Panneaux électoraux à Nantes, avril 2017. SIPA. 00800805_000002

« Et maintenant, que vais-je faire ? », chantait Gilbert Bécaud. L’avantage des chansons de variété, c’est qu’elles posent toujours les vrais problèmes, comme la littérature. Au premier tour, comme plus de sept millions d’électeurs, j’ai voté avec enthousiasme pour le programme de Jean-Luc Mélenchon, un peu moins pour celui qui le portait. Son attitude césariste, la personnalisation excessive de sa campagne, la façon dont les militants de France insoumise venaient à l’occasion dire aux militants communistes qui distribuaient des tracts pour lui qu’ils n’avaient rien à faire là, qu’ils gênaient même, m’a déplu. C’est peut-être d’ailleurs cette attitude qui a fait manquer à Mélenchon le second tour à un petit million de voix.

Et maintenant, donc, le choix entre Macron et Le Pen. Je pense que Mélenchon n’a pas eu tort, le soir du premier tour, de dire que c’était là le duel rêvé par l’oligarchie, rêvé et, d’une certaine manière, provoqué. La preuve la plus emblématique en est François Hollande qui n’est sorti de sa réserve dans les derniers jours de la campagne que pour s’inquiéter de la « remontada » de Mélenchon. Son dernier cadeau à la gauche de rupture, ça… Le président n’était pas gêné plus que ça par une Marine Le Pen donnée en tête du premier tour pendant des mois. En revanche, quand Mélenchon a commencé à tutoyer les sommets, il a distillé ses remarques insidieuses sur ce populisme de gauche qui lui semblait, de fait, plus détestable que celui de l’extrême-droite. Comme d’habitude, serait-on tenté de dire… Il y a aussi, dans le même genre de beauté, la façon dont les marchés ont réagi avec un soulagement qui frisait l’obscénité en saluant par une hausse de 4,1% de la Bourse dans les heures qui ont suivi.

Retour en 1984

Me voilà donc dans une situation proprement orwellienne. Rappelons que dans 1984, pour assurer la puissance de Big Brother, il y a un méchant, Goldstein, dont on ne sait pas trop s’il est encore vivant, d’ailleurs, ou même s’il a existé. Ce méchant est un des éléments qui permet à Big Brother d’exercer son pouvoir totalitaire sur la population, notamment par le biais des Semaines de la Haine où l’on se doit de cracher en groupe sur la figure abjecte du traître quand elle apparaît sur des télécrans.

Le Pen, le père en son temps et la fille aujourd’hui, c’est Goldstein. Face à Goldstein, un candidat qui représente un néo-libéralisme aussi sauvage que celui de Fillon mais avec un lexique plus sucré, qui va enfin selon le souhait pluri-décennal du MEDEF liquider ce qui restait de l’Etat-Providence et des acquis du CNR, un candidat qui vous dit, comme Big Brother, « la liberté, c’est l’esclavage; la paix, c’est la guerre (de tous contre tous) », ce candidat-là, en plus, il va falloir que vous le preniez pour un héros de l’antifascisme. On aura rarement poussé aussi loin notre servitude volontaire en nous imposant un faux clivage : celui qui opposerait « patriotisme » de Marine Le Pen contre le « mondialisme » d’Emmanuel Macron comme si l’amour de son pays excluait nécessairement une société ouverte, comme si être Français, au moins depuis la Révolution, ne supposait pas une articulation entre la nation et l’universel.

Je ne voterai évidemment pas pour Marine Le Pen au second tour. Vouloir voir des analogies entre les programmes du Front national et celui de France insoumise relève du confusionnisme idéologique, savamment entretenu d’ailleurs par le FN qui vient de sortir un tract draguant éhontément les électeurs de Mélenchon.

C’est oublier que l’apparente similitude entre des mesures sociales comme la retraite à 60 ans sont dans un cas financées par une préférence nationale qui cible l’immigré d’un côté alors que de l’autre, elles le seraient par un nouveau rapport de force (appelez-ça la lutte des classes si vous voulez) avec le capital. C’est pour cela que le second tour entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon était le cauchemar du système. Il aurait d’une part écarté les tenants du « There is no alternative », que ce soit Fillon dans sa version Ordre Moral ou Macron dans sa façon festiviste cool et d’autre part, il aurait permis de montrer qu’entre la tradition politique du FN et celle incarnée par Mélenchon, il n’y a rien de commun, absolument rien, au point qu’en d’autres temps, elles se sont affrontées par les armes.

Mais je ne voterai pas non plus Macron. Je ne veux pas, je ne peux pas donner ma voix à celui qui envisage la France comme une start-up, c’est à dire un endroit où les patrons et les salariés devenus auto-entrepreneurs se tutoient même quand les premiers licencient les seconds avec le sourire, grâce à un code du travail qui tiendra sur une feuille A4, et encore seulement le recto.

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Bref, alors que je devrais me réjouir du score sans précédent d’une gauche de transformation qui représente un électeur sur 4 pour peu qu’on ajoute les voix de Benoît Hamon à celle de Jean-Luc Mélenchon, j’éprouve plutôt, face à Marine Le Pen et Emmanuel Macron un sentiment de honte, la honte qu’éprouve Joseph K. à la fin du Procès de Kafka quand il se fait saigner par deux bourreaux : « Mais l’un des deux messieurs venait de le saisir à la gorge;  l’autre lui enfonça le couteau dans le coeur et l’y retourna par deux fois. Les yeux mourants, K. vit encore les deux messieurs penchés tout près de son visage qui observaient le dénouement joue contre joue.

– Comme un chien! dit-il, et c’était comme si la honte dût lui survivre. »

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche