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« Hével », le sale air du Djebel

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Avec Hével, Patrick Pécherot raconte les routiers de Franche-Comté sur fond de guerre d’Algérie. L’air de rien, ce grand écrivain populiste redonne ses lettres de noblesse au roman noir. Il était temps.


Dans le roman en général et dans le roman noir en particulier, on distingue deux catégories d’auteurs : il y a les raconteurs d’histoires et les écrivains. Les raconteurs d’histoire visent à l’efficacité sans trop se préoccuper du style. On les trouve aujourd’hui sur toutes les tables des librairies. Ils écrivent en général des pavés avec 200 ou 300 pages de trop.  Quand leurs romans ne sont pas obèses, ils peuvent nous passionner, mais on les oublie à peine terminés. Ce sont des produits de consommation courante, des thrillers pour l’été qui seront vite lus mais jamais relus, signe évident que l’on n’est pas vraiment en présence de littérature. Le marketing qui a réponse à tout, dans sa rage taxinomique, les appelle des « page turner ».

La philosophie du roman noir

Dans le roman noir, on trouve aussi des écrivains. Ils ont un ton, un univers, une atmosphère. Rappelons-nous A.D.G., Prudon, Siniac. Assez vite, pour eux, l’histoire passe au second plan. Un des pères fondateurs du roman noir, Raymond Chandler, ne reconnaissait-il pas ne pas vraiment s’y retrouver dans l’intrigue plutôt boiteuse du Grand Sommeil, qui n’en demeure pas moins un chef-d’œuvre ? Parfois, cela va trop loin. On perd en route le plaisir innocent de frémir, de se passionner comme la première fois qu’on lit Les Trois Mousquetaires.

Et puis il arrive, de temps en temps, qu’on rencontre un auteur qui parvienne par l’intercession d’une grâce efficace à marier l’histoire et le style, l’intrigue et la magie des mots, la péripétie et la poésie. Patrick Pécherot est de ceux-là, et c’est pour cela qu’il faut lire Hével, son dernier roman. Hével est un mot de l’hébreu ancien que l’on retrouve dans certaines traductions du livre de l’Ecclésiaste. Il désigne une réalité éphémère, illusoire, absurde. Il illustre l’impossibilité de se fier à une vérité établie.

En choisissant ce titre, Pécherot a aussi parfaitement défini la philosophie du roman noir. Hével est pour l’essentiel constitué du récit d’Augustin, dit Gus. On peut penser qu’il s’agit maintenant d’un vieil homme. Gus, on le comprend assez vite, s’adresse à un interlocuteur qui demeurera muet. Un journaliste, sans doute, peut-être un écrivain qui enquête sur des événements qui ne datent pas d’hier. Des événements qui se sont déroulés en janvier-février 1958 dans le Jura et se sont terminés en pleine montagne, sur la frontière suisse, alors qu’un hélicoptère Sikorsky de la gendarmerie soulevait la poudreuse dans le vrombissement de ses pales.

Un routier du Jura

Au début, pourtant, ce que Gus nous raconte, c’est l’histoire banale de deux chauffeurs routiers, lui et André, sur les routes du Jura à une époque où ce métier ressemble au Salaire de la peur. Un film d’époque qu’Augustin a vu dans son cinéma de quartier. Il connaît même le propriétaire d’un restau, Maurice, un ancien chauffeur, qui avait donné quelques conseils techniques à Yves Montand et Charles Vanel. D’ailleurs, s’arrêter chez Maurice est toujours un bon moment : « Dans ce temps-là, les restaus routiers faisaient le plein. Menus mastards, portions commaques. Tout ça, c’était avant les autoroutes, les aires de repos, les boîtes noires et les alcootests… »

Dans l’équipe que forment Gus et André, c’est André le patron du vieux camion Citroën à l’essieu fatigué, aux pneus lisses, qui survire dangereusement dans les lacets franc-comtois. André est un ancien résistant dont les affaires vont mal, qui n’a plus la tête au boulot depuis que son petit frère est en Algérie. Parce qu’en cet hiver 1958, les événements battent leur plein. Et quand on croise des gendarmes chez Maurice au moment des poireaux vinaigrette, ils ne viennent pas seulement vérifier l’état des camelards. Ils traquent aussi les déserteurs ou les porteurs de valises du FLN. Gus n’a pas d’opinion bien précise sur la guerre d’Algérie. Il se contente, malgré le danger, d’apprécier la beauté de la route au petit matin, le plaisir des haltes chez des rousses au peignoir entrouvert quand elles servent les cafetières de jus arrosé, celui qui donne le coup de fouet pour faire danser la vie.

Littérature populiste

Les lecteurs habituels de Pécherot ne seront pas surpris de trouver dans Hével cette veine populiste qui est celle des Eugène Dabit et des Henri Calet, cette manière de rendre sensibles et vivants les milieux populaires, sans romantisme mais sans complaisance dans le sordide. Les autres découvriront que ce ton juste est lui aussi une grâce et que Patrick Pécherot l’a reçue pour recréer une époque à travers les chansons sur les pick-up, les marques d’apéritifs disparus, la rumeur du monde en une des quotidiens locaux, le Progrès ou l’Est républicain.

Gus a connu la mouise, les aubes où on bat la semelle en attendant l’embauche, il a même été crieur de journaux au moment de l’affaire Dominici, « le dernier boulot avant la cloche ». Il est reconnaissant à André de lui avoir donné une seconde chance. Il ne va pas forcément le montrer de manière très convaincante. Alors qu’il découvre avec André un déserteur caché dans le camion, un certain Pierre, Gus ne trouve rien de mieux que de se bagarrer avec des Arabes au Poiset, un quartier de Dôle. Il se retrouve avec le bras en écharpe, incapable de conduire le vieux camion ou d’aider au chargement. Il va même en tuer un au hasard, d’Arabe, pour se venger, et va rester avec sa culpabilité. Tandis que Pierre, le déserteur, lui, il peut aider. En plus, on apprend qu’il cherchait André pour lui annoncer le suicide de son frère Paul, en Algérie.

Paul le petit soldat

Pécherot sait alors insensiblement transformer la chronique sociale mélancolique en drame historique. Le petit Paul en a fini avec la vie parce qu’en Algérie, il a fallu torturer alors qu’il avait commencé son service sous les ordres du général de Bollardière, à essayer de s’assurer la sympathie des populations locales contre le FLN, et l’avait terminé avec Massu à jouer au supplice de la baignoire.

Le journaliste invisible, qui regarde sans cesse son portable en recueillant les propos de Gus, s’impatiente. À quelle vérité, au juste, correspond ce rapport de gendarmerie, vieux de soixante ans, qui parle de trois morts violentes sur la frontière suisse ? Et Gus de répondre : « Si vous en êtes là, laissez tomber. J’essaie de causer odeur, couleurs changeantes, arbres, brouillards et murs des villes. Si je pouvais, je vous dirais aussi les en-cas et les menus, pain et service compris. L’essentiel, quoi. L’entre-les-lignes, les mots dans un regard, un geste, un port de tête. »

L’air de rien, Pécherot nous livre ainsi, avec Hével, en plus du drame poignant d’hommes simples broyés par l’histoire, un véritable art poétique du roman noir.

Hével, de Patrick Pécherot, « Série noire », Gallimard, 2018.

Hével

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On signalera du même auteur la parution d’un recueil de nouvelles, Dernier été, SCUP, 2018.

J’ai retrouvé Fénelon

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Sincèrement, qui se souvient de Fénelon ? Bossuet, encore… Surtout depuis que tout le monde, pour avoir l’air cultivé, utilise jusqu’à la nausée la même citation sur Dieu, les causes, les conséquences, le rire et tout ça. Malheur des auteurs résumés à des dicos de citations en ligne pour briller en société.

La mort ne lui va pas si bien

Fénelon, au Panthéon des écrivains-prélats du Grand Siècle, a été le moins bien traité par la postérité. Les mémoires de Retz, par exemple, servent encore de bréviaire pour les jeunes gens au sang chaud qui aime la castagne et la politique et Bossuet, quand on le retire des griffes des demi-sachant et citateurs compulsionnels, et ce styliste qui est l’idéologue génial de la monarchie de droit divin, et qui lui, n’hésitait pas à ouvrir des tombeaux devant la cour pour expliquer la vanité du pouvoir à Louis XIV (on attend le Bossuet de Macron. Avec Bruno Roger-Petit, c’est mal barré.).

On a donc acheté pour deux euros, oui deux, cette biographie d’Aimé Richardt chez Boulinier, celui du Boulevard Bonne-Nouvelle.

Aimé Richardt est clair, net, précis. Il progresse sur deux axes parallèles : d’une part, il restitue une existence où la gloire, l’exil, la disgrâce créent de saisissants contrastes. D’autre part, il réévalue d’une œuvre totalement oubliée, à l’exception d’un titre, Le voyage de Télémaque qui évoque encore quelque chose, vaguement, chez les lycéens d’avant le choc pétrolier.

Le gourou du quiétisme

En naissant treizième enfant d’une famille noble et pauvre du Périgord, François de Salignac de la Mothe-Fénelon, n’avait d’autres choix, bien entendu, que la carrière ecclésiastique. On en connaît qui se seraient radicalisés pour moins que ça. Lui, pas du tout. Il avait une nature heureuse, il est remarqué par Bossuet, ordonné prêtre en 1675. Il est séduisant, habile dialecticien, plutôt aimable et doué en théologie. L’Eglise qui a le sens des ressources humaines en fait un commissaire politique cool chargé de rééduquer les jeunes filles protestantes fraîchement converties avant et après la révocation de l’Edit de Nantes. Comme il s’est montré plutôt efficace, dès 1686, il fait la même chose en Saintonge. On remarque ses dons pédagogiques. Les grandes familles se battent pour l’avoir comme précepteur et il publie un best-seller de l’époque, Traité de l’éducation des jeunes filles. Le succès, les protections qui l’engendre et c’est le couronnement de sa carrière en 1690 où il devient précepteur du petit-fils de Louis XIV. Suit l’Académie française en 1693, l’évêché de Cambrai en 1695 et soudain, l’erreur bête, la faute de parcours. Une étrange épidémie frappe les grandes dames du royaume : le quiétisme. Le quiétisme est au catholicisme ce que le soufisme est à l’Islam, c’est un zen catholique préconisant la passivité et l’indifférence au monde pour accéder à l’extase mystique. Fénelon apparaît comme le gourou du quiétisme.

Bossuet contre-attaque

Bossuet, gardien du dogme, organise la contre-attaque et se retourne violemment contre son ancien protégé jusqu’à ce que la condamnation du papa tombe. Fénelon est cantonné à son évêché de Cambrai, ville qui est alors en pleine zone de guerre avec l’Espagne. Mais il continue à pratiquer la charité, la prière, il écrit toujours et rêve en d’un âge d’or où la politique et la mystique de la douceur se mêleraient intimement. Les tablettes de Chaulnes paraissent quelques années avant sa mort. Elles inspireront les philosophes des Lumières qui y verront les contours d’une utopie possible ?

La biographie d’Aimé Richardt a ceci d’intéressant qu’elle restitue les contradictions de celui qui fut ambitieux et généreux, homme de foi et de calcul, écrivain classique qui influencera les romantiques…

Et puis, au passage, cette biographie permet de réviser ses classiques, son histoire de France et de se souvenir qu’aucune époque, à l’image des hommes qui la composent, n’est monolithique.

Fénelon d’Aimé Richardt (In fine), 2 euros, Boulinier, Paris.

John le Carré, agent très littéraire


Jadis au service – secret – de Sa Majesté, le grand écrivain John le Carré a fait de l’espionnage un moyen de connaissance de l’homme autant que la matière d’un récit à suspens. Son dernier roman et le « Cahier de L’Herne » qui lui est consacré révèlent la portée balzacienne de son oeuvre.


Il y a autour de John le Carré un certain nombre de malentendus qu’il serait temps de dissiper. C’est le propre des très grands écrivains d’être aimés pour de mauvaises raisons ou d’être enfermés dans des lieux communs. L’Héritage des espions, son dernier roman, et le substantiel « Cahier de L’Herne » consacré à l’auteur, avec de nombreux entretiens et textes inédits, fournissent un certain nombre de clefs indispensables à la compréhension d’une œuvre qui s’offre le luxe simultané de relire l’histoire contemporaine et de penser la condition humaine à travers la figure emblématique de l’espion.

Le premier malentendu est celui, encore persistant, d’un le Carré romancier « de genre ». La littérature d’espionnage est, de fait, une littérature du second rayon, une hybridation tardive entre le roman d’aventures, le roman policier et le roman de guerre, qui a connu un succès populaire à l’époque de la guerre froide, comme l’expliquent Jérôme et Paul Bleton dans ce « Cahier ». Pourtant dès ses premiers livres, le Carré tranche avec ce roman calibré, parce qu’il refuse l’héroïsation de ses personnages, mais aussi par le soin tout particulier apporté à une écriture que l’écrivain William Boyd, toujours dans ce « Cahier », analyse de manière serrée : « Ses romans sont hors normes, en termes purement littéraires : des outils narratifs du XIXe siècle peu maniables se mettent au service d’une perception très contemporaine, subtile et complexe de la façon dont le monde et ses citoyens fonctionnent. Paradoxalement, c’est peut-être cette tension centrale entre sa technique littéraire et sa vision du monde qui permet d’appréhender toute la valeur de ses romans dont le succès ne se dément pas. »

À lire aussi : Le Carré contre l’ennemi intérieur

À ce titre, le Carré s’inscrit dans une tradition qui a fait de l’espionnage un moyen de connaissance de l’homme autant que la matière un récit à suspense : on pense à Conrad, à Somerset Maugham, à Graham Greene, que personne n’aurait l’idée de réduire à des auteurs de romans d’espionnage. D’ailleurs, le Carré, ancien espion lui-même, évoque entre vérité et provocation la part de hasard qui lui a fait choisir le monde de l’ombre comme cadre de son œuvre : « Si j’avais pris la mer, j’aurais écrit sur la mer. Si j’étais devenu trader, j’aurais écrit sur le monde de la finance. »

Toutefois, si le Carré refuse l’héroïsation, la qualification fréquente d’« anti-héros » pour parler de ses personnages fétiches que sont Georges Smiley et son groupe est tout aussi réductrice. Smiley, rappelons-le, a été le personnage principal des plus grands romans de le Carré sur trente ans et est régulièrement présenté comme « l’anti James Bond ». Il faut dire que Bond est désormais réduit, dans l’imaginaire collectif, à son incarnation cinématographique dans des films qui ont de plus en plus évolué vers la performance pyrotechnique hollywoodienne. Dans les romans de Ian Fleming, Bond ne se réduit pas à son donjuanisme compulsif et à son goût pour les cascades. Il est lui aussi d’une vraie profondeur psychologique. Il boit trop, il fume trop, il connaît des phases dépressives, est envoyé en cure de désintoxication et, une fois marié, perd sa femme lors d’une tentative d’assassinat qui le visait.

L’agent double 

Parfaitement contemporains, Smiley et Bond auraient pu se croiser et sympathiser. Malgré ses grosses lunettes et son allure de bureaucrate, Smiley fait preuve d’un véritable courage physique, tandis que James Bond n’est pas simplement un beau gosse musclé et arrogant. Ils auraient même pu se retrouver dans un pub près de Whitehall et se consoler mutuellement : Bond aurait parlé de la comtesse Tracy, assassinée au début de sa lune de miel dans Au service secret de Sa Majesté et Smiley de sa très volage épouse Lady Ann qui est même tombée dans les bras de Bill Haydon, hiérarque du Cirque, le nom donné par le Carré aux services secrets, que Smiley démasquera dans La Taupe.

Autre source de malentendu : le pseudonyme de John le Carré lui-même. La question est moins anodine qu’il n’y paraît. Elle est même une porte d’entrée idéale pour comprendre cet univers romanesque. Il y a, bien sûr une raison biographique simple à ce pseudonyme, comme le rappelle sa traductrice, Isabelle Perrin, qui est aussi le maître d’œuvre du « Cahier ». Quand le Carré publie son premier roman, au début des années 1960, il est encore membre des services secrets. Mais ce pseudonyme est aussi une métaphore de la couverture utilisée par l’agent double, cette figure centrale de l’univers carréen. L’agent double, c’est l’écrivain lui-même. L’agent double, c’est celui qui ne voit plus la frontière exacte entre la réalité et la fiction.

Un monde schizophrène 

C’est aussi celui qui a deviné que le monde fonctionnait uniquement par opposition, comme chez Héraclite : Est contre Ouest pendant la guerre froide et plus tard Nord contre Sud. L’agent double/écrivain, c’est celui qui comprend qu’au sein de chaque camp, d’autres oppositions se font jour, à l’infini, dans une mise en abyme vertigineuse.

Des exemples ? À l’Ouest, les Anglais s’opposent aux Américains derrière la fiction de la « relation spéciale » et, chez les Anglais eux-mêmes, les espions s’opposent au reste de la société, en se considérant tantôt comme des parias, tantôt comme des seigneurs. Au sein même du Cirque, les rivalités entre deux services, le Pilotage et les Opérations clandestines, aboutissent à une guerre sourde, absurde, et souvent meurtrière. Pire, cette schizophrénie touche l’agent double lui-même, manipulateur manipulé qui ne sait plus vraiment, à la longue, quel maître il sert.

L’artiste maître de son oeuvre 

Il est vrai que le Carré a multiplié avec un plaisir parfois merveilleusement pervers les fausses pistes, les chausse-trappes, les impasses et les portes dérobées. On peut y voir là encore un des aspects de son génie littéraire qui a égaré tant de lecteurs ravis de leur égarement. Rétention d’informations de la part des personnages, documents falsifiés présentés sur le même plan que les authentiques, enregistrements caviardés, dialogues construits comme des opérations d’intoxication, la narration de le Carré est en parfaite adéquation avec ses histoires qui se résument toutes à de subtiles déstabilisations, y compris celle du lecteur, placé dans la même situation que les victimes collatérales de la guerre froide : quand il comprend enfin, il est top tard…

Le jour où ce pseudonyme est percé à jour et que son vrai nom apparaît, celui de David Cornwell, né à Poole en 1931, fils d’un père escroc charmant et d’une mère qui l’abandonne à cinq ans, le Carré donne une explication qui est évidemment encore une fausse piste : il aurait vu depuis un bus à impériale l’enseigne d’un magasin portant ce nom, en français dans le texte, et aurait aimé la minuscule du « le » dans « le Carré ». C’est seulement en 1996 qu’il déclare dans un entretien à CBS : « On m’a si souvent demandé pourquoi j’ai choisi ce nom ridicule que l’imagination de l’écrivain m’est venue en aide. Cela a suffi à tout le monde pendant des années. Mais les mensonges ne résistent pas au temps qui passe. Aujourd’hui, je ressens un horrible besoin de vérité. Et la vérité, c’est que je ne sais pas. »

Un roman « pensif »

Un horrible besoin de vérité… Cela pourrait finalement être le sous-titre de L’Héritage des espions, ce roman « pensif », aurait dit Victor Hugo, qui est une méditation mélancolique, presque désespérée sur des vies placées sous le sceau du secret et du mensonge. Roman d’un vieil homme qui met en scène un vieil homme, on y retrouve tous les personnages ou presque qui firent la célébrité de l’auteur à l’époque où il parlait de la guerre froide en direct, de L’Appel du mort (1963) au Voyageur secret (1991) en passant par le célébrissime Espion qui venait du froid (1964) ou La Taupe (1974). L’Héritage des espions est un retour en arrière où ne sont plus convoqués que des fantômes, tous obligés de rendre des comptes soixante ans après les faits. C’est ce qu’on pourrait appeler le jansénisme de le Carré : tous ses livres sont placés sous le signe d’une prédestination et d’un jugement dernier qui ne tiennent aucun compte des bonnes ou mauvaises actions de ses personnages. Et ils en commettent tous un paquet, des deux côtés du Mur puis, une fois celui-ci tombé, sur tous les champs de bataille occultes de notre monde multipolaire.

Non, ils seront jugés par une instance mystérieuse qui est peut-être bien le Dieu caché de Pascal ou alors juste une époque qui a changé, qui apprécie les valeurs du passé à l’aune des siennes, comme le déclare cyniquement l’un des personnages de L’Héritage des espions : « C’est notre nouveau sport national. La génération immaculée d’aujourd’hui face à votre génération coupable. Qui expiera les péchés de nos pères, même s’il ne s’agissait pas de péchés à l’époque ? »

L’éternel retour

Le narrateur de L’Héritage des espions est Peter Guillam, l’homme de confiance de Georges Smiley. Il a maintenant plus de 80 ans et vit dans une ferme, en Bretagne. On en apprend beaucoup plus sur la vie de ce personnage qui avait, jusque là, chez le Carré le statut d’un grand second rôle. On ne sera pas étonné d’apprendre dans le « Cahier » de L’Herne que le Carré est un lecteur de Balzac. La technique du retour des personnages d’un roman à l’autre, mais avec des rôles plus ou moins importants, donne cette impression d’une création parfaitement cohérente qui, pour reprendre des termes balzaciens, fait « concurrence à l’état civil ». Peter, ou Pierre, Guillam est le fils d’un riche Anglais marié avec une jeune bretonne dans les années 1930 et qui, la guerre venue, sera chargé de missions secrètes pour aider la Résistance avant de mourir torturé à la prison de Rennes.

Quand L’Héritage des espions commence, Peter est convoqué dans les nouveaux locaux du Cirque, devenu la Boîte. Comme Smiley, presque centenaire, est introuvable, c’est Peter qui doit s’expliquer sur une série d’affaires très anciennes qui ont abouti à la mort du maître-espion Alec Leamas et de Liz Gold, au pied du mur de Berlin en 1961. Les descendants demandent des comptes, des organisations des droits de l’homme s’en mêlent, un procès serait un scandale immense et le Royaume-Uni, déjà déstabilisé par le Brexit (dont le Carré ne semble pas être un farouche partisan) doit trouver une solution. Peter comprend qu’il pourrait bien servir de bouc émissaire.

Un voyage dans le temps

Le roman est construit selon un dispositif des plus étranges, presque étouffant : Peter, dans un appartement londonien qui servit jadis de base arrière à Smiley et à son groupe, les fameuses « Écuries », doit examiner sous les yeux des agents qui le surveillent, des documents de l’époque qu’il avait lui-même dérobés au Cirque sur les ordres d’un Smiley se méfiant, avec raison, des fuites possibles dans les opérations dont il avait la charge. On voyage ainsi entre les années 1950 et aujourd’hui, mais aussi entre les documents bruts et les souvenirs de Peter.

Le décalage entre les deux est celui du mensonge, de la mémoire défaillante, d’une forme de nostalgie paradoxale aussi. Pour l’essentiel, il est question d’une opération d’exfiltration de « Tulipe », nom de code de la femme d’un responsable de la Stasi qui avait été retournée par Leamas et qui était alors sur le point d’être arrêtée. Peter devait la faire passer en Tchécoslovaquie puis en France et au Royaume-Uni où la jeune femme, qui avait dû abandonner son fils, aurait reçu l’asile politique. Le problème, c’est que Peter a commis la plus grande et la plus douloureuse erreur de sa carrière en tombant amoureux de Tulipe.

Le bal des marionnettes  

Il serait criminel de dévoiler davantage l’intrigue et d’apprendre au lecteur si Peter Guillam sera mis en accusation soixante ans plus tard ou si Smiley est encore vivant. Qu’on sache simplement que L’Héritage des espions ne se contente pas, ce qui serait déjà un immense bonheur, de renouer avec ce qu’on a toujours préféré chez le Carré : la description minutieuse des opérations à double ou triple fond, l’atmosphère de la guerre froide, que ce soit dans les rues de Berlin ou dans celles du « swinging London », les rapports ambigus mêlés d’admiration entre des ennemis qui se ressemblent tellement qu’ils se sentent plus proches les uns des autres que de leurs hiérarchies respectives. Non, sachez simplement que L’Héritage des espions est au cycle de Smiley ce que Le Temps retrouvé est à La Recherche du temps perdu, quand le narrateur passe une dernière soirée chez le prince de Guermantes après des années d’absence et a l’impression soudaine d’assister à un bal costumé où les personnages, incroyablement vieillis, qu’il a connus jadis, semblent des marionnettes sur le point de se dissoudre dans le néant.

L’Héritage des espions est le produit du droit d’inventaire poignant que l’écrivain exerce sur son œuvre, sur le monde qu’il a connu, mais aussi et surtout sur la solitude radicale de ceux qui survivent trop longtemps à leurs propres secrets et à leurs propres fautes, c’est-à-dire, au bout du compte, de chacun d’entre nous.

L'Héritage des espions

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Cahier Le Carré

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Notre ami Luc Rosenzweig est décédé

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Je ne me rappelle pas avoir vu Luc Rosenzweig s’énerver. D’ailleurs, il est peut-être le seul de mes amis avec lequel je ne me sois jamais disputée. C’est que son mordant intellectuel allait de pair avec une affabilité sans faille et une sorte d’ironie qui le mettait à l’abri des susceptibilités et des conflits idiots que nous nous inventons quand nous oublions que le temps nous est compté. Lui le savait assurément, même s’il se gardait bien de partager ce tourment.

Gourmand de tout ce que la vie lui offrait, l’amour des siens, l’amitié, les livres et les idées, Luc n’avait pas le temps pour les mesquineries et les tourments bas de gamme. Je ne l’ai pas connu dans sa jeunesse stalinienne et j’imagine volontiers que ses adversaires d’alors ont des souvenirs moins aimables. Nous sommes devenus amis au cours de colloques israéliens, puis dans la bataille de l’affaire Al Dourah. Pour moi, et pour les lecteurs de Causeur, il était l’un des plus merveilleux conteurs de la comédie politique et médiatique, dont il dévoilait les ressorts, de Paris à Berlin, de Prague à Bruxelles. Ce digne héritier de la grande culture européenne était un observateur acéré de ses tragédies – et de leur remake en farce. Après l’élection de Nicolas Sarkozy, la romancière Marie NDiaye annonça bruyamment qu’elle s’exilait à Berlin (par peur du fascisme qui montait…). Je n’ai pas oublié la réponse au vitriol de Luc : « Moi je viens d’une famille qui a fait le chemin inverse ». Ce chemin, Luc et son frère l’ont retracé dans un passionnant ouvrage sur leur famille. Et bien sûr, il était d’abord le fils de cette histoire-là, l’histoire d’une famille de juifs allemands qui a fini par prendre racine en Savoie.

La tristesse est trop grande, les mots manquent encore, mais à Causeur, nous savons que l’absence sera présente dans chaque numéro. Je ne pourrai plus appeler Luc pour lui demander de m’expliquer les embrouilles de Merkel ou les fantasmes européens de Macron. Il est mort le jour où il devait célébrer ses cinquante ans de mariage avec Françoise, ses trois enfants, ses petits-enfants et une kyrielle d’amis. Cela semble terriblement cruel. Mais cette terrible coïncidence est aussi une façon de partir en beauté. Sur un serment d’amour éternel.

 

Bien sûr, nous évoquerons Luc dans notre numéro de septembre. En attendant, que ses proches reçoivent nos affectueuses pensées.

Laissez-moi manger des barbecues tout l’été!

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C’est le prince de l’été, le fédérateur de vos souvenirs: hymne au barbecue, l’un des plaisirs coupables de Thomas Morales. 


L’été, je brûle, donc je suis ! L’OMS et sa cohorte d’hygiénistes n’y feront rien. Ils ne gâcheront pas mes futures vacances avec leurs appels à la modération, à la castration alimentaire. Ils ne brideront pas mon plaisir de flamber midi et soir, pendant un mois, sur ma table de jardin, seul ou entre amis. Au déjeuner ou au dîner, je grille comme je bande. Affirmatif. À écouter ces savants en soutane, le casino serait moins nocif que la chipo. Je préfère jouer ma santé à la brochette qu’à la roulette. En matière de couleur, je mise tout sur les viandes rouges plutôt que sur les blouses blanches. Impair et passe. Ketchup et moutarde sur tapis vert, salade en accompagnement pour les plus timorés. J’en ai assez d’entendre les lamentos des mandarins qui chassent le gras, le bon et le gluant avec une plâtrée d’arguments aussi indigestes que leur portefeuille bedonnant.

Le barbecue, un acte de foi

Ces hussards noirs de la médecine alliés à des politiciens en lévitation régentent notre santé depuis trop longtemps. La frustration est leur credo. Ils scrutent désormais mon transit intestinal avec autant de vice que le fisc analyse mon bilan comptable. Ils iraient fouiller plus loin si je ne fermais, à double tour, la porte de mes toilettes par précaution. Ils ont le culte du péché. Leur ingérence ne se limite pas à nos frigos. Après avoir sélectionné les aliments autorisés ou non à consommer, ils étendent leur science sur la façon de les cuire. À ce rythme-là, nous n’aurons bientôt plus d’intimité. Je n’ai pas vocation à devenir la mascotte des tortionnaires pour paraphraser Michel Audiard, le dernier de nos grands libres penseurs. Cette infantilisation de nos faits et gestes dépasse très largement les frontières de l’assiette. Ils veulent nous empêcher de rouler, de lire, de baiser, de blasphémer et de déconner à tout rompre. Leur société idéale ressemble à un mouroir. Leur obsession gâteuse : prolonger notre vie dans l’abstinence. Peu importe qu’elle soit fade et terne, monotone et angoissante, notre longévité les aveugle. La mesure est leur horizon, ma démesure, mon instinct de survie. Ils n’auront pas ma liberté de manger. Le barbecue est une forme éclairée de résistance à l’embrigadement actuel, à cette démagogie galopante qui flique notre nourriture. Un acte de foi aussi pour les hommes et les femmes qui ne souhaitent pas tomber sur le champ du véganisme et du déconstructivisme.

L’instrument des héros

Notre humanité jadis flamboyante ne laissera pas les usurpateurs du gaz ou de l’électrique triompher. Il y va de notre identité. De notre histoire commune. Laissons à nos enfants une nation apaisée qui n’a pas peur du bruit et de l’odeur. Le feulement de la viande sur la grille de cuisson et l’odeur envoûtante de la grillade valent mieux que le ressentiment et les interdits. Oui, j’ose le dire, le grillé me plaît, le calciné m’attire, le fumé m’enivre, le parfum du charbon de bois me réveille en pleine nuit. Aux premiers rayons de soleil, j’ai les papilles qui se dilatent. Le palais qui claque. Ce goût d’enfance envahit mes narines. Je ne pense plus qu’à ça. Je suis un obsédé du barbecue. Mes rêves sont peuplés de côtes de bœuf qui sautillent sur la braise, de saucisses qui font la sarabande sur la planche, j’entends le doux crépitement des sardines qui réchauffent leurs petits corps serrés à la flamme. Le barbecue me sort d’une longue léthargie. Je ne suis plus spectateur de mon alimentation, mais acteur de mon bol alimentaire. L’utilisateur d’un barbecue retrouve dans ce rituel ancestral, un sens à son existence, une vérité qui l’enorgueillit. Il ne se nourrit plus d’aliments préparés par l’agrochimie, ne se laisse plus guider par les ondes du micro-ondes, il agit. Tête haute et plats bien assaisonnés. Sa famille ne le regarde plus comme un être aliéné au système, mais comme le sauveur de l’espèce. Il est beau ce patriarche dans son bermuda, briquet à la main et soufflet à la ceinture, prêt à dégainer comme un colt de western.

Les vertus civilisatrices du barbecue

Quand la lumière tape vers onze heures du matin et que les glaçons frétillent dans les verres d’anis, je reprends enfin espoir dans la nature humaine. J’imagine qu’un autre monde sans limitation de vitesse, sans écrivains pleurnichards, sans cache-sexe, est possible. Un monde où les poètes chanteraient des odes à la merguez et où l’Académie française immortaliserait la côte de porc comme creuset des peuples lettrés. Quai de Conti, des effluves d’andouillettes embaumeraient la bibliothèque Médicis. Le bicorne en guise de cornet à frites, l’épée pour embrocher des morceaux de bœuf, intercalés par des rondelles de poivrons ou d’oignons. Les touristes du monde entier vanteraient enfin les qualités de notre littérature. Les séances du dictionnaire auraient une saveur inimitable. On se presserait pour occuper les fauteuils vacants. Et la syntaxe reprendrait le pouvoir sur l’anarchie. Tout ça, grâce aux vertus civilisatrices du barbecue. L’homme des cavernes qui hiberne durant de longs mois, prend sa revanche le mois de juin venu.

A lire aussi: Tour de France: les chevaliers de la fable ronde

En juillet et en août, il exulte. Personne ne le regarde de travers au supermarché quand il entasse des sacs de charbon dans le coffre de son break. On l’applaudit même. On loue sa clairvoyance. On le flatte : « Cet homme-là ferait un bon gendre, un mari idéal, un maire respecté par ses administrés, qui sait, un président en marche. » Rien de pire que de se retrouver à l’heure de l’apéro sans munitions de charbon et saboter ainsi un repas. C’est la fragile paix des ménages qui est en jeu. Dans les campings, les résidences secondaires ou ailleurs, on louera la bravoure et le panache du barbecue. Il est une sorte de chevalier errant, de vagabond céleste à l’assaut des parcs et jardins. Sa dureté au mal, sa capacité de résilience et son absence totale de sectarisme font plaisir à voir dans un monde sans goût et sans chaleur. Il ne rejette personne. Il ne fracture aucune couche de la société. Il accueille tous les ingrédients avec la même magnanimité, des ailes de poulet, du blanc de dinde, de la charolaise ou du thon, des champignons ou des seiches. Il réunit les carnivores et les végétariens sur l’autel du bon goût.

Qu’est-ce que tu fais pour les vacances ?

Cependant, sa cuve en fonte est le réceptacle de toutes les ignominies. Qu’est-ce qu’il peut endurer ! Son caractère force l’admiration. Dès le printemps, les émissions de télé alertent sur sa malfaisance innée. Elles ne manqueront pas de rappeler son pouvoir cancérigène et son sinistre dessein. Tous ces porteurs de mauvaises nouvelles ne voient pas son immense bénéfice, incalculable, inestimable sur le moral des Français. Enlevez-leur le barbecue et ils descendront dans la rue ! La paix sociale est à ce prix. Le barbecue est un rempart aux haines rances et aux rancœurs communautaires. Un casque bleu des banlieues. Un troubadour des campagnes. Un mécanisme d’harmonisation dont notre pays manque cruellement. Il est accusé de tous les maux alors que sa durée de vie se limite (au mieux) à quelques semaines dans l’année. Au sud de la Loire, il bénéficie d’un coup de pouce de la météo. Le barbecue, c’est un arc-en-ciel dans les zones pavillonnaires, l’espoir de vivre, un instant, au grand air. Le barbecue redonne le sourire, c’est un merveilleux pacificateur des relations, les voisins se détendent, les enfants ne vous prennent plus pour un ringard, la bonne humeur s’installe partout autour de vous. Œcuménique et jouissif, le barbecue dépasse les classes sociales. Bourgeois ou prolos, intellos ou manuels, aristos ou romanos, tout le monde le vénère. Si un parti des défenseurs du barbecue se présentait aux prochaines élections, il serait élu au premier tour. Il a une telle force d’attraction que dans son sillage, il fédère les individus les plus réfractaires à l’idée même de groupe, il leur ouvre de nouvelles perspectives d’avenir en commun. Solidaire et altruiste, le barbecue agrège toutes les bonnes volontés. Aucune noirceur ne l’anime. Il s’exprime exclusivement dans le partage. Les religions devraient penser à s’en servir comme totem. Les fidèles afflueraient. Et pourtant, à son approche, certains vacillent, doutent, sont parfois pris de panique. La peur de rater sa première fois. Son allumage demande un doigté, une expérience qui se transmet de génération en génération. Le barbecue est aussi affaire d’hérédité. Bannissez les adorateurs de l’essence qui salopent l’allumage et risquent l’accident. Ne soyez pas si pressés, la chaleur doit se propager uniformément pour saisir à souhait les aliments. Au début, il y aura des loupés, immanquablement, des incompréhensions, des maladresses mais comme le musicien refait ses gammes, vous y arriverez. Après un été, à pratiquer, à s’informer des techniques de chacun, le barbecue sera essentiel à vos vacances et votre bien-être. Il cristallisera vos joies et vos peines. Cet automne, vous repenserez à lui, à vos merguez fumantes, à ce rosé frais et pétillant, au décolleté d’une amie, aux blagues d’un collègue, à tous ces minuscules moments dont dépend la réussite des vacances. Alors, au moment de ranger votre barbecue dans le garage, entre la table de ping-pong et le tuyau d’arrosage, vous aurez un pincement au cœur, le même exactement que celui de deux amoureux de la plage qui doivent se quitter.*

Noblesse du barbecueÉditions Nouvelles Lectures – ebook téléchargeable sur les plateformes : Amazon, Numilog, Kobo, etc.

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Antisémitisme: face au parti du néant


La gauche morale ne prend pas la mesure du « nouvel antisémitisme » tant elle répugne à stigmatiser les musulmans.


En 2012, pour le dixième anniversaire de la publication des Territoires perdus de la République, Georges Bensoussan et quelques-uns de ses collaborateurs ont donné une conférence de presse. Georges Bensoussan a notamment déclaré que dans ces territoires, l’antisémitisme n’était plus une opinion mais – et cette expression m’a beaucoup frappé – un « code culturel ». Malheureusement, il n’y avait aucun journaliste pour entendre ce propos, confirmé quelques années plus tard par le sociologue d’origine algérienne Smaïn Laacher. Je le cite : « L’antisémitisme est dans l’espace domestique, il est quasi naturellement déposé dans la langue. Une des insultes des parents à leurs enfants quand ils veulent les réprimander, il suffit de les traiter de “juifs”. Et cela, toutes les familles arabes le savent. » Même son de cloche chez le producteur de cinéma franco-tunisien Saïd Ben Saïd : « Nul ne peut nier le malheur du peuple palestinien, mais il faut bien admettre que le monde arabe est, dans sa majorité, antisémite, et que cette haine des juifs a redoublé d’intensité et de profondeur non pas avec le conflit israélo-arabe, mais par une montée en puissance d’une certaine vision de l’islam. »

Pourquoi Laurent Joffrin, Edwy Plenel et tant d’autres ont-ils snobé la conférence de presse de Georges Bensoussan ? Parce qu’ils répugnaient à stigmatiser une population elle-même objet de racisme, et aussi parce qu’ils s’enorgueillissaient de défendre ces nouveaux persécutés, ces nouvelles victimes, ces nouveaux boucs émissaires, bref ces nouveaux juifs que sont aujourd’hui les musulmans. Aucun fait ne devait démentir leur gratifiante vision du monde. Si j’ai signé le manifeste contre le « nouvel antisémitisme » (dont les premières manifestations remontent à la fin du siècle dernier), c’est pour remettre enfin les pendules à l’heure. J’ai cru, après sa parution, que le règne du déni touchait à sa fin. J’ai eu tort. J’ai péché, pour une fois, par optimisme. Le parti médiatico-intellectuel ne s’est pas laissé démonter. Dans un contre-appel publié par Le Monde sous le titre « Non, l’islam radical n’est pas seul responsable », Étienne Balibar, Annie Benveniste et Véronique Nahoum-Grappe, notamment, ont prétendu que nous cherchions à intégrer tous les juifs sous la bannière du CRIF et que nous soutenions inconditionnellement le « racialisme » et le « colonialisme » d’Israël. Cette attaque diffamatoire donne raison à Jacques Julliard : depuis l’affaire Dreyfus, la gauche s’identifiait au combat contre l’antisémitisme ; aujourd’hui, on reconnaît un homme de droite à ce qu’il défend les juifs ; l’homme de gauche, lui, défend les migrants et, pour ce qui concerne les juifs, il leur demande, avant de les défendre, de condamner non tel ou tel aspect de la politique israélienne, mais le racisme congénital d’Israël.

Quelques jours après ce texte, Le Monde publiait une tribune de Marwan Muhammad et un article à sa gloire accompagné de sa photo en majesté devant le Conseil d’État. Pour l’ex-directeur exécutif du CCIF, est islamophobe toute personne qui, de près ou de loin, critique l’islam ou demande aux musulmans un effort d’intégration. On somme les musulmans de donner des gages « alors même, écrit Marwan Muhammad, qu’ils participent activement à notre société et définissent par leurs idées et leurs actes une part de ce à quoi ressemble notre pays ». Leurs idées et leurs actes, c’est-à-dire le hijab, le voile intégral, le burkini.

Le même jour, paraissait dans le supplément littéraire du Monde un article très élogieux de l’historien Pierre Albertini sur le livre que Laurence De Cock vient de consacrer à l’enseignement de l’histoire. Fondatrice du groupe Aggiornamento, Laurence De Cock veut promouvoir une histoire émancipatrice libérée des « oripeaux identitaires ». Comme le Canada de Justin Trudeau, la France désidentifiée est une pure absence ouverte à tous les vents et notamment aux volontés de Marwan Muhammad. Le mot déni ne suffit donc pas. Le parti intellectuel est le parti du néant : « Vous voyez avec angoisse la France mourir, dit-il. Détendez-vous. Cette mort n’aura pas lieu car la France n’est même pas née : elle n’a jamais existé. L’image que vous vous en faites est une dangereuse hallucination. Nous nous chargeons de vous en guérir. »

L'identité malheureuse

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Un cœur intelligent: Lectures

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« J’aime pas John Wayne »

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John Wayne n’est pas mort. Et quand bien même il l’aurait été, Roland Jaccard l’aurait ressuscité. 


J’ai une passion pour les listes. C’est mon côté pédant et obsessionnel. Aussi, quand j’ai vu à la devanture d’une librairie : Les dix meilleurs films de tous les temps – avec sur la couverture une illustration du film d’Ozu : Voyage à Tokyo (1953) – je me suis empressé de l’acheter. Je pourrai ainsi confronter les choix de l’auteur, Luc Chomarat, un parfait inconnu pour moi, à mes propres goûts. Mais un article de mon ami Jérôme Leroy pour les lecteurs de Causeur avait attiré mon attention sur ce livre.

« Délivrez-nous de la psychanalyse… »

Les cinéphiles sont ainsi. Ils aiment la confrontation, voire la bagarre, ou tout au moins l’aimaient, car le septième art comme religion appartient désormais à une époque révolue, parfaitement décrite par Luc Moullet dans son film : Les sièges de l’Alcazar où les partisans de Mario Bava et ceux de Vittorio Cattafavi s’affrontaient avec la même vigueur que les catholiques et les protestants en des temps plus lointains.

Tout conflit repose d’ailleurs sur des fondements théologiques et c’est pourquoi mon cher Cioran soutenait que les explications théologiques étaient autrement plus intéressantes que les psychanalytiques, mais qu’elles n’étaient hélas plus de mise. « Délivrez-nous de la psychanalyse, cet appât pour faux médecins et déséquilibrés, nous nous délivrerons après des maux dont elle parle », disait-il avec un sourire moqueur.

John Wayne, pendant qu’il en est encore temps…

Mais je m’égare, même si la psychanalyse et le cinéma ont bien des points communs, à commencer par leur acte de naissance – 1895 – et leur état comateux un siècle plus tard. Je reviens donc aux Dix meilleurs films de tous les temps de Luc Chomarat qui déclare d’emblée n’avoir aucun sens critique. En outre, il éprouve une antipathie immédiate pour les cinéphiles, antipathie que ces derniers lui rendent bien, l’accusant d’être facho, raciste, ringard, révisionniste, parce qu’il aime les westerns. C’est ainsi aujourd’hui : on ne juge plus les œuvres selon des critères esthétiques, mais idéologiques, voire moraux. Luc Chomarat tient bon : La prisonnière du désert de John Ford avec John Wayne – je cite volontairement son nom, car je sens venir le temps où il sera interdit de l’évoquer – est pour Luc Chomarat un des meilleurs films de tous les temps.

Frank Capra disait : « Ford ne peut être ni étiqueté, ni analysé. » Deux soucis de moins. D’ailleurs, ajoute Luc Chomarat, les images que Ford a imposées au monde ont une telle force que plus personne ne peut imaginer que quelqu’un a créé ces images.

Mais lorsque Luc parle des westerns de Ford avec de jeunes cinéphiles, il obtient invariablement le postillon suivant : « J’aime pas John Wayne. » Il demande alors innocemment : « Et que penses-tu de Setzuko Hara, l’actrice fétiche d’Ozu ? » L’art de désarçonner son interlocuteur n’est pas donné à n’importe qui. Luc le maîtrise à merveille.

L’Intifada vue par les femmes

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Cisjordanie, quelque part au cœur de la première Intifada. À Naplouse, dans l’impasse de Bab Essaha, les femmes sont presque livrées à elles-mêmes. Les « jeunes », les adolescents et les hommes en état de se battre ont fui dans les montagnes, se terrent dans des caves, jettent pierres et cocktails Molotov sur le drapeau bicolore israélien, finissent en martyrs ou en prison. Le roman de Sahar Khalifa, née à Naplouse en 1941, est d’abord un huis-clos géographique, social et géopolitique. « L’esplanade de pierre appelée Bab Essaha devint un abattoir où l’on accrochait les collabos comme des moutons sur les esses. On la baptisa la place Rouge. Et c’est là, sur les marches de la mosquée, en son centre, que l’on retrouva Sakina, un couteau enfoncé dans la poitrine. »

Fanatisme contre je-m’en-foutisme

L’Intifada est une guerre d’hommes en apparence, et derrière les portes closes, c’est aussi, évidemment, une guerre de femmes, et une guerre de femmes entre elles. Tradition contre modernité, serait-on tenté de résumer grossièrement. Fanatisme contre je-m’en-foutisme, aussi. Samar, la jolie et brillante fille du boulanger, milite dans une association de jeunes et cherche à connaître les effets de la guerre des pierres sur la condition de vie des femmes. Armée de son seul questionnaire, elle passe de maisons en maisons, de femmes mutiques en femmes battues, et rencontre finalement Nouzha, la fille blonde aux yeux bleus de Sakina, bien connue pour avoir tenu un bordel à destination des soldats de Tsahal et punie en conséquence. Le couvre-feu est décrété, Samar et Nouzha se retrouvent coincées sous le même toit, où les rejoint le jeune Houssam, blessé et fugitif. La tentation de la délation, le désir de sauver d’abord sa propre peau ne les effleure pas. Chacun est doublement enfermé, derrière le mur érigé par les soldats, et en lui-même, en tête-à-tête avec sa conscience. Nouzha la sauvageonne crie qu’elle n’a plus rien à perdre ; qu’elle n’aime personne, qu’elle ne ressent de l’amour pour rien, « même pas pour la Palestine ». Ce genre de combat, ce sont des enfantillages, pour Nouzha qui a tout vu et tout vécu.

Les certitudes s’effritent dans l’esprit de Samar, sa sagesse la quitte quand Houssam et ses grands yeux noirs l’attirent près de lui sur son matelas de fortune. Tout n’est peut-être finalement pas si simple. « Quand ils veulent cacher leurs conneries, ils disent, c’est les Juifs qui sont responsables… »

« Davantage de malheurs et les cœurs qui se consument. »

La patrie, la religion, la Palestine, les Juifs et la guerre des pierres se mélangent, crépitent comme un énorme magma qui engloutit la raison, le cœur et les jambes de ces femmes toujours au bord, juste au bord, de l’émancipation. Elles se cachent derrière l’ombre menaçante des hommes, derrière l’amour dévorant qu’il faut porter aux petits et aux grands frères, aux oncles, aux cousins, aux combattants. Et elles, dans tout cela ? C’est la  grande question qui fait mal à laquelle s’accroche Samar. La cause des femmes est un fil rouge sang qui court le long de l’histoire des territoires palestiniens. L’une des voix de cette histoire, dans le roman de Sahar Khalifa, c’est Sitt Zakia (« Zakia la Sage »), l’accoucheuse, surnommée « la Mère-des-Jeunes » et véritable directrice de conscience pour les autres protagonistes. Sitt Zakia fume le narguilé, se couvre les cheveux, baisse modestement les yeux, encourage Nouzha à invoquer Dieu, Samar à placer sa confiance en Lui plutôt que dans les sciences… Et finalement, répond à la question d’une manière définitive : « Franchement, rien n’a changé, sinon que leurs malheurs de toujours ont augmenté. Davantage de malheurs et les coeurs qui se consument. Prie pour que Dieu aide les femmes ! »

Dieu peut-il aider les femmes plus qu’elles ne le peuvent ? Voilà tout le sens de la confrontation douce qui se joue entre Samar, Nouzha et Sitt Zakia. L’impasse de Bab Essaha, un roman de guerre de tous contre tous, élude habilement le clivage entre occupants et occupés, distribue la violence et les morts d’une main innocente, d’une écriture élégante. La guerre des pierres ne connaît toujours pas vraiment de fin. Les interrogations des femmes, elles, sont résolues par l’acte final, vain et définitif de Nouzha. Pour venger la mort de son jeune frère Ahmad, elle grimpe jusqu’au poste de contrôle et met le feu au drapeau israélien.

Le Monde, le Hamas et « l’occupation de la bande de Gaza »


Est-il bien raisonnable de laisser un cinéaste déraisonnable commenter chaque mois l’actualité en toute liberté ? Assurément non. Causeur a donc décidé de le faire.


Il m’est arrivé une drôle de chose ce mois-ci. J’ai pris Le Monde, LE journal de référence, le pape du « Décodex, venons-en aux faits«  en flagrant délit de bidouillage.

Acte I

Le 6 juin, Le Monde publie une vidéo : un Gazaoui, porteur d’un masque d’Anonymous explique que les cerfs-volants portant le feu en territoire israélien sont le fruit d’une action spontanée des jeunes Gazaouis qui ont pris ça comme un amusement. En arrière-plan, les adolescents sont en train de fabriquer un de ces cerfs-volants.

Par parenthèse on peut se demander pourquoi il porte un masque. Ce ne sont certainement pas les autorités du Hamas qui vont lui chercher des poux dans la tête, parce qu’il attaque les forces israéliennes de l’autre côté de la frontière. Alors que craint-il en donnant cette interview ? De devenir la cible du Mossad ?

Des dizaines de Gazaouis ont été interrogés à visage découvert par des chaînes du monde entier pendant ces « marches pacifiques ». Des milliers de personnes ont été filmées, jetant des pierres, des cocktails Molotov, brûlant des pneus ou même entrant en territoire israélien après avoir découpé la clôture. Font-ils l’objet d’ « assassinats ciblés » ? Ça ferait beaucoup de monde.

Je rappelle que les Israéliens ne peuvent manger qu’un seul Palestinien au petit déjeuner. En revanche, si mon visage pouvait permettre de me rattacher au Hamas, par exemple, moi aussi je me masquerais pour donner une interview. Pour préserver non pas ma sécurité, mais ma crédibilité quand j’affirme, comme il le fait, qu’il s’agit d’ « actions spontanées« . Et encore plus lorsque l’interviewé gazanonymous porte un treillis sur lequel on peut lire « Army… » Imaginez que, comme pour un innocent journaliste de l’AFP, on finisse par retrouver son portrait dans l’organigramme du Hamas. Ça ferait désordre…

A lire aussi : Gaza: l’écran de fumée des médias

Je suis toujours fasciné par ces journalistes qui, dans des reportages sur la Corée du Nord, la Syrie et autres dictatures, nous mettent en garde avec raison contre la possible fausseté des affirmations recueillies auprès de ces régimes ou de leurs porte-parole, mais nous servent des chiffres et déclarations tels que le Hamas les leur livre, sans jamais exprimer la moindre réserve sur leur fiabilité.

Le Gazanonymous, donc, déclare dans la vidéo sous-titrée : « Tant qu’il y aura occupation dans la bande de Gaza et dans nos terres occupées, ces cerfs-volants seront envoyés presque tous les jours.« 

Depuis 2005, Gaza n’est plus occupée et il n’y reste pas le moindre citoyen israélien. Il va être compliqué de faire cesser l’occupation de Gaza. Mais soit. Un interviewé dit ce qu’il veut librement. Y compris des mensonges. Ça le regarde.

En revanche, que Le Monde reprenne sans sourciller cette affirmation idiote est plus problématique. Voilà ce qu’on lit en légende de la vidéo : « C’est la tactique de certains Palestiniens pour s’opposer à l’occupation de la bande de Gaza par Israël.« 

Ça, c’est du scoop ! Israël est revenu occuper la bande de Gaza et on ne nous dit rien !

Acte II

Un peu surpris par la nouvelle je publie un tweet :

Puissance de Twitter, le tweet est rapidement vu plus de 15 000 fois.

Acte III

Y a-t-il un lien de cause à effet ? Le lendemain, 7 juin, Le Monde rectifie la légende de la vidéo. Les cerfs-volants incendiaires ne visent plus à lutter contre l’occupation, ils font partie de « la tactique de certains Palestiniens pour s’opposer à Israël« . La vidéo cependant demeure telle quelle, sans que Le Monde prenne la peine de « décodexer » les propos du résistant anonyme.

Capture d'écran LeMonde.fr (13/07/2018)
Capture d’écran LeMonde.fr (13/07/2018)

Mais rien. Sinon que, pour minimiser la gravité de ces cocktails Molotov volants, le journaliste précise qu' »ils n’ont pour l’instant fait aucune victime« … Hamon serait là, il ajouterait : « Malheureusement. »

Toutefois, la conscience professionnelle de ces valeureux gardiens de l’information a dû les titiller pendant la sieste, car voilà que vers 16h30, Le Monde fait une nouvelle mise à jour.

Acte IV

Cette fois, ils ont changé les sous-titres !

« Tant qu’il y aura occupation dans la bande de Gaza et dans nos terres occupées, ces cerfs-volants seront envoyés presque tous les jours » devient : « Tant qu’il y aura l’occupation de nos villages, ces cerfs-volants seront envoyés presque tous les jours.« 

Mais, au passage, une saute dans l’image attire mon regard. Je reviens en arrière, repasse la vidéo… Mais oui ! Il y a une coupe ! J’insère la vidéo dans mon logiciel de montage en parallèle avec l’ancienne. C’est flagrant ! Ils ont coupé les propos du Gazanonymous !

J’envoie les deux versions à un gentil follower qui parle l’arabe palestinien pour traduction… et voici ce qu’il me renvoie en mettant entre crochets le bout coupé par Le Monde :

« Je te jure, c’est un travail qui n’a rien à voir avec nos patrons. Les jeunes ont décidé. Ils ont pris ça comme un passe-temps. Tant que l’occupation [des terres de Gaza] et de toutes nos terres occupées continuera, ils continueront à lancer ces engins presque tous les jours jusqu’à que cette occupation se suicide ou qu’ils acceptent nos demandes.« 

Épilogue

1. Le Monde écrit sans sourciller une contre-vérité.
2. Le Monde rectifie sa légende, mais du coup ment sur la motivation exprimée par l’interviewé pour incendier les champs israéliens.
3. Il suffit alors de tailler dans la vidéo en coupant le mensonge prononcé par l’interviewé et le mensonge du Monde devient une vérité.

Elle est pas belle l’éthique ? Décodex ? Venons-en aux fakes…

« Hével », le sale air du Djebel

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patrick pecherot hevel jura
Patrick Pécherot. Sipa. Numéro de reportage : 00617924_000021.

Avec Hével, Patrick Pécherot raconte les routiers de Franche-Comté sur fond de guerre d’Algérie. L’air de rien, ce grand écrivain populiste redonne ses lettres de noblesse au roman noir. Il était temps.


Dans le roman en général et dans le roman noir en particulier, on distingue deux catégories d’auteurs : il y a les raconteurs d’histoires et les écrivains. Les raconteurs d’histoire visent à l’efficacité sans trop se préoccuper du style. On les trouve aujourd’hui sur toutes les tables des librairies. Ils écrivent en général des pavés avec 200 ou 300 pages de trop.  Quand leurs romans ne sont pas obèses, ils peuvent nous passionner, mais on les oublie à peine terminés. Ce sont des produits de consommation courante, des thrillers pour l’été qui seront vite lus mais jamais relus, signe évident que l’on n’est pas vraiment en présence de littérature. Le marketing qui a réponse à tout, dans sa rage taxinomique, les appelle des « page turner ».

La philosophie du roman noir

Dans le roman noir, on trouve aussi des écrivains. Ils ont un ton, un univers, une atmosphère. Rappelons-nous A.D.G., Prudon, Siniac. Assez vite, pour eux, l’histoire passe au second plan. Un des pères fondateurs du roman noir, Raymond Chandler, ne reconnaissait-il pas ne pas vraiment s’y retrouver dans l’intrigue plutôt boiteuse du Grand Sommeil, qui n’en demeure pas moins un chef-d’œuvre ? Parfois, cela va trop loin. On perd en route le plaisir innocent de frémir, de se passionner comme la première fois qu’on lit Les Trois Mousquetaires.

Et puis il arrive, de temps en temps, qu’on rencontre un auteur qui parvienne par l’intercession d’une grâce efficace à marier l’histoire et le style, l’intrigue et la magie des mots, la péripétie et la poésie. Patrick Pécherot est de ceux-là, et c’est pour cela qu’il faut lire Hével, son dernier roman. Hével est un mot de l’hébreu ancien que l’on retrouve dans certaines traductions du livre de l’Ecclésiaste. Il désigne une réalité éphémère, illusoire, absurde. Il illustre l’impossibilité de se fier à une vérité établie.

En choisissant ce titre, Pécherot a aussi parfaitement défini la philosophie du roman noir. Hével est pour l’essentiel constitué du récit d’Augustin, dit Gus. On peut penser qu’il s’agit maintenant d’un vieil homme. Gus, on le comprend assez vite, s’adresse à un interlocuteur qui demeurera muet. Un journaliste, sans doute, peut-être un écrivain qui enquête sur des événements qui ne datent pas d’hier. Des événements qui se sont déroulés en janvier-février 1958 dans le Jura et se sont terminés en pleine montagne, sur la frontière suisse, alors qu’un hélicoptère Sikorsky de la gendarmerie soulevait la poudreuse dans le vrombissement de ses pales.

Un routier du Jura

Au début, pourtant, ce que Gus nous raconte, c’est l’histoire banale de deux chauffeurs routiers, lui et André, sur les routes du Jura à une époque où ce métier ressemble au Salaire de la peur. Un film d’époque qu’Augustin a vu dans son cinéma de quartier. Il connaît même le propriétaire d’un restau, Maurice, un ancien chauffeur, qui avait donné quelques conseils techniques à Yves Montand et Charles Vanel. D’ailleurs, s’arrêter chez Maurice est toujours un bon moment : « Dans ce temps-là, les restaus routiers faisaient le plein. Menus mastards, portions commaques. Tout ça, c’était avant les autoroutes, les aires de repos, les boîtes noires et les alcootests… »

Dans l’équipe que forment Gus et André, c’est André le patron du vieux camion Citroën à l’essieu fatigué, aux pneus lisses, qui survire dangereusement dans les lacets franc-comtois. André est un ancien résistant dont les affaires vont mal, qui n’a plus la tête au boulot depuis que son petit frère est en Algérie. Parce qu’en cet hiver 1958, les événements battent leur plein. Et quand on croise des gendarmes chez Maurice au moment des poireaux vinaigrette, ils ne viennent pas seulement vérifier l’état des camelards. Ils traquent aussi les déserteurs ou les porteurs de valises du FLN. Gus n’a pas d’opinion bien précise sur la guerre d’Algérie. Il se contente, malgré le danger, d’apprécier la beauté de la route au petit matin, le plaisir des haltes chez des rousses au peignoir entrouvert quand elles servent les cafetières de jus arrosé, celui qui donne le coup de fouet pour faire danser la vie.

Littérature populiste

Les lecteurs habituels de Pécherot ne seront pas surpris de trouver dans Hével cette veine populiste qui est celle des Eugène Dabit et des Henri Calet, cette manière de rendre sensibles et vivants les milieux populaires, sans romantisme mais sans complaisance dans le sordide. Les autres découvriront que ce ton juste est lui aussi une grâce et que Patrick Pécherot l’a reçue pour recréer une époque à travers les chansons sur les pick-up, les marques d’apéritifs disparus, la rumeur du monde en une des quotidiens locaux, le Progrès ou l’Est républicain.

Gus a connu la mouise, les aubes où on bat la semelle en attendant l’embauche, il a même été crieur de journaux au moment de l’affaire Dominici, « le dernier boulot avant la cloche ». Il est reconnaissant à André de lui avoir donné une seconde chance. Il ne va pas forcément le montrer de manière très convaincante. Alors qu’il découvre avec André un déserteur caché dans le camion, un certain Pierre, Gus ne trouve rien de mieux que de se bagarrer avec des Arabes au Poiset, un quartier de Dôle. Il se retrouve avec le bras en écharpe, incapable de conduire le vieux camion ou d’aider au chargement. Il va même en tuer un au hasard, d’Arabe, pour se venger, et va rester avec sa culpabilité. Tandis que Pierre, le déserteur, lui, il peut aider. En plus, on apprend qu’il cherchait André pour lui annoncer le suicide de son frère Paul, en Algérie.

Paul le petit soldat

Pécherot sait alors insensiblement transformer la chronique sociale mélancolique en drame historique. Le petit Paul en a fini avec la vie parce qu’en Algérie, il a fallu torturer alors qu’il avait commencé son service sous les ordres du général de Bollardière, à essayer de s’assurer la sympathie des populations locales contre le FLN, et l’avait terminé avec Massu à jouer au supplice de la baignoire.

Le journaliste invisible, qui regarde sans cesse son portable en recueillant les propos de Gus, s’impatiente. À quelle vérité, au juste, correspond ce rapport de gendarmerie, vieux de soixante ans, qui parle de trois morts violentes sur la frontière suisse ? Et Gus de répondre : « Si vous en êtes là, laissez tomber. J’essaie de causer odeur, couleurs changeantes, arbres, brouillards et murs des villes. Si je pouvais, je vous dirais aussi les en-cas et les menus, pain et service compris. L’essentiel, quoi. L’entre-les-lignes, les mots dans un regard, un geste, un port de tête. »

L’air de rien, Pécherot nous livre ainsi, avec Hével, en plus du drame poignant d’hommes simples broyés par l’histoire, un véritable art poétique du roman noir.

Hével, de Patrick Pécherot, « Série noire », Gallimard, 2018.

Hével

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On signalera du même auteur la parution d’un recueil de nouvelles, Dernier été, SCUP, 2018.

Dernier été - et autres nouvelles

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J’ai retrouvé Fénelon

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Portrait de Fénelon par Joseph Vivien (XVIIIe siècle) - DR

Sincèrement, qui se souvient de Fénelon ? Bossuet, encore… Surtout depuis que tout le monde, pour avoir l’air cultivé, utilise jusqu’à la nausée la même citation sur Dieu, les causes, les conséquences, le rire et tout ça. Malheur des auteurs résumés à des dicos de citations en ligne pour briller en société.

La mort ne lui va pas si bien

Fénelon, au Panthéon des écrivains-prélats du Grand Siècle, a été le moins bien traité par la postérité. Les mémoires de Retz, par exemple, servent encore de bréviaire pour les jeunes gens au sang chaud qui aime la castagne et la politique et Bossuet, quand on le retire des griffes des demi-sachant et citateurs compulsionnels, et ce styliste qui est l’idéologue génial de la monarchie de droit divin, et qui lui, n’hésitait pas à ouvrir des tombeaux devant la cour pour expliquer la vanité du pouvoir à Louis XIV (on attend le Bossuet de Macron. Avec Bruno Roger-Petit, c’est mal barré.).

On a donc acheté pour deux euros, oui deux, cette biographie d’Aimé Richardt chez Boulinier, celui du Boulevard Bonne-Nouvelle.

Aimé Richardt est clair, net, précis. Il progresse sur deux axes parallèles : d’une part, il restitue une existence où la gloire, l’exil, la disgrâce créent de saisissants contrastes. D’autre part, il réévalue d’une œuvre totalement oubliée, à l’exception d’un titre, Le voyage de Télémaque qui évoque encore quelque chose, vaguement, chez les lycéens d’avant le choc pétrolier.

Le gourou du quiétisme

En naissant treizième enfant d’une famille noble et pauvre du Périgord, François de Salignac de la Mothe-Fénelon, n’avait d’autres choix, bien entendu, que la carrière ecclésiastique. On en connaît qui se seraient radicalisés pour moins que ça. Lui, pas du tout. Il avait une nature heureuse, il est remarqué par Bossuet, ordonné prêtre en 1675. Il est séduisant, habile dialecticien, plutôt aimable et doué en théologie. L’Eglise qui a le sens des ressources humaines en fait un commissaire politique cool chargé de rééduquer les jeunes filles protestantes fraîchement converties avant et après la révocation de l’Edit de Nantes. Comme il s’est montré plutôt efficace, dès 1686, il fait la même chose en Saintonge. On remarque ses dons pédagogiques. Les grandes familles se battent pour l’avoir comme précepteur et il publie un best-seller de l’époque, Traité de l’éducation des jeunes filles. Le succès, les protections qui l’engendre et c’est le couronnement de sa carrière en 1690 où il devient précepteur du petit-fils de Louis XIV. Suit l’Académie française en 1693, l’évêché de Cambrai en 1695 et soudain, l’erreur bête, la faute de parcours. Une étrange épidémie frappe les grandes dames du royaume : le quiétisme. Le quiétisme est au catholicisme ce que le soufisme est à l’Islam, c’est un zen catholique préconisant la passivité et l’indifférence au monde pour accéder à l’extase mystique. Fénelon apparaît comme le gourou du quiétisme.

Bossuet contre-attaque

Bossuet, gardien du dogme, organise la contre-attaque et se retourne violemment contre son ancien protégé jusqu’à ce que la condamnation du papa tombe. Fénelon est cantonné à son évêché de Cambrai, ville qui est alors en pleine zone de guerre avec l’Espagne. Mais il continue à pratiquer la charité, la prière, il écrit toujours et rêve en d’un âge d’or où la politique et la mystique de la douceur se mêleraient intimement. Les tablettes de Chaulnes paraissent quelques années avant sa mort. Elles inspireront les philosophes des Lumières qui y verront les contours d’une utopie possible ?

La biographie d’Aimé Richardt a ceci d’intéressant qu’elle restitue les contradictions de celui qui fut ambitieux et généreux, homme de foi et de calcul, écrivain classique qui influencera les romantiques…

Et puis, au passage, cette biographie permet de réviser ses classiques, son histoire de France et de se souvenir qu’aucune époque, à l’image des hommes qui la composent, n’est monolithique.

Fénelon d’Aimé Richardt (In fine), 2 euros, Boulinier, Paris.

John le Carré, agent très littéraire

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John le Carré chez lui à Londres, août 2018 © SIPA AP20757648_000001

Jadis au service – secret – de Sa Majesté, le grand écrivain John le Carré a fait de l’espionnage un moyen de connaissance de l’homme autant que la matière d’un récit à suspens. Son dernier roman et le « Cahier de L’Herne » qui lui est consacré révèlent la portée balzacienne de son oeuvre.


Il y a autour de John le Carré un certain nombre de malentendus qu’il serait temps de dissiper. C’est le propre des très grands écrivains d’être aimés pour de mauvaises raisons ou d’être enfermés dans des lieux communs. L’Héritage des espions, son dernier roman, et le substantiel « Cahier de L’Herne » consacré à l’auteur, avec de nombreux entretiens et textes inédits, fournissent un certain nombre de clefs indispensables à la compréhension d’une œuvre qui s’offre le luxe simultané de relire l’histoire contemporaine et de penser la condition humaine à travers la figure emblématique de l’espion.

Le premier malentendu est celui, encore persistant, d’un le Carré romancier « de genre ». La littérature d’espionnage est, de fait, une littérature du second rayon, une hybridation tardive entre le roman d’aventures, le roman policier et le roman de guerre, qui a connu un succès populaire à l’époque de la guerre froide, comme l’expliquent Jérôme et Paul Bleton dans ce « Cahier ». Pourtant dès ses premiers livres, le Carré tranche avec ce roman calibré, parce qu’il refuse l’héroïsation de ses personnages, mais aussi par le soin tout particulier apporté à une écriture que l’écrivain William Boyd, toujours dans ce « Cahier », analyse de manière serrée : « Ses romans sont hors normes, en termes purement littéraires : des outils narratifs du XIXe siècle peu maniables se mettent au service d’une perception très contemporaine, subtile et complexe de la façon dont le monde et ses citoyens fonctionnent. Paradoxalement, c’est peut-être cette tension centrale entre sa technique littéraire et sa vision du monde qui permet d’appréhender toute la valeur de ses romans dont le succès ne se dément pas. »

À lire aussi : Le Carré contre l’ennemi intérieur

À ce titre, le Carré s’inscrit dans une tradition qui a fait de l’espionnage un moyen de connaissance de l’homme autant que la matière un récit à suspense : on pense à Conrad, à Somerset Maugham, à Graham Greene, que personne n’aurait l’idée de réduire à des auteurs de romans d’espionnage. D’ailleurs, le Carré, ancien espion lui-même, évoque entre vérité et provocation la part de hasard qui lui a fait choisir le monde de l’ombre comme cadre de son œuvre : « Si j’avais pris la mer, j’aurais écrit sur la mer. Si j’étais devenu trader, j’aurais écrit sur le monde de la finance. »

Toutefois, si le Carré refuse l’héroïsation, la qualification fréquente d’« anti-héros » pour parler de ses personnages fétiches que sont Georges Smiley et son groupe est tout aussi réductrice. Smiley, rappelons-le, a été le personnage principal des plus grands romans de le Carré sur trente ans et est régulièrement présenté comme « l’anti James Bond ». Il faut dire que Bond est désormais réduit, dans l’imaginaire collectif, à son incarnation cinématographique dans des films qui ont de plus en plus évolué vers la performance pyrotechnique hollywoodienne. Dans les romans de Ian Fleming, Bond ne se réduit pas à son donjuanisme compulsif et à son goût pour les cascades. Il est lui aussi d’une vraie profondeur psychologique. Il boit trop, il fume trop, il connaît des phases dépressives, est envoyé en cure de désintoxication et, une fois marié, perd sa femme lors d’une tentative d’assassinat qui le visait.

L’agent double 

Parfaitement contemporains, Smiley et Bond auraient pu se croiser et sympathiser. Malgré ses grosses lunettes et son allure de bureaucrate, Smiley fait preuve d’un véritable courage physique, tandis que James Bond n’est pas simplement un beau gosse musclé et arrogant. Ils auraient même pu se retrouver dans un pub près de Whitehall et se consoler mutuellement : Bond aurait parlé de la comtesse Tracy, assassinée au début de sa lune de miel dans Au service secret de Sa Majesté et Smiley de sa très volage épouse Lady Ann qui est même tombée dans les bras de Bill Haydon, hiérarque du Cirque, le nom donné par le Carré aux services secrets, que Smiley démasquera dans La Taupe.

Autre source de malentendu : le pseudonyme de John le Carré lui-même. La question est moins anodine qu’il n’y paraît. Elle est même une porte d’entrée idéale pour comprendre cet univers romanesque. Il y a, bien sûr une raison biographique simple à ce pseudonyme, comme le rappelle sa traductrice, Isabelle Perrin, qui est aussi le maître d’œuvre du « Cahier ». Quand le Carré publie son premier roman, au début des années 1960, il est encore membre des services secrets. Mais ce pseudonyme est aussi une métaphore de la couverture utilisée par l’agent double, cette figure centrale de l’univers carréen. L’agent double, c’est l’écrivain lui-même. L’agent double, c’est celui qui ne voit plus la frontière exacte entre la réalité et la fiction.

Un monde schizophrène 

C’est aussi celui qui a deviné que le monde fonctionnait uniquement par opposition, comme chez Héraclite : Est contre Ouest pendant la guerre froide et plus tard Nord contre Sud. L’agent double/écrivain, c’est celui qui comprend qu’au sein de chaque camp, d’autres oppositions se font jour, à l’infini, dans une mise en abyme vertigineuse.

Des exemples ? À l’Ouest, les Anglais s’opposent aux Américains derrière la fiction de la « relation spéciale » et, chez les Anglais eux-mêmes, les espions s’opposent au reste de la société, en se considérant tantôt comme des parias, tantôt comme des seigneurs. Au sein même du Cirque, les rivalités entre deux services, le Pilotage et les Opérations clandestines, aboutissent à une guerre sourde, absurde, et souvent meurtrière. Pire, cette schizophrénie touche l’agent double lui-même, manipulateur manipulé qui ne sait plus vraiment, à la longue, quel maître il sert.

L’artiste maître de son oeuvre 

Il est vrai que le Carré a multiplié avec un plaisir parfois merveilleusement pervers les fausses pistes, les chausse-trappes, les impasses et les portes dérobées. On peut y voir là encore un des aspects de son génie littéraire qui a égaré tant de lecteurs ravis de leur égarement. Rétention d’informations de la part des personnages, documents falsifiés présentés sur le même plan que les authentiques, enregistrements caviardés, dialogues construits comme des opérations d’intoxication, la narration de le Carré est en parfaite adéquation avec ses histoires qui se résument toutes à de subtiles déstabilisations, y compris celle du lecteur, placé dans la même situation que les victimes collatérales de la guerre froide : quand il comprend enfin, il est top tard…

Le jour où ce pseudonyme est percé à jour et que son vrai nom apparaît, celui de David Cornwell, né à Poole en 1931, fils d’un père escroc charmant et d’une mère qui l’abandonne à cinq ans, le Carré donne une explication qui est évidemment encore une fausse piste : il aurait vu depuis un bus à impériale l’enseigne d’un magasin portant ce nom, en français dans le texte, et aurait aimé la minuscule du « le » dans « le Carré ». C’est seulement en 1996 qu’il déclare dans un entretien à CBS : « On m’a si souvent demandé pourquoi j’ai choisi ce nom ridicule que l’imagination de l’écrivain m’est venue en aide. Cela a suffi à tout le monde pendant des années. Mais les mensonges ne résistent pas au temps qui passe. Aujourd’hui, je ressens un horrible besoin de vérité. Et la vérité, c’est que je ne sais pas. »

Un roman « pensif »

Un horrible besoin de vérité… Cela pourrait finalement être le sous-titre de L’Héritage des espions, ce roman « pensif », aurait dit Victor Hugo, qui est une méditation mélancolique, presque désespérée sur des vies placées sous le sceau du secret et du mensonge. Roman d’un vieil homme qui met en scène un vieil homme, on y retrouve tous les personnages ou presque qui firent la célébrité de l’auteur à l’époque où il parlait de la guerre froide en direct, de L’Appel du mort (1963) au Voyageur secret (1991) en passant par le célébrissime Espion qui venait du froid (1964) ou La Taupe (1974). L’Héritage des espions est un retour en arrière où ne sont plus convoqués que des fantômes, tous obligés de rendre des comptes soixante ans après les faits. C’est ce qu’on pourrait appeler le jansénisme de le Carré : tous ses livres sont placés sous le signe d’une prédestination et d’un jugement dernier qui ne tiennent aucun compte des bonnes ou mauvaises actions de ses personnages. Et ils en commettent tous un paquet, des deux côtés du Mur puis, une fois celui-ci tombé, sur tous les champs de bataille occultes de notre monde multipolaire.

Non, ils seront jugés par une instance mystérieuse qui est peut-être bien le Dieu caché de Pascal ou alors juste une époque qui a changé, qui apprécie les valeurs du passé à l’aune des siennes, comme le déclare cyniquement l’un des personnages de L’Héritage des espions : « C’est notre nouveau sport national. La génération immaculée d’aujourd’hui face à votre génération coupable. Qui expiera les péchés de nos pères, même s’il ne s’agissait pas de péchés à l’époque ? »

L’éternel retour

Le narrateur de L’Héritage des espions est Peter Guillam, l’homme de confiance de Georges Smiley. Il a maintenant plus de 80 ans et vit dans une ferme, en Bretagne. On en apprend beaucoup plus sur la vie de ce personnage qui avait, jusque là, chez le Carré le statut d’un grand second rôle. On ne sera pas étonné d’apprendre dans le « Cahier » de L’Herne que le Carré est un lecteur de Balzac. La technique du retour des personnages d’un roman à l’autre, mais avec des rôles plus ou moins importants, donne cette impression d’une création parfaitement cohérente qui, pour reprendre des termes balzaciens, fait « concurrence à l’état civil ». Peter, ou Pierre, Guillam est le fils d’un riche Anglais marié avec une jeune bretonne dans les années 1930 et qui, la guerre venue, sera chargé de missions secrètes pour aider la Résistance avant de mourir torturé à la prison de Rennes.

Quand L’Héritage des espions commence, Peter est convoqué dans les nouveaux locaux du Cirque, devenu la Boîte. Comme Smiley, presque centenaire, est introuvable, c’est Peter qui doit s’expliquer sur une série d’affaires très anciennes qui ont abouti à la mort du maître-espion Alec Leamas et de Liz Gold, au pied du mur de Berlin en 1961. Les descendants demandent des comptes, des organisations des droits de l’homme s’en mêlent, un procès serait un scandale immense et le Royaume-Uni, déjà déstabilisé par le Brexit (dont le Carré ne semble pas être un farouche partisan) doit trouver une solution. Peter comprend qu’il pourrait bien servir de bouc émissaire.

Un voyage dans le temps

Le roman est construit selon un dispositif des plus étranges, presque étouffant : Peter, dans un appartement londonien qui servit jadis de base arrière à Smiley et à son groupe, les fameuses « Écuries », doit examiner sous les yeux des agents qui le surveillent, des documents de l’époque qu’il avait lui-même dérobés au Cirque sur les ordres d’un Smiley se méfiant, avec raison, des fuites possibles dans les opérations dont il avait la charge. On voyage ainsi entre les années 1950 et aujourd’hui, mais aussi entre les documents bruts et les souvenirs de Peter.

Le décalage entre les deux est celui du mensonge, de la mémoire défaillante, d’une forme de nostalgie paradoxale aussi. Pour l’essentiel, il est question d’une opération d’exfiltration de « Tulipe », nom de code de la femme d’un responsable de la Stasi qui avait été retournée par Leamas et qui était alors sur le point d’être arrêtée. Peter devait la faire passer en Tchécoslovaquie puis en France et au Royaume-Uni où la jeune femme, qui avait dû abandonner son fils, aurait reçu l’asile politique. Le problème, c’est que Peter a commis la plus grande et la plus douloureuse erreur de sa carrière en tombant amoureux de Tulipe.

Le bal des marionnettes  

Il serait criminel de dévoiler davantage l’intrigue et d’apprendre au lecteur si Peter Guillam sera mis en accusation soixante ans plus tard ou si Smiley est encore vivant. Qu’on sache simplement que L’Héritage des espions ne se contente pas, ce qui serait déjà un immense bonheur, de renouer avec ce qu’on a toujours préféré chez le Carré : la description minutieuse des opérations à double ou triple fond, l’atmosphère de la guerre froide, que ce soit dans les rues de Berlin ou dans celles du « swinging London », les rapports ambigus mêlés d’admiration entre des ennemis qui se ressemblent tellement qu’ils se sentent plus proches les uns des autres que de leurs hiérarchies respectives. Non, sachez simplement que L’Héritage des espions est au cycle de Smiley ce que Le Temps retrouvé est à La Recherche du temps perdu, quand le narrateur passe une dernière soirée chez le prince de Guermantes après des années d’absence et a l’impression soudaine d’assister à un bal costumé où les personnages, incroyablement vieillis, qu’il a connus jadis, semblent des marionnettes sur le point de se dissoudre dans le néant.

L’Héritage des espions est le produit du droit d’inventaire poignant que l’écrivain exerce sur son œuvre, sur le monde qu’il a connu, mais aussi et surtout sur la solitude radicale de ceux qui survivent trop longtemps à leurs propres secrets et à leurs propres fautes, c’est-à-dire, au bout du compte, de chacun d’entre nous.

L'Héritage des espions

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Cahier Le Carré

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Chamfort, l’été, la piscine, Causeur, etc.

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Notre ami Luc Rosenzweig est décédé

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Luc Rosenzweig

Je ne me rappelle pas avoir vu Luc Rosenzweig s’énerver. D’ailleurs, il est peut-être le seul de mes amis avec lequel je ne me sois jamais disputée. C’est que son mordant intellectuel allait de pair avec une affabilité sans faille et une sorte d’ironie qui le mettait à l’abri des susceptibilités et des conflits idiots que nous nous inventons quand nous oublions que le temps nous est compté. Lui le savait assurément, même s’il se gardait bien de partager ce tourment.

Gourmand de tout ce que la vie lui offrait, l’amour des siens, l’amitié, les livres et les idées, Luc n’avait pas le temps pour les mesquineries et les tourments bas de gamme. Je ne l’ai pas connu dans sa jeunesse stalinienne et j’imagine volontiers que ses adversaires d’alors ont des souvenirs moins aimables. Nous sommes devenus amis au cours de colloques israéliens, puis dans la bataille de l’affaire Al Dourah. Pour moi, et pour les lecteurs de Causeur, il était l’un des plus merveilleux conteurs de la comédie politique et médiatique, dont il dévoilait les ressorts, de Paris à Berlin, de Prague à Bruxelles. Ce digne héritier de la grande culture européenne était un observateur acéré de ses tragédies – et de leur remake en farce. Après l’élection de Nicolas Sarkozy, la romancière Marie NDiaye annonça bruyamment qu’elle s’exilait à Berlin (par peur du fascisme qui montait…). Je n’ai pas oublié la réponse au vitriol de Luc : « Moi je viens d’une famille qui a fait le chemin inverse ». Ce chemin, Luc et son frère l’ont retracé dans un passionnant ouvrage sur leur famille. Et bien sûr, il était d’abord le fils de cette histoire-là, l’histoire d’une famille de juifs allemands qui a fini par prendre racine en Savoie.

La tristesse est trop grande, les mots manquent encore, mais à Causeur, nous savons que l’absence sera présente dans chaque numéro. Je ne pourrai plus appeler Luc pour lui demander de m’expliquer les embrouilles de Merkel ou les fantasmes européens de Macron. Il est mort le jour où il devait célébrer ses cinquante ans de mariage avec Françoise, ses trois enfants, ses petits-enfants et une kyrielle d’amis. Cela semble terriblement cruel. Mais cette terrible coïncidence est aussi une façon de partir en beauté. Sur un serment d’amour éternel.

 

Bien sûr, nous évoquerons Luc dans notre numéro de septembre. En attendant, que ses proches reçoivent nos affectueuses pensées.

Laissez-moi manger des barbecues tout l’été!

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C’est le prince de l’été, le fédérateur de vos souvenirs: hymne au barbecue, l’un des plaisirs coupables de Thomas Morales. 


L’été, je brûle, donc je suis ! L’OMS et sa cohorte d’hygiénistes n’y feront rien. Ils ne gâcheront pas mes futures vacances avec leurs appels à la modération, à la castration alimentaire. Ils ne brideront pas mon plaisir de flamber midi et soir, pendant un mois, sur ma table de jardin, seul ou entre amis. Au déjeuner ou au dîner, je grille comme je bande. Affirmatif. À écouter ces savants en soutane, le casino serait moins nocif que la chipo. Je préfère jouer ma santé à la brochette qu’à la roulette. En matière de couleur, je mise tout sur les viandes rouges plutôt que sur les blouses blanches. Impair et passe. Ketchup et moutarde sur tapis vert, salade en accompagnement pour les plus timorés. J’en ai assez d’entendre les lamentos des mandarins qui chassent le gras, le bon et le gluant avec une plâtrée d’arguments aussi indigestes que leur portefeuille bedonnant.

Le barbecue, un acte de foi

Ces hussards noirs de la médecine alliés à des politiciens en lévitation régentent notre santé depuis trop longtemps. La frustration est leur credo. Ils scrutent désormais mon transit intestinal avec autant de vice que le fisc analyse mon bilan comptable. Ils iraient fouiller plus loin si je ne fermais, à double tour, la porte de mes toilettes par précaution. Ils ont le culte du péché. Leur ingérence ne se limite pas à nos frigos. Après avoir sélectionné les aliments autorisés ou non à consommer, ils étendent leur science sur la façon de les cuire. À ce rythme-là, nous n’aurons bientôt plus d’intimité. Je n’ai pas vocation à devenir la mascotte des tortionnaires pour paraphraser Michel Audiard, le dernier de nos grands libres penseurs. Cette infantilisation de nos faits et gestes dépasse très largement les frontières de l’assiette. Ils veulent nous empêcher de rouler, de lire, de baiser, de blasphémer et de déconner à tout rompre. Leur société idéale ressemble à un mouroir. Leur obsession gâteuse : prolonger notre vie dans l’abstinence. Peu importe qu’elle soit fade et terne, monotone et angoissante, notre longévité les aveugle. La mesure est leur horizon, ma démesure, mon instinct de survie. Ils n’auront pas ma liberté de manger. Le barbecue est une forme éclairée de résistance à l’embrigadement actuel, à cette démagogie galopante qui flique notre nourriture. Un acte de foi aussi pour les hommes et les femmes qui ne souhaitent pas tomber sur le champ du véganisme et du déconstructivisme.

L’instrument des héros

Notre humanité jadis flamboyante ne laissera pas les usurpateurs du gaz ou de l’électrique triompher. Il y va de notre identité. De notre histoire commune. Laissons à nos enfants une nation apaisée qui n’a pas peur du bruit et de l’odeur. Le feulement de la viande sur la grille de cuisson et l’odeur envoûtante de la grillade valent mieux que le ressentiment et les interdits. Oui, j’ose le dire, le grillé me plaît, le calciné m’attire, le fumé m’enivre, le parfum du charbon de bois me réveille en pleine nuit. Aux premiers rayons de soleil, j’ai les papilles qui se dilatent. Le palais qui claque. Ce goût d’enfance envahit mes narines. Je ne pense plus qu’à ça. Je suis un obsédé du barbecue. Mes rêves sont peuplés de côtes de bœuf qui sautillent sur la braise, de saucisses qui font la sarabande sur la planche, j’entends le doux crépitement des sardines qui réchauffent leurs petits corps serrés à la flamme. Le barbecue me sort d’une longue léthargie. Je ne suis plus spectateur de mon alimentation, mais acteur de mon bol alimentaire. L’utilisateur d’un barbecue retrouve dans ce rituel ancestral, un sens à son existence, une vérité qui l’enorgueillit. Il ne se nourrit plus d’aliments préparés par l’agrochimie, ne se laisse plus guider par les ondes du micro-ondes, il agit. Tête haute et plats bien assaisonnés. Sa famille ne le regarde plus comme un être aliéné au système, mais comme le sauveur de l’espèce. Il est beau ce patriarche dans son bermuda, briquet à la main et soufflet à la ceinture, prêt à dégainer comme un colt de western.

Les vertus civilisatrices du barbecue

Quand la lumière tape vers onze heures du matin et que les glaçons frétillent dans les verres d’anis, je reprends enfin espoir dans la nature humaine. J’imagine qu’un autre monde sans limitation de vitesse, sans écrivains pleurnichards, sans cache-sexe, est possible. Un monde où les poètes chanteraient des odes à la merguez et où l’Académie française immortaliserait la côte de porc comme creuset des peuples lettrés. Quai de Conti, des effluves d’andouillettes embaumeraient la bibliothèque Médicis. Le bicorne en guise de cornet à frites, l’épée pour embrocher des morceaux de bœuf, intercalés par des rondelles de poivrons ou d’oignons. Les touristes du monde entier vanteraient enfin les qualités de notre littérature. Les séances du dictionnaire auraient une saveur inimitable. On se presserait pour occuper les fauteuils vacants. Et la syntaxe reprendrait le pouvoir sur l’anarchie. Tout ça, grâce aux vertus civilisatrices du barbecue. L’homme des cavernes qui hiberne durant de longs mois, prend sa revanche le mois de juin venu.

A lire aussi: Tour de France: les chevaliers de la fable ronde

En juillet et en août, il exulte. Personne ne le regarde de travers au supermarché quand il entasse des sacs de charbon dans le coffre de son break. On l’applaudit même. On loue sa clairvoyance. On le flatte : « Cet homme-là ferait un bon gendre, un mari idéal, un maire respecté par ses administrés, qui sait, un président en marche. » Rien de pire que de se retrouver à l’heure de l’apéro sans munitions de charbon et saboter ainsi un repas. C’est la fragile paix des ménages qui est en jeu. Dans les campings, les résidences secondaires ou ailleurs, on louera la bravoure et le panache du barbecue. Il est une sorte de chevalier errant, de vagabond céleste à l’assaut des parcs et jardins. Sa dureté au mal, sa capacité de résilience et son absence totale de sectarisme font plaisir à voir dans un monde sans goût et sans chaleur. Il ne rejette personne. Il ne fracture aucune couche de la société. Il accueille tous les ingrédients avec la même magnanimité, des ailes de poulet, du blanc de dinde, de la charolaise ou du thon, des champignons ou des seiches. Il réunit les carnivores et les végétariens sur l’autel du bon goût.

Qu’est-ce que tu fais pour les vacances ?

Cependant, sa cuve en fonte est le réceptacle de toutes les ignominies. Qu’est-ce qu’il peut endurer ! Son caractère force l’admiration. Dès le printemps, les émissions de télé alertent sur sa malfaisance innée. Elles ne manqueront pas de rappeler son pouvoir cancérigène et son sinistre dessein. Tous ces porteurs de mauvaises nouvelles ne voient pas son immense bénéfice, incalculable, inestimable sur le moral des Français. Enlevez-leur le barbecue et ils descendront dans la rue ! La paix sociale est à ce prix. Le barbecue est un rempart aux haines rances et aux rancœurs communautaires. Un casque bleu des banlieues. Un troubadour des campagnes. Un mécanisme d’harmonisation dont notre pays manque cruellement. Il est accusé de tous les maux alors que sa durée de vie se limite (au mieux) à quelques semaines dans l’année. Au sud de la Loire, il bénéficie d’un coup de pouce de la météo. Le barbecue, c’est un arc-en-ciel dans les zones pavillonnaires, l’espoir de vivre, un instant, au grand air. Le barbecue redonne le sourire, c’est un merveilleux pacificateur des relations, les voisins se détendent, les enfants ne vous prennent plus pour un ringard, la bonne humeur s’installe partout autour de vous. Œcuménique et jouissif, le barbecue dépasse les classes sociales. Bourgeois ou prolos, intellos ou manuels, aristos ou romanos, tout le monde le vénère. Si un parti des défenseurs du barbecue se présentait aux prochaines élections, il serait élu au premier tour. Il a une telle force d’attraction que dans son sillage, il fédère les individus les plus réfractaires à l’idée même de groupe, il leur ouvre de nouvelles perspectives d’avenir en commun. Solidaire et altruiste, le barbecue agrège toutes les bonnes volontés. Aucune noirceur ne l’anime. Il s’exprime exclusivement dans le partage. Les religions devraient penser à s’en servir comme totem. Les fidèles afflueraient. Et pourtant, à son approche, certains vacillent, doutent, sont parfois pris de panique. La peur de rater sa première fois. Son allumage demande un doigté, une expérience qui se transmet de génération en génération. Le barbecue est aussi affaire d’hérédité. Bannissez les adorateurs de l’essence qui salopent l’allumage et risquent l’accident. Ne soyez pas si pressés, la chaleur doit se propager uniformément pour saisir à souhait les aliments. Au début, il y aura des loupés, immanquablement, des incompréhensions, des maladresses mais comme le musicien refait ses gammes, vous y arriverez. Après un été, à pratiquer, à s’informer des techniques de chacun, le barbecue sera essentiel à vos vacances et votre bien-être. Il cristallisera vos joies et vos peines. Cet automne, vous repenserez à lui, à vos merguez fumantes, à ce rosé frais et pétillant, au décolleté d’une amie, aux blagues d’un collègue, à tous ces minuscules moments dont dépend la réussite des vacances. Alors, au moment de ranger votre barbecue dans le garage, entre la table de ping-pong et le tuyau d’arrosage, vous aurez un pincement au cœur, le même exactement que celui de deux amoureux de la plage qui doivent se quitter.*

Noblesse du barbecueÉditions Nouvelles Lectures – ebook téléchargeable sur les plateformes : Amazon, Numilog, Kobo, etc.

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Antisémitisme: face au parti du néant

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Alain Finkielkraut sur le plateau de "C polémique", France 5, 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00775962_000036.

La gauche morale ne prend pas la mesure du « nouvel antisémitisme » tant elle répugne à stigmatiser les musulmans.


En 2012, pour le dixième anniversaire de la publication des Territoires perdus de la République, Georges Bensoussan et quelques-uns de ses collaborateurs ont donné une conférence de presse. Georges Bensoussan a notamment déclaré que dans ces territoires, l’antisémitisme n’était plus une opinion mais – et cette expression m’a beaucoup frappé – un « code culturel ». Malheureusement, il n’y avait aucun journaliste pour entendre ce propos, confirmé quelques années plus tard par le sociologue d’origine algérienne Smaïn Laacher. Je le cite : « L’antisémitisme est dans l’espace domestique, il est quasi naturellement déposé dans la langue. Une des insultes des parents à leurs enfants quand ils veulent les réprimander, il suffit de les traiter de “juifs”. Et cela, toutes les familles arabes le savent. » Même son de cloche chez le producteur de cinéma franco-tunisien Saïd Ben Saïd : « Nul ne peut nier le malheur du peuple palestinien, mais il faut bien admettre que le monde arabe est, dans sa majorité, antisémite, et que cette haine des juifs a redoublé d’intensité et de profondeur non pas avec le conflit israélo-arabe, mais par une montée en puissance d’une certaine vision de l’islam. »

Pourquoi Laurent Joffrin, Edwy Plenel et tant d’autres ont-ils snobé la conférence de presse de Georges Bensoussan ? Parce qu’ils répugnaient à stigmatiser une population elle-même objet de racisme, et aussi parce qu’ils s’enorgueillissaient de défendre ces nouveaux persécutés, ces nouvelles victimes, ces nouveaux boucs émissaires, bref ces nouveaux juifs que sont aujourd’hui les musulmans. Aucun fait ne devait démentir leur gratifiante vision du monde. Si j’ai signé le manifeste contre le « nouvel antisémitisme » (dont les premières manifestations remontent à la fin du siècle dernier), c’est pour remettre enfin les pendules à l’heure. J’ai cru, après sa parution, que le règne du déni touchait à sa fin. J’ai eu tort. J’ai péché, pour une fois, par optimisme. Le parti médiatico-intellectuel ne s’est pas laissé démonter. Dans un contre-appel publié par Le Monde sous le titre « Non, l’islam radical n’est pas seul responsable », Étienne Balibar, Annie Benveniste et Véronique Nahoum-Grappe, notamment, ont prétendu que nous cherchions à intégrer tous les juifs sous la bannière du CRIF et que nous soutenions inconditionnellement le « racialisme » et le « colonialisme » d’Israël. Cette attaque diffamatoire donne raison à Jacques Julliard : depuis l’affaire Dreyfus, la gauche s’identifiait au combat contre l’antisémitisme ; aujourd’hui, on reconnaît un homme de droite à ce qu’il défend les juifs ; l’homme de gauche, lui, défend les migrants et, pour ce qui concerne les juifs, il leur demande, avant de les défendre, de condamner non tel ou tel aspect de la politique israélienne, mais le racisme congénital d’Israël.

Quelques jours après ce texte, Le Monde publiait une tribune de Marwan Muhammad et un article à sa gloire accompagné de sa photo en majesté devant le Conseil d’État. Pour l’ex-directeur exécutif du CCIF, est islamophobe toute personne qui, de près ou de loin, critique l’islam ou demande aux musulmans un effort d’intégration. On somme les musulmans de donner des gages « alors même, écrit Marwan Muhammad, qu’ils participent activement à notre société et définissent par leurs idées et leurs actes une part de ce à quoi ressemble notre pays ». Leurs idées et leurs actes, c’est-à-dire le hijab, le voile intégral, le burkini.

Le même jour, paraissait dans le supplément littéraire du Monde un article très élogieux de l’historien Pierre Albertini sur le livre que Laurence De Cock vient de consacrer à l’enseignement de l’histoire. Fondatrice du groupe Aggiornamento, Laurence De Cock veut promouvoir une histoire émancipatrice libérée des « oripeaux identitaires ». Comme le Canada de Justin Trudeau, la France désidentifiée est une pure absence ouverte à tous les vents et notamment aux volontés de Marwan Muhammad. Le mot déni ne suffit donc pas. Le parti intellectuel est le parti du néant : « Vous voyez avec angoisse la France mourir, dit-il. Détendez-vous. Cette mort n’aura pas lieu car la France n’est même pas née : elle n’a jamais existé. L’image que vous vous en faites est une dangereuse hallucination. Nous nous chargeons de vous en guérir. »

L'identité malheureuse

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Un cœur intelligent: Lectures

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« J’aime pas John Wayne »

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John Wayne dans "La Prisonnière du désert" (1956) de John Ford. SIPA. 00493125_000001

John Wayne n’est pas mort. Et quand bien même il l’aurait été, Roland Jaccard l’aurait ressuscité. 


J’ai une passion pour les listes. C’est mon côté pédant et obsessionnel. Aussi, quand j’ai vu à la devanture d’une librairie : Les dix meilleurs films de tous les temps – avec sur la couverture une illustration du film d’Ozu : Voyage à Tokyo (1953) – je me suis empressé de l’acheter. Je pourrai ainsi confronter les choix de l’auteur, Luc Chomarat, un parfait inconnu pour moi, à mes propres goûts. Mais un article de mon ami Jérôme Leroy pour les lecteurs de Causeur avait attiré mon attention sur ce livre.

« Délivrez-nous de la psychanalyse… »

Les cinéphiles sont ainsi. Ils aiment la confrontation, voire la bagarre, ou tout au moins l’aimaient, car le septième art comme religion appartient désormais à une époque révolue, parfaitement décrite par Luc Moullet dans son film : Les sièges de l’Alcazar où les partisans de Mario Bava et ceux de Vittorio Cattafavi s’affrontaient avec la même vigueur que les catholiques et les protestants en des temps plus lointains.

Tout conflit repose d’ailleurs sur des fondements théologiques et c’est pourquoi mon cher Cioran soutenait que les explications théologiques étaient autrement plus intéressantes que les psychanalytiques, mais qu’elles n’étaient hélas plus de mise. « Délivrez-nous de la psychanalyse, cet appât pour faux médecins et déséquilibrés, nous nous délivrerons après des maux dont elle parle », disait-il avec un sourire moqueur.

John Wayne, pendant qu’il en est encore temps…

Mais je m’égare, même si la psychanalyse et le cinéma ont bien des points communs, à commencer par leur acte de naissance – 1895 – et leur état comateux un siècle plus tard. Je reviens donc aux Dix meilleurs films de tous les temps de Luc Chomarat qui déclare d’emblée n’avoir aucun sens critique. En outre, il éprouve une antipathie immédiate pour les cinéphiles, antipathie que ces derniers lui rendent bien, l’accusant d’être facho, raciste, ringard, révisionniste, parce qu’il aime les westerns. C’est ainsi aujourd’hui : on ne juge plus les œuvres selon des critères esthétiques, mais idéologiques, voire moraux. Luc Chomarat tient bon : La prisonnière du désert de John Ford avec John Wayne – je cite volontairement son nom, car je sens venir le temps où il sera interdit de l’évoquer – est pour Luc Chomarat un des meilleurs films de tous les temps.

Frank Capra disait : « Ford ne peut être ni étiqueté, ni analysé. » Deux soucis de moins. D’ailleurs, ajoute Luc Chomarat, les images que Ford a imposées au monde ont une telle force que plus personne ne peut imaginer que quelqu’un a créé ces images.

Mais lorsque Luc parle des westerns de Ford avec de jeunes cinéphiles, il obtient invariablement le postillon suivant : « J’aime pas John Wayne. » Il demande alors innocemment : « Et que penses-tu de Setzuko Hara, l’actrice fétiche d’Ozu ? » L’art de désarçonner son interlocuteur n’est pas donné à n’importe qui. Luc le maîtrise à merveille.

L’Intifada vue par les femmes

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Femme Palestinienne devant le visage de deux Palestiniens tués pendant la première Intifada, juin 2003 à Gaza © SIPA AP20160910_000012

Cisjordanie, quelque part au cœur de la première Intifada. À Naplouse, dans l’impasse de Bab Essaha, les femmes sont presque livrées à elles-mêmes. Les « jeunes », les adolescents et les hommes en état de se battre ont fui dans les montagnes, se terrent dans des caves, jettent pierres et cocktails Molotov sur le drapeau bicolore israélien, finissent en martyrs ou en prison. Le roman de Sahar Khalifa, née à Naplouse en 1941, est d’abord un huis-clos géographique, social et géopolitique. « L’esplanade de pierre appelée Bab Essaha devint un abattoir où l’on accrochait les collabos comme des moutons sur les esses. On la baptisa la place Rouge. Et c’est là, sur les marches de la mosquée, en son centre, que l’on retrouva Sakina, un couteau enfoncé dans la poitrine. »

Fanatisme contre je-m’en-foutisme

L’Intifada est une guerre d’hommes en apparence, et derrière les portes closes, c’est aussi, évidemment, une guerre de femmes, et une guerre de femmes entre elles. Tradition contre modernité, serait-on tenté de résumer grossièrement. Fanatisme contre je-m’en-foutisme, aussi. Samar, la jolie et brillante fille du boulanger, milite dans une association de jeunes et cherche à connaître les effets de la guerre des pierres sur la condition de vie des femmes. Armée de son seul questionnaire, elle passe de maisons en maisons, de femmes mutiques en femmes battues, et rencontre finalement Nouzha, la fille blonde aux yeux bleus de Sakina, bien connue pour avoir tenu un bordel à destination des soldats de Tsahal et punie en conséquence. Le couvre-feu est décrété, Samar et Nouzha se retrouvent coincées sous le même toit, où les rejoint le jeune Houssam, blessé et fugitif. La tentation de la délation, le désir de sauver d’abord sa propre peau ne les effleure pas. Chacun est doublement enfermé, derrière le mur érigé par les soldats, et en lui-même, en tête-à-tête avec sa conscience. Nouzha la sauvageonne crie qu’elle n’a plus rien à perdre ; qu’elle n’aime personne, qu’elle ne ressent de l’amour pour rien, « même pas pour la Palestine ». Ce genre de combat, ce sont des enfantillages, pour Nouzha qui a tout vu et tout vécu.

Les certitudes s’effritent dans l’esprit de Samar, sa sagesse la quitte quand Houssam et ses grands yeux noirs l’attirent près de lui sur son matelas de fortune. Tout n’est peut-être finalement pas si simple. « Quand ils veulent cacher leurs conneries, ils disent, c’est les Juifs qui sont responsables… »

« Davantage de malheurs et les cœurs qui se consument. »

La patrie, la religion, la Palestine, les Juifs et la guerre des pierres se mélangent, crépitent comme un énorme magma qui engloutit la raison, le cœur et les jambes de ces femmes toujours au bord, juste au bord, de l’émancipation. Elles se cachent derrière l’ombre menaçante des hommes, derrière l’amour dévorant qu’il faut porter aux petits et aux grands frères, aux oncles, aux cousins, aux combattants. Et elles, dans tout cela ? C’est la  grande question qui fait mal à laquelle s’accroche Samar. La cause des femmes est un fil rouge sang qui court le long de l’histoire des territoires palestiniens. L’une des voix de cette histoire, dans le roman de Sahar Khalifa, c’est Sitt Zakia (« Zakia la Sage »), l’accoucheuse, surnommée « la Mère-des-Jeunes » et véritable directrice de conscience pour les autres protagonistes. Sitt Zakia fume le narguilé, se couvre les cheveux, baisse modestement les yeux, encourage Nouzha à invoquer Dieu, Samar à placer sa confiance en Lui plutôt que dans les sciences… Et finalement, répond à la question d’une manière définitive : « Franchement, rien n’a changé, sinon que leurs malheurs de toujours ont augmenté. Davantage de malheurs et les coeurs qui se consument. Prie pour que Dieu aide les femmes ! »

Dieu peut-il aider les femmes plus qu’elles ne le peuvent ? Voilà tout le sens de la confrontation douce qui se joue entre Samar, Nouzha et Sitt Zakia. L’impasse de Bab Essaha, un roman de guerre de tous contre tous, élude habilement le clivage entre occupants et occupés, distribue la violence et les morts d’une main innocente, d’une écriture élégante. La guerre des pierres ne connaît toujours pas vraiment de fin. Les interrogations des femmes, elles, sont résolues par l’acte final, vain et définitif de Nouzha. Pour venger la mort de son jeune frère Ahmad, elle grimpe jusqu’au poste de contrôle et met le feu au drapeau israélien.

L'impasse de Bab Essaha

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Le Monde, le Hamas et « l’occupation de la bande de Gaza »

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Capture d'écran Youtube Le Monde

Est-il bien raisonnable de laisser un cinéaste déraisonnable commenter chaque mois l’actualité en toute liberté ? Assurément non. Causeur a donc décidé de le faire.


Il m’est arrivé une drôle de chose ce mois-ci. J’ai pris Le Monde, LE journal de référence, le pape du « Décodex, venons-en aux faits«  en flagrant délit de bidouillage.

Acte I

Le 6 juin, Le Monde publie une vidéo : un Gazaoui, porteur d’un masque d’Anonymous explique que les cerfs-volants portant le feu en territoire israélien sont le fruit d’une action spontanée des jeunes Gazaouis qui ont pris ça comme un amusement. En arrière-plan, les adolescents sont en train de fabriquer un de ces cerfs-volants.

Par parenthèse on peut se demander pourquoi il porte un masque. Ce ne sont certainement pas les autorités du Hamas qui vont lui chercher des poux dans la tête, parce qu’il attaque les forces israéliennes de l’autre côté de la frontière. Alors que craint-il en donnant cette interview ? De devenir la cible du Mossad ?

Des dizaines de Gazaouis ont été interrogés à visage découvert par des chaînes du monde entier pendant ces « marches pacifiques ». Des milliers de personnes ont été filmées, jetant des pierres, des cocktails Molotov, brûlant des pneus ou même entrant en territoire israélien après avoir découpé la clôture. Font-ils l’objet d’ « assassinats ciblés » ? Ça ferait beaucoup de monde.

Je rappelle que les Israéliens ne peuvent manger qu’un seul Palestinien au petit déjeuner. En revanche, si mon visage pouvait permettre de me rattacher au Hamas, par exemple, moi aussi je me masquerais pour donner une interview. Pour préserver non pas ma sécurité, mais ma crédibilité quand j’affirme, comme il le fait, qu’il s’agit d’ « actions spontanées« . Et encore plus lorsque l’interviewé gazanonymous porte un treillis sur lequel on peut lire « Army… » Imaginez que, comme pour un innocent journaliste de l’AFP, on finisse par retrouver son portrait dans l’organigramme du Hamas. Ça ferait désordre…

A lire aussi : Gaza: l’écran de fumée des médias

Je suis toujours fasciné par ces journalistes qui, dans des reportages sur la Corée du Nord, la Syrie et autres dictatures, nous mettent en garde avec raison contre la possible fausseté des affirmations recueillies auprès de ces régimes ou de leurs porte-parole, mais nous servent des chiffres et déclarations tels que le Hamas les leur livre, sans jamais exprimer la moindre réserve sur leur fiabilité.

Le Gazanonymous, donc, déclare dans la vidéo sous-titrée : « Tant qu’il y aura occupation dans la bande de Gaza et dans nos terres occupées, ces cerfs-volants seront envoyés presque tous les jours.« 

Depuis 2005, Gaza n’est plus occupée et il n’y reste pas le moindre citoyen israélien. Il va être compliqué de faire cesser l’occupation de Gaza. Mais soit. Un interviewé dit ce qu’il veut librement. Y compris des mensonges. Ça le regarde.

En revanche, que Le Monde reprenne sans sourciller cette affirmation idiote est plus problématique. Voilà ce qu’on lit en légende de la vidéo : « C’est la tactique de certains Palestiniens pour s’opposer à l’occupation de la bande de Gaza par Israël.« 

Ça, c’est du scoop ! Israël est revenu occuper la bande de Gaza et on ne nous dit rien !

Acte II

Un peu surpris par la nouvelle je publie un tweet :

Puissance de Twitter, le tweet est rapidement vu plus de 15 000 fois.

Acte III

Y a-t-il un lien de cause à effet ? Le lendemain, 7 juin, Le Monde rectifie la légende de la vidéo. Les cerfs-volants incendiaires ne visent plus à lutter contre l’occupation, ils font partie de « la tactique de certains Palestiniens pour s’opposer à Israël« . La vidéo cependant demeure telle quelle, sans que Le Monde prenne la peine de « décodexer » les propos du résistant anonyme.

Capture d'écran LeMonde.fr (13/07/2018)
Capture d’écran LeMonde.fr (13/07/2018)

Mais rien. Sinon que, pour minimiser la gravité de ces cocktails Molotov volants, le journaliste précise qu' »ils n’ont pour l’instant fait aucune victime« … Hamon serait là, il ajouterait : « Malheureusement. »

Toutefois, la conscience professionnelle de ces valeureux gardiens de l’information a dû les titiller pendant la sieste, car voilà que vers 16h30, Le Monde fait une nouvelle mise à jour.

Acte IV

Cette fois, ils ont changé les sous-titres !

« Tant qu’il y aura occupation dans la bande de Gaza et dans nos terres occupées, ces cerfs-volants seront envoyés presque tous les jours » devient : « Tant qu’il y aura l’occupation de nos villages, ces cerfs-volants seront envoyés presque tous les jours.« 

Mais, au passage, une saute dans l’image attire mon regard. Je reviens en arrière, repasse la vidéo… Mais oui ! Il y a une coupe ! J’insère la vidéo dans mon logiciel de montage en parallèle avec l’ancienne. C’est flagrant ! Ils ont coupé les propos du Gazanonymous !

J’envoie les deux versions à un gentil follower qui parle l’arabe palestinien pour traduction… et voici ce qu’il me renvoie en mettant entre crochets le bout coupé par Le Monde :

« Je te jure, c’est un travail qui n’a rien à voir avec nos patrons. Les jeunes ont décidé. Ils ont pris ça comme un passe-temps. Tant que l’occupation [des terres de Gaza] et de toutes nos terres occupées continuera, ils continueront à lancer ces engins presque tous les jours jusqu’à que cette occupation se suicide ou qu’ils acceptent nos demandes.« 

Épilogue

1. Le Monde écrit sans sourciller une contre-vérité.
2. Le Monde rectifie sa légende, mais du coup ment sur la motivation exprimée par l’interviewé pour incendier les champs israéliens.
3. Il suffit alors de tailler dans la vidéo en coupant le mensonge prononcé par l’interviewé et le mensonge du Monde devient une vérité.

Elle est pas belle l’éthique ? Décodex ? Venons-en aux fakes…