boughezala. Lourdios-Ichère, votre petit village de la vallée d’Aspe compte aujourd’hui 160 habitants, contre 650 en 1860 et 340 il y a un siècle. Qu’est-ce qui explique un tel dépeuplement ?

Jean Lassalle[1. Député des Pyrénées-Atlantiques, maire de  Lourdios-Ichère depuis 1977 et candidat à l’élection présidentielle.]. Au fil du temps, la guerre de 1870 avec la Prusse et la tragédie de 1914 ont emporté beaucoup de monde. La Révolution industrielle a bouleversé mon village de la vallée d’Aspe dans lequel l’agriculture, le pastoralisme, l’exploitation de la forêt constituaient des éléments essentiels de la vie économique. Dans les années 1920, une immense épidémie de tuberculose a tué une part importante de la jeunesse, notamment des jeunes femmes, alors que la guerre avait déjà ravagé vingt-cinq jeunes hommes ! Dans l’entre-deux-guerres, la population s’est maintenue. C’est après 1945 qu’on a assisté à une vague massive d’exode rural. Ceux qui restent ont maintenu leur activité de paysan, travaillaient comme ouvriers, pour beaucoup dans la fabrique voisine de transformation du bois des forêts. Dans cette région frontalière, nous échangions beaucoup avec nos frères espagnols Aragonais qui partageaient notre communauté de destin. Par la montagne, ils achetaient nos produits, nous vendaient les leurs bien que la route ne soit arrivée à Lourdios-Ichère qu’en 1959, en même temps que l’électricité.

Aujourd’hui, on a peine à imaginer des villages aussi enclavés. Comment s’effectuaient les échanges avec l’Espagne et la région?

On circulait sur un chemin de muletiers, on allait à cheval à Oloron, la ville de dix mille habitants à vingt kilomètres de là. Seuls quelques courageux avaient des motos… Quand la route est arrivée au village, encore fallait-il la relier à la vallée. Or, la jonction entre la route et la Vallée d’Aspe ne s’est faite qu’en… 1977, l’année où je suis devenu maire ! Nous étions jusqu’ici le cul-de-sac de la vallée. Pour se rendre à Pau, on devait prendre le train toute la matinée, sachant que la gare inaugurée en 1928 se trouvait à quinze kilomètres de Lourdios.

C’est de cette situation archaïque que vous avez hérité en 1977 lorsque vous êtes devenu le plus jeune maire de France à Lourdios-Ichère…

C’était une autre époque, un autre siècle. Je devais garer ma voiture à deux kilomètres et demi de chez moi. Il n’y avait ni de téléphone, ni eau potable, ni évidemment d’assainissement des eaux usées. Les femmes approvisionnaient les familles en eau à deux kilomètres du village. Il fallait aussi marcher deux ou trois kilomètres pour faire les courses dans les deux épiceries de Lourdios. Jeune maire, à 21 ans, j’ai dû réaliser des routes et des adductions d’eau potable. Cela a toujours été un combat  pour que l’Etat finance ces équipements.

Au niveau de l’Etat, je relancerai la recherche fondamentale, notamment pour lutter contre les déserts numériques. Sur les neuf dixièmes du territoire français, depuis quelques années, le téléphone portable ne passe plus. C’est une difficulté pour les habitants et un obstacle au travail des élus. Et les deux tiers de la France sont privés de fibre optique. A Lourdios-Ichère, on a Internet mais à une vitesse qui rendrait fous les Parisiens !

De votre expérience d’élu local, à l’échelon municipal puis départemental, quels enseignements tirez-vous quant aux rapports qu’entretiennent les habitants d’un petit village avec l’Etat ?

Dès mon élection à la présidence de la République, je commencerai par reconstruire un Etat adapté à notre temps, c’est-à-dire un peu allégé en hauts-fonctionnaires à Paris car ils sont trop nombreux et souvent superflus. Ces technocrates croient œuvrer à l’aménagement idéal de la France. Depuis quarante ans, surtout depuis la fin du Commissariat au Plan et de la Datar, ils ont les mêmes fiches qu’ils glissent dans la pochette de la droite ou de la gauche, ce qui fait que le brave électeur vote toujours pour la même politique quels que soient ceux qu’il élit. J’abrogerai les trois dernières lois de l’administration Hollande en matière d’aménagement du territoire : la loi sur les grandes métropoles, les nouvelles régions, et la loi NOTRe qui crée d’immenses intercommunalités et condamne à mort les communes. Ce discours m’a valu un grand succès devant l’Association des maires de France alors que Macron s’est fait siffler. L’Etat n’a plus un sou et se retire des territoires. À Lourdios, on a failli perdre l’école plusieurs fois et c’est un combat permanent pour conserver notre maternelle. Car aujourd’hui s’il n’y a pas de maternelle dans un village, les mères de famille ne restent pas. Pour l’hôpital, on utilise celui d’Oloron-Sainte-Marie, à 25 kilomètres, mais il est question de le fermer, ce qui nous obligerait à aller au centre hospitalier de Pau, à 80 kilomètres de là. Quand on habite au fond de la vallée, cela prend presque trois heures pour s’y rendre à travers des routes très sinueuses, imaginez une femme enceinte dans ce cas-là !

Plus généralement, comment concevez-vous l’équilibre entre Etat, régions, départements et communes ?

Notre pays s’est construit autour d’un Etat à partir des provinces. Souvenons-nous que la rivalité entre Armagnacs et Bourguignons a duré quelques siècles. Notre pays est donc bâti sur des provinces fortes. Mais avec la République, il y a l’Etat et les communes. Les communes ont un sens très particulier en France, comme pratiquement nulle part ailleurs. Elles s’occupent de leurs habitants mais ont de surcroît la responsabilité du territoire. Or, la France est le troisième territoire d’Europe après l’immense Russie et l’Ukraine. Aussi, je permettrai aux communes de retrouver leurs prérogatives de façon à ce qu’elles puissent s’organiser comme elles le souhaitent. J’aimerais retrouver les communautés de communes d’il y a trente ans qui permettaient aux localités de se regrouper sur une zone géographique donnée, comme la vallée d’Aspe. C’était la bonne échelle parce qu’on se connaissait tous. La communauté de communes ne devrait pas être une instance de plus dans le mille-feuille territorial mais uniquement une organisation de facilitation. Idéalement, une intercommunalité pertinente permettrait aux communes de réaliser ce qu’elles ne peuvent pas faire seules.

Quelle différence avec les intercommunalités actuelles ?

Celles d’aujourd’hui sont géantes et s’étendent sur des centaines d’hectares au point que le lieu de commandement se trouve à trente kilomètres de certains villages. Il n’y a plus du tout cette proximité au moment où beaucoup de nos villages voisins ont perdu leur instituteur. Jusqu’à présent, Lourdios-Ichère appartenait à un regroupement de treize communes qui vient d’être élargi à quatre-vingts ! Cela désormais s’étend sur cent cinquante mille hectares.

Quid du département dans votre mille-feuille idéal ?

Le département est l’institution de proximité qui a fait ses preuves. Il permet d’intervenir aussi bien au niveau des infrastructures (routes, eau). Jadis, toutes les communes et les départements participaient au Fond national d’adduction d’eau potable, ce qui permettait de créer des fonds de réserve pour refaire les réseaux de canalisations. Or, les régions ne sont pas compétentes dans ce domaine et les départements n’ont plus un sou. Les communes n’existant plus politiquement, qui va s’en charger ? Ni les intercommunalités ni l’Etat, qui n’ont plus un sou. On est dans un système où rien n’a plus de sens.

… y compris les régions ?

Nos pauvres régions n’ont pas de passé. La réforme territoriale est un conglomérat construit en deux ou trois nuits à l’Elysée sans avoir été annoncée dans le programme de François Hollande. Les conseillers régionaux passent leur journée en voiture à faire des kilométrages fous et passent cinq minutes dans des réunions sans pouvoir s’occuper de leurs dossiers. Je ne conserverai peut-être même pas les anciennes régions (trop coûteuses et politisées), l’Etat, le département et la commune suffisent.

Avez-vous des solutions à proposer aux villes moyennes dont les centre-ville se meurent à mesure que leurs commerces de proximité ferment ?

Je donnerai les moyens à l’Etat et aux communes d’agir. Aujourd’hui, pour les grandes surfaces, c’est l’opération « portes ouvertes » en permanence : un distributeur arrive, décide d’installer un hypermarché à trois kilomètres du centre-ville, y accole un cinéma puis progressivement tous les services. Dans ces conditions, comment voulez-vous que les commerces du centre-ville puissent fonctionner ? Ils ferment les uns après les autres et les habitants n’ont pas intérêt à rester dans ces mouroirs. Partout en France, on assiste ainsi à un mini-exode vers la périphérie des villes : les gens doivent désormais sortir de leur ville pour aller faire leurs courses dans les champs. Une ville exsangue ne peut pas irradier toute la région dont elle est le centre. Elle devient un astre mort où les gens vivent comme ils peuvent et n’attire plus les entreprises.

Retrouvez bientôt la deuxième partie de notre entretien avec Jean Lassalle.

Un berger à l'Elysée

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À la rencontre des Français

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« Sur 120 mosquées salafistes, seules 20 ont été fermées »

laurence marchand taillade islam eglise
Clichy, 2015. Prière de rue. Feature Reference: 00737031_000002.

Dans son dernier ouvrage, L’Urgence laïque (Michalon, 2017), Laurence Marchand-Taillade, présidente fondatrice de l’Observatoire de la laïcité du Val d’Oise et de l’association Forces laïques, démontre avec détermination les dangers réels du retour du religieux dans l’espace public, l’éducation, au sein des administrations et des entreprises d’utilité publique. Alors que le mot même de laïcité s’use à force de figurer dans tous les programmes politiques, pour souvent susciter une adhésion de façade, son principe se voit régulièrement bafoué. Une situation paradoxale dans une France où la majorité de la population se dit non-croyante. Retour sur la question avec l’auteur.

Paulina Dalmayer. Qu’est-ce que la laïcité, en dehors de sa définition juridique ? On la confond souvent avec une forme d’athéisme militant…

Laurence Marchand-Taillade[1. Laurence Marchand-Taillade préside l’Observatoire de la laïcité du Val d’Oise et l’association Forces laïques.] Les Français comprennent mal ce concept. La laïcité ne date pas de 1905 mais existe depuis bien plus longtemps. Elle désigne le fait de séparer le spirituel du temporel. L’exemple de la confusion entre la laïcité et l’athéisme a été encore récemment donné par Marine Le Pen, quand la candidate du FN a affirmé que si on avait la laïcité, on n’aurait pas de problème avec le burkini. Elle se trompe. Ce que Marine Le Pen veut imposer en postulant d’étendre la loi de 2004 à l’ensemble de l’espace public, c’est l’athéisme d’Etat. La laïcité autorise la liberté d’expression de sa croyance, donc le fait de porter une kippa ou un voile dans la rue. Par contre, il existe un encadrement dans la fonction publique, à l’école, qui vise à faire respecter la neutralité de la République.

D’après les données que vous rapportez dans votre livre, 80% des Français estiment que la laïcité est menacée dans leur pays. D’où vient ce sentiment d’après vous ?

Il est intéressant de noter qu’il s’agit d’un sondage réalisé en décembre 2015, donc juste avant Charlie Hebdo. Déjà à ce moment-là, il y avait une tension palpable dans la société. Depuis 2014, les Français ont eu le sentiment qu’il se passe quelque chose de l’ordre de la revendication communautaire et identitaire, qui allait à l’encontre de la citoyenneté. En 2016 c’est le pape Benoit XVI qui, au contraire, a estimé dans une interview à La Croix que la France est trop laïque. Le reflet de cette opinion se retrouve dans les néologismes tels que «laïcardisme» ou «islamophobie», devenus le fer de lance de certaines communautés de croyants. La laïcité ne s’adjective pas. Elle existe, c’est tout. De surcroît, en France c’est un principe juridique, très bien cadré et qui pourrait s’appliquer à toutes les religions si on voulait faire un effort. Concernant l’« islamophobie », il s’agit clairement d’une arnaque intellectuelle. D’ailleurs, que veut dire « islamophobie », sinon « peur de l’islam » ? Or il semble légitime d’avoir aujourd’hui peur de l’islam avec ce qui se passe, non pas qu’en France mais partout dans le monde, y compris dans les pays musulmans. De fait, l’«islamophobie » est une opinion et non pas un délit comme le voudrait le CCIF. Sinon on admettrait qu’il y a un délit de blasphème en France et qu’on n’a pas le droit de critiquer l’islam. Pour revenir sur le propos du pape, ce qui semblait le déranger c’est de ne pas pouvoir entrer dans le domaine de l’Etat et dans le domaine public. En septembre dernier on a eu une délégation de proches de victimes de l’attentat de Nice, qui a été reçu par Benoit XVI. Puis, en novembre, 260 élus de la région Rhône-Alpes ont été guidés par le cardinal Barbarin au Vatican alors que l’objet de la visite était de discuter sur la façon de gérer les affaires publiques. Or ce n’est pas le rôle du pape !

Le Vatican est un Etat avec lequel la France entretient des relations diplomatiques…

Reste que Barbarin est un homme d’Eglise et que le Vatican n’est pas n’importe quel état, mais un support territorial du Saint-Siège, donc d’une entité spirituelle, représentant la curie romaine et le pape. Le pape ne peut pas être considéré comme un chef d’Etat ordinaire.

Nicolas Sarkozy, que vous qualifiez de fossoyeur de la loi de 1905, aurait-il incité au détricotage de la laïcité, en prononçant son discours sur la « laïcité ouverte » en 2007 ?

Le phénomène est bien plus ancien. Je le situerais dans les années 80. avec le retrait du projet de loi Savary, qui envisageait de supprimer le financement de l’éducation privée. Puisque à l’époque plus de 80% des établissements privés étaient catholiques, on a eu affaire à une très forte opposition de cette communauté qui a gagné. C’est pour la première fois qu’on a renoncé au principe de la laïcité en France, en plus sous un gouvernement de gauche. Les musulmans ont vite compris qu’eux aussi ont quelque chose à y gagner. Durant cette période ils ont commencé à venir massivement en France et, très rapidement, à radicaliser les jeunes, qui appartenaient à la deuxième génération d’immigrés. Ce sont ces jeunes qui ont ensuite reproché à leur parents de ne pas être de bons musulmans, car beaucoup d’entre-eux ont réellement observé la laïcité de façon très respectueuse et pratiquaient un islam plus spirituel. Leurs enfants pratiquent un islam politique et très souvent violent.

La gauche a-t-elle déserté le combat pour la laïcité au profit de la droite ?

Plutôt de l’extrême droite. C’est-à-dire, dès lors que le terme de laïcité devient présent dans le discours d’extrême droite, il se transforme en sujet sensible, voire dangereux, et il faut l’éviter. La gauche aurait dû, au contraire, garder ses positions. D’autant plus que Marine Le Pen trahit la laïcité.

Vous consacrez un chapitre entier à « l’imposture laïque » du FN, en vous appuyant notamment sur les liens évidents entre Marine Le Pen et Marion Maréchal Le Pen…

En effet, il y a peut-être un double jeu de la part de Marine Le Pen qui portera officiellement une parole très sociale, avec les valeurs nationalistes et laïques. Mais, de l’autre côté, il y a Marion Maréchal Le Pen qui mobilise les identitaires catholiques. Puisque Marine Le Pen a réussi à renvoyer son père du FN, pourquoi garde-t-elle sa nièce ?

Une éventuelle victoire de Marine Le Pen aux élections présidentielles serait-elle synonyme d’une inflexion particulière de la laïcité favorisant l’intégrisme catholique ?

C’est le risque. Il suffit d’étudier le programme du FN pour s’apercevoir de sa curieuse évolution. Dans les années 2007 et 2012, Marine Le Pen proposait de supprimer le remboursement de l’avortement. En 2017, elle nous dit qu’elle est d’accord pour le maintenir. On peut se demander quelle est la raison de cette évolution. L’influence de Florian Philippot ? Ou peut-être l’étude des statistiques qui montreraient que la suppression du remboursement de l’IVG n’aurait pas permis à Marine Le Pen de gagner ? On pourrait reprocher à la droite comme à la gauche de ne pas avoir fait ce qu’elles ont promis. Mais que se passera-t-il si Marine Le Pen faisait en 2017, ce qu’elle a promis en 2012 ? Les femmes qui n’auront pas les moyens, se feront avorter dans les arrière-cuisines au péril de leurs vies.

Dans votre livre, vous renvoyez dos à dos Civitas et les Frères musulmans. Le danger qui vient de ces deux mouvances intégristes serait-il réellement le même ?

Civitas a démontré par le passé pouvoir mener des actions violentes. Concernant les Frères musulmans, ils opèrent à travers une stratégie de conquête par la politique et par le sabre. Mais l’objectif des deux est le même- établir le royaume de dieu sur Terre. Si les Frères musulmans devaient choisir de travailler avec quelqu’un, ils choisiraient Civitas et non pas Fillon ou Macron. Les musulmans, dont Terra Nova nous a dit qu’ils sont de gauche, ont voté massivement pour la droite lors des élections municipales de 2014 pour faire payer à la gauche le Mariage pour Tous. Quand on est dans l’intégrisme en tant que musulman ou en tant que catholique, on retrouve forcément les mêmes valeurs, notamment celle de la famille.

Ne vous est-il pas reproché d’être une intégriste laïque ? Comme lorsque vous vous attaquez à la présence des crèches dans certaines mairies… Qu’on le veuille ou non, le christianisme est une religion historique en France. On ne travaille pas le jour de Noël ou à Pâques.

La laïcité n’est pas une religion. La suppression des crèches de tous les établissements publics répond à un article de la loi de 1905. A la place, on peut mettre un sapin ou des santons de Provence, évitant ainsi la représentation de la nativité. A l’origine, Noël était une fête païenne des lumières. Les catholiques ont choisi cette date pour faire plus facilement adhérer les païens à leur croyance. De fait, on peut fêter Noël et être athée. Concernant les dates des vacances qui correspondent aux dates des fêtes religieuses catholiques, il y a un vrai problème en France. Nous n’avons pas osé aller jusqu’au bout de la rupture. Pourtant on a sécularisé ces jours fériés puisque c’était ceux qu’on a le plus fêtés au moment du vote de la loi de 1905. Mais il y a eu une évolution en France et aujourd’hui nous sommes entre 60 et 70% des Français qui se disent athées ou agnostiques. La solution que je propose serait de supprimer les cinq jours de fêtes religieuses inscrits au calendrier et offrir à la place aux salariés cinq jours payés de congé. Ce seraient des jours opposables, c’est-à-dire qu’on ne demanderait pas aux salariés pourquoi ils les posent mais on ne pourrait pas le refuser. De la sorte toutes les confessions pourraient prendre leurs jours de congé de façon juste. Sinon nous avons affaire à une discrimination, car il y a des administrations publiques qui distribuent en décembre les calendriers des fêtes religieuses et accordent sur déclaration des jours libres aux personnes qui se disent d’une autre religion que le catholicisme. Les athées, les agnostiques ou les catholiques ont moins de jours de congé que les personnes d’autres confessions.

Dans votre livre, vous évoquez l’existence de 120 mosquées salafistes en France. Pourquoi n’ont-elles pas été fermées ?

C’est le chiffre qui m’a été communiqué par Bernard Cazeneuve quand il était ministre de l’Intérieur. Il y a en effet un grave problème dans la mesure où à peine huit imams de ces mosquées ont été renvoyés chez eux et vingt mosquées fermées. Certains disent que les renseignements généraux souhaitent les garder ouvertes afin de surveiller les individus qui les fréquentent. Sauf qu’on sait ce qui se passe dans ces mosquées, sans que personne n’intervienne ni ne s’en inquiète.

L’expression « territoires perdus de la République » a fait une belle carrière, mais à la lecture de votre livre, on se demande s’il ne s’agit pas davantage de « territoires délégués »… Vous le démontrez en analysant la situation dans l’éducation nationale.

Il y a encore des départements en France où il n’y pas d’écoles publiques mais il y a des écoles privées. La région Centre a été la première à ouvrir son budget pour les lycées aux lycées privés, principalement catholiques, sans augmenter le budget global. Du coup, c’est le budget des lycées publics qui va diminuer !

Il ne manque pas pour autant de parents musulmans qui inscrivent leurs enfants dans des écoles catholiques privées afin de les préserver de l’influence de l’islam radical, lequel sévit dans certains établissements publics…

Parce que le travail n’est pas fait correctement dans ces établissements. Ce n’est pas la faute des enseignants qui alertent de ce qui se passe. Mais on leur dit, « pas de vagues ! ». Et quand on voit ce qui se passe à la tête de l’Etat, on ne s’en étonne pas. Benoit Hamon en tant que ministre de l’Education a reçu des mères voilées pour leur dire qu’elles ont la légitimité de faire l’accompagnement scolaire. Décidément il n’a pas compris que la laïcité étant interne à l’école, elle est aussi externe dès lors qu’il s’agit d’un principe pédagogique.

Vous allez jusqu’à dire que le problème des accompagnatrices voilées constitue un véritable enjeu pour la diffusion du radicalisme islamique. Pourquoi ?

Avec Jules Ferry, on a repris les écoles aux congrégations religieuses et on a créé les écoles laïques. Ensuite il y a eu les aménagements de la loi Falloux, qui ont accordé des libertés aux écoles privées. Petit à petit, on a renoncé à l’émancipation de l’individu par l’école. A Argenteuil, vous avez carrément une association de parents d’élèves qui s’est emparée du dossier des mères voilées pour les défendre, cela au point où les mères non-voilées étaient découragées à accompagner les enfants. Sauf que dans l’accompagnement il se passe des choses bizarres comme quand on dit à des enfants de sept ans qu’ils ne peuvent pas manger leur sandwich au jambon parce que c’est dangereux. On accepte donc qu’il y ait du prosélytisme dans les écoles. Et c’est avec la bénédiction de la ministre Najat Vallaud-Belkacem ! Lors des Etats généraux de la banlieue à Argenteuil le 4 mars dernier, elle a tout de même approuvé le port du voile pendant les accompagnements. Pourtant, on sait qu’il y a le problème de l’islam politique dans cette commune et qu’il y existe une mosquée salafiste qui peut accueillir 3000 fidèles, parmi lesquels les femmes. J’aimerais bien que Vallaud-Belkacem passe une semaine à Argenteuil ou à Sevran pour voir à quoi y ressemble la vie quotidienne des femmes non-voilées.

Lequel des candidats à la présidentielle dispose du programme qui s’intéresse réellement à la laïcité et à sa protection ?

Aucun. Si on voulait protéger la laïcité, on inscrirait la loi de 1905 dans la Constitution, ce dont François Hollande avait fait la promesse. Le PS a voté contre. Aucun des candidats ne souhaite non plus consolider réellement le principe de la laïcité dans l’éducation. Aucun n’a proposé d’abroger le Concordat. En revanche, Fillon et Macron ont fait des propositions valables afin de lutter contre l’islamisme en France. Le leader d’En marche voudrait en plus la fermeture des mosquées salafistes, liquider toutes les associations qui véhiculent les valeurs politiques de l’islam. Dupont-Agnan a également des idées intéressantes sur cette question.

L'urgence laïque

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Clara Bow, la star et l’éclipse

Clara Bow, 1927. SIPA. 51415404_000006

Jusqu’aux années 30 environ le monde était en noir et blanc et les humains ne savaient pas parler. Ils faisaient des mouvements avec leurs lèvres, mais aucun son ne sortait jamais de leurs bouches. Pour se comprendre ils faisaient de grands gestes, sautillaient, roulaient des yeux et s’envoyaient des signaux de fumées. On comprend parfaitement tout cela en voyant ce qu’il reste du cinéma muet. Ensuite, vous en conviendrez, ça s’est gâté : le monde s’est colorisé, l’humain a accédé à la parole, puis a inventé le réfrigérateur, le missile intercontinental, l’œuf en tube et la télévision. Voilà où nous en sommes pour dire vrai. C’est pour cela qu’il est urgent d’en revenir aux temps glorieux des pionniers du muet. Le récit poétique de la vie d’une star hollywoodienne des origines, Clara Bow, nous y invite : Le sourire de Gary Cooper de Sophie Pujas !

Une star bercée par le septième art

Clara Bow naît au début du siècle dernier, alors que le cinéma n’est encore qu’une attraction foraine, une curiosité, pas même une industrie. Son enfance est marquée par les drames. La jeune fille trouve vite un dérivatif, un refuge, un lieu d’évasion : la salle obscure. « Le septième art est un enfant du cirque et des foires aux monstres. Là, les âmes perdues troquent pour une heure leur vie miteuse pour des destins d’emprunts. Ils cèdent à la tentation puissante de n’être plus qu’un regard, que l’attente d’un frisson », écrit l’auteur. Tous les enfants cherchent à traverser l’écran, et Clara franchit le pas. Pourtant elle part avec des handicaps, d’abord elle est bègue (mais le cinéma est muet ! – ouf !), ensuite elle n’a aucune expérience et assez peu d’allure. Elle candidate à une sorte de concours censé lui ouvrir les portes des studios ; face à elle : des hordes de jeunes-filles rompues aux castings. Son naturel fait la différence : elle est l’élue. Cela commence comme un conte de fée, mais attention, l’histoire n’est pas terminée. Son charme, Sophie Pujas le décrit en ces termes : « Elle est insatiable, imprévisible et mouvante, ce sera l’une des clés de sa séduction. ». A 17 ans, banco, elle commence donc sa conquête d’Hollywood sous la férule du producteur B. P. Schulberg. Elle tournera dans plus d’une cinquantaine de films muets – deviendra l’une des premières « stars » du cinéma mondial, et aussi une icône pour qui la presse a trouvé la définition indéfinissable de « It girl ».

Ouvrons une parenthèse. Le muet est un continent perdu, dont il ne subsiste que très peu de vestiges. Sur les 11.000 films muets réalisés entre 1912 et 1929 aux USA, seuls 14% sont parvenus intacts jusqu’à nous. Nous avons perdu des Hitchcock, les premiers John Ford, bien des films de Clara et tant d’autres témoignages sur la naissance d’un langage. L’enfance du 7ème art est une terre de pionniers qui prête donc à l’imagination et au fantasme. La plupart des films de cette préhistoire étant peu documentés (par des photos de plateau ou des témoignages) certaines œuvres perdues prennent des dimensions mythologiques obsédantes pour les cinéphiles – à l’instar des œuvres perdues de l’antiquité pour les amateurs de vieilles mécaniques. Et le livre de Sophie Pujas nourrit avec profit cette nostalgie esthète.


Clara Bow in « Wings » 1927 par scarlettared

La romance d’un sulfure muet

Les films de Clara ? Il y en a eu beaucoup. Los Angeles est peut-être la ville des anges, mais Hollywood est une mine de sel, où les producteurs donnent du fouet. Elle tourne cependant avec le grand Lubitsch, avec l’une des premières femmes cinéaste Dorothy Arzner, avec Josef von Sternberg, mais aussi avec bon nombre de réalisateurs qui n’ont pas laissé leur nom dans l’Histoire – mais imprimé sur la pellicule quelques films cocasses, parfois touchants, que Sophie Pujas regarde avec nous avec humour et tendresse. Partout Clara irradie d’un style de jeu libre et espiègle, engagé, jusque dans le plus indigent navet (Hollywood en cultivait déjà des champs colossaux…et l’histoire ne faisait que commencer). Les scandales de Clara ? Il y en a eu beaucoup. Gouailleuse, garçonne, indépendante, parfois provocatrice, elle laisse sur son chemin un sillage de sulfure – que la toute jeune presse people suit sans relâche. Elle est franche, un peu naïve, parle à tous les journalistes, tombe dans tous les pièges. On a furieusement envie de la protéger. Et, bien entendu, de rester muet. Les hommes de Clara ? Il y en aura un certain nombre. Parmi les plus notables le metteur en scène Victor Fleming, et un certain Gary Cooper, jeune cow-boy promis à un avenir cinématographique radieux – et parlant ! Le parlant ? Clara ne s’en relèvera pas, comme beaucoup d’acteurs du muet. Elle avait évidemment trop à dire. Elle finira sagement retirée au Nevada dans le ranch de son gentil mari. Mère de famille.

Les images ? C’est l’une des forces du livre de Sophie Pujas. On y croise la ménagerie extravagante du producteur William Hearst que Clara est amenée à visiter, le palace disparu « Au jardin d’Allah » avec sa piscine en forme de mer noire sur les hauteurs d’Hollywood où l’actrice menait sa vie impétueuse, et cet exemplaire de Mein Kampf que le Führer dédicacera à la star en 1932 ! (Elle réagira sobrement : « Madness !») Le sourire de Gary Cooper doit se voir comme un long poème en prose, entrelardé d’aphorismes brillants, qui est une sorte de déclaration d’amour de l’auteur à la femme libre et pionnière qu’était Clara. On trouve déjà d’autres bustes dans le panthéon livresque de Sophie Pujas. Il y a notamment le peintre Zoran Mušič, nous en avions déjà parlé. Et Paris, qui est bien entendu un personnage à part entière. Mais qui donnera, maintenant, une existence cinématographique à ce livre ? Car la vie de Clara Bow ayant tout d’un film, son destin est d’en revenir au cinéma. On plaint par avance la jeune actrice qui devra l’incarner. Bonne chance future It girl ! Et gare à Gary !

Sophie Pujas, Le sourire de Gary Cooper, Gallimard, collection L’Arpenteur, 2017.

Steve Bannon: le vrai président?

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Steve Bannon, février 2017. SIPA. REX40489673_000017
Steve Bannon, février 2017. SIPA. REX40489673_000017

De quoi Steve Bannon est-il le nom ? Je m’excuse d’entrée de jeu d’utiliser cette formule créée par le plus venimeux et le plus futile des « penseurs » français. Il s’avère qu’elle est commode pour faire une distinction entre un individu désigné, individu qui obsède momentanément les médias, et le phénomène qu’il incarne, phénomène que ladite obsession empêche de voir.

Une tête de Turc bien faite

Ces derniers temps, nous avons assisté, dans la presse internationale, à une prolifération de portraits biographiques de Steve Bannon, le stratège en chef de Donald Trump, celui-là même que les médias qualifient désormais de « vrai président ». Tous ces articles se ressemblent. Le projecteur est braqué tour à tour sur les origines de Bannon dans la classe ouvrière catholique et ses carrières successives dans l’US Navy, chez Goldman Sachs et à Hollywood. On passe ensuite à ses activités plus récentes dans les milieux de la droite américaine anti-establishment : la création de documentaires polémiques ; la direction du très influent site d’actualités Breitbart News ; et enfin, la gestion efficace de la campagne électorale du nouvel occupant du bureau ovale. Le point d’orgue de ces articles est toujours l’imagerie apocalyptique par laquelle leur sujet serait hanté. Apparemment, pour Bannon, nous serions à la veille d’un grand combat final entre un monde « judéo-chrétien », tombé aujourd’hui dans un état de décadence morale, et un ennemi aussi vague que composite qui inclut le « fascisme djihadiste » et une Chine de plus en plus hégémonique. En comparaison avec cette vision inspirée autant par la Bible ou le Bhagavad-Gita que par les théories fumeuses de deux historiens amateurs, William Strauss et Neil Howe, le « choc des civilisations » de Samuel P. Huntington fait figure de pique-nique de boy-scouts (je ne résiste pas à cet anglicisme).


Steve Bannon : qui est le nouveau conseiller stratégique de Donald Trump ?

Voilà donc l’homme instable et indigne, nous laisse-t-on croire, qui est l’éminence grise du POTUS ! Au mois de novembre, un éditorial dans Le Monde, avec le ton docte et pharisien qui caractérise ce journal, a demandé que sa nomination soit annulée, ni plus ni moins. Après la signature par M. Trump le 27 janvier de l’ordre exécutif créant un moratoire sur l’entrée aux États-Unis des immigrés et réfugiés de sept pays à majorité musulmane, les commentateurs se sont jetés sur le lien de causalité évident entre, d’un côté, les scènes de chaos dans les aéroports et les protestations autour du monde, et, de l’autre, l’influence de ce Machiavel qui se compare lui-même à Dark Vador. La conclusion paraissait simple : un président narcissique, inexpérimenté et paresseux serait manipulé par un mauvais génie irresponsable en proie à des visions de fin des temps.

Ce lien de causalité est insuffisant. Nous ne savons pas encore si les actions pratiques de Bannon sont – ou seront – dictées par ses rêveries apocalyptiques. Nous ne savons pas non plus si M. Trump est entièrement sous l’influence de son stratège. Ses autres nominations, notamment celle de Reince Priebus, qui serait le rival de Bannon à la Maison-Blanche, indiquent une approche plus terre à terre, moins[access capability= »lire_inedits »] opposée à la politique traditionnelle. Après les hyperboles journalistiques, la consultation des discours et films de Bannon, disponibles sur YouTube, se révèle décevante : un torrent de grandiloquence et d’invectives contre les classes dirigeantes, certes, mais aucune plaidoirie pour le nazisme ou le suprémacisme blanc. Comme l’a dit son ancien collègue et désormais critique, Ben Shapiro : « Steve’s an asshole, but I don’t think he’s an anti-Semite » (« C’est un connard, mais je ne pense pas qu’il soit antisémite »). Au fond, cette focalisation des médias sur la personnalité énigmatique de Bannon constitue un leurre : on voudrait croire et faire croire que tout le mal vient d’un seul homme. On risque ainsi de s’aveugler sur les préoccupations collectives de beaucoup d’Américains qui ont conduit à son ascension et ont créé les conditions où ses talents particuliers peuvent s’exercer. Bref, on refuse de voir la logique et la cohérence d’un certain populisme.

De la rhétorique à l’action

Un des secrets de la séduction populaire de Trump réside dans sa rhétorique qui, par sa truculence et sa grossièreté, s’écarte des normes du débat politique. Son style Twitter en est la quintessence, et même ses discours ressemblent à des mosaïques de Tweets. Le principe de ce style est la parataxe : au lieu de dérouler un raisonnement complet, la phrase se contente de juxtaposer des éléments dont le caractère positif ou négatif est évident. Côté négatif, il suffit d’insérer en apposition (comme disent les grammairiens), après n’importe quel nom, geste ou événement, une expression telle que « total disaster! », « total loser! » ou « fake news! » Le côté positif est plus simple : il suffit d’y accoler l’épithète « great ». On peut déplorer cette vulgarité manichéenne, mais il faut avouer qu’elle est diantrement efficace pour remuer la base de son électorat. Or les premiers gestes – apparemment malhabiles – du nouveau président sont à l’action politique traditionnelle ce que ses Tweets sont à la rhétorique orthodoxe. Trop souvent, l’éloquence verbeuse de nos dirigeants n’est qu’un substitut à l’efficacité pratique dont ils sont incapables ou dont le déploiement est lent et invisible[1. Voir Philippe-Joseph Salazar, Blabla République. Au verbe, citoyens !, Lemieux éditeur, 2017.]. Trump, conseillé par Bannon, joint l’acte à la parole, crée le spectacle, provoque le drame. Les médias visuels en sont involontairement complices en montrant en boucle des images du président qui paraphe ses ordres exécutifs et exhibe le registre dans lequel ils sont inscrits. Les scènes de désordre et de protestation qui en résultent semblent proclamer haut et fort : « Moi, je parle, j’ordonne et il se passe des choses ! » Peu importent les dommages collatéraux, ses électeurs sont gratifiés par cette énergie apparente. Les expressions d’indignation de la part de ses opposants, que ce soit à New York, en Californie ou à travers la planète, ne font qu’accentuer la jouissance de ses supporteurs dans l’Amérique profonde.

Qu’il y ait aussi de l’amateurisme dans la formulation hâtive du décret du 27 janvier ne fait pas de doute. L’intervention du pouvoir judiciaire a brisé l’élan de ce grand geste d’interdiction. Pourtant, le souvenir en reste vif dans les esprits, et cette intervention elle-même est incorporée dans le récit que construisent Trump et Bannon. Ceux-ci peuvent maintenant dire à leurs électeurs : « Voilà la preuve de ce que nous avons toujours prétendu : les institutions traditionnelles nous entravent et vous trahissent. » Pour qui veut critiquer efficacement cette stratégie, comme toutes les stratégies populistes, le piège est diabolique. Si nous désapprouvons l’action, nous nous mettons d’emblée dans le camp des traîtres à la patrie ; si l’action échoue, c’est parce que les traîtres, dont nous faisons partie, y ont fait obstacle. Ce dernier argument est très utile dans la mesure où il n’est pas toujours facile pour un populiste de tenir des promesses souvent trop radicales sur le plan pratique.

Au nom du (vrai) peuple

Disons donc de Bannon, comme le fait Polonius de Hamlet : « Quoique ce soit de la folie, il y a pourtant là de la suite. »  Quels sont les éléments de fond qui caractérisent ce « mouvement populiste mondial » que Bannon appelle de ses vœux ? Est populiste celui qui prétend représenter, non une majorité d’électeurs dans une démocratie plurielle, mais le peuple, ou mieux encore, le vrai peuple, au sens d’une entité monolithique. Certes, le populiste s’oppose aux élites, mais il le fait précisément au nom de cette capacité exclusive qui lui est réservée à parler au nom du peuple[2. Voir Jan-Werner Müller, Qu’est-ce que le populisme ? Définir enfin la menace, éditions Premier Parallèle.]. La grande interrogation réside dans la définition, réelle et symbolique, de ce peuple : qui est inclus ? qui est exclu ?

Pour Bannon, l’événement central est la crise de 2008. Il y a consacré un de ses films les plus soignés, Generation Zero, de 2010. Propagandiste habile dans un genre pesant et empesé, influencé par Léni Riefenstahl et Michael Moore, Bannon construit, à travers un montage d’images d’archives sur fond musical assommant, entrecoupé par des interviews d’experts partiaux, le récit fondateur de son peuple élu : les classes moyennes victimes à la fois de la crise financière et de la mondialisation. Le krach de 2008 résulterait d’une connivence criminelle entre les deux grands partis politiques et Wall Street, qui aurait permis aux banquiers de prendre des risques insensés. Au lieu d’être punis pour leurs pertes colossales, ceux-ci ont vu leurs coffres renfloués par l’argent public. Le problème des subprimes aurait été aggravé par le sentiment de culpabilité des blancs vis-à-vis des noirs et des Hispaniques. Ce sentiment, imposé par les classes dirigeantes, aurait permis aux groupes ethniques souvent les plus pauvres de contracter des prêts immobiliers que beaucoup d’entre eux n’étaient pas en mesure de rembourser. À la fin, nous dit Bannon, tous sont victimes. Les seuls gagnants de cette histoire sont ceux qu’il appelle « le parti de Davos », une élite transfrontalière de milliardaires et de politiques. On sent ici un relent conspirationniste de ce « style paranoïaque » épinglé il y a un demi-siècle par l’historien Richard Hofstadter[3. Le Style paranoïaque. Théories du complot et droite radicale en Amérique, éditions François Bourin, 2012. ]. De mèche avec les classes dirigeantes, les médias classiques diffuseraient des contre-vérités. En janvier, Bannon les a dénoncés comme étant « le parti d’opposition » au gouvernement de Trump.

Jeux sans frontières et canard déchaîné

Si pour Bannon, comme pour d’autres, la définition du « vrai peuple » se fonde d’abord sur des considérations économiques,  elle a aussi partie liée avec le problème des frontières. Le caractère poreux de celles-ci, dans un monde de plus en plus interconnecté par le commerce international et des flux de réfugiés, est devenu un facteur d’angoisse. L’immigration menacerait l’identité populaire en apportant, non seulement une main-d’œuvre concurrente, mais aussi des principes moraux différents. C’est ici qu’intervient l’obsession de Bannon pour les valeurs « judéo-chrétiennes. » Son dernier film, Torchbearer (« Porteur de flambeau »), réalisé en 2016, exhorte les Américains à redécouvrir leurs racines religieuses qui se trouvent dans la Bible. Ce message est communiqué de manière surréelle à travers le discours d’un certain Phil Robertson, chasseur de canards de son état, inventeur d’appâts et vedette d’une émission de télé-réalité, Duck Dynasty. Campé en homme des bois, arborant une barbe grise de prophète, le personnage incarne une version fantasmatique du citoyen de l’Amérique profonde, à l’opposé du cosmopolite matérialiste qui jusqu’ici gouvernait en son nom. Tous les éléments rassemblés par Bannon – le grand récit explicatif, l’opposition simpliste entre le peuple authentique et les élites transnationales, l’obsession identitaire – se trouvent dans les discours de Trump et jusque dans son allocution inaugurale.

Jouer avec le feu

Exploiter politiquement les émotions viscérales des gens reste dangereux. Dans le chef-d’œuvre du cinéma américain qu’est The Intruder (Roger Corman, 1962), un agent provocateur, joué admirablement par William Shatner, le futur capitaine Kirk de Star Trek, arrive dans une ville du sud des États-Unis avec le dessein de pousser les habitants blancs à des actes de violence contre la récente déségrégation raciale de l’école publique. Orateur charismatique, il y réussit trop bien, à tel point qu’il perd le contrôle du mouvement. Tragiquement, l’église des citoyens noirs est détruite et leur pasteur assassiné. À la fin, la population est dégoûtée, tandis que leur envoûteur se révèle faible et lâche. Il y a là une leçon terrible pour qui veut jouer avec la colère du peuple. Si on enflamme trop les passions, on en perd la maîtrise ; si on y fait appel de façon répétitive, les gens s’épuisent ; si on le fait trop mollement, on perd leur estime.

Le problème de la canalisation de la colère est désormais notre problème à nous tous. Suivons de près l’expérience du duo Trump-Bannon pour pouvoir en tirer les leçons. Il est évident que gouverner par le chaos est impossible. S’il est bien avisé, Trump encouragera le côté Bannon juste assez pour ne pas décevoir ses électeurs, en poursuivant parallèlement un travail plus solide et plus mesuré. Nous savons maintenant que la tentative de disqualifier les populistes en les ignorant ou les dénonçant ne marche pas. En revanche, imiter leur style et leur approche – combattre le feu par le feu – est souvent risqué, comme l’atteste le fait que le « Projet peur » du gouvernement de David Cameron n’a pas empêché le Brexit.

La seule solution pour les critiques du populisme consiste à faire enfin quelque chose de visible et de durable pour montrer qu’on a pris au sérieux les problèmes des classes moyennes au lieu de les refouler ou de les dénigrer. Il se peut que ce soit très éprouvant pour nos classes politiques, nos médias classiques et nos institutions étatiques. Joseph de Maistre avait raison d’affirmer que « le remède du désordre sera la douleur ». Le changement démocratique se fait toujours de manière agonique.[/access]

Le choc des civilisations

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Benoit Hamon et les robots: vive le communisme d’abondance

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Benoît Hamon, candidat du Parti socialiste à l'élection présidentielle 2017, mars 2017. SIPA. 00799492_000008
Benoît Hamon, candidat du Parti socialiste à l'élection présidentielle 2017, mars 2017. SIPA. 00799492_000008

Benoit Hamon a compris que le moment approche où les robots produiront tous les biens dont les humains ont besoin.

Ce sera l’abondance, et c’en sera donc fini de la nécessité du travail, car cette nécessité est la conséquence de la rareté. Et toujours par voie de conséquence, c’en sera également fini de l’aliénante division du travail, qui est la condition de la productivité du travail humain.

Grâce à cette abondance des biens, les humains disposeront de tout leur temps et ils pourront se consacrer à leur gré au farniente ou à leurs activités préférées.

Oui, mais ça c’est la version optimiste de l’avenir.

Que se passera-t-il si les robots et leurs produits n’appartiennent qu’à des propriétaires privés ? Ces propriétaires de robots n’auront plus besoin d’exploiter les non propriétaires, et n’auront donc plus besoin de les rémunérer.

Les humains n’ont rien à perdre que leur travail

Les autres humains- les non propriétaires- ne deviendront-ils pas des bras et des bouches à nourrir inutiles, des humains en trop?

Benoît Hamon veut parer à ce risque en taxant les robots.

Taxer pour redistribuer est une solution typiquement social-démocrate, qui reste au milieu du gué.

Pourquoi d’ailleurs les propriétaires des robots accepteraient-ils une redistribution en faveur d’improductifs dont ils n’auront plus besoin ?

Benoit Hamon serait bien inspiré de pousser son idée jusqu’au bout, ce qui lui permettrait de prendre Mélenchon sur sa gauche.

Pour que les besoins de tous les humains soient satisfaits après la disparition du travail, il faut socialiser la propriété des robots, c’est-à-dire des moyens modernes de la production.

Benoit Hamon doit prendre conscience et annoncer au monde que l’heure du communisme a sonné à l’horloge de l’Histoire, et qu’il s’agira cette fois d’un communisme de l’abondance.

Il pourrait même rédiger un manifeste communiste qui se terminerait ainsi :

« Les humains n’ont rien à perdre que leur travail, ils ont un monde de paresse à y gagner.

Non-travailleurs de tous les pays, unissez-vous ! ».

Mai 2017: la révolution dans les urnes

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Tracts de campagne de candidats, mars 2017. SIPA. 00799777_000003
Tracts de campagne de candidats, mars 2017. SIPA. 00799777_000003

La séquence électorale que nous vivons est à bien des égards révolutionnaire. Jusqu’où se poursuivra cette révolution des urnes ?

Quatre phénomènes enregistrés dans les sondages sont d’ores et déjà révolutionnaires :

L’installation de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle.

On en parle tellement depuis des mois, que cela apparaît comme presque normal. Jean-Marie Le Pen était arrivé au second tour presque par accident. Sa fille s’installe comme favorite du premier tour, en soi c’est déjà une révolution : 25 % à 30% des Français affichent clairement leur volonté de la propulser au second tour et de la présenter comme une alternative crédible au système en place. Si elle n’y parvenait pas, on parlerait alors d’accident… Un 21 avril à l’envers.

L’effondrement de la droite gouvernementale…

…et sa disparition probable au second tour. Certes, la candidature de François Fillon, accablé par les affaires, peut apporter une explication conjoncturelle à ce phénomène. Mais à y regarder de plus près, le rejet violent de l’ex-président Sarkozy à la primaire de la droite et sa perte totale d’autorité sur le parti qu’il entendait diriger manifestent aussi une volonté de renverser la table. L’UDF et le RPR qui représentaient jadis entre 40 et 45% des voix à eux deux risquent de finir ensemble à 16% ou 17% au premier tour de la présidentielle. Situation sans précédent dans toute l’Europe occidentale.

Le débordement du Parti socialiste par son extrême gauche…

…et sa disparition programmée au second tour. Premier épisode de cette révolution, l’évasion de Mélenchon des rangs du PS et son rejet de toute alliance programmatique avec le PS. Dernier épisode, le choix du courant le plus rebelle à toute action gouvernementale réformiste en la personne de Benoît Hamon lors de la primaire de la gauche. Le candidat du PS, non content de représenter la contestation du gouvernement sortant dont il faisait partie, prend en otage la gauche gouvernementale en l’acheminant tranquillement à un étiage de 11 ou 12%. Révolution qui risque de précipiter le PS dans les oubliettes de l’Histoire.

L’émergence d’un candidat et d’un mouvement sortis de nulle part

…construits en opposition à la fois à la droite et à la gauche gouvernementales. Qui au mois de novembre aurait misé un kopeck sur la candidature Macron ? Et pourtant, elle est là et bien là. Les ralliements se font de plus en plus nombreux dans la dernière ligne droite et Macron paraît assuré d’arriver au second tour. Peut-être même en tête avec 26% des voix.

Ces quatre révolutions électorales sont la manifestation d’un fossé de plus en plus profond qui sépare les électeurs des élus, les habitants des métropoles des habitants de la France périphérique, la base du sommet, les exclus de la mondialisation des inclus de la société libérale… Beaucoup de commentateurs s’accordent à voir dans la période actuelle une situation pré-révolutionnaire. Mais la révolution est déjà engagée, dans les urnes tout au moins.

Est-elle terminée ? Rien n’est moins sûr. On s’achemine vers un second tour Macron – Le Pen et des sondages convergents semblent indiquer qu’Emmanuel Macron l’emporterait par environ 60% contre 40% à Marine Le Pen. A tout le moins, cela veut dire que 15% des électeurs qui n’ont pas voté pour la candidate du FN au premier tour s’apprêtent à le faire au second tour. Au vu des quatre révolutions qu’on s’apprête à vivre au premier tour, qui peut prétendre que ce plafond de verre de 40% ne sera pas crevé par Marine Le Pen et qu’une autre révolution n’éclatera pas au second tour ?

Car après tout, si Emmanuel Macron passe le premier tour, c’est parce qu’il incarne avec Marine Le Pen le rejet des Républicains et du PS considérés comme syndics d’une France en faillite morale, sociale et économique. C’est ce rejet de l’ex-UMPS qu’incarnent au premier tour ces candidats. Mais au second ? Quand Emmanuel Macron sera seul en face de Marine Le Pen… Tous les ralliés de l’entre-deux-tours qui viendront soit du PS soit de LR vont cristalliser sur Emmanuel Macron tout le rejet de l’ex-UMPS. En période révolutionnaire, les choses basculent très vite.

Il n’est pas impossible que les partisans du « plus rien à foutre » – comme les appellent Brice Teinturier -, emportés par leur élan contestataire, éliminent Macron après avoir éliminé Fillon, Valls, Juppé et Sarkozy. Le jeu de massacre ne fait peut-être que commencer…

De Gaulle, Fillon: d’une inculpation l’autre?

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degaulle fillon daech vichy
De Gaulle à Tunis, 1943. Wikipedia
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De Gaulle à Tunis, 1943. Wikipedia

« Qui imagine un seul instant le général de Gaulle mis en examen ? » En lançant ces mots, François Fillon commettait deux erreurs : une erreur tactique parce qu’il n’imaginait pas la manœuvre qui allait le prendre à revers et une erreur historique parce que le général de Gaulle fut réellement inculpé et condamné. Certes, nous pouvons dire, rétrospectivement, qu’il y avait de la grandeur dans l’insubordination du général qui a permis le retour de la France dans le concert stratégique des Nations et nous ne nierons pas qu’il y a quelque chose de dérisoire dans les fautes, pour l’instant supposées, du candidat à sa succession. Un premier constat qui ne permet pas de les rapprocher. Et pourtant, tout comme l’histoire a réhabilité le général, pouvons-nous affirmer qu’elle ne réhabilitera pas le candidat ?


Fillon : « Je n’ai jamais rêvé être président de… par publicsenat

La dimension stratégique de cette présidentielle

Voyons les faits dans les années 1930-1945. Dès 1924, de Gaulle, jeune officier dénonce l’ennemi allemand en train de sombrer dans le national-socialisme, tout en fustigeant dans ses écrits, les carences de l’État français, de la société et de l’armée. Il a d’ailleurs une idée arrêtée du pouvoir politique : « A quoi tient l’empire du politique ? Une cabale de cour, une intrigue de conseil, un mouvement d’assemblée le lui arrache dans l’instant » écrit-il dans Le fil de l’épée. Passons, même si la citation est intéressante, le cœur du sujet n’est pas là.

Par sa ténacité à alerter le pouvoir politique, ce général inconnu se voit appeler, par un gouvernement en désarroi, au poste de sous-secrétaire d’État au ministère de la Défense Nationale et de la Guerre, dans le Cabinet de Paul Reynaud, du 6 au 16 juin 1940. Durant ces dix jours, il bouscule les politiques pour les convaincre de poursuivre la guerre, puis devant leur refus, il décide seul de représenter la France en obtenant du Premier ministre britannique, Winston Churchill la reconnaissance de Chef de la France libre. Cette France « […] Elle sait, elle sent, qu’elle vit toujours d’une vie profonde et forte.»[1. Discours du 24 juin 1940 diffusé en réponse à la signature de l’armistice par le gouvernement Pétain.] Dans sa biographie du général, Jean Lacouture parle du « rebelle » pour la période 1890-1944.

Le rebelle doit être condamné

Le gouvernement Pétain ne peut supporter cette rébellion. Le 4 juillet 1940, un conseil de guerre réuni au Palais de Justice de Toulouse le juge pour « refus d’obéissance et incitation des militaires à la désobéissance » et le condamne à quatre ans d’emprisonnement et à cent francs d’amende. Un jugement insuffisant pour le gouvernement qui veut éliminer ce gêneur. Il le fait inculper[2. L’« inculpation » est devenue « mise en examen » en 1993.] et juger par contumace par une cour martiale réunie à Clermont-Ferrand le 2 août 1940. Elle le condamne « à la peine de mort, à la dégradation militaire et à la confiscation de tous ses biens présents et à venir, ainsi qu’aux frais envers l’État, pour trahison, atteinte à la sûreté extérieure de l’État, et désertion en temps de guerre ».

Comme nos parents et grands-parents, nous vivons dans « une drôle de guerre » : notre armée guerroie sur deux continents, patrouille même dans nos rues et y fait usage de ses armes ; notre police s’épuise à surveiller mille et un « radicalisés » en en laissant d’ailleurs autant « sous les radars »[1. Cette expression curieuse est empruntée à la journaliste commentant l’affaire d’Orly au journal de 20 heures du 18 mars 2017 (France 2).]; nos démocraties se lézardent, laissant le vent mauvais de l’islamisme se glisser dans nos cités ; des émeutes secouent régulièrement nos territoires perdus ou plutôt les territoires dans lesquels nous laissons en perdition des populations que l’État devrait protéger ; des peuples au Proche-Orient, en Asie, en Afrique vivent dans la peur de l’idéologie islamiste ; le projet Europe vacille ; l’allié turc se dérobe à ses obligations dans la lutte contre l’État islamique puis accuse des dirigeants européens de « nazis ».

La diversion des clercs

Mais la France, ses « clercs », son peuple se passionnent pour les costumes des candidats à la présidentielle, les robots comme futurs distributeur de « cash », la mise sous perfusion financière universelle. Tout cela ressemble furieusement à une version modernisée de « Tout va très bien, madame la marquise » qui enjolivait les années 1930. Assurément, il n’y a pas lieu de s’alarmer, « nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts », comme le proclamait déjà Paul Reynaud en 1939.

Dans ce climat, un candidat à la présidence, un seul, semble troubler la fête. Il parle de Vaincre le Totalitarisme islamique, d’approfondir et diversifier notre politique étrangère au regard de nos intérêts et de notre sécurité et non de nos passions passagères. Est-ce un nouveau « rebelle » ? Un factieux ou un résistant en puissance ? Faut-il le faire taire ?

Le fil de l'épée

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Vaincre le totalitarisme islamique

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L’école de l’amusement, symptôme du moins d’Etat

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ecole najat vallaud epi
Film "Entre les murs". Sipa. Numéro de reportage : REX43016173_000003.
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Film "Entre les murs". Sipa. Numéro de reportage : REX43016173_000003.

D’une certaine gauche à la droite de l’échiquier politique en passant par les rapports PISA, tout le monde s’accorde pour le dire : l’école française est en crise. Mais à ce constat, la réponse donnée par l’actuel gouvernement est le nivellement par le bas. Pour des raisons qui semblent plus idéologiques que réfléchies.

Car il s’agit bien d’idéologie du renoncement et de la facilité lorsque l’Etat donne la priorité à l’animation d’une classe plutôt qu’à son instruction. Quel exemple que celui de la ministre de l’Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem, qui s’affichait en tenue d’apprentie sorcière en compagnie de collégiens, le 17 mars dernier. Objet de l’activité : s’imaginer en Harry Potter dans la cour de l’école pour une partie de « quidditch », le fameux sport inventé par J.K. Rowling dans la saga. Il s’agissait pour la ministre de vanter les mérites de son nouveau gadget, les Enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI), et d’étaler devant les caméras la satisfaction des élèves à l’idée de bénéficier de cette nouvelle trouvaille – mise en place par la réforme du collège de 2016 – qui réduit encore davantage la place réservée aux matières fondamentales que sont l’histoire, le français ou les mathématiques.

Dans sa logique de rigueur budgétaire et de recherche absolue de rentabilité, le politique a abandonné sa mission : diffuser un savoir rigoureux au niveau national. Faire d’un enfant « un citoyen éclairé », c’est secondaire. Et surtout ça coûte trop cher. D’autant plus quand l’enfant en question est en difficulté ou, pire, redoublant. Une enquête de la Direction de l’Evaluation, de la Prospective et de la Performance (DEPP) révèle qu’un enfant coûte, en moyenne, 8840 euros par an à l’Etat. C’est dans la moyenne des pays développés mais l’on crée de fantastiques mises en scène pour éviter qu’un élève redouble, peu importe son véritable niveau. Ce n’est même plus au professeur de décider du redoublement mais prioritairement à la famille, ce qui sous-entend au passage que le professeur est le premier responsable de l’échec de l’élève. Au collège ou au lycée, les équipes pédagogiques reçoivent d’ailleurs régulièrement des consignes afin de proscrire, dès que possible, le redoublement…

Amuser les élèves, distraire les futurs citoyens

Et puis un élève qu’on amuse, c’est un futur électeur potentiel : heureux de sa scolarité, sans avis critique sur le monde qui l’entoure. Le savoir qui le permet, on le laisse aux quelques familles qui peuvent offrir à leurs bambins des cours particuliers. Le mécanisme prend racine dès l’école primaire. Le gouvernement Hollande a changé les rythmes scolaires et créé les temps d’activité périscolaires (TAP). Ces TAP, de plusieurs heures l’après-midi, sont en fin de compte des temps de loisirs pour les enfants, dont l’organisation est laissée à la charge des communes. En clair, l’Etat prend soin d’organiser une réforme mais se garde bien de la financer. Les petites communes, qui subissent par ailleurs de plein fouet la baisse des dotations accordées aux collectivités (baisse évidemment conseillée par le pacte budgétaire européen), sont sommées de trouver des solutions pour financer animateurs, activités et lieux sécurisés pour s’occuper des enfants. Un surplus de charges répercuté sur leurs administrés. Communes, élèves, familles sont donc laissés à l’abandon… Et au nom de quoi ? De l’école de l’amusement. Peu importe, les enfants de Paris – d’où sont décidées ces manœuvres politiques – n’ont pas cette inquiétude. Bonjour la politique de gauche. Rendre obligatoire le changement de rythmes scolaires et l’attribution des TAP était une ineptie. Leur rapide abrogation est nécessaire pour ne pas voir nos campagnes déchiquetées. Car non, la France et la République ne peuvent accepter de telles inégalités territoriales. Si c’est populiste de le dire, tant pis.

Mais n’y a-t-il pas, derrière tout cela, une volonté de l’Etat, socialiste ou « républicain », de satisfaire la Commission européenne ? Ah, la belle création de super-régions, où les villes sont l’épicentre du bassin de vie… En janvier 2016, les parlementaires réfléchissaient à la conception d’un nouveau monstre : la « commune nouvelle », sorte d’agrégation massive de différents villages. Où est l’identité dans tout cela ? Peu importe. Que les communes s’appauvrissent, fusionnent et deviennent la nouvelle banlieue de la grande ville la plus proche. Ainsi moins de services publics, moins d’écoles, moins d’élus locaux et plus de marges économiques… bonne idée, non ?

La fabrique du crétin: La mort programmée de l'école

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HARRY POTTER A L'ECOLE DES SORCIERS

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Mélenchon, Hamon: les gauches contre la Sécurité sociale

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Manifestation à Rennes pour la défense de la Sécurité sociale, 2004. SIPA. 00494956_000003
Manifestation à Rennes pour la défense de la Sécurité sociale, 2004. SIPA. 00494956_000003

En octobre 2015, François Hollande célébrait les 70 ans de la Sécurité sociale et la glorifiait en ces termes : « Notre devoir c’est de faire les choix nécessaires de réforme, de corriger ce qui doit l’être et surtout de donner aux jeunes générations confiance dans la sécurité sociale. Elle est à eux ». Plutôt que la réforme, les représentants des deux partis de gauche candidats à la présidence de la République marquent une rupture historique avec la Sécurité sociale de 1945, qu’ils remplacent par l’État.

Disparition de la sécurité sociale et du mutualisme

Jean-Luc Mélenchon propose une solution radicale avec son idée de sécurité sociale intégrale qui revient ni plus ni moins à substituer l’État à la Sécurité sociale. En voulant rembourser l’ensemble des soins à 100%, ce n’est plus une assurance maladie mais une agence d’État qui gouvernera un système national de santé publique que souhaite le candidat de la « France insoumise ». C’est d’ailleurs en cohérence avec les autres mesures de son programme santé qui prévoit la suppression de toutes les structures non étatiques du système. Cliniques privées, professions libérales, mutuelles, assureurs privés… tout doit disparaître au profit d’instances publiques et de fonctionnaires d’État.

Benoît Hamon propose lui une version moins brutale de nationalisation mais la logique finale est la même. Il n’ose pas franchir la ligne rouge de la suppression des structures privées mais l’étatisation du système est bien présente. Son idée de taxe sur les robots pour financer la protection sociale a vocation à fiscaliser ce financement, première étape vers la nationalisation. Notre Sécurité sociale est fondamentalement basée sur la contribution mutualisée de chaque actif à partir de ses revenus pour garantir la solidarité intergénérationnelle et la protection de chacun pour les risques de la vie. Le financement par une taxe sur les robots remet en cause cette logique. Sa proposition de revenu universel illustre aussi la volonté d’en finir avec la Sécurité sociale au profit de politiques sociales publiques.

La rupture avec l’esprit de 1945 est encore plus forte si on se réfère à la volonté des pères fondateurs de faire dépendre notre modèle social de structures non étatiques dans un objectif de responsabilisation et d’émancipation des assurés. La Sécurité sociale devait permettre aux individus d’être des citoyens conscients, actifs dans la gestion de leurs risques sociaux et dans la vie démocratique. L’étatisation de la protection sociale est une rupture avec l’idée de bâtir une démocratie sociale en parallèle de notre démocratie politique représentative. Certes le paritarisme existant est moribond et doit être complété par des instances représentatives des citoyens et pas simplement des salariés, mais du point de vue démocratique l’État social est incontestablement une régression.

L’autre rupture historique de la gauche est celle avec le monde mutualiste privé. Succession des sociétés de secours mutuels bâties par le monde ouvrier au début du XIXème siècle, les mutuelles ont historiquement été proches de la gauche. De nombreux leaders politiques de gauche ont, dès leurs études, baigné dans la vie mutualiste, proximité et connivence qui conduiront d’ailleurs à de multiples mélanges des genres et malversations. La collectivisation publique de la protection sociale est bien contraire à la protection sociale mutualiste qui s’appuie sur une affiliation individuelle volontaire à des sociétés de personnes gérées démocratiquement sur le principe de « une personne, une voie ».

Une évolution à contre-courant de l’histoire

Le fameux consensus de 1945 masque certes une ambiguïté entre le texte originel du Conseil national de la Résistance (CNR) qui évoque une sécurité sociale pour tous les citoyens et l’ordonnance de 1945 qui instaure une sécurité sociale pour les travailleurs et les familles. La gauche semble jouer de cette ambiguïté pour universaliser notre modèle social à partir de l’État et non de la Sécurité sociale. C’est l’abandon définitif par la gauche d’un grand projet politique pour la sécurité sociale, la solidarisation de la société. Revenir à une solidarité étatique avec une dette publique de près de 100% du PIB d’une part, et à l’époque d’une demande plus forte que jamais de démocratie participative intensifiée par l’émergence du digital dans tous les secteurs de la société d’autre part, est à contre-courant de l’histoire. Surtout pour une gauche qui prétend vouloir construire une société plus juste et plus solidaire.

L’autre option, que la droite eut été bien inspirée de porter haut était la mise en place d’un modèle universel de sécurité sociale, unifiant l’ensemble des régimes dans chaque branche pour disposer de régime unique universel de retraite, de santé, de chômage. Ce projet est l’occasion de rattacher le risque chômage dans le giron de la Sécurité sociale, pour en faire l’institution centrale de notre protection sociale. Macron s’est avancé sur ce terrain avec sa réforme de retraites mais s’en est éloigné en proposant d’étatiser l’assurance chômage. Fillon promet plus ou moins le statut quo avec un objectif avant tout comptable d’équilibre des comptes. Il fait survivre la Sécurité sociale sans proposer un projet politique d’émancipation individuelle à l’aune de la société digitale, ce qui alimente les soupçons sur sa volonté de vouloir privatiser l’assurance maladie. Une autre façon de tuer la Sécu est en en effet de la réduire progressivement à une protection sociale pour les plus défavorisés, au profit des assureurs privés.

Si on en juge par les sondages actuels, la Sécurité sociale devrait survivre au changement de pied historique de la gauche. Sans évoluer vers une sécurité sociale du citoyen et sans régénérer les instances démocratiques qui gouvernent cette Sécurité sociale, il est probable que cette survie soit de courte durée. C’est un projet sans vision et sans souffle !

Protection sociale : Pour un nouveau modèle

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Alain Finkielkraut sur Christine Angot: « Comment a-t-on pu tomber si bas? »

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Alain Finkielkraut réagit à l’Émission… par causeur

Pour Alain Finkielkraut, la prestation de la romancière Christine Angot dans « L’Emission politique » est à marquer d’une pierre… noire. Jeudi 23 mars, on a vu « le divertissement lui-même déchoir et s’avilir jusqu’à ressusciter les jeux du cirque » car Angot ne souhaitait pas interpeller François Fillon mais « le mettre à mort ». D’après l’académicien, « elle lisait, le visage convulsé par la haine, un texte d’invectives », fonçant « fonce tête baissée sans le moindre égard pour tout ce qu’elle supprime et brise ». Triste conception du métier d’écrivain !

>> A lire aussi: Affaire Fillon: Canard qui s’en dédit: quand un journaliste de l’hebdo satirique se dément lui-même

Jean Lassalle: « Moi, les maires de France ne m’ont pas sifflé »

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jean lassalle lourdios departement etat
Jean Lassalle. Sipa. Feature Reference: 00660380_000010.
jean lassalle lourdios departement etat
Jean Lassalle. Sipa. Feature Reference: 00660380_000010.

Daoud Boughezala. Lourdios-Ichère, votre petit village de la vallée d’Aspe compte aujourd’hui 160 habitants, contre 650 en 1860 et 340 il y a un siècle. Qu’est-ce qui explique un tel dépeuplement ?

Jean Lassalle[1. Député des Pyrénées-Atlantiques, maire de  Lourdios-Ichère depuis 1977 et candidat à l’élection présidentielle.]. Au fil du temps, la guerre de 1870 avec la Prusse et la tragédie de 1914 ont emporté beaucoup de monde. La Révolution industrielle a bouleversé mon village de la vallée d’Aspe dans lequel l’agriculture, le pastoralisme, l’exploitation de la forêt constituaient des éléments essentiels de la vie économique. Dans les années 1920, une immense épidémie de tuberculose a tué une part importante de la jeunesse, notamment des jeunes femmes, alors que la guerre avait déjà ravagé vingt-cinq jeunes hommes ! Dans l’entre-deux-guerres, la population s’est maintenue. C’est après 1945 qu’on a assisté à une vague massive d’exode rural. Ceux qui restent ont maintenu leur activité de paysan, travaillaient comme ouvriers, pour beaucoup dans la fabrique voisine de transformation du bois des forêts. Dans cette région frontalière, nous échangions beaucoup avec nos frères espagnols Aragonais qui partageaient notre communauté de destin. Par la montagne, ils achetaient nos produits, nous vendaient les leurs bien que la route ne soit arrivée à Lourdios-Ichère qu’en 1959, en même temps que l’électricité.

Aujourd’hui, on a peine à imaginer des villages aussi enclavés. Comment s’effectuaient les échanges avec l’Espagne et la région?

On circulait sur un chemin de muletiers, on allait à cheval à Oloron, la ville de dix mille habitants à vingt kilomètres de là. Seuls quelques courageux avaient des motos… Quand la route est arrivée au village, encore fallait-il la relier à la vallée. Or, la jonction entre la route et la Vallée d’Aspe ne s’est faite qu’en… 1977, l’année où je suis devenu maire ! Nous étions jusqu’ici le cul-de-sac de la vallée. Pour se rendre à Pau, on devait prendre le train toute la matinée, sachant que la gare inaugurée en 1928 se trouvait à quinze kilomètres de Lourdios.

C’est de cette situation archaïque que vous avez hérité en 1977 lorsque vous êtes devenu le plus jeune maire de France à Lourdios-Ichère…

C’était une autre époque, un autre siècle. Je devais garer ma voiture à deux kilomètres et demi de chez moi. Il n’y avait ni de téléphone, ni eau potable, ni évidemment d’assainissement des eaux usées. Les femmes approvisionnaient les familles en eau à deux kilomètres du village. Il fallait aussi marcher deux ou trois kilomètres pour faire les courses dans les deux épiceries de Lourdios. Jeune maire, à 21 ans, j’ai dû réaliser des routes et des adductions d’eau potable. Cela a toujours été un combat  pour que l’Etat finance ces équipements.

Au niveau de l’Etat, je relancerai la recherche fondamentale, notamment pour lutter contre les déserts numériques. Sur les neuf dixièmes du territoire français, depuis quelques années, le téléphone portable ne passe plus. C’est une difficulté pour les habitants et un obstacle au travail des élus. Et les deux tiers de la France sont privés de fibre optique. A Lourdios-Ichère, on a Internet mais à une vitesse qui rendrait fous les Parisiens !

De votre expérience d’élu local, à l’échelon municipal puis départemental, quels enseignements tirez-vous quant aux rapports qu’entretiennent les habitants d’un petit village avec l’Etat ?

Dès mon élection à la présidence de la République, je commencerai par reconstruire un Etat adapté à notre temps, c’est-à-dire un peu allégé en hauts-fonctionnaires à Paris car ils sont trop nombreux et souvent superflus. Ces technocrates croient œuvrer à l’aménagement idéal de la France. Depuis quarante ans, surtout depuis la fin du Commissariat au Plan et de la Datar, ils ont les mêmes fiches qu’ils glissent dans la pochette de la droite ou de la gauche, ce qui fait que le brave électeur vote toujours pour la même politique quels que soient ceux qu’il élit. J’abrogerai les trois dernières lois de l’administration Hollande en matière d’aménagement du territoire : la loi sur les grandes métropoles, les nouvelles régions, et la loi NOTRe qui crée d’immenses intercommunalités et condamne à mort les communes. Ce discours m’a valu un grand succès devant l’Association des maires de France alors que Macron s’est fait siffler. L’Etat n’a plus un sou et se retire des territoires. À Lourdios, on a failli perdre l’école plusieurs fois et c’est un combat permanent pour conserver notre maternelle. Car aujourd’hui s’il n’y a pas de maternelle dans un village, les mères de famille ne restent pas. Pour l’hôpital, on utilise celui d’Oloron-Sainte-Marie, à 25 kilomètres, mais il est question de le fermer, ce qui nous obligerait à aller au centre hospitalier de Pau, à 80 kilomètres de là. Quand on habite au fond de la vallée, cela prend presque trois heures pour s’y rendre à travers des routes très sinueuses, imaginez une femme enceinte dans ce cas-là !

Plus généralement, comment concevez-vous l’équilibre entre Etat, régions, départements et communes ?

Notre pays s’est construit autour d’un Etat à partir des provinces. Souvenons-nous que la rivalité entre Armagnacs et Bourguignons a duré quelques siècles. Notre pays est donc bâti sur des provinces fortes. Mais avec la République, il y a l’Etat et les communes. Les communes ont un sens très particulier en France, comme pratiquement nulle part ailleurs. Elles s’occupent de leurs habitants mais ont de surcroît la responsabilité du territoire. Or, la France est le troisième territoire d’Europe après l’immense Russie et l’Ukraine. Aussi, je permettrai aux communes de retrouver leurs prérogatives de façon à ce qu’elles puissent s’organiser comme elles le souhaitent. J’aimerais retrouver les communautés de communes d’il y a trente ans qui permettaient aux localités de se regrouper sur une zone géographique donnée, comme la vallée d’Aspe. C’était la bonne échelle parce qu’on se connaissait tous. La communauté de communes ne devrait pas être une instance de plus dans le mille-feuille territorial mais uniquement une organisation de facilitation. Idéalement, une intercommunalité pertinente permettrait aux communes de réaliser ce qu’elles ne peuvent pas faire seules.

Quelle différence avec les intercommunalités actuelles ?

Celles d’aujourd’hui sont géantes et s’étendent sur des centaines d’hectares au point que le lieu de commandement se trouve à trente kilomètres de certains villages. Il n’y a plus du tout cette proximité au moment où beaucoup de nos villages voisins ont perdu leur instituteur. Jusqu’à présent, Lourdios-Ichère appartenait à un regroupement de treize communes qui vient d’être élargi à quatre-vingts ! Cela désormais s’étend sur cent cinquante mille hectares.

Quid du département dans votre mille-feuille idéal ?

Le département est l’institution de proximité qui a fait ses preuves. Il permet d’intervenir aussi bien au niveau des infrastructures (routes, eau). Jadis, toutes les communes et les départements participaient au Fond national d’adduction d’eau potable, ce qui permettait de créer des fonds de réserve pour refaire les réseaux de canalisations. Or, les régions ne sont pas compétentes dans ce domaine et les départements n’ont plus un sou. Les communes n’existant plus politiquement, qui va s’en charger ? Ni les intercommunalités ni l’Etat, qui n’ont plus un sou. On est dans un système où rien n’a plus de sens.

… y compris les régions ?

Nos pauvres régions n’ont pas de passé. La réforme territoriale est un conglomérat construit en deux ou trois nuits à l’Elysée sans avoir été annoncée dans le programme de François Hollande. Les conseillers régionaux passent leur journée en voiture à faire des kilométrages fous et passent cinq minutes dans des réunions sans pouvoir s’occuper de leurs dossiers. Je ne conserverai peut-être même pas les anciennes régions (trop coûteuses et politisées), l’Etat, le département et la commune suffisent.

Avez-vous des solutions à proposer aux villes moyennes dont les centre-ville se meurent à mesure que leurs commerces de proximité ferment ?

Je donnerai les moyens à l’Etat et aux communes d’agir. Aujourd’hui, pour les grandes surfaces, c’est l’opération « portes ouvertes » en permanence : un distributeur arrive, décide d’installer un hypermarché à trois kilomètres du centre-ville, y accole un cinéma puis progressivement tous les services. Dans ces conditions, comment voulez-vous que les commerces du centre-ville puissent fonctionner ? Ils ferment les uns après les autres et les habitants n’ont pas intérêt à rester dans ces mouroirs. Partout en France, on assiste ainsi à un mini-exode vers la périphérie des villes : les gens doivent désormais sortir de leur ville pour aller faire leurs courses dans les champs. Une ville exsangue ne peut pas irradier toute la région dont elle est le centre. Elle devient un astre mort où les gens vivent comme ils peuvent et n’attire plus les entreprises.

Retrouvez bientôt la deuxième partie de notre entretien avec Jean Lassalle.

Un berger à l'Elysée

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À la rencontre des Français

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« Sur 120 mosquées salafistes, seules 20 ont été fermées »

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laurence marchand taillade islam eglise
Clichy, 2015. Prière de rue. Feature Reference: 00737031_000002.
laurence marchand taillade islam eglise
Clichy, 2015. Prière de rue. Feature Reference: 00737031_000002.

Dans son dernier ouvrage, L’Urgence laïque (Michalon, 2017), Laurence Marchand-Taillade, présidente fondatrice de l’Observatoire de la laïcité du Val d’Oise et de l’association Forces laïques, démontre avec détermination les dangers réels du retour du religieux dans l’espace public, l’éducation, au sein des administrations et des entreprises d’utilité publique. Alors que le mot même de laïcité s’use à force de figurer dans tous les programmes politiques, pour souvent susciter une adhésion de façade, son principe se voit régulièrement bafoué. Une situation paradoxale dans une France où la majorité de la population se dit non-croyante. Retour sur la question avec l’auteur.

Paulina Dalmayer. Qu’est-ce que la laïcité, en dehors de sa définition juridique ? On la confond souvent avec une forme d’athéisme militant…

Laurence Marchand-Taillade[1. Laurence Marchand-Taillade préside l’Observatoire de la laïcité du Val d’Oise et l’association Forces laïques.] Les Français comprennent mal ce concept. La laïcité ne date pas de 1905 mais existe depuis bien plus longtemps. Elle désigne le fait de séparer le spirituel du temporel. L’exemple de la confusion entre la laïcité et l’athéisme a été encore récemment donné par Marine Le Pen, quand la candidate du FN a affirmé que si on avait la laïcité, on n’aurait pas de problème avec le burkini. Elle se trompe. Ce que Marine Le Pen veut imposer en postulant d’étendre la loi de 2004 à l’ensemble de l’espace public, c’est l’athéisme d’Etat. La laïcité autorise la liberté d’expression de sa croyance, donc le fait de porter une kippa ou un voile dans la rue. Par contre, il existe un encadrement dans la fonction publique, à l’école, qui vise à faire respecter la neutralité de la République.

D’après les données que vous rapportez dans votre livre, 80% des Français estiment que la laïcité est menacée dans leur pays. D’où vient ce sentiment d’après vous ?

Il est intéressant de noter qu’il s’agit d’un sondage réalisé en décembre 2015, donc juste avant Charlie Hebdo. Déjà à ce moment-là, il y avait une tension palpable dans la société. Depuis 2014, les Français ont eu le sentiment qu’il se passe quelque chose de l’ordre de la revendication communautaire et identitaire, qui allait à l’encontre de la citoyenneté. En 2016 c’est le pape Benoit XVI qui, au contraire, a estimé dans une interview à La Croix que la France est trop laïque. Le reflet de cette opinion se retrouve dans les néologismes tels que «laïcardisme» ou «islamophobie», devenus le fer de lance de certaines communautés de croyants. La laïcité ne s’adjective pas. Elle existe, c’est tout. De surcroît, en France c’est un principe juridique, très bien cadré et qui pourrait s’appliquer à toutes les religions si on voulait faire un effort. Concernant l’« islamophobie », il s’agit clairement d’une arnaque intellectuelle. D’ailleurs, que veut dire « islamophobie », sinon « peur de l’islam » ? Or il semble légitime d’avoir aujourd’hui peur de l’islam avec ce qui se passe, non pas qu’en France mais partout dans le monde, y compris dans les pays musulmans. De fait, l’«islamophobie » est une opinion et non pas un délit comme le voudrait le CCIF. Sinon on admettrait qu’il y a un délit de blasphème en France et qu’on n’a pas le droit de critiquer l’islam. Pour revenir sur le propos du pape, ce qui semblait le déranger c’est de ne pas pouvoir entrer dans le domaine de l’Etat et dans le domaine public. En septembre dernier on a eu une délégation de proches de victimes de l’attentat de Nice, qui a été reçu par Benoit XVI. Puis, en novembre, 260 élus de la région Rhône-Alpes ont été guidés par le cardinal Barbarin au Vatican alors que l’objet de la visite était de discuter sur la façon de gérer les affaires publiques. Or ce n’est pas le rôle du pape !

Le Vatican est un Etat avec lequel la France entretient des relations diplomatiques…

Reste que Barbarin est un homme d’Eglise et que le Vatican n’est pas n’importe quel état, mais un support territorial du Saint-Siège, donc d’une entité spirituelle, représentant la curie romaine et le pape. Le pape ne peut pas être considéré comme un chef d’Etat ordinaire.

Nicolas Sarkozy, que vous qualifiez de fossoyeur de la loi de 1905, aurait-il incité au détricotage de la laïcité, en prononçant son discours sur la « laïcité ouverte » en 2007 ?

Le phénomène est bien plus ancien. Je le situerais dans les années 80. avec le retrait du projet de loi Savary, qui envisageait de supprimer le financement de l’éducation privée. Puisque à l’époque plus de 80% des établissements privés étaient catholiques, on a eu affaire à une très forte opposition de cette communauté qui a gagné. C’est pour la première fois qu’on a renoncé au principe de la laïcité en France, en plus sous un gouvernement de gauche. Les musulmans ont vite compris qu’eux aussi ont quelque chose à y gagner. Durant cette période ils ont commencé à venir massivement en France et, très rapidement, à radicaliser les jeunes, qui appartenaient à la deuxième génération d’immigrés. Ce sont ces jeunes qui ont ensuite reproché à leur parents de ne pas être de bons musulmans, car beaucoup d’entre-eux ont réellement observé la laïcité de façon très respectueuse et pratiquaient un islam plus spirituel. Leurs enfants pratiquent un islam politique et très souvent violent.

La gauche a-t-elle déserté le combat pour la laïcité au profit de la droite ?

Plutôt de l’extrême droite. C’est-à-dire, dès lors que le terme de laïcité devient présent dans le discours d’extrême droite, il se transforme en sujet sensible, voire dangereux, et il faut l’éviter. La gauche aurait dû, au contraire, garder ses positions. D’autant plus que Marine Le Pen trahit la laïcité.

Vous consacrez un chapitre entier à « l’imposture laïque » du FN, en vous appuyant notamment sur les liens évidents entre Marine Le Pen et Marion Maréchal Le Pen…

En effet, il y a peut-être un double jeu de la part de Marine Le Pen qui portera officiellement une parole très sociale, avec les valeurs nationalistes et laïques. Mais, de l’autre côté, il y a Marion Maréchal Le Pen qui mobilise les identitaires catholiques. Puisque Marine Le Pen a réussi à renvoyer son père du FN, pourquoi garde-t-elle sa nièce ?

Une éventuelle victoire de Marine Le Pen aux élections présidentielles serait-elle synonyme d’une inflexion particulière de la laïcité favorisant l’intégrisme catholique ?

C’est le risque. Il suffit d’étudier le programme du FN pour s’apercevoir de sa curieuse évolution. Dans les années 2007 et 2012, Marine Le Pen proposait de supprimer le remboursement de l’avortement. En 2017, elle nous dit qu’elle est d’accord pour le maintenir. On peut se demander quelle est la raison de cette évolution. L’influence de Florian Philippot ? Ou peut-être l’étude des statistiques qui montreraient que la suppression du remboursement de l’IVG n’aurait pas permis à Marine Le Pen de gagner ? On pourrait reprocher à la droite comme à la gauche de ne pas avoir fait ce qu’elles ont promis. Mais que se passera-t-il si Marine Le Pen faisait en 2017, ce qu’elle a promis en 2012 ? Les femmes qui n’auront pas les moyens, se feront avorter dans les arrière-cuisines au péril de leurs vies.

Dans votre livre, vous renvoyez dos à dos Civitas et les Frères musulmans. Le danger qui vient de ces deux mouvances intégristes serait-il réellement le même ?

Civitas a démontré par le passé pouvoir mener des actions violentes. Concernant les Frères musulmans, ils opèrent à travers une stratégie de conquête par la politique et par le sabre. Mais l’objectif des deux est le même- établir le royaume de dieu sur Terre. Si les Frères musulmans devaient choisir de travailler avec quelqu’un, ils choisiraient Civitas et non pas Fillon ou Macron. Les musulmans, dont Terra Nova nous a dit qu’ils sont de gauche, ont voté massivement pour la droite lors des élections municipales de 2014 pour faire payer à la gauche le Mariage pour Tous. Quand on est dans l’intégrisme en tant que musulman ou en tant que catholique, on retrouve forcément les mêmes valeurs, notamment celle de la famille.

Ne vous est-il pas reproché d’être une intégriste laïque ? Comme lorsque vous vous attaquez à la présence des crèches dans certaines mairies… Qu’on le veuille ou non, le christianisme est une religion historique en France. On ne travaille pas le jour de Noël ou à Pâques.

La laïcité n’est pas une religion. La suppression des crèches de tous les établissements publics répond à un article de la loi de 1905. A la place, on peut mettre un sapin ou des santons de Provence, évitant ainsi la représentation de la nativité. A l’origine, Noël était une fête païenne des lumières. Les catholiques ont choisi cette date pour faire plus facilement adhérer les païens à leur croyance. De fait, on peut fêter Noël et être athée. Concernant les dates des vacances qui correspondent aux dates des fêtes religieuses catholiques, il y a un vrai problème en France. Nous n’avons pas osé aller jusqu’au bout de la rupture. Pourtant on a sécularisé ces jours fériés puisque c’était ceux qu’on a le plus fêtés au moment du vote de la loi de 1905. Mais il y a eu une évolution en France et aujourd’hui nous sommes entre 60 et 70% des Français qui se disent athées ou agnostiques. La solution que je propose serait de supprimer les cinq jours de fêtes religieuses inscrits au calendrier et offrir à la place aux salariés cinq jours payés de congé. Ce seraient des jours opposables, c’est-à-dire qu’on ne demanderait pas aux salariés pourquoi ils les posent mais on ne pourrait pas le refuser. De la sorte toutes les confessions pourraient prendre leurs jours de congé de façon juste. Sinon nous avons affaire à une discrimination, car il y a des administrations publiques qui distribuent en décembre les calendriers des fêtes religieuses et accordent sur déclaration des jours libres aux personnes qui se disent d’une autre religion que le catholicisme. Les athées, les agnostiques ou les catholiques ont moins de jours de congé que les personnes d’autres confessions.

Dans votre livre, vous évoquez l’existence de 120 mosquées salafistes en France. Pourquoi n’ont-elles pas été fermées ?

C’est le chiffre qui m’a été communiqué par Bernard Cazeneuve quand il était ministre de l’Intérieur. Il y a en effet un grave problème dans la mesure où à peine huit imams de ces mosquées ont été renvoyés chez eux et vingt mosquées fermées. Certains disent que les renseignements généraux souhaitent les garder ouvertes afin de surveiller les individus qui les fréquentent. Sauf qu’on sait ce qui se passe dans ces mosquées, sans que personne n’intervienne ni ne s’en inquiète.

L’expression « territoires perdus de la République » a fait une belle carrière, mais à la lecture de votre livre, on se demande s’il ne s’agit pas davantage de « territoires délégués »… Vous le démontrez en analysant la situation dans l’éducation nationale.

Il y a encore des départements en France où il n’y pas d’écoles publiques mais il y a des écoles privées. La région Centre a été la première à ouvrir son budget pour les lycées aux lycées privés, principalement catholiques, sans augmenter le budget global. Du coup, c’est le budget des lycées publics qui va diminuer !

Il ne manque pas pour autant de parents musulmans qui inscrivent leurs enfants dans des écoles catholiques privées afin de les préserver de l’influence de l’islam radical, lequel sévit dans certains établissements publics…

Parce que le travail n’est pas fait correctement dans ces établissements. Ce n’est pas la faute des enseignants qui alertent de ce qui se passe. Mais on leur dit, « pas de vagues ! ». Et quand on voit ce qui se passe à la tête de l’Etat, on ne s’en étonne pas. Benoit Hamon en tant que ministre de l’Education a reçu des mères voilées pour leur dire qu’elles ont la légitimité de faire l’accompagnement scolaire. Décidément il n’a pas compris que la laïcité étant interne à l’école, elle est aussi externe dès lors qu’il s’agit d’un principe pédagogique.

Vous allez jusqu’à dire que le problème des accompagnatrices voilées constitue un véritable enjeu pour la diffusion du radicalisme islamique. Pourquoi ?

Avec Jules Ferry, on a repris les écoles aux congrégations religieuses et on a créé les écoles laïques. Ensuite il y a eu les aménagements de la loi Falloux, qui ont accordé des libertés aux écoles privées. Petit à petit, on a renoncé à l’émancipation de l’individu par l’école. A Argenteuil, vous avez carrément une association de parents d’élèves qui s’est emparée du dossier des mères voilées pour les défendre, cela au point où les mères non-voilées étaient découragées à accompagner les enfants. Sauf que dans l’accompagnement il se passe des choses bizarres comme quand on dit à des enfants de sept ans qu’ils ne peuvent pas manger leur sandwich au jambon parce que c’est dangereux. On accepte donc qu’il y ait du prosélytisme dans les écoles. Et c’est avec la bénédiction de la ministre Najat Vallaud-Belkacem ! Lors des Etats généraux de la banlieue à Argenteuil le 4 mars dernier, elle a tout de même approuvé le port du voile pendant les accompagnements. Pourtant, on sait qu’il y a le problème de l’islam politique dans cette commune et qu’il y existe une mosquée salafiste qui peut accueillir 3000 fidèles, parmi lesquels les femmes. J’aimerais bien que Vallaud-Belkacem passe une semaine à Argenteuil ou à Sevran pour voir à quoi y ressemble la vie quotidienne des femmes non-voilées.

Lequel des candidats à la présidentielle dispose du programme qui s’intéresse réellement à la laïcité et à sa protection ?

Aucun. Si on voulait protéger la laïcité, on inscrirait la loi de 1905 dans la Constitution, ce dont François Hollande avait fait la promesse. Le PS a voté contre. Aucun des candidats ne souhaite non plus consolider réellement le principe de la laïcité dans l’éducation. Aucun n’a proposé d’abroger le Concordat. En revanche, Fillon et Macron ont fait des propositions valables afin de lutter contre l’islamisme en France. Le leader d’En marche voudrait en plus la fermeture des mosquées salafistes, liquider toutes les associations qui véhiculent les valeurs politiques de l’islam. Dupont-Agnan a également des idées intéressantes sur cette question.

L'urgence laïque

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Clara Bow, la star et l’éclipse

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Clara Bow, 1927. SIPA. 51415404_000006
Clara Bow, 1927. SIPA. 51415404_000006

Jusqu’aux années 30 environ le monde était en noir et blanc et les humains ne savaient pas parler. Ils faisaient des mouvements avec leurs lèvres, mais aucun son ne sortait jamais de leurs bouches. Pour se comprendre ils faisaient de grands gestes, sautillaient, roulaient des yeux et s’envoyaient des signaux de fumées. On comprend parfaitement tout cela en voyant ce qu’il reste du cinéma muet. Ensuite, vous en conviendrez, ça s’est gâté : le monde s’est colorisé, l’humain a accédé à la parole, puis a inventé le réfrigérateur, le missile intercontinental, l’œuf en tube et la télévision. Voilà où nous en sommes pour dire vrai. C’est pour cela qu’il est urgent d’en revenir aux temps glorieux des pionniers du muet. Le récit poétique de la vie d’une star hollywoodienne des origines, Clara Bow, nous y invite : Le sourire de Gary Cooper de Sophie Pujas !

Une star bercée par le septième art

Clara Bow naît au début du siècle dernier, alors que le cinéma n’est encore qu’une attraction foraine, une curiosité, pas même une industrie. Son enfance est marquée par les drames. La jeune fille trouve vite un dérivatif, un refuge, un lieu d’évasion : la salle obscure. « Le septième art est un enfant du cirque et des foires aux monstres. Là, les âmes perdues troquent pour une heure leur vie miteuse pour des destins d’emprunts. Ils cèdent à la tentation puissante de n’être plus qu’un regard, que l’attente d’un frisson », écrit l’auteur. Tous les enfants cherchent à traverser l’écran, et Clara franchit le pas. Pourtant elle part avec des handicaps, d’abord elle est bègue (mais le cinéma est muet ! – ouf !), ensuite elle n’a aucune expérience et assez peu d’allure. Elle candidate à une sorte de concours censé lui ouvrir les portes des studios ; face à elle : des hordes de jeunes-filles rompues aux castings. Son naturel fait la différence : elle est l’élue. Cela commence comme un conte de fée, mais attention, l’histoire n’est pas terminée. Son charme, Sophie Pujas le décrit en ces termes : « Elle est insatiable, imprévisible et mouvante, ce sera l’une des clés de sa séduction. ». A 17 ans, banco, elle commence donc sa conquête d’Hollywood sous la férule du producteur B. P. Schulberg. Elle tournera dans plus d’une cinquantaine de films muets – deviendra l’une des premières « stars » du cinéma mondial, et aussi une icône pour qui la presse a trouvé la définition indéfinissable de « It girl ».

Ouvrons une parenthèse. Le muet est un continent perdu, dont il ne subsiste que très peu de vestiges. Sur les 11.000 films muets réalisés entre 1912 et 1929 aux USA, seuls 14% sont parvenus intacts jusqu’à nous. Nous avons perdu des Hitchcock, les premiers John Ford, bien des films de Clara et tant d’autres témoignages sur la naissance d’un langage. L’enfance du 7ème art est une terre de pionniers qui prête donc à l’imagination et au fantasme. La plupart des films de cette préhistoire étant peu documentés (par des photos de plateau ou des témoignages) certaines œuvres perdues prennent des dimensions mythologiques obsédantes pour les cinéphiles – à l’instar des œuvres perdues de l’antiquité pour les amateurs de vieilles mécaniques. Et le livre de Sophie Pujas nourrit avec profit cette nostalgie esthète.


Clara Bow in « Wings » 1927 par scarlettared

La romance d’un sulfure muet

Les films de Clara ? Il y en a eu beaucoup. Los Angeles est peut-être la ville des anges, mais Hollywood est une mine de sel, où les producteurs donnent du fouet. Elle tourne cependant avec le grand Lubitsch, avec l’une des premières femmes cinéaste Dorothy Arzner, avec Josef von Sternberg, mais aussi avec bon nombre de réalisateurs qui n’ont pas laissé leur nom dans l’Histoire – mais imprimé sur la pellicule quelques films cocasses, parfois touchants, que Sophie Pujas regarde avec nous avec humour et tendresse. Partout Clara irradie d’un style de jeu libre et espiègle, engagé, jusque dans le plus indigent navet (Hollywood en cultivait déjà des champs colossaux…et l’histoire ne faisait que commencer). Les scandales de Clara ? Il y en a eu beaucoup. Gouailleuse, garçonne, indépendante, parfois provocatrice, elle laisse sur son chemin un sillage de sulfure – que la toute jeune presse people suit sans relâche. Elle est franche, un peu naïve, parle à tous les journalistes, tombe dans tous les pièges. On a furieusement envie de la protéger. Et, bien entendu, de rester muet. Les hommes de Clara ? Il y en aura un certain nombre. Parmi les plus notables le metteur en scène Victor Fleming, et un certain Gary Cooper, jeune cow-boy promis à un avenir cinématographique radieux – et parlant ! Le parlant ? Clara ne s’en relèvera pas, comme beaucoup d’acteurs du muet. Elle avait évidemment trop à dire. Elle finira sagement retirée au Nevada dans le ranch de son gentil mari. Mère de famille.

Les images ? C’est l’une des forces du livre de Sophie Pujas. On y croise la ménagerie extravagante du producteur William Hearst que Clara est amenée à visiter, le palace disparu « Au jardin d’Allah » avec sa piscine en forme de mer noire sur les hauteurs d’Hollywood où l’actrice menait sa vie impétueuse, et cet exemplaire de Mein Kampf que le Führer dédicacera à la star en 1932 ! (Elle réagira sobrement : « Madness !») Le sourire de Gary Cooper doit se voir comme un long poème en prose, entrelardé d’aphorismes brillants, qui est une sorte de déclaration d’amour de l’auteur à la femme libre et pionnière qu’était Clara. On trouve déjà d’autres bustes dans le panthéon livresque de Sophie Pujas. Il y a notamment le peintre Zoran Mušič, nous en avions déjà parlé. Et Paris, qui est bien entendu un personnage à part entière. Mais qui donnera, maintenant, une existence cinématographique à ce livre ? Car la vie de Clara Bow ayant tout d’un film, son destin est d’en revenir au cinéma. On plaint par avance la jeune actrice qui devra l’incarner. Bonne chance future It girl ! Et gare à Gary !

Sophie Pujas, Le sourire de Gary Cooper, Gallimard, collection L’Arpenteur, 2017.

Le sourire de Gary Cooper

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