Panneaux électoraux à Nantes, avril 2017. SIPA. 00800805_000002
« Et maintenant, que vais-je faire ? », chantait Gilbert Bécaud. L’avantage des chansons de variété, c’est qu’elles posent toujours les vrais problèmes, comme la littérature. Au premier tour, comme plus de sept millions d’électeurs, j’ai voté avec enthousiasme pour le programme de Jean-Luc Mélenchon, un peu moins pour celui qui le portait. Son attitude césariste, la personnalisation excessive de sa campagne, la façon dont les militants de France insoumise venaient à l’occasion dire aux militants communistes qui distribuaient des tracts pour lui qu’ils n’avaient rien à faire là, qu’ils gênaient même, m’a déplu. C’est peut-être d’ailleurs cette attitude qui a fait manquer à Mélenchon le second tour à un petit million de voix.
Et maintenant, donc, le choix entre Macron et Le Pen. Je pense que Mélenchon n’a pas eu tort, le soir du premier tour, de dire que c’était là le duel rêvé par l’oligarchie, rêvé et, d’une certaine manière, provoqué. La preuve la plus emblématique en est François Hollande qui n’est sorti de sa réserve dans les derniers jours de la campagne que pour s’inquiéter de la « remontada » de Mélenchon. Son dernier cadeau à la gauche de rupture, ça… Le président n’était pas gêné plus que ça par une Marine Le Pen donnée en tête du premier tour pendant des mois. En revanche, quand Mélenchon a commencé à tutoyer les sommets, il a distillé ses remarques insidieuses sur ce populisme de gauche qui lui semblait, de fait, plus détestable que celui de l’extrême-droite. Comme d’habitude, serait-on tenté de dire… Il y a aussi, dans le même genre de beauté, la façon dont les marchés ont réagi avec un soulagement qui frisait l’obscénité en saluant par une hausse de 4,1% de la Bourse dans les heures qui ont suivi.
Retour en 1984
Me voilà donc dans une situation proprement orwellienne. Rappelons que dans 1984, pour assurer la puissance de Big Brother, il y a un méchant, Goldstein, dont on ne sait pas trop s’il est encore vivant, d’ailleurs, ou même s’il a existé. Ce méchant est un des éléments qui permet à Big Brother d’exercer son pouvoir totalitaire sur la population, notamment par le biais des Semaines de la Haine où l’on se doit de cracher en groupe sur la figure abjecte du traître quand elle apparaît sur des télécrans.
Le Pen, le père en son temps et la fille aujourd’hui, c’est Goldstein. Face à Goldstein, un candidat qui représente un néo-libéralisme aussi sauvage que celui de Fillon mais avec un lexique plus sucré, qui va enfin selon le souhait pluri-décennal du MEDEF liquider ce qui restait de l’Etat-Providence et des acquis du CNR, un candidat qui vous dit, comme Big Brother, « la liberté, c’est l’esclavage; la paix, c’est la guerre (de tous contre tous) », ce candidat-là, en plus, il va falloir que vous le preniez pour un héros de l’antifascisme. On aura rarement poussé aussi loin notre servitude volontaire en nous imposant un faux clivage : celui qui opposerait « patriotisme » de Marine Le Pen contre le « mondialisme » d’Emmanuel Macron comme si l’amour de son pays excluait nécessairement une société ouverte, comme si être Français, au moins depuis la Révolution, ne supposait pas une articulation entre la nation et l’universel.
Je ne voterai évidemment pas pour Marine Le Pen au second tour. Vouloir voir des analogies entre les programmes du Front national et celui de France insoumise relève du confusionnisme idéologique, savamment entretenu d’ailleurs par le FN qui vient de sortir un tract draguant éhontément les électeurs de Mélenchon.
C’est oublier que l’apparente similitude entre des mesures sociales comme la retraite à 60 ans sont dans un cas financées par une préférence nationale qui cible l’immigré d’un côté alors que de l’autre, elles le seraient par un nouveau rapport de force (appelez-ça la lutte des classes si vous voulez) avec le capital. C’est pour cela que le second tour entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon était le cauchemar du système. Il aurait d’une part écarté les tenants du « There is no alternative », que ce soit Fillon dans sa version Ordre Moral ou Macron dans sa façon festiviste cool et d’autre part, il aurait permis de montrer qu’entre la tradition politique du FN et celle incarnée par Mélenchon, il n’y a rien de commun, absolument rien, au point qu’en d’autres temps, elles se sont affrontées par les armes.
Mais je ne voterai pas non plus Macron. Je ne veux pas, je ne peux pas donner ma voix à celui qui envisage la France comme une start-up, c’est à dire un endroit où les patrons et les salariés devenus auto-entrepreneurs se tutoient même quand les premiers licencient les seconds avec le sourire, grâce à un code du travail qui tiendra sur une feuille A4, et encore seulement le recto.
Bref, alors que je devrais me réjouir du score sans précédent d’une gauche de transformation qui représente un électeur sur 4 pour peu qu’on ajoute les voix de Benoît Hamon à celle de Jean-Luc Mélenchon, j’éprouve plutôt, face à Marine Le Pen et Emmanuel Macron un sentiment de honte, la honte qu’éprouve Joseph K. à la fin du Procès de Kafka quand il se fait saigner par deux bourreaux : « Mais l’un des deux messieurs venait de le saisir à la gorge; l’autre lui enfonça le couteau dans le coeur et l’y retourna par deux fois. Les yeux mourants, K. vit encore les deux messieurs penchés tout près de son visage qui observaient le dénouement joue contre joue.
– Comme un chien! dit-il, et c’était comme si la honte dût lui survivre. »
Sipa. Numéros de reportage : 00801964_000007 et 00800556_000039.
« La liberté n’existe pas ; toute rose pousse dans une prison », disait Salvador Dali. Il entendait par là que pour faire une rose, il faut les conditions de la rose, uniquement les conditions de la rose, et exclure sans sommation toute autre condition que celle de la rose. La rose naît dans l’implacable prison de sa définition. C’est en quoi la rose est sublime.
Un peuple ou un contrat?
La France, libérée de cette « prison » au sens dalinien, est une entité sans contour commun. Dans quelle « prison » faisons-nous exister la France ? Ce second tour électoral est plus caricatural que jamais. Nous ne partageons même plus la même définition de la France. Pour les uns il s’agit d’adhérer à des valeurs et à un contrat (la précession du projet philosophique sur la nature du peuple), pour les autres il s’agit de continuer à exister en tant que peuple (la précession des usages culturels sur le projet politique). Pour forcer le trait : pour les uns c’est une âme, pour les autres c’est un corps.
La distinction « pays réel vs pays légal » est très intéressante mais elle entend que le pays légal ne serait pas du domaine de la réalité. Or il l’est. Car ce dont il faut se défier, c’est que le projet philosophique ne méprise la réalité incarnée de ses racines, parce que son universalité n’est que la traduction moderne de son baptême dans la religion universelle et que sa vocation privilégiée de « pays de Droits de l’Homme » n’est que la traduction moderne de sa vocation privilégiée de « fille aînée de l’Église ».
Ce dont il faut se défier aussi, c’est que l’attachement à la chair du peuple ne dispense pas de considérer aussi la vision et la vocation.
Âme et corps ont des existences réelles, quelle que soit la direction qu’ils prennent. Mais n’oublions pas que la fâcheuse opération de séparation du corps et de l’esprit s’appelle la mort.
« Mondialistes vs « racistes », une caricature!
Le libre choix électoral ne fait qu’aggraver, à chaque fois plus profondément, ce grand divorce entre les Français du projet universel et les Français du projet particulier. Les positions se cristallisent, se radicalisent à chaque fois plus fermement. Quand les premiers réclament du « pour tous » et que les seconds réclament du « pour nous », plus personne ne s’entend sur rien et l’implosion nationale fermente, résolument et tristement. Tant qu’on se traitera, selon son camp, de « mondialistes hors-sol » ou de « racistes refermés sur eux-mêmes », on ne comprendra pas ce qui nous arrive.
Ce ne sont pas que les politiques ou les médias qui entretiennent ce grand malentendu français, ce sont les Français eux-mêmes qui le cultivent, avec de plus en plus d’ardeur et de militantisme. Et les réseaux sociaux ont un terrible effet de catalyseur : le citoyen devient un militant fervent, chacun de ses posts est un manifeste puissant comme du Zola, chaque débat sur la toile est un clash de titan. Mais qui sauvera les Français d’eux-mêmes, puisqu’ils sont incapables de vouloir leur concorde par les urnes ? Faudra-t-il donc en arriver à cette extrémité qui est de les pacifier par la force, des les réconcilier sans leur consentement ? Qui osera cet affront contre la démocratie ?
François Fillon échoue au premier tour de l'élection présidentielle, avril 2017. SIPA. AP22043988_000002
Ça y est, nous avons les noms des deux finalistes de la présidentielle, une élection qui, pour beaucoup, se présentait comme « historique ». Plusieurs futurs très différents s’offraient en effet à la France : un hypothétique Frexit, ou en tout cas un mouvement de défense et de fermeture avec Marine Le Pen ; une continuation exacerbée du progressisme mondialiste du quinquennat Hollande, soutenu par la finance et la « France d’en haut » avec Emmanuel Macron ; une tentative de redressement équilibrée et plus « classique » avec François Fillon ; ou encore une aventure à la Chavez avec Jean-Luc Mélenchon. Certains de ces futurs étaient plus dangereux que d’autres et menaçaient d’ajouter, en plus des multiples menaces internes et externes déjà existantes, de graves risques d’impuissance (cohabitations dès le début du quinquennat) ou d’explosions sociales, à long terme, ou même à très court terme. Les électeurs ont décidé, et éliminé deux de ces futurs. Il en reste deux. L’élection n’est pas du tout terminée.
Peu importe sur qui ça tombe, le mal est le même
Mais dans tous les cas, le mal est fait. Il ne fait de doute pour personne de lucide que le candidat Fillon a bien été l’objet d’un « coup d’état légal ». Nous l’avons observé jour après jour, et cela a été confirmé par la sortie, fort opportune, du livre Bienvenue Place Beauvau : au départ, mépris de la « trêve électorale », une pratique pourtant sage et indispensable. Ensuite, intrusion du pouvoir politique, à travers ses réseaux au sein de la police, de Tracfin et de l’institution judiciaire, pour déstabiliser et mettre en accusation le candidat de la droite et du centre, en plein milieu de la campagne : fuites insupportables et permanentes du dossier, organisées dans la presse au mépris de toute déontologie, reprise par celle-ci des éléments accusateurs ad nauseum, chaque jour, chaque heure, chaque minute. Nous avons tout vu et tout suivi, tout subi, jour après jour, en direct.
Si cela était arrivé à un autre que François Fillon, le mal aurait été exactement le même. Pourquoi ? Parce qu’il est maintenant évident qu’un groupe oligarchique, composé de politiques, de magistrats, de hauts fonctionnaires, de patrons de presse et de journalistes peut s’immiscer impunément dans une campagne électorale – la plus importante qui soit – et la détourner de son objet, sans que ni les « grandes figures intellectuelles », ni le peuple lui-même, ne se révolte. Et c’est cela qui est grave.
Bien sûr, les soutiens de François Fillon se sont, d’une certaine façon, « révoltés », et l’ont sauvé in extremis au Trocadéro. Mais ce n’est pas cela que nous aurions dû faire. Nous aurions dû nous lever en masse, à l’appel de quelques « grandes consciences », toutes tendances confondues, et investir la rue, pour crier notre dégoût de ces « putschistes », de leurs méthodes et de leurs relais, et refuser que l’on nous vole notre élection. Nous ne l’avons pas fait. La ficelle était pourtant énorme ! Bien au contraire, nous sommes rentrés dans leur jeu, et nous avons suivi le feuilleton, certains suivant les accusateurs et les « laveurs plus blanc », tous plus hypocrites les uns que les autres, d’autres défendant, bec et ongles, leur candidat.
Les intellectuels ont laissé faire
Les magistrats ont détourné pudiquement les yeux, s’abritant sans doute sous le parapluie du formalisme de la loi, alors que l’esprit de celle-ci était ouvertement bafoué. Les intellectuels, pour la plupart, ont laissé faire, sacrifiant leur souci de probité, si souvent mis en avant, à leurs amitiés politiques. Les journalistes, si fiers d’affirmer d’habitude la sacro-sainte « liberté et indépendance de la presse », et si prompts à dénoncer les arrière-pensées et les manipulations des politiques, se sont cette fois-ci aplatis devant les conjurés. Servilement, ils sont entrés dans leur jeu. Ils ont crié au « complotisme », affirmant, la main sur le cœur, qu’on ne pouvait prouver l’existence d’un « cabinet noir ». Ont-ils, d’habitude, ces pudeurs de jeunes filles et ces scrupules pour attaquer le pouvoir ? Bien plus, ils en ont « remis une couche », et encore une, et même une bonne tartine, jouant au mieux les « idiots utiles », au pire les factotums zélés des putschistes, pour ne pas perdre leur place, conserver leurs avantages ou vendre un peu de papier. Nous-mêmes n’avons pas été en reste : nous nous sommes égarés, déchirés, et nous avons oublié l’essentiel, qui nous crevait les yeux : une bande de voyous étaient entrés dans nos institutions par effraction, pour nous voler le processus de désignation de notre futur chef, quel que fût celui-ci, et nous priver du choix de notre avenir.
Ces bandits légaux ont ainsi remporté une grande victoire. Ils ont prouvé, à eux-mêmes et à nous aussi, que notre pays n’avait plus d’institutions, puisque l’on pouvait les piétiner à loisir, et mépriser la volonté du peuple (que par ailleurs nous ne cessons d’invoquer), bref, que notre grand pays, si fier de son histoire, était devenu, progressivement, une république bananière. Bien sûr, demain, le « feuilleton Fillon » ne se reproduira sans doute pas, mais d’autres intrusions ou détournements auront lieu, sous d’autres formes, organisées par les mêmes ou leurs amis, avec toujours les mêmes objectifs : désacraliser la République, détourner les institutions, voler les élections au peuple, se maintenir coûte que coûte au pouvoir.
La suite logique de la désagrégation de l’Etat
Il n’y a dans toute cette affaire rien d’étonnant. La « guerre sociale » est consubstantielle à tout système politique. Elle oppose, depuis toujours, dans tous les régimes, les oligarchies et les peuples. Les oligarchies tendent à accaparer les pouvoirs et à peser sur les peuples, les peuples ont besoin d’un arbitre, qui les protège, par la force ou par la loi, par l’ordre et/ou par la justice, de l’arbitraire des pouvoirs oligarchiques. C’est pour cette raison que l’Etat et son chef existent, leur rôle principal devant être, si du moins leur mandat n’est pas détourné, de rééquilibrer le rapport forts-faibles. Après les « républiques oligarchiques » de la IIIème et de la IVème, c’est pour le rétablissement de cet équilibre que le Général de Gaulle s’était tant battu, faisant de la restauration du prestige de l’Etat, de la solidité des institutions, et de l’élection, supposément prestigieuse, de son chef au suffrage universel, la clé de voûte du rééquilibrage social, et la priorité de son combat. Selon la même logique, depuis que la Cinquième existe, les forces oligarchiques, de toutes natures, sont à l’œuvre pour tâcher de dénaturer la République, le passage au quinquennat en étant peut-être l’étape la plus marquante. Tout ceci est, si l’on peut dire, « dans la nature des choses ». Ce qui l’est moins, sans doute, c’est notre cécité collective, et notre manque de caractère pour nous y opposer.
L’épisode Fillon n’est donc nullement une « surprise », mais bien la suite d’un long et ancien programme, dans ce processus de désagrégation de l’Etat, visant à consolider aujourd’hui le pouvoir des élites et à marginaliser le peuple, la « France périphérique » chère à Christophe Guilluy. Et c’est cet Etat qui a aujourd’hui perdu, quel que soit le résultat du 7 Mai, une grande bataille. Certainement, une étape a été franchie vers une certaine forme de « totalitarisme démocratique ». Nous ne devons pas nous laisser leurrer. Nous devons décoder cette évolution et la dénoncer fortement.
Parmi les deux candidats restants, à l’évidence, l’un se satisfera aisément de cette situation, faisant de son quinquennat un « mandat-alibi » (les paroles pour le peuple et les actes pour les oligarques) plutôt qu’un « mandat de justice » (restaurer l’Etat, rééquilibrer le rapport forts-faibles). Facile de trouver qui est-ce, il suffit de se demander « à qui le crime profite »… Si c’est celui-là qui passe, pauvre « France périphérique », et pauvres de nous.
Pour l’autre, ce sera sans doute moins le cas. Si c’est elle qui est élue, et si elle veut respecter un « mandat de justice » pour le peuple, il lui faudra beaucoup de lucidité, et surtout beaucoup de poigne pour résister à la « Trumpisation » (l’establishment vent debout contre son chef) qui l’attend. Elle l’a certainement déjà compris…
L'équipe de France de football, février 2011. SIPA. 00614085_000003
Lors du dernier attentat islamiste à Stockholm, la stupeur a été grande, chez tous les officiants du vivre-ensemble. Comment était-ce possible que ça ait eu lieu là-bas ? Comment avait-on pu toucher au temple du multiculturalisme ? Porter le fer dans la chair du pays où – juré, craché – tout le monde aimait tout le monde ? Suédois, Africains, Arabes : tous ensemble !
La France aussi est un pays multiculturel, nous disent les mêmes. Et c’est un candidat à la présidence de la République qui a le plus clairement formulé cette pensée répétée et convenue : « Il n’y a pas de culture française. Il y a une culture en France ». Emmanuel Macron, avant de les prononcer, avait bien pesé tous les mots de cette formule définitive. Et comme il a de sérieuses chances d’être élu président de la République, qui sait s’il ne va pas graver la notion de multiculturalisme dans la Constitution…
Dans multiculturalisme, il y a « plusieurs » et « cultures »
Une analyse sémantique s’impose. Dans multiculturalisme, il y a « plusieurs » et « cultures ». Cela suppose qu’il y ait des cultures qui cohabitent, qui s’interpénètrent et se nourrissent mutuellement. Cela fut vrai pendant l’Antiquité quand la Grèce irrigua de ses Dieux et de son génie, Rome qui l’avait conquise. Cela fut vrai pendant la Renaissance, quand de l’Italie rayonna une lumière dont la France fut illuminée.
Mais aujourd’hui de quelles cultures s’agit-il ? Où sont-elles ? Il y a en France des millions et des millions de descendants d’immigrés, deuxième, troisième, quatrième génération. Nombre d’entre eux, nourris et vivifiés par leur terre d’accueil, ont fait pousser en France les plantes et les fleurs de leurs talents personnels.
Pas les plantes et les fleurs d’autres cultures ! Croit-on qu’Andreï Sergueïevitch Makine, prix Goncourt et membre de l’Académie française, a apporté chez nous la culture russe ? Il faut lire son beau et triste Testament français (écrit bien sûr en français) : il annonçait en sourdine L’identité malheureuse d’Alain Finkielkraut. Mais peut-être, faudrait-il, pour faire plaisir aux multiculturalistes sectaires et bornés, écrire que ce dernier, membre comme Makine de l’Académie française, est de culture juivo-polonaise ?
Marguerite Yourcenar, une femme de lettres française
Continuons. Marguerite Yourcenar, première femme élue à l’Académie française, était-elle de culture belge ? Assia Djebbar, elle aussi installée dans un fauteuil du quai Conti, se retournerait dans sa tombe si elle s’entendait qualifier comme étant de culture arabe. Et Tahar Ben Jelloun, Mohamed Kacimi, Boualem Sansal, que sont-ils d’autres que de merveilleux écrivains en français ?
Mais les intermittents de la pensée ont une objection toute prête. La culture, selon eux, ne se résume pas aux livres, à la peinture ou à la musique. En effet, il faut toujours, selon ces bégaiements niais, prendre en compte les rites, les rituels et les habitudes culinaires ou autres. Donc le pot-au-feu ferait donc, par exemple, partie de la culture française. Et à ce titre le méchoui serait un apport de la culture arabe.
Ce raisonnement poussé à l’absurde, vaudrait pour le saucisson à l’ail voué à une cohabitation amicale avec le tajine. Le camembert entrerait dans un métissage fructueux avec la corne de gazelle. Et dans un autre domaine la pipe entamerait une promenade fraternelle avec la chicha. Si c’est ça la culture, alors ajoutons-y le canard laqué et la sauce de soja. On n’en parle pas assez…
Nb: Cet entretien a été réalisé avant le premier tour de l’élection présidentielle
Gil Mihaely.À quelques semaines du premier tour des élections présidentielles, la crise au sein du PS semble marquer la fin du grand compromis mitterrandien entre la gauche réformiste et la gauche contestataire. Mais n’a-t-il pas toujours existé « deux gauches irréconciliables », selon l’expression de Manuel Valls ? N’est-ce pas un signe de vitalité de la gauche plutôt que, comme l’annonce le titre de votre dernier livre, de son agonie ?
Jean-Pierre Le Goff[1. Jean-Pierre Le Goff est sociologue, président du club Politique autrement. Il vient de publier La Gauche à l’agonie ? 1968-2017 (éditions Perrin).]. Certains affirment que la gauche française est riche de sa diversité et, se référant aux origines, expliquent que ses divisions sont consubstantielles à son histoire. Avant même l’unification en un seul parti (la SFIO) en 1905 et la scission entre socialistes et communistes au congrès de Tours en 1920, il y a toujours eu, en effet, une diversité de courants. Mais il faut comprendre que cette diversité s’enracinait dans un arrière-fond commun : l’existence d’un mouvement ouvrier et un certains nombre d’idées-forces. Socialisme et communisme croyaient, chacun à leur façon, à un dépassement de la société existante et à la marche de l’Histoire vers son accomplissement, à l’appropriation collective des moyens de production, à l’idée selon laquelle il suffit de transformer la société pour résoudre presque tous les problèmes de l’humanité… Ces thèmes s’articulaient autour d’un sujet historique central : la classe ouvrière qui, en se libérant, était censée libérer l’humanité tout entière.
Aujourd’hui tout cela n’existe plus et la diversité de la gauche n’est plus un indicateur de sa richesse mais un signe de son morcellement sur fond de crise de sa doctrine. Ce n’est pas seulement le communisme totalitaire qui est en question mais les idées et les représentations qui ont façonné la gauche depuis le XIXè siècle. Le mitterrandisme et le hollandisme en ont été le tombeau. Nous sommes à la fin d’un cycle historique.
Pourtant, la crise aidant, les millions de précaires, laissés-pour-compte et « gueules cassées de la mondialisation » (Patrick Buisson) pourraient constituer pour la gauche un nouveau socle sociologique…
Le mouvement ouvrier n’était pas simplement une classe au sens économico-social, c’était un monde au sens anthropologique du terme avec ses valeurs de solidarité et de coopération, sa morale et ses comportements, ses associations et ses organisations, avec un fort sentiment d’appartenance. Aujourd’hui, ce monde ouvrier est mort, ce qui ne veut pas dire que les ouvriers comme catégorie sociale et les couches populaires ont disparu. Les « précaires » ne forment pas un mouvement qui se structurerait autour de valeurs communes et d’un projet alternatif de société. Nuit debout et les zadistes n’ont pas grand-chose à voir avec les caissières de supermarché, les caristes des centres logistiques, les chauffeurs Uber ou les petits agriculteurs… Le socle sociologique est pour le moins émietté.
L’émiettement n’est pas la seule raison. N’oubliez pas qu’au cours de cette période, Paris est passé à gauche et Bobigny à droite, ce qui laisse penser que la gauche n’est plus le parti des pauvres mais celui des possédants. Comme l’ont écrit nombre de bons auteurs, la gauche a abandonné le peuple. Et aujourd’hui, « les pauvres votent à droite ».
La catégorie des « pauvres » opposée à celle des « possédants » fait partie d’un schéma qui peut laisser supposer que les « pauvres » en question, assimilés au « peuple » ou aux « vrais gens », disposeraient d’une sorte de vertu et de légitimité devant lesquelles il faudrait s’incliner. C’est du reste de cette manière que la gauche a pu jouer sur la « mauvaise conscience » et faire « avaler des couleuvres » idéologiques et politiques. Aujourd’hui, la gauche continue de faire comme si elle était toujours la représentante « naturelle » des[access capability= »lire_inedits »] « pauvres » et de toutes les misères du monde, auxquels elle ajoute le modernisme en matière de mœurs et de culture. Ce méli-mélo ne trompe plus grand monde : la gauche apparaît désormais comme ayant abandonné largement les couches populaires, et sa conversion au « gauchisme culturel » a joué un rôle-clé dans cette transformation.
Malgré cet « oubli » et les divisions entre Macron, Hamon, Mélenchon, Poutou et Arthaud, la gauche survit. Comment expliquez-vous ce prodige ?
La gauche brandit la lutte contre les inégalités comme une sorte de plus petit dénominateur commun. Carlo Rosselli, socialiste italien assassiné par les fascistes, disait que « le socialisme, c’est quand la liberté arrive dans la vie des gens les plus pauvres ». La lutte contre les inégalités trouvait son sens dans cette perspective. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La gauche est passée de l’égalité à l’égalitarisme en défendant le « droit à la réussite pour tous ». Pour reprendre la formulation de Paul Thibaud, le socialisme est devenu un « social-individualisme ». C’est un changement total de paradigme. On est donc bel et bien devant un champ de ruines avec le socialisme pour adolescents de Hamon, grand défenseur du revenu universel, et la structure d’accueil pour période de décomposition de Macron.
Jean-Luc Mélenchon, qui a rompu avec le PS, ne représente-t-il pas une certaine gauche authentique et même un brin patriote ?
Dans la décomposition actuelle, Mélenchon incarne une gauche à vocation « identitaire » plutôt nostalgique. C’est un tribun qui se croit encore porté par toute une histoire : la Révolution française, le Front populaire, la République, l’antifascisme, le socialisme… Mais qui sont ses troupes ? Sans mépris aucun, force est de constater qu’il s’agit souvent d’« ex- » militants vieillissants, d’enseignants, de fonctionnaires ou de jeunes diplômés radicalisés sans grands débouchés professionnels. C’est une gauche qui reste bloquée dans un imaginaire ancien mâtiné de postmodernité en matière de mœurs et de culture. Aux références emblématiques à la Révolution française et à la lutte des classes s’ajoutent de nouveaux droits de l’individualisme souverain tels que le suicide assisté et l’IVG qu’il se propose d’ajouter dans la Constitution… Mélenchon participe, à sa façon, du gauchisme culturel qui fait glisser la notion d’égalité vers les questions anthropologiques où elle ne devrait pas s’appliquer. À ce compte-là, la différence des sexes et la capacité des femmes à mettre au monde des enfants, contrairement aux hommes, pourraient être considérées comme une inégalité…
Justement, que reste-t-il de l’universalisme constitutif de la gauche, de l’idée selon laquelle il n’existe qu’un seul Homme et que toutes les différences renvoient à des inégalités dont la source est technologique et économique ?
Revenons aux sources. Au moment de la Révolution française, l’universalisme est essentiellement fondé sur les Lumières et la Raison. La gauche va y ajouter, sous l’influence du marxisme, une vision économiste de la société et de l’histoire. La dimension anthropologique et culturelle se voit déniée ou réduite à une « superstructure ». D’où les difficultés de la gauche à penser la nation et sa tentation pacifiste au nom de l’« internationalisme prolétarien ». En 1914, avant son assassinat, Jaurès pensait encore que la grève générale des prolétaires de tous les pays pourrait empêcher la guerre.
Après la Seconde Guerre mondiale, le moment anti et postcolonial va constituer une nouvelle donne. Dans les pays développés, un nouveau type de société s’est installé : la société de consommation et des loisirs. Pour la première fois dans l’histoire, la question qui a hanté le xixe, le paupérisme, semble être globalement résolue. Le prolétariat qui devait sauver l’humanité tout entière et être le sujet historique du dépassement du capitalisme… profite des week-ends et des vacances ! Au même moment, on assiste à des luttes d’indépendance en Afrique, au Maghreb, en Amérique latine, en Asie…, luttes qui donneront naissance au courant « tiers-mondiste » de la gauche.
Première entorse assumée à l’universalisme, le tiers-mondisme entendait-il « dissoudre le peuple et en élire un autre », comme dans le poème de Brecht ?
Au prolétariat qui s’installe dans des HLM modernes, et profite de la société de consommation et des loisirs se substituent en effet comme sujets historiques les peuples colonisés et « dominés par l’impérialisme américain ». Cependant, nous ne sommes pas encore dans le multiculturalisme car l’idée dominante est encore universaliste : la lutte des peuples s’inscrit dans la marche d’ensemble de l’humanité vers son émancipation. La valorisation des communautés d’appartenance des immigrés viendra plus tard. En 68, contrairement à une idée qui s’est répandue, on est encore dans les proclamations à vocation universelle.
Comment avons-nous basculé dans le multiculturalisme ?
Le tournant me paraît se situer dans les années 1980-1990. Certes, les luttes des jeunes, des femmes, des homosexuels et des travailleurs immigrés étaient déjà valorisées dans les années 1970. Mais pour ce qui est des immigrés, ils étaient d’abord perçus comme des ouvriers et leur intégration était pensée en termes de classe. En 1983, la marche des « beurs » s’inscrit dans la référence à l’égalité et à l’intégration républicaines avant d’être récupérée et dévoyée par SOS Racisme avec son slogan : « Black-Blanc-Beur ». S’instaure alors, comme l’a bien analysé Yonnet, un nouvel antiracisme ethnique et communautariste. Le « politiquement correct » s’installe en France parallèlement aux évolutions des campus américains – sans pour autant parler d’une importation pure et simple. La gauche n’a rien compris à ce tournant-là ! Ses propres mots, ses propres slogans ont complètement changé de sens mais tout le monde a continué à les scander en feignant de croire qu’on était dans la continuité.
Ce tournant correspond aussi à la fin de la société d’abondance et au choix de la rigueur en 1983. Est-ce une coïncidence ?
Bien avant le tournant de 1983, la crise du pétrole de 1973 annonce la fin des Trente Glorieuses mais aussi le déclin de la classe ouvrière considérée comme sujet historique. Puisqu’on change de société et de modèle économique, la gauche improvise d’abord puis théorise la fin de la classe ouvrière comme acteur de la marche de l’Histoire. Cela aboutit à ce qu’Éric Conan, dans La Gauche sans le peuple, a très bien décrit : on remplace le prolétariat par les immigrés, les jeunes, les femmes… SOS Racisme a été le laboratoire qui a permis d’aller un pas plus loin en basculant vers une représentation communautaire avec des groupes de pression et des revendications identitaires, le tout dans une logique de victimisation et une demande de droits indéfinis. Ce changement n’est pas un simple « cache-misère » du tournant de la rigueur ; il n’est pas déterminé par lui ; il marque une rupture dans l’ordre des représentations et des idées-forces qui avaient structuré l’identité historique de la gauche.
Arrive ensuite le « moment islamiste » que la gauche n’a pas davantage compris…
Dans les années 1990-2000, la doctrine de la gauche est en morceaux, elle se trouve complètement démunie pour penser le nouveau. Privée de classe ouvrière, l’idée de progrès étant en panne et après avoir accepté, plus ou moins clairement, l’économie de marché, elle bricole pour accommoder les restes de son idéologie. Face à la montée de l’intégrisme islamique, elle est divisée et tente tant bien que mal de recourir à ses explications traditionnelles : chômage, inégalités, discriminations, post-colonialisme… Non seulement elle se montre incapable d’analyser le contenu propre de l’intégrisme islamique en termes de croyances, mais elle en fait le symptôme et la victime d’une société responsable de tous les maux. Les attentats ont constitué une terrible épreuve du réel, sans permettre de lever totalement cette lourde équivoque. Manuel Valls a rompu avec les « noyeurs de poisson » sans avoir forcément les outils intellectuels pour analyser l’intégrisme et le terrorisme islamiste.
Sur ce champ de ruines, y a-t-il encore un ADN de la gauche qui pourrait servir de base à sa refondation ou faut-il considérer qu’ayant accompli sa mission historique, elle doit s’effacer pour laisser la place à de nouveaux clivages ?
Venant moi-même de la gauche, je ne pose plus du tout le problème de cette façon. Le problème de fond est plutôt de savoir comment se débarrasser de cet ADN, qui consiste à échafauder des grandes théories expliquant tout en forçant à tout prix la réalité à leur correspondre. La vérité, comme l’éthique ou la morale, n’appartient pas à un camp.
Et pourtant, c’est peut-être le sentiment d’incarner le Vrai et le Bien qui, existentiellement, définit aujourd’hui le mieux l’homme de gauche.
En effet, être de gauche est devenu de plus en plus une affaire identitaire, dans un milieu restreint dont le rapport à la réalité est devenu problématique mais qui demeure influent dans les médias et l’édition. Dans ces conditions, identité de gauche et exigence de vérité font rarement bon ménage, surtout quand s’y ajoute la volonté d’apparaître à tout prix « de gauche » dans les médias.
Donc, vous dites adieu aux rivages idéologiques auxquels vous avez été attaché une grande partie de votre vie. Sans nostalgie ?
Oui, concernant l’idéologie, ce qui ne veut pas dire que mes révoltes et mes engagements se résument à cet aspect. Je ne veux plus de ces systèmes globalisants, de ces appartenances qui mélangent tout – la politique, le social, la culture, les mœurs, les goûts… La gauche est trop longtemps tombée dans ce piège.
Il faut cesser de faire de l’identité de gauche une question existentielle et distinguer les registres. Les questions anthropologiques et culturelles m’importent au plus haut point. Dans le domaine économique et social, je cherche des politiques intelligentes et efficaces qui se soucient des couches populaires. Non, ce n’est pas populiste d’être capable de se mettre à leur place et de prendre en compte leurs besoins, leur manière d’être et leurs intérêts. Est-ce de gauche ou de droite ? Comme dirait Rhett Butler à la fin d’Autant en emporte le vent, c’est le cadet de mes soucis… Mon propos n’est pas de refonder la gauche mais d’analyser et de comprendre le nouveau monde dans lequel nous vivons, de penser et de prendre parti librement pour ce que je considère vrai et juste.[/access]
Nicolas Sarkozy a sans doute toujours cultivé une ambiguïté exaspérante sur la question du modèle républicain, girouettant en permanence au gré du vent et passant, parfois au sein d’un même discours, des belles envolées lamartiniennes d’Henri Guaino à la promotion des intérêts économiques mondialisés d’Alain Minc, en passant par quelques provocations clientélistes de nature à faire s’étrangler les républicains authentiques. Promotion de la discrimination « positive », de la laïcité « positive », éloge des curés réputés supérieurs aux instituteurs, envoi de Patrick Devedjian et Roselyne Bachelot à l’inauguration du CRAN (Conseil représentatif des associations noires) pour y décréter l’avènement du droit à la différence et la fin du modèle républicain (et oui !), recherche active et nomination de « préfets musulmans » et même d’un éphémère et controversé « commissaire à la diversité et à l’égalité des chances ». Nous avons eu le droit à tout et à son contraire, le summum de la versatilité ayant été atteint lorsque l’agité président demanda à une commission présidée par Simone Veil de réfléchir à l’inscription de la diversité, de la parité sexuelle, de la « dignité » (de qui ? de quoi ?) et de l’Europe (laquelle ?) dans le préambule de la Constitution. Ladite commission rendit heureusement et sagement un avis négatif sur ce calamiteux projet. Force est d’admettre cependant qu’en fin de mandat, et dans la perspective de la campagne de 2012, Nicolas Sarkozy sût de nouveau républicaniser son discours face à la gauche Terra Nova qui débarquait en grande parade multiculturelle, avec sa distribution bariolée de « droits » catégoriels « arc-en-ciel » sans limites ni frontières.
En 2017, les primaires de la droite ont d’abord clairement opté, contre le multiculturel et très « accommodant » Juppé, pour le modèle républicain-conservateur de François Fillon s’appuyant solidement sur les deux « jambes » de l’identité française, incarnées par Bruno Retailleau et François Barouin, la rose et le réséda.
Du bougisme de Macron
À gauche, les primaires ont contribué à clarifier les choses puisqu’Emmanuel Macron s’étant échappé dans un « ni-ni » obscur et Mélenchon s’étant envolé vers une synthèse boîteuse de Marx et Bourdieu, les militants socialistes ont clairement préféré un Hamon multiculturel à un Vals a priori plus républicain, du moins dans le discours.
Mélenchon, Hamon et Fillon désormais éliminés, il reste donc un face à face Macron/Le Pen dans lequel l’on essaye encore de nous faire croire que la République serait du côté du premier alors que c’est exactement l’inverse.
Repentance coloniale allant jusqu’à accuser la République de Jules Ferry de « crime contre l’humanité », généralisation des discriminations positives, déni stupéfiant et répété de la culture française, négation de toute continuité, culte de l’évanescence, de la mobilité, éloge du mondialisme et du sans-frontièrisme, saupoudrage de « droits » distribués à toutes les communautés, et même un programme pour l’enseignement supérieur résumé à la « généralisation d’Erasmus », c’est-à-dire du bougisme jeuniste et du tourisme estudiantin inconsistants. Tout n’est que désaffiliation républicaine et brouillage des repères dans la bulle macroniste.
Au-delà du racolage clientéliste et communautaire distillé au hasard d’une communication désordonnée, c’est la candidature elle-même qui rompt totalement avec la tradition républicaine. La vacuité et la contradiction des propositions sont clairement assumées et revendiquées par un personnage hors-sol qui se dispense d’autant plus volontiers de programme qu’il ignore ce qui sortira des urnes aux législatives et s’en moque d’ailleurs. Sa profession de foi du premier tour est éclairante. On n’y trouve que du bavardage creux sur les deux premières pages et un catalogue désinvolte de commercial paresseux dans la dernière.
L’on se souvient qu’il y a quelques années, un fêtard parisien avait parié chez Castel, avec sa bande de noctambules, qu’il réussirait à épouser la célèbre et jolie héritière d’une principauté rocailleuse. Le séducteur parvînt à ses fins, condamnant plus tard la princesse humiliée à plaider à Rome le vice du consentement issu de ce jeu de mauvais garçon. Emmanuel Macron lui ressemble. Il a sans doute parié avec lui-même qu’un Bel Ami pourrait devenir chef de l’État en se payant les électeurs et en se moquant de la République.
Marine Le Pen, une républicaine
On peut assurément discuter de la personnalité de Marine Le Pen et de la qualité de son entourage, ainsi que du bien-fondé et de la faisabilité politique et juridique de plusieurs éléments de son programme. L’on peut même constater qu’elle se propose d’ajouter dans nos lois républicaines des règles qui s’y trouvent déjà et que son idée de garantir les crèches de Noël dans la Constitution est aussi ridicule que le service national obligatoire d’un mois proposé par son rival ! Mais ni l’organisation d’un référendum européen, ni la limitation importante de l’immigration, ni les mesures accordant une priorité d’embauche aux nationaux (appliquées en Grande-Bretagne bien avant le Brexit) ne sont contraires aux valeurs républicaines. Il n’existe rien, dans la tradition et les principes républicains, qui impose le droit du sol, oblige à ouvrir les frontières sans limites, interdise les quotas d’immigration ou impose l’égalité entre nationaux et étrangers. Le Conseil constitutionnel le rappelle : « Aucun principe non plus qu’aucune règle de valeur constitutionnelle n’assure aux étrangers des droits de caractère général et absolu d’accès et deséjour sur le territoire national ». Le droit d’asile est strictement réservé par la République à « tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté » et l’article 5 de la Constitution affirme solennellement que le Président de la République est le « garant de l’indépendance nationale ». Le Conseil constitutionnel en a déduit en 1986 que les privatisations d’entreprise nationalisées devaient se faire dans le respect de ce principe.
Que l’on discute donc, honnêtement et point par point, de la qualité, de l’opportunité, de la faisabilité et de l’efficacité respectives des propositions des deux protagonistes du deuxième tour, c’est un exigence démocratique. Mais que l’on arrête cette imposture consistant à prétendre opposer un prétendu front républicain à une candidate dont les préoccupations sont sûrement moins éloignées de la tradition républicaine que la personnalité et le catalogue de son rival. Michel Onfray a eu bien raison d’observer, dans Le Figaro du 24 avril, la malhonnêteté intellectuelle et l’hypocrisie phénoménale de tous ceux qui crient à un loup qu’ils ont minutieusement fabriqué pour faire triompher au final l’ectoplasme postmoderne si peu républicain qu’ils appellent de leurs vœux.
Une militante décroche une affiche de campagne de François Fillon après son élimination au premier tour de la présidentielle, 23 avril 2017. SIPA. AP22043826_000166
François Fillon n’a pas été un mauvais Premier ministre. Auparavant, il avait même été un bon ministre des Affaires sociales. Une belle carrière, un beau parcours, dans la meilleure tradition de la droite française. L’ennui c’est qu’il n’a été ni un grand Premier ministre ni le bon chef de parti qui aurait conduit ses troupes à la victoire et à la gloire.
Des 34% d’intentions de vote au premier tour de la présidentielle dont il jouissait en décembre, il a perdu la moitié en l’espace de deux mois. Dans l’esprit de beaucoup de Français, il y a eu emploi fictif et sans-gêne avec les deniers publics de la part de quelqu’un qui prenait des postures éthiques et conseillait aux autres de se serrer la ceinture.
La droite n’a pas le droit de creuser la dette
Mais l’essentiel est ailleurs. François Fillon a écrit en 2006 un livre intitulé La France peut supporter la vérité. Mais la vérité, c’est qu’il a largement contribué à couler la droite, tant en 2017 qu’en 2012. Il y a cinq ans, en effet, la gauche a gagné parce que ses jeunes loups ont martelé indéfiniment un argument massue qui mettait la droite en porte-à-faux avec ses valeurs : la dette de la France s’est considérablement accrue, et comparativement beaucoup plus que dans les autres pays, invoquer la crise de 2008 n’est donc pas une excuse.
Critique dévastatrice que celle d’une droite mauvaise gestionnaire, creusant les déficits. Un paradoxe et un camouflet gravissime. Historiquement, ce n’était arrivé qu’une seule fois. Léon Blum l’avait reproché au Bloc national, fustigeant, en octobre 1924, une droite dilapidant la richesse nationale et « l’impéritie » d’une dette publique portée à 400 milliards de francs. Par la suite, la droite avait amplement fait ses preuves. Raymond Poincaré, en 1928, et Antoine Pinay, en 1959, avaient restauré le franc, jugulé les déficits et « restreint les dépenses », selon la formule de Raymond Barre.
L’exemple anglais
La voix officielle de l’UMP avait beau scander que c’était la faute à la crise, ce creusement de la dette portait un coup au moral. Surtout qu’avant même le krach d’octobre 2008, le tandem Sarkozy-Fillon avait raté ses 100 jours, ce laps de temps où « tout devient possible ». Fillon le reconnut d’ailleurs par la suite : « on a merdé ». C’est exact, mais reste à savoir en quoi exactement. En fait, l’échec de la droite vient de la nullité de ses ministres des Finances.
En effet, la fameuse baisse des prélèvements obligatoires, qui leur est chère, est une impulsion qui se heurtent aux anticipations des acteurs : beaucoup saisissent la baisse des charges comme un ballon d’oxygène, ou un effet d’aubaine, sans jouer le jeu, gageant que l’Etat ne va pas tarder à reprendre, d’une main, ce qu’il vient d’offrir de l’autre. En Angleterre aussi, il y a eu des Premiers ministres velléitaires et dépourvus d’esprit de suite. Le succès de Margaret Thatcher fut d’annoncer qu’elle mènerait son action jusqu’au bout sans changer de politique, afin d’infléchir les anticipations des agents économiques. A ceux qui, en octobre 1980, la pressaient de changer sa politique économique devant le fort taux de chômage, la « Dame de fer » répondait : « je n’ai qu’une chose à dire : la dame n’est pas du genre à faire marche arrière. »
Et pendant que Jim Morrison chante « la fin », la jungle s’embrase dans la mémoire du capitaine Willard…
Cette fois, c’en est bien fini, et Zhu Enlai, qui dans les années 1960 pensait qu’il était trop tôt pour se prononcer sur les impacts de la Révolution française, regarderait avec son sourire chinois le résultat des élections françaises. Les députés qui s’étaient regroupés par affinités à droite et à gauche n’ont plus droite ni gauche. Le peuple qui avait guillotiné son roi pour élire la nation vient de guillotiner la nation.
Pas tout le peuple : la carte électorale française, hier matin, coupait le pays en deux, entre un ouest macronien (plus les deux enclaves hors sol de Paris et Lyon) et le reste du territoire qui a mis Le Pen en tête. Si le second tour est plié, le troisième — les législatives — reste ouvert, au moins en apparence. Et derrière, une France divisée en deux en diagonale, du Havre à Perpignan.
Carte des résultats du premier tour de l'élection présidentielle. Source: ministère de l'Intérieur.
Je salue aussi Benoît Hamon, cocu des pieds à la tête, empapaouté par Hollande, qui avait besoin de lui pour cristalliser la gauche de la gauche, afin que Mélenchon ne soit pas au second tour. Propulsé au casse-pipe pendant que les socialistes « raisonnables », à commencer par le chef de l’Etat, choisissaient Macron… Il y aura de l’ambiance aujourd’hui rue de Solférino. Je sens que mon ami Gérard va fulminer.
Je salue aussi certains amis qui votèrent avec enthousiasme pour Dupont-Aignan : sans doute sont-ils heureux de voir porté au pouvoir (allez, il n’y a aucun suspense) le candidat le plus européaniste, le plus mondialiste, le moins patriote… Et sans même que leur champion atteigne les 5% fatals qui lui auraient permis de rentrer dans ses fonds ! Carton plein.
Que restera-t-il de l’Ecole de la République dans 5 ans ? Poser la question, c’est y répondre. Et dans 10 ans ? Macron est là pour longtemps…
François Fillon après son discours de défaite, 23 avril 2017. Sipa. Numéro de reportage : 00803576_000001.
Il y a des secrets de polichinelle ; il y a aussi des échecs du même nom. Qui pouvait raisonnablement croire en une qualification de François Fillon au second tour de la présidentielle ? Certes le candidat de la droite avait amorcé dans les derniers jours de sa campagne un petit mouvement de reconquête qui laissait espérer, chez certains, une heureuse surprise dimanche soir. Mais en réalité, les jeux étaient faits, l’échec était annoncé depuis que les Républicains avaient choisi obstinément de soutenir leur candidat plombé par le Pénélope gate. La rage des militants accusant les médias ou la justice a quelque chose de pathétique. On peut certes s’indigner d’un certain acharnement des juges à instruire le procès contre Fillon avec autant de zèle et de précipitation. Mais pourquoi le vainqueur de la primaire n’a pas voulu se retirer ? Comment n’a-t-il pas pris la mesure de la déception pour ne pas dire de l’écœurement produit par les multiples révélations sur sa cupidité endémique ? Le pire vient sans doute de ses rangs qui ont continué à le soutenir sans avoir le courage de passer le flambeau au seul qui aurait pu faire gagner la droite, Alain Juppé. Il était encore temps dans ce moment de vacillement qui a précédé le rassemblement du Trocadéro.
Le pilote a continué sa course folle
C’était à la mi-mars, au moment où Fillon fut mis en examen. Selon les déclarations de l’intéressé fin janvier sur le plateau de TF1, ce devait être normalement le coup d’arrêt porté à sa campagne. Jugeant la poursuite de sa candidature comme un manquement à cette promesse, le porte-parole Thierry Solère décidait de jeter l’éponge tout comme le directeur de campagne, Patrick Stefanini. Durant 2-3 jours tout le monde a cru que le pilote allait se résoudre à abandonner la course et appeler son adversaire du second tour, Juppé, à prendre le volant. Mais c’était sans compter la politique de gribouille de Sarkozy et de ses comparses. Tout valait mieux pour l’ancien président de la République que de devoir apporter son soutien au maire de Bordeaux qu’il déteste. Juppé a sans doute eu des coquetteries de diva, en se refusant à prendre le relais sans un baiser de sa babouche par l’ensemble des « Républicains ». Il n’empêche, quelles que soient les réserves que l’on pouvait avoir sur son programme, le maire de Bordeaux restait le seul espoir pour la droite d’être présente au second tour. Par aveuglement pour l’un, et cynisme pour l’autre, Fillon et Sarkozy n’ont pas voulu de ce plan B.
Encore une affaire de personne
On connaît la suite. Galvanisé par le relatif succès du Trocadéro et assuré du soutien plus ou moins résigné de ses troupes, Fillon a continué sa route, tel un avion poursuivant son décollage avec un réacteur en feu. La défaite de la droite n’est donc pas celle de ses idées. C’est ce duo Fillon-Sarkozy qui en porte avant tout la responsabilité. Déjà, en 2012, la droite a échoué non sur une question de programme mais parce qu’elle s’incarnait dans un président sortant qui s’était montré indigne de sa fonction. En 2017, l’échec tient de nouveau à une affaire de personne, celle d’un homme discrédité par son culte du veau d’or allié à sa tartufferie. En politique, la persévérance dans l’erreur est décidément diabolique.
Rédacteur en chef adjoint d’Éléments, François Bousquet vient de publier « La Droite buissonnière » aux éditions du Rocher. Crédit photo : Hannah Assouline
Propos recueillis par Daoud Boughezala
Causeur. Dès les premières pages de La Droite buissonnière, vous attaquez durement Ariane Chemin et Vanessa Schneider, les journalistes du Monde biographes de Patrick Buisson. Pourquoi ?
François Bousquet. Je leur reproche d’avoir présenté leur livre Le Mauvais Génie (Fayard, 2015) comme une enquête journalistique alors que c’est un réquisitoire à charge qui omet d’administrer la preuve et empile les erreurs factuelles. Chemin et Schneider font à Buisson un double procès, en sorcellerie et en escroquerie, puisqu’elles l’accusent non seulement d’appartenir aux droites extrêmes, mais en plus de se montrer déloyal et cupide. Autrement dit, la délégitimation politique doit se redoubler d’une disqualification morale. La boucle est ainsi bouclée, et Buisson renvoyé à son assignation première : le quartier des lépreux.
La lèpre buissonnière s’appelle idéologie. Du Monde à NKM, beaucoup font de Buisson un maurrassien impénitent rêvant secrètement de renverser la République. Qu’en est-il réellement ?
Dans l’éducation politique de Buisson, Maurras n’a joué un rôle déterminant qu’à travers son père, Georges Buisson, qui était camelot du roi. Mais d’un point de vue idéologique, il a été beaucoup plus influencé par la lecture de Barrès, les grands auteurs chrétiens, Bloy, Péguy, Bernanos, et l’école du catholicisme social. Au XIXe siècle, cette école a nourri, parallèlement au socialisme, une critique féconde et prémonitoire des sociétés libérales naissantes qui érodent le lien social. Le référent initial, si on veut, c’est le légitimisme, mais Buisson va rapidement l’ouvrir à des horizons intellectuels nouveaux, sans jamais se laisser enfermer dans le piège d’un ultracisme suranné. Malgré sa nostalgie pour le monde ancien, il ne compte pas le ressusciter et laisse le mythe du retour du roi à Tolkien. Il ne veut pas se venger de « la gueuse », mais venger les gueux !
Vaste programme ! En termes de projet politique, qu’est-ce que cela signifie ?
La ligne Buisson est un dispositif à deux coups : politique et métapolitique. Le second point est le plus intéressant. Buisson a emprunté la notion de gramscisme de droite à Alain de Benoist et à la Nouvelle Droite, qui l’ont théorisée à la fin des années 1970 : la bataille pour l’hégémonie culturelle comme prélude aux victoires politiques. La guerre des mots et des symboles, les grands mythes mobilisateurs, etc.
Et sur un plan plus politique, voire électoral, que cherche-t-il ?
Buisson a voulu reproduire avec Sarkozy ce que de Gaulle avait fait en 1947, avec le RPF, et en 1958 avec la Ve : désenclaver la droite conservatrice. Cette droite est trop marginale, elle peut gagner une primaire, pas une présidentielle. Il s’agit donc de lui adjoindre les catégories populaires afin de fusionner les électorats conservateurs et populistes, quitte à occulter la question sociale, le grand impensé de la ligne Buisson. Nonobstant ce point, Buisson a saisi l’opportunité du sarkozysme sans nourrir d’illusions sur le personnage. Une fois élu grâce au logiciel Buisson, Sarkozy l’a du reste aussitôt désinstallé pour revenir au « cercle de la raison » : Alain Minc à Bercy, Kouchner au Quai d’Orsay, Frédéric Mitterrand rue de Valois, Bernard-Henry Lévy en Libye… De ce point de vue, la ligne Buisson est un échec, et le bilan désenchanté que dresse La Cause du peuple l’atteste. Je suis quant à moi moins sévère, l’essentiel étant d’avoir contribué à lever les tabous qui tétanisaient les droites et à battre en brèche l’avantage moral de la gauche.
Quels tabous ?
L’identité nationale, le refus du front républicain, qui s’est[access capability= »lire_inedits »] traduit par le « ni-ni » entre un candidat PS et FN au second tour des élections partielles sous le quinquennat Sarkozy, pour ne citer que deux exemples.
Malgré ces deux victoires symboliques, son alliance avec Sarkozy tenait de l’alliance de la carpe et du lapin. Comment « Sarko l’Américain » est-il tombé sous le charme de l’austère réac Buisson ?
Il s’est produit un alignement des planètes, du « non » au TCE, en 2005, au Brexit. Le centre de gravité de la demande électorale s’est déplacé à droite, identité, souveraineté, sécurité. Sarkozy s’en est avisé très tôt sous l’influence de son conseiller et a ajusté l’offre politique à la demande du corps électoral. Rien ne le prédisposait idéologiquement à faire ce choix si l’on veut bien admettre qu’il ne se situe pas tant à droite qu’à l’ouest, au sens où Guy Mollet disait des communistes qu’ils n’étaient pas à gauche mais à l’est. Il l’a fait néanmoins, par tempérament et par calcul. C’est sa force, il a plus d’audace que ses rivaux. Assez vierge politiquement, dépourvu de surmoi politique, il s’est prêté aux transgressions buissonnières et abandonné à une parole étonnamment désinhibée.
Comme le prouve son pas de deux avec Sarkozy, Buisson fantasme toujours l’union des droites…
Il n’y a plus d’union des droites dans l’esprit de Buisson. C’est dans les années 1980, quand il dirigeait Minute, qu’il se faisait le chantre d’une union RPR-UDF-Front national. À l’époque, il côtoyait des gens comme Villiers, Séguin ou Mégret et conseillait aussi bien Jean-Claude Gaudin que Jean-Marie Le Pen… Aujourd’hui, alors que leurs électorats se révèlent de plus en plus perméables, la rivalité entre les appareils LR et FN est à son comble. Dès lors, la question qui se pose est celle de l’attractivité électorale, pas de l’union des droites. Depuis plus de vingt-cinq ans, Buisson est convaincu que le Front national ne peut pas gagner la présidentielle. Même si la stratégie mariniste de dédiabolisation a fait gagner cinq à dix points au FN, cette vérité reste d’actualité. Sans stratégie d’alliance, pas d’espérance de conquête du pouvoir. Or ni les LR ni le FN ne veulent d’alliance.
C’est tout le paradoxe de l’époque : là où Jean-Marie Le Pen concurrençait le RPR et l’UDF sur la droite, Marine Le Pen et Florian Philippot se sont engagés dans une stratégie « ni droite ni gauche ». Son virage transcourants pourrait-il conduire le FN à l’Élysée ?
Tactiquement, le FN a tout intérêt à dire qu’il n’est ni de droite ni de gauche, d’abord pour se libérer de la prison mentale et du piège rhétorique qu’est l’extrême droite. Mais, de Guaino à Dupont-Aignan, les personnalités qu’il invite à le rejoindre sont… des gens de droite. À certains égards, le Front national a remplacé le RPR. Dans son dernier livre, Le Moment populiste, Alain de Benoist révoque en effet le clivage horizontal droite-gauche à la lumière de la poussée populiste. Le clivage, désormais, est vertical, les élites, en haut, contre le peuple, en bas. Il y a du vrai. C’est néanmoins oublier que, du boulangisme au lepénisme, en passant par le poujadisme, les droites radicales ont toujours recyclé des thèmes que les gauches radicales n’ont pas su porter – notamment la question de l’égalité. C’est ce que Marc Crapez a démontré de manière plus que convaincante dans La Gauche réactionnaire (Berg International, 1996). De fait, Marine Le Pen mène une campagne populiste, mais est-ce suffisant ? Pour gagner, il faut réussir la synthèse buissonnière : fusionner les électorats conservateur et populaire.
Justement, alors que dans les années 1980 des pontes comme Jules Monnerot, Julien Freund et Gustave Thibon gravitaient plus ou moins dans l’orbite du Front national, on aurait peine à trouver un seul intellectuel s’y risquant aujourd’hui …
Depuis, la glaciation mitterrandienne est passée par là. Fondamentalement, la droite française peine à comprendre la nécessité du combat culturel. Le divorce entre la Nouvelle Droite et Le Figaro magazine au début des années 1980 en témoigne. La droite conçoit généralement le combat des idées comme un luxe surnuméraire qui relève en dernière analyse du « jus de crâne ». Jusqu’à il y a peu (les polémiques autour des « néo-réacs »), la possibilité d’être un intellectuel de droite relevait de la gageure.
Un autre facteur pèse dans la balance : le surmoi de gauche de la classe intellectuelle, qui condamne les pensées dissidentes au silence ou à la marginalité…
La gauche est devenue la gardienne intransigeante d’un ordre moral d’autant plus intraitable qu’il ne repose plus sur aucune production intellectuelle significative. Comme l’Église en son temps, la gauche pallie son déclin historique par la multiplication d’interdits aussi envahissants qu’intimidants, à telle enseigne que des intellectuels dits de gauche, je pense à Marcel Gauchet ou Jacques Julliard, aujourd’hui en dissidence, n’en continuent pas moins de se présenter comme des hommes de gauche. Quant à Régis Debray, qui avait tout pour être notre Barrès – la langue, l’ampleur du mémorialiste, la profondeur de champ, le recul de l’historien –, il a préféré n’être et demeurer que Régis Debray. Comme disait Bernanos, il faudrait des reins pour pousser tout cela !
En quoi ces qualités humaines, fort appréciables au demeurant, contribuent-elles au combat culturel ?
« Ideas matter », disent les Américains. Les idées comptent. La droite française serait bien inspirée de s’intéresser à ce qui s’est fait outre-Atlantique il y a un demi-siècle, en amont de la révolution conservatrice reaganienne. Je ne suis pas reaganien, loin de là, mais l’offensive culturelle des Républicains force le respect. Après la défaite de leur candidat en 1964, Barry Goldwater, les Républicains ont pris la mesure de leur défaite idéologique. Ils ont alors mis en place, via un réseau de médias et de think tanks, via la publication d’études et de rapports, les outils d’une reconquête du pouvoir… jusqu’à dicter l’agenda politique des États-Unis pour un demi-siècle ! Trump n’en est jamais qu’un des avatars.
Dans l’Hexagone, si le camp progressiste a perdu le monopole des idées, la prétendue droitisation du champ intellectuel ne se traduit pas dans les médias. France Inter reste le pré carré de la gauche morale, France Télévisions boycotte Zemmour et les chaînes privées se pâment devant le phénomène Macron…
La gauche conserve une rente de monopole dans les champs médiatique, culturel et universitaire, où elle est institutionnellement hégémonique. Dans le service public, il n’y a pratiquement aucun espace laissé à la droite : il a été privatisé par la gauche. La droite a donc investi les médias alternatifs sur le net et réinvesti la presse d’opinion, libérale ou conservatrice. Je ne sais si Causeur s’y retrouve, mais du Figaro Vox au Postillon du Point, en passant par L’incorrect de Valeurs actuelles, c’est le retour en force du débat d’idées et d’une presse engagée.
Causeur est un journal d’opinions, au pluriel. Toutes les idées comptent, pourvu qu’elles soient argumentées. Je suis plus pessimiste que vous sur l’avenir de la presse d’opinion. Il y a quelques années, j’avais été attristé par la disparition du Choc du mois que vous dirigiez. J’appréciais la qualité des articles et la diversité des opinions qui y cohabitaient avec un noyau national-populiste. Comment expliquez-vous ce naufrage ?
J’étais un jeune journaliste, sans guère d’expérience, lorsque je me suis retrouvé directeur de la rédaction de la seconde formule du Choc du mois, réapparu en kiosque après plusieurs années d’interruption. Notre première erreur a été de croire que la mode du vintage fonctionnait aussi pour le journalisme ! Mais dans les faits, le magazine ressemblait assez peu à sa première version, ne serait-ce que parce qu’y faisaient défaut de grandes plumes reconnues comme Limonov. Le Choc avait fait son temps. Notre seconde erreur a été d’avoir fait le choix d’un journal transversal à une époque qui ne supportait pas la transversalité en politique. Plutôt que de donner des coups de coude à droite et cultiver l’entre-soi, nous voulions nous aventurer sur des terres devenues inconnues pour les droites, comme l’écologie ou les sciences humaines.
Si je ne m’abuse, Élémentstente aujourd’hui ce grand écart. Sans renoncer à son ADN localiste et identitaire, votre magazine dispute à la gauche des thèmes comme la critique du libéralisme, la décroissance ou la postmodernité, et convie des intellectuels comme Onfray, Julliard ou Gauchet…
On le doit beaucoup à l’autorité intellectuelle, pour ne pas dire l’aura, d’Alain de Benoist. Lui est clairement au-delà de la droite et de la gauche. Éléments aussi. En tout cas, on réunit désormais des sensibilités et de droite et de gauche, en sympathie les unes avec les autres. Cela me rappelle le rôle que jouaient au xxe siècle des revues, des journaux ou des maisons d’édition comme L’Action française, Esprit, les éditions de Minuit ou La Table Ronde.[/access]
Panneaux électoraux à Nantes, avril 2017. SIPA. 00800805_000002
Panneaux électoraux à Nantes, avril 2017. SIPA. 00800805_000002
« Et maintenant, que vais-je faire ? », chantait Gilbert Bécaud. L’avantage des chansons de variété, c’est qu’elles posent toujours les vrais problèmes, comme la littérature. Au premier tour, comme plus de sept millions d’électeurs, j’ai voté avec enthousiasme pour le programme de Jean-Luc Mélenchon, un peu moins pour celui qui le portait. Son attitude césariste, la personnalisation excessive de sa campagne, la façon dont les militants de France insoumise venaient à l’occasion dire aux militants communistes qui distribuaient des tracts pour lui qu’ils n’avaient rien à faire là, qu’ils gênaient même, m’a déplu. C’est peut-être d’ailleurs cette attitude qui a fait manquer à Mélenchon le second tour à un petit million de voix.
Et maintenant, donc, le choix entre Macron et Le Pen. Je pense que Mélenchon n’a pas eu tort, le soir du premier tour, de dire que c’était là le duel rêvé par l’oligarchie, rêvé et, d’une certaine manière, provoqué. La preuve la plus emblématique en est François Hollande qui n’est sorti de sa réserve dans les derniers jours de la campagne que pour s’inquiéter de la « remontada » de Mélenchon. Son dernier cadeau à la gauche de rupture, ça… Le président n’était pas gêné plus que ça par une Marine Le Pen donnée en tête du premier tour pendant des mois. En revanche, quand Mélenchon a commencé à tutoyer les sommets, il a distillé ses remarques insidieuses sur ce populisme de gauche qui lui semblait, de fait, plus détestable que celui de l’extrême-droite. Comme d’habitude, serait-on tenté de dire… Il y a aussi, dans le même genre de beauté, la façon dont les marchés ont réagi avec un soulagement qui frisait l’obscénité en saluant par une hausse de 4,1% de la Bourse dans les heures qui ont suivi.
Retour en 1984
Me voilà donc dans une situation proprement orwellienne. Rappelons que dans 1984, pour assurer la puissance de Big Brother, il y a un méchant, Goldstein, dont on ne sait pas trop s’il est encore vivant, d’ailleurs, ou même s’il a existé. Ce méchant est un des éléments qui permet à Big Brother d’exercer son pouvoir totalitaire sur la population, notamment par le biais des Semaines de la Haine où l’on se doit de cracher en groupe sur la figure abjecte du traître quand elle apparaît sur des télécrans.
Le Pen, le père en son temps et la fille aujourd’hui, c’est Goldstein. Face à Goldstein, un candidat qui représente un néo-libéralisme aussi sauvage que celui de Fillon mais avec un lexique plus sucré, qui va enfin selon le souhait pluri-décennal du MEDEF liquider ce qui restait de l’Etat-Providence et des acquis du CNR, un candidat qui vous dit, comme Big Brother, « la liberté, c’est l’esclavage; la paix, c’est la guerre (de tous contre tous) », ce candidat-là, en plus, il va falloir que vous le preniez pour un héros de l’antifascisme. On aura rarement poussé aussi loin notre servitude volontaire en nous imposant un faux clivage : celui qui opposerait « patriotisme » de Marine Le Pen contre le « mondialisme » d’Emmanuel Macron comme si l’amour de son pays excluait nécessairement une société ouverte, comme si être Français, au moins depuis la Révolution, ne supposait pas une articulation entre la nation et l’universel.
Je ne voterai évidemment pas pour Marine Le Pen au second tour. Vouloir voir des analogies entre les programmes du Front national et celui de France insoumise relève du confusionnisme idéologique, savamment entretenu d’ailleurs par le FN qui vient de sortir un tract draguant éhontément les électeurs de Mélenchon.
C’est oublier que l’apparente similitude entre des mesures sociales comme la retraite à 60 ans sont dans un cas financées par une préférence nationale qui cible l’immigré d’un côté alors que de l’autre, elles le seraient par un nouveau rapport de force (appelez-ça la lutte des classes si vous voulez) avec le capital. C’est pour cela que le second tour entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon était le cauchemar du système. Il aurait d’une part écarté les tenants du « There is no alternative », que ce soit Fillon dans sa version Ordre Moral ou Macron dans sa façon festiviste cool et d’autre part, il aurait permis de montrer qu’entre la tradition politique du FN et celle incarnée par Mélenchon, il n’y a rien de commun, absolument rien, au point qu’en d’autres temps, elles se sont affrontées par les armes.
Mais je ne voterai pas non plus Macron. Je ne veux pas, je ne peux pas donner ma voix à celui qui envisage la France comme une start-up, c’est à dire un endroit où les patrons et les salariés devenus auto-entrepreneurs se tutoient même quand les premiers licencient les seconds avec le sourire, grâce à un code du travail qui tiendra sur une feuille A4, et encore seulement le recto.
Bref, alors que je devrais me réjouir du score sans précédent d’une gauche de transformation qui représente un électeur sur 4 pour peu qu’on ajoute les voix de Benoît Hamon à celle de Jean-Luc Mélenchon, j’éprouve plutôt, face à Marine Le Pen et Emmanuel Macron un sentiment de honte, la honte qu’éprouve Joseph K. à la fin du Procès de Kafka quand il se fait saigner par deux bourreaux : « Mais l’un des deux messieurs venait de le saisir à la gorge; l’autre lui enfonça le couteau dans le coeur et l’y retourna par deux fois. Les yeux mourants, K. vit encore les deux messieurs penchés tout près de son visage qui observaient le dénouement joue contre joue.
– Comme un chien! dit-il, et c’était comme si la honte dût lui survivre. »
Sipa. Numéros de reportage : 00801964_000007 et 00800556_000039.
Sipa. Numéros de reportage : 00801964_000007 et 00800556_000039.
« La liberté n’existe pas ; toute rose pousse dans une prison », disait Salvador Dali. Il entendait par là que pour faire une rose, il faut les conditions de la rose, uniquement les conditions de la rose, et exclure sans sommation toute autre condition que celle de la rose. La rose naît dans l’implacable prison de sa définition. C’est en quoi la rose est sublime.
Un peuple ou un contrat?
La France, libérée de cette « prison » au sens dalinien, est une entité sans contour commun. Dans quelle « prison » faisons-nous exister la France ? Ce second tour électoral est plus caricatural que jamais. Nous ne partageons même plus la même définition de la France. Pour les uns il s’agit d’adhérer à des valeurs et à un contrat (la précession du projet philosophique sur la nature du peuple), pour les autres il s’agit de continuer à exister en tant que peuple (la précession des usages culturels sur le projet politique). Pour forcer le trait : pour les uns c’est une âme, pour les autres c’est un corps.
La distinction « pays réel vs pays légal » est très intéressante mais elle entend que le pays légal ne serait pas du domaine de la réalité. Or il l’est. Car ce dont il faut se défier, c’est que le projet philosophique ne méprise la réalité incarnée de ses racines, parce que son universalité n’est que la traduction moderne de son baptême dans la religion universelle et que sa vocation privilégiée de « pays de Droits de l’Homme » n’est que la traduction moderne de sa vocation privilégiée de « fille aînée de l’Église ».
Ce dont il faut se défier aussi, c’est que l’attachement à la chair du peuple ne dispense pas de considérer aussi la vision et la vocation.
Âme et corps ont des existences réelles, quelle que soit la direction qu’ils prennent. Mais n’oublions pas que la fâcheuse opération de séparation du corps et de l’esprit s’appelle la mort.
« Mondialistes vs « racistes », une caricature!
Le libre choix électoral ne fait qu’aggraver, à chaque fois plus profondément, ce grand divorce entre les Français du projet universel et les Français du projet particulier. Les positions se cristallisent, se radicalisent à chaque fois plus fermement. Quand les premiers réclament du « pour tous » et que les seconds réclament du « pour nous », plus personne ne s’entend sur rien et l’implosion nationale fermente, résolument et tristement. Tant qu’on se traitera, selon son camp, de « mondialistes hors-sol » ou de « racistes refermés sur eux-mêmes », on ne comprendra pas ce qui nous arrive.
Ce ne sont pas que les politiques ou les médias qui entretiennent ce grand malentendu français, ce sont les Français eux-mêmes qui le cultivent, avec de plus en plus d’ardeur et de militantisme. Et les réseaux sociaux ont un terrible effet de catalyseur : le citoyen devient un militant fervent, chacun de ses posts est un manifeste puissant comme du Zola, chaque débat sur la toile est un clash de titan. Mais qui sauvera les Français d’eux-mêmes, puisqu’ils sont incapables de vouloir leur concorde par les urnes ? Faudra-t-il donc en arriver à cette extrémité qui est de les pacifier par la force, des les réconcilier sans leur consentement ? Qui osera cet affront contre la démocratie ?
François Fillon échoue au premier tour de l'élection présidentielle, avril 2017. SIPA. AP22043988_000002
Ça y est, nous avons les noms des deux finalistes de la présidentielle, une élection qui, pour beaucoup, se présentait comme « historique ». Plusieurs futurs très différents s’offraient en effet à la France : un hypothétique Frexit, ou en tout cas un mouvement de défense et de fermeture avec Marine Le Pen ; une continuation exacerbée du progressisme mondialiste du quinquennat Hollande, soutenu par la finance et la « France d’en haut » avec Emmanuel Macron ; une tentative de redressement équilibrée et plus « classique » avec François Fillon ; ou encore une aventure à la Chavez avec Jean-Luc Mélenchon. Certains de ces futurs étaient plus dangereux que d’autres et menaçaient d’ajouter, en plus des multiples menaces internes et externes déjà existantes, de graves risques d’impuissance (cohabitations dès le début du quinquennat) ou d’explosions sociales, à long terme, ou même à très court terme. Les électeurs ont décidé, et éliminé deux de ces futurs. Il en reste deux. L’élection n’est pas du tout terminée.
Peu importe sur qui ça tombe, le mal est le même
Mais dans tous les cas, le mal est fait. Il ne fait de doute pour personne de lucide que le candidat Fillon a bien été l’objet d’un « coup d’état légal ». Nous l’avons observé jour après jour, et cela a été confirmé par la sortie, fort opportune, du livre Bienvenue Place Beauvau : au départ, mépris de la « trêve électorale », une pratique pourtant sage et indispensable. Ensuite, intrusion du pouvoir politique, à travers ses réseaux au sein de la police, de Tracfin et de l’institution judiciaire, pour déstabiliser et mettre en accusation le candidat de la droite et du centre, en plein milieu de la campagne : fuites insupportables et permanentes du dossier, organisées dans la presse au mépris de toute déontologie, reprise par celle-ci des éléments accusateurs ad nauseum, chaque jour, chaque heure, chaque minute. Nous avons tout vu et tout suivi, tout subi, jour après jour, en direct.
Si cela était arrivé à un autre que François Fillon, le mal aurait été exactement le même. Pourquoi ? Parce qu’il est maintenant évident qu’un groupe oligarchique, composé de politiques, de magistrats, de hauts fonctionnaires, de patrons de presse et de journalistes peut s’immiscer impunément dans une campagne électorale – la plus importante qui soit – et la détourner de son objet, sans que ni les « grandes figures intellectuelles », ni le peuple lui-même, ne se révolte. Et c’est cela qui est grave.
Bien sûr, les soutiens de François Fillon se sont, d’une certaine façon, « révoltés », et l’ont sauvé in extremis au Trocadéro. Mais ce n’est pas cela que nous aurions dû faire. Nous aurions dû nous lever en masse, à l’appel de quelques « grandes consciences », toutes tendances confondues, et investir la rue, pour crier notre dégoût de ces « putschistes », de leurs méthodes et de leurs relais, et refuser que l’on nous vole notre élection. Nous ne l’avons pas fait. La ficelle était pourtant énorme ! Bien au contraire, nous sommes rentrés dans leur jeu, et nous avons suivi le feuilleton, certains suivant les accusateurs et les « laveurs plus blanc », tous plus hypocrites les uns que les autres, d’autres défendant, bec et ongles, leur candidat.
Les intellectuels ont laissé faire
Les magistrats ont détourné pudiquement les yeux, s’abritant sans doute sous le parapluie du formalisme de la loi, alors que l’esprit de celle-ci était ouvertement bafoué. Les intellectuels, pour la plupart, ont laissé faire, sacrifiant leur souci de probité, si souvent mis en avant, à leurs amitiés politiques. Les journalistes, si fiers d’affirmer d’habitude la sacro-sainte « liberté et indépendance de la presse », et si prompts à dénoncer les arrière-pensées et les manipulations des politiques, se sont cette fois-ci aplatis devant les conjurés. Servilement, ils sont entrés dans leur jeu. Ils ont crié au « complotisme », affirmant, la main sur le cœur, qu’on ne pouvait prouver l’existence d’un « cabinet noir ». Ont-ils, d’habitude, ces pudeurs de jeunes filles et ces scrupules pour attaquer le pouvoir ? Bien plus, ils en ont « remis une couche », et encore une, et même une bonne tartine, jouant au mieux les « idiots utiles », au pire les factotums zélés des putschistes, pour ne pas perdre leur place, conserver leurs avantages ou vendre un peu de papier. Nous-mêmes n’avons pas été en reste : nous nous sommes égarés, déchirés, et nous avons oublié l’essentiel, qui nous crevait les yeux : une bande de voyous étaient entrés dans nos institutions par effraction, pour nous voler le processus de désignation de notre futur chef, quel que fût celui-ci, et nous priver du choix de notre avenir.
Ces bandits légaux ont ainsi remporté une grande victoire. Ils ont prouvé, à eux-mêmes et à nous aussi, que notre pays n’avait plus d’institutions, puisque l’on pouvait les piétiner à loisir, et mépriser la volonté du peuple (que par ailleurs nous ne cessons d’invoquer), bref, que notre grand pays, si fier de son histoire, était devenu, progressivement, une république bananière. Bien sûr, demain, le « feuilleton Fillon » ne se reproduira sans doute pas, mais d’autres intrusions ou détournements auront lieu, sous d’autres formes, organisées par les mêmes ou leurs amis, avec toujours les mêmes objectifs : désacraliser la République, détourner les institutions, voler les élections au peuple, se maintenir coûte que coûte au pouvoir.
La suite logique de la désagrégation de l’Etat
Il n’y a dans toute cette affaire rien d’étonnant. La « guerre sociale » est consubstantielle à tout système politique. Elle oppose, depuis toujours, dans tous les régimes, les oligarchies et les peuples. Les oligarchies tendent à accaparer les pouvoirs et à peser sur les peuples, les peuples ont besoin d’un arbitre, qui les protège, par la force ou par la loi, par l’ordre et/ou par la justice, de l’arbitraire des pouvoirs oligarchiques. C’est pour cette raison que l’Etat et son chef existent, leur rôle principal devant être, si du moins leur mandat n’est pas détourné, de rééquilibrer le rapport forts-faibles. Après les « républiques oligarchiques » de la IIIème et de la IVème, c’est pour le rétablissement de cet équilibre que le Général de Gaulle s’était tant battu, faisant de la restauration du prestige de l’Etat, de la solidité des institutions, et de l’élection, supposément prestigieuse, de son chef au suffrage universel, la clé de voûte du rééquilibrage social, et la priorité de son combat. Selon la même logique, depuis que la Cinquième existe, les forces oligarchiques, de toutes natures, sont à l’œuvre pour tâcher de dénaturer la République, le passage au quinquennat en étant peut-être l’étape la plus marquante. Tout ceci est, si l’on peut dire, « dans la nature des choses ». Ce qui l’est moins, sans doute, c’est notre cécité collective, et notre manque de caractère pour nous y opposer.
L’épisode Fillon n’est donc nullement une « surprise », mais bien la suite d’un long et ancien programme, dans ce processus de désagrégation de l’Etat, visant à consolider aujourd’hui le pouvoir des élites et à marginaliser le peuple, la « France périphérique » chère à Christophe Guilluy. Et c’est cet Etat qui a aujourd’hui perdu, quel que soit le résultat du 7 Mai, une grande bataille. Certainement, une étape a été franchie vers une certaine forme de « totalitarisme démocratique ». Nous ne devons pas nous laisser leurrer. Nous devons décoder cette évolution et la dénoncer fortement.
Parmi les deux candidats restants, à l’évidence, l’un se satisfera aisément de cette situation, faisant de son quinquennat un « mandat-alibi » (les paroles pour le peuple et les actes pour les oligarques) plutôt qu’un « mandat de justice » (restaurer l’Etat, rééquilibrer le rapport forts-faibles). Facile de trouver qui est-ce, il suffit de se demander « à qui le crime profite »… Si c’est celui-là qui passe, pauvre « France périphérique », et pauvres de nous.
Pour l’autre, ce sera sans doute moins le cas. Si c’est elle qui est élue, et si elle veut respecter un « mandat de justice » pour le peuple, il lui faudra beaucoup de lucidité, et surtout beaucoup de poigne pour résister à la « Trumpisation » (l’establishment vent debout contre son chef) qui l’attend. Elle l’a certainement déjà compris…
L'équipe de France de football, février 2011. SIPA. 00614085_000003
L'équipe de France de football, février 2011. SIPA. 00614085_000003
Lors du dernier attentat islamiste à Stockholm, la stupeur a été grande, chez tous les officiants du vivre-ensemble. Comment était-ce possible que ça ait eu lieu là-bas ? Comment avait-on pu toucher au temple du multiculturalisme ? Porter le fer dans la chair du pays où – juré, craché – tout le monde aimait tout le monde ? Suédois, Africains, Arabes : tous ensemble !
La France aussi est un pays multiculturel, nous disent les mêmes. Et c’est un candidat à la présidence de la République qui a le plus clairement formulé cette pensée répétée et convenue : « Il n’y a pas de culture française. Il y a une culture en France ». Emmanuel Macron, avant de les prononcer, avait bien pesé tous les mots de cette formule définitive. Et comme il a de sérieuses chances d’être élu président de la République, qui sait s’il ne va pas graver la notion de multiculturalisme dans la Constitution…
Dans multiculturalisme, il y a « plusieurs » et « cultures »
Une analyse sémantique s’impose. Dans multiculturalisme, il y a « plusieurs » et « cultures ». Cela suppose qu’il y ait des cultures qui cohabitent, qui s’interpénètrent et se nourrissent mutuellement. Cela fut vrai pendant l’Antiquité quand la Grèce irrigua de ses Dieux et de son génie, Rome qui l’avait conquise. Cela fut vrai pendant la Renaissance, quand de l’Italie rayonna une lumière dont la France fut illuminée.
Mais aujourd’hui de quelles cultures s’agit-il ? Où sont-elles ? Il y a en France des millions et des millions de descendants d’immigrés, deuxième, troisième, quatrième génération. Nombre d’entre eux, nourris et vivifiés par leur terre d’accueil, ont fait pousser en France les plantes et les fleurs de leurs talents personnels.
Pas les plantes et les fleurs d’autres cultures ! Croit-on qu’Andreï Sergueïevitch Makine, prix Goncourt et membre de l’Académie française, a apporté chez nous la culture russe ? Il faut lire son beau et triste Testament français (écrit bien sûr en français) : il annonçait en sourdine L’identité malheureuse d’Alain Finkielkraut. Mais peut-être, faudrait-il, pour faire plaisir aux multiculturalistes sectaires et bornés, écrire que ce dernier, membre comme Makine de l’Académie française, est de culture juivo-polonaise ?
Marguerite Yourcenar, une femme de lettres française
Continuons. Marguerite Yourcenar, première femme élue à l’Académie française, était-elle de culture belge ? Assia Djebbar, elle aussi installée dans un fauteuil du quai Conti, se retournerait dans sa tombe si elle s’entendait qualifier comme étant de culture arabe. Et Tahar Ben Jelloun, Mohamed Kacimi, Boualem Sansal, que sont-ils d’autres que de merveilleux écrivains en français ?
Mais les intermittents de la pensée ont une objection toute prête. La culture, selon eux, ne se résume pas aux livres, à la peinture ou à la musique. En effet, il faut toujours, selon ces bégaiements niais, prendre en compte les rites, les rituels et les habitudes culinaires ou autres. Donc le pot-au-feu ferait donc, par exemple, partie de la culture française. Et à ce titre le méchoui serait un apport de la culture arabe.
Ce raisonnement poussé à l’absurde, vaudrait pour le saucisson à l’ail voué à une cohabitation amicale avec le tajine. Le camembert entrerait dans un métissage fructueux avec la corne de gazelle. Et dans un autre domaine la pipe entamerait une promenade fraternelle avec la chicha. Si c’est ça la culture, alors ajoutons-y le canard laqué et la sauce de soja. On n’en parle pas assez…
Nb: Cet entretien a été réalisé avant le premier tour de l’élection présidentielle
Gil Mihaely.À quelques semaines du premier tour des élections présidentielles, la crise au sein du PS semble marquer la fin du grand compromis mitterrandien entre la gauche réformiste et la gauche contestataire. Mais n’a-t-il pas toujours existé « deux gauches irréconciliables », selon l’expression de Manuel Valls ? N’est-ce pas un signe de vitalité de la gauche plutôt que, comme l’annonce le titre de votre dernier livre, de son agonie ?
Jean-Pierre Le Goff[1. Jean-Pierre Le Goff est sociologue, président du club Politique autrement. Il vient de publier La Gauche à l’agonie ? 1968-2017 (éditions Perrin).]. Certains affirment que la gauche française est riche de sa diversité et, se référant aux origines, expliquent que ses divisions sont consubstantielles à son histoire. Avant même l’unification en un seul parti (la SFIO) en 1905 et la scission entre socialistes et communistes au congrès de Tours en 1920, il y a toujours eu, en effet, une diversité de courants. Mais il faut comprendre que cette diversité s’enracinait dans un arrière-fond commun : l’existence d’un mouvement ouvrier et un certains nombre d’idées-forces. Socialisme et communisme croyaient, chacun à leur façon, à un dépassement de la société existante et à la marche de l’Histoire vers son accomplissement, à l’appropriation collective des moyens de production, à l’idée selon laquelle il suffit de transformer la société pour résoudre presque tous les problèmes de l’humanité… Ces thèmes s’articulaient autour d’un sujet historique central : la classe ouvrière qui, en se libérant, était censée libérer l’humanité tout entière.
Aujourd’hui tout cela n’existe plus et la diversité de la gauche n’est plus un indicateur de sa richesse mais un signe de son morcellement sur fond de crise de sa doctrine. Ce n’est pas seulement le communisme totalitaire qui est en question mais les idées et les représentations qui ont façonné la gauche depuis le XIXè siècle. Le mitterrandisme et le hollandisme en ont été le tombeau. Nous sommes à la fin d’un cycle historique.
Pourtant, la crise aidant, les millions de précaires, laissés-pour-compte et « gueules cassées de la mondialisation » (Patrick Buisson) pourraient constituer pour la gauche un nouveau socle sociologique…
Le mouvement ouvrier n’était pas simplement une classe au sens économico-social, c’était un monde au sens anthropologique du terme avec ses valeurs de solidarité et de coopération, sa morale et ses comportements, ses associations et ses organisations, avec un fort sentiment d’appartenance. Aujourd’hui, ce monde ouvrier est mort, ce qui ne veut pas dire que les ouvriers comme catégorie sociale et les couches populaires ont disparu. Les « précaires » ne forment pas un mouvement qui se structurerait autour de valeurs communes et d’un projet alternatif de société. Nuit debout et les zadistes n’ont pas grand-chose à voir avec les caissières de supermarché, les caristes des centres logistiques, les chauffeurs Uber ou les petits agriculteurs… Le socle sociologique est pour le moins émietté.
L’émiettement n’est pas la seule raison. N’oubliez pas qu’au cours de cette période, Paris est passé à gauche et Bobigny à droite, ce qui laisse penser que la gauche n’est plus le parti des pauvres mais celui des possédants. Comme l’ont écrit nombre de bons auteurs, la gauche a abandonné le peuple. Et aujourd’hui, « les pauvres votent à droite ».
La catégorie des « pauvres » opposée à celle des « possédants » fait partie d’un schéma qui peut laisser supposer que les « pauvres » en question, assimilés au « peuple » ou aux « vrais gens », disposeraient d’une sorte de vertu et de légitimité devant lesquelles il faudrait s’incliner. C’est du reste de cette manière que la gauche a pu jouer sur la « mauvaise conscience » et faire « avaler des couleuvres » idéologiques et politiques. Aujourd’hui, la gauche continue de faire comme si elle était toujours la représentante « naturelle » des[access capability= »lire_inedits »] « pauvres » et de toutes les misères du monde, auxquels elle ajoute le modernisme en matière de mœurs et de culture. Ce méli-mélo ne trompe plus grand monde : la gauche apparaît désormais comme ayant abandonné largement les couches populaires, et sa conversion au « gauchisme culturel » a joué un rôle-clé dans cette transformation.
Malgré cet « oubli » et les divisions entre Macron, Hamon, Mélenchon, Poutou et Arthaud, la gauche survit. Comment expliquez-vous ce prodige ?
La gauche brandit la lutte contre les inégalités comme une sorte de plus petit dénominateur commun. Carlo Rosselli, socialiste italien assassiné par les fascistes, disait que « le socialisme, c’est quand la liberté arrive dans la vie des gens les plus pauvres ». La lutte contre les inégalités trouvait son sens dans cette perspective. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La gauche est passée de l’égalité à l’égalitarisme en défendant le « droit à la réussite pour tous ». Pour reprendre la formulation de Paul Thibaud, le socialisme est devenu un « social-individualisme ». C’est un changement total de paradigme. On est donc bel et bien devant un champ de ruines avec le socialisme pour adolescents de Hamon, grand défenseur du revenu universel, et la structure d’accueil pour période de décomposition de Macron.
Jean-Luc Mélenchon, qui a rompu avec le PS, ne représente-t-il pas une certaine gauche authentique et même un brin patriote ?
Dans la décomposition actuelle, Mélenchon incarne une gauche à vocation « identitaire » plutôt nostalgique. C’est un tribun qui se croit encore porté par toute une histoire : la Révolution française, le Front populaire, la République, l’antifascisme, le socialisme… Mais qui sont ses troupes ? Sans mépris aucun, force est de constater qu’il s’agit souvent d’« ex- » militants vieillissants, d’enseignants, de fonctionnaires ou de jeunes diplômés radicalisés sans grands débouchés professionnels. C’est une gauche qui reste bloquée dans un imaginaire ancien mâtiné de postmodernité en matière de mœurs et de culture. Aux références emblématiques à la Révolution française et à la lutte des classes s’ajoutent de nouveaux droits de l’individualisme souverain tels que le suicide assisté et l’IVG qu’il se propose d’ajouter dans la Constitution… Mélenchon participe, à sa façon, du gauchisme culturel qui fait glisser la notion d’égalité vers les questions anthropologiques où elle ne devrait pas s’appliquer. À ce compte-là, la différence des sexes et la capacité des femmes à mettre au monde des enfants, contrairement aux hommes, pourraient être considérées comme une inégalité…
Justement, que reste-t-il de l’universalisme constitutif de la gauche, de l’idée selon laquelle il n’existe qu’un seul Homme et que toutes les différences renvoient à des inégalités dont la source est technologique et économique ?
Revenons aux sources. Au moment de la Révolution française, l’universalisme est essentiellement fondé sur les Lumières et la Raison. La gauche va y ajouter, sous l’influence du marxisme, une vision économiste de la société et de l’histoire. La dimension anthropologique et culturelle se voit déniée ou réduite à une « superstructure ». D’où les difficultés de la gauche à penser la nation et sa tentation pacifiste au nom de l’« internationalisme prolétarien ». En 1914, avant son assassinat, Jaurès pensait encore que la grève générale des prolétaires de tous les pays pourrait empêcher la guerre.
Après la Seconde Guerre mondiale, le moment anti et postcolonial va constituer une nouvelle donne. Dans les pays développés, un nouveau type de société s’est installé : la société de consommation et des loisirs. Pour la première fois dans l’histoire, la question qui a hanté le xixe, le paupérisme, semble être globalement résolue. Le prolétariat qui devait sauver l’humanité tout entière et être le sujet historique du dépassement du capitalisme… profite des week-ends et des vacances ! Au même moment, on assiste à des luttes d’indépendance en Afrique, au Maghreb, en Amérique latine, en Asie…, luttes qui donneront naissance au courant « tiers-mondiste » de la gauche.
Première entorse assumée à l’universalisme, le tiers-mondisme entendait-il « dissoudre le peuple et en élire un autre », comme dans le poème de Brecht ?
Au prolétariat qui s’installe dans des HLM modernes, et profite de la société de consommation et des loisirs se substituent en effet comme sujets historiques les peuples colonisés et « dominés par l’impérialisme américain ». Cependant, nous ne sommes pas encore dans le multiculturalisme car l’idée dominante est encore universaliste : la lutte des peuples s’inscrit dans la marche d’ensemble de l’humanité vers son émancipation. La valorisation des communautés d’appartenance des immigrés viendra plus tard. En 68, contrairement à une idée qui s’est répandue, on est encore dans les proclamations à vocation universelle.
Comment avons-nous basculé dans le multiculturalisme ?
Le tournant me paraît se situer dans les années 1980-1990. Certes, les luttes des jeunes, des femmes, des homosexuels et des travailleurs immigrés étaient déjà valorisées dans les années 1970. Mais pour ce qui est des immigrés, ils étaient d’abord perçus comme des ouvriers et leur intégration était pensée en termes de classe. En 1983, la marche des « beurs » s’inscrit dans la référence à l’égalité et à l’intégration républicaines avant d’être récupérée et dévoyée par SOS Racisme avec son slogan : « Black-Blanc-Beur ». S’instaure alors, comme l’a bien analysé Yonnet, un nouvel antiracisme ethnique et communautariste. Le « politiquement correct » s’installe en France parallèlement aux évolutions des campus américains – sans pour autant parler d’une importation pure et simple. La gauche n’a rien compris à ce tournant-là ! Ses propres mots, ses propres slogans ont complètement changé de sens mais tout le monde a continué à les scander en feignant de croire qu’on était dans la continuité.
Ce tournant correspond aussi à la fin de la société d’abondance et au choix de la rigueur en 1983. Est-ce une coïncidence ?
Bien avant le tournant de 1983, la crise du pétrole de 1973 annonce la fin des Trente Glorieuses mais aussi le déclin de la classe ouvrière considérée comme sujet historique. Puisqu’on change de société et de modèle économique, la gauche improvise d’abord puis théorise la fin de la classe ouvrière comme acteur de la marche de l’Histoire. Cela aboutit à ce qu’Éric Conan, dans La Gauche sans le peuple, a très bien décrit : on remplace le prolétariat par les immigrés, les jeunes, les femmes… SOS Racisme a été le laboratoire qui a permis d’aller un pas plus loin en basculant vers une représentation communautaire avec des groupes de pression et des revendications identitaires, le tout dans une logique de victimisation et une demande de droits indéfinis. Ce changement n’est pas un simple « cache-misère » du tournant de la rigueur ; il n’est pas déterminé par lui ; il marque une rupture dans l’ordre des représentations et des idées-forces qui avaient structuré l’identité historique de la gauche.
Arrive ensuite le « moment islamiste » que la gauche n’a pas davantage compris…
Dans les années 1990-2000, la doctrine de la gauche est en morceaux, elle se trouve complètement démunie pour penser le nouveau. Privée de classe ouvrière, l’idée de progrès étant en panne et après avoir accepté, plus ou moins clairement, l’économie de marché, elle bricole pour accommoder les restes de son idéologie. Face à la montée de l’intégrisme islamique, elle est divisée et tente tant bien que mal de recourir à ses explications traditionnelles : chômage, inégalités, discriminations, post-colonialisme… Non seulement elle se montre incapable d’analyser le contenu propre de l’intégrisme islamique en termes de croyances, mais elle en fait le symptôme et la victime d’une société responsable de tous les maux. Les attentats ont constitué une terrible épreuve du réel, sans permettre de lever totalement cette lourde équivoque. Manuel Valls a rompu avec les « noyeurs de poisson » sans avoir forcément les outils intellectuels pour analyser l’intégrisme et le terrorisme islamiste.
Sur ce champ de ruines, y a-t-il encore un ADN de la gauche qui pourrait servir de base à sa refondation ou faut-il considérer qu’ayant accompli sa mission historique, elle doit s’effacer pour laisser la place à de nouveaux clivages ?
Venant moi-même de la gauche, je ne pose plus du tout le problème de cette façon. Le problème de fond est plutôt de savoir comment se débarrasser de cet ADN, qui consiste à échafauder des grandes théories expliquant tout en forçant à tout prix la réalité à leur correspondre. La vérité, comme l’éthique ou la morale, n’appartient pas à un camp.
Et pourtant, c’est peut-être le sentiment d’incarner le Vrai et le Bien qui, existentiellement, définit aujourd’hui le mieux l’homme de gauche.
En effet, être de gauche est devenu de plus en plus une affaire identitaire, dans un milieu restreint dont le rapport à la réalité est devenu problématique mais qui demeure influent dans les médias et l’édition. Dans ces conditions, identité de gauche et exigence de vérité font rarement bon ménage, surtout quand s’y ajoute la volonté d’apparaître à tout prix « de gauche » dans les médias.
Donc, vous dites adieu aux rivages idéologiques auxquels vous avez été attaché une grande partie de votre vie. Sans nostalgie ?
Oui, concernant l’idéologie, ce qui ne veut pas dire que mes révoltes et mes engagements se résument à cet aspect. Je ne veux plus de ces systèmes globalisants, de ces appartenances qui mélangent tout – la politique, le social, la culture, les mœurs, les goûts… La gauche est trop longtemps tombée dans ce piège.
Il faut cesser de faire de l’identité de gauche une question existentielle et distinguer les registres. Les questions anthropologiques et culturelles m’importent au plus haut point. Dans le domaine économique et social, je cherche des politiques intelligentes et efficaces qui se soucient des couches populaires. Non, ce n’est pas populiste d’être capable de se mettre à leur place et de prendre en compte leurs besoins, leur manière d’être et leurs intérêts. Est-ce de gauche ou de droite ? Comme dirait Rhett Butler à la fin d’Autant en emporte le vent, c’est le cadet de mes soucis… Mon propos n’est pas de refonder la gauche mais d’analyser et de comprendre le nouveau monde dans lequel nous vivons, de penser et de prendre parti librement pour ce que je considère vrai et juste.[/access]
Nicolas Sarkozy a sans doute toujours cultivé une ambiguïté exaspérante sur la question du modèle républicain, girouettant en permanence au gré du vent et passant, parfois au sein d’un même discours, des belles envolées lamartiniennes d’Henri Guaino à la promotion des intérêts économiques mondialisés d’Alain Minc, en passant par quelques provocations clientélistes de nature à faire s’étrangler les républicains authentiques. Promotion de la discrimination « positive », de la laïcité « positive », éloge des curés réputés supérieurs aux instituteurs, envoi de Patrick Devedjian et Roselyne Bachelot à l’inauguration du CRAN (Conseil représentatif des associations noires) pour y décréter l’avènement du droit à la différence et la fin du modèle républicain (et oui !), recherche active et nomination de « préfets musulmans » et même d’un éphémère et controversé « commissaire à la diversité et à l’égalité des chances ». Nous avons eu le droit à tout et à son contraire, le summum de la versatilité ayant été atteint lorsque l’agité président demanda à une commission présidée par Simone Veil de réfléchir à l’inscription de la diversité, de la parité sexuelle, de la « dignité » (de qui ? de quoi ?) et de l’Europe (laquelle ?) dans le préambule de la Constitution. Ladite commission rendit heureusement et sagement un avis négatif sur ce calamiteux projet. Force est d’admettre cependant qu’en fin de mandat, et dans la perspective de la campagne de 2012, Nicolas Sarkozy sût de nouveau républicaniser son discours face à la gauche Terra Nova qui débarquait en grande parade multiculturelle, avec sa distribution bariolée de « droits » catégoriels « arc-en-ciel » sans limites ni frontières.
En 2017, les primaires de la droite ont d’abord clairement opté, contre le multiculturel et très « accommodant » Juppé, pour le modèle républicain-conservateur de François Fillon s’appuyant solidement sur les deux « jambes » de l’identité française, incarnées par Bruno Retailleau et François Barouin, la rose et le réséda.
Du bougisme de Macron
À gauche, les primaires ont contribué à clarifier les choses puisqu’Emmanuel Macron s’étant échappé dans un « ni-ni » obscur et Mélenchon s’étant envolé vers une synthèse boîteuse de Marx et Bourdieu, les militants socialistes ont clairement préféré un Hamon multiculturel à un Vals a priori plus républicain, du moins dans le discours.
Mélenchon, Hamon et Fillon désormais éliminés, il reste donc un face à face Macron/Le Pen dans lequel l’on essaye encore de nous faire croire que la République serait du côté du premier alors que c’est exactement l’inverse.
Repentance coloniale allant jusqu’à accuser la République de Jules Ferry de « crime contre l’humanité », généralisation des discriminations positives, déni stupéfiant et répété de la culture française, négation de toute continuité, culte de l’évanescence, de la mobilité, éloge du mondialisme et du sans-frontièrisme, saupoudrage de « droits » distribués à toutes les communautés, et même un programme pour l’enseignement supérieur résumé à la « généralisation d’Erasmus », c’est-à-dire du bougisme jeuniste et du tourisme estudiantin inconsistants. Tout n’est que désaffiliation républicaine et brouillage des repères dans la bulle macroniste.
Au-delà du racolage clientéliste et communautaire distillé au hasard d’une communication désordonnée, c’est la candidature elle-même qui rompt totalement avec la tradition républicaine. La vacuité et la contradiction des propositions sont clairement assumées et revendiquées par un personnage hors-sol qui se dispense d’autant plus volontiers de programme qu’il ignore ce qui sortira des urnes aux législatives et s’en moque d’ailleurs. Sa profession de foi du premier tour est éclairante. On n’y trouve que du bavardage creux sur les deux premières pages et un catalogue désinvolte de commercial paresseux dans la dernière.
L’on se souvient qu’il y a quelques années, un fêtard parisien avait parié chez Castel, avec sa bande de noctambules, qu’il réussirait à épouser la célèbre et jolie héritière d’une principauté rocailleuse. Le séducteur parvînt à ses fins, condamnant plus tard la princesse humiliée à plaider à Rome le vice du consentement issu de ce jeu de mauvais garçon. Emmanuel Macron lui ressemble. Il a sans doute parié avec lui-même qu’un Bel Ami pourrait devenir chef de l’État en se payant les électeurs et en se moquant de la République.
Marine Le Pen, une républicaine
On peut assurément discuter de la personnalité de Marine Le Pen et de la qualité de son entourage, ainsi que du bien-fondé et de la faisabilité politique et juridique de plusieurs éléments de son programme. L’on peut même constater qu’elle se propose d’ajouter dans nos lois républicaines des règles qui s’y trouvent déjà et que son idée de garantir les crèches de Noël dans la Constitution est aussi ridicule que le service national obligatoire d’un mois proposé par son rival ! Mais ni l’organisation d’un référendum européen, ni la limitation importante de l’immigration, ni les mesures accordant une priorité d’embauche aux nationaux (appliquées en Grande-Bretagne bien avant le Brexit) ne sont contraires aux valeurs républicaines. Il n’existe rien, dans la tradition et les principes républicains, qui impose le droit du sol, oblige à ouvrir les frontières sans limites, interdise les quotas d’immigration ou impose l’égalité entre nationaux et étrangers. Le Conseil constitutionnel le rappelle : « Aucun principe non plus qu’aucune règle de valeur constitutionnelle n’assure aux étrangers des droits de caractère général et absolu d’accès et deséjour sur le territoire national ». Le droit d’asile est strictement réservé par la République à « tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté » et l’article 5 de la Constitution affirme solennellement que le Président de la République est le « garant de l’indépendance nationale ». Le Conseil constitutionnel en a déduit en 1986 que les privatisations d’entreprise nationalisées devaient se faire dans le respect de ce principe.
Que l’on discute donc, honnêtement et point par point, de la qualité, de l’opportunité, de la faisabilité et de l’efficacité respectives des propositions des deux protagonistes du deuxième tour, c’est un exigence démocratique. Mais que l’on arrête cette imposture consistant à prétendre opposer un prétendu front républicain à une candidate dont les préoccupations sont sûrement moins éloignées de la tradition républicaine que la personnalité et le catalogue de son rival. Michel Onfray a eu bien raison d’observer, dans Le Figaro du 24 avril, la malhonnêteté intellectuelle et l’hypocrisie phénoménale de tous ceux qui crient à un loup qu’ils ont minutieusement fabriqué pour faire triompher au final l’ectoplasme postmoderne si peu républicain qu’ils appellent de leurs vœux.
Une militante décroche une affiche de campagne de François Fillon après son élimination au premier tour de la présidentielle, 23 avril 2017. SIPA. AP22043826_000166
Une militante décroche une affiche de campagne de François Fillon après son élimination au premier tour de la présidentielle, 23 avril 2017. SIPA. AP22043826_000166
François Fillon n’a pas été un mauvais Premier ministre. Auparavant, il avait même été un bon ministre des Affaires sociales. Une belle carrière, un beau parcours, dans la meilleure tradition de la droite française. L’ennui c’est qu’il n’a été ni un grand Premier ministre ni le bon chef de parti qui aurait conduit ses troupes à la victoire et à la gloire.
Des 34% d’intentions de vote au premier tour de la présidentielle dont il jouissait en décembre, il a perdu la moitié en l’espace de deux mois. Dans l’esprit de beaucoup de Français, il y a eu emploi fictif et sans-gêne avec les deniers publics de la part de quelqu’un qui prenait des postures éthiques et conseillait aux autres de se serrer la ceinture.
La droite n’a pas le droit de creuser la dette
Mais l’essentiel est ailleurs. François Fillon a écrit en 2006 un livre intitulé La France peut supporter la vérité. Mais la vérité, c’est qu’il a largement contribué à couler la droite, tant en 2017 qu’en 2012. Il y a cinq ans, en effet, la gauche a gagné parce que ses jeunes loups ont martelé indéfiniment un argument massue qui mettait la droite en porte-à-faux avec ses valeurs : la dette de la France s’est considérablement accrue, et comparativement beaucoup plus que dans les autres pays, invoquer la crise de 2008 n’est donc pas une excuse.
Critique dévastatrice que celle d’une droite mauvaise gestionnaire, creusant les déficits. Un paradoxe et un camouflet gravissime. Historiquement, ce n’était arrivé qu’une seule fois. Léon Blum l’avait reproché au Bloc national, fustigeant, en octobre 1924, une droite dilapidant la richesse nationale et « l’impéritie » d’une dette publique portée à 400 milliards de francs. Par la suite, la droite avait amplement fait ses preuves. Raymond Poincaré, en 1928, et Antoine Pinay, en 1959, avaient restauré le franc, jugulé les déficits et « restreint les dépenses », selon la formule de Raymond Barre.
L’exemple anglais
La voix officielle de l’UMP avait beau scander que c’était la faute à la crise, ce creusement de la dette portait un coup au moral. Surtout qu’avant même le krach d’octobre 2008, le tandem Sarkozy-Fillon avait raté ses 100 jours, ce laps de temps où « tout devient possible ». Fillon le reconnut d’ailleurs par la suite : « on a merdé ». C’est exact, mais reste à savoir en quoi exactement. En fait, l’échec de la droite vient de la nullité de ses ministres des Finances.
En effet, la fameuse baisse des prélèvements obligatoires, qui leur est chère, est une impulsion qui se heurtent aux anticipations des acteurs : beaucoup saisissent la baisse des charges comme un ballon d’oxygène, ou un effet d’aubaine, sans jouer le jeu, gageant que l’Etat ne va pas tarder à reprendre, d’une main, ce qu’il vient d’offrir de l’autre. En Angleterre aussi, il y a eu des Premiers ministres velléitaires et dépourvus d’esprit de suite. Le succès de Margaret Thatcher fut d’annoncer qu’elle mènerait son action jusqu’au bout sans changer de politique, afin d’infléchir les anticipations des agents économiques. A ceux qui, en octobre 1980, la pressaient de changer sa politique économique devant le fort taux de chômage, la « Dame de fer » répondait : « je n’ai qu’une chose à dire : la dame n’est pas du genre à faire marche arrière. »
Et pendant que Jim Morrison chante « la fin », la jungle s’embrase dans la mémoire du capitaine Willard…
Cette fois, c’en est bien fini, et Zhu Enlai, qui dans les années 1960 pensait qu’il était trop tôt pour se prononcer sur les impacts de la Révolution française, regarderait avec son sourire chinois le résultat des élections françaises. Les députés qui s’étaient regroupés par affinités à droite et à gauche n’ont plus droite ni gauche. Le peuple qui avait guillotiné son roi pour élire la nation vient de guillotiner la nation.
Pas tout le peuple : la carte électorale française, hier matin, coupait le pays en deux, entre un ouest macronien (plus les deux enclaves hors sol de Paris et Lyon) et le reste du territoire qui a mis Le Pen en tête. Si le second tour est plié, le troisième — les législatives — reste ouvert, au moins en apparence. Et derrière, une France divisée en deux en diagonale, du Havre à Perpignan.
Carte des résultats du premier tour de l'élection présidentielle. Source: ministère de l'Intérieur.
Je salue aussi Benoît Hamon, cocu des pieds à la tête, empapaouté par Hollande, qui avait besoin de lui pour cristalliser la gauche de la gauche, afin que Mélenchon ne soit pas au second tour. Propulsé au casse-pipe pendant que les socialistes « raisonnables », à commencer par le chef de l’Etat, choisissaient Macron… Il y aura de l’ambiance aujourd’hui rue de Solférino. Je sens que mon ami Gérard va fulminer.
Je salue aussi certains amis qui votèrent avec enthousiasme pour Dupont-Aignan : sans doute sont-ils heureux de voir porté au pouvoir (allez, il n’y a aucun suspense) le candidat le plus européaniste, le plus mondialiste, le moins patriote… Et sans même que leur champion atteigne les 5% fatals qui lui auraient permis de rentrer dans ses fonds ! Carton plein.
Que restera-t-il de l’Ecole de la République dans 5 ans ? Poser la question, c’est y répondre. Et dans 10 ans ? Macron est là pour longtemps…
François Fillon après son discours de défaite, 23 avril 2017. Sipa. Numéro de reportage : 00803576_000001.
François Fillon après son discours de défaite, 23 avril 2017. Sipa. Numéro de reportage : 00803576_000001.
Il y a des secrets de polichinelle ; il y a aussi des échecs du même nom. Qui pouvait raisonnablement croire en une qualification de François Fillon au second tour de la présidentielle ? Certes le candidat de la droite avait amorcé dans les derniers jours de sa campagne un petit mouvement de reconquête qui laissait espérer, chez certains, une heureuse surprise dimanche soir. Mais en réalité, les jeux étaient faits, l’échec était annoncé depuis que les Républicains avaient choisi obstinément de soutenir leur candidat plombé par le Pénélope gate. La rage des militants accusant les médias ou la justice a quelque chose de pathétique. On peut certes s’indigner d’un certain acharnement des juges à instruire le procès contre Fillon avec autant de zèle et de précipitation. Mais pourquoi le vainqueur de la primaire n’a pas voulu se retirer ? Comment n’a-t-il pas pris la mesure de la déception pour ne pas dire de l’écœurement produit par les multiples révélations sur sa cupidité endémique ? Le pire vient sans doute de ses rangs qui ont continué à le soutenir sans avoir le courage de passer le flambeau au seul qui aurait pu faire gagner la droite, Alain Juppé. Il était encore temps dans ce moment de vacillement qui a précédé le rassemblement du Trocadéro.
Le pilote a continué sa course folle
C’était à la mi-mars, au moment où Fillon fut mis en examen. Selon les déclarations de l’intéressé fin janvier sur le plateau de TF1, ce devait être normalement le coup d’arrêt porté à sa campagne. Jugeant la poursuite de sa candidature comme un manquement à cette promesse, le porte-parole Thierry Solère décidait de jeter l’éponge tout comme le directeur de campagne, Patrick Stefanini. Durant 2-3 jours tout le monde a cru que le pilote allait se résoudre à abandonner la course et appeler son adversaire du second tour, Juppé, à prendre le volant. Mais c’était sans compter la politique de gribouille de Sarkozy et de ses comparses. Tout valait mieux pour l’ancien président de la République que de devoir apporter son soutien au maire de Bordeaux qu’il déteste. Juppé a sans doute eu des coquetteries de diva, en se refusant à prendre le relais sans un baiser de sa babouche par l’ensemble des « Républicains ». Il n’empêche, quelles que soient les réserves que l’on pouvait avoir sur son programme, le maire de Bordeaux restait le seul espoir pour la droite d’être présente au second tour. Par aveuglement pour l’un, et cynisme pour l’autre, Fillon et Sarkozy n’ont pas voulu de ce plan B.
Encore une affaire de personne
On connaît la suite. Galvanisé par le relatif succès du Trocadéro et assuré du soutien plus ou moins résigné de ses troupes, Fillon a continué sa route, tel un avion poursuivant son décollage avec un réacteur en feu. La défaite de la droite n’est donc pas celle de ses idées. C’est ce duo Fillon-Sarkozy qui en porte avant tout la responsabilité. Déjà, en 2012, la droite a échoué non sur une question de programme mais parce qu’elle s’incarnait dans un président sortant qui s’était montré indigne de sa fonction. En 2017, l’échec tient de nouveau à une affaire de personne, celle d’un homme discrédité par son culte du veau d’or allié à sa tartufferie. En politique, la persévérance dans l’erreur est décidément diabolique.
François Bousquet, écrivain, éditeur et journaliste. DR.
Rédacteur en chef adjoint d’Éléments, François Bousquet vient de publier « La Droite buissonnière » aux éditions du Rocher. Crédit photo : Hannah Assouline
Propos recueillis par Daoud Boughezala
Causeur. Dès les premières pages de La Droite buissonnière, vous attaquez durement Ariane Chemin et Vanessa Schneider, les journalistes du Monde biographes de Patrick Buisson. Pourquoi ?
François Bousquet. Je leur reproche d’avoir présenté leur livre Le Mauvais Génie (Fayard, 2015) comme une enquête journalistique alors que c’est un réquisitoire à charge qui omet d’administrer la preuve et empile les erreurs factuelles. Chemin et Schneider font à Buisson un double procès, en sorcellerie et en escroquerie, puisqu’elles l’accusent non seulement d’appartenir aux droites extrêmes, mais en plus de se montrer déloyal et cupide. Autrement dit, la délégitimation politique doit se redoubler d’une disqualification morale. La boucle est ainsi bouclée, et Buisson renvoyé à son assignation première : le quartier des lépreux.
La lèpre buissonnière s’appelle idéologie. Du Monde à NKM, beaucoup font de Buisson un maurrassien impénitent rêvant secrètement de renverser la République. Qu’en est-il réellement ?
Dans l’éducation politique de Buisson, Maurras n’a joué un rôle déterminant qu’à travers son père, Georges Buisson, qui était camelot du roi. Mais d’un point de vue idéologique, il a été beaucoup plus influencé par la lecture de Barrès, les grands auteurs chrétiens, Bloy, Péguy, Bernanos, et l’école du catholicisme social. Au XIXe siècle, cette école a nourri, parallèlement au socialisme, une critique féconde et prémonitoire des sociétés libérales naissantes qui érodent le lien social. Le référent initial, si on veut, c’est le légitimisme, mais Buisson va rapidement l’ouvrir à des horizons intellectuels nouveaux, sans jamais se laisser enfermer dans le piège d’un ultracisme suranné. Malgré sa nostalgie pour le monde ancien, il ne compte pas le ressusciter et laisse le mythe du retour du roi à Tolkien. Il ne veut pas se venger de « la gueuse », mais venger les gueux !
Vaste programme ! En termes de projet politique, qu’est-ce que cela signifie ?
La ligne Buisson est un dispositif à deux coups : politique et métapolitique. Le second point est le plus intéressant. Buisson a emprunté la notion de gramscisme de droite à Alain de Benoist et à la Nouvelle Droite, qui l’ont théorisée à la fin des années 1970 : la bataille pour l’hégémonie culturelle comme prélude aux victoires politiques. La guerre des mots et des symboles, les grands mythes mobilisateurs, etc.
Et sur un plan plus politique, voire électoral, que cherche-t-il ?
Buisson a voulu reproduire avec Sarkozy ce que de Gaulle avait fait en 1947, avec le RPF, et en 1958 avec la Ve : désenclaver la droite conservatrice. Cette droite est trop marginale, elle peut gagner une primaire, pas une présidentielle. Il s’agit donc de lui adjoindre les catégories populaires afin de fusionner les électorats conservateurs et populistes, quitte à occulter la question sociale, le grand impensé de la ligne Buisson. Nonobstant ce point, Buisson a saisi l’opportunité du sarkozysme sans nourrir d’illusions sur le personnage. Une fois élu grâce au logiciel Buisson, Sarkozy l’a du reste aussitôt désinstallé pour revenir au « cercle de la raison » : Alain Minc à Bercy, Kouchner au Quai d’Orsay, Frédéric Mitterrand rue de Valois, Bernard-Henry Lévy en Libye… De ce point de vue, la ligne Buisson est un échec, et le bilan désenchanté que dresse La Cause du peuple l’atteste. Je suis quant à moi moins sévère, l’essentiel étant d’avoir contribué à lever les tabous qui tétanisaient les droites et à battre en brèche l’avantage moral de la gauche.
Quels tabous ?
L’identité nationale, le refus du front républicain, qui s’est[access capability= »lire_inedits »] traduit par le « ni-ni » entre un candidat PS et FN au second tour des élections partielles sous le quinquennat Sarkozy, pour ne citer que deux exemples.
Malgré ces deux victoires symboliques, son alliance avec Sarkozy tenait de l’alliance de la carpe et du lapin. Comment « Sarko l’Américain » est-il tombé sous le charme de l’austère réac Buisson ?
Il s’est produit un alignement des planètes, du « non » au TCE, en 2005, au Brexit. Le centre de gravité de la demande électorale s’est déplacé à droite, identité, souveraineté, sécurité. Sarkozy s’en est avisé très tôt sous l’influence de son conseiller et a ajusté l’offre politique à la demande du corps électoral. Rien ne le prédisposait idéologiquement à faire ce choix si l’on veut bien admettre qu’il ne se situe pas tant à droite qu’à l’ouest, au sens où Guy Mollet disait des communistes qu’ils n’étaient pas à gauche mais à l’est. Il l’a fait néanmoins, par tempérament et par calcul. C’est sa force, il a plus d’audace que ses rivaux. Assez vierge politiquement, dépourvu de surmoi politique, il s’est prêté aux transgressions buissonnières et abandonné à une parole étonnamment désinhibée.
Comme le prouve son pas de deux avec Sarkozy, Buisson fantasme toujours l’union des droites…
Il n’y a plus d’union des droites dans l’esprit de Buisson. C’est dans les années 1980, quand il dirigeait Minute, qu’il se faisait le chantre d’une union RPR-UDF-Front national. À l’époque, il côtoyait des gens comme Villiers, Séguin ou Mégret et conseillait aussi bien Jean-Claude Gaudin que Jean-Marie Le Pen… Aujourd’hui, alors que leurs électorats se révèlent de plus en plus perméables, la rivalité entre les appareils LR et FN est à son comble. Dès lors, la question qui se pose est celle de l’attractivité électorale, pas de l’union des droites. Depuis plus de vingt-cinq ans, Buisson est convaincu que le Front national ne peut pas gagner la présidentielle. Même si la stratégie mariniste de dédiabolisation a fait gagner cinq à dix points au FN, cette vérité reste d’actualité. Sans stratégie d’alliance, pas d’espérance de conquête du pouvoir. Or ni les LR ni le FN ne veulent d’alliance.
C’est tout le paradoxe de l’époque : là où Jean-Marie Le Pen concurrençait le RPR et l’UDF sur la droite, Marine Le Pen et Florian Philippot se sont engagés dans une stratégie « ni droite ni gauche ». Son virage transcourants pourrait-il conduire le FN à l’Élysée ?
Tactiquement, le FN a tout intérêt à dire qu’il n’est ni de droite ni de gauche, d’abord pour se libérer de la prison mentale et du piège rhétorique qu’est l’extrême droite. Mais, de Guaino à Dupont-Aignan, les personnalités qu’il invite à le rejoindre sont… des gens de droite. À certains égards, le Front national a remplacé le RPR. Dans son dernier livre, Le Moment populiste, Alain de Benoist révoque en effet le clivage horizontal droite-gauche à la lumière de la poussée populiste. Le clivage, désormais, est vertical, les élites, en haut, contre le peuple, en bas. Il y a du vrai. C’est néanmoins oublier que, du boulangisme au lepénisme, en passant par le poujadisme, les droites radicales ont toujours recyclé des thèmes que les gauches radicales n’ont pas su porter – notamment la question de l’égalité. C’est ce que Marc Crapez a démontré de manière plus que convaincante dans La Gauche réactionnaire (Berg International, 1996). De fait, Marine Le Pen mène une campagne populiste, mais est-ce suffisant ? Pour gagner, il faut réussir la synthèse buissonnière : fusionner les électorats conservateur et populaire.
Justement, alors que dans les années 1980 des pontes comme Jules Monnerot, Julien Freund et Gustave Thibon gravitaient plus ou moins dans l’orbite du Front national, on aurait peine à trouver un seul intellectuel s’y risquant aujourd’hui …
Depuis, la glaciation mitterrandienne est passée par là. Fondamentalement, la droite française peine à comprendre la nécessité du combat culturel. Le divorce entre la Nouvelle Droite et Le Figaro magazine au début des années 1980 en témoigne. La droite conçoit généralement le combat des idées comme un luxe surnuméraire qui relève en dernière analyse du « jus de crâne ». Jusqu’à il y a peu (les polémiques autour des « néo-réacs »), la possibilité d’être un intellectuel de droite relevait de la gageure.
Un autre facteur pèse dans la balance : le surmoi de gauche de la classe intellectuelle, qui condamne les pensées dissidentes au silence ou à la marginalité…
La gauche est devenue la gardienne intransigeante d’un ordre moral d’autant plus intraitable qu’il ne repose plus sur aucune production intellectuelle significative. Comme l’Église en son temps, la gauche pallie son déclin historique par la multiplication d’interdits aussi envahissants qu’intimidants, à telle enseigne que des intellectuels dits de gauche, je pense à Marcel Gauchet ou Jacques Julliard, aujourd’hui en dissidence, n’en continuent pas moins de se présenter comme des hommes de gauche. Quant à Régis Debray, qui avait tout pour être notre Barrès – la langue, l’ampleur du mémorialiste, la profondeur de champ, le recul de l’historien –, il a préféré n’être et demeurer que Régis Debray. Comme disait Bernanos, il faudrait des reins pour pousser tout cela !
En quoi ces qualités humaines, fort appréciables au demeurant, contribuent-elles au combat culturel ?
« Ideas matter », disent les Américains. Les idées comptent. La droite française serait bien inspirée de s’intéresser à ce qui s’est fait outre-Atlantique il y a un demi-siècle, en amont de la révolution conservatrice reaganienne. Je ne suis pas reaganien, loin de là, mais l’offensive culturelle des Républicains force le respect. Après la défaite de leur candidat en 1964, Barry Goldwater, les Républicains ont pris la mesure de leur défaite idéologique. Ils ont alors mis en place, via un réseau de médias et de think tanks, via la publication d’études et de rapports, les outils d’une reconquête du pouvoir… jusqu’à dicter l’agenda politique des États-Unis pour un demi-siècle ! Trump n’en est jamais qu’un des avatars.
Dans l’Hexagone, si le camp progressiste a perdu le monopole des idées, la prétendue droitisation du champ intellectuel ne se traduit pas dans les médias. France Inter reste le pré carré de la gauche morale, France Télévisions boycotte Zemmour et les chaînes privées se pâment devant le phénomène Macron…
La gauche conserve une rente de monopole dans les champs médiatique, culturel et universitaire, où elle est institutionnellement hégémonique. Dans le service public, il n’y a pratiquement aucun espace laissé à la droite : il a été privatisé par la gauche. La droite a donc investi les médias alternatifs sur le net et réinvesti la presse d’opinion, libérale ou conservatrice. Je ne sais si Causeur s’y retrouve, mais du Figaro Vox au Postillon du Point, en passant par L’incorrect de Valeurs actuelles, c’est le retour en force du débat d’idées et d’une presse engagée.
Causeur est un journal d’opinions, au pluriel. Toutes les idées comptent, pourvu qu’elles soient argumentées. Je suis plus pessimiste que vous sur l’avenir de la presse d’opinion. Il y a quelques années, j’avais été attristé par la disparition du Choc du mois que vous dirigiez. J’appréciais la qualité des articles et la diversité des opinions qui y cohabitaient avec un noyau national-populiste. Comment expliquez-vous ce naufrage ?
J’étais un jeune journaliste, sans guère d’expérience, lorsque je me suis retrouvé directeur de la rédaction de la seconde formule du Choc du mois, réapparu en kiosque après plusieurs années d’interruption. Notre première erreur a été de croire que la mode du vintage fonctionnait aussi pour le journalisme ! Mais dans les faits, le magazine ressemblait assez peu à sa première version, ne serait-ce que parce qu’y faisaient défaut de grandes plumes reconnues comme Limonov. Le Choc avait fait son temps. Notre seconde erreur a été d’avoir fait le choix d’un journal transversal à une époque qui ne supportait pas la transversalité en politique. Plutôt que de donner des coups de coude à droite et cultiver l’entre-soi, nous voulions nous aventurer sur des terres devenues inconnues pour les droites, comme l’écologie ou les sciences humaines.
Si je ne m’abuse, Élémentstente aujourd’hui ce grand écart. Sans renoncer à son ADN localiste et identitaire, votre magazine dispute à la gauche des thèmes comme la critique du libéralisme, la décroissance ou la postmodernité, et convie des intellectuels comme Onfray, Julliard ou Gauchet…
On le doit beaucoup à l’autorité intellectuelle, pour ne pas dire l’aura, d’Alain de Benoist. Lui est clairement au-delà de la droite et de la gauche. Éléments aussi. En tout cas, on réunit désormais des sensibilités et de droite et de gauche, en sympathie les unes avec les autres. Cela me rappelle le rôle que jouaient au xxe siècle des revues, des journaux ou des maisons d’édition comme L’Action française, Esprit, les éditions de Minuit ou La Table Ronde.[/access]